‹ L'histoire de Napoléon racontée par les grands écrivainsChapitre 74 sur 101 · LE DRAPEAU TRICOLORE · texte numérisé non relu

LE DRAPEAU TRICOLORE

[La constitution nouvelle a solennellement été proclamée au champ de mai. A peine cependant l'Empire est-il rétabli que l'Europe se dresse contre lui et c'est de nouveau la guerre. Cependant, le plus pur enthousiasme anime l'armée que les procédés vexatoires de la Monarchie ont exaspéré. Le drapeau tricolore a été salué de nouveau par d'unanimes acclamations.]

... Nous arrivâmes sur la place au moment où le jataillon débouchait de la grande rue, au coin de la nairie, derrière les tambours qui couraient, la caisse ur l'épaule. Une foule de monde les suivait. Sous les âeux tilleuls, le roulement commença ; les soldats en umulte prirent leurs rangs et presque aussitôt, le jommandant Gémeau, qui souffrait de ses blessures et le sortait pas depuis deux mois, parut en uniforme ur les marches de la maison Minque. Le sapeur de |)lanton tenait son cheval et lui prêta l'épaule pour ponter. De tous côtés, on regardait. L'appel était îommencé.

Le commandant traversa la place, les capitaines lièrent vivement à sa rencontre ; ils se dirent quelques mots ; ensuite le commandant passa sur le front lu bataillon, pendant que derrière lui s'avançait un timple sergent à trois chevrons, qui portait un drapeau dans son étui en toile cirée.

La foule grandissait toujours. M. Goulden et mo nous venions de monter sur la borne, en face de ] voûte du corps de garde. Après l'appel, au bout d'u instant, le commandant tira son épée et donna Toi dre de former le carré.

Je vous raconte ces choses simplement, pan qu'elles étaient simples et terribles. On voyait à la p leur du commandant qu'il avait la fièvre et pourtai il faisait presque nuit. Les lignes grises du carré si la place, le commandant à cheval, les officiers autou sous la pluie, les bourgeois écoutant, le grand silenci les fenêtres qui s'ouvrent aux environs, tout est encoi présent à mon esprit et voici qu'il s'est passé bienti cinquante ans.

Personne ne parlait, car chacun savait bien qu'c allait apprendre le sort de la France. « Portez armes!, arme bras ! » cria le capitaine Vidal.

Après le bruit des armes, on n'entendit plus que voix claire du commandant, cette voix que j'avais ei tendue de l'autre côté du Rhin, à Lutzen et à Leipzij celle qui nous criait : « Serrez les rangs ! » Elle n traversait jusqu'à la moelle des os.

« Soldats, dit-il, S. M. Louis XVIII a quitté Par le 20 mars et l'empereur Napoléon a fait son entn dans la capitale le même jour. »

Une sorte de frémissement s'étendit partout, ma cela ne dura qu'une seconde et le commandant poui suivit :

« Soldats ! le drapeau de la France, c'est le dr peau d'Arcolo, de Rivoli, d'Alexandrie, de Chebreiss des Pyramides, d'Aboukir, de Marengo, d'Austorlit d'Iéna, d'Kylau, de Friedland, de Sommo-Sierra, c Madrid, d'Abonsbcrg, d'Eckmùhl, d'Kssling, de Wi gram, de Smolensk, de la Moskovva, de Weissenfcl

de Lutzen, de Bautzen, de Wurtschen, de Dresde, de Bischofswarda, de Hanau, de Brienne, de Saint-Dizier, de Ghampaubert, de Château- Thierry, de Joinvilliers, de Méry-sur-Seine, de Montereau, de Montmirail... C'est ce drapeau que nous avons teint de notre sang... I c'est celui qui fait notre gloire... »

Le vieux sergent avait sorti le drapeau tricolore tout déchiré de son étui. Le commandant le prit :

« Ce drapeau, le voilà !... vous le reconnaissez, c'est 1 celui de la nation. C'est celui que les Russes, les Prussiens, les Autrichiens, tous ceux que nous avions ! épargnés cent fois, nous ont ôté le jour de leur première victoire, parce qu'ils en avaient peur. »

Un grand nombre de vieux soldats, en entendant ces paroles, détournaient la tête pour cacher leurs larmes ; d'autres, tout pâles, regardaient avec des yeux terribles. « Moi, cria le commandant en levant son épée, je n'en connais pas d'autre. Vive la France I vive l'Empereur ! »

A peine avait-il poussé ce cri que tout éclatait, on ne s'entendait plus ; de toutes les fenêtres, sur la place, dans les rues, partout des cris de « Vive l'Empereur ! vive la France I » partaient comme des coups de trompette. Les gens et les soldats s'embrassaient; on aurait dit que tout était sauvé, que nous avions retrouvé tout ce que la France avait perdu en 1814.

Erckmann-Chathian. Waterloo.

Hachette, édit.

EDGAR OUINET

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