‹ L'histoire de Napoléon racontée par les grands écrivainsChapitre 2 sur 101 · ADOLESCENCE · texte numérisé non relu

ADOLESCENCE

BALZAC

VEPOPÉE IMPÉRIALE

[Napoléon « raconté » par un vieux soldat; toute cette prodigieuse épopée retracée par Vun de ceux qui en ont été les héros. — Souvenirs de gloire, souvenirs de misère: V Empereur, comme le voyaient les grognards de son armée, soldat parmi les soldats, Dieu entre les hommes et cependant accessible à tous, moins souverain tout- Duissant que Petit Caporal. — Avant de le suivre d'année en année, de ses premières victoires à la chute finale, un grand tableau d'ensemble s'imposait.]

Voyez-vous, mes amis, Napoléon est né en Corse, qu'est une île française, chauffée par le soleil d'Italie, où tout bout comme dans une fournaise, et où Ton se tue les uns les autres, de père en fils, à propos de rien : une idée qu'ils ont. Pour vous commencer l'extraordinaire de la chose, sa mère, qui était la plus belle femme de son temps, et une finaude, eut la réflexion de le vouer à Dieu, pour le faire échapper à tous les dangers de son enfance et de sa vie, parce qu'elle avait rêvé que le monde était en feu le jour de son accouchement. C'était une prophétie ! Donc elle demande que Dieu le protège, à condition que

Napoléon rétablira sa sainte religion, qu'était alors par terre. Voilà qu'est convenu, et ça s'est vu.

Maintenant suivez-moi bien, et dites-moi si ce que vous allez entendre est naturel.

Il est sûr et certain qu'un homme qui avait eu l'imagination de faire un pacte secret pouvait seul être susceptible de passer à travers les lignes des autres, à travers les balles, les décharges de mitraille qui nous emportaient comme des mouches et qui avaient du respect pour sa tête. J'ai eu la preuve de cela, moi particulièrement, à Eylau. Je le vois encore, monte sur une hauteur, prend sa lorgnette, regarde sa bataille et dit : « Ça va bien ! » Un de mes intrigants à panaches qui l'embêtaient considérablement et le suivaient partout, même pendant qu'il mangeait, qu'on nous dit, veut faire le malin, et prend la place de l'Empereur quand il s'en va. Oh ! raflé, plus de panache! Vous entendez bien que Napoléon s'était engagé à garder son secret pour lui seul. Voilà pourquoi tous ceux (|ui l'accompagnaient, même ses amis particuliers, tombaient comme des noix : Duroc, Bessières, Lannes, tous hommes forts comme des barres d'acier et qu'il fondait à son usage.

Enlin, à preuve qu'il était enfant de Dieu, fait pour être le père du soldat, c'est qu'on no l'a jamais vu ni lieutenant, ni capitaine 1 Ah 1 bien oui, en chef tout de suite. Il n'avait pas l'air d'avoir plus do vingt-trois ans, qu'il tHait déjà vieux général, depuis la prise de Toulon, où il a commencé par faire voir aux autres qu'ils n'entendaient rien à faire manœuvrer les canons. Pour lors, nous tombe tout niaigrolet général en chef à l'arraéu d'Italie, (|ui mancjuait do pain, de munitions, de Jioulier», d'habits, une pauvre armôo nue comme un ver. < Mes amis, qui dit, nous voilà ensemble. Or, met-

tez-vous dans la boule que, d'ici à quinze jours, vous serez vainqueurs, habillés à neuf, que vous aurez tous des capotes, de bonnes guêtres, de fameux souliers ; mais, mes enfants, faut marcher pour les aller prendre à Milan, où il y en a, » Et Ton a marché. Le Français écrasé, plat comme une punaise, se redresse. Nous étions trente mille va-nu-pieds contre quatrevingt mille fendants d'Allemands, tous beaux hommes, bien garnis, que je vois encore. Alors Napoléon, qui n'était encore que Bonaparte, nous souffle je ne sais quoi dans le ventre. Et l'on marche la nuit, et l'on marche le jour, on court les rosser à Rivoli, Lodi, Arcole, Millesimo, et on ne te les lâche pas. Le soldat prend goût à être vainqueur. Alors Napoléon vous enveloppe ces généraux allemands qui ne savaient où se fourrer pour être à leur aise, les pelote très bien, leur chipe quelquefois des dix mille hommes en un seul coup en vous les entourant de quinze cents Français qu'il faisait foisonner à sa manière. Enfin, leur prend leurs canons, vivres, argent, munitions, tout ce qu'ils avaient de bon à prendre, vous les jette à l'eau, les bat sur les montagnes, les mord dans l'air, les dévore sur terre, les fouaille partout. Voilà des troupes qui se remplument, parce que, voyez- vous, l'Empereur, qu'était aussi homme d'esprit, se fait bien venir de l'habitant, auquel il dit qu'il est arrivé pour le délivrer. Pour lors le pékin nous loge et nous chérit, les femmes aussi, qu'étaient des femmes très judicieuses, Fin finale en ventôse 96, qu'était en ce temps-là le mois de mars d'aujourd'hui, nous étions acculés dans un coin du pays des marmottes ; mais après la campagne, nous voilà maîtres de l'Italie; comme Napoléon nous l'avait prédit. Et, au mois de mars suivant, en une seule année et deux campagnes, il nous met en vue

