LA RENTREE AUX TUILERIES
[Depuis Grenoble, la route n'est qu'un triomphe pour Napoléon : Lyon Vaccueille avec enthousiasme, et, à Auxerre, il se voit rejoindre par Ney qui, avec ses régiments, a cédé à l'enthousiasme universel.
Le 20 mars 1815, Napoléon rentre à Paris que Louis XVIII a quitté la veille, sans qu'une goutte de sang ait été versée pour le rétablissement de l'Empire.]
Au jour tombant, les calèches arrivèrent aux Tuileries, celles des grands fonctionnaires de l'Empire y déposant le duc de Bassano, le duc de Plaisance, le duc de Gaëte, le duc de Rovigo, La Valette, Thibaudeau, Decrès, Daru, Regnault de Saint-Jean-d'Angély, le maréchal Lefebvre, les généraux Dejean, Durosnel, d'autres encore. Les dames de l'ancienne cour, cachant sous un ample manteau leur belle toilette de I cérémonie et leurs épaules nues recouvertes de diamants, montèrent également une à une les escaliers du château, jusque dans les grands salons de réception. Les anciens huissiers avaient repris leur service : aux grandes portes, les anciens valets dans les com- I dors ; les uns et les autres revêtus de leur livrée sous les ordres des préfets du palais. Toute la maison impériale, des cuisines jusqu'aux grands salons s'était reconstituée, comme par un enchantement de fée. Les chambellans, les maîtres de cérémonies, chacun se
trouvait là pour le service de l'Empereur, comme s' ne se fût jamais absenté. La reine Hortense et la rein Julie, les premières installées, recevaient avec grâct avec effusions les compliments des dames qui entraient Toutes se congratulaient sur ce recommencement d vie fastueuse, que la chute de l'Empereur avait s brusquement interrompue. Assises, levées, elles al laient et venaient, lorsque l'une d'elles remarqua qu les fleurs de Ijs du tapis étaient à peine attachée sur les abeilles impériales. Et aussitôt, malgré leur falbalas et courbées, on vit ces dames, découdre l'envi ces lys et les pousser dehors, afin qu'il ne resta plus rien des insignes royalistes. Et la salle des mare chaux et les autres salons s'offrirent dans leur ma jesté glorieuse.
A la nuit, les fenêtres des Tuileries brillèrent ai dehors des lumières allumées comme aux grands jour de fête. Dans les rues voisines, des lampions tracé rent à la façade des maisons de longues lignes de feu L'émoi de ce quartier était intense. Les officiers, ai nombre de six cents, écrivent les mémoires de l'époque attendaient plus anxieusement que les autres curieux plus fébrilement que la foule répandue dans le Carrousel. Les heures qui se suivaient tintaient ii leur: oreilles trop lentement. Au moindre bruit d'un galoj de cheval, tous les yeux étaient tournés vers le guichet d'arrivée. Etait-ce lui ?
11 n'était pas neuf heures, lorsque retentirent ai loin une cavalerie précipitée, des cris, des acclama tii)iis (jui se rapprochaient p.ir bonds éclatants. II j eut, alors, une poussée formidable de la foule trépi' daute, nerveuse, affolée, des officiers se portant at Pavillon de F'iore. Ce fut comme une débandade, un bousculement, dont les remous, pareils h ceux det
flots, vinrent battre les vieilles murailles du palais ; plus qu'un bousculement, un écrasement, afin de s'avancer jusqu'aux voitures dont le roulement devenait à chaque minute plus sonore. Napoléon arrivait. Il avait suivi les boulevards neufs jusqu'aux Invalides, traversé le pont de la Concorde et, longeant les quais, sa voiture et celles de sa suite étaient conduites aux Tuileries de toute la vitesse des chevaux. Les Polonais, au galop en avant, s'engouffrèrent comme un tourbillon sous la voûte du Pavillon de Flore, le sabre nu, criant, hurlant : Vive l'Empereur ! les chevaux couverts d'écume, les hommes perdant haleine, ivres de joie aussi, comme tous ceux qui les attendaient. La voiture de l'Empereur s'arrêta contre les marches du péristyle, et aussitôt de la foule surgit un cri retentissant, un cri vibrant comme un coup de tonnerre et se répercutant en fracas dans tout le Carrousel, un cri de Vive l'Empereur I qui ne semblait point devoir finir. Tous les bras se tendirent vers la portière. Elle fut brusquement ouverte : mais barrée par la foule, l'Empereur ne pouvait ni se lever, ni sortir. Les officiers les plus près de lui parvinrent, non sans peine, à le soulever de son siège, et l'entourant, l'englobant de leurs caresses jalpuses, le hissant sur leurs épaules, ils le portèrent au milieu du vestibule et s'efforcèrent ensuite de gagner l'escalier avec leur précieux fardeau. Le vestibule, l'escalier ne formaient qu'une agglomération de corps soudés les uns aux autres s'agitant comme une fourmilière. Chacun voulait voir et adorer son idole. En vain ses amis Caulaincourt, La Valette, qui ne l'avaient pas quitté depuis l'arrivée, criaient de faire place dans cette multitude compacte, personne ne bougeait. Lui se laissait faire, fermant les yeux, savourant, ravi, cette explosion d'enthousiasme, ce délire
d'amour. Le flot qui le pousse en avant sur les marche est contrarié par le flot qui descend du haut. La Va lette, à la fin, se place devant lui, monte à reculons s'efforçant du dos à produire un espace vide, et, tou à son bonheur présent, il ne cesse de répéter en mon tant: « Ohl c'est vous, c'est vous, c'est vous!... »
Cependant on arrive au palier de l'étage et ceu: qui le portent le déposent dans son cabinet. Les porte en sont immédiatement fermées. L'Empereur, enfin s'appartenait.
La foule petit à petit s'écoule, impressionnée di spectacle auquel elle venait d'assister. A cette cla meur de vocifération succède une trépidation de pa nombreux dans les corridors, d'appels au dehors parre les cavaliers qui attachent leurs chevaux à la grill de la cour. Beaucoup, trop fatigués, s'enveloppen dans leur manteau et se couchent sur le pavé pou dormir. Des assistants qui ont voulu rester, des of( ciers qui ont tenu l'Empereur dans leurs bras, 1 nombre est grand encore, et ils se disposent à prendr part au souper que les cuisines ont eu le soin de pré parer. Constant écrit (ju'il y eut ce jour-lc\ trois cent couverts servis. L'Empereur, pendant ce temps, sou pait seul dans son cabinet, en tôte à tête avec le mar^ chai Bertrand, d'un poulet et d'un plat de lentilles Tout à l'heure, il va recevoir ses partisans, ceux à qv des ministères sont destinés. Jusqu'au milieu de 1 nuit il va travailler.
G. Stkngku. Le retour de f Empereur.
Peri-ia, édit.