GUSTAVE IV ADOLPHE
Il y avait onze ans que Gustave III était marié, quand il lui vint un fils : c'était Gustave — Adolphe (1778). Il ne nous appartient pas de discuter la source des bruits qui coururent à ce sujet; la joie fut grande à la cour. GustavelII étant mort, son fils fut proclamé roi, etleprince Charles, régent, avec une autorité suprême.
Renterholm se signala pendant cette régence; il avait été un des membres les plus véhéments de l'opposition. A la mort du roi, il était en voyage : il fut rappelé par le duc. Il ne manquait ni de vertus , ni de talents ; mais son ambition démesurée, jointe à un caractère soupçonneux, le firent souvent dévier de ses principes. Il se laissait entraîner à tout ce qui portait un caractère de noblesse. Son expérience des affaires était nulle, et sa haine contre l'ancien régime implacable. Cependant il exerçait tant d'influence, que le prince ne faisait hors de sa présence absolument rien , pas même sa correspondance privée. Le baron Staël vonllolstein, qui était tombé en disgrâce auprès de Gustave III, à cause de ses idées
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libérales, fut envoyé en France avec des instructions secrètes. Tous deux étaient des visionnaires, et ils se livraient, comme le duc Charles, aux aberrations du mysticisme. D'après le conseil deRenterliolm, le régent éloigna, au bout de deux mois, tous ceux qui avaient joui de la confiance de son frère. Les auteurs de l'acte de sûreté furent les premières victimes. Toll fut envoyé en Pologne, et Armfelt à ISaples. Les hommes de l'opposition remplirent les vides laissés parles favoris de Gustave III. La régence publia plusieurs ordonnances qui respiraient un grand esprit de liberté. L'école militaire fut fondée. Six mois ne s'étaient pas écoulés, que Renlerholm, le plus grand adversaire de Gustave III, proclamait l'acte de sûreté, son meilleur ouvmge. Les faveurs étaient exclusivement réservées à la noblesse. Thorild , grand écrivain, qui avait publié un livre sur la liberté de la presse, fut arrêté et condamné à l'exil. Le mécontentement devint menaçant; il se forma des rassemblements, et le gouvernement crut voir la capitale assiégée par le jacobinisme. Malgré le commerce assez important que la Suède faisait avec la France, les finances étaient dans un état déplorable. La dette s'élait accrue jusqu'à 23 millions pendantle règne précédent. Les hommes les plus versés dans les affaires demandaient la convocation de la diète; mais Reuterholm s'y opposa. Sur ces entrefaites, on crut avoir saisi le fil d'une grande con-
spïration , à la tête de laquelle était Armfelt , ministre à Naples, et dont le but était d'opérer une révolution en Suède, avec l'aide delà Russie. La dame d'honneur de la princesse , madame Rudenskoeld, en était l'âme. Armfelt fut condamné à mort, et son nom attaché au pilori. La belle Rudenskoeld subit la peine de l'exposition. Ce cruel jugement aliéna tous les esprits , qui ne désiraient plus que la majorité du roi. L'alliance avec le Danemarck nécessita des armements pour protéger le commerce, le patriotisme procura les moyens de subvenir aux dépenses.
Le mariage du roi était pour la régence un objet très-important. Elle comptait sans doute profiter de l'empire qu'une jeune femme exercerait sur le cœur du jeune prince. On s'adressa d'abord à Louise Charlotte de Mecklenbourg- Schwerin ; mais l'impératrice Catherine fit tellement jouer les ressorts de l'intrigue, que nonseulement? elle fit rompre l'alliance déjà convenue, mais qu'elle amena le duc à conduire son pupille à St.-Pélersbourg, pour y faire connaissance avec la grande duchesse Alexandra.
Les conventions de cette union étaient déjà arrêtées, lorsque la question du libre exercice de sa religion par la princesse vint tout déranger et tout rompre.
Le voyage en Russie avait été entrepris pour favoriser les desseins secrets de Renterholm , qui donna plus d'une preuve d'inconséquence
dans le cours des négociations. Le jeune roi avait été soumis aux plus rudes épreuves, et sa constance fut admirée, même en Russie. A son retour, Reuterholm changea de système : tous ceux qu'il avait persécutés furent comblés de faveurs. Thorild eut un emploi en Poméranie , M" e de Rudenskoeld une pension et un domaine en Gottland; Toll reçut aussi sa grâce. On résolut de faire couronner le roi sans convoquer les états, afin de les priver de la participation à la confection des lois. Le roi repoussa cette idée, et adressa à Reuterholm des reproches bien mérités sur son orgueil , son esprit vindicatif, sa haine pour la mémoire de Gustave III et de ses amis, enfin sa mauvaise gestion des finances du royaume.
Gustave-Adolphe fut déclaré majeur le premier novembre 1796, et prit dès lors les rênes du gouvernement. Le duc Charles déposa ses fonctions. On remarqua beaucoup de froideur entre lui et le roi, et la cour adopta une économie conforme à l'état des finances. La justice et l'ordre qui présidèrent à toutes les affaires promettaient un gouvernement sage et paternel, quoique peu brillant. Le jeune roi, ne voulant s'abandonnera personne, n'eut point de favoris; il partageait l'aversion profonde que le peuple suédois a toujours ressentie pour cette espèce d'hommes. Il traitait avec honneur les fonctionnaires que les affaires appelaient auprès de sa personne. Au moyen de celte sage
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administration, les dépenses n'excédèrent plus les recettes. On avait renoué les négociations relatives au mariage du roi avec la princesse russe ; mais elles furent bientôt définitivement rompues. Le roi jeta les yeux sur la princesse Frédérique-Dorotliée Wilhelmine, et leur union fut célébrée en 1797.
