V. HUGO
[Napoléon est tombé, et déjà on oublie sa chute pour ne rappeler que sa gloire. La légende apparaît, que les hommes de i830 exalteront aux rfépens de la Restauration.']
Expliquons-nous sur l'Empereur. Je vous entends dire Buonaparte, en accentuant Vu comme des royalistes. Je vous préviens que mon grand-père fait mieux encore : il dit Buonaparte. Je vous croyais des jeunes gens. Où mettez-vous donc votre enthousiasme ? et qu'est-ce que vous en faites ? qui admirez-vous si vous n'admirez pas l'Empereur ? et que vous faut-il de plus ? Si vous ne voulez pas de ce grand homme-là, de quels grands hommes voudrez- vous ? Il avait tout. Il était complet. Il avait dans son cerveau le cube des facultés humaines. Il faisait des codes comme Justinien, il dictait comme César, sa causerie mêlait l'éclair de Pascal, à la foudre de Tacite, il faisait l'histoire et il récrivait, ses bulletins sont des Iliades, il combinait le chiffre de Newton avec la métaphore de Mahomet, il laissait derrière lui dans Torient des paroles grandes comme les pyramides, à Tilsitt, il enseignait la majesté aux empereurs, à l'académie des sciences il donnait la réplique à Laplace, au conseil d'Etat il tenait tête à
Merlin, il donnait une âme à la géométrie des uns et à la chicane des autres, il était légiste avec les procureurs et sidéral avec les astronomes ; comme Cromwell soufflant une chandelle sur deux, il s'en allait au Temple marchander un gland de rideau, il voyait tout, il savait tout ; ce qui ne l'empêchait pas de rire d'un rire bonhomme au berceau de son petit enfant ; et tout à coup, l'Europe effarée écoutait, des armées se mettaient en marche, des parcs d'artillerie roulaient, des ponts de bateaux s'allongeaient sur les fleuves, les nuées de la cavalerie galopaient dans l'ouragan. Cris, trompettes, tremblements de trônes partout ; les frontières des royaumes oscillaient sur la carte, on entendait le bruit d'un glaive surhuinain qui sortait du fourreau, on le voyait, lui, se dresser debout sur rhorizon avec un flamboiement dans la main et un resplendissement dans les yeux, déployant dans le tonnerre ses deux ailes, la grande armée et la vieille garde, et c'était l'archange de la guerre !
... Soyons justes, mes amis, être l'empire d'un tel empereur, quelle splendide destinée pour un peuple, lorsque ce peuple est la France et qu'il ajoute son génie au génie de cet homme. Apparaître et marcher, régner et triompher, avoir pour étapes toutes les capitales, prendre ses grenadiers et en faire des rois, décréter des chutes de dynasties, transfigurer l'Europe au pas de charge, qu'on sente, quand vous menacez, que vous mettez la main sur le pommeau de l'épée de Dieu, suivre dans un seul homme. Annibal, César et Charlemagnc, ôtre le peuple de quelqu'un qui mêle à toutes vos aubes l'annonce éclatante d'une bataille gagnée, avoir pour réveille-matin le canon des Invalide», jeter dans des abîmes de lumière des niots prodigieux, qui flamboient à jamais, Marengo, Arcole,
l'idée et la légende napoléoniennes 353
Austerlitz, léna, Wagram 1 faire à chaque instant éclore au zénith des siècles des constellations de victoires, donner l'Empire français pour pendant à TEmpire romain, être la grande nation et enfanter la grande armée, faire envoler par toute la terre, ses légions comme une montagne envoie de tous côtés ses aigles, vaincre, dominer, foudroyer, être en Europe une sorte de peuple doré à force de gloire, sonner à travers Thistoire une fanfare de titans, conquérir le monde deux fois, par la conquête et par l'éblouissement, cela est sublime ; et qu'j a-t-il de plus grand ?
Victor Hugo. Les Misérables.