CHAPITRE XXVI
Famille de Deux-Ponts.
TILHIQUE-ÉLÉONORE.
Le malheur avait frappé la maison de Charles XI. Quatre de ses fils étaient morts en bas âge; les préjugés de sa grand'mère avaient jeté l'amertume dans son intérieur. La princesse Blrique-Eléonore fut enlevée de bonne heure a la surveillance de sa mère. La nature ne 1 avait pas bien traitée; aussi fut-elle négligée de sa grand'mère, dont la prédilection se portait sur sa sœur Sophie, mariée au duc régnant de Holstein, son neveu. Avec l'âge, se développa dans son cœur, contre la maison de sa sœur aînée, une haine qui devait plus tard se manifester dans toutes les circonstances. Le prince Frédéric de Hesse Cassel demanda sa main en 1711, et les négociations relatives à ce mariage durèrent quatre ans, avant que le roi y consentit. Cette alliance fut une source d'intrigues quand la succession fut ouverte, après la mort de Charles XII. Le prince Charles Frédéric, né en 1700,
DE SUliDE. 279
fut le seul fruit de l'union de Frédéric IV, duc de Holstein, tué à la bataille de Clissov, et de Sophie, sœur de Charles XII. Elevé à la cour de Suède, il devint le favori de la reine douanière, et il méritait cette faveur par la générosité de" son cœur et la vivacité de son esprit. Charles XII aimait mieux sa sœur aînée qu'llrique-Eléonore , et il regardait son neveu comme son successeur. En 1714, le sénat, à l'assemblée des états, s'était prononcé en faveur d'Ulrique-EIéonore , et le nom de cette princesse était devenu le mot de ralliement de l'opposition contre le pouvoir absolu et contre Charles. La question de la succession du Holstein était à résoudre vers la même époque; Gœrtz avait secrètement sollicité le tzar de soutenir les prétentions du jeune duc , et proposé l'union de ce prince avec la fille de l'autocrate, âgée de onze ans. On posait ainsi les fondements de l'édifice qu'on avait envie d'élever. C'est entre le nœud de ce drame et sa péripétie que se trouve enclavé le dernier acte des guerres et de la vie de Charles XII.
La période qui suivitla mort de ce prince fut une époque de transition. Ces phases sont habituellement signalées par la destruction ; elle fut ici d autant plus odieuse, qu'elle occasionna plus de malheurs, et qu'elle était préméditée de longue main. La dernière armée de Charles XII, dont la création avait épuisé les ressources du pays, survécut, comme puissance, au fatros, puissance terrible par le respect aveugle
des soldats, pour ce qu'ils regardaient comme la dernière volonté du roi; tandis que les chefs, comme généralement toutes les classes élevées de Suède, avaient des opinions diamétralement opposées. La précipitation de la retraite de cette armée, du nord et du sud de la Norvège, l'exposa au froid, à la famine, aux maladies. Les approvisionnements avaient été dissipés; les gaspillages avaient vidé les caisses. 11 est possible que le désordre ait contribué à ces malheurs; mais il n'en est pas moins vrai qu'ils sont empreints d'un cachet de préméditation qui révolte. On craignait que l'armée ne se déclarât pour le duc de Holstein. On regardait ce prince comme un partisan de la politique de Charles XII et des plans de Gœrtz. Le jeune duc, que le roi affectionnait particulièrement, se trouvait dans le camp , lorsqu'une balle meurtrière termina la carrière du héros. Le général Duker lui conseilla de se présenter à l'armée. Le prince, âgé de dix-huit ans, plongé dans l'abattement et le deuil, et d'un naturel timide, que son éducation n'avait point corrigé, n'osa tenter cette démarche décisive, et se perdit ainsi lui-même. Dominé par la crainte , il éloigna Gœrtz, objet de la haine générale, après avoir permis qu'on arrêtât ce fidèle serviteur.
