LOT
que ce ’Hvodkè a ici à faire ? » — Elle dit : « Lui? Rien du tout. » Je dis : « Quoi? Qu'est-ce que ça veut dire : rien du tout? » Elle dit : « Nous avons geschmusst. » Je dis : « Quelle parenté est-ce que tu as avec ce ’Hvodkè, que tu schmuss avec lui? » Elle dit : « Nous sommes connus ensemble déjà longtemps. » Je dis : « Maseltof, je félicite pour ta connaissance ! Une jolie compagnie, ce Hvodkè ! » Elle dit : « Est-ce que tu le connais seulement ? » Je dis : « Qui est-ce qu'il est, je ne sais pas ; je n’ai, ma foi, pas encore lu sa lettre de noblesse ! Je comprends qu’il doit sortir de quelqu'un : d’un gardien de nuit, probable, ou d’un gardien de cochons! » Elle dit : « Qu'est-ce que son père a. été, je ne sais pas, et je ne veux pas savoir; chez moi, tous les hommes sont égals; mais qu'est-ce que lui est, ça je sais! » — « C'est-à-dire ? que je fais, quelle espèce de sorte d'homme est-ce qu'il
est, ce ’Hvodkè ? » — « Si je te le dirais, qu’elle répond, tu ne comprendrais pas. Hvodkè, c’est un second Gorki. » — « Et qui est-ce qui a été le
premier Gorki? » que je fais. « Gorki, qu'elle dit, c’est aujourd’hui le premier homme sur le monde. » — « Et où est-ce qu’il reste, ton Tana, ton savant?! À quoi est-ce qu’il s'occupe ? Sur quoi est-ce qu'il
Geschmusst, causé.
Schmuss, bavardes. &
mn «
’HAWÈ 441
- prêche ? » — « Gorki, qu’elle dit, est un célèbre, un quiécrit, un hommedelettres, qu’on appelle, qui fait des livres, un homme bon, et rare, et chéri ; il sort de pauvres gens comme toi et moi; nulle partiln’a étudié; tout ce qu’il sait, c’est de lui qu’il a appris. Tiens, regarde son portrait. » Voilà comme elle me parle, ma Hawe ; cet elle sort de sa poche une petite . photographie, et elle me montre. « C’est ça, ton Juste, ton Tsadiq ? que je fais. J'aurais pu jurer que je l’ai quelque part vu, sur la gare, porter des sacs, ou dans la forêt, traîner des arbres. » — « Est-ce que c’est chez toi un défaut qu’un homme trime avec ses mains ? qu’elle répond ; est-ce que tu ne trimes pas, toi ? et nous, est-ce que nous ne trimons pas ? » — « 16, i6, tu as raison ; il y a chez nous un possug : « Yéguia capè’ho... » si tu ne trimes pas, tu ne manges pas. Seulement je ne comprends pas qu'est-ce que ’Hovdkè vient faire là-dedans. J'aurais … mieux été content, si tu l'aurais connu de loin ! Tu ne dois pas oublier qu'est-ce que tu es, et qu'est-ce qu'il est. » — « Dieu a créé tous les hommes égals », qu’elle répond. « Oui, oui, Dieu a créé « odom horischon », l’homme en premier, et il a créé dans sa ressemblance tous les hommes. Mais il ne faut quand même pas oublier que chacun
16, oui.
Possug, verset.
cherche son pareil, comme c’est chez nous écrit dans le possuq : « Isch bematnass yodo. » — « C’est, ma foi, beau ! qu’elle dit; pour chaque chose, tu viens avec un possuq! Est-ce qu’il n’y aurait pas aussi peut-être un possuq où ça serait expliqué pourquoi les hommes sont séparés en Yids et en goyem, en maîtres et en esclaves, en riches et en schnorrers ? » — « Ah! que je réponds, tu veux qu'on soit déjà dans l’an six mille ? » Et je lui donne à comprendre que Dieu a arrangé les choses comme ça, sur le monde, déjà les six premiers jours, au commencement. « Et pourquoi est-ce qu'il a arrangé les choses comme ça sur le monde? »
qu’elle dit. « Et alors pourquoi aussi est-ce qu'il a créé le monde ? que je dis. Si nous commencerions à demander des questions pourquoi ci et pourquoi ça, jamais on ne finirait avec les questions | » — « Pourtant, qu’elle répond, s’il nous a donné une raison, est-ce que ça n’est pas pour qu'on demande des questions ? »
« Vous n'avez pas fini bientôt de gargariser, làbas ? que crie ma Goldè, depuis la fenêtre ; la soupe est déjà une heure sur la table! » — « Voilà l’autre maintenant qui se mêle aussi! Ça n’est pas pour rien que nos sages ont raconté : « Sur dix.
parts de bavardage qui sont dans le monde, la
Goyem, pluriel de goï, non-Juif, Schnorrer, mendiant,.
’HAWÈ | 153
femme a pris neuf parts!» Nous causons là sur les grandes choses, et elle me vient avec sa soupe! » — « Ma soupe, que dit ma Goldè, ma soupe est peutêtre une aussi grande chose comme toutes tes grandes choses ! » — « Maseltof, je félicite! que je réponds ; nous avons, ma foi, une nouvelle philosophe, qui sort toute chaude du four! Ça n’est pas assez que les filles de Tèvié sont devenues des têtes éclairées ; voilà déjà que la femme de Tèvié aussi monte jusque dans le ciel, par le trou de la cheminée! » — « Eh! bien, qu’elle répond, tu peux, toi, monter dans le ciel ou descendre sous la terre, pour moi c’est tout égal ! ».. Comment est-ce que ça vous plaît, Reb Scholem Aleï’hem, ce bonjour, le matin, quand on n’a encore rien pris dans l’estomac ?
Bref, pour vous raccourcir, nous voulons maintenant,commeon dit dans les histoires, laisser la bassmalkè, la fille de la reine, et retourner vers le benmélè’h, le fils du roi, c’est-à-dire vers le pope qui peigne sa barbe (son nom, que Dieu l’efface !) Une fois, avant la nuit, je revenais chez moi, à la maison, avec les cruches vides; juste, je tournais pour entrer dans le village, et voilà que je le rencontre, le pope, sur sa voiture avec les roues ferrées, qui fouettait ses chevaux ; et le vent fouettait sa barbe. « Une jolie rencontre! » que je me dis. « Un bon soir, Tével, qu'il me dit. Est-ce que tu
ne me connais plus? » — « Ça te portera de la chance », que je réponds; et je tire ma casquette, et je veux aller plus loin. « Reste un temps, Tével, qu’il me fait; je dois te dire quelque chose, deux mots seulement. » — « Si c’est quelque chose de bien, c’est bien, que je réponds; mais si c'est quelque chose de mal, je peux attendre une autre fois. » — « Qu'est-ce que ça veut dire chez toi : une autre fois ? » qu’il demande. « Une autre fois? que je réponds; ça veut dire chez moi : quand Moschia’h, le Messie, doit venir. » —«Le Moschia’h est déjà venu, » qu'il répond. — « Ça j'ai déjà. entendu, petit père, que je fais; dis-moi plutôt quelque chose de neuf. » — « C’est juste ce que je veux, qu'il répond; je veux te parler de toi, Tével,..... c'est-à-dire de ta fille. »
Tout de suite, je sens quelque chose qui bat dans mon cœur : quel parent est-ce qu’il est avec ma fille, pour qu’il parle de ma fille? « Mes filles, que je réponds, n’ont, ma foi, pas besoin qu’on parle pour elles, ’helilè Dieu garde ; elles parlent très bien toutes seules. » — « Oui, qu'il dit ; mais c’est juste une chose qu’elle ne peut pas elle-même parler, et qu’un autre doit parler pour elle. » — « Quelle chose ? » — « Son avenir. » — « Qu'est-ce que ça t'intéresse, l’avenir de mon enfant ? Est-ce que je suis son père, jusque pour cent vingt ans, oui ou non ? » — « Le père de ta fille, tu l’es, c’est vrai,
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qu'il répond ; mais c’est un aveugle père que tu es; ta fille se languit après un autre monde; et toi, tu ne comprends pas, ou tu ne veux pas comprendre. » — « Si je ne comprends pas ou si je ne veux pas comprendre, ça c’est une autre question, - et là-dessus nous pouvons causer. Mais qu'est-ce que tout ça te regarde, à toi, petit père ? » — « Beaucoup que ça me regarde, qu'il répond; parce qu’elle est maintenant dans ma possession. » — « Qu’estce que ça veut dire, qu'elle est maintenant dans ta possession ? » — « Ça veut dire qu’elle est maintenant dans ma protection », qu’il me fait; et il me regarde direct dans les yeux, et il peigne sa barbe. Naturellement je fais un saut et je dis : « Dans ta protection ? ma fille? De quel droit? » Et je sens que je commence de devenir en colère. Et lui, avec son sang tout froid et son petit sourire : « Ne te mets pas en fièvre, Tével. Nous voulons disputer doucement la chose. Tu sais que je ne suis pas ton ennemi, ‘helile Dieu garde, quand même tu es un Yid. Sur les Yids, je tiens beaucoup, et le cœur me fait mal, qu'ils sont si entêtés et qu’ils ne veulent pas comprendre qu’on pense seulement à leur bien. » — « Sur ce bien, que je réponds, nous voulons plutôt ne pas causer ensemble; parce que chaque mot que tu dis est un poison pour moiet un couteau pour moi. Si tu es un tel bon ami, je te demande un seul bien : que tu laisses mon enfant
tranquille. » — « Tu es un schlemyhl, qu'il me dit; aucun mal ne doit arriver à ta fille, ‘’helilè Dieu garde. Un grand bonheur est devant elle; parce qu'elle est maintenant une fiancée, oui une kallé, aussi vrai que je veux vivre. » — « Omein, ainsi soitil! que je fais, avec l'air comme si je sourierais, mais l’enfer, le guénem dans le cœur. Mais qui est-ce qu'il est, le fiancé, si je mérite de savoir ? » — « Tu dois le connaître; il esl ma foi, un très brave et un très honnête garçon; et bien instruit, quand même ïil a tout seul appris. Et il s’est enflammé après ta fille, et il veut la marier, etil ne peut pas la marier, parce qu’il n’est pas un Yid. »
« ’Hvodkè ! pour sûr, » que je me pense. Et ça me fait dans la tête une drôle de fièvre,et ça me couvre avec une froide sueur, — que je ne peux plus rester tranquille sur la voiture. Mais lui laisser voir? non, ça je ne veux pas! Et je prends le cheval par la guide ; et un coup de fouet; hop ! et, sans un mot, Tèvié est parti.