de Vienne, tout était brossé. Nous avions mangé trois armées successivement différentes, et dégommé quatre généraux autrichiens, dont un vieux qu'avait les cheveux blancs, et qui a été cuit comme un rat dans les paillassons, à Mantoue. Les rois demandaient grâce à genoux 1 La paix était conquise. Un homme aurait-il pu faire cela ? Non. Dieu l'aidait, c'est sûr. Il se subdivisionnait comme les cinq pains de TEvangile, commandait la bataille le jour, la préparait la nuit, que les sentinelles le voyaient toujours allant et venant, et ne dormait, ni ne mangeait. Pour lors, reconnaissant ces prodiges, le soldat te l'adopte pour père. Et en avant 1 Les autres, à Paris, voyant ça, se disent : € Voilà un pèlerin qui paraît prendre ses mots d'ordre dans le ciel, il est singulièrement capable de mettre la main sur la France ; faut le lâcher sur l'Asie ou sur l'Amérique, il s'en contentera peut-être ! » Ça était écrit pour lui, comme pour Jésus-Christ. Le fait est qu'on lui donne ordre de faire faction en Egypte. Voilà sa ressemblance avec le fils de Dieu. Ce n'est pas tout. Il rassemble ses meilleurs lapins, ceux qu'il avait particulièrement endiablés, et leur dit comme ça : « Mes amis, pour le quart d'Iieure, on nous donne l'Egypte à chiquer. Mais nous l'avalerons en un temps et deux mouvements, comme nous avons fait de l'Italie. Les simples soldats sont dos princes qui auront des terres à eux. En avant 1 » En avant 1 les entants, disent les sergents. Et l'on arrive à Toulon, route d'Egypte. Pour lors, les Anglais avaient tous leurs vaisseaux en mer. Mais (|uand nous nous embanjuons. Napoléon nous dit : « Ils ne nous verront pas, et il est l)on (juo vous sachiez, dès à présent, que votre général possède dans le ciel une étoile (|ui nous guide ot qui nous protège ! » Qui fut dit fut fait. En pas-

sant sur la mer, nous prenons Malte, comme une orange pour le désaltérer de sa soif de victoire, car c'était un homme qui ne pouvait pas être sans rien faire. Nous voilà en Egypte. Bon. Là, autre consigne. Les Egyptiens, voyez-vous, sont des hommes qui, depuis que le monde est monde, ont coutume d'avoir des géants pour souverains, des armées nombreuses comme des fourmis, parce que c'est un pays de o-énies et de crocodiles, où Ton a bâti des pyramides, grosses comme nos montagnes, sous lesquelles ils ont eu l'imagination de mettre leurs rois pour les conserver frais, chose qui leur plaît généralement. Pour lors, en débarquant, le petit caporal nous dit : « Mes enfants, les pays que vous allez conquérir tiennent à un tas de dieux que vous allez respecter, parce que le Français doit être l'ami de tout le monde, et battre les gens sans les vexer. Mettez-vous dans la coloquinte de ne toucher à rien d'abord, parce que nous aurons tout après ! Et marchez ! »

Voilà qui va bien. Mais tous ces gens-là, auxquels Napoléon était prédit, sous le nom de Kébir-Bonaberdis, un mot de leur patois qui veut dire : le sultan fait feu, en ont une peur comme du diable. Alors Je Grand Turc, l'Asie, l'Afrique, ont recours à la magie, et nous envoient un démon nommé Mody, soupçonné d'être descendu du ciel sur un cheval blanc qui était, comme son maître incombustible au boulet, et qui tous deux vivaient de l'air du temps. Il y en a qui l'ont vu ; mais moi je n'ai pas de raison pour vous en faire certains. C'étaient les puissances de l'Arabie et los Mameluks, qui voulaient faire croire à leurs troupiers que le Mody était capable de les empêcher de mourir à la bataille, sous prétexte qu'il était un ange envoyé pour combattre Napoléon et lui reprendre le sceau de

Salomon, un de leurs fourniments à eux, qu'ils prétendaient avoir été volé par notre général. Vous entendez bien qu'on leur a fait faire la grimace tout de même.

Ha 1 ça, dites-moi d'où ils avaient su le pacte do Napoléon ? Etait-ce naturel ?

Il passait pour certain dans leur esprit qu'il commandait aux génies et se transportait en un clin d'œil d'un lieu à un autre, comme un oiseau. Le fait est qu'il était partout. Enfin, qu'il venait de leur enlever une reine, belle comme le jour, pour laquelle il avait offert tous ses trésors et des diamants gros comme des œufs de pigeons, marché que le Mameluk, de qui elle était la particulière, quoiqu'il en eût d'autres, avait refusé positivement. Dans ces termes-lh, les affaires ne pouvaient donc s'arranger qu'avec beaucoup de combats. Et c'est ce dont on ne s'est pas fait faute, car il y a eu des coups pour tout le monde. Alors nous nous sommes mis en ligne à Alexandrie, à Giseh et devant les Pyramides. Il a fallu marcher' sous lo soleil, dans le sable, où les gens sujets d'avoir la berlue voyaient des eaux desquelles on ne pouvait point boire, et de l'ombre que ça faisait suer. Mais nous mangeons le Mameluk h l'ordinaire et tout plie î'i la voix de Napoléon, fjui s'empare de la haute et basse Egypte, l'Arabie, jusqu'aux capitales des royaumes qui n'étaient plus, et où il y avait des milliers de statues, les cinq cents diables de la nature, puis chose particulière, une infinité de lézards, un tonnerre de pay8 où chacun pouvait prendre ses arpents de terre, pour peu que ça lui fut agréable. Peudaut (ju'il s'occupe de ses alîaires & l'intérieur, où il avait idée de faire des choses superbes, les Anglais lui brûlent sa (lotte i\ la bataille d'Aboukir, car ils no .savaient quoi s'inventer pour

