CHAPITRE XIX
Famille de Waso.
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Sigismond était en Pologne lorsque son père expira. Charles avait réellement tenu les rênes de l'état pendant les deux dernières années de la vie de Jean. Il était tout naturel qu'il restât en possession du pouvoir , puisque le roi défunt n'avait pris aucune disposition à ce sujet. Charles reudit la liherté à tous ceux qui étaient détonus pour délit politique ou religieux. Sur ces entrefaites, arrivait une lettre de Sigismond, qui confiait au duc le gouvernement du pays, jusqu'à ce qu'il pût lui-môme visiter son royaume. Charles convoqua les états et un concile à Lpsala , le 25 février 1593. Le duc, avec le sénat, quatre évoques, plus de 300 clercs et une foule de nobles, de bourgeois et de paysans assistèrent aux séances. INicolaus Bothniensis, professeur à Lpsala, fut nommé président, malgré son jeune âge. Toutes les innovations,
introduites sous le règne précédent dans le culte et la doctrine furent abolies. Le catéchisme de Luther devint de nouveau la base de l'enseignement religieux , et le rituel de Laurentius Pétri, celle duculte. On promit l'oubli du passé, et personne ne fut persécuté. Les décisions du concile d'Upsala, dont l'église suédoise célèbre tous les cent ans l'anniversaire, furent le coup décisif qui affermilla réforme en Suède. Cependant Sigismond se préparait à visiter la Suède, et à prendre possession de son héritage. Toutefois la crainte du duc Charles lui fit prendre quelques précautions. Clas Fleming, qui commandait en Finlande, reçut l'ordre de n'obéir qu'au roi. Ce fut la première cause ostensible de mésintelligence entre le monarque et Charles. Le sénat dépêcha au roi TureBjelke, pour lui porter les décisions du concile et le prier de les sanctionner. Sigismond ne fit qu'une réponse évasive. «Je ne veux, dit-il, aimer ni haïr personne h cause de la religion. » Il sembla décidé à ne prendre aucun parti avant son arrivée. Il avait à sa suite la reine Anne, princesse d'Autriche , Malaspina, le légat du pape, homme orgueilleux et sévère, et un grand nombre de Polonais. Le duc Charles, les sénateurs, une foule de clercs, ayant à leur tête l'archevêque Angermannus, dont la présence seule souleva la colère de Sigismond , étaient venus à sa rencontre sur le port. On vit débarquer, avec Sigismond , Clas Fleming et Axel Leyon-
hufwud. Celui-ci s'était révolté contre le duc et avait quitté la patrie. Les princes échangèrent des regards malveillants; cette première entrevue suffisait pour faire présager quelles seraient plus tard leurs relations. Le sénat et le duc demandèrent la sanction des décisions du concile d'Upsala, de la nomination d'Angermannus, et le renvoi du légat du pape.
Sigismond, voulant affecter l'église de l'ancien couvent des franciscains au culte catholique, y fit célébrer par force un enterrement selon le rite de ce culte. Les Polonais et les Suédois se battirent au milieu de l'église, et le sang coula. Il s'entretenait de préférence avec le légat du pape et ses compagnons polonais. Le sénat de Suède ne le vit pas souvent, et la députation du clergé suédois ne put être admise auprès de lui.
Les états furent assemblés à lipsala (février 159^) pour célébrer les funérailles du roi Jean et le couronnement de Sigismond. On se rendit dans cette ville, animé de sentiments hostiles. La première cérémonie eut lieu avec beaucoup de solennité, mais le légat du pape fut chassé de la procession, et l'on menaçait de mort les jésuites, s'ils osaient mettre le pied dans l'église. Le duc Charles y assistait, entouré de 4,000 fantassins et cavaliers. « Je ne me sépare pas de vous, dit-il aux états. Si Sigismond veut être votre roi , il faut qu'il acquiesce à vos demandes. » Il déclara au monarque qu'il fallait
se soumettre, avant le couronnement, à toutes les concessions demandées. Sigismond se résigna le même jour , 19 février i 59/i ; il fut sacré, ainsi que la reine, dans la cathédrale d'Lpsala. Quelques mois après (U juillet), ils s'embarquèrent pour retourner en Pologne. Pendant l'absence du roi, le duc Charles dirigeait l'administration , de concert avec le sénat.
