LE RETOUR DE VILE D'ELBE
[Victime du désastre impérial, la France n'a cependant pas oublié que, jusqu'à la dernière heure, Napoléon l'a défendue : malgré le sang dont elle a payé son ivresse pour lui, elle se souvient de lui et, parfois, le regrette...
Devant l'impopularité grandissante des Bourbons, Napoléon tente encore une fois la fortune et, le /" mars 1815, avec quelques centaines d'hommes, il quitte Vile d'Elbe et débarque au golfe Juan. L'Empereur ne veut point passer par la vallée du Rhône dont les populations ne sont pas sûres. Il prend la route de la montagne. Le maréchal Ney a été envoyé pour tenter de Carrêter.]
...On se remit en marche vers onze heures, les Polonais en tête, puis les chasseurs de la vieille garde, les uns à pied, les autres sur des charrettes qu'avaient offertes les habitants. enfin l'Empereur en calèche, son cheval mené en main. Le gros de la colonne, venant de Corps, n'avait pas encore rallié. Aune lieue et demie de Laffray, la route resserrée entre les lacs et une chaîne de collines de cent vingt mètres d'altitude moyenne, forme une sorte de long défilé. Soudain, les chasseurs voient revenir sur eux, bride abattue, les
lanciers polonais. Aussitôt, ils sautent à bas des charrettes, se rassemblent, chargent leurs armes. L^Empereur descend de sa calèche et monte à cheval, puis, dépassant les fantassins, il pousse vers Laffray avec les lanciers. Après un temps de galop, il s'arrête. Une troupe d'infanterie est rangée en bataille en avant du village, au débouché du défilé.
C'était le bataillon du 5" de ligne et la compagnie du génie. Pendant sa retraite de nuit, des scrupules étaient venus au commandant Delessart... La bonne contenance de ses hommes, dont pas un seul n'était resté en arrière et la position avantageuse de Laffray, où l'on pouvait difficilement le tourner, avaient déterminé Delessart à occuper le débouché du défilé... Il établit son bataillon en avant du village, la compagnie de voltigeurs déployée en première ligne.
Le commandant reconnut Napoléon à sa redingote grise et le vit descendre de cheval. L'Empereur paraissait fort agité. Il se promenait à grands pas sur la route, puis s'arrêtait et observait le bataillon avec sa lunette. Un grand nombre de paysans l'avaient suivi. Quelques-uns s'approchèrent des voltigeurs et leur tendirent des proclamations. Mais les soldats restaient fixes h leurs rangs. Menacés pafT Delessart, ces émissaires s'éloignùrent. Peu après, un officier de la garde, ancien camarade du commandant, vint pour parlementer.Sans vouloir écouter ses exhortations ni ses promesses, Delessart lui dit : « Je suis déterminé à faire mon devoir et, si vous ne vous retirez sur-le-champ, je vous fais arrêter. » — Mais eniin, tirerez-vous ? — Je ferai mon devoir, répéta hî commandant et comme l'officier semblait vouloir s'approcher dos troupes pour les Jiarongucr, il porta la main à la poignée de son épée. Le cnpitaino d'artillcrio Haoul, aido de camp de l'Em-
pcreur, arriva alors à cheval jusque devant le front du bataillon et cria : « L'Empereur va marcher vers vous. Si vous faites feu, le premier coup de fusil sera pour lui. Vous en répondrez devant la France. » Muets et immobiles comme une rangée de statues, les soldats paraissaient insensibles.
Cependant, les lanciers polonais s'ébranlèrent et à cent mètres derrière le peloton des cavaliers, on aperçut les longues capotes bleues et les bonnets à poil de la vieille garde. Un flottement se produisit dans les rangs du 5® de ligne. Le commandant regarda ses hommes : l'épouvante était sur leur visage.
« Bataillon ! demi-tour adroite... marche ! » se hâtat-il de commander. Car si, depuis une minute, la résistance lui semblait impossible, il espérait encore éviter la défection. Il dit à l'aide de camp de Marchand : « Comment engager le combat avec des hommes qui tremblent de tous les membres et qui sont pâles comme la mort ! » Les Polonais approchaient. Il fit presser le pas, mais déjà les chevaux soufflaient au dos des voltigeurs. Delessart, ne voulant pas du moins que son bataillon fût entamé par derrière, commanda:
« Halte ! face en tête. > Et faisant croiser la baïonnette, il reporta en avant sa troupe qui obéit machinalement. Les lanciers, sachant bien qu'ils ne devaient charger à aucun prix, tournèrent bride et se replièrent à la droite de la vieille garde.
Alors, l'Empereur ordonna au colonel Mallet de faire mettre à ses hommes l'arme sous le bras gauche. Le colonel ayant objecté qu'il y aurait danger à aborder pour ainsi dire désarmé une troupe dont les dispositions étaient suspectes et dont la première décharge serait meurtrière, l'Empereur reprit :
« Mallet, faites ce que je vous dis. »
Et seul à la tête de ses vieux chasseurs portan rarme basse, il marcha vers le 5* de ligne.
« Le voilà I... Feu 1 » s'écria hors de lui le capitain Randon. Les malheureux soldats étaient livides. Leur jambes vacillaient, leurs fusils tremblaient dans leur mains crispées.
A portée du pistolet, Napoléon s'arrêta. « Soldat du 5', dit-il d'une voix forte et calme, reconnaissez moi. » Puis, avançant encore de deux ou trois pas e entr'ouvrant sa redingote : « S'il est parmi vous u soldat qui veuille tuer son Empereur, il peut le fain je viens m'offrir à vos coups. »
L'épreuve est trop dure pour des soldats. Un gran cri de Vive l'Empereur! si longtemps comprimé, jail lit de toutes les poitrines. Les rangs sont rompus les cocardes blanches jonchent la route, des shako sont agités à la pointe des baïonnettes, les soldats s précipitent vers leur Empereur, l'entourent, l'accla ment, s'agenouillent à ses pieds et touchent en idolâ très ses bottes, son épée et les pans de sa redingote Grâce au tumulte, le capitaine Randon que son ordr de faire feu a désigné à la colère des troupes éperonn son cheval et s'enfuit. Le commandant Delessart, hu milié, désespéré, et cependant profondément ému remet en fondant en larmes son épée à l'Empercui qui l'embrasse pour le consoler.
n. HoussAYK : i 8 1
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