L'AURORE DE BRUMAIRE
[V heure est venue. Le Directoire est discrédité aux yeux du pays. En même temps, la popularite de Bonaparte grandit tous les jours. C'est en lui qu'on espère pour faire respecter la France à l'extérieur, pour rétablir l'ordre, maîtriser les factions, amener enfin cette paix intérieure dont la nation a si grand besoin. Le régime parlementaire, tel qu'il est appliqué, s'est révélé stérile. Le plan est maintenant à l'action énergique. Le général Bonaparte va oser le geste libérateur. Démonstration militaire à Paris, acte décisif à Saint-Cloud, où malgré la protestation des Anciens, malgré une hésitation d'un instant, l'As" semblée est balayée et le régime avec elle.]
Les portes du rez-de-chaussée s'ouvrent à deux battants, et dans le tumulte des uniformes qui se précipite vers l'intérieur, Bonaparte, soudain paraît, s'élance sur Tun des perrons. Il est cette fois en uniforme de général, simple dans l'habit croisé dont les longues basques raccourcissent encore sa médiocre stature, simple sous le petit chapeau déjà légendaire très simple et fascinant. Il tient à la main le décret des Anciens et fait se placer près de lui, Lefebvre « fortement ému ». Il jette des paroles brèves et demande qu'on l'aide à sauver la République. Sa vue détermine chez les officiers un paroxysme d'enthousiasme, une rauque acclamation sort des poitrines •
les épées jaillissent des fourreaux et, haut dressées à bout de bras, s'agitent frénétiquement et luisent dans le clair matin. Bonaparte monte alors à cheval et entraînant tout son monde prend le chemin des Tuileries. On recueillit au passage les escadrons de cavalerie dont Murât reçut le commandement et auxquels il fît prendre la suite. L'éclatant cortège descendait le boulevard, Bonaparte en tête, se détachant du groupe et bien en vue ; derrière lui l'ébrouement des chevaux, le scintillement des aciers et des ors, le cliquetis des armes battant sur le flanc des montures et la houle des panaches.
Sur le boulevard de la Madeleine, un second groupe d'officiers rejoignit Marmont qui logeant rue Saint- Lazare, avait invité à déjeuner chez lui plusieurs camarades et les amenait ; deux pourtant s'étaient esquivés. Comme huit autres n'avaient pas de chevaux, Marmont avait dû, pour les monter, recourir à un manège du voisinage. Sur le parcours, des curieux commençaient à se masser. Le financier Ouvrard qui habitait au coin de la chaussée d'Antin et de la rue de Provence, avait vu de ses fenêtres passer le cortège ; il s'assit à son bureau et écrivit j\ l'amiral Bruix,avec lequel il était en relations d'affaires, comme fournisseur de la marine, pour olTrir des fonds tout de suite et .se mettre à la disposition du succès en marche.
On continuera d'avancer vers la place de la Concorde et les Tuileries. La place do grand air aristocratique .se développait dans rencadroment des balustres, cernée de fossés ; dans le milieu du terre-plein la statue en plAtre do la liberté, celle qui avait vu tant de crime», «'elTritait sur son piédestal (ju'on venait do réparer. Les drogons h pied occupaient la
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position, formés en colonnes par divisions, et plus loin, d'autres casques luisaient, ceux des escadrons barrant le pont et l'entrée de Tavenue. Dans le jardin des Tuileries, les grenadiers des Anciens, s'étaient rangés sur la terrasse parallùle au château ; au bout de l'allée s'enfonçant entre les vastes masses d'arbres la ligne de leurs plumets rouges se distinguait.
Les abords du château et du jardin fourmillaient de monde. A l'intérieur de la ville le premier mouvement avait été de surprise. Sur le pas des portes et dans les rues, on se regarde, étonné, on s'interroge et puis la curiosité attire une foule de gens au lieu de Faction. La nouvelle n'atteignit qu'assez tardivement les quartiers éloignés, les faubourgs, où elle ne suscita chez le peuple ouvrier, aucun mouvement, ni dans un sens, ni dans l'autre. L'afflux vint surtout des quartiers du centre, quartiers bourgeois, commerçants, boutiquiers.