nous contrarier. Mais Napoléon qui avait l'estime de rOrient et de l'Occident, que le pape l'appelait son fils, et le cousin de Mahomet son cher père, veut se venger de l'Angleterre, et lui prendre les Indes pour se remplacer de sa flotte. Il allait nous conduire en Asie parla mer Rouge, dans des pays où il n'y a que des diamants, de l'or, pour faire la paie aux soldats, et des palais pour étapes, lorsque le Mody s'arrange avec la peste et nous l'envoie pour interrompre nos victoires. Halte 1 Alors tout le monde défile à c'te parade, d'où l'on ne revient pas sur ses pieds. Le soldat mourant ne peut pas te prendre SaintJean-d'Acre, où l'on est entré trois fois avec un entêtement généreux et martial. Mais la peste était la plus forte, il n'y avait pas à dire : mon bel ami ! Tout le monde se trouvait très malade. Napoléon seul était frais comme une rose et toute l'armée l'a vu buvant la peste sans que ça lui fît rien du tout.

Ha ! ça, mes amis, croyez-vous que c'était naturel ? Les Mameluks, sachant que nous étions tous dans les ambulances, veulent nous barrer le chemin • mais avec Napoléon, c'te farce-là ne pouvait pas prendre Donc il dit à ses damnés, à ceux qui avaient le cuir plus dur que les autres : « Allez me nettoyer la route » Junot, qui était un sabreur au premier numéro, et son ami véritable, ne prend que mille hommes, et vous a décousu tout de même l'armée d'un pacha qui avait la prétention de se mettre en travers. Pour lors, nous revenons au Caire, notre quartier général. Autre histoire. Napoléon absent, la France s'était laissé détruire le tempérament par les gens de Paris qui gardaient la solde des troupes, leur masse de linge, leurs habits, les laissaient crever de faim, et voulaient qu'elles fissent la loi à l'univers, sans s'en inquiéter autre-

ment. C'étaient des imbéciles qui s'amusaient à bavarder au lieu de mettre la main à la pâte. Et donc, nos armées étaient battues, les frontières de la France entamées : l'homme n'était plus là. Voyez.-vous, je dis rhomme, parce qu'on l'a nommé comme ça mais c'était une bêtise puisqu'il avait une étoile et toutes ses particularités. C'était nous autres qm étions les hommes ! Il apprend l'histoire de France après sa fameuse bataille d'Aboukir,où, sans perdre plus de trois cents hommes, et, avec une seule division, il a vaincu la grande armée des Turcs forte de vingt-cinq mille hommes, et il en a bousculé dans la mer plus d une grande moitié, rrah l Ce fut son dernier coup de tonnerre en Egypte. Il se dit, voyant tout perdu la-bas : « Te suis le sauveur de la France, je le sais, faut que i'v aille. » Mais comprenez que l'armée n'a pas su son départ, sans quoi on l'aurait gardé de force, pour le faire empereur d'Orient. Aussi nous voilà tout tristes, quand nous sommes seuls, parce qu'il était notre joie Lui laisse son commandement à Kléber, un grand mfttin qu'a descendu la garde, assassiné par un Egyptien qu'on a fait mourir en lui mettant une baïonnette dans le derrière, qui est la manière de guillotiner dans ce pays-là, mais ça fait tant soulTnr qu un soldat a eu pitié de ce criminel, il lui a tendu sa gourde, et aussitôt cpie l'Egyptien a eu bu de 1 eau, il a tortillé de l'.i'il avec un plaisir infini. Mais nous ne nous amusons pas à cette bagatelle. Napoléon met lo pied «ur une cocjuille do noix, un petit navire de rien du tout qui s'appelait lu l'orliine, et, en un clin d œil. 5 la barbe de l'Angleterre qui le bloquait avec des vaisseaux de lignes, frégates et tout ce qui f'^^'^^t^^»^;: il <lébarque en France, car il a toujours eu le don d passer les mers en une enjambée. Etuit-ce naturel !

