Chapitre Septième
TÉVIÉ S'EN VA AU PAYS D'ISROËL
ALUT sur vous, Reb Scholem Aleiï’hem |!
S Comment va le Yid ? En veilà, une rencontre!
Même pas en rêve, qu'on l'aurait faite !... Je me pensais pourtant toujours : « Qu’est-ce que c’est, qu'on ne le voit plus depuis si longtemps, à Boïberik et à Yéhoupetz ? » Je me disais : « Est-ce qu'il a peut-être laissé tout ce qu'il avait, et qu'il serait parti là-bas où on ne mange plus des radis avec du beurre frais ? » Et je me disais aussi : «Il est pourtant un Yid qui a de l'instruction, un lamdem! Comment, alors, est-ce qu’il a pu faire une bêtise pareille ? »... Mais, Borè’h Haschem ! Dieu soit loué ! vous voilà en bonne santé, et moi aussil.… Comme c’est écrit, là-bas, dans le possug : « Touré
Isroël, Israël,
Comment va le Yid, comment va le Juif, pour dire : comment allez-vous ?.
Possug, verset.
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betouré.. », le taureau rencontre avec le taureau, l’homme avec l’homme !
Mais je vois que vous regardez sur moi comme si vous ne m’auriez pas reconnu. C’est moi,.oui, oui, moi, votre vieux ami, votre Tèvié! Ne faites pas attention que j'ai une neuve redingote : je suis le même malchançard, le même schlemmasel comme j'étais autrefois, et je n’ai pas un cheveu changé! Seulement voyez-vous, on met son beau costume, son schabessrock, pour avoir l'air d’un riche. Qu'est-ce que voulez-vous ? Quand on voyage dehors, au milieu des hommes, est-ce qu'on peut autrement ? Et, principal, quand on partsi loin ;en Palestine, oui, en Érets Isroèll ça c’est quelque chose, n'est-ce pas ?
Vous regardez sur moi, et, pour sûr, vous demandez : « Comment est-ce que ça vient qu’un tel petit bonhomme comme Tèvié, qui n’a, kol yomov, tous ses jours de sa vie, rien fait que vendre du lait, peut avoir, sur sa vieillesse, une telle pensée, qui se convient juste seulement pour un Brodsky ? » Croyez-moi, Reb Scholem Aleïhem, c’est exact comme on lit dans le possuq : « Koulo moukschè », il ne faut pas chercher à savoir. Pardon, excuse, ôtez un peu votre petite valise, là, queje me mette assis vis à vis d’en face de vous, et que je vous raconte toute l’histoire : vous devez entendre qu'est-ce que Dieu est capable !.…
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Bref, pour vous raccourcir, il faut que je vous | dise, avant tous les « avant », que Tèvié est main- 4 tenant un veuf devenu {pas à vous je le souhaite !): … elle est morte, ma Goldè sélig, paix sur elle ! C'était. une simple Yidenè, sans malice et sans idée derrière sa tête; mais une sainte aussi, oui, une vraie tsadeikess.. Elle doit se peiner encore là-haut pour ses filles ; elle a tant supporté pour elles, ici en bas; et à cause d'elles, peut-être, elle est partie du monde! Elle ne pouvait pas le surmonter, | qu’elles étaient toutes éparpillées, une à Lissi, M l’autre à Strissi! « Qu'est-ce que la vie me sert, qu’elle disait, si je n’ai plus une enfant? Même une vache, — lehavdil, ne pas confondre ! — même une vache, quand on lui prend le veau, soupire s après le veau. » Ainsi elle parle, ma Goldè, et elle RE
pleure avec des larmes. Et je vois, jour sur jour, +4 qu'elle s'éteint comme une bougie. Naturellement,
je veux la consoler, et je lui dis : « Vois-tu, ma Goldè, c’est chez nous écrit : « Im kevonim, im. kaavodim », ou comme des enfants, ou comme des esclaves... Si on a des enfants, ou si on n’a pas des. enfants, en tous cas on a un grand Dieu, un bon Dieu, un puissant Dieu. Et pourtant, je voudrais avoir seulement autant de bénédictions comme il.
Sélig, bienheureuse.
Yidené, Juive.
