NAPOLÉON ET SON FILS
[Ce fils, pour qui il caresse les plus beaux rêves, il veut la vie la plus éclatante, à qui il construit déjà des palais orgueilleux, ce fils est un petit bout d'homme, qui joue avec « Maman Quiou » et sait seul le moyen de dérider celui sur qui reposent les destinées du monde.]
...Le jour où le vingt- sixième coup de canon annonça ,que l'Impératrice était accouchée d'un garçon, il y eut dans toute la ville un long cri de joie qui partit comme par un mouvement électrique. Tout le monde s'était mis aux fenêtres, ou sur les portes. Pour compter les vingt-cinq premiers, le silence était grand, le vmgtsixième amena une explosion. C'était le complément du bonheur de l'Empereur et on aime toujours ce qui est complet. Je ne voudrais pas répondre que les plus opposants n'aient pas ressenti à ce moment un peu d'émotion.
...L'Empereur aimait passionément [son fils] et dès que le petit roi put distinguer quelqu'un, il préféra son père à tout. Peut-être, l'amour paternel l'aurait porté à être plus avare du sang des autres.
J'ai entendu raconter à M. de Fontanes qu'un jour où il assistait au déjeuner de l'Empereur, le roi de Rome jouait autour de la table ; son père le suivait des yeux avec une vive tendresse ; l'enfant fit une chute, se blessa légèrement, il y eut grand émoi. Le
calme se rétablit, l'Empereur tomba dans une sombre rêverie, puis l'exprimant tout haut, sans s'adresser directement à personne : « J'ai vu, dit-il, le même boulet de canon en emporter vingt d'une file. »
Et il reprit avec M. de Fontanes l'affaire dont sa pensée venait d'être distraite par des pensées dont on suit facilement le cours.
M™« DE BoiGNE. Récits.
Pion, édit.
BALZAC