Ce règne avait commencé sous d'heureux auspices; mais on ne tarda pas à s'apercevoir que le roi n'agissait pas toujours d'après de mûres réflexions. Il commença par manifester de l'horreur pour les événements qui s'étaient passés en France, et par rechercher l'alliance de la Russie. La liberté de la presse reçut de nouvelles entraves. Quelques années de stérilité occasionnèrent des troubles. Le système prohibitif qu'on adopta porta ses fruits. Les négociants se plaignirent de la stagnation des affaires ; les employés de l'insuffisance de leurs traitements, et le peuple de la cherté des denrées : c'était à la fois l'effet de la disette, delà guerre sur mer et d'une politique maladroite. On avait longtemps évité de convoquer une diète ; il fallut y recourir pour ne pas s'exposer à de graves reproches pour l'avenir. L'état des finances rendait, au reste, celte convocation indispensable. Le jour de l'ouverture fut fixé au 10 mars 1800, à Norrkœping. Ils s'éleva à la chambre des nobles une forte opposition , dans laquelle se firent remarquer H. Hjerta et G. Adlersparre. Le comte Brahe était maréchal, et quoiqu'on eût accordé
au gouvernement tout ce qu'il demandait, le roi perdit cependant beaucoup de sa popularité par le penchant qu'il manifesta pour le despotisme. Le général Toll figurait aussi sur cette scène ; mauvais génie du père , il continua le môme rôle auprès du fils. Ce fut à celte assemblée qu'on proposa une contribution de quatre millions et demi, payable en argent, pour améliorer la valeur du papier-monnaie. On prohiba l'usage de toutes les pièces d'argenterie dont le poids excédait dix onzes. Des comités se formèrent pour évaluer la fortune de chacun. Au milieu de ces embarras éclata la rupture avec l'Angleterre. Plus de 200 vaisseaux suédois (1801) furent retenus dans les ports de cette puissance. Les magasins regorgeaient de fer; tout le commerce reçut un coup terrible. La Suède se réunit à la Russie et au Danemarck pour renouveler la neutralité armée; mais la flotte anglaise entra dans le Sund. Des négociations ne tardèrent pas à s'ouvrir. La mort de Paul, qui eut lieu dans ces entrefaites, hâta la conclusion de la paix. Bientôt les douanes furent cédées pour dix ans à une compagnie , moyennant une certaine redevance annuelle.
Wismar fut vendu 1, 500, 000 thalers,
La reine, qui n'aimait pas la Suède, où elle n'était pas heureuse avec un époux qui la traitait en tyran, désira revoir sa famille, et le roi partit pour Bade. Ce voyage fut la cause première des désastres qui fondirent sur son
?Ak HISTOIRE
royaume, et ensuite sur sa famille. Il était animé d'une haine profonde contre la France et surtout contre Napoléon. De plus, il avait adopté les idées mystiques du célèbre Joung (Slilling). Après dix-huit mois d'absence, il revint dans ses états.
Gustave-Adolphe ne pouvait plus contenir la baine qu'il portait à Napoléon. Il renvoya au roi de Prusse sa décoration de l'aigle noir , quand il sut que ce prince avait accepté celle de la légion d'honneur, et il s'engagea avec empressement dans la coalition formée contre la France. Ayant reçu de l'argent de l'Angleterre , il conduisit enPoméranie une armée de 12,000 hommes. Mais la perte de cette province et la prise de Stralsund mirent un terme à ses exploits, et, lorsqu'après la paix de ïilsitt, il ne voulut pas se soumettre au système continental, la Russie et, bientôt après, le Dancmarck lui déclarèrent la guerre. Un seul allié lui restait, l'Angleterre. Cependant, s'il eût été soldat courageux et bon capitaine , il aurait pu résister à ses ennemis ; mais il n'avait aucune qualité supérieure. Il ordonna une levée, qui lui fournit 50,000 hom- . mes. Mais les opérations furent si mal combinées , l'armée finlandaise , qui s'immortalisa par une héroïque résistance, fut si mal soutenue, qu'àlafin de l'année, la Finlande était conquise jusqu'à Tornéo. De plus, l'amiral Cronstadt avait trahi sa patrie etlivré Suéaborg, l'une des plus fortes citadelles de l'Europe. Tous les
hommes sages prévoyaientla chute de la monarchie suédoise : le partage de ce royaume était déjà convenu à Erfurt. Pour se soustraire à celte honte, les troupes qui défendaient les frontières de la Norvège se révoltèrent et marchèrent sous les ordres de G. Adlersparre contre la capitale. Le roi, qui n'avait pas voulu convoquer les états, avait été déjà arrêté, le 13 mars, par le général AdlercreuLz, un des chefs les plus fameux de l'armée finlandaise. La déchéance de sa famille et son exil à perpétuité étaient décrétés le 10 mai.
Telle fut l'issue d'un des règnes les plus désastreux qui aient pesé sur la Suède. LaPoméranie et la Finlande, ces deux boulevards du royaume, étaient perdues; cent mille guerriers avaient succombé, dans une courte campagne , sous le fer ou les maladies. Gustave-Adolphe, dénué de courage et d'étendue dans les vues, fut un des princes les plus despotes : aucun conseiller courageux ne se trouva là pour combattre celte malheureuse disposition. Dans un temps d'orage, le règne d'un tel prince ne pouvait manquer de finir par une catastrophe.