TÈVIÉ S’EN VA AU PAYS D'ISROËL SAS
n'est-ce pas ? Et quand vous êtes une fois arrivé sur l'endroit, et que vous avez besoin d'argent, vite vous écrivez une lettre; et, une! deux! trois! vite j'envoie l'argent. Et ça ne sera pas obligé, n'est-ce pas, que je vous rappelle de partir ? Parce que vous êtes un Yid qui a du yoscher, oui, de la justice et de la conscience, n'est-ce pas ? »
Voilà comme il parle, mon Pedohtsour, et, de nouveau, il éclate avec son petit rire tout en haut. Et ça me vient une pensée qui vole à travers ma tête : « Si peut-être tu lui fouetterais sa figure avec ses billets, et que tu lui raconterais le possuq qu’on n'achète pas Tèvié avec de l'argent, et qu’à Tèvié on ne schmuss pas de yoscher et de conscience? » Mais, avant que j'ouvre seulement une bouche pour parler, il fait une sonnerie, il appelle Beiïlke, qu'elle entre, et il lui dit : « Est-ce que tu sais, ma Dulcicinée? Ton père nous abandonne! Oui, il vend tout
qu'est-ce qu'il a, et il part, une! deux! trois! en
Erets Isroël! »
« Est-ce que c’est cette nuit que j’ai rêvé — que
> je me pense — ou bien est-ce que c’est l’autre
nuit? » Et je regarde sur ma Beiïlkè... Peut-être vous croyez qu'elle aurait quand même pu tirer une petite grimace? Non, elle reste sans bouger, comme un arbre. Aucune goutte de sang sur sa figure; elle
regarde de lui sur moi, et elle regarde de moi sur
| Schmuss, parle,
lui; et pas un mot... Et moi aussi, je regarde sur elle, et moi aussi, je me tais; et ainsi, nous taisons, les deux, et c'est comme dans Tilem : « Tidbaq leschoni... », après la gorge, la langue colle! Et
ma tête me tourne; et ça bat, et ça bat dans mes
tempes... « Qu'est-ce que c’est ? que je me pense. Peut-être cette belle cigare qu'il m'a donnée à fumer? Mais lui, mon Pedohtsour, il fume pourtant aussi! et, quand même, il parle! Sa bouche ne ferme toujours pas! Seulement ses petits yeux, oui, ses petits yeux commencent de fermer, maintenant, comme s’il aurait sommeil. »
« Vous devez, qu’il dit, partir, depuis ici jus-
qu'Odessa, avec l’express-poste; et depuis Odessa, vous prenez la mer jusque Jaffa. Et, pour voyager avec la mer, qu’il dit, le meilleur temps est à présent : parce que, plus tard, c’est les vents qui commencent, avec les neiges, avec les glaçons, etavec.…. et avec... et avec... » Ainsi il dit, et sa langue commence de s’emmêler déjà, comme un qui veut dormir. Seulement, il ne s’arrête toujours pas! « Et quand vous êtes tout fini prêt pour le voyage, vous nous le donnez tout de suite à savoir; alors nous allons tout de suite sur la gare, et nous disons tout de suite adieu avec vous... Parce que, qui est-ce qui sait seulement quand on se verra de nouveau ?... »
Tillem, psaumes.
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Voilà comme il finit, et, aussi, avec un grand bâäillement, il dit à ma Beilkè : « Dulcinée, reste ici un peu avec le père, veux-tu ? Moi, je vais, et je dors un moment. »
« C’est la première chose bien que tu fais, aussi vrai que Tèvié est un Yid! — que je me pense. Maintenant, au moins, je peux lâcher mon cœur!» Et je veux commencer avec ma Beilkè, et lui raconter tout qu'est-ce qui s’est rassemblé dans moi depuis ce matin. Mais voilà qu’elle me tombe autour du cou, et qu’elle pleure, elle pleure !.…
.Mes filles, ne me parlez pas d’elles, Reb Scholem
. Aleïhem! Toutes sont comme ça : d’abord primo, elles font les hommes ; et puis, quand ça vient à quelque chose de sérieux, elles pleurent comme
des peupliers !... Excepté pourtant ma Hodel! Ma
Hodel, ça n’est pas la même chose : quand elle a
dû partir là-bas, avec son Pfefferl, organiser un
golouss, un exil d’Isroël, dans les froides contrées,
est-ce qu’elle a fait des histoires à la dernière
minute ?... Seulement ma Hodel, c’est ma Hodel!
