LES PREMIÈRES ANNÉES
[En 17 84 y le jeune Bonaparte est envoyé à la compagnie de cadets gentilshommes de V Ecole militaire de Paris ; il y passe près d'un an, donnant toute satisfaction à ses maîtres, faible, il est vrai, en littérature mais fort en histoire et en mathématiques, et paraissant devoir faire un marin. Il s'était vite fait remarquer de ses professeurs et run d^eux écrivait dans ses notes: « J'aperçois une étincelle qu^on ne saurait trop cultiver. » C^est de là qu'il part pour l'Ecole d'artillerie de Metz, avec le brevet de sous-lieutenant, le 30 octobre 1785.]
Je suis convaincue que [Napoléon] a gardé longtemps le souvenir pénible des humiliations qu'il avait été obligé do supporter à l'Ecole militaire de Paris. Sans doute il y avait h cette Ecole des jeunes gens (|ui, comme lui, n'étaient pas riches, mais ils avaient au moins des parents, des correspondants, des moyens de distractions que Napoléon n'avait pas. Ce ne fut qu'à l'arrivée de ma muro (ju'il eut enfin quelqu'un qui prit intérf't à lui ; mais il y avait déji\ un an qu'il était à l'Ecole militaire do Paris, seul et presque continuoUoment humilié et blessé. Il n'y était pas aimé. Plusieurs chefs (jui étaient do la connaissance do mon père lui dirent alors (juo le jeune Napoléon Bonaparte avait un caractère impossible h rendre même sociable. 11 frondait tout, blâmait hautement et avec un ton
tl-anchant qui ne pouvait être admis par toutes ces vieilles têtes, qui ne voyaient en lui qu'un jeune humoriste. Le résultat de sa conduite fut de faire avancer le moment de sa sortie ; ce fut un concours unanime pour la demander. C'est alors qu'il fut pourvu d'une sous-lieutenance dans un régiment d'artillerie, et qu'il fut à Valence, Grenoble, Auxonne, etc., etc., avant de revenir à Paris. Lors de l'époque de son départ, il vint passer quelque temps avec nous. Ma sœur était alors au couvent, mais sortait fréquemment et vfcit chez nos parents, tandis que Napoléon y était. Je me rappelle que le jour où il endossa l'uniforme, il était joyeux comme tous les jeunes gens le sont à pareil jour ; mais il avait dans son habillement une chose qui lui donnait une apparence fort ridicule, c'était ses bottes: elles étaient d'une dimension si singulièrement grande que ses petites jambes, alors fort grêles, disparaissaient dans leur ampleur. On sait que rien ne saisit le ridicule comme l'enfance ; aussitôt que ma sœur et moi nous le vîmes entrer dans le salon avec ses deux jambes affublées de la sorte, nous ne pûmes nous contenir, et des rires fous s'en suivirent. Alors, comme plus tard, il n'entendait pas la plaisanterie ; dès qu'il se vit l'objet de notre hilarité, il se fâcha. Ma sœur qui était plus grande que moi et beaucoup plus âgée (elle était ma marraine) lui répondit, toujours en riant, que puisque il ceignait l'épée, il devait être le chevalier des dames, et qu'il était bien heureux qu'elles plaisantassent avec lui.
« On voit bien que vous n'êtes qu'une petite pensionnaire », dit alors Napoléon d'un air dédaigneux.
Ma sœur avait alors douze à treize ans : on peut penser combien ce mot la blessa. Elle était fort douce : mais nous ne le sommes plus, nous autres femmes,
quel que soit et notre âge et notre caractère habituel, lorsque notre vanité s'en mêle. Celle de Cécile fut blessée au vif de l'épithète de petite pensionnaire.
« Et vous, répondit-elle à Bonaparte, vous n'êtes qu'un Chat Botlé. » Tout le monde se mit à rire ; le coup avait porté. Je peindrais difficilement la colère où il mit Napoléon. Il ne répondit rien et il fit bien... Bonaparte, quoiqu'il fut piqué vivement du malheureux sobriquet que ma sœur lui avait donné, affecta de n'y plus penser, si ce n'est pour en rire avec les autres ; et, pour prouver qu'il n'en avait aucune rancune, il fit faire un joujou qu'il m'apporta, et qui représentait le chat botté courant devant le carrosse du marquis de Carabas. Ce joujou était fort joli et lui avaii sûrement coûté fort cher, ce qui n'allait pas avec l'état de ses finances. Il avait joint une charmante petite édition du Chai Botlà pour ma sœur, en lui disant que c'était un souvenir qu'il la priait de conserver, « Le conte est de trop, Napoléon, lui dit ma mère, s'il n'y avait eu que le joujou de Loulou, àla bonne heure ; mais le conte pour Cécile montre que vous êtes piqué contre elle. » Il répondit qu'il donnait sa paroU (lu contraire. Mais je pense, comme ma mère, qu'il était piqué, et fortement encore. Toute cette histoire me serait bien sûrement sortie de la tête, si ma mère et mon frère, en la répétant mille fois devant mo: depuis, no me l'avaient rendue familière. Elle me fui utile depuis et d'étrange façon.
DuciiF.ssK n'ABUANTit. Mémoires.
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