J.-B. ISABEY
LES nos ES DE LA MALMAISON
[Apres la paix de Lunéville (février iSOi] le Premier Consul signe celle d^lmiens {mnr iS02) : en voyunl l'ordre renaître partout sou la main habile et ferme <jui signe le Concordai la France oublie les lointains désastres d'Egypte de Malle te de Saint-Domingue et, le 2 aoù i 802, offre le consulat à vie au pacificateur di continent.
J)on;fpartc n'es/ en France qu'entre deux cam pagnes et c'est pour y déployer une activité mer veilleuse et une puissance de travail inouïe : ntai lorsquHl se repose un instant, c'est auprès d Joséphine, la chAtelainc de cette Malmaison (ju reste aujourd'hui le seul cadre où puisse s'évo ijucr lu rie de Bonaparte consul.]
Les séjours que le général Bonaparte faisait h li Malmaison n'étaient pus de longue durée. Parfois, i
a pu désirer le repos, mais il ne savait pas le goûter... Dès qu'il était présent, invinciblement tout ramenait autour de lui des images guerrières. Je vois encore, comme si j'y assistais, un déjeuner champêtre qu'on nous servit sous les beaux ombrages du parc, une matinée de printemps. Un ton de badinage y régnait : on projetait des jeux innocents à la mode dans le grand monde d'alors. Nous sommes interrompus par l'approche d'un grenadier tenant une lettre à la |main pour le général. « Ah ! dit celui-ci en examinant attentivement le militaire, nous nous sommes vus làbas. N'étais-tu pas un des braves qui, devant Aboukir, gardaient une batterie d'où ils ont été culbutés? Vous étiez cinq. Ton nom est Joly, je m'en souviens ; c'est toi qui m'as remis trois sabres que m'envoyait Junot. — C'est absolument ça, mon général. J'étais là-bas avec Toinon, le grand blond, un fameux rageur, vous savez. — Oui, oui, répondit en riant Bonaparte. » Cette petite reconnaissance suffit à le mettre en bonne humeur pour toute la journée. Se levant de table, il dit à sa femme : « Vois-tu, chère amie, c'est avec des {gaillards comme ceux-là qu'on gagne des batailles. — Mais c'est avec ta bonté, répliqua Joséphine, que tu ; gagnes tous les cœurs. »
Joséphine subissait complètement l'ascendant de son époux. Je remarquais avec sollicitude que son affection semblait augmenter, tandis que l'amour du général s'affaiblissait avec le temps. En dépit de quelques défauts qui tenaient à son éducation créole, à tine mobilité d'impressions qui donnait prise à la malveillance, on l'aimait. Toujours, en elle, l'action d'un cœur aimant se faisait sentir ; sa bienveillance était extrême et donnait du charme à tous ses rapports. Certaine de l'admiration que provoquait sa grâce
pleine d'abandon, elle paraissait ambitionner davantage l'estime des qualités de l'esprit. C'est là qu'elle plaçait sa coquetterie. Elle avait enseigné à ses enfants Tart de plaire. M"* de Beauharnais était adorée : douée de toutes les séductions, simple et modeste durant sa haute fortune, elle sut montrer plus tard Ténergie et la résignation d'une âme forte. Elle gratifia pleinement le mot de M"* de Krudner, à la date de 1815 : « Elle ressemble à la mer qui doit ses plus beaux effets aux nuages. »
Il n'est pas étonnant que de telles femmes attirassent une nombreuse société à la Malmaison. La nomination de Napoléon à la dignité de premier consul contribua, en outre, à donner un'fe grande animation à ce séjour.
Ce furent alors vraiment les jours brillants de la Malmaison que les Tuileries et Saint Cloud n'avaient pas encore fait abandonner. Quel brouhaha sur la route 1 Quel flot do visiteurs s'entrechoquant du matin jusqu'au soir ! Dès six heures du matin arrivaient les ministres ; à huit, les rapports des préfets ; après le déjeuner, les conseillers d'Etat, ^uis les consuls ; le soir, les ambassadeurs et la société particulière du Premier Consul : M""" Leclcrcq, Bacciochi, les généraux et colonels Lannes, Duroc, Junot, Bessièrcs, Happ, Lavalettc, etc. On évitait de toucher aux questions politi([ues, mais chacun s'appliquait à lire sur la ligure du Premier Consul si les choses marchiûeut à son gré.
Un .soir, nous étions au hillard, quand arrive Lacnée, aide de camp, porteur de dép^iches datées de Bruxelles. Il ne peut pénétrer jusqu'à Bonaparte enfermé avec Bourrienne. Celui-ci sort enOn du cabinet, •!t nous jette rapidement en i)assant un : « Garde à
VOUS 1 le Premier Consul n'est pas de bonne humeur.
Qu'a-t-il ? dites en grâce. — Il vient d'apprendre
la mort de Paul l"... » Sous cette impression, on se mit à table. Personne ne se souciait d'entamer la conversation : il régnait un silence embarrassant ; Lacnée ne mangeait pas, il se dissimulait, voulant être remarqué dans un meilleur moment. Ce qu'il redoutait cependant ne tarda pas à arriver. Interpellé brusquement : « A propos, Lacnée, lui dit le général, vous arrivez de Bruxelles. » Il ne pouvait nier. « Oui, général. — Combien y a-t-il de... jolies femmes ? — Trois cent soixante-cinq », répond hardiment l'intrépide aide de camp, heureux du tour que prenait l'interrogatoire. Le Consul sourit : il cherchait à interdire les gens, et savait apprécier les reparties promptes et spirituelles. Cet incident détendit un peu les nerfs des convives ; mais le Consul redevint soucieux et méditatif. Plus tard, causant avec M""" de Narischkine de l'étrange effet que produisit sur le Consul la mort de Paul V : « N'en soyez pas surpris, me dit-elle ; il savait que son buste était au palais de l'Ermitage, et que chaque fois que l'empereur Paul passait devant il ôtait son chapeau, répétant : Saluons le plus grand général des temps modernes. »
J.-B. IsABEv. Souvenirs,
M"" DE RÉMUSAT