LE DUC D'ENGHIEN
{La Paix d'Amiens est rompue depuis bientôt un an {mai i 803) et les hostilités recommencent avec l'Angleterre : celle-ci cherche à unir contre nous tous les ennemis qu elle peut trouver et, joignant aux hostilités légitimes la guerre de gueiapens, elle conçoit la conspiration de Cadoudal et de Pichcgru qui vise l'assassinat du Premier Consul et le rétablissement des Bourbons ; prévenu par la police ( 15 février i 804) celte tentative entraine des représailles de la part du Premier Consul : à ces agissements Bonaparte veut répondre par un acte de terreur et, dans la nuit du 20 mars, il fait enlever le duc d' Enghiendu château d'Ettenheim, dans le grand-duché de Bade. 1
Nous touchions à la semaine sainte. Le dimanche de la Passion, 48 mars [1804], ma semaine auprès de M"' Bonaparte commençait. Je me rendis dès le matin aux Tuileries pour assister à la messe, ce qui se faisait dès ce temps-là avec pompe. Après la messe, M""" Bonaparte trouvait toujours une cour nombreuse dans les salons, et y demeurait quelque temps parlant aux uns et aux autres.
M°" Bonaparte, redescendue chez elle, m'annonça que nous allions passer cette semaine ù la Malmaison. « J'en suis charm<Ae, ajouta-t-ellc, Paris me lait peur en ce moment. » Quelques heures après nous par-
tîmes. Bonaparte était dans sa voiture particulière, M'"® Bonaparte dans la sienne seule avec moi. Pendant une partie de la route je remarquai qu'elle était silencieuse et fort triste, je lui en témoignai de l'inquiétude, elle parut hésiter à me répondre, mais ensuite elle me dit : « Je vais vous confier un grand secret. Ce matin Bonaparte m'a appris qu'il avait envoyé sur nos frontières M. de Gaulaincourt, pour s'y saisir du duc d'Enghien. On va le ramener ici, — Ah 1 mon Dieu, Madame, m'écriai-je, et qu'en veut-on faire ? — Mais il me paraît qu'il le fera juger. » Ces paroles me causèrent le plus grand mouvement d'effroi que j'aie, je crois, éprouvé de ma vie. Il fut tel que M"'^ Bonaparte crut que j'allais m'évanouir et qu'elle baissa toutes les glaces.* J'ai fait ce que j'ai pu, continua-t-elle, pour obtenir de lui la promesse que ce prince ne périrait point, mais je crains fort que son parti ne soit pris. — Quoi donc 1 vous pensez qu'il le fera mourir ? — Je le crains. » A ces mots, les larmes me gagnèrent, et, dans l'émotion que j'éprouvai, je me hâtai de mettre sous ses yeux toutes les funestes suites d'un pareil événement : cette souillure du sang royal qui ne satisferait que le parti des jacobins, l'intérêt particulier que ce prince inspirait sur tous les autres, le beau nom de Condé, l'effroi général, la chaleur des haines qui se ranimeraient, etc. J'abordai toutes les questions dont M""" Bonaparte n'envisageait qu'une partie. L'idée d'un meurtre était ce qui l'avait le plus frappée. Je parvins à l'épouvanter réellement, et elle me promit de tout tenter pour faire changer cette funeste résolution.
Nous arrivâmes toutes deux atterrées à la Malmaison. Je me réfugiai dans ma chambre où je pleurai amèrement... Quand je descendis au salon vers six
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heures, j'y trouvais le Premier Consul jouant aux échecs. Il me parut serein et calme, son visage paisible me fît mal à regarder ; depuis deux heures en pensant à lui, mon esprit avait été tellement bouleversé, que je ne pouvais plus reprendre les impressions ordinaires que me faisaient sa présence ; il me semblait que je devais le trouver changé. Quelques militaires dînèrent avec lui ; tout le temps se passa d'une manière insignifiante ; après le dîner, il se retira dans son cabinet pour travailler avec toutes ses polices ; le soir quand je quittai M"* Bonaparte, elle me promit encore de renouveler ses sollicitations.
Le lendemain matin, je la joignis le plus tôt qu'il me fut possible ; elle était entièrement découragée. Bonaparte l'avait repoussée sur tous les points...
