CHAPITRE XII
ALBREKT ET LA REIXE MARGUERITE.
Albrektavait vaincu, à Enkœping, Magnus-/'2?njoteur, et s'était emparé de sa personne. Cependant son pouvoir n'était pas encore assis dans tout le royaume; dans le midi et l'ouest, le roi déchu comptait parmi ses partisans la plupart des grands propriétaires de châteaux et de domaines. Leur influence excita des troubles , et l'on eut une guerre à soutenir avec Hakon, roi de Norvège , qui voulait secourir son père. D'un autre côté, Albrekt perdait peu à peu, par ses prodigalités, parles nouveaux impôts qu'il levait et surtout par sa prédilection pour les Allemands , l'affection que le peuple lui avait d'abord portée. Non-seulement il ne pouvait reprendre à Waldemar la Scanie , le lialland et le Bleking, mais il avait encore la faiblesse de céder des perlions de son territoire ; et l'espoir qu'on avait mis en lui s'évanouissait chaque jour. Hakon, voulant profiter du changement qui s'était opéré dans l'opinion publique, envahit le pays, où il ne rencontra pas d'obslacles sérieux, et poursuivit ses succès jusqu'à
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Stockholm, dont il commença le siège. 11 avait assisson camp sur les hauteurs de Kimgsbacken. Le danger détermina Albrekt à redoubler d'efforts pour rallier à son parti les grands seigneurs, avec lesquels il avait jusqu'alors vécu en mauvaise intelligence. La réconciliation eut lieu dans l'église des franciscains (aujourd'nui deRiddarholm), à l'entrée de la rue de laReine. Il reconnut par écrit que ses agents avaient commis beaucoup d'exactions envers les habitants du royaume et il promit que ces abus ne se renouvelleraient plus à l'avenir. Pour garantie de cette promesse , il remit les châteaux aux mains des sénateurs. Toute la noblesse prit aussitôt les armes, et tout espoir de succès fut dès lors enlevé à Hakon. Il se hâta de faire la paix. Magnus fut mis en liberté, et on lui assigna une pension. En revanche , le père et le fils cédaient à Albrekt leurs prétentions sur la Scanie et sur la Suède.
"\\ aldemar Ollerdag, roi de Danemarck, le même qui avait obtenu du faible Magnus la cession de la Scanie, du Halland et du Bleking, avait trois enfants, Christophe, Marguerite et Ingeborg; Marguerite n'était pas belle; elle avait le teint brun, la taille forte et un esprit mâle; aussi son père disait-il souvent « que la nature s'était trompée en en faisant une femme.» Nous avons déjà dit qu'elle avait été fiancée dès son bas âge à Hakon , fils de Magnus-1'Enjoleur. La cérémonie nuptiale fut célébrée en
1365. Marguerite n'avait donc que onze ans, qu'elle portait déjà la couronne de Suède et de Norvège. La mort de son frère Christophe la rendit héritière de celle de Danemarck. Cette princesse fut envoyée en Norvège. On lui donna pour gouvernante, à cause de son jeune âge et de sa légèreté, la fille de sainte Brigitte, femme d'un caractère sévère.
Waldemar mourut en 1375 : Olof, fils unique de Marguerite, fut alors nommé roi; sa mère devait prendre la régence jusqu'à sa majorité. Cinq ans après ( 1380 ) , ïlakon mourut en Norvège , et la reine Marguerite prit aussi la direction des affaires de ce pays. Enfin, Olof étant mort lui-même (1387), Marguerite se vit à la tête des deux royaumes de Norvège et de Danemarck; plusieurs princes Grentdes tentatives sur ces pays; mais elle déjoua leurs desseins , et sut conserver par sa prudence et par son énergie ce qu'elle devait au hasard de sa naissance et à la fortune.
Alhrekt ne pouvait dissimuler son ressentiment contre les seigneurs , qui lui avaient imposé de si rudes conditions. Il mit de plus en plus sa confiance dans les Allemands. Le peuple se voyait tourmenté par des mercenaires de celte nation, qui exerçaient impunément toutes sortes de violences sur les regnicoles. L'irritation gagnait tout le monde , car, à tant d'outrages venaient se joindre encore d'énormes contributions, nécessitées par le luxe de la cour.
Bo Jonsson apparaît dans ces circonstances le plus riche seigneur qui ait jamais existé dans le nord; dirigeant, pour ainsi dire, le sénat, et maître de tous les châteaux, il faisait tremhler Alhrekt lui-même, et convoquait des assemblées sans même lui en donner avis. Les autres seigneurs, à son exemple, se mirent à fortifier leurs châteaux. La licence ne connut plus de frein ; quiconque avait des litres de noblesse et de la fortune se croyait en droit de commettre les crimeslesplus odieux. Malts Custafsson assassina dans une église l'évêque Gottschalk (1372); et, malgré la puissance du clergé elles excommunications dont il ne se faisait faute, le meurtrier n'encourut d'autre peine que celle de faire don de quelques terres et d'une somme d'argenl à l'église de Linkœping, sept ans après le crime commis. Bo Jonsson Crip lui-même, dans un transport de jalousie, immola le chevalier Ferla au pied de l'autel des franciscains, à Stockholm, sans que personne osât, dit-on, lui adresser un mot de reproche.
