‹ L'histoire de TèviéChapitre 4 sur 15 · Chapitre Premier · texte numérisé non relu

Chapitre Premier

devez attraper le gros lot, le gros lot vous attrape. C'est comme on dit : « Quand ça va, ça court »; pas besoin de sé’hel, de malice, pour ça. Maïs: si, ‘helilè Dieu garde, vous n’avez pas la chance, alors vous pouvez causer et causer, ça vous sert autant comme la neige de l’hiver dernier. C’est comme on dit : « Contre un mauvais cheval, il n’y a pas de bonne raison. »

Mais, à rebours, tu trimes, tu t’échines, tu te

Nu Reb Scholem Aleïhem, si vous

couches pour mourir (à tous les ennemis d’/sroèl

je le souhaite !); et puis, tout d’un coup, tu ne sais pas pourquoi ni comment, voilà de tous les côtés

que ça vient, ça trotte, ça galope, comme on lit chez

nous dans la Thorè : « Reva’h vahatsoloh yamod layoudim. » Pas besoin de vous traduire, n’est-ce

. pas? Mais le sens, le voilà : c’est qu’aussi long-

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temps que j'ai une âme dans mon corps et un sang

Reb, Monsieur.

Isroël, Israël, . Thoré, la Loi de Moïse.

dans mes veines, un YŸid ne doit pas perdre la confiance. +

Je lai bien vu moi-même, dans mon métier, comme Dieu s’est conduit avec moi... Je vous demande un peu, comment est-ce que moi, Tèvie, je viens à vendre du fromage et du beurre, quand ma grand'mère, et la mère de ma grand’mère, n’a jamais vendu seulement une goutte de lait? C’est, ma foi, la peine que vous écoutiez toute l’histoire, depuis le commencement jusqu’à la fin. Tenez, Reb Scholem Aleïhem, je vais m’asseoir un temps, là, sur l'herbe à côté de vous. Et mon petit cheval doit brouter un peu. Comme nous disons, dans la prière du matin : « Nischmass kol ’haï... », l'âme de tout vivant glorifie le Seigneur... Et mon petit cheval aussi est une créature du Seigneur.

Bref, pour vous raccourcir, c'était autour de Schvuess, — de Pentecôte, comme ils disent, — ou plutôt, Dieu garde ’helilè ! que je mente! c'était une ou deux semaines avant Schvuess, ou peut-être - bien une ou deux semaines après Schvuess, il y a, ma foi, plus d'un an et d’un samedi de ça, c’est à dire qu’il y a, exact, neuf ou dix ans, .… ou davantage. J'étais, à l'époque, comme vous me voyez là; et, en même temps, je n’étais pas comme vous me voyez là; c’est à dire que j'étais le même Tevié, et

Yid, Juif.

Tévié, Tobie.

que je n'étais pas le même Tèvié; c'est à dire que j'étais un pauvre pauvre, tandis que maintenant. Je ne suis pas encore un prince, c’est vrai : ce qui me manque pour faire un Brodsky je me souhaite, et je vous souhaite, de le gagner d'ici jusque Stkess!.. Mais, quand même, contre ce que j'étais à l’époque, je suis, sans me vanter, ournbeschrtè, aujourd'hui, un Ÿid qui a un petit cheval, et qui a une petite charrette, et qui a une petite fortune avec : oui, ma foi, deux vaches qui se laissent traire, et encore une vache qui va avoir un jeune, oumbeschriè sans me vanter, et du fromage, oumbeschriè, et du beurre, et de la fraîche crème tous les jours... Et pourquoi tout ça? Parce que nous travaillons tous, autant comme nous sommes; ma femme (longtemps qu’elle vive!) ma femme trait les vaches; et mes filles portent les seilles, et elles: battent le beurre; et moi, comme vous me voyez là, tous les tôt-matins, je pars dans ma petite voiture, et je vais sur le marché et je vais à travers toutes les belles maisons de campagne, les villas qu’ils appellent, de Boïberik... Et quand on cause à celuici, et quand on cause à celui-là, quand on cause à

Brodsky, nom d'un millionnaire célèbre en Russie.

Sikess, fête des Tabernacles, .

Oumbeschriè : chaque fois qu’on se vante d’une joie, on ajoute ce mot, comme pour écarter le mauvais sort,

Yid, Juif.

tous les plus beaux meussieurs de Yéhoupetz, on sent qu’on est aussi quelqu'un sur le monde... Sans compter le samedi! Parce que, le samedi, le schabess, qu'est-ce que je suis? Le schabess, je suis un roi : je lis la Parschè, et je lis Targoum, et je lis T'llem, et je lis ci, et je lis ça. Hein? vous me regardez, Reb Scholem Aleï’hem, vous me regardez, et, pour sûr, vous vous pensez : « Ce Tèvié, c’est quand même un Tèvié qui est un Yid, qui n’est pas comme tous les Yids!... » ‘x Bref, pour vous raccourcir, qu'est-ce que je vous racontais ? Oui, qu’à l’époque, j'étais, avec l’aide de Dieu, un armer Yid, un pauvre Yid : et avec ma femme, et avec mes filles, je mourais de faim trois fois par jour, sans compter le souper (à aucun Yid je ne le souhaite!). Et, comme un âne, je travaillais ; je traînais des arbres, depuis la forêt jusqu’à la gare, des charrettes pleines. Et pour ça, je recevais, quoi? Je recevais, sans vous offenser, deux guilden par jour! et encore pas tous les jours! Et avec ça, Tèvié, va! nourris ta maison! nourris. toutes tes bouches, toutes tes bouches qui veulent manger! et nourris aussi ton cheval ({ehavdil, ne

Yéhoupetz, surnom comique de la-ville de Kiev.