Lissi, Strissi, noms de villes HAS pour dire : ça ot]
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m'a envoyé de cadeaux que je ne souhaite même pas à mes ennemis |. » Mais elle, rèbisch, elle n’est qu'une femme (Dieu lui pardonne !), et elle me dit : « C’est un péché, une nefèrè, Tèvié, de parler comme ça ! Tu ne dois pas pécher ! » — « Qu'est-ce que tu as, mon cœur ? que je réponds. Est-ce que je dis quelque chose de mal ? Est-ce que je vais contre les chemins du Très-Haut ? Puisqu’il a créé comme ça son monde, que les enfants ne doivent plus être les enfants, et que le papa et la maman ne doivent plus être que de la crotte, — il savait bien, n’est-ce pas, qu'est-ce qu'il avait à faire ! »
Mais elle ne comprend pas, nèbisch, et elle répond : « Quand je meurs, Tèvié, qui est-ce qui va cuire ta soupe ? » Et doucement elle regarde sur moi, avec des yeux! des yeux! Ça pourrait remuer une pierre |... Mais Tèvié n’est pas une femme, Tèvié n’est pas une Yidenè ; je lui réponds avec un possuq, ou bien avec une histoire, un mèdresch, et encore un possuq, et encore un mèdresch : « Ma Goldè, que je dis, tu m'as été
fidèle tant et tant d'années, tu ne veux pourtant pas maintenant, sur ma vieillesse, me laisser là tout seul, comme un schlemyhl ! » Je plaisante comme
Nèébisch, la pauvre !
Possug, verset.
Mèdresch, parabole talmudique.
Schlemyhl, sot.
ça, mais, dans le même temps, je regarde sur elle. Ça ne va pas! le diable s’en méle! je vois bien. «Qu'est-ce que tu as, ma reine? » — «Rien! » qu’elle me fait... À peine si elle parle.
J'attache le cheval après la voiture, je pars à la ville, je rapporte le docteur, le plus bon docteur... Et quand je reviens... Elle est déjà étendue sur le plancher, ma Goldè, avec une bougie près de la tête,.. comme un petit tas de terre qu'on a râclé ensemble, et couvert avec du noir... « Ach ! «Ribono schel olom », Seigneur, Maître du monde ! qu’estce que tu lui fais, à ton Tèvié! Qu'est-ce qu’il peut commencer maintenant, dans ses vieilles années ! »… Et je tombe à la renverse... Et, avec ça, on doit encore crier : « ’Haï vekaiom! » tu es le Vivant, l'Éternel! Savez-vous quoi, Reb Scholem Aleï’hem ? Quand vous voyez la mort devant vous, c’est obligé que vous devenez un qui doute, un Apékoress, parce que vous commencez de réfléchir : « Mé onou ? mé ’hayeinou ? » Qu’est-ce que nous sommes ? Qu'’estce que c’est, notre vie? Qu'est-ce que c'est, le monde, avec tous ses « galgalim », ses sphères qui tournent et qui tournent, avec ses chemins de fer qui courent et qui courent, et tous ses remueménage et ses millions, et ses Brodsky? « Havel avolim », vanité des vanités ! Rien du tout, que c’est, rien du tout | »…
Apikoress, épicurien,
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Bref, pour vous raccourcir, je lui ai loué un kaddisch, à ma Goldè, pour qu'on dise la prière sur elle ; une année d’avance, que j'ai payé! Qu'est-ce que voulez-vous ? Est-ce que j'ai le choix ? Puisque Dieu m'a puni, puisqu'il ne m'a pas seulement donné un zo’her, un fils mâle, pour dire kaddisch sur elle ! Rien que des filles femelles, des filles et. des filles. À aucun Yid, je ne le souhaite !.. C’esta-dire.. à mes filles je n’ai, ma foi, pas de reproches... Le bonheur est chez Dieu; et ça serait déjà bien, si j'aurais seulement eu la moitié du bonheur qu’elles lui demandent pour Tèvié!... Au contraire, elles sont encore trop bonnes! Et, ce qui est trop, est trop. ;
Tenez, lemoschel par exemple, prenez ma dernière, ma benjamine, ma Beilkée, qu'on l'appelle. Savez-vous qu'est-ce qu’elle est pour une enfant? Vous me connaissez, n’est-ce pas, depuis plus d’un
an et d’un schabess, Reb Scholem Aleïhem ?..