Lin bienfait que le peuple apprécia beaucoup, ce fut la cessation des hostilités avec la Russie. Depuis vingt-six ans , les frontières étaient ravagées par la guerre. Après de longues négociations, Charles vint à bout de faire conclure la paix éternelle, à Teusin, le 14mail595. Narva, Revel et toute l'Estonie restaient au pouvoir des Suédois, qui devaient restituer la forteresse de Kexholm et tout le pays du même nom, ce que Clas Fleming relarda tant qu'il put, sous différents prétextes, afin de pouvoir conserver ses troupes rassemblées. Ce ne fut qu'avec peine que le duc empêcha la rupture de la paix nouvelle. Mais la guerre civile, se ralluma dans la Finlande, par suite des violences auxquelles se livraient les cavaliers de Fleming, et ce ne fut qu'en 1597, après la mort de ce. seigneur, qu'on put évacuer Kexholm et que la paix avec la Russie fut ratifiée. Cette conduite de Fleming ne contribua pas peu à la convocation des états, que Charles avait annoncée contre la défense formelle de Sigismond. Les étals furent réunis à Sœderkœping (octobre 1595). Ils confirmèrent
les décrets lancés contre les catholiques du royaume. L'exercice de leur culte fut interdit et leurs prêtres proscrits. Le couvent de Wadstena, le dernier qui fût resté debout et le plus célèbre de tous, fut supprimé.
Charles, mécontent du sénat, annonça, le 2 novembre 1596, qu'il allait déposer les rênes du gouvernement; mais il ajouta que, les ayant reçues des états, il ne voulait les remettre qu'entre leurs mains. A cet effet, malgré la défense du roi et l'opposition du sénat, il convoqua , pour le mois de mars de l'année suivante, une nouvelle diète àArboga. Un seul sénateur se présenta. La décision fut conforme à celle delà diète de Sœderkœping; elle fut même plus dans l'esprit de Charles. On avait proposé délaisser six semaines au sénat, pour se décider à l'acceptation ou au rejet. D'abord il avait résolu de faire une vigoureuse résistance, d'opposer la force à la force, et de persuader au peuple de recourir aux armes; mais il y eut division sur les moyens. Les membres se dispersèrent dans les provinces , chacun se portant vers celle où il avait le plus d'influence. A l'approche de Charles, Erik Sparre s'enfuit de la Vestrogothie , passa en Danemarck et de là en Pologne, auprès du roi. Sten Baner et Goran Posse ne lardèrent pas à suivre son exemple.
Plus tard, GustaveBaner et Ture Bjelke, choisis contre leur gré pour présenter les résolutions de la diète au monarque , prirent le mêmeche~
min. Le seul adversaire que Charles craignit était Clas Fleming; il le redoutait, surtout s'il lui prenait envie de faire une invasion à main armée dans la Suède. Mais Fleming était occupé en Finlande, où sa barbarie lui suscitait de nombreux ennemis , principalement dans les rangs de la noblesse. D'ailleurs la fortune, qui frayait au duc le chemin du trône , le débarrassa bientôt de cet ennemi, qui mourut le 13 mai 1597. Charles avait encore convoqué les états à Stockholm pour obtenir le consentement des sénateurs. On y résolut de ramener la Finlande à l'obéissance. La mort de Fleming ravivait l'espoir du succès; l'on fit des armements redoutables. Le duc prit Abo, qu'il abandonna ensuite, et peu de temps après son départ, ce château fut repris par les partisans du roi.
