BONAPARTE A BRIENNE
[Napoléon, deuxième fils de Charles Bonaparte et de Lsetitia Bamollino, est né à Ajaccio te 15 août 1 769. Il a quitté son rude pays, encore tout ébranlé des luttes intestines. On l\i envoyé à l Ecole militaire de Brienne, faire son éducation militaire de gentilhomme sans fortune. Loin des siens, entouré de camarades dont il ne partage pas les goûts, il se montre enfant farouche, indépendant à l'extrême : mais déjà, le chef perce en lui, le caractère impérieux, appuyé sur une volonté et une force de travail peu communes.]
Nous n'avions guère que neuf ans, Bonaparte et moi, lorsque notre liaison commença : elle devint bientôt très mtmie. Il y avait entre nous une de ces sympatines de cœur qui s'établissent vite. J'ai joui constamment de cette amitié et de cette intimité d'enfance jusqu en 1784, époque à laquelle il quitta l'Ecole militaire de Brienne pour passer à celle de Paris. J'étais un des élèves qui savaient le mieux s'accommoder à son caractère sombre et sévère.
Son recueillement, ses réflexions sur la conquête
de son pays et les impressions qu'il avait reçues dans son premier âge des maux qu'avaient soufferts la Corse et sa famille lui faisaient rechercher la solitude, et rendaient son abord, mais en apparence seulement, fort désagréable. L'âge nous plaça ensemble dans les classes de belles-lettres et de mathématiques. Dès son entrée à l'école, il manifesta le désir bien prononcé d'acquérir des connaissances. Comme il ne parlait que l'idiome corse, et que, sous ce rapport, il inspirait déjà le plus vif intérêt, le sieur Dupuis, alors sousprincipal avant le père Berthou, jeune homme aussi complaisant qu'excellent grammairien, se chargea de lui donner seul des leçons de langue française. Son élève répondit à ses soins au point qu'après un très court espace de temps on lui enseigna les premiers éléments de la langue latine. Le jeune Napoléon étudia cette langue avec une telle répugnance qu'ayant atteint l'âge de quinze ans il était encore très faible en quatrième. Je l'ai quitté dans cette classe, de très bonne heure, mais je suis resté constamment avec lui dans la classe de mathématiques, où il était incontestablement, selon moi, le plus fort de toute l'école. J'échangeais quelquefois avec lui la solution dos problèmes (ju'on nous donnait à résoudre, et qu'il trouvait sur-le-ciiamp avec une facilité qui m'étonnait toujours, contre des thèmes et dos versions, dont il ne voulait absolument pas entondre parler.
Bonaparte .se faisait remarquer j\ lîrienne (je ne parlerai pas do ri<]cole militaire de Paris, où je ne l'îii pas suivi, n'étant pus élève du roi) par la couleur do son teint, que le climat de la France a beaucoup changé depuis, par son regard perçant el investigateur, par le ton do sa conversation avec ses maîtres et ses camarades. Il y avait presque toujours de l'ai-
greur dans ses propos. Il était très peu aimant ; il ne faut, je pense, 1-attribuer qu'aux malheurs qu'avait éprouvés sa famille au moment de sa naissance et aux impressions qu'avait faites sur ses premières années la conquête de son pays.
Bonaparte était, en général, peu aimé de ses camarades qui, certes, n'étaient pas ses complaisants. 11 les fréquentait peu, et prenait rarement part à leurs jeux. La soumission de sa patrie à la France ramenait toujours dans sa jeune âme un sentiment pénible, qui l'éloignait des bruyants exercices de ses camarades. Dès qu'arrivait le moment de la récréation, il courait à la bibliothèque, où il lisait avec avidité des livres d'histoire, surtout Polybe et Plutarque. Il aimait beaucoup aussi Arrien, et ne faisait pas grand cas de Quinte-Gurce. Je le laissais souvent seul à la bibliothèque, pour aller jouer avec mes camarades.
Le caractère du jeune Corse était encore aigri par les moqueries des élèves, qui le plaisantaient souvent et sur son prénom Napoléon et sur son pays. 11 me dit plusieurs fois avec humeur : « Je ferai à tes Français tout le mal que je pourrai. » Et lorsque je cherchais à le calmer : « Mais toi, disait-il, tu ne te moques jamais de moi, tu m'aimes. »
Bien que Bonaparte eut rarement à se louer de ses camarades, il dédaignait de porter des plaintes contre eux ; et lorsqu'il avait, à son tour, la surveillance de quelque devoir que l'on enfreignait, il aimait mieux aller en prison que de dénoncer les petits coupables.
Je me suis trouvé un jour complice avec lui de nonsurveillance. Il me détermina à le suivre en prison, où nous restâmes trois jours. Cela lui est arrivé plusieurs fois, mais avec moins de sévérité.
\ BouRRiENNE, Mémoîves.
Duchesse D'ABRANTÈS