Vous savez bien que Tèvié n’est pas un de ces pères qui se mettent assis et qui font, comme ça, pour de rien, la louange de leurs filles ? Mais puisque je suis venu à vous parler de ma Beilkè, c’est obligé que je vous dis une chose : depuis que Dieu fabrique des Beilkè, il n’a pas encore une fabriqué comme ma
Kaddisch, prière que les fils disent en souvenir de leurs parents.
Schabess, sabbat,
Beilké !... De beauté, naturellement, je ne veux pas schmussè ; vous savez bien que les filles de Tèvié, pour leur beauté, ont un nom sur le monde... Mais « ma Beiïlkè, voyez-vous, elle met toutes mes autres | dans la poche de sa ceinture! « Yefifiss », la belle . des belles, — pour elle ça n’est pas assez! Parce « que je ne parle pas seulement de la beauté, vous comprenez {Scheker ha’hein, la beauté, mensonge D | Non, je parle aussi du caractère, comme vous dites. Et son caractère, à ma Beilkè, c'est de l’or, de l'or# fin, que je vous dis... Depuis toujours, elle m’aimait #4 comme le dessus du lait. Mais, depuis que ma Goldè n'est plus là (paix sur elle ! — et que ses années en. moins soient pour ma Beilkè des années en plus!), oui, depuis qu’elle m'a laissé, ma Goldè sé/ig, savez-
tomber sur Tèvié!.…. Déjà je me disais :
Ribona schel olom », le Seigneur, maitre du
ment, entre le remède et le mal faire la différence, ça n’est pas toujours facile, voyez-vous !... Qui est- « ce qui aurait pu par avance deviner que ma Beïlkè
Schmussè, causer. et S'élig, bienheureuse.
Yom Kiper, le Grand Jeûüne,
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va se vendre contre de l'argent, oui par amour de moi, pour envoyer son papa en Érets Isroël, dans ses vieux jours ?.…. C’est à dire... Vous pensez bien que je parle seulement comme ça, n’est-ce pas? Parce que ma Beilkè, dans tout ça, elle a la faute juste autant comme vous !.. Non, non, voyez-vous, un seul, dans tout ça, a la faute : son mari, son Pedohtsour! Je ne veux pas le maudire, non!
Mais si une caserne s’écraserait sur lui! Et puis, si nous voulons examiner la chose un peu plus . profond, c'est peut-être moi, après tout, qui est le plus coupable, comme on lit dans la Guemorè : « ‘Haiev odom », l’homme a la faute !... Mais est-ce que j'ai besoin de vous raconter qu'est-ce qu'on lit dans la Guemorè |
Bref, je ne veux pas vous prolonger plus longtemps... Une année s'en va, et encore une année, et encore une année; ma Beilkè pousse et devient une fille qu’on ose, oumbeschrié, montrer aux gens; et Tèvié fait son commerce comme toujours : avec son.petit cheval et sa petite voiture, il conduit son lait et son beurre et son fromage, l’été à Boïberik, et l'hiver à Yéhoupetz... Ah ! cette ville-là, le déluge doit la brûler comme Sodome! Je ne peux pas la
voir, ni les gens qui y restent, ni surtout Efroimle
Guemorè, Guemara.
Oumbeschrié, ne la vantons pas trop!
schad'hen qui arrange les mariages entre eux! Ah! cet Éfroïim, que le diable le marie! Vous allez entendre, Reb Scholem Aleï’hem, tout ce qu’un schad'hen est capable !
« Vayehi hayom », et il arriva un jour... C'était dans le milieu d'Éloul, je viens à Yéhoupetz avec ma petite marchandise; et qui est-ce que je vois tout d’un coup ? Éfroïm le schad’hen !.. Je vous ai déjà une fois raconté de lui... Éfroïm le schad’hen est une espèce de sorte de Yid qu'on ne peut pas supporter; mais quand seulement on l’aperçoit, c'est obligé qu’on s'arrête ! tellement c’est fort, ce qu'il y a dans ce Yid!.…. « Écoute un peu, ‘ho'hem, vieux sage, que je fais à mon petit cheval; reste un moment, que je te donne quelque chose à mâcher!...» Et je dis le bonjour à Éfroïm le schad'hen, et je bavarde, et je schmuss avec lui de ci et de çà, et de tout... sauf le principal ! É
« Comment est-ce que ça va avec votre commerce ? » que je demande. Il fait un gros soupir, et il répond : « Pas bien, que ça va! » — « Qu'est-ce que ça veut dire : pas bien ? » que je demande.
qu'il répond. « Rien du tout ? » que je demande. « Rien du tout », qu'il répond. « Et d’où est-ce que ça vient? » que je demande. « Ça vient, qu'il
Schad'hen, agent matrimonial.