Bah I aussitôt qu'il est à Fréjus, autant dire qu'il a les pieds dans Paris. Là, tout le monde l'adore, mais lui convoque le Gouvernement.* Qu'avez-vous fait de mes enfants les soldats ? qui dit aux avocats, vous êtes un tas de galapias qui vous fichez du monde, et faites vos choux gras de la France. Ça n'est pas juste et je parle pour tout le monde qu'est pas content ! » Pour lors, ils veulent babiller et le tuer, mais minute I II les enferme dans leur caserne à paroles, les fait sauter par la fenêtre, et vous les enrégimente à sa suite, où ils deviennent muets comme des poissons, souples comme des blagues à tabac. De ce coup passe consul ; et, comme ce n'était pas lui qui pouvait douter de l'Etre Suprême, il remplit alors sa promesse envers le Bon Dieu, qui lui tenait sérieusement parole ; lui rend ses églises, rétablit sa religion, les cloches sonnent pour Dieu et pour lui. Voilà tout le monde content : />/*imo les prêtres qu'il empêche d'être tracassés ; segondo le bourgeois qui fait son commerce, sans avoir à craindre le rapiamus de la loi qu'était devenue injuste ; tertio, les nobles qu'il défend d'être faits mourir, comme on en avait malheureusement contracté l'habitude. Mais il y avait des ennemis à balayer, et il ne s'endort pas sur la gamelle, parce que, voyez-vous, son œil vous traversait le monde comme une simple tête d'homme. Pour lors, paraît en Italie, comme s'il passait la tête par la fenêtre, et son regard suffit. Les Autrichiens sont avalés à Marengo, comme des goujons par une baleine ! Haouf 1 Ici, la victoire française a chanté sa gamme assez haut pour que le monde entier l'entende, et ça a suffi. « Nous n'en jouons plus, que disent les Allemands. — Assez comme ça ! » disent les autres. Total : l'Europe fait la cane, l'Angleterre met les pouces. Paix générale où

les rois et les peuples font mine de s'embrasser. C'est là que l'Empereur a inventé la Légion d'honneur, une bien belle chose, allez I « En France, qu'il a dit à Boulogne, devant Tarmée entière, tout le monde a du courage I Donc la partie civile qui fera des actions d'éclat sera sœur du soldat, le soldat sera son frère, et ils seront unis sous le drapeau de l'honneur. » Nous autres, qui étions là-bas, nous revenons d'Egypte. Tout était changé ! Nous l'avions laissé général, en un rien de temps nous le retrouvons empereur ! Ma foi, la France s'était donnée à lui, comme une belle fille à un lancier. Or quand ça fut fait, à la satisfaction générale, on peut le dire, il y eut une sainte cérémonie, comme il ne s'en était jamais vue sous la calotte des cieux. Le pape et les cardinaux dans leurs habits d'or et rouges, passent les Alpes exprès pour le sacrer devant l'armée, et le peuple qui battent des mains. 11 y a une chose que je serais injuste de ne pas vous dire. En Egypte, dans le désert, près de la Syrie, VHomme Jioujjc lui apparut dans la montagne de Moïse, pour lui dire :« Ça va bien.» Puis à Marengo, le soir de la victoire, pour la seconde fois, s'est dressé devant lui, sur ses pieds ÏJJomme liougc (]ui lui a dit : « Tu verras le monde à tes genoux et tu seras empereur dos Français, roi d'Italie, maître de la Hollande, souverain de l'Espagne, du Portugal, provinces illyriennes, protecteur de l'Allemagne, sauveur de la Pologne, premier aigle de la Légion d'honneur, et tout. » (ici Homme lioiujey voyez-vous, c'était son idée, à lui; une manière do piéton, qui lui servait, à ce (|U0 disent plusieurs, pour commuiii((Ucr avec son étoile. Moi, je n'ai jamais cru cela ; mais Vllomme lioïKH' est un fait véritable, et Napoléon en a parlé lui-mému et a dit (ju'il lui venait dans les moments

durs à passer et restait au palais des Tuileries, dans les combles. Donc, au couronnement, Napoléon l'a vu le soir, pour la troisième fois, et ils furent en délibération sur bien des choses. Lors, l'Empereur va droit à Milan se faire couronner roi d'Italie. Là commence véritablement le triomphe du soldat. Pour lors, tout ce qui savait écrire passe officier. Voilà les pensions, les dotations de duchés qui pleuvent ; des trésors pour Tétat-major qui ne coûtaient rien à la France ; et la Légion d'honneur fournie de rentes pour les simples soldats, sur lesquels je touche encore ma pension. Enfin, voilà des armées tenues, comme il ne s'en était jamais vu.

Mais l'Empereur, qui savait qu'il devait être l'empereur de tout le monde, pense aux bourgeois et leur fait bâtir suivant leurs idées, des monuments de fées, là où il n'y avait pas plus que sur ma main, une supposition, vous reveniez d'Espagne pour passer à Berlin ; hé bien ! vous retrouviez des arches de triomphe avec de simples soldats mis dessus en belle sculpture, ni plus ni moins que des généraux. Napoléon, en deux ou trois ans, sans mettre d'impôts sur vous autres, remplit ses caves d'or, fait des ponts, des palais, des routes, des savants, des fêtes, des lois, des vaisseaux, des ports, et dépense des millions de milliases, et tant et tant, qu'on m'a dit qu'il en aurait pu paver la France de pièces de cent sous, si ça avait été sa fantaisie. Alors, quand il se trouve à son aise sur son trône, et si bien le maître de tout, que l'Europe attendait sa permission pour faire ses besoins: comme il avait quatre frères et trois sœurs, il nous dit en manière de conversation, à l'ordre du jour : « Mes enfants, est-il juste que les parents de votre empereur tendent la main ? Non. Je veux qu'ils soient flambants tout comme moi ! Pour

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lors il est de toute nécessité de conquérir un royaume pour chacun d'eux, afin que le Français soit le maître de tout, que les soldats de la garde fassent trembler le monde, et que la France crache où elle veut, et qu'on lui dise, comme sur ma monnaie, Dieu vous protège ! — Convenu, dit l'armée, on t'ira pêcher des royaumes, à la baïonnette. »

Ha I c'est qu'il n'y avait pas à reculer, voyez- vous ! et s'il avait eu dans sa boule de conquérir la lune, il aurait fallu s'arranger pour ça faire ses sacs et grimper; heureusement qu'il n'en a pas eu la volonté. Les rois, qu'étaient habitués aux douceurs de leurs trônes, se font naturellement tirer l'oreille ; et alors, en avant, nous autres.