L'état marchait à sa ruine; le peuple languissait ; ks paysans , habitués à en appeler de leurs griefs à la justice et au roi , étaient privés de ce recours. Quiconque s'adressait à Albreckt recevait pour toute réponse ces mots : «Je ne puis rien faire pour vous, mon ami..>
Le riche Bo Jonsson expira en 1386. Sa forlune étaitimmense; il avait, en propriété ou en nantissement , les châteaux de Stockholm , de
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Nykœping, de Kalmar, de Wiborg, de Roseborg, de Tawaslehus, de Korsliolm, d'OEros- Len, d'Oppensten et de Rumkborg, avec toutes les préfectures et les contrées qui en dépendaient. Il possédait en outre d'immenses domaines dans toutes les parties du royaume ; et, ce qui peut donner une idée, de son opulence , c'est qu'il fit présent à un de ses parents de 115,000 demi-onces d'argent. Il choisit en mourant dix des plus hauts seigneurs pour administrer ses biens. Sa mort débarrassa le malheureux Albrekt d'un adversaire redoutable. Il voulut, au nom de la couronne, rentrer, clans les terres usurpées par ce seigneur ; mais ce projet lui aliéna la noblesse et le clergé. Plusieurs membres de ces deux castes quittèrent le pays; d'autres, et c'étaient surtout les administrateurs de la fortune de Bo Jonsson, se défendirent dans les châteaux, et finirent par demander du secours à la reine Marguerite , lui ouvrant les portes des forteresses et la saluant du titre de reine. Elle promit à la noblesse de maintenir ses privilèges et se déclara surtout la protectrice des seigneurs qui disposaient de l'héritage de Bo Jonsson. Les choses prenaient une tournure inquiétante. Albrekt fit lever une grande armée en Allemagne. Ces troupes étaient remarquables par la richesse de leur équipement et par la renommée des princes et des comtes qui marchaient à leur tête. Elles se croyaient assurées de la victoire; Albrekt lui-même ne
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parlait qu'avec mépris de la reine, qu'il appelait le roi sans culotte, la femme du moine, parce qu'on l'accusait d'avoir pour amant l'abbé de ■Soro. Marguerite, plus prudente que lui el n'affichant pas un orgueil déplacé, sut se retixer à temps. Elle donna à ErikAYase le commandement de son armée, dans laquelle servaient beaucoup de Danois. On en vint au\ .mains dans les plaines de Falkœping, Erik \V ase s'appuya d'un côté sur le penchant de la montagne de Mœsseberg, de l'autre sur un marais. En vain les capitaines les plus expérimentés de l'armée d'Albrckt le conjurèrent de retarder l'attaque; plusieurs autres, parmi lesquels Gerd Shakenborg et les plus jeunes, lui persuadèrent que rien ne pouvait lui résister. Il descendit dans la vallée pour franchir Je marais. Lne grande partie des Allemands s'y enfonça avec ses chevaux; quelques-uns seulement parvinrent de l'autre côté, et furent facilement battus par les Suédois. Ceux-ci attaquèrent à leur tour; et leurs ennemis éprouvèrent un désastre complet; Albrekt et son fds furent au nombre des prisonniers. La reine, pour se venger des injures du prince, le Iraila ignominieusement. Elle le ht revêtir du costume d'un fou de cour, et jeter avec son fils dans le donjon du château deLindholm, en Scanie.
En Allemagne, comme en Suède, les seigneurs de cette époque vivaient dans leurs châteaux. Ils ne reconnaissaient aucune autorité ,
et méprisaient les lois et le roi. Avaient-ils besoin d'argent ou de subsistances, ils pillaient les pays d'alentour ou détroussaient les voyageurs. Les commerçants avaient surtout à redouter leurs brigandages. L'Allemagne était, plus que tout autre pays, le théâtre de leurs exploits. Plusieurs villes formèrent une sorte de ligue pour proléger le commerce contre les coups de main de ces brigands. Cette association fut appelée la Hansa. Presque toutes les villes situées sur la Baltique en faisaient partie. Le commerce, dont elles étaient le foyer, avait atliré en Suède un grand nombre de négociants allemands, qui s'étaient établis principalement à Stockholm , à Sœderkœping et à Ralmar. Les faveurs dont ils avaient été comblés par Albrekt lui en avaient attaché un si grand nombre, que la majeure partie de la population était Allemande; une haine profonde divisait ces deux races indigène et étrangère ; elle éclata surtout dans la guerre d'Albrekt et de Marguerite ; les Suédois étaient du parti de la reine, les Allemands, de celui du roi. A Stockholm, qui avait une garnison allemande, les étrangers l'emportèrent, et tinrent la ville pour le compte d'Alhrekt, qui gémissait dans la sombre tour de Linholmen. Marguerite leur donna le sobriquet de IJaette Broder ( frères du chapeau ).