Éloul, un des mois de l’année juive.
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répond, parce qu'on ne fait plus les partis chez nous, maintenant. » — « Où donc est-ce qu’on les fait alors, les partis, maintenant » ? que je demande. « Ailleurs:.. qu’il répond, là-bas, est-ce que je sais? avec des Yids qui ne sont pas d'ici! » — « Alors, que je demande, qu'est-ce qu’un Yid comme moi, lemoschel par exemple, doit commencer ? Depuis mon grand'père et ma grand'mère, je n'ai jamais bougé d'ici! »... Il me passe, comme ça, une prise de tabac, et il me dit : « Pour vous, Reb Tévié, j'ai la marchandise sur place! » — « C'est-à-dire? » que je dis. « C’est-à-dire, qu’il répond, une almon, une veuve, qui n'a pas de mari et qui n’a pas d’enfants, et qui a des roubles {cent cinquante au moins}, et qui a servi cuisinière dans les plus grandes maisons : une vraie metsiè pour vous, Reb Tèvié! » Je regarde sur lui, et je lui fais : « Reb Éfroim, pour qui est-ce que vous pensez que je cherche.un parti? » — « Pour qui est-ce que je dois penser ? qu’il fait. Pour vous, naturellement!» — « Tous mes mauvais rêves, qu’ils tombent sur * votre tête ! » que je réponds; et sur le derrière du cheval, je fais tomber le fouet... Mais quand il voit que je veux partir plus loin, Éfroïm le schad'hen
me retient et me dit : « Vous ne devez pas me le prendre en mal! Reb Teivié, qu'il me dit. Est-ce La
Metsiè, occasion.
que je vous ai peut-être blessé quelque part ? Alors D dites seulement pour qui est-ce que vous pensez de chercher un parti! Dites seulement: pour qui?» L — « Pour qui est-ce que je dois ? que je réponds : pour ma benjamine, pour ma Beilkè, naturellement! »
Voilà qu’il fait un saut en arrière et une tape sur son front, et qu'il dit : « Chut! chut! chut!... Longtemps que vous viviez! Reb Tèvié », qu'il. dit. « Omein, ainsi soit-il! que je réponds ; « Gam. atem », la pareille je vous souhaite : jusque Mos- … chia’h, le Messie doit venir, aussi longtemps vous 3 devez vivre, Reb Éfroïm !... Mais qu'est-ce que vous avez, avec tous vos chut ! » — « Qu’est-ce que j'ai? “4 4 Ce qu’il vous faut, à votre Beilke, voilà qu'est-ce « que j’ail qu’il me dit : c'est du bon, c’est du bien, « c’est du tout-ce-qu'il-y-a-de-mieux sur l'univers Ci le bonheur ! le gros lot ! que je vous dis, un riche, un Brodsky. qui s'appelle Pedohtsour! Et il en. fait des affaires, je vous garantis ! Il bâtit des mai sons, il bâtit des ponts : des villes il bâtit!… Il était . au Japon, pendant la guerre, et qu'est-ce qu’il a rapporté? Un trésor d'or! Il sort sur des landaus, avec des soussim, oui, des coursiers comme le feu ; LH" et il a des valets, qui tiennent debout devant sa porte ; et une baïgnoire pour baigner, oui, dans sa
Brodsky, nom d'un millionnaire célèbre. : "420 La guerre russo-japonaise, à V1 OR
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maison ! et des meubles de Paris, et des brillants après ses doigts !... Et vous savez, pas un vieux! Non, un jeune ! un jeune prima! Et il cherche après une belle fille, un point c’est tout : elle peut être pieds nus et elle peut être sans chemise, pourvu seulement qu’elle est belle « yefass toar », c’est tout qu'est-ce qu’il demande ! »
« Halte! que je lui fais. Si vous courez encore longtemps comme ça avec votre langue, Reb Éfroïm, nous serons bientôt à Hotselklotz!.. Est-ce que vous ne m'auriez pas déjà des fois parlé du même schiddisch pour mon aînée, pour ma Hodel, ça m’a l'air ? » Tout de suite qu’il a entendu ces paroles, il se prend par ses côtes, et il commence de s’éclater,