Nous marchons, nous allons, et le tremblement recommence avec une solidité générale. En a-t-il fait user dans ce temps-là des hommes et des souliers! Alors on se battait à coups de nous si cruellement, que d'autres que les Français s'en seraient fatigués. Mais vous n'ignorez pas que le Français est né philosophe et, un peu plus tôt, un peu plus tard, sait qu'il faut mourir. Aussi nous mourions tous sans rien dire, parce qu'on avait le plaisir de voir l'Empereur faire ça sur les géographies (Là, le fantassin décrivit lestement un rond avec son pied sur l'aire de la grange). Et il disait : € Ça, ce sera un royaume ! » Et c'était un royaume.

Quel bon temps ! Les colonels passaient généraux, le temps de les voir ; les généraux maréchaux, les maréchaux rois. Et il y en a encore un qui est debout pour le (liro. à l'Europe, (juoiquo ce soit mi gascon, traître h la France pour garder sa couronne, qui n'a pas rougi de honte, parce que, voyez-vous, les couronnoH sont en or I lu>lin,les sapeurs (jui savaient lire devenaient nobles tout do raôme. Moi qui vous parle.

j'ai VU à Paris onze rois et un peuple de princes qui entouraient Napoléon, comme les rayons du soleili! Vous entendez bien que chaque soldat ayant la chance de chausser un trône, pourvu qu'il en eût le mérite, un caporal de la garde était comme une curiosité qu'on l'admirait passer, parce que chacun avait son contingent dans la victoire, parfaitement connu dans le bulletin. Et y en avait-il de ces batailles I Austerlitz, où l'armée a manoeuvré comme à la parade; Eylau où Ton a noyé les Russes dans un lac, comme si Napoléon avait soufflé dessus; Wagram où Ton s'est battu trois jours sans bouder. Enfin, y en avait autant que de saints au calendrier. Aussi alors fut-il prouvé que Napoléon possédait dans son fourreau la véritable épée de Dieu. Alors le soldat avait son estime, et il en faisait son enfant, s'inquiétait si vous aviez des souliers, du linge, des capotes, du pain, des cartouches, quoiqu'il tînt sa majesté, puisque c'était son métier à lui de régner. Mais c'est égal ! un sergent et même un soldat pouvait lui dire : « Mon Empereur », comme vous me dites à moi quelquefois : « Mon bon ami. » Et il répondait aux raisons qu'on lui faisait, couchait dans la neige comme nous autres ; enfin il avait presque l'air d'un homme naturel. Moi qui vous parle, je l'ai vu, les pieds dans la mitraille, pas plus gêné que vous êtes là, et mobile, regardant avec sa lorgnette toujours à son affaire ; alors nous restions là, tranquil- , les comme Baptiste. Je ne sais pas comment il s'y prenait, mais quand il nous parlait, sa parole nous I envoyait comme du feu dans l'estomac ; et, pour lui j montrer qu'on était ses enfants, incapables de bou- I qner, on allait pas ordinaire devant des polissons de canons qui gueulaient et vomissaient des régiments de boulets sans crier gare. Enfin, les mourants'avaient

la chose de se relever pour le saluer et lui crier : « Viv( l'Empereur. » Etait-ce naturel ? Auriez-vous fait ceh pour un simple homme ?

Pour lors, tout son monde établi, l'impératrice José phine, qu'était une bonne femme tout de même, ayan la chose tournée à ne pas lui donner d'enfants, il fui obligé de la quitter, quoiqu'il l'aimât considérablement. Mais il lui fallait des petits, rapport au gouvernement. Apprenant cette difficulté, tous les sou verains de l'Europe se sont battus à qui lui donnerai une femme. Et il a épousé, qu'on nous a dit une Au trichienne, qu'était la fille des Césars, un homme an cien dont on parle partout, et pas seulement dans no: pays, où vous entendez dire qu'il a tout fait, mais ei Europe. Et c'est si vrai que, moi qui vous parle en ci moment, je suis allé sur le Danube et j'ai vu les mor ceaux d'un pont bûti par cet homme, qui paraît qu'i été à Rome, parent de Napoléon, d'où s'est autorisa l'Empereur pour prendre l'héritage pour son fils. Donc après son mariage qui fut une fête pour le monde en lier, et où il a fait grûce au peuple de dix ans d'im positions, qu'on a payées tout de même parce que le gabelous n'eu ont pas tenu compte, sa femme a ei un petit (ju'était Roi do Rome ; une chose qui ne s'étai pas encore vue sur terre, car jamais un enfant n'étai né roi, son père vivant. Ce jour-là un ballon est part de Paris pour le dire à Rome et ce ballon a fait l chemin en un jour. Ha ! ça, ya-t-il maintenant quel qu'un de vous autres cjui me soutiendra que tout ç était nîilurel ? Non, c'était écrit l;i-iiaiit 1 Et la gale qui ne dira pas (ju'il a été envoyé par Dieu même pou faire triomplier la France. Mais voilà l'Empereur d Russie, ([u'rtait son ami, (jui se ï\c.\ic de ce «ju'il n' pas épouHé une Russe et qui soutient les Anglais, no