De son côté, Sigismond faisait des préparatifs pour revenir dans son royaume ; mais c'était , cette fois, à la tête de 5,000 hommes, commandés par Weyer et Wolmar de Farensbach, Il avait ordonné aux Finnois de faire une invasion en Suède, sur un point, pendant qu'il se dirigerait lui-même sur un autre, afin de diviser les forces du duc ; mais ils furent repoussés avant son arrivée. On s'attendait à une guerre civile prochaine. Le roi débarqua à Stegeborg, en Ostrogothie. Le duc, à la tête de 5,500 hommes, s'avança pour le recevoir. Avant de combattre, on tenta la voie des négociations. Sigismond voulait que Charles déposât le titre de régent
et licenciât ses troupes; celui-ci demandait que le roi renvoyât ses soldats étrangers et exécutât ce qu'il avait juré. Il parait que ces pourparlers n'eurent lieu que pour la forme ; on en vint aux mains presque sous les murs de Stegeborg. Sigismond fut vainqueur; son humanité l'empêcha de poursuivre les vaincus, et Charles eut le temps de rallier ses troupes dispersées. Enfin , une bataille décisive , qui fixa le sort de la couronne, fut livrée dans les plaines de Linkœping, sur les bords du Stonga. Sigismond, battu , fut obligé de livrer à la vengeance de Charles les sénateurs Erik Sparre , Gustave et Sien Baner, Ture BjelUe et Goran Passe. On se réconcilia ; mais , au lieu de remplir les conditions convenues, le roi quitta le pays. Cette fuite fut le signal de sa perte. Charles s'empara d'abord du château de Kalmar, et Jean Sparre, qui le commandait, fut décapité. Toute la Finlande fit sa soumission. En 1600 , Charles convoqua la diète de Linkœping; les étals jugèrent les sénateurs. Ceux qui , au lien de chercher à se justifier, se contentèrent de demander grâce ne subirent pas la peine capitale. Mais Erik Sparre, Gustave et Sten Baner, Ture Bjelke, la fleur de la noblesse, furent victimes de ces déplorables discordes. Hogenskild Bjelke, autre sénateur, et frère des Ture, termina sa vie de la même manière, en 1605. La déchéance de Sigismond étaitdevenue inévitable après sa fuite. Elle fut prononcée en 1602. Les guerres qu'elle
occasionna affermirent sur le trône le dernier fils de Gustave I er .
Sigismond avaitla taille élevée, le visage ovale, les sourcils hauts et arqués, les yeux bleus! grands, remplis d'expression, la bouche bien faite, couverte d'épaisses moustaches. Sa physionomie respirait la mélancolie. Enfermé dans la prison de Gripsholm, où il était né, le silence de la captivité paraissait avoir influé sur son caractère. Il apportait une excessive lenteur à tout ce qu'il entreprenait, sans y mettre, pour cela, beaucoup de réflexion. Les Polonais l'appelaient rex crastinus, le roi du lendemain. Il parlait peu , et ignorait l'art de gagner le peuple par la persuasion. Malgré sa bonté et son humanité, ce silence et ce regard sombre éloignaient de lui tous les cœurs. Il prit rarementpart aux affaires de l'état; mais , lorsqu'une fois il avait exprimé une opinion, il s'y attachait avec une opiniâtreté invincible. Ses plus jeunes années avaient révélé chez lui cette disposition. Le sénat le menaçant de l'éloigner du trône, s'il ne voulait pas embrasser la doctrine de Luther : « J'accepterai plutôt, répondit-il, la véritable doctrine sans couronne, que la couronne, sansla véritable doctrine.» Les Polonais disaient de lui : Tria T fecerunt régi nostro vœ :
tardilas, laciturnitas et tenacitas (1).
(1) Trois T ont fait le malheur de notre roi : la temporisation, la taciturnité , la ténacité.
Sigismond était donc peu propre à porter une couronne, qui ne fut pour lui qu'une source de chagrins. Il était assiégé de femmes et de favoris qui lui dictaient ses résolutions.
A côté de ces défauts, il possédait des qualités réelles. Il était loyal, religieux et bon. Sa parole était inviolable, quand il n'était pas question d'hérésie. Il ne manquait pas d'habileté dans l'art de la guerre , et les Polonais le citent comme un de leurs meilleurs rois. Il était plus fait pour être gouverné par les seigneurs polonais , que pour gouverner lui-même le peuple suédois. 11 mourut en 1632.