Pendant que le duc de Holstein négligeait ainsi l'occasion de saisir la couronne, le prince Frédéric de Hesse ne perdait pas un moment pour le supplanter. Il expédia, à Stockholm,
des officiers chargés d'annoncer à sa femme la nouvelle de la mort du roi. Le même soir , cette princesse fit convoquer Je sénat, et fui proclamée reine. Mais sa victoire sur son rival n'était pas complète. Elle se considérait comme reine par droit d'hérédité. Cependant le parti qui l'avait appelée au sénat, en 1714, comme héritière du trône, l'avait fait plutôt par calcul que par conviction, puisque ce même parti voulait l'abolition de la souveraineté absolue et de l'hérédité, deux idées qu'il regardait comme connexes, Charles XI s'élant emparé du pouvoir absolu à titre de roi héréditaire. Ce sophisme n'avait pas peu contribué à rendre odieux à la nation le droit qu'alléguait le duc de Holstein. Llrique-Éléonore se vit donc forcée par les circonstances de s'appuyer sur les amis de la liberté. Mais elle y mit une répugnance qui se déguisait mal. Cependant rien ne fut décidé à cet égard dans le sénat. Ce ne fut qu'au moment où l'armée allait prêter serment dans les environs d'Uddevalla, qu'on mit pour condition à ce serment, l'abolition du pouvoir absolu; car le duc de Holstein avait déjà déclaré qu'il y renonçait. Les yeux fixés sur son compétiteur, Ulrique-Éléonore fut obligée d'abandonner une à une toutes ses prétentions.
Les Norvégiens suivirent l'armée de CbarlesXIIjusqu'à Uddevalla, où elle s'était retirée. Marstrand fut pris par le fameux Tordenskold. On eût dit que dans ces contrées, où comman-
dait Renskold, on mettait tout en œuvre pour faire oublier aux soldats ce qu'ils avaient été. Quant à l'armée d'Armfeld, confinée dans le le nord, elle fut encore plus malheureuse. Ce général, quand il apprit la mort du roi, résolut de quitter ces contrées inhospitalières et de repasser les montagnes. Mais toute l'armée périt misérablement de froid pendant cette retraite. Plus de k, 000 en furent victimes le lendemain de Noël, et de 7, 000 soldats, il n'en resta que 200.
Ce fut sous ces funestes auspices que s'ouvrit la diète. P. Ribbing , préfet d'une province, en fut nommé grand maréchal. Pour amener plus de concessions en faveur de la reine, on parlait hautement des droits du duc de Holstein , et le sénateur Arwid Horn les lui rappela en plein sénat. Aussi, le jour même où s'ouvrirent les discussions de l'assemblée , Ulrique-Éléonore déposa-t-elle son pouvoir , en disant que ni elle ni personne n'avait le droit de l'exercer sans ôlre l'élu des états. Un mois après elle fut portée sur le trône par l'élection , et accepta la constitution qui lui fut présentée. Le gouvernement était remis entre ses mains et celles du sénat. Le pouvoir législatif était exercé par les états. Les décisions du sénat avaient lieu à la majorité des suffrages; la reine en avait deux. Elle choisissait un candidat sur trois, qui lui étaient présentés par les états, quand il fallait remplacer un sénateur. On donne le nom d'ère
de la liberté à celle qui date de l'acceptation de la constitution de 1719. L'ancienne haine entre les états roturiers et la noblesse se réveilla dans cette assemblée et jeta la division dans les esprits.
La mort du roi fut la perte de Gœrtz. Il approchait des frontières de la Norvège, où il se rendait pour avoir une entrevue avec son maître, lorsqu'il futarrêté etemmené à Stockholm. Plusieurs autres Holsteinois furent également incarcérés. Une commission spéciale, présidée par le grand maréchal Ribbing, fut instituée pour les juger. Gœrtz fut condamné à mort, et la sentence exécutée sur les ordres exprès de la reine, malgré l'observation du sénateur comte Cronhjelm, que le jugement n'était pas revêtu des formes légales. Les motifs de l'arrêt portaient que l'accusé avait contribué à affaiblir la confiance du roi dans ses sujets; qu'il avait exclu les Suédois des affaires les plus importantes du pays; que son système financier avait été ruineux, et qu'il avait été lui-même une des principales causes de la prolongation de la guerre.