Je viens à la maison... Ach ! weh! Tout est dessus dessous! Les filles sont couchées, avec les figures dans les oreillers, et elles pleurent, elles pleurent! Ma Goldé, elle est plutôt sur l’autre monde que sur ce monde. Je cherche après Hawè;
Schlemyhl, sot.
Yid, Juif.
Ach, weh ! Hélas!
’HAWÈ 447
où est-ce qu’elle est, ‘Hawè? Pas de ‘’Haweè! Demander où est-ce qu’elle est, çà je ne veux pas; je n’ai, ma foi, pas besoin. Ach, weh ! ach, weh! Qu'est-ce qui t’arrive pour un malheur, Tèvié? Je sens le goût de toutes les punitions de la mort! Et une colère, qui brûle dans moi! Une colère après qui ? Je ne sais pas. J'aurais voulu me donner des gifles ! Et je lâche mon cœur sur les filles et sur ma vieille. Et je tourne partout dans la maison. Où est-ce que je veux me mettre ?.., Je vais chez mon cheval, dans l’écurie, lui donner à manger... Mais, en place de ça, je prends mon bâton, et je commence de lui en distribuer, et de lui éplucher la peau et de lui frictionner les os! « Crève, vieille bête, crève ! Est-ce que j'ai seulement un grain d’avoine pour toi? Non, makess et be’horess je peux te donner, mes coups et ma misère, c’est tout qu'est-ce que j'ai pour toi!» à Voilà comment je lui parle, à mon cheval, nébisch. Mais tout de suite je me pense : « Qu'est-ce qu'il en peut ? Qu'est-ce que tu le bats? Son âme, nébisch, tu la dois à Dieu, Tèvié! » Et je lui mets un peu de paille hachée, et je lui promets qu'il reçoit du foin à schabess, si Dieu donne! Et je rentre dans la maison, et je me mets couché, — couché dans mon lit ct dans mon malheur. Et ma tête m'éclate
Nébisch, la pauvre.
Schabess, Sabbat,
presque, de penser, et de réfléchir et d'étudier et de demander : « Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’estce que j'ai péché, moi, Tèvié, plus que tout le reste du monde, — pour qu’on me punit, moi Tèvié, plus que tous les autres Yids? Ach « Ribono schel. olom », Dieu du ciel! « Mé onou ? » qu'est-ce que nous sommes ? qu'est-ce que c'est, notre vie ? Qu'’est-
a ce que je suis ? pour que jamais tu ne m’oublies, et que tu penses toujours à Tèvié, quand tu as, quelque part, un coup à faire cadeau à quelqu'un ?» Et, le temps que je réfléchis comme ça, couché sur des charbons qui brülent, j'entends comme ma vieille soupire, nébisch, que ça me déchire le cœur en morceaux : « Tu dors, ma Goldé? » que je dis. é — « Ach! non... Qu'est-ce qu’il y a? » qu’elle fait. D — « Nous sommes dans le fond du fond, hein, ma à vieille ? Est-ce que tu as seulement une idée, qu’est-
ce qu’on pourrait commencer? » — « Une idée, que tu me demandes? Ach! malheur à moi! Voilà une enfant qui se lève, le tôt-matin, forte, en santé: elle ; me tombe autour du cou, elle m'embrasse, elle pleure; pourquoi? elle ne dit pas. Je me pense : elle ° n’est peut-être plus dans sa raison ? helilé Dieu nt garde ! Je la demande : Qu'est-ce que tu as, ma £ fille? Pas un mot qu'elle répond. Elle court dehors, vers les vaches, et on ne la voit plus! J'attends une heure, j'attends deux, j'attends trois : Hawè, où. est-ce qu’elle est? Plus de ‘Hawèl Je dis aux filles :
ss
; ’HAWÈ 149
« Faites seulement un saut chez le-pope, une minute... » — « Chez le pope? que je réponds; d’où est-ce que tu as su, ma Goldè?... » — « D'où est-ce que j'ai su? Ach! malheur à moi! Est-ce que tu crois que je n’ai pas des yeux? Ou bien, est-ce que je ne suis pas sa mère? » — « Puisque tu as des yeux et puisque tu es sa mère, pourquoi est-ce que tu ne m'as rien dit ? » — « À toi je dois dire quelque chose? qu’elle répond. Quand est-ce que tu es à la maison, pour qu’on te dit quelque chose? Et si je te dis quelque chose, est-ce que tu m'écoutes seulement ? À toi quand on dit quelque chose, tu réponds avec un possuq! Tu nous haches la tête,
avec tes psuquem; et avec Ça, tu es quitte! »
Voilà comme elle parle, ma Goldè; et j'entends comme elle pleure dans le sombre. « Peut-être elle a raison! que je me pense; qu'est-ce qu’une Ÿédenè comprend? » Le cœur me fait mal, je ne veux pas
: entendre comme elle pleure et comme elle soupire.
« Vois-tu, ma Goldè, tu es broguess, parce que j'ai, pour tout, un possuq? Et avec un possuq je dois encore te répondre. C’est écrit chez nous :
. « Kera’heim ov al bonim », le père a pitié sur ses
enfants; le père aime ses enfants. Pourquoi est-ce que ça n’est pas écrit : la mère a pitié, la mère
Fidenè, Juive.
Broguess, fâchée,
aime? Juste parce qu'une mère est autre chose qu’un père : parce qu’un père peut juste causer à un enfant, autrement qu’une mère. Demain, si Dieu donne, quand je la verrai et que je lui causerai... »— «Oui, si seulement tu pourrais la voir, et lui aussi! Il n’est pas un réschè, quand même il est un pope; il peut avoir pitié pour un homme! Peut-être, si tu vas et si tu tombes devant ses pieds, et si tu lui pries.. » — « Qu’est-ce que tu dis? le ‘homer, le païen (son nom, que Dieu l’effacel), Tèvié devrait se prosterner à lui et lui supplier? Est-ce que tu es folle-meschuggè, ou bien est-ce que tu as perdu la raison? Non. ça mes ennemis ne verront pas! C’est écrit chez nous... » —« Ah! ah! qu’elle interrompt; voilà que tu commences déjà de nouveau !.…. » « Quoi? que je réponds, qu'est-ce que tu t'es pensé? Tu crois que je me laisse conduire parune Yidenèé? que j'accepte une raison d’une Yidenë, et qu’une Yidenè m’apprend comment Tèvié doit vivre? »
Voilà avec quels schmuss la nuit se passe. Tout de suite quand le coq a fait son cocorico, je me leve du lit,je mets mes {/illin, et, après, je prends mon fouet, et naturellement je vais où? Chez le pope. Quoi? Qu'est-ce que vous dites? Qu’une Yidenè
n’est pas toujours une Yidenè, puisque Tèvié a
Rôschè, méchant, antisémite, Tfillin, phylactères.
Schnuss, bavardages.
’HAWÈ 151
écouté sur sa femme ?.. Où est-ce que je devais aller? Dans la tombe?
Bref, pour vous raccourcir, quand j'arrive chez lui, sur la cour, voilà que ses chiens me disent un beau bonjour! et qu’ils veulent, avec leurs dents, m'’arranger ma belle redingote, et goûter si des fesses Yids seraient peut-être bonnes pour des chiens goï! Heureusement que j'ai pris le fouet et que je leur ai expliqué le possuq : « Lo ye’hèrats kélèv. . », contre aucun Yid un chien ne doit aboyer gratis! Tant ils crient, et tant je fouette, que le pope court dehors de la maison avec sa popesse; ils chassent toute la ribambelle, ils m’invitent que j'entre; ils me reçoivent comme un prince; ils veulent me mettre le samovar .… Je dis que le samovar, je n’ai pas besoin, et qu’avec le pope je veux causer sous quatre-z-yeux. Tout de suite il a compris, le goï; il a donné un signe à sa : femme, qu’elle doit peut-être se déranger et fermer la porte par en dehors. Alors je ne fais pas longtemps : je vais direct à la chose. Je le demande d’abord primo : est-ce qu’il croit en Dieu ? Et ensuite secundo : qu'est-ce qui est chez lui une bonne action, une mitsvè, et qu'est-ce qui est chez lui une mauvaise action? Et après, il doit me dire s’il sait comment ça s’appelle, quand quelqu'un
Yids, Juives.
Goï, non-Juif.