ennemis, auxquels on avait toujours empêclié Napoléon d'aller dire deux mots dans leur boutique. Fallait donc en finir avec ces canards-là. Napoléon se fâche et nous dit : « Soldats, vous avez été maîtres dans toutes les capitales de l'Europe, reste Moscou qui s'est allié à l'Angleterre. Or, pour pouvoir conquérir Londres et les Indes qu'est à eux, je trouve définitif d'aller à Moscou. » Pour lors, assemble la plus grande des armées qui jamais ait traîné ses guêtres sur le globe, et si curieusement allignée qu'en un jour il a passé en revue un million d'hommes. — Hourra ! disent les Russes. Et voilà la Russie toute entière, des animaux de cosaques qui s'envolent. C'était pays contre pays, un boulevari général dont il fallait se garer. Et comme l'avait dit l'Homme Rouge à Napoléon: C'est l'Asie contre l'Europe ! —Suffit qu'il dit je vais me précautionner. Et voilà, fectivement tous les rois qui viennent lécher la main de Napoléon. L'Autriche, la Prusse, la Bavière, la Saxe, la Pologne, l'Italie, tout est avec nous, nous flatte, et c'était beau ! Les aigles n'ont jamais tant roucoulé qu'à ces parades-là, qu'elles étaient au-dessus de tous les drapeaux de l'Europe. Les Polonais ne se tenaient pas de joie parce que l'Empereur avait idée de les relever ; de là, que la Pologne et la France ont toujours été frères. Enfin. « A nous, la Russie ! > crie l'armée. Nous entrons bien fournis. Nous marchons, marchons ; point de Russes. Enfin nous trouvons nos mâtins campés à la Moskowa. C'est là que j'ai eu la croix et j'ai congé de dire que ce fut une sacrée bataille I L'Empereur était inquiet, il avait vu l'Homme Rouge, qui lui dit : Mon enfant tu vas plus vite que le pas, les hommes te manqueront, les amis te trahiront. Pour lors, proposa la paix. Mais avant de la signer : « Frottons les Russes ? » qui nous dit

« Topé » s'écria Tarmée « En avant ! » disent les ser gents. Mes souliers étaient usés, mes habits étaien déchirés, à force d'avoir trimé dans ces chemins-L qui ne sont pas commodes du tout 1 Mais c'est égal « Puisque c'est la fin du tremblement, que je me dis je veux m'en donner tout mon saoul I » Nous étion; devant le grand ravin ; c'était les premières places Le signal se donne, sept cents pièces d'artillerie commencent une conversation à vous faire sortir le san^ par les oreilles. Là, faut rendre justice à ses ennemis mes Russes se faisaient tuer comme des Français, san; reculer, et nous n'avancions pas. « En avant, nous dit on, voilà l'Empereur ! » C'était vrai, passe au galop en nous faisant signe qu'il s'importait beaucoup de prendre la redoute. 11 nous anime, nous courons, j'ar rive le premier au ravin. Ah I mon Dieu, les lieutenants tombaient, les colonels, les soldats! C'est égal ! Ça faisait des souliers pour ceux qui n'en avaient pas, et des épaulettes pour ceux qui savaient lire. Victoire ! c'est le cri de toute la ligne. Par exemple, ce qui ne s'était jamais vu, il y avait vingt-cinq mille Français par terre. Excusez du peu 1 C'était un vrai champ de blé coupé ; au lieu d'épis, mettez des hommes ! Nous étions dégrisés nous autres. L'IIommo arrive, on fai( cercle autour de lui. Pour lors il nous cûline, car il était aimable (}uand il le voulait, à nous faire contenter do vache enragée par une faim do loup. Alors mon cMu\ distribue soi-môme les croix, salue les morts et dit : « A Moscou ! »

— Va pour Moscou! dit l'armée. Nous prenons Moscou. Voilà-t-il pas (|ue les Russes brûlent la ville! Ça été un feu de paillo do deux lieues (|ui a llambé deux jours. Les édilices tombaient comme dos ardoises! Il y avait des pluies de fer et de plomb fondus qui étaient

naturellement horribles, et l'on peut vous le dire, à vous, ce fut l'éclair de nos malheurs ! L'Empereur dit : Assez comme ça, tous mes soldats y resteraient ! Nous nous amusons à nous rafraîchir un petit moment et à se refaire le cadavre parce qu'on était réellement fatigué beaucoup. Nous emportons une croix d'or qu'était sur le Kremlin, et chaque soldat une petite fortune. Mais en revenant, l'hiver s'avance d'un mois, chose que les savants qui sont des bêtes, n'ont pas expliqué suffisamment, et le froid nous pince. Plus d'armée, entendez-vous ? plus de généraux, plus de sergents même. Pour lors, ce fut le règne de la misère et de la faim, règne où nous étions réellement tous égaux ! On ne pensait qu'à revoir la France, l'on ne se baissait pas pour ramasser son fusil ni son argent, et chacun allait devant lui, arme à volonté, sans se soucier de la gloire. Enfin le temps était si mauvais que l'Empereur n'a plus vu son étoile. Il y avait quelque chose entre le ciel et lui. Pauvre homme, qu'il était malade de voir ses aigles à contrefil de la victoire 1 Et ça lui en a donné une sévère, allez ! Arrive la Bérézina. Ici, mes amis, l'on peut vous afTirraer par ce qu'il y a de plus sacré sur Thonneur que, depuis qu'il y a des hommes, jamais au gïand jamais, ne s'est vu pareille fricassée d'armée, de voiture, d'artillerie, dans de pareille neige, sous un ciel pareillement ingrat. Le canon des fusils vous brûlait la main, si vous y touchiez, tant il était froid. C'est là que l'armée a été sauvée par les pontonniers qui se sont trouvés solides au poste, et où s'est parfaitement comporté Gondrin, le seul vivant des gens assez entêtés pour, se mettre à l'eau afin de bâtir les ponts sur lesquels l'armée a passé, et se sauver des Russes qui avaient encore du respeot pour la grande armée, rap -