de s'éclater !... J'ai cru, ma foi, qu'il recevait la poplexie! « Ah! ah! qu’il dit en riant, vous m'en rappelez, une histoire, Reb Tèvié!..…. Mais celui
que vous parlez, il y a beau temps qu’il a fait faillite ! Avant la guerre déjà, il a sauvé en Amérique! » — « Zeïher tsadiq livro’hè », le souvenir du juste, qu’il soit béni ! que je réponds; mais celui dont vous, vous parlez, Reb Éfroïm, quand est-ce qu’il sauve en Amérique ? ».. Alors voilà que le schad’hen devient hors de lui : « Quoi ? qu'il me fait, qu'est-ce que vous dites, Reb Tèvié? Mais l’autre, c'était un siffleur, un coureur, un dépen-
Schiddisch, parti,
206 L'HISTOIRE DB TÉVIÉ
seur! Tandis que celui d'aujourd'hui, c’est un qui fait le commerce avec des comptoirs, et avec des maisons, et avec des bâtiments, et avec des gens, -et avec des guerres, et avec... et avec... » Qu'est-ce que je dois vous dire? Tant le schad’hen s’est enfiévré, qu'il m’a descendu de ma voiture, et qu'il a tiré après mon col, et tiré et tiré, et serré, et serré! jusqu’un de la police a voulu nous conduire dans-le violon !.…
Bref, je ne veux pas vous prolonger plus longtemps. Ce Pedohtsour est.devenu un fiancé pour
ma benjamine ; et on a mis la ’houpè, et ils ont.
marié... C'est-à-dire... La ’houpè, on ne l’a pas tout de suite mise; ça a d’abord duré un temps. « Pourquoi est-ce que ça a d’abord duré un temps ? » que vous me demandez. Parce que ma Beilkè voulait autant marier comme on veut mourir!.. Tant plus ce Pedohtsour venait chez elle, avec des cadeaux, et avec des montres en or, et avec des bagues en brillants, tant plus ma Beilkè avait la répugnance... A moi, vous savez, Reb Scholem Aleïhem, on n'a pas besoin de mettre le doigt jusque dans la bouche : je le voyais bien sur sa figure et sur ses yeux, que ma Beilkè pleurait dans le silence... Une fois, je lui ai dit, en passant,
comme ça : « Ecoute un peu, fifille, j’ai peur, oui,
’Houpè, dais nuptial.
Lorrain é à :
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j'ai morè que tu as de l'amour pour ton Pedohtsour, juste commetu as de l'amour pour ton papa! » Elle devient rouge comme du feu, et elle me fait : « Qui est-ce qui t'a dit ça? » Je dis « : Pourquoi alors est-ce que tu pleurerais, pendant des grandes nuits ? » Elle dit : « Je pleure donc? » Je dis : « Non, tu ne pleures pas; seulement, tu sanglotes!... Est-ce que tu penses que, parce que tu caches ta tête dans l’oreiller, tu caches aussi à ton papa tes larmes ? Est-ce que tu crois qu’il est un petit garçon devenu ? ou que son cerveau est devenu desséché, et qu’il ne comprend pas que, ce que tu veux faire, tu veux le faire pour lui? Oui, oui, tu veux soigner pour mes vieux jours, n'est-ce pas ? pour que j'aie un endroit où mettre ma tête et que je n'aie pas besoin d'aller schnorrè comme un mendiant à travers les maisons?.. Si tu penses comme ça, tu penses comme une petite bête, ma fille: Voyons, nous avons pourtant un puissant Dieu! Et Tèvié n’est pas comme ces batlonem qui n’ont pas seulement un métier pour gagner leur pain... L'argent, vois-tu, c’est de la crotte, comme on lit dans un possug, chez nous. Et le signe que c'est de la crotte, tiens : regarde Hodel, ta sœur. Elle est une pauvresse, n'est-ce pas ? Et tu vois
Schnorré, mendier.