de CRU NT IA ET ALESIS | EURE ETES D te LUE ce TS
vole une enfant à son père? Et encore une chose je veux savoir : qu'est-ce que Ça a l'air qu'un homme vient chez un autre dans sa maison, et met les chaises sur les bancs, et les tables sur les lits ? Naturellement, le goï est tout inondé et il me fait : « Tu es pourtant intelligent, Tével, qu'il dit, et tu demandes toutes ces questions à la fois? Et tu veux que je dois te répondre en un coup? Laisse que j'aie mon temps, et je veux te répondre la première en premier, et la dernière en dernier. » — « Non, petit père, que je dis. Pas une, que tu n’as besoin de répondre ! Pourquoi ? Parce que tout ce que tu penses, je le sais déjà d’abord. Une seule chose je veux que tu dises : est-ce que j'ai encore une, espérance que je revois ma fille, oui ou non? » Il saute en l'air : « Qu’est-ce que ça signifie : revoir ta fille? À ta fille il n'arrive, ’helilè Dieu garde, rien de mal; au contraire! » — « Je sais, oui je sais; vous voulez la faire heureuse! De ça je ne parle pas. Je veux seulement savoir où ma fille est, et si je peux la voir encore, oui ou non?» — « Tout, mais pas ça, qu’il me fait. » — « Bon, que je réponds; tu dis maintenant des paroles claires. Porte-toi bien et, bekèfel kiflaim, le double du double que Dieu te paie! » Le
Je m'en retourne à la maison et je trouve ma vieille toute roulée comme une pelote,. et qui n’a plus seulement une larme dans ses yeux, « Allons,
’HAWÈ 153
que je lui faïs, Ôôte tes souliers, ma Goldè; nous
voulons faire le deuil, schivè sitzè, comme pour une morte : « Adonoï nossan ».. Dieu a donné, Dieu a repris... Nous ne sommes pas les premiers, nous ne sommes pas les derniers. Nous n’avons jamais eu une ’Hawè, nous voulons nous le figurer, ou bien qu’elle est partie de nous comme Hodel, là-bas dans les montagnes de la nuit... et Dieu sait si nous devons une fois la revoir ! Il est un « Eil ra’houm »,un Dieu de pitié et de miséricorde ; ce qu'il fait il sait pourquoi il fait! »
Voilà comme je parle, pour vider mon cœur ; mais je sens mes larmes qui m'étouffent ; comme un os dans la gorge, elles ne veulent pas passer. Mais Tèvié n’est pas une femme, une Yidenè, Tèvié se retient ! Qui! Que je dis! Seulement! Parce que. D'abord, la hontel!... Et puis, comment est-ce
. qu'on peut se retenir, quand on perd, vivante, une : pareille fille, un pareil brillant, qu’on a chauffé
dans son cœur — le père et la mère — davantage presque que tous les autres enfants ! Pourquoi ? Je ne sais pas. Peut-être parce qu’elle a été beaucoup malade, quand elle était petite, parce qu’on a porté pour elle « kol hatsorèss », oui, toutes les misères; des entières nuits, on restait là, assis à côté ; on criait des supplications pour l’arracher de la mort; comme un petit poulet écrasé qu’on soigne, nèbisch,
Nébisch, le pauvre,
on la faisait de nouveau vivante ; parce que, si Dieu veut, il fait les morts vivants, comme nous chantons dans le -Hallel : « Lo omouss... » Et aussi parce qu’elle était une bonne petite, qui nous aimait toujours avec toute l’âme.… Alors, qu'on peut demander : pourquoi est-ce qu’elle nous a fait ça? Pourquoi ? D'abord, le masel, la malchance... Vous n’y croyez pas, Reb Scholem Aleiï’hem ? Moi, je le crois, des fois, que tout est destiné d’avance... Et puis il y avait aussi là-dedans une espèce de kischef, oui, une chose de magie. Vous pouvez rire sur moi, Reb Scholem Aleï’hem : bien sûr, je ne suis pas si bête que je crois au diable, aux démons et à toutes ces bêtises: mais aux tours des sorciers, voyez-vous, ça, oui, je crois !.. Et qu'est-ce que ça aurait pu être autre que la sorcellerie ?.. Écoutez un peu encore seulement; et comme je dis, vous direz.
Bref, pour vous raccourcir, c’est écrit dans la Thorè : « Bal kor'ho’h ato ’haï » ; si tu veux vivre ou si tu ne veux pas vivre, c’est égal : tu dois vivre! IL n’y a pas sur le monde une plaie qui ne se guérit jamais, une misère qui ne s’oublie jamais. C'est-àdire, oublier. on n’oublie pas ; seulement qu'est-ce qu’on veut faire? Un homme doit travailler, n’estce pas? et trimer, et s’échiner, et s'esquinter, pour se gagner le morceau de pain. Qu'est-ce que voulez-
Hallel, psaumes à la gloire de Dieu.
'HAWÈ 455
vous ? Tous, on s’est remis au travail : la femme et les filles avec les vaches et avec le lait, moi avec le cheval et avec la voiture ; et le monde va de nouveau comme le monde va... J'ai averti à tous à la maison que le nom de ‘Hawé je ne veux plus l'entendre; plus de ’Hawè; effacée, finie... J'ai chargé sur ma voiture mon fromage et mon beurre, rien que de la fraîche marchandise, et je suis été à Boïberik, chez le client.
Et quand j'arrive dans Boïberik, avec des grandes joies on me reçoit partout : « Eh! bien, Reb T'èvié, comment va le Yid? Pourquoi est-ce qu’on ne vous voit plus ? Dites-nous un peu qu'est-ce que vous faites ? » — « Qu'est-ce que je dois faire? que je réponds. Le même schlemmasel, le même malchançard comme j'étais, je suis toujours : encore une vache qui m'est crevée toute jeune! » — « Mais comment est-ce que ça se fait que c’est toujours à vous qu'il vient des miracles ? » qu’on me répond. Et le monde m'interroge, chacun à part : Qu'est-ce que c’est pour une vache qui m'est crevée ? Combien est-ce que ça m’a coûté ? Et ils rient tous, et ils sont contents, comme naturellement les riches aiment s’amuser sur un pauvre diable, nébisch, quand ils ont bien mangé, et qu’il fait beau dehors, et que le soleil est chaud, et que les arbres sont verts.
Mais Tèvié n’est pas un homme qu’on fait comme Comment va le Yid, comment allez-vous ?
ça parler, avec des plaisanteries; on n'apprend pas si facile ce que j'ai sur le cœur. Tout de suite que j'ai fini avec le client, je me retourne à la maison à travers la forêt, avec mes cruches vides ; je lâche la bride au cheval, il doit aller comme il veut, nébisch, et chiper aussi une touffe d'herbe... Et moi je m'enfonce dans mes pensées ; et je réfléchis sur tout ce
que vous voulez : sur la vie et sur la mort, et sur ce
monde et sur l’autre monde ; et pourquoi est-ce qu’il y a un monde au monde, et qu'est-ce que c’est que le monde, et pourquoi l’homme vit sur le monde ? Et mille choses encore je me pense, pour chasser mes pensées, et pour que je ne pense pas à elle, à ma ’Havwe !
Et voilà qu'exprès, le’ha’hlèss, elle me monte dans la pensée, ma ’Hawè ; devant mes yeux je crois que je la vois, haute, et belle, et fraiche comme un sapin, ou bien toute petite, comme un poussin malade que jetenais sur ma main; et je la caresse, et, sur mon épaule, elle approche sa tête : « Qu'est-ce que tu veux, ma ’Hawelè ? Un petit bout de pain? Un petit bout de sucre? » Et j'oublie, pour un temps, ce qu’elle a fait; et mon cœur se languit après elle, et mon âme crie après elle... Mais voilà que je me rappelle tout, de nouveau ; et un feu s'allume dans moi, une colère après elle, et après lui, et après le monde entier et après moi aussi : pourquoi est-ce que je ne peux pas oublier seulement une minute ?
JA
pourquoi est-ce que je ne peux pas la déchirer de mon cœur ? Est-ce qu’elle n’a peut-être pas mérité
ça ? Quoi ? Tèvié a été, toute sa longue vie, un Yid
entre les Yids, qui s'échine, le nez sur la terre, pour élever des enfants, et après ça, ils doivent s’arracher de lui et tomber comme la feuille de l’arbre, et que le vent les emporte? Voilà, lemoschel par exemple, un chêne, qui pousse dans la forêt; et un homme, avec une hache, vient, et il ôte une branche, et encore une branche et encore une branche. Qu'est-ce que ça vaut maintenant, le chêne sans les branches ? Allons, prends plutôt tout de suite ta hache, et coupe tout l'arbre, et que ça soit fini !.…
"Et, comme je me pense toutes ces pensées, voilà que je sens tout d'un coup que mon cheval s’est arrêté. Halte ! qu'est-ce qu’il y a ? Je lève mes yeux, je regarde; ma ‘Hawé! la même ’Hawè comme avant, pas un cheveu en moins ; même ses habits ne sont pas changés !
La première chose qui me vient sur l’idée, c’est
de sauter de la voiture en bas, de la prendre, de
l’embrasser... Seulement, tout de suite, il y a
quelque chose qui me tire en arrière : « Est-ce que tu es une femme, une Yidenè, Tèvié? » Et mon cheval aussi, je le tire en arrière : « Huë, schlemmasel ! » Et je prends sur la droite. Et je fais un
. Schlemmasel, malchanceux.
regard : elle aussi, ma Hawe, elle est sur la droite ; et elle me donne un signe avee la main, comme on dit : « Arrête un temps, j'ai besoin de te dire quelque chose ! » Et ça me déchire en dedans, et ça m'élance dans le cœur, et je sors déjà les jambes de la voiture, | et je véux sauter en bas : voila ! voilà !... Seulement je me retiens, et de nouveau je tire le cheval, et je prends sur la gauche... Et ma ‘’Hawè aussi, elle est sur la gauche, maintenant ; et elle regarde sur moi, — quel drôle de regard! et sa figure, qui est morte !.…. « Qu’est-ce que je dois faire maintenant ? que je me pense. Est-ce que je reste ici, ou bien est-ce que je pars plus loin ? » Et, avant que j'ai seulement eu le temps de regarder un peu tout autour, ah! ah!... Déjà elle tient le cheval avec la main, et elle me fait : « Papa, papa, je dois mourir, si tu bouges un pas seulement! Papa, écoute-moi d’abord jusqu’au bout! Écoute-moi, papa, papa!» -
« Ah! c’est comme ça ? que je me pense. Tu veux me prendre avec la force? Non, ma petite! ton père, tu ne le connais pas encore ! » Et je tape sur mon cheval, tout ce que je peux taper; et il va, et il court... Seulement il tourne sa tête, et il bouge avec ses oreilles... Mais « Huë! » que je crie... Et moi, est-ce que vous pensez que je vais aussi tourner la tête, et faire aussi un regard ? un regard au moins,
là-bas, sur la place où elle est restée ?... Eh! bien
non! Tèvié n’est pas une femme! Tèvié n’est pas
’HAWE 459
une Yidenè ! Tèvié sait comme il faut faire avec le Satan !