Ma Beilké est juste bonne pour lui allumer le four !
Je veux vous dire la vérité, Reb Scholem Aleihem : vous connaissez déjà, n’est-ce pas, que je ne suis pas un homme de larmes. Une fois seulement, j'ai bien pleuré : quand ma Goldè (paix sur elle) a été couchée sur le plancher... Et peut-être une fois encore, quand ma Hodel est partie chez son Pfef-
226 L'HISTOIRE DE TÈVIÉ Ë
ferl, et que je suis resté sur la gare, comme un grand schlemyhl, seul avec mon petit cheval... Et une paire de fois encore, peut-être, je m'ai apitoyé un peu, comme vous dites. Mais, aussi loin comme je me rappelle, je n'ai, sûr, pas une nature à pleurer. Seulement, ce jour-là, ma Beilkè, avec ses larmes, | s’est tellement accrochée dans mon âme, que jen’ai plus pu lui dire le plus petit reproche! On n'a « pas besoin de parler beaucoup avec moi, vous savez : je m'appelle Tèvié. Tout de suite, j'ai compris que ces larmes, ça n’était pas seulement des larmes à cause du chagrin, c'était aussi des larmes à cause du remords, oui, comme dans le Alheit; « Pardonne-moi, mon Dieu, le péché que j'ai péché devant toi, quand je n’ai pas écouté sur mon papal... » Et, en place de la gronder, comme elle mérite, et de verser ma colère sur son Pedoht-. sour, j'essaie de lui tout raconter qu'est-ce que j'ai sur mon cœur, mais avec des histoires et des comparaisons, juste comme Tèvié sait faire.
Beilkè écoute, et elle dit : « Non, papa, non, je n’ai rien contre lui, et contre personne. Pour une“ chose seulement je pleure, et ça me brûle « adà nofesch » jusque dans l’âme : parce que tu pars à cause de moi, et que je ne peux pas empêcher!» “3
Schlemyhl, sot. 11 Alheit, « sur le péché, » premiers mots d’une prière célèbre | qui se récite au jour du Grand Pardon. à
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« Tu parles comme une enfant, que je réponds. Est-ce que tu as oublié que nous avons un grand Dieu, et que ton papa a encore toute sa connaissance ? Je peux encore, ma foi, aller en Érets Isroël et retour, comme dans le possugq : « Vayissou vaya- “hnou...» Ainsi je faisais parler mon cœur, mais en dedans de moi je me.disais : « Tu mens, Tèvié, si tu pars en Érets Isroël, alors : « Oloy hascholom », la paix sur toi! plus de Tèviél »… Et, exact comme si elle aurait deviné mes pensées, elle répond : « Non, papa, non; on console comme ça une enfant; on lui donne une poupée, et on lui raconte l’histoire de la petite chèvre... Mais moi, c’est une autre histoire que je dois raconter ! »
Et alors, Tèvié entend une vraie histoire de Mille et une Nuits : comment le Pedohtsour, de tout petit, est tout grand devenu, comment, par son sé’hel, par son intelligence, il est, de tout en bas, tout en haut monté, sur la plus haute sphère ; et qu'il veut maintenant monter sur une chose - encore plus haute : que Brodsky vienne chez lui, dans sa maison! Et elle dit aussi qu’il donne et
qu’il donne, et qu’il jette des mille et des mille. F
« Maïs l'argent, ça n’est pas assez sur le monde, qu'il dit; il faut aussi la naissance, la noblesse ! » Et Pedohtsour veut montrer qu’il n’est pasun n’importe-qui, et il vante qu’il est sorti des grands
Pedohtsour, et que son arrière-grand-papa, aussi,