Ce qui fixa d'abord l'attention des états, ce fut la nécessité de conclure la paix avec les ennemis qui menaçaient la Suède. Gœrtz, comme nous l'avons vu, avait déjà suivi des négociations avec la Russie. La mort de Charles XII conduisit le négociateur à l'échafaud et rompit les conditions stipulées. Le prince Frédéric, qui exerçait une grande influence sur les affai-
res, était très-lié avec l'électeur de Hanovre, roi d'Angleterre. La mésintelligence s'était mise entre la Russie et ses alliés. Les derniers voulaient maintenir Frédéric de liesse sur le trône de Suède , tandis que le tzar embrassait avec feu les intérêts du duc de Holstein. Les négociations avec la Russie marchaient donc lentement; elles n'empêchèrent pas les Russes de ravager impitoyablement les côtes de Suède. Chacun de ces différents étatsenvoy a des ministres à Stockholm. Celui d'Angleterre, Carterct, séduisit le sénat et la reine; son maître gagna plus par ses démonstrations amicales, que les autres par des menaces de guerre. La Suède céda au Hanovre les principautés de Brème et de Verden, moyennant un million de thalers, et le cabinet anglais s'engagea à envoyer une flotte dans la Baltique pour protéger la Suède contre les déprédations des Russes ; mais elle arriva trop tard. Depuis la Veslrobothnie jusqu'à Norrkœping, l'incendie des villes maritimes marquait la route qu'avait suivie la flotte canonnière russe. Les villes d'QEstammar, de Sœdertelje, de Nykœpingetde Norrkœping étaient consumées parles flammes; les forêts voisines du rivage étaient incendiées. Pierre fit répandre le bruit qu'il avait proposé à la Suède une paix avantageuse, mais qu'elle l'avait refusée. La Suéde , qui avait mis sa confiance dans l'Angleterre, fut indignement trompée. La flotte anglaise, àpeme arrivée, rebroussa chemin. L'influence de cette cour avait
fait conclure la paix avec la Prusse. Cette puissance acheta, pour deux millions dethalers, Stettin , avec tout le territoire de la Pornéranie intérieure, que possédait la Suède, ainsi que les lies d'Usedom et de Wollin. Les Danois envahirent le Bohuslaen. Au milieu de ces tristes circonstances la diète fut convoquée dans les premiers jours de 1720.
Le nohlesse , à laquelle la constitution conférait le droit d'élire le maréchal de la diète , choisilpour celte dignité le célèbre Arwid Horn. Mécontent de la reine, il avait quitté le sénat et vivait dans la retraite où il s'était fait beaucoup d'amis. On espérait que llorn porterait remède à la misère qui accablait le pays , et qu'il limiterait le pouvoir royal. La première proposition faite à la diète eut pour objet de faire donner le titre de roi au prince Frédéric. Une proposition dans le même sens avait éprouvé une forte résistance, à la diète de 1719; mais les mal heurs qui venaient de frapper le pays avaient changé l'opinion : on disait qu'une femme ne pouvait sauver la pairie. Les choses furent conduites avec tant d'adresse, que Frédéric se vit proclamé roi de Suède, le 1k marsl720. Il quitta la religion réformée pour embrasser le luthérianisme, et accepta les changements qu'on proposa d'introduire dans la constitution , changements qui tendaient surtout à lui ôter le pouvoir de destituer les sénateurs et les employés. La reine mourut en 1741 , à l'âge de 53 ans , sans
laisser d'enfants. Frédéric avait payé d'ingratitude l'amour qu'elle lui portait, en entretenant des liaisons coupables avec une dame de la cour, la comtesse Taube. Mais Ulrique-Éléonore était douée de cette grandeur d'âme héréditaire dans sa famille; il lui aurait répugné d'exciter par ses plaintes la commisération de ses sujets; elle gagna plus sûrement leurs cœurs, en souffrant en silence.