Dans la foule qui s'amassait autour des Tuileries, aucun désordre n'éclatait, une animation joyeuse régnait. Paris avait sa physionomie des jours de fête, plutôt que des jours de révolution. Chacun comprenait cependant qu'il s'agissait de renverser les pouvoirs existants. On disait : « Le Directoire est en bas », et cette idée réjouissait. Il tombait enfin ce gouvernement pourri qui depuis longtemps ne tenait plus debout et continuait pourtant à faire peser sur la France une laide tyrannie ; sa chute contentait à peu près tout le monde. Un sentiment de soulagement et de délivrance dominait, sans se manifester, chez ce peuple excédé de pohtique et blasé sur les vicissitudes à l'intérieur, par d'énergiques transports. Paris assistait et applaudissait à la révolution, mais ne se donnait pas un grand mouvement pour y aider. Les
agents de l'administration directoriale semblaient tout disposés à se retourner contre elle. Le concierge de la Force qui était une autorité dans son quartier, avait dit à ses pensionnaires, prisonniers des Directeurs : « Qui sait si je ne vais pas être obligé de vous mettre dehors pour les loger? Arrive qui plante, je suis à mon poste. » 11 vint pourtant aux Tuileries, comme tout le monde, pour voir tomber le gouvernement et paraître l'homme à qui le pouvoir semblait revenir par dévolution naturelle.
Un nom volait sur les bouches, revenait dans toutes les conversations, obsédait les imaginations, emplissait Paris : Bonaparte. Avec une curiosité allègre la foule vit le général poindre à l'entrée de la place avec ses officiers ; elle vit l'illustre chevauchée passer à travers les troupes à pied, obliquer vers les Tuileries et s'engager dans le jardin ; des acclamations s'élevaient, ce cri significatif partait : Vive le Libérateur !...
Les gardes sont rassurés, saisis, comme en même temps ils sentent derrière eux la poussée des hommes de la 70° et des enragés dragons, comme ils sentent tout contre eux les grenadiers de la ligne frémissants, le mouvement se communique, ils ne demandent qu'à marcher, cnlin I Bonaparte peut donner l'ordre, il le donne; des officiers lèvent leurs sabres, font signe aux tambours. Autour des gardes et derrière eux, la charge bat ; les coups se succèdent répétés, détachés, précipités ; c'est le rythme enlevant et sinistre qui sonne l'assaut. Murât forme une colonne do grenadiers et commande qu'on le suiv^. Dans le jour tombant lus honin)cs s'ébranlent, accélèrent le pas ; la
foule s'écarte avec effroi, mais des voix crient ; Bravo, à bas les Jacobins ! à bas les 93 ! c'est le passage du Rubicon ! L'horreur qu'inspirent les politiciens révolutionnaires, la hâte d'en finir à ces honteux tyrans, font acclamer César libérateur. Conduits par des officiers de différentes armes, les grenadiers escaladent le perron, s'engagent dans le bas du château et obliquent vers l'entrée de TOrangerie.
Au dedans, le son du tambour perçant l'épaisseur du château a retenti, et une angoisse a serré les cœurs. Ce « pas de charge » que Ton entend, n'est-ce pas le glas d'un régime, le signe que la troupe marche et que l'affaire est décidée ?
L'assemblée se sent perdue et ne pense plus qu'à bien mourir. C'est alors une suite d'actions précipitées et confuses, une nouvelle fuite des spectateurs, leur dégringolade effarée par les fenêtres ; beaucoup de députés montant sur leurs bancs et criant à tuetête : « Vive la République ! Vive la constitution de l'an III ! » D'autres se jetant sur la tribune pour finir sur un beau geste, sur un mot historique. Et le bruit du tambour se rapproche par les corridors et les escaliers, vient, menace, éclate tout près de la salle.