* Bref, qu'est-ce que je dois vous prendre votre temps ? Si ça m'est destiné que je dois être puni sur l’autre monde, c’est déjà fait : je sais ce que « c’est ; et si vous voulez connaître le goût du guënem et toutes les souffrances qui brûlent dans l'enfer, demandez seulement Tèvié, il vous le dira! Toute la route que je fais, ça m'a l’air comme si ma Hawè courrait après la voiture et crierait : « Écoute-moi, papa, écoute-moi! ».… Et voilà qu’une pensée me vole dans la tête : « Tu prends beaucoup sur toi Tèvié! Qu'est-ce que ça te gêne, si tu t'arrêterais un temps, et si tu l’écouterais jusqu'au bout? Peutêtre elle doit te dire quelque chose que tu dois savoir? Peut-être elle regrette, elle a ’herôté, elle veut retourner en arrière ? Peut-être elle l’a mauvais chez elle, et elle veut te prier que tu l’aides pour sortirde l'enfer?» Et peut-être, et peut-être, et encore peut-être ! Et tous ces « peut-être » me tournent à travers la tête, et je me rappelle aussi du possuq: « Keraheim ov », est-ce qu’un enfant est jamais trop mauvais, pour un père ?... Et je me tourmente, et je me reproche et je me dis que je ne mérite seulement pas que la terre me porte! « Qu'est-ce que tu as encore? Qu'est-ce que tu te veux, avec ta
Guënem, enfer.
colère, fou-meschugguè, entêté! Allons, tourne le
cheval, va vers elle, pardonnez-vous RE Elle est ta fille!... »
Et voilà que des drôles d’ idées me mi Done dans la tête : « Qu'est-ce que ça veut dire : Yid, et pas- Yid ? Et pourquoi est-ce que Dieu a créé des Yids? Et pourquoi est-ce qu'ils sont, comme ça, séparés des autres? Et pourquoi est-ce qu'ils ne doivent seulement pas regarder sur les autres, comme si celui-ci serait de Dieu et que celui-là ne serait pas
de Dieu ? ».. Et ça me chagrine que je ne me con-
nais pas dans les livres, pour que je peux aussi répondre une fois sur toutes ces questions... Mais je dois bien chasser ces pensées, n'est-ce
pas ? Alors je commence de chanter : Aschrei, avec
toute ma voix, et sur l’aircomme Dieu a commandé. Seulement, qu'est-ce que ça sert de prier et d’oré,
quand ça chante dans ton cœur un autre air, que.
Dieu n’a pas commandé : ’Hawè ! ’Haweè ! ’Hawè!.….
Et tant plus que je chante bien haut le Aschrei,
tant plus haut que ça crie en moi : Hawè ! Hawè!
‘’Hawè!... Et tant plus que je veux l'oublier, tant plus je la vois devant mes yeux, et tant plus ça m'a l'air comme si j'entendrais sa voix qui m'appelle : « Écoute-moi, papa, écoute-moi ! » Et je bouche mes oreilles pour que je n'entends pas, et mes yeux je
Yid, Juif. SE Aschrei, heureux, premier mot d'une prière fameuse.
’HAWÈ 161
les ferme, pour que je ne voie pas... Et je dis le Schemoné-Esré, et je n’entends pas qu'est-ce que je dis ; et je frappe sur ma poitrine, je klopf oschamnou, et je ne sais pas qu'est-ce que je fais...
Et ma vie est toute brouillée; et moi aussi, je suis tout dérangé. Et à personne je ne dis quelquechose de la rencontre à et personne je ne demande après elle, quand même je sais tout à fait bien où elle est, et où il est, et qu'est-ce qu’ils font. Mais personne ne doit savoir, personne! Non, non, ils mourront, mes ennemis, plutôt qu'ils voient que je pleure devant quelqu'un! Voilà comme il est, Téèvié !
Je voudrais, ma foi, bien savoir si tous les hommes sont comme ça, ou si c’est seulement Tèvié qui serait un tel fou-meschuggué..… Par exemple, ça arrive des fois... Vous n’allez pas rire sur moi, Reb Scholem Aleïhem, n'est-ce pas ?... J’ai morè, oui, j'ai peur que vous riez sur moil... Oui, ça arrive des fois, que je m’habille comme pourschabess ; je vais sur la gare, je suis prêt pour partir là-bas... Je sais, très exact, où ils restent. J'approche au guichet, je demande pour un billet. « Où est-ce que vous allez? » qu’on me dit. « A Yéhoupetz, » que je réponds. « Yéhoupetz? Une
Schmonè-Esré, prière des dix-huit bénédictions.
Schabess, Sabbat.
Yéhoupets, est le nom imaginaire que le conteur donne à Ja ville de Kiev.
= « Je n’en HÉGEA rien! » que. je Fa Et j je m retourne à la maison, je tire ma belle reding mon schabessklaïd, et je vais regarder sur mes. vaches et sur mon cheval... Comme c’est écrit chez nous; « Le’hol odom avodosso », à chaque”
homme son travail, à chaque homme sa peine |
Schabessklaid, vêtement du samedi,
SPRINNTSÈÉ Eu
E vous dois un grand salut, Reb Scholem Alei- ’hem, à vous et à vos enfants.]Il ya bien quelques années que nous nous sommes vus, les
deux. Ach ! combien d’eau acoulé depuis, combien de misère sur nous et surtout Isroël : un Kischinew, une Constitution, des pogromes et toutes les plaies de l'Égypte et toutes les punitions du ciel! Ach! mon Dieu, du lieber Gott !... Une chose m'étonne, ne le prenez pas en mal, Reb Scholem Aleï’hem, - c’est que vous n'êtes pas changé, oumbeschriè, non pas un cheveu! Mais faites seulement un regard … sur moi:je ne suis pas encore soixante ans, et voyez DR comme Tèvié est tout blanc devenu... « Tsar gui- à doul bonim », c’est une misère d’élever des enfants, comme on dit. Et qui est-ce qui a eu cette misère . autant comme Tèvié! Voilà que j'ai encore reçu © un coup, avec une autre fille, avec ma Sprintsè; et ne
… Oumbeschrié, sans trop vous vanter!
164 L'HISTOIRE DE TEÉVIÉ
ce malheur est plus grand que tous mes malheurs jusqu’à maintenant; et vous voyez : quand même on vit!
Bref, pour vous raccourcir, comme c’est écritchez nous dans le Pérég : « Rotso hakodosch borou'h hou lezakoss », Dieu a voulu faire un bienfait à ses Yids,etil leur a quoi envoyé ? Une Constitution, qu’ils appellent. Alors, tout de suite, ça a été un remue-ménage chez nos riches de Yéhoupetz! Tous,
ils se sont ensauvés aux bains, soi-disant pour la
santé! Et tout de suite que ceux de Yéhoupetz sont partis, Boïberik avec son air fraîche et avec sa forêt et ses villas, est devenue un désert, juste comme la ruine de Babylone !.. Mais, en retour, qu'est-ce qui arrive ? Il y a pourtant un grand Dieu sur le monde ! et il veut, quand même, que
les pauvres hommes nèbisch, aient un peu à s'é-
chiner sur le monde. Alors, tout de suite que les riches de Yéhoupetz sont partis, voilà les riches d'Odessa qui arrivent à Boïberik, et les riches de Rostow, et les riches de Katérinoslaw et ceux de Mohilew, et ceux de Kischinew, « alfèi alfaïm », mille fois deux mille! Ça a l’air que la Constitution avait encore plus constitutionné par là-bas que par chez nous ; les gens s'étaient ensauvés comme des mouüches ; à Boïberik on ne savait, ma foi, plus où
Péreg, section du Pirké Abot, recueil de maximes.
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SPRINNTSE 165
les mettre ! Peut-être vous demandez : « Pourquoi est-ce que ces gens viennent juste par chez nous ? » Et moi, je demande : « Pourquoi est-ce que les nôtres vont juste par chez eux? » C’est une fois arrangé comme ça, Dieu merci, sur le monde: tout de suite qu’on entend d’un pogrome, nos Yids d’une ville commencent à courir dans une autre ville, et nos Yids d’une autre ville commencent de courir dans une ville ; « Viens chez moi, je viens chez toi!.. » Aussi vous pouvez vous figurer : comme une capitale, Boïberikétait bourré,avec deshommes et avec des femmes, et avec des enfants | Et les enfants veulent quoi ? Les enfants veulent manger. Et on a besoin de quoi, pour leur donner à manger? De lait, et de beurre, et de fromage. Et chez qui est-ce qu'on trouve le fromage, et le beurre et le lait, si pas chez Tèvié ? Alors, naturellement, c’est : « Reb Tèvié » par çi, « Reb Tèvié!» par là. Qu'est-ce que voulez-vous que je vous raconte ? Reb Tèvié est devenu à la mode...
« Vayehi hayiom », et voilà qu’un jour... C'étoit Erèv Schvuess ; j'arrive avec ma fraîche marchandise, première qualité, chez une cliente... Une almoné, une veuve, une jeune, une riche de Katérinoslaw, qui est venue sur l'été à Boïberik avec son fils, Arontschik, qu’il s’appelle. Vouscomprenez, n'est-ce
Yids, Juifs.
Erèv Schvuess, veille de Pentecôte.
166 L'HISTOIRE DE TEVIEÉ
pas? Sa première connaissance, quand elle vient à Boïberik, c’est avec Tèvié. « On m'a recommandé que c’est chez vous le plus bon beurre et le plus bon lait », qu’elle me dit. « Comment est-ce que ça … pourrait être autrement ? que je réponds. Ça n’est pas pour rien que Schlomè hamèlé’h, le roi Salomon, a dit qu’un bon nom se laisse entendre comme une trompette, comme un schofar, sur tout l'univers. Et si vous voulez, je veux vous raconter là-dessus un medrèsch... » Et voilà que l’almonè m’a interrompu: « Je suis veuve qu'elle dit ; dans toutes ces choses de mèdresch et de laïtage je ne comprends rien ; le principal, c’est que le beurre doit être frais et que le fromage goûte bon ! » Qu'est-ce que voulezvous qu’on cause avec une Yidenè, après ça!
Bref, pour vous raccourcir, croyez-moi ou ne me croyez pas, Rèb Scholem Aleïhem, deux fois la semaine je venais chez la veuve : le lundi et le jeudi, exact comme la Zou’h; je descendais ma marchandise de ma voiture, sans demander seulement si on a besoin ou si on n’a pas besoin; et, naturellement, je commençais à devenircomme un de la maison. Je regardais comment c'était mené dans son ménage ; je mettais mon nez dans la cuisine, et, ce que je trouvais nécessaire à dire, je
Medrèsch, parabole talmudique.
Yidenèé, femme juive.
Lou'h, calendrier.