La journée entière se passa tristement, je me rappelle que M""" Bonaparte, qui aimait beaucoup les arbres et les fleurs, s'occupa dans la matinée de faire transporter un cyprès dans une partie de son jardin nouvellement dessinée. Elle-même jeta quelques pelletées de terre sur l'arbre, afin de pouvoir dire qu'elle l'avait planté de ses mains. « Mon Dieu, Madame, lui dis-je,en la regardant faire, c'est bien l'arbre qui convient h une pareille journée. » Depuis ce temps, je n'ai jamais passé devant ce cyprès sans éprouver un serrement de cœur...
... Nous vîmes peu Bonaparte dans cette seconde journée ; le grand juge, le préfet de police, Murât vinrent, et eurent de longues audiences ; jo trouvais h tout le monde des figures sinistres. Je demeurai debout une |)artie de la jamt. Quand je m'endormais, mes rêves étaient nITreux. Je croyais entendre des mouvements continuels dans le chAleau, et qu'on tentait sur nous de nouvelles entreprises. Je me sentais
pressée tout à coup d'aller me jeter aux genoux de Bonaparte pour lui demander qu'il eût pitié de sa gloire ; car alors je trouvais qu'il en avait une bien pure, et de bonne foi, je pleurais sur elle. Cette nuit ne s'efîacera jamais de mon souvenir.
Le mardi matin, M"" Bonaparte me dit : « Tout est inutile, le duc d'Enghien arrive ce soir. Il sera conduit à Vincennes, et jugé cette nuit...
« ...Bonaparte m'a défendu de lui en parler davantage. Il m'a parlé de vous, ajouta-t-elle ensuite ; je lui ai avoué que je vous avais tout dit ; il avait été frappé de votre tristesse. Tâchez de vous contraindre. »
Ma tête était montée alors : « Ah ! qu'il pense de moi ce qu'il voudra î il m'importe peu, Madame, je vous assure, et, s'il me demande pourquoi je pleure, je lui répondrai que je pleure sur lui. » Et, en parlant ainsi, je pleurais en effet...
Enfin à l'heure du dîner, il fallut descendre et composer son visage. Le mien était bouleversé. Bonaparte jouait encore aux échecs, il avait pris fantaisie à ce jeu. Dès qu'il me vit, il m'appela près de lui, me disant de le conseiller ; je n'étais pas en état de prononcer quatre mots. Il me parla avec un ton de douceur et d'intérêt qui acheva de me troubler. Lorsque le dîner fut servi, il me fit mettre près de lui, et me questionna sur une foule de choses toutes personnelles à ma famille. Il semblait qu'il prît à tâche de m'étourdir et de m'empêcher de penser. On avait envoyé le petit Napoléon de Paris, on le plaça au milieu de la table et son oncle parut s'amuser beaucoup de voir cet enfant toucher à tous les plats, et renverser tout autour de lui.
Après le dîner, il s'assit par terre, joua avec l'enfant et affecta une gaieté qui me parut forcée. M** Bona-
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parte gui craignait qu'il ne fut demeuré irrité de ce qu'elle lui avait dit sur moi, me regardait en souriant doucement et semblait me dire : « Vous voyez qu'il n'est pas si méchant et que nous pouvons nous rassurer. » Pour moi, je ne savais plus où j'en étais, je croyais dans certains moments faire un mauvais rêve ; j'avais sans doute l'air effaré, car tout à coup Bonaparte, me regardant fixement, me dit : « Pourquoi n'avez-vous pas de rouge ? Vous êtes trop pâle. » Je lui répondis que j'avais oublié d'en mettre. « Comment, reprit-il, une femme qui oublie son rouge I » et éclatant de rire : « Gela ne t'arrivera jamais à toi, Joséphine I » Puis il ajouta : « Les femmes oi^t deux choses qui leur vont fort bien : le rouge et les larmes. » Toutes ces paroles achevèrent de me déconcerter.