Alhrekt avait des parents et des partisans en Allemagne. Ils armèrent des corsaires , qui capturèrent lous les vaisseaux appartenant à
l'un des trois royaumes, et porteront la désolalion sur les côtes. On les appela Filaiic ou Fi~ lalie Broetler (compagnie ou frères de victuailles) , parce qu'ils alléguaient pour cause (!c leurs déprédations le besoin de ravitailler Stockholm. Comme ils entretenaient des intelligences avec leurs compatriotes de la capitale, ils entrèrent par celte ville dans le lac Melaren, dont ils ravagèrent impitoyablement les rivages. Enkœping, Weslcros, Linkceping, Malmo, Ilelsingborg, et enfin Bergen, sur la côte occidentale de la Norvège, furent par eux livrés aux flammes. Les trois royaumes souffraient également de ces attaques. Marguerite ne pouvait briser la puissance des villes anséaliques, et celles-ci n'étaient pas assez fortes pour délivrer Albrckt. Enfin une convention fut signée ( 1395), par laquelle ce roi et son fils Erik furent rendus à la liberté. On exigea d'eux une rançon, qui ne s'élevait pas à moins de 60,000 mares d'argent; les villes anséatiques garantirent celte forte somme, hypothéquée sur Slockholm. Les dames du Mecklembourg offrirent leurs parures pour en acquitter une partie. Marguerite fit la remise de ce qui reslait à payer, en prenant possession de la capitale.
La tranquillité une fois rétablie, cette reine fit proclamer (1396) son neveu Erik , prince royal et co-régent. Celte cérémonie eut lieu le 15 juillet, à Morasten. Alors fut adoptée, du consentement des grands, une mesure contre
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laquelle avaient échoué les efforts d'Àlbrekt. 11 fut arrêté que tout ce que les nobles possédaient des biens de la couronne, soit à titre de fiefs, soit à titre de nantissement, serait restitué. Il fut également convenu que tous les châteaux ■élevés pendant les dissentions seraient rasés, à moins d'une décision contraire. Erik donna l'assurance qu'il respecterait les privilèges de chacun, qu'il n'élèverait à la dignité de sénateur que des Suédois , et qu'il n'augmenterait les impôts qu'en cas de guerre.
L'année suivante , la reine convoqua à Kalmar les députés des trois l'oyaumes pour faire couronner Erik. C'est du 20 juillet 1397 que date la célèbre Union de Kalmar, par laquelle ces trois royaumes devaient être réunis pour toujours et gouvernés chacun suivant ses lois.
Marguerite déploya une rare intelligence et une grande vigueur dans son administration.
Le nord lui dut quelque repos, et il en avait un pressant besoin après tant de secousses et de tempêtes. Elle mit en usage tous les moyens à sa disposition pour rabaisser l'orgueil .de la noblesse, qui avait jusque-là donné naissance à tous les troubles, soit en acbetant des terres considérables, soit en faisant contracter à ses fdles des alliances avec des familles moins considérées. Pleine de bienveillance pour le couvent de Wadstena, elle demanda à être inscrite au nombre des religieuses, et, en quittant ce saint lieu, elle baisa la main de toutes ses sœurs.
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Cependant, ses mœurs n'étaient pas aussi pures qu'elle voulait le faire croire. Le bruit courut même qu'elle avait eu plusieurs enfants.
Autant elle était aimée des Danois, qui l'appelaient la Sémiramis du nord, autant elle était détestée des Suédois. On prétend qu'elle donna à son successeur le conseil de prendre ses aliments en Suède, ses vêtements en Norvège et ses défenseurs en Danemarck. Les Suédois lui ayant reproché d'avoir confié aux étrangers les châteaux du royaume , au mépris de ses promesses, elle répondit: <■ Conservez mes lettres et mes assurances; je saurai conserver vos châteaux. » Mais les vexations dont des préfets accablaient le peuple excitèrent enfin un mécontentement général. La reine avait entrepris une guerre contre les ducs de Holstein, dont elle méprisait la faiblesse, mais qui suppléèrent par l'intelligence et la bravoure à la force qui leur manquait. L'armée des trois royaumes essuya une défaite complète (1410); Marguerite résolut de se rendre en personne sur le théâtre des hostilités, pour essayer de conclure la paix< mais sa tentative fut infructueuse. Elle s'embarqua à Flensbourg, pour retourner à Copenhague. Dans le trajet, elle mourut de la peste sur son vaisseau (1412). Par un hasard singulier, Àlbrekt de Meklenbourg expirait la même année : ennemis durant leur vie, ils se donnèrent la main pour en sortir.