Batlonem, désœuvrés, Possug, verset.
tout ce qu'elle écrit de ses noires années, là-bas, sur l’autre bout du monde. Eh! bien, quand même, elle trouve qu’elle est heureuse avec son schlemmasel, son malchançard, son Pfefferl! Pourquoi ? Parce qu’elle l'aime ! » |
Voilà comme je lui dis, à ma Beilkè. Et maintenant, Reb Scholem Aleïhem, montrez un peu que vous êtes un malin, un ‘’ho’hem, voulez-vous ? et devinez une fois qu'est-ce qu'elle répond ? « Avec Hodel, qu’elle répond, tu ne dois pas me mesurer. Hodel, c'était dans un temps quand le monde entier tremblait, comme s’il voudrait se renverser; alors chacun soignait pour le monde, et chacun s’ou-
bliait, Mais maintenant que le monde est, malgré
- tout, resté le monde, chacun, de nouveau, soigne pour lui seulement, et on oublie le monde! » Voilà qu'est-ce qu’elle me répond, ma Beilkè ; comprenez maintenant, si vous pouvez, vous qui connaissez les filles de Tèvié !
Ah! vous auriez dû la voir sous la ’houpè, ma benjamine : une bass-malkè, une princesse, je vous
dis ! Je regardais sur elle, et je me regardais dans
elle, et je me pensais : « Est-ce que c'est la vraie
Ho la fille de Tèvié ? Où est-ce qu elle a appris à s'habiller comme ça, et à se tenir comme ça et à
porter sa tête comme ça, — qu'elle est assise, là,
’Houpè, dais nuptial.
bilorise
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comme un fromage dans un moule? »... Mais je n’ai, ma foi, pas eu le temps de me regarder dans elle longtemps, je vous garantis ! Le même jour après la ’houpè, vers la demie de cinq heures, les deux jeunes sont partis ensemble, avec l’express-poste, vers les bonnes années et vers l'Italie, comme tous les riches aujourd’hui font !
Ils ont été de retour seulement vers Jantkè. Alors ils ont envoyé un got dire chez moi que je dois aller les voir à Yéhoupetz, « tout de suite », «leman Haschem » pour l’amour de Dieu... Aussitôt, ça me vient une idée dans la tête : « S'ils voudraient simplement que je viendrais, is auraient dit simplement que je dois venir; et c’est fini. Mais qu'est-ce ça signifie, ce « tout de suite » et ce « pour l’amour de Dieu » ? Pour sûr, il y a quelque chose. Quelle chose ? » Des pensées, toutes sortes, me grimpent dedans, des bonnes et des mauvaises : « Peut-être ils ont déjà chamaillé ensemble comme des chats, et c’est près du divorce ?... Schôtè
que tu es, Tèvié! Pourquoi est-ce que tu veux | expliquer tout en mal ?... Peut-être ils ont le temps long après toi, et ils veulent te voir ? Ou peut-être
ta Beilkè veut que son père doit rester à côté d’elle? Ou bien peut-être ce Pedohtsaur veut te prendre
’Haniké, fête des Macchabées.
Goï, non-juif, chrétien.
Schôtè, fou, toqué.
dans ses affaires ette donner une place, ette mettre
sur ses fabriques, surveillant ? Que ça soit ci, ou
que ça soit ça, je dois aller! » Et je me mets assis
sur ma voiture, et je roule à Yéhoupetz..
Et, comme je roule, voilà que le « koa’h hadom »,
la force du sang roule aussi dans moi, et que je me figure comme si j'aurais quitté pour toujours le village, et vendu les vaches et vendu le cheval, et la voiture, et tout et tout ; et que je serais été dans la ville, pour toujours rester, et qüe je serais chez mon Pedohtsour devenu d’abord surveillant, et ensuite caissier, et ensuite grand directeur sur toutes ses usines, et ensuite associé, schoute, avec lui, moitié moitié, dans tous ses commerces ; et que je roulerais aussi avec lui, moitié moitié, dans son landau, avec ses deux coursiers. Et je m’étonnais commentun si tranquille bonhomme comme Tèvié était venu à de si grandes affaires. Et je me pensais : « Est-ce que ça vaut pour moi, ce brouhaha et ce charivari, jour comme nuit, et ces changes et ces trafics avec tous ces millions ? Non, laissez-moi plutôt ! Je veux avoir le repos dans ma vieillesse, et mettre aussi les yeux dans une Mischnè ou dans un passage de Tüllèm : on doit pourtant penser une fois à l’autre monde,
oui ou non? Comme Schlomo hamélèh, le roi Salomon, disait : Un homme est comme une bête :
Mischnè, Mischna.
Tillem, Psaumes. TE
à À pd
tm doré