‹ L'histoire de Napoléon racontée par les grands écrivainsChapitre 12 sur 101 · LE RETOUR D'EGYPTE · texte numérisé non relu

LE RETOUR D'EGYPTE

[Le désastre d'Aboukir(1" août 1798) a fait perdre à la France Vempire de la Méditerranée où Nelson est redevenu le maître. Emprisonné dans sa conquête, Bonaparte commence par occuper VEgypte puis s'avance en Syrie : mais les victoires de Jaffa et du Mont-Thahor sont annihilées par l'échec de Saint-Jean d'Acre et Bonaparte est obligé de ramener en Egypte son armée épuisée. Il y apprend qu'une seconde coalition s'est formée, que l'Italie est perdue, que la France va être envahie : il remet le comman. dément à Kléfyer et part sur une simple frégate [septembre 1799).]

La Muiron se dirigeait sur Port-Vendres, quand un coup de vent la repoussa sur la Corse et la força de relâcher à Ajaccio. Tous les habitants de Tîle accourus pour saluer leur compatriote, couvraient les hauteurs qui dominaient le golfe. Après quelques heures de repos, sur l'avis qu'on reçut que tout le littoral de la France était libre, on fit voile vers Toulon. Le vent était bon, mais faible.

Seul, dans la tranquillité qu'il avait communiquée à tous, Bonaparte commençait à s'agiter, impatient de toucher le sol, portant parfois à son épée sa petite

main brusque. L'ardeur de régner qui couvait eh lui depuis trois ans, l'étincelle de Lodi, l'enflammait. Un soir, tandis que se pendaient à sa droite les côtes dentelées de l'île natale, il parla tout à coup avec une rapidité qui brouillait les syllabes dans sa bouche :

— Les bavards et les incapables, si l'on n'y mettait ordre, achèveraient la ruine de la France. L'Allemagne perdue à Stockach, l'Italie perdue à la Trebbia ; nos armées battues, nos ministres assassinés, les fournisseurs gorgés d'or, les magasins sans vivres ni effets d'équipement, l'invasion prochaine, voilà ce que nous vaut un gouvernement sans force et sans probité.

« Les hommes probes, ajouta-t-il, formaient seuls à l'autorité un appui solide. Les corrompus m'inspirent un insurmontable dégoût. On ne peut gouverner avec eux. »

Monge, qui était patriote, dit avec fermeté :

— La probité est nécessaire fi la liberté, comme la corruption à la tyrannie.

— La probité, reprit le général, est une disposition naturelle et intéressée chez les hommes nés pour le gouvernement.

Le soleil trempait dans le cercle de brumes qui bordaient l'horizon son disque agrandi et rougi. Le ciel était somé, vers l'orient, de nuées légères comme les feuilles d'une rose effeuillée. La mer agitait mollement les plis de vermeil et d'azur de sa nappe luisante. La toile d'un navire parut i\ l'horizon et l'officier de service reconnut, dans sa lunette, le pavillon anglais.

— Faul-il, s'écria Lavalette, faut-il que nous ayons échappé h d'innombrables dangers pour périr si près du rivage !

Bonaparte haussa encore les épaules :

Peut-on encore douter de mon bonheur et de

ma destinée?

Et il rendit leur cours à ses pensées.

Il faut balayer ces fripons et ces incapables et

mettre à leur place un gouvernement compact, de mouvements rapides et sûrs, comme le lion. 11 faut de l'ordre. Sans ordre, pas d'administration. Sans administration, pas de crédit, ni d'argent, mais la ruine de l'Etat et celle des particuliers. 11 faut arrêter le brigandage et l'agio, la dissolution sociale. Qu'est-ce que la France sans gouvernement? Trente millions de grains de poussière. Le pouvoir est tout. Le reste n'est rien. Dans les guerres de Vendée, quarante hommes maîtrisaient un département. La masse entière de la population veut à tout prix le repos, Tordre et la fin des disputes. De peur des jacobins, des émigrés ou des chouans, elle se jettera dans les bras d'un maître.

— Et ce maître, dit BerthoUet, sera sans doute un chef militaire?

— Non pas, répliqua vivement Bonaparte, non pas I Jamais un soldat ne sera le maître de cette nation éclairée par la philosophie et la science. Si quelque général tentait de prendre le pouvoir, il serait bientôt puni de son audace. Hoche y songea. Je ne sais s'il fut arrêté par le goût du plaisir ou par une juste appréciation des choses ; mais l'entreprise se renversera sur tous les soldats qui la tenteront. Pour ma part, j'approuve cette impatience des Français qui ne veulent pas subir le joug militaire et je n'hésite pas à penser que dans l'Etat, la prééminence appartient au

En entendant ces déclarations, Monge et BerthoUet se regardèrent surpris. Ils savaient que Bonaparte allait, à travers les périls et l'inconnu, prendre le pou-

voir et ils ne comprenaient rien à un discours par lequel il semblait s'interdire ce pouvoir ardemment convoité. Monge qui, dans le fond de son cœur, aimait la liberté, commençait à se réjouir. Mais le général, qui devinait leur pensée, y répondit aussitôt :

— Il est certain que si la nation découvre dans un soldat les qualités civiles convenables à l'administration et au gouvernement du pays, elle le mettra à sa tête; mais ce sera comme chef civil et non comme chef militaire. Ainsi le veut l'état des esprits et un peuple civilisé, raisonnable et savant.

Et Bonaparte, après un moment de silence ajouta :

— Je suis membre de l'Institut.

Le navire anglais nagea quelques instants encore sur la bande de l'horizon empourpré et disjoint.

Le lendemain matin, la vigie signala les ^ôtes de France. On était eu vue de Port-Vendres. Bonaparte attacha son regard sur cette petite ligne pâle de terre. Un tumulte de pensées s'éleva dans son âme. Il eut la vision éclatante et confuse d'armes et de toges ; une immense clameur remplit ses oreilles dans le silence de la mer. Et parmi des images de grenadiers, de magistrats, de législateurs, de foules humaines qui passaient devant ses yeux, il vit souriante et languissante, son mouchoir sur les lèvres et la gorge ;\ demi découverte, Joséphine dont le souvenir lui brûlait le sang.

— Général, lui dit Gentheame en lui montrant la côte (jui blanchissait au soleil du matin, je vous ai conduit où vos deslins vous appellent. Vous abordez comme Enée aux rivages promis par les dieux.

Bonaparte débarqua à Fréjus le 17 vendémiaire an VIII.

Anatole Fbancb. (Uio. La Miiiron.

Clulinanii-Lévy, ddil.

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