‹ L'histoire de Napoléon racontée par les grands écrivainsChapitre 5 sur 101 · LE JEUNE GÉNÉRAL BONAPARTE · texte numérisé non relu

LE JEUNE GÉNÉRAL BONAPARTE

[An régiment de la Eère, où il est lieutenant en second dans la compagnie des bombardiers, Bonaparte ne reste pas longtemps. Successivement affecté au régiment d'artillerie d'Auxonne, puis de Valence, il travaille, menant la vie médiocre de l'officier pauvre, s'attarde à des amourettes, et rêve de l'avenir. C'est à Toulon qu'il se révèle. La ville est bloquée par les Anglais : l'énergie du jeune artilleur, la netteté de ses vues décident de l'action qui sauve la place.

Après une infructueuse expédition en Sardaigne, mal vu du régime, Bonaparte revient à Paris. Il attend les événements.]

C'était bien l'être le plus maigre et le plus singulier de ma vie que j'eusse rencontré. Suivant la mode du temps, il portait des oreilles de chien immenses et qui descendaient jusque sur les épaules. Le regard singulier et souvent un peu sombre des Italiens ne va point avec cette prodigalité de chevelure. Au lieu d'avoir l'idée d'un homme d'esprit rempli de feu, on passe trop facilement à celle d'un homme qu'il ne ferait pas bon de rencontrer le soir auprès d'un bois.

La mise du général Bonaparte n'était pas faite pour rassurer. La redingote qu'il portait était tellement

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râpée, il avait Tair si minable, que j'eus peine à croire d'abord que cet homme fût un général. Mais je crus sur-le-champ que c'était un homme d'esprit, ou du moins, fort singulier. Je me rappelle que je trouvais que son regard ressemblait à celui de J.-J. Rousseau, que je connaissais par l'excellent portrait de Latour.

En revoyant ce général, au nom singulier, pour la troisième ou quatrième fois, je lui pardonnai ses oreilles de chien exagérées ; je pensais à un provincial qui outre les modes, et, malgré ce ridicule, peut avoir du mérite. Le jeune Bonaparte avait un très beau regard, et qui s'animait en parlant.

S'il n'eût pas été maigre jusqu'au point d'avoir l'air maladif et de faire de la peine, on eût remarqué des traits remplis de finesse. Sa bouche, surtout, avait un contour plein de grîice. Un peintre, élève de David, qui venait chez M. N*** où je voyais le général, dit que ses traits avaient une forme grecque, ce qui me donna du respect pour lui.

Quelques mois plus tard, après la révolution de Vendémiaire, nous sûmes que le général avait été présenté à M'"" Tallien, alors la reine de la mode et qu'elle avait été frappée de son regard. Nous n'en fûmes point étonnés. Le fait est qu'il ne lui man<]uait, pour être jugé favorablement, que d'étro \H\i d'une façon moins misérable. Ht cependant, dans ce tomps-l;\, au sortir de la Terreur, les regards n'rtaient pas sévères pour le costume. Je me ra|)pclle encore (jue le général parlait du siège (io. Toulon fort bien, ou, du moins, il nous intéressait, en nous en entretenant. 11 parlait beaucoup et s'animait en racontant ; mois il y avait des jours où il ne sortait pas d'un morne silence. On le disait très pauvre et fier comme un Ecossais ; il refusait d'aller ôtro général dans la Vendée et de quitter l'ai -

tillerie. C'esl mon arme, répétait-il souvent, ce qui nous faisait beaucoup rire. Nous ne comprenions pas, nous autres jeunes filles, comment l'artillerie, des canons, pouvaient servir d'épée à quelqu'un...

Je croyais bien que le général Bonaparte, qui n'avait que sa paye en assignats, fût si pauvre. 11 n'avait nullement l'air militaire, sabreur, bravache, grossier. Il me semble aujourd'hui qu'on lisait dans les contours de sa bouche si fine, si délicate, si bien arrêtée, qu'il méprisait le danger et que le danger ne le mettait pas en colère.

Stendhal. Vie de Napoléon.

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