SPRINNTSE 167
disais. La première fois, naturellement, j’ai attrapé un sermon de la bonne : que je ne dois pas me mêler dans la soupe des autres ; la deuxième fois, on a un peu écouté sur mes paroles ; et la troisième fois naturellement, on a pris conseil de moi. Pourquoi ? Parce que la veuve a su qu'est-ce que Tèvié est. Et c'est venu jusque-là qu’elle m’a raconté sa tsorè, son grand malheur : son fils, Arontschik.
« C’est, qu’elle dit, un garçon autour de vingt ans et quelques ; et il sait juste parler de chevaux et de vélocipèdes, et attraper des poissons; et, en dehors de ça : rien ! D’argent, d'affaires, de gscheft, il ne veut pas seulement entendre un mot, Il a, de son père, hérité une ma foi belle fortune, un million presque. Si seulement il voudrait la soigner un -peu ; mais une seule chose il sait : ouvrir la main et dépenser ! » — « Où est-ce qu’ilest, ce garçon? que je dis. Donnez-le seulement chez moi! Je veux schmussè un temps avec lui, etlui dire de la morale etunepairede psuquèm,etluiraconterun mèdresch!» Elle rit, la veuve, et elle dit : « Savez-vous quoi ? Gardez votre mèdresch, et apportez-lui plutôt un petit cheval !... » Et juste quand nous parlons, voilà qu'il arrive, son Arontschik : un garçon bien portant comme un chêne, un gaillard, je vous dis,
Schmussè. causer.
Psuquèm, versets.
Médresch, parabole talmudique,
rien que du sang avec du laït ; et il porte une ceinture, avec une petite montre dedans, par-dessus son pantalon (pardon, excuse) ; et, jusque plus haut que le coude, des manches retroussées!... « Où est-ce que tu étais ? » que sa maman lui dit. « Avec le canot, qu’il répond, attraper du poisson. » — « Un beau travail pour un garçon comme vous ! que je dis ; dans la maison, chacun se casse les os pour vous, et vous, dans ce temps, vous attrapez du poisson ! » — Je fais un regard sur ma veuve : elle est devenue rouge et de toutes les couleurs ; pour sûr, elle pense que son garçon va me flanquer deux gifles, et me prendre par les épaules, et me jeter par la porte. Schtouss! des bêtises ! Tèvié n’a ma foi pas peur : s'il a quelquechose à dire, il dit ! Mais le garçon, tout de suite qu’il a entendu ces paroles de moi, il se recule un petit peu ; il pose ses mains sous ses bras ; il regarde sur moi, depuis le haut de ma tête jusque le bas de mes pieds; de sa bouche il fait sortir un drôle de sifflement, et tout d'un coup, il commence de s'éclater de rire, de s'éclater, de s’éclater ! que nous avons demandé, s’il ne serait pas, ’helilè Dieu garde, devenu foumeschugguè dans une minute ! Qu'est-ce que voulez-vous que je vous dise? Depuis l’époque, nous sommes été des bons amis. Je dois vous marquer que, tant plus ça duraiït, tant plus le garçon me semblait plaisant, quand même il était un grand
SPRINNTSE 169
coureur et un grand dépenseur, et un fou-meschugguê par-dessus le marché. Lemoschel par exemple, s’il rencontrait un schnorrer, savez vous qu'est-ce qu il faisait ? Il mettait sa main en poche, et tout ce qu'il y avait dedans, il donnait, sans seulement compter ! Est-ce que c’est des manières, Reb Scholem Ale’ihem ? Ou bien, il tirait son beau paletot tout neuf, et il le mettait au schnorrer! Je vous demande un peu! Un distrait, quoi!
J'avais, ma foi, ra’hmoness sur la maman!
« Qu'est-ce que je dois commencer avec lui ? qu'élle se plaignait. Si seulement vous lui diriez quelque chose, Reb Tèvié ! » Voyons, est-ce que je devais la refuser? Et puis, est-ce que ça me coûtait de l'argent ? Je me mettais assis près du garçon, je lui fricassais une histoire, je farcissais avec des psuquem et je sauçais avec des medroschèm, comme Tèvié sait faire. Et lui, il m'écoutait jusqu'au bout
du bout, et il me demandait des questions : com-
ment est-ce que je vis ? comment est-ce que c’est dans ma maison ? et des choses, et des choses, « J'aurais une envie d’être chez vous une fois, Reb Tèvié. » — « Quand on a une envie d’être chez Tèvié, que je lui dis, savez-vous qu'est-ce qu’on
Schnorrer, mendiant.
Ra'hmoness, pitié, Psuquem, versets.
Mèdreschem, paraboles.
fait? On se met debout, et on va chez Tèvié. Vous. avez pourtant assez de chevaux et de vélocipèdes ! Et si vous n’auriez pas de chevaux, et pas de vélocipèdes,eh ! bien, vous êtes déjà assez grand pour
marcher sur vos pieds ! Ça n’ést ma foi pas loin :.
juste la forêt à couper en travers! » — « Quand est-ce qu’on peut vous trouver à la maison ? » qu’il demande. — « Moi, à la maison? Seulement le Schabess et le Yontef, qu'on me trouve... Halte! Savez-vous quoi ? Vendredi dans huit jours, si Dieu donne, nous avons Schvuess. Si vous voulez promener un peu de notre côté, ma femme veut vous recevoir avec des blintsess au fromage, comme je vous garantis, nos Pères n’ont pas mangé en Mitsrain ! » — « Qu'est-ce que ça veut dire, qu'il fait : en Mitsraim? Vous savez bien que je ne suis pas fort dans la Thorè. » — « Que vous n'êtes pas fort, pour sûr, que je sais. Si vous auriez appris comme moi, dans une école de Yids, dans un ’Heider, vous sauriez au moins quelque chose! » — Il rit, et il répond : « C’est bien, Reb Tèvié; je viens chez. vous le premier jour de Schvuess, avec une paire
Schabess, Sabbat.
Yontef, jour de fête.
Schvouess, Pentecôte.
Blintsess, sorte de quenelles.
Mitsraïm, Egypte.
Thoré, Loi.
Fid, Juif.
SPRINNTSE 474 A
d'amis, pour les blintsess au fromage ! Seulement vous devez soigner, qu’ils soient bon chauds! » — « Eish lèhovo », que je réponds, comme le feu et la flamme, ils doivent vous sauter de la poêle direct
dans la bouche ! » À.
Je reviens à la maison et j'interpelle ma vieille : #
“ « Goldè, que je dis, nous avons des invités pour Le Schvuess. » — « Maseltof, je félicite, qu'elle ; répond. Qui est-ce que c’est ? » — « Ca, que je dis, s
tu dois savoir plus tard. Prépare seulement des œufs; pour le beurre et le fromage, le « Bore’h Haschem », le Saint, béni soit-il, soignera luimême : tu feras des blintsess pour trois, mais pour trois qui tiennent beaucoup sur le manger, et qui ne demandent pas ce que Xaschi pense. » — « Oui, qu'elle dit, je vois qu’est-ce que c’est. Pour sûr, tu F3 - as de nouveau raccroché un schnorrer de Hungerland ! » — « Tu es, ma foi, une bête de Yidenè, ma … Goldè ! que je réponds. D'abord est-ce que gç'aurait + été un si grand malhéur, ’helilè Dieu garde, si nous ‘ aurions régalé un ou deux schnorrers avec des te - Schvuess-blintsess ? Et ensuite secundo, sachez ne … Madame ma femme adorable et vénérable (longtemps que tu vives), qu'un de nos Schpuessgescht Raschi, célèbre commentateur. : “ 2 Schnorrer, mendiant.
. Æungerland, Pays de la Faim,
. Jidenè, femme juive, Schvuessgescht, hôtes de Pentecôte.
és
est juste lè fils de la veuve que je t'ai parlé, celui qu'on appelle Arontschik. Je t’ai raconté sur lui. » — «Si c’est ça, c’est autre chose! » qu'elle fait... Voila la force des millions, Reb Scholem Aleï’hem : même ma femme, quand elle flaire uné fois l'argent, elle deviént un autre homme ! Le monde est comme ça! Qu'est-ce que voulez-vous ?
Bref, pour vous raccourcir, Schvuess est arrivé. Je n'ai pas besoin de vous raconter comme il fait beau, et chaud, et clair, et vert, chez nous, dans la ferme, quand Schvuess arrive... Le plus grand guevir, le plus riche chez vous, aurait souhaité d’avoir un pareil bleu ciel, une pareille verte forêt, avec des pareils sapins, qui sentent bon, avec des pareilles herbes pour les bêtes qui broutent, et qui mâchent, et qui vous regardent dedans les yeux et qui disent : « Donnez-nous seulement toutes les fois une herbe pareille, et le lait aussi nous voulons vous donner! » Voyez-vous, Reb Scholem Aleï’hem, quand même vous m'offririez le plus
bon commerce, et que je dois quitter du village,
je ne change pas avec vous! Est-ce que vous avez dans la ville un tel ciel? Un ciel de Dieu ! comme on chante dans le Aallel. Dans la ville, quand vous tordez votre cou pour regarder en haut,
qu'est-ce que vous voyez? Une maison, untoit, une
Hallel, Psaumes à la gloire de Dieu.
SPRINNTSÉ 173
cheminée. Mais est-ce que vous avez là-bas des arbres pareils ? Et si peut-être une fois il reste aussi un buisson oublié quelque part, vous l’habillez avec un caftan! Aussi, quand nos invités sont arrivés chez moi dans la ferme, je vous garantis qu'ils n’ont pas été dés-émerveillés une minute! Ils étaient venus à cheval, les trois, et quels chevaux ! surtout celui d’Arontschik ; un souss, je vous dis, un vrai coursier! Pour trois cents roubles, vous n'’auriez pas le pareil! « Borou’h habo », béni qui vient! que je leur dis. Est-ce que c’est en l'honneur de Schvuess que vous apportez vos chevaux ? Allez, allez! Tèvié n’est pas un Zsadiq : si on vous fouette pour ça sur l’autre monde, ça ne me fera ma foi pas de mal!l...Eh! bien, ma Goldè, va un peu voir si c’est prêt, avec les blintsess, et laisse porter la table ici dehors : dans la chambre dedans je n’ai ma foi rien de beau à montrer... Et vous toutes, Sprintsè! Taibel! Beilkè! où est-ce que vous êtes là-bas? Allons! remuez-vous un peu !.….. »
Ainsi je fais mes commandements à mes filles ; et on apporte dehors la table, avec des escabelles, et une nappe, et des assiettes, et des cuillères, et des fourchettes, et du sel. Et, juste après, voilà ma
Schvuess, il est interdit de monter à cheval les jours féciése Tsadiqg, juste, saint.