Le général Bonaparte n'avait ni goût ni mesure dans sa gaieté. Alors il prenait des manières qui sentaient des habitudes de garnison. Il fut encore assez longtemps à jouer avec sa femme avec plus de liberté que de décence, puis il m'appela vers une table pour faire une partie d'échecs. Il ne jouait guère bien, ne voulant pas se soumettre à la marche des pièces. Je le laissais faire ce qui lui plaisait ; tout le monde gardait le silence ; alors il se mit à chanter entre ses dents. Puis tout h coup, il lui vint des vers à la mémoire,. Il prononça à demi-voix : « Soyons amis, Cinna », puis les vers de Gusmann dans Alzire :
Va Io mien quand Ion hrns vient do m'uHfjHssincr
Je no pus m'cmpêcher do lever la tête et de le regarder, il sourit et continua. En vérité, je crus dans ce moment, <ju'il était possible qu'il eût trompé sa femme et tout le monde, et qu'il préparât une grandi
scène de clémence. Cette idée à laquelle je m'attachai fortement, me donna du calme ; mon imagination était bien jeune alors, et d'abord j'avais un tel besoin d'espérer ! « Vous aimez les vers », me dit Bonaparte, j 'avais bien envie de répondre : « Surtout quand ils font application. » Je n'osai jamais.
Nous continuâmes notre partie et, de plus en plus, je me confiai à sa gaieté. Nous jouions encore, lorsque le bruit d'une voiture se fit entendre : On annonça le général HuUin ; le Premier Consul repoussa fortement la table, se leva et entrant dans la galerie voisine du salon, il demeura le reste de la soirée avec Murât, Hullin et Savary. Il ne reparut plus et cependant, moi, je rentrai chez moi plus tranquille. Je ne pouvais me persuader que Bonaparte ne fût pas ému de la pensée d'avoir dans les mains une telle victime. Je souhaitais que le prince demandât à le voir ; et c'est ce qu'il fit en elTet en répétant ces paroles : « Si le Premier Consul consentait à me voir, il me rendrait justice, et comprendrait que j'ai fait mon devoir. » Peut-être, me disais-je, il ira lui-même à Vincennes, il accordera un éclatant pardon. A quoi bon sans cela rappeler les vers de Gusmann ?
La nuit, cette terrible nuit se passa. Le matin de bonne heure, je descendis au salon. J'y trouvais Savary, seul, excessivement pâle, et je lui dois cette justice avec un visage décomposé. Ses lèvres tremblaient en me parlant, et cependant il ne m'adressait que des mots insignifiants. Je ne l'interrogeai point. Les questions ont toujours été paroles inutiles à des personnages de ce genre. Ils disent, sans qu'on leur demande, ce qu'ils veulent dire, et ne répondent jamais.
M""^ Bonaparte entra dans le salon, elle me regarda tristement, et s'assit en disant à Savary : « Eh bien.
c'est donc fait ? — Oui, madame, reprit-il, il est mort ce matin^ et, je suis forcé d'en convenir, avec un beau courage. » Je demeurai atterrée.
M""® Bonaparte demanda des détails : ils ont été sus depuis. On avait conduit le prince dans un des fossés du château ; quand on lui avait proposé un mouchoir, il le repoussa dignement et s'adressant aux gendarmes : « Vous êtes Français, leur dit-il, vous me rendrez bien au moins le service de ne point me manquer.» Il remit un anneau, des cheveux et une lettre pour M""* de Rohan ; Savary montra le tout à M"° Bonaparte. Sa lettre était ouverte, courte et affectueuse. Je ne sais si les dernières intentions de ce malheureux prince auront été exécutées.
« Après sa mort, reprit Savary, on a permis aux gendarmes de prendre ses vêtements, sa montre et l'argent qu'il avait sur lui ; aucun n'a voulu y toucher. On dira ce qu'on voudra on ne peut voir périr de pareils hommes comme on ferait de tant d'autres, et je sens que j'ai peine à retrouver mon sang-froid. »
Peu à peu parurent Eugène de Beauharnais, trop jeune pour avoir un souvenir, et qui ne voyait guère dans le duc d'Enghien qu'un conspirateur contre les jours de son maître, des généraux, dont je n'écrirai point les noms, qui exaltaient cette action, si bien que M""" Bonaparte, toujours un peu effrayée dès qu'on parlait haut et fort, crut devoir s'excuser de sa tristesse, en répétant cette phrase si complètement déplacée : « Je suis une femme, moi, et j'avoue que cela me donne envie de pleurer. »
M"'" DK Hémusat. Mémoires.