port aux victoires. Et... Gondrinest un troupier fini, ur troupier d'honneur même, qui mérite vos plus grandi égards. J'ai vu... l'Empereur debout près du pont immobile, n'ayant point froid. Etait-ce naturel ? Il regardait la perte de ses trésors, de ses amis, de ses vieuî Egyptiens. Bah ! tout y passait les femmes, les fourgons, l'artillerie, tout était consommé, ruiné, mangé Les plus courageux gardaient les aigles ; parce que, les aigles voyez-vous, c'était la France, c'était tout vouî autres, c'était l'honneur du civil et du militaire qu devait rester pur et ne pas baisser la tête à cause di froid. On ne se réchauffait guère que près de l'Empereur, puisque quand il était en danger, nous accourions, gelés, nous qui ne nous arrêtions pas pour ten dre la main à des amis. On dit aussi qu'il pleurait h nuit sur sa pauvre famille de soldats. Il n'y avait que lui et des Français pour se tirer de \h, et l'on s'en esl tiré, mais avec des pertes, de grandes pertes que je dis 1 Les alliés avaient mangé nos vivres. Tout commençait à le trahir, comme lui avait dit l'Homme Rouge. Les bavards de Paris (jui se taisaient dopuif l'établissement de la Garde Impériale, le croient mori et trament une conspiration où l'on met dedans 1( préfet de police pour renverser l'Empereur. Il apprend ces choses-l?t,ça vous le taquine, et il nous dit quand il est parti : « Adieu, mes enfants, gardez les postes, je vais revenir.» Bah ! ses généraux battent la breloque, car sans lui ce n'était plus çal Les maréchaux se disent des sottises, font des bêtises, et c'était naturel; Napoléon, ({ui était un bon homme, les avait nourris d'or, ils devenaient gras à lard, qu'ils ne voulaient plu» marcher. Do \h sont venus tous les malh«nirs, parce que plusieurs sont restés en garnison sans frotter lo dos des ennemis derrière lesquels ils étaient,

tandis qu'on nous poussait vers la France. Mais l'Empereur nous revient avec des conscrits et de fameux conscrits, auxquels il changea le moral parfaitement et en fit des chiens finis à mordre quiconque avec des bourgeois en garde d'honneur, une belle troupe qui a fondu comme du beurre sur un gril. Malgré notre tenue sévère, voilà que tout est contre nous ; mais l'armée fait encore des prodiges de valeur. Pour lors, se donnent des batailles de montagnes, peuples contre peuples, à Dresde, Lutzen,Bautzen. Souvenez-vous de ça vous autres, parce que c'est là que le Français a été si particulièrement héroïque, que dans ce temps-là un bon grenadier ne durait pas plus de six mois. Nous triomphons toujours ; mais sur les derrières ne voilàt-il pas les Anglais qui font révolter les peuples en leur disant des bêtises. Enfin on se fait jour à travers ces meutes de nations. Partout où l'Empereur paraît nous débouchons, parce que, sur terre comme sur mer, là où il disait : « Je veux passer ! » nous passions. Fin finale, nous sommes en France, et il y a plus d'un pauvre fantassin à qui, malgré la dureté du temps l'air du pays a remis l'ûme dans un état satisfaisant. Moi, je puis dire, en mon particulier, que ça m'a rafraîchi la vie. Mais à cette heure il s'agit de défendre la France, la patrie, la belle France enfin, contre toute l'Europe qui nous en voulait d'avoir voulu faire la loi aux Russes, en les poussant dans leurs limites pour qu'ils ne nous mangeassent pas, comme c'est l'habitude du Nord qui est friand du Midi, chose que j'ai entendu dire à plusieurs généraux.Alors l'Empereur voit son propre beau-père, ses amis qu'ils avaient assis rois, et les canailles auxquelles il avait rendu leurs trônes, tous contre lui. Enfin même des alliés et des Français qui se tournaient par ordre supérieur.

contre nous, dans nos rangs, comme à la bataille 6 Leipsich.