Goldè qui arrive avec les blintsess toutes chaudes
bouillantes sorties de la poêle! Et mes invités
ne s’arrètent plus de louanger les blintsess et la Goldè ! |
« Qu'est-ce que tu restes là debout? que je dis à ma vieille. Est-ce que tu ne sais pas qu'aujourd'hui c’est Schvuess sur le monde, et qu’à Schvuess on chante le « Ode’ho » deux fois ? Allons, va : chante aussi deux fois le chant des blintsèss sur le
monde! » Et ma Goldé ne refuse pas l'ouvrage, «
vous savez | Elle remplit de nouveau tout plein le plat à poisson; et ma Sprinntsé apporte les blintsèss sur la table. — Et tout d’un coup, voilà que je fais un regard sur mon Arontschik; et qu'est-ce que je vois? Le garçon est perdu à regarder sur ma Sprinntsé ; il ne laisse ma foi plus ses yeux descendre d'elle! Qu'est-ce qu’il a sur elle aperçu? « Allons, mangez une fois! que je lui dis. Pourquoi est-ce que vous ne mangez pas des blintsèss ? » — « Qu'est-ce que je fais alors ? » qu’il me répond. — « Qu'est-ce que vous faites ? que je dis; vous mangez ma Sprinnisè ! »
Et tous s'éclatent de rire, et lui rit, et je ris, et
ma Sprinntsè aussi rit... Un joyeux Schvuess sur le
monde, je vous dis! Et de toute cette joie qu'est-ce qui va sortir maintenant pour Tèvié?
« Ode'ho », je te loue.
| TS SPRINNTSÈ 475
Une tsorè, un malheur, un deuil et un gémissement, et un châtiment sur la tête de Tévié, comme jamais encore Tèvié…. %
Mais qu'est-ce que voulez-vous? Tèvié est un schlemyhl, un imbécile! Un homme de raison ne prend pas les choses sur son cœur comme Tèvié! Il comprend que, si c’est comme ça, c’est que ça a besoin d’être comme ça, et que si ça n'aurait pas besoin d'être comme ça, ça serait autrement! Fietoi seulement sur Dieu, comme on chante à la
- schoul! I] saura bien soigner pour que tu te courbes sur la terre et pour que tu cuises des
; briques, et que tu dises encore par-dessus le le marché : « Gam zou letovo », ça aussi c’est pour ton bien! Vous allez entendre, Reb Scholem Aleiï’hem, tout ce qui peut se passer sur le monde! Mais vous devez maintenant faire attention, parce que maintenant sèéulement l’histoire commence.
« Vayehi érèv vayehi vôkèr », et il fut jour, et il
… fut soir... Et une fois, avant la nuit, j'arrive chez moi, tout rôti par le soleil, et tout esquinté de
courir à droite et à gauche à travers les villas de Boïberik ; et dehors de la maison, près de la porte,
- je trouve, quoi? Un cheval attaché, un cheval que
- je connais; j'aurais pu jurer que c’est le souss
d'Arontschik, le coursier que j'avais estimé dans
Schoul, synagogue.
les trois cents roubles J'approche le cheval ; avec une main je lui donne une tape par derrière ; avec l’autre main je le gratte dans le cou et je le gratte par devant ; et je lui secoue, par-dessus, la crinière : « Qu'est-ce que tu fais par là, yedidi, mon ami?» Il tourne vers moi son joli museau, et il regarde sur moi avec ses intelligents yeux, comme un qui parle et qui dirail : « Qu’est-ce que vous me demandez, moi ? Demandez plutôt mon maitre! »
J'entre dans la chambre ei j'interpelle ma femme : « Dis-moi un peu, ma Goldè, ma couronne, qu'’estce qu’il fait ici, cet Arontschik? » — « D’où est-ce que je dois savoir ? qu’elle répond. Est-ce qu’il est de mes gens, ou est-ce qu'il est de tes gens ? » — « Ça je n’ai pas besoin de répondre. Où est-ce qu'il est maintenant ? voilà qu'est-ce que je demande. » — « Il est allé avec les filles, dans le petit bois, promener » qu'elle dit. « Qu'est-ce qu’il y a tout d’un coup, pour qu’il se promène avec les filles ? » que je fais. Et je dis à ma Goldè qu’elle me donne à manger. Fini de manger, je me pense et je réfléchis : « Qu'est-ce que tu as besoin de t'énerver comme ça, Tèvié? Parce qu'un garçon vient une fois chez toi en visite, est-ce que tu dois tout de suite dresser ton cou ? »
Et juste comme j'étais encore dans les réflexions, voilà que je regarde : ce sont les filles qui arrivent, avec le garçon, et qui tiennent dans les mains des
CS
din bee. ut dédie à
SPRINNTSÈ 477
fleurs arrachées ; d’abord les deux p'us jeunes, Taïbel et Beilkè, et derrière, ma Sprinntsè, avec Arontschik. « Un bon soir! » que je l’interpelle. Mon Arontschik me reste là, un peu drôle ; il caresse son cheval; il tourne une petite herbe dans sa bouche, et il dit : « Reb Tèvié! je veux aussi une fois faire un commerce avec vous : vous prenez mon cheval, et moi je prends votre cheval. » — « Vous n'avez personne autre pour rire ? » que je dis. « Je ne ris pas, qu’il répond ; je le pense en sérieux. » — « En sérieux vous le pensez ? que je dis. Combien, par exemple, est-ce qu'il coûte, votre cheval ? » — « Combien est-ce que vous l’estimez? » qu'il répond. « Moi ? que je dis ; peut-être qu'avec trois cents roubles .. » Alors il s’éclate de rire : « Trois cents roubles » qu’il dit. Il coûte trois fois autant. Eh ! bien, Reb Tèvié, est-ce qu’on fait l'échange ? »
Ce bavardage-là ne m'a pas plu. Qu’est-ce que ça signifie, troquer un coursier contre mon schlemmasel de malheur ? Je lui dis qu'il remette cette affaire sur une autre fois et je le demande, dans une plaisanterie, si c'est vraiment à cause de ça qu’ilest venu. « Parce que si c’est à cause de ça, que je dis, vous auriez pu épargner le dérangement, et aussi la dépense » Alors il me fait, très sérieux : « Non, je suis venu à cause d'autre chose, qu’il répond. Si vous voulez, qu’il dit, allons promener un tour. »
« Qu'est-ce qu’il a, que je me pense, qu'il veut
toujours promener un tour ? » Et je vaisavec lui, du côté du petit bois. Le soleil est déjà longtemps déscendu ; le vert petit bois paraît maintenant tout 4 noir ; les grenouilles de la mare font coa, coa, coa, et l’herbe sent une odeur, « me‘hayié nefoschèss », qui ressuscite les âmes !... Arontschik va, et je vais ; il garde silence, et je garde silence. Et puis, voilà qu’il fait un toussement, et qu’il dit : « Qu’'estce que vous auriez dit, Reb Tèévié, si, lemoschel par exemple, je vous annoncerais que j'ai votre …
Sprinntsè en amour et que je la veux pour fiancée? » — « Ce que j'aurais dis? que je dis. J'aurais dit qu’on doit effacer un fou de la liste des fous-. meschugguè, et vous mettre à sa place ! » Il regarde sur moi, et il me fait : « Qu'est-ce que ça signifie?» — « Qu'est-ce que ça signifie ? que je lui fais; ça signifie ce que ça signifie! » — « Je ne vous. comprends pas », qu’il me dit. « C’est peut-être un signe que vous n’êtes pas très comprenant, que je dis ; comme c’est écrit chez nous dans le verset : A un intelligent, un clin d'œil ; à un bête, un coup de bâton. » :
Alors il me fait, comme en colère : « Je vous parle simplement ; et vous vous répondez avec des … vers et des versets! » - « Chaque hazen chante « comme il peut, que je réponds, et chaque prêcheur ;
‘Hagen, chantre.