La porte se rouvre, les baïonnettes paraissent. Le chef de brigade Dumoulin s'avance sur le seuil, suivi des tambours et de grenadiers qui se présentent l'arme portée. Dans le tumulte, des sommations sont lancées. Murât et d'autres chefs déterminés se lancent en avant, foncent vers la tribune. Derrière eux, la colonne des grenadiers s'allonge en file assez mince et peu à peu grossissant, débordant par l'étroite entrée occupe la partie antérieure de la salle, puis s'arrête. Le tumulte ne cessait pas. Des députés déguerpissaient déjà et donnaient le signal du sauve-qui-peut,
mais dans l'espace demeuré libre, dans la profondeur de la galerie, la masse résistait, se reserrait, se pelotonnait, et des vociférations épouvantables partaient de cette masse. Des députés de la tribune interpellaient les soldats : « Soldats, vous ternissez vos lauriers ! » Murât et les officiers hurlent : « Citoyens, vous êtes dissous ! » Un officier surgit auprès du fauteuil présidentiel et renouvelle au nom du général Bonaparte l'injonction de sortir. Les tambours frappent sur leurs caisses à tour de bras ; c'est maintenant un roulement continu, étouffant les clameurs. Un second groupe de soldats, sous Leclerc, a rejoint le premier. « Grenadiers, en avant » ! crient des voix de commandement et, Murât plus crûment se retournant vers ses hommes : « F. ..-moi tout ce monde-là dehors 1 » La troupe croisant la baïonnette s'avance alors vers les députés.
Devant ce hérissement de pointes aigiies qui marche, qui vient sur eux, les légiférants cèdent à la force. La tribune se dégage. A mesure que la colonne avance, la masse rouge se dissout, disparaît par le fond ou reflue sur les côtés pour s'échapper par toutes les issues. Dans le fracas des sièges renversés et des banquettes bousculées, les grenadiers activent la sortie ; ils serrent do près les toges sans frapper, font leur besogne en policiers tranquilles. En cinq minutes, au milieu de l'obscurité croissante, la salle se vide, se dégorge de députés. Quelques récalcitrants se fixent sur leurs sièges ; les soldats les prennent i\ bras-lecorps, comme on fait d'enfants indociles et les déposent dehors. Les soldats nettoient ensuite de députés et de curieux les abords, les dégagements, occupent militairement tous les locaux. Kt lo tambour bat toujours impérieux, brutal, dominateur...
La plupart des députés s'étaient laissés pousser dehors assez dignement, encore qu'il y ait eu des sauts par les fenêtres basses, des sorties éperdues et grotesques. Au dehors, ils ne sont plus qu'un troupeau qui roule et moutonne à l'aveugle, dans l'épaississement de la brume. Se heurtant aux troupes qui affluent de tous côtés et débordent en avant, entourés d'officiers furieux ou goguenards, d'épées nues et de bicornes farouches, ils se sentent ridicules dans leur accoutrement romain, empêtrés, humiliés, bafoués, perdus, et c'est la panique, la débandade. Sous les huées toute cette gent enjuponnée se faufile à travers les troupes, se sauve par les jardins et les cours, s'enfonce dans le brouillard, disparaît dans la nuit. On vit beaucoup de députés descendre l'avenue, après avoir prestement franchi les grilles ouvertes, les plus hardis voulaient courir à Paris où ils espéraient trouver appui et réconfort ; les plus nombreux cherchaient simplement asile à Saint-Cloud, pour se garer momentanément de la bourrasque. D'autres coupaient à travers bois, dévallaient sur les pentes, s'enfuyaient à toutes jambes, sous les halliers envahis de ténèbres. Quelques-uns avaient perdu dans la bagarre leur toge, leur toque, leurs insignes, ou les jetaient en courant. A cette défroque gisant à terre, traînant dans les sauts de loup, accrochée aux arbustes lamentable et flétrie, on peut suivre à la trace la grande déroute parlementaire.
A. Vaxdal. V avènement de Bonaparte.
Pion, ëdit.