LES PYRAMIDES
[Alexandrie a été enlevée d^assaul, le i^' juillet i798, en quelques heures, par les Français à peine débarqués. Aussitôt, Bonaparte les fait marcher sur le Caire, à travers le long et pénible désert de Damanhour et, le 21 , V armée se heurte aux Mameluks devant les pyramides qui s'élèvent au voisinage de la capitale de r Egypte.]
Le 21 [juillet 1798], on partit de Omedinar, à une heure du matin. Cette journée devait être décisive. A la pointe du jour, on vit, pour la première fois depuis
Ô2 l'histoire de napoléon
Ghebreiss, une avant-garde de Mameluks d'un millier de chevaux, qui se replièrent avec ordre et sans rien tenter ; quelques boulets de notre avant-garde les tinrent en respect. A dix heures, nous aperçûmes Ënbabeh et les ennemis en bataille. Leur droite était appuyée au Nil, où ils avaient pratiqué un grand camp retranché, armé de quarante pièces de canon, et défendu par une vingtaine de mille hommes d'infanterie, janissaires, spahis et milices du Caire. La ligne de cavalerie des Mameluks appuyait sa droite au camp retranché et étendait sa gauche dans la direction des Pyramides, à cheval sur la route de Gizèh. Il y avait environ \) à 10.000 chevaux autant qu'on en pouvait juger. Ainsi l'armée entière était de 00.000 hommes y compris l'infanterie et les hommes à pied qui servaient chaque cavalier. Deux ou trois mille Arabes tenaient l'extrême gauche et remplissaient l'intervalle des Mameluks aux Pyramides. Ces dispositions étaient formidables. Nous ignorions quelle serait la contenance des janissaires et des spahis du Caire, mais nous connaissions et redoutions beaucoup l'habileté et l'impétueuse bravoure des Mameluks. L'armée française fut rangée en bataille dans le même ordre qu';\ Chcbreiss, la gauche appuyée au Nil, la droite à un grand village. Le général Desaix commandait la droite, et il lui fallut trois heures pour se former ^ sa position et prendre un peu haleine. On reconnut le camp retranché des ennemis et od s'assura bientôt qu'il n'était qu'ébauché... Il se composait de longs boyaux, qui pouvaient ôtro de (juelque elfet contre une charge de cavalerie, mais non contre une attaque d'infanterie. Nous vîmes aussi, avec d(i bonnes lunettes, (jue leurs canons n'étaient point sur aifûts i\v campagn(>, mais que c'étaient do grosses pièces en for, tirées dos
bâtiments et servies par des équipages de la flottille. Aussitôt que le général en chef se fut assuré que l'artillerie n'était point mobile, il fut évident qu'elle ne quitterait point le camp retranché non plus que rinfanterie ; et que si cette dernière sortait, elle se trouverait sans artillerie. Les dispositions de la bataille devaient être une conséquence de ces données ; on résolut de prolonger notre droite, et de suivre le mouvement de cette aile avec toute l'armée, en passant hors de la portée du canon du camp retranché. Par ce mouvement, nous n'avions affaire qu'aux Mameluks et à la cavalerie ; et nous nous placions sur un terrain où l'infanterie et l'artillerie de l'ennemi ne devaient lui être d'aucun secours.
Mourad-Bey, qui commandait en chef toute l'armée vit nos colonnes s'ébranler et ne tarda pas à deviner notre but. Quoique ce chef n'eût aucune habitude de la guerre, la nature l'avait doué d'un grand caractère, d'un courage à toute épreuve et d'un coup d'oeil pénétrant... 11 sentit, avec une habileté qu'on pourrait à peine attendre du général européen le plus consommé, que le destin de la journée consistait à ne pas nous laisser exécuter notre mouvement et à profiter de l'avantage de sa nombreuse cavalerie pour nous attaquer en marche. 11 partit avec les deux tiers de ses chevaux (G à 7.000), laissa le reste pour soutenir le camp retranché ot encourager l'infanterie et vint à la tête de cette troupe, aborder le général Desaix qui s'avançait par l'extrémité de notre droite. Ce dernier fut un moment compromis ; la charge se fit avec une telle rapidité que nous crûmes que la confusion se mettait dans les carrés ; le général Desaix, en marche à la tête de sa colonne, était engagé dans un bosquet de palmiers. Toutefois, la tête des Mameluks,
qui tombe sur lui, était peu nombreuse. Leur masse n'arriva que quelques minutes après, ce retard suffît. Les carrés étaient parfaitement formés et reçurent la charge avec sang-froid. Le général Régnier appuyait leur gauche ; Napoléon, qui était dans le carré du général Dugua, marcha aussitôt sur le gros des Mameluks et se plaça entre le Nil et Régnier. Les Mameluks furent reçus par la mitraille et une vive fusillade ; une trentaine des plus braves vint mourir auprès du général Desaix ; mais la masse, par un instinct naturel au cheval, tourna autour des carrés, et dès lors, la charge fut marquée. Au milieu de la mitraille, des boulets, de la poussière, des cris et de la fumée, une partie des Mameluks rentra dans le camp retranché, par un mouvement naturel au soldat, de faire sa retraite vers le lieu d'où il est parti. Mourad-Bey et les plus habiles se dirigèrent sur Gizèh. Ce commandant en chef se trouva ainsi séparé de son armée. La division Bon et Menou, qui formait notre gauche, se porta alors sur le camp retranché ; et le général Rampon, avec deux bataillons, fut détaché pour occuper une espèce de défilé entre Gizèh et le camp.
La plus horrible confusion régnait à Embabeh ; la cavalerie s'était jetée sur l'infanterie qui, ne comptant pas sur elle, et voyant les Mameluks battus, se précipita sur les djermes, kaïkes et autres bateaux, pour repasser le Nil. Beaucoup le firent à la nage; les Egyptiens excellent dans cet exercice, que les circonstances particulières de leur pays leur rendent nécessaire. Les 40 pièces de canon qui défendaient le camp retranché ne tirèrent pas 200 coups. Les Mameluks, s'aperccvant bientôt de la fausse direction (|u*ils avaient donnée ù la retraite, voulurent reprendre la route do Gizèh; ils ne le purent. Les deux bataillons,
placés entre le Nil et Gizèh, et soutenus par les autres divisions, se rejetèrent dans le camp. Beaucoup y trouvèrent la mort, plusieurs milliers essayèrent de traverser le Nil qui les engloutit. Retranchements, artillerie, pontons, bagages, tout tomba en notre pouvoir. De cette armée déplus de 60.000 hommes, il n'échappa que 2,500 cavaliers avec Mourah-Bey; la plus grande partie de Tinfanterie se sauva à la nage ou dans des bateaux. On porte à 5.000 les Mameluks qui furent noyés dans cette bataille. Leurs nombreux cadavres portèrent en peu de jours jusqu'à Damiette et Rosette, et le long du rivage, la nouvelle de notre victoire.
Ce fut au commencement de cette bataille, que Napoléon adressa aux soldats ces paroles devenues si célèbres : Du haut de ces pyramides, quarante siè' des vous contemplent!
Il était nuit lorsque les trois divisions Desaix, Régnier et Dugua revinrent à Gizèh. Le général en chef y plaça son quartier général dans la maison de campagne de Mourad-Bey.
GouRGAUD. Mémoires.