SPRINNTSE 179
prêche comme il sait. Si vous voulez savoir qu’estce qu'on doit vous prêcher, demandez une fois la maman, elle vous prêchera ! » — « Est-ce que vous me prenez pour un petit garçon qui a besoin de demander sa maman? » qu’il fait. « Sûr, que je réponds, vous avez besoin de demander la maman ; et, sûr, elle vous dira que vous êtes un distrait; et elle aura raison ! » — « Quoi ? qu'est-ce que vous dites ? elle aura raison? » — « Sûr, qu’elle aura raison ! Qu'est-ce que vous êtes pour un fiancé pour
ma Sprinntsè ? Est-ce que ma Sprinntsè est une
égale avec vous ? Et qu'est-ce que je suis pour une parenté avec votre maman ? » — « Si c’est comme ça, qu'il fait, vous vous trompez! Je ne suis pas un petit garçon de dix-huit ans, et je ne cherche pas après des parentés pour ma maman, et je sais qui vous êtes, et je sais qui votre fille est, et elle me plaît, et je la veux, et ça sera comme je veux! » —
« Ne soyez pas broguess, ne vous fâchez pas, que
je dis; je vois que d’un côté vous êtes sûr; mais est-ce que vous êtes sûr aussi de l’autre côté ? » —
« Qu'est-ce que voulez-vous dire avec votre autre :
côté ? » qu'il me dit. « Je veux dire, ma fille Sprinntsè, — que je dis. Est-ce que vous avez déjà parlé avec elle? Et elle, qu'est-ce qu’elle dit ? ». Alors, il devient comme insulté, et il me répond,
Broguess, fâché,
avec un sourire : « Qu'est-ce que c’est que ça pour une question ? qu'il dit. Sûr, que j'ai parlé avec elle ; pas une fois, beaucoup de fois j’ai parlé avec elle ! Je viens ici tous les jours ! »
Vous entendez, Reb Scholem Aleïhem? Tous les jours il vient chez moi,.et moi, je ne sais rien ! « Animal, beheimè, queje me dis : est-ce qu'on doit te donner à manger la paille ? Est-ce que tu veux toujours te laisser conduire dans le baïn ? Et qu’on peut t’acheter ou te vendre comme on veut? »
Ainsi je me pense; et je vais de retour avec Arontschik, et il fait adieu avec ma vieille et mes jeunes, toute la compagnie, et il grimpe sur son coursier, et hop! à Boïberik! |
À présent, comme on lit dans vos livres, nous voulons laisser le ben-mél’èh, le fils du roi, et nous commençons de nouveau avec la bass-malkè, avec la fille de la reine, c’est-à-dire avec ma Sprinntsé, avec ma fille. « Dis-moi un peu que je lui dis: raconte qu'est-ce que vous avez causé-geschmusst, les deux, avec Arontschik, et pourquoi je ne sais rien. » Est-ce que cet arbre répond quelque chose? Non! Eh! bien, juste autant qu’elle répond Elle devient rouge, elle baisse les yeux en bas, comme une fiancée ; et elle parle juste autant comme si elle aurait l’eau plein la bouche! « Ouat! que je me pense : tu ne veux pas maintenant ? Eh ! bien alors : plus tard! Tèvié n’est pas une femme, Tèvié
SPRINNTSE 181
n’est pas une Yidenè : je peux, ma foi attendre !.… Comme on dit : « Yovo yomo », que vienne le jour, le jour viendra ! » « Est-ce que tu le connais, au moins, cet Arontschik ? » que je le demande. « Bien sûr, que je le connais », qu’elle répond. « Est-ce que tu sais qu’il est un dépenseur, plus vide qu’une noisette ? » que je dis. « Tu te trompes, qu’elle répond. Arnold est un bon garçon. » — « Ah ! que je dis, il s'appelle déjà Arnold chez toi? Il n’est déjà plus Arontschik le coureur? » — « Arnold n’est pas un coureur, qu’elle répond ; Arnold a un bon cœur ; seulement tous ceux autour de lui savent une seule chose : l'argent et l'argent. » — « Alors comme ça, ma Sprinntsè, que je dis, tu es aussi maintenant une philosophe devenue ? et tu ne veux plus rien entendre de l'argent ? »
Bref, à force que je cause et que je schmuss avec elle, j’aperçois qu’ils sont allés déjà un peu loin, les deux ;et, de si loin, on ne revient pas toujours ! C’est que je connais mes gens, voyez-vous! Les filles de Tévié, je vous ai déjà dit ; quand une fois elles tiennent pour quelqu'un !... « Schotè, imbécile ! que je me dis. Qu'est-ce que tu veux toujours être plus intelligent que tout l'univers ? Peutêtre Dieu est derrière la chose! Peut-être c’est décidé que cette petite Sprinntsè, qui ne dit seulement jamais un mot, doit être une fois la récompense de Tèvié, pour tous les coups que
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182 L'HISTOIRE DE TÈVIÉ ie
Tèvié a supportés, dans la vie! Peut-être c’est destiné que tu dois avoir une fille millionnairesse !
Pourquoi pas ?... Et je dis à ma vieille : « Qu’est-ce |
que tu te penserais si notre Sprinntsè, notre fille, serait une fois une millionnairesse ? » — « Qu’estce que c’est que ça, qu'elle répond, une millionnairesse ? » — « Une millionnairesse c'est la femme d'un millionnaire» que je dis. « Etun million, qu’elle répond, combien est-ce que c’est? » — « Si tu ne sais seulement pas qu'est-ce que c’est un million, que je dis, qu'est-ce que je dois parler avec toi ! » — « Est-ce que je t'ai demandé que tu parles avec moi > » qu’elle répond. Et elle a, ma foi, raison. Bref, pour vous raccourcir, un jour se passe. je rentre à la maison et je demande: « Et Arontschik ? Est-ce qu’il est venu?» — « Non, il n’était pas là.» .… Un autre jour se passe : « Est-ce que le garçon était là ? » — « Non, il n’est pas venu. » .… Allerchez la veuve avec une fausse raison, ça ne me plaît pas: je ne veux pas qu'elle pense que Tèvié court après le schiddisch ! Pourquoi est-ce que je courrais après, comme la cinquième roue d’une voiture? Parce que je n'ai pas un million ? Je n’ai pas un million, c’est vrai, mais je deviens parent avec une millionnairesse ! Et elle, avec qui est-ce qu’elle devient parent ? Avec un millionnaire ? Non, avec un laitier,
Schiddisch, parti.
ShRINNTSE 183
avec un kabstsen, avec Tèvié. Alors qui est-ce qui est plus ? elle ou moi ? ... Je veux vous dire ce qui est vrai, Reb Scholem Aleïhem : maintenant, moi aussi, je me désirais le parti, pas pour le parti, non, mais pour le nitso’hen, pour la vengeance! C’est vrai, tous ces riches de Yéhoupetz (que le diable entre dans leurs pères et dans leurs mères!) ils doivent aussi savoir une fois qui est-ce qu'il est, Tévié ! Jusqu'ici on entendait toujours de Brodsky et de Brodsky ! et de Rothschild et de Rothschild ! Eh ! bien, maintenant, on entendra de Tèviél! Voilà ce que je me pense, quand je retourne de Boïberik, sur ma voiture. Et comme j'entre dans la maison, qu'est-ce que je vois ? Ma vieille qui me vient à la rencontre, avec une fierté ! .. « Juste une minute, un got était ici, de Boïberik : la veuve te demande, pour l’amour de Dieu, que tu dois, tout de suite, venir là-bas ; même si c'est la nuit, tu dois
…. partiret tu dois arriver. » — « Qu’est-ce qu'elle a si … pressé? que je me pense. Est-ce qu'ils n’ont plus
le temps d'attendre ? » … Mais je lance un œil sur - ma Sprinntsè ; elle ne dit rien, seulement ses yeux parlent ! Ah! comme ils parlent!... Mais, je ne sais pas pourquoi, j'ai tout le temps peur, qu’il ne sort . rien de tout çà... Et c’est à cause que j’ai morè, que
Kabstsen, pauvre.
Goï, chrétien.
Morè, peur.
je crie tout le temps sur Arontschik : qu’il est ci, qu'ilest ça !... Mais quand je vois que ça colle juste comme les petits pois sur le mur, et que ma Sprinntsè fond comme une chandelle qui brûle, j'attache de nouveau mon cheval après la voiture, et, tard dans le soir, je roule à Boïberik.
Et dans le temps que je roule, je me pense :
« Pourquoi est-ce qu’il m’appellent si pressé ? Pour me demander mon oui? pour me parler de la fête, du knassmol ? Pour ça ils auraient ma foi pu venir chez moi! Est-ce que je suis le père ou est-ce que je ne suis pas le père ?.. Mais tout de suite, je m’éclate de rire :‘« Où est-ce que ça s'est entendu sur le monde, que le riche va chez le pauvre ? Ou bien est-ce que c’est peut-être déjà la fin des temps, et que Moschia’h, le Messie, arrive déjà comme tous ces becs blancs veulent me persuader : que bientôt une époque sera là, où le riche doit être égal avec le pauvre; « schéli schélo’h, schél’ho schéli », ce qui est à moi est à toi, ce qui est à toi est à moi! Oui, un joli monde comme ça, que nous avons |...
Avec ces pensées, j'arrive dans Boïberik, je roule direct sur la villa de ma veuve, et j'arrête mon cheval. « Ma veuve, où est-ce qu'elle est ? » Plus de veuve. « Et mon garçon où est-ce qu'il est? » Plus de garçon. « Alors qui m'a laissé appeler? » — «C’est moi qui vous ai laissé appeler », que me
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répond un petit Yid bien ficelé en rond, avec une barbiche qui n’a plus de poil, et une grosse chaîne qui fait de l’or sur son ventre. « Qui est-ce que vous êtes ? » — « Je suis son frère (de la veuve), et son oncle (d’Arontschik). On m'a appelé de Katerinoslaw, avec une dépêche du télégraphe ; et juste seulement j'arrive. »
« Si c’est ça, que je fais, salut à vous. » Et je me mets assis. Tout de suite qu’il voit que je me suis mis assis : « Mettez-vous assis », qu’il me dit. « Bien le merci, j'y suis déjà », que je dis. « Et comment est-ce que vous allez? » que je dis. Ça, il ne répond pas un mot. Il se couche sur sa chaise qui bascule, avec ses mains dans ses poches, et avec sa chaine et avec sa bedaine, et il me fait : « On vous appelle Tèvié, que je crois? » — « Quand * je suis au/fgerufè, devant la Thorè, à la schoul, on m'appelle: Reb Tèvié, fils de Reb Schneier Zalmen.. » — « Entendez jusqu'au bout ce que je dois vous dire, Reb Tèvié, voulez-vous ? Qu'est-ce que nous avons besoin de longues paroles ? Nous voulons aller direct au principal, n’est-ce pas? c’est-à-dire à l'affaire. » |
« Je n’ai rien contre, que je réponds. Schlomè
Yid, Juif.
Aufgerufé, appelé pour lire une section de Pentateuque. Thoré, Loi de Moïse.
Schoul, Synagogue.
haméle’h, le Roi Salomon, a dit déjà longtemps : « Lakol zeman » quand on parle affaire, on parle affaire. Et, juste, je suis un commerçant. » — « Ça se voit, Reb Tèvié, que vous êtes un commerçant, qu’il fait; aussi je veux vous parler commercialement! Voyons, Reb Tèvié, qu'il dit, — et il ne veut pas tirer ses mains de ses poches — combien est-ce que ça va nous coûter ce mariage, tout compris P » — « Ça dépend, quelle sorte de ’hussenè vous vous pensez, que je réponds. Si vous vous pensez une grandiose ’hassenè comme ça se convient chez vous, moi, naturellement, je ne pourrais pas... »
Alors il pose sur moi une paire d'yeux, une paire d'yeux!... et il me dit : « Ou bien vous faites comme un innocent, ou bien vous êtes un inno-
cent, quand même vous ne paraissez pas un inno-
cent. Parce que, si vous seriez un innocent, vous n’auriez pas tiré mon neveu chez vous, dans le marais, pour lui montrer des Schvuess-blintsess et une belle fille par-dessus le marché... Oui, je sais, il s’est enflammé après elle, c’est-à-dire : elle lui a été plaisante; et, naturellement, lui aussi, il lui a été plaisant à elle, ça je n'ai pas besoin de dire. Ca se peut aussi qu’elle est une honnête enfant et qu’elle le pense, nèbisch, en sérieux.
