NAPOLÉON LÉGISLATEUR
[Les victoires ne su/jfisent point à l'Empereur pour asseoir sa renommée. Il veut que l'effort de ses armées soit appuyé par celuiy moins glorieux aux yeux du public, mais plus durable, de ses légistes. Le Code civil, dont il a surveillé la rédaction, qu'il a promulgué en 1804, règle les destinées de l'Empire. Cela même n'est point assez : l'activité qu'il déploie à présider le Conseil d'Etat, la part qu'il prend aux discussions, V intérêt avec quoi il suit les débats du Corps législatif et du Sénat montrent la prodigieuse organisation de son esprit, l'ampleur de son génie^ créateur et organisateur.
{En i S30, la Chambre des Députés avait repoussé par un ordre du jour des pétitions tendant au retour des cendres de l'Empereur à Paris. C'est à ce propos que Carrel écrivit dans le National, les pages fougueuses qu'on va lire.)]
... Bonaparte nous est venu comme Cromwell aux Anglais, dans un moment où nous avions besoin que quelqu'un sût, non pas faire des lois, car les législateurs ne manquaient point, mais faire respecter les lois telles quelles. L'histoire, si déjà nous sommes assez ingrats pour l'oublier, l'histoire dira quel législateur ce fut que ce merveilleux et jeune soldat qui n'avait encore médité que sur les champs de bataille. Sans doute, il fit au pouvoir une large part, et il le fallait, puisque la France n'en murmura point et éprouva, de se voir
15G l'histoire de napoléon
gouvernée, le même bonheur, le même bien qu'elle avait ressenti en goûtant pour la première fois de U liberté en 89. Tout autre soldat que lui eût pu comprendre qu'il fallait de la vigueur, qu'il y avait nécessité d'imposer silence, même aux vœux de liberté les plus justes en principe ; mais quel autre eût su, comme lui, concilier dans sa législation dictatoriale, avec cette première nécessité d'un pouvoir fort, l'esprit de la révolution et ordonner, suivant cet esprit, sinon le gouvernement, au moins la société ? Qu'on lise la discus sion du Code civil, on y verra sa conscience d'ami de la révolution, d'homme passionné pour les progrès de la civilisation, par le travail, l'ordre, en même temps qu'on admirera cette vive et lumineuse intelligence, qui semble enseigner d'une façon plus pratique, plus simple, aux hommes vieillis dans l'étude des lois ce qu'elle saisit, ce qu'elle apprend d'eux au moment même. On ferait mieux aujourd'hui et, tous les jours, on améliore le travail de ce temps ; mais combien on pouvait plus mal faire, si près des souvenirs, des excès de la révolution, combien il était plus facile d'être dominé pai le sentiment général qui voulait uniquement l'ordre et d'y perdre tout h fait de vue le sentiment non moins général (jui avait produit la révolution de 81) et qui n'était plus qu'un souvenir décrié I C'est là ce qu'il faut considérer. On doit mesurer un homme à son temps et aux circonstances dans lesquelles il a été placé, h't certes, l'homme le moins libéral dcFrance, en 1804, du temps de ces immortelles conférences sur le Code civil, ce n'était pas le Premier Consul. La loi faite, il la lit respecter, et durement. A la longue, cela devint un mal : c était la condition de lois transitoires et nécessairement violentes ; mais d'abord, et longtemps, ce fut un bien... Sans ces quinze années, passées par la France
dans la dure observation de lois qu'elle n'avait pas faites, mais de lois dictées en partie par l'esprit de la révolution et à une distance infinie au-dessus de celles de l'ancien régime, la France n'eût pas été en état de se préparer pendant quinze autres années à la lutte décisive qui a rangé enfin le pouvoir, comme le pays, dans la dépendance de la loi. Nous avons appris sous Bonaparte à aimer l'ordre, à obéir à la loi, c'est-à-dire à la faire à notre tour. Voilà ce que nous lui devons, et c'est le plus grand service peut-être qu'aucun homme nous ait jamais rendu...
Trompez-vous pour le caractère de la mission législative et despotique de Bonaparte, cela est permis encore, quand on a souffert de ce despotisme qui, comme tous les pouvoirs accomplis, voulait survivre à sa tâche accomplie ; mais reste encore le jeune et pur conquérant de l'Italie, l'imposant négociateur de Campo- Formio ; reste l'homme de tant de grandes choses, payées d'un sang versé pendant dix ans par nos soldats avec enthousiasme ; reste le créateur de tant d'utiles et hardis travaux qui font fleurir, parent et illustrent encore aujourd'hui la France ; reste le grand esprit dont les traditions ont inspiré le peu de bien qui s'est fait depuis quinze ans, l'écrivain incomparable, l'historien profond que les belles pages dictées à Sainte-Hélène nous ont montré l'égal de lui-même, le maître de tous, en quoi que ce soit qu'il ait entrepris ; reste enfin celui qui, malheureux avec nous et comme nous en 1814, non par sa faute, ni par la fortune, mais condamné par la marche des choses, n'a pas cessé d'avoir sur le cœur, jusqu'à son dernier soupir, les douleurs et l'humiliation de la France, de son bel empire ; et cela méritait un peu mieux qu'un ordre du jour, sec, ingrat, méprisant ; mais c'est encore là un point sur
lequel la Chambre nous paraît en dissentiment coiH plet avec la France. Une Chambre telle que nous la voudrions n'eût pas méconnu à ce point ce qu'elle devait à la mémoire d'un grand et glorieux homme mort à quatre mille lieues de sa femme, de son pays et de son fils, implacablement et lentement supplicié par les rois de l'Europe, en haine de notre révolution, qui les avait, tant de fois, accablés par son bras.
A. Çarrel. Article paru dans le National, du 4 octobre 1830.