N'est-ce pas des horreurs dont seraient peu caps blés de simples soldats ? Ça manquait h sa parole tro fois par jour et à ça se disait des princes I Alors Tii vasion se fait. Partout où notre Empereur montre s face de lion, l'ennemi recule, et il a fait dans ce temps là plus de prodiges en défendant la France, qu'il n'e avait fait pour conquérir l'Italie, l'Orient, TEspagn* l'Europe et la Russie. Pour lors, il veut enterrer toi: les étrangers, pour leur apprendre à respecter ] France, et les laisse venir sous Paris pour les avak d'un coup, et s'élever au dernier degré du génie pa une bataille encore plus grande que toutes les autre! une mère bataille enfin ! Mais les Parisiens ont pei] pour leur peau de deux liards et pour leurs boutique de deux sous, ouvrent les portes ; voilà les ragusade qui commencent et les bonheurs qui finissent. L'Imp» ratrice qu'on embête, et le drapeau blanc qui se nu aux fenêtres. Enfin les généraux, qu'il avait fait se meilleurs amis, l'abandonnent pour les Bourbons, d qui on n'avait jamais entendu parler. Alors il non dit adieu à Fontainebleau : « Soldats ! « Je l'entend encore, nous pleurions tous comme de vrais enfants les aigles, les drapeaux étaient inclinés comme pou un enterrement, car on peut vous le dire, c'était le funérailles de l'Empire, et ses armées pimpante n'étaient plus que des squelettes. Donc il nous dit, d dessuH h" perron de son chAtoau : « Mes enfants, nou sommes vaincus par la trahison, mais nous nous re verrons dans le ciel, la patrie des braves. Défende mon petit que je vous confie : Vive Napoléon II ! Il avait idée de mourir, et pour ne pas laisser voi Napoléon vaincu, prend du poison de quoi tuer ui

régiment, parce que, comme Jésus-Christ avant sa Passion, il se croyait abandonné de Dieu et de son talisman ; mais le poison ne lui fait rien du tout. Autre chose ! se reconnaît immortel. Sûr de son affaire et d'être toujours Empereur, il va dans une île pendant quelque temps, étudier le tempérament de ceux-ci, qui ne manquent pas à faire des bêtises sans fin. Pendant qu'il faisait sa faction les Chinois et les animaux de la côte d'Afrique, barbaresques et autres qui ne sont pas commodes du tout, le tenaient si bien pour autre chose qu'un homme, qu'ils respectaient son pavillon en disant qu y toucher c'était se frotter à Dieu. Il régnait sur le monde entier tandis que ceux-ci l'avaient mis à la porte de sa France. Alors s'embarque sur la même coquille de noix d'Egypte, passe à la barbe des vaisseaux anglais, met le pied sur la France, la France le reconnaît, le sacré coucou s'envole de clocher en clocher, toute la France crie : Vive l'Empereur I Et par ici l'enthousiasme pour cette merveille des siècles a été solide, le Dauphiné s'est très bien conduit, et j'ai été parfaitement satisfait de savoir qu'on pleurait de joie en y revoyant sa redingote grise. Le 1" mars, Napoléon débarque avec deux cents hommes pour conquérir le royaume de France et de Navarre, qui le 20 mars était redevenu l'Empire français. L'Homme se trouvait ce jour-là dans Paris ayant tout balayé, il avait repris sa chère France et ramassé ses troupiers en ne leur disant que deux mots : « Me voilà ! » C'est le plus grand miracle qu'a fait Dieu. Avant lui, jamais un homme avait-il pris un empire rien qu'en montrant son chapeau ? L'on croyait la France abattue ? Du tout. A la vue de l'aigle, une armée nationale se refait, et nous marchons tous à Waterloo. Pour lors, là, la garde meurt d'un seul

coup. Napoléon au désespoir se jette trois fois au de vaut des canons ennemis, à la tête du reste, sans trouver la mort! Nous avons vu ça, nous autres ! Voilé la bataille perdue. Le soir, l'Empereur appelle ses vieux soldats, brûle dans un champ plein de notre sang ses drapeaux et ses aigles ; ces pauvres Uigles toujours victorieuses qui criaient dans les batailles : En avant ! et qui avaient volé sur toute l'Europe, furent sauvées de l'infamie d'être à l'ennemi. Les trésors de l'Angleterre ne pourraient pas seulement lui donner la queue d'un aigle. Plus d'aigles I Le reste est suffisamment connu. L'Homme Rouge passe aux Bourbons, comme un gredin qu'il est. La France est écrasée, le soldat n'est plus rien, on le prive de son dû, on te le renvoie chez lui, pour prendre à sa place des nobles qui ne pouvaient plus marcher, que ça faisait pitié. L'on s'empare de Napoléon par trahison, les Anglais le clouent dans une île déserte de la grartde mer, sur un rocher élevé de dix mille piecis au-dessus du monde. Fin linale, est obligé de rester Ili, jusqu'à ce que l'Homme Rouge lui rende son pouvoir pour le bonheur de la France. Ceux-ci disent qu'il est mort ! Ah ! bien oui, mort ! ou voit bien qu'ils ne le connaissent pas. Ils répètent c'te bourde-là pour attraper le peuple et le faire tenir tranquille dans leur baraque de gouverneuu'nt. Ecoutez. La vérité du tout est que Hos ami^ l'ont laissé seul dans le désort, pour satisfaire h une prophétie faite sur lui, car j'ai oublié de vous ajqirendro (juo sou nom de Napoléon veut dire le lion (lu (léserl. Kt voilà ce cjui est vrai comme l'Evangile. Toutes les autres choses que vous entendrez «linî Hur l'Empereur sont des bêtisi^s (jui n'ont pas forme humaine. Parce que, voye/.-vous, ce n'est pas à l'cnfunl d'une femme (jue Dieu aurait donné le droit

de tracer son nom en rouge comme il a écrit le sien sur la terre, qui s'en souviendra toujours I Vive Napoléon le père du peuple et du soldat 1 »

Balzac. jLe Médecin de campagne.

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