’Hassené, noce.
Nébisch, la pauvre,
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Une chose pourtant vous ne devez pas oublier: qui vous êtes et qui nous sommes. Vous êtes un gelernter Yid, un Yid qui a de l'instruction, Reb Tèvié! Alors comment est-ce que vous pouvez même laisser arriver une telle chose, que Tèvié le laitier, qui nous conduit du fromage et du beurre, doit devenir un »1e’houttèn, un parent avec nous? Peut-être vous dites : « Ils ont donné la parole ensemble. » Eh! bien ils rendront la parole ensemble ; ça n’est pas un malheur, n'est-ce pas ? Et si ça doit encore coûter quelquechose pour qu’elle rend la parole, eh! bien, nous n'avons rien éontre. Une fille n’est pas un garçon, je sais ; et, si elle est votre fille, ou si elle n’est pas votre fille, ça nous ne voulons pas savoir... »
« Ribono schel olom », Seigneur, Maître du Monde ! que je me pense ; qu'est-ce que ce Yid veut avec moi ? » Mais lui ne s'arrête pas de parler jusque j'en ai par-dessus la tête : que je ne dois pas me figurer de faire un scandale, de partout tambouriner que son neveu à été geschad’hent à la fille de Tèvié le laitier : et que je dois mechasser de la tête que sa sœur est quelqu'un qu’on peut pomper chez elle de l'argent !.. « Avec de la convenance, qu'il dit, oui, on reçoit naturellement quand même chez elle quelques roubles, une nedovè, si on veut, oui,
Me’houtlen, littéralement compère.
Geschad'hent, proposé.
une charité. On est pourtant des hommes, qu’il dit, on peut aussi une fois aider un homme ! »…
Bref, pour vous raccourcir, est-ce que vous voulez savoir qu'est-ce que je lui airépondu? Ach! malheur à moi! Rien, que je lui ai répondu ! C'était, comme on dit : « Tidbak leschoni .… », la langue qui me collait après la gorge ! Je me suis levé debout, j'ai
tourné ma figure vers la porte et... plus de Tevié ! Comme d’une prison, comme d’une incendie, je me suis en sauvé. Ça mebourdonnait dans latête; devant les yeux ça me papillonnait, et dans mes oreilles, c'était comme si les paroles du Yid auraient sonné etsonné: « Une veuve qu’on ne peut paschezelle pomper de l'argent!... Une nedovè, sion veut, une charité !.. » Et je suis couru après mon cheval, et j'ai appuyé ma figure contre ma charrette, sur la roue, et... vous n'allez pas rire sur moi, Reb Scholem Aleïhem ? J'ai éclaté de sanglots, oui, j'ai pleuré et pleuré !... Et quand j'ai une fois eu fini de pleurer, j'ai grimpé sur le siège et j'ai flanqué à mon cheval nèbisch, tout ce qu'il pouvait, nèbisch, recevoir! Et alors seulement j'ai demandé à Dieu une ques-
tion que Job aussi a une fois demandée : « Qu’est-.
ce que tu as donc vu, mon Dieu, chez le vieux Job et chez le vieux Tèvié, pour que tu ne les lâches pas
une seule minute ? Est-ce qu'il n’y a donc pas d’au-
tres Yids sur le monde? »
Nébisch, le pauvre !
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SPRINNTSÈ 189
Quand j'arrive à la maison, je trouve la compagnie toute joyeuse,ou mbeschiè; juste,on soupe; Sprinntsè seulement n’est pas là. « Où est Sprinntselè ? » que je demande. « Qu'est-ce qu’il y avait? qu’elles me disent toutes. Pourquoi est-ce qu’on t'a appelé comme ça là-bas ? » Et encore une fois je dis : « Et Sprinntselè, où est-ce qu’elle est ? » — Et encore une fois, elles demandent : « Eh! bien, qu'est-ce qu’il y avait là-bas, à Boïberik ? » — « Rien, que je réponds ; qu'est-ce qu’il devait y avoir? Tout est tranquille, Dieu merci. On ne parle même plus de
. pogromes !.. » Juste à ce moment, ma Sprinntsè arrive ; elle me fait un regard, direct dans mes yeux, un regard !... Elle se met assise à la table, comme sion ne penserait pas seulement à elle... Sur son ponem, on n'aurait rien pu voir. [l y avait son silence seulement, qui n’était pas naturel...
Et depuis ce temps-là, ça ne me plaît plus, comme elle est : toujours sans parole, toujours ailleurs, loin, loin !... Ce qu’on lui dit, elle le fait tout de suite ; si on lui dit : « Mets-toi assise », elle s'assied ; si on lui dit : « Mange », elle mange; si on lui dit: « Marche », elle marche, et si on l'appelle, c'est comme si elle reçoit un coup !.… Je regarde sur elle, et ça me serre dans le cœur, et une colère brûle dans moi, une colère après qui? Je ne sais pas.
Ponem, figure.
« Ach ! » Ribono schel olom », Seigneur, Maître du monde, pourquoi est-ce que tu me punis ? Pour quelle faute, et de qui? » |
Bref, qu'est-ce que je dois encore vous prolonger? Vous voudriez savoir la fin, n’est-ce pas ? Une telle fin, à mon plus pire ennemi, je ne souhaîte pas ! Et personne ne doit souhaiter, parce que la klolè, la malédiction sur les enfants, c’est la plus pire malédiction !.. Qu'est-ce que je sais ? Peut-être quelqu’un m’a maudit juste avec cette malédiction-là ? Vous ne croyez pas à ça, Reb Scholem Aleïhem? Alors, voyons, comment est-ce que vous pouvez seulement expliquer... Mais écoutez la fin, Reb Scholem Aleïhem, écoutez la fin.
Une fois, je revenais de Boïberik, avant la nuit, dans une humeur, vous pouvez penser !.. Le chagrin et la honte ! et maintenant aussi la pitié pour l'enfant !.…. « Et l'almonè, la veuve ? Et son fils ? » que vous demandez peut-être. Qu'est-ce que ça me fait, le fils ? et qu'est-ce que ça me fait, l’almonè ? Partis! Ils sont partis, sans seulement dire adieu. C'est une honte à dire, mais ils me redevaient
même encore quelque chose, oui, pour un morceau
de beurre, et pour un morceau de fromage !... Çaje
he veux pas parler; ils ont oublié, probable. Mais
partir sans dire adieu !.. Ce que mon enfant, nébisch, a supporté, ça, aucun, en dehors de moi,
ne peut savoir! Parce que je suis un papa, voyez- …
J + Ce É
ra
SPRINNTSE 191
vous, un papa qui sent quelque chose !.. Vous pensez peut-être qu’elle m'a dit la moitié d’une parole? qu’elle s’est peut-être plainte, ou qu’elle a pleuré une fois ? Alors vous ne connaissez pas les filles de Tèvié! Non, non, elle reste sans rien dire !... Comme une chandelle, elle fond. Par-ci par-là un soupir, c’est tout, mais un soupir qui vous déchire un morceau du cœur ! :
Donc, je m'en retourne à la maison avec mon cheval, et, comme toujours, je m'enfonce dans les tristes pensées, et je demande des questions au Maître du monde ; et c’est Tèvié qui me fait les réponses !.. Et mon chagrin n’est déjà plus à cause de Dieu (avec Dieu, voyez-vous, on s’est pardonné, si possible); non, mon chagrin est à cause des hommes. « Pourquoi est-ce qu'ils doivent être méchants comme ça, quand ils peuvent être bons ?
Pourquoi est-ce qu’ils doivent faire la vie si amère: : Jun à l’autre, quand ils ont dans la main de vivre
agréables et heureux ? Et Si Dieu a peut-être créé l'homme pour qu’il endure sur le monde, qu'est-ce n]
que ça lui a, mon Dieu, servi ! ...» | Et comme je roulais vers chez moi, avec ces sortes
de pensées, j'aperçois, dans le loin, sur la grève de
de p ç
la rivière, un accourement de gens, des goyem et des
’ goyess, des vieux et des jeunes, des petits et des
Goyem, chrétiens.
Goyess, chrétiennes.
grands. Qu'est-ce que c’est pour une fois ?. Pas une incendie, naturellement! Alors un noyé peut-être ?. Quelqu'un qui aura baigné près de la grève, et rencontré avec la mort?... Qui est-ce qui sait où l’ange de la mort, le « mala’h homovèss » l'attend ? comme nous disons à Roscheschonè…
Tout d’un coup, qui est-ce que je vois ? Ma Goldè qui court aussi, avec son châle envolé, et les mains étendues en avant ; et, devantelle, mes filles, Taibel et Beilkè ; et toutes les trois avec un cri et une plainte : « Sprinntselè ! Sprinntselè ! »
Qu'est-ce que je voulais encore vous demander? Ah! oui. Est-ce que vous avez vu déjà un noyé ? Jamais ?... Les autres, quand ils meurent, ils ont toujours, presque, les yeux moitié fermés. Chez un noyé, les yeux sont ouverts... Est-ce que vous savez pourquoi ?.…..
Ne me le prenez pas en mal, Reb Scholem Alei- ‘hem, si j'ai perdu votre temps: Moi aussi j'ai à faire, toutes sortes : il faut soigner pour le cheval, n’estce pas ? et pour les vaches, et conduire aussi la petite marchandise là-bas... Le monde est le monde! On doit penser aussi aux roubles, n'est-ce pas ?. et oublier qu'est-ce qui a été. Oui, ce que la terre a une fois couvert, il fautune fois l’oublier... L'homme ne peut pas cracher son âme, n’est-ce pas ? Et nous
Roscheschoné, Nouvel An.
SPRINNTSÈ 193
devons toujours retourner au vieux possug : « Kol zeman schéhaneschomo bekirbi», tant qu’il y a un: souffle dans toi, Tèvié, va ton chemin... va ton chemin !...
Possug, verset.