Parschè, section du Livre de la Loi.

Targoum, traduction araméenne du Pentateuque,

Tillem, les Psaumes.

Lehavdil, pour séparer (le saint du profane), formule que le conteur emploie comiquement à chaque distinction qu'il. veut faire.

N SAT y

pas confondre !) ton cheval qui fait le gendre chez toi, et qui n’écoute pas d'explications, et qui se moque pas mal ce que Raschi pense!

Maïs Dieu? oui, Dieu, qu’est-ce qu’il fait alors, Dieu? Dieu, comme on dit, Dieu soigne pour tout, avec sé’hel, avec intelligence. Et, quand il voit que Tèvié s’échine pour une miette de pain, qu'est-ce qu'il lui dit, Dieu, à Tèvié? 11 lui dit : « Alors, comme ça, Tèvié, tu crois que c’est la fin du monde ? Tu crois que le ciel va tomber sur ta tête ? Sais-tu qu'est-ce que tu es, Tèvié? Tu es foumeschugguë ! Et moi, je vaiste montrer que, si Dieu

. veut, en une minute Dieu fait le masel sur toi, oui, le masel, l'étoile, l’étoile qui éclaire ta vie dans tous les coins. » Comme nous disons, pour le Nouvel

An, à Roscheschônè : « Au ciel, il décide celui qui sera élevé et celui qui sera abaissé, celui quiira en voiture et celui qui ira à pied. » C’est pourquoi, le principal de tout, c'est l'espérance : un Yid doit espérer, et encore espérer, et toujours espérer. — Oui, mais s’il ne peut plus souffler? — S'il ne peut plus souffler ? Eh bien, est-ce que. c’est pour rien qu'il est un Yid? et que« Dieu nous a choisis entre tous les peuples », et que tous les peuples envient le Yid?... Mais pourquoi déjà est-ce que je vous dis

Raschi, célèbre commentateur.

= Roscheschône, pour Rosch Haschana, fête du Nouvel An.

Yid, Juif.

tout ça? Je vous dis tout ça, pour vous raconter comment Dieu s’est conduit avec moi, et quels miracles il a faits exprès pour moi, exprès pour Tèvié... Et ce que Tèvié raconte, Reb Scholem Aleï’hem peut, ma foi, l'écouter.

« Vayehi hayiom », et il arriva un jour... qu’un soir... C’était l’été; j’étais assis sur ma charrette, et ma charrette était vide, et je roulais dans la forêt, et je retournais à la maison; et je penchais la tête, et j'avais de la tristesse et de la nuit, plus gros que moi, sur le cœur. Et mon pauvre petit cheval, nèbisch, j'avais beau taper et taper dessus, avec ses pieds tout de travers, il n’avançait seulement pas. «Nèbisch! quejeluidis,tire-moi, et tire-toi avec moi dans la tombe !... » Tout autour, pas un bruit; quand le fouet claque, au bout de la forêt un autre fouet claque; le soleil se couche pour mourir; les arbres font des ombres longues, longues comme le golouss, comme l'exil d’Isroèl!.. Et des pensées me grimpent dans la tête. Et je me pense qu'à la maison il fait noir, et que les enfants (Dieu leur donne la santé!), que les enfants sont nus et pieds-nus, et qu'ils attendent sur leur père, le schlemmasel, le malchançard, si peut-être il leur apporte un pain à la maison... Et ma vieille, naturellement, elle bou-

Nébisch, interjection employée constamment pour exprimer la pitié.

gonne, comme une vraie Ÿidenè bougonne : « Des enfants, J'ai dû lui faire! et sept, que j'ai dû lui faire! Prends-les, tes enfants (que Dieu lui pardonne!) prends-les, tes enfants, et va les’ jeter à l’eau !.….. »

Qu'est-ce que vous en dites, Reb Scholem Aleï’hem ? C'est agréable, n’est-ce pas, des paroles qui bougonnent comme ça! On n’est pourtant qu’un homme, comme c’est écrit, un homme de chair et de sang! L’estomac, ça n’est pas avec des paroles qu'il se laisse boucher! J'avale un bout de hareng, il lui faut bien du thé, pour descendre! Et le thé, il lui faut du sucre! Et le sucre, il n’est pas chez moi : il est chez Brodsky! :

Et pourtant, on est quand même un Yid sur le monde ! Le soir, on veut avoir le temps de dire Min'hè !.. C’est vrai que la prière n’est pas une chèvre, comme on dit : pas besoin de l’attacher, elle ne s’en va pas toute seule! Maïs, quand même, un Yidestun Yid,etun Yiddoitprier!... Voyez un peu la belle prière que c’est, Reb Scholem Aleïhem : je me mets debout, pour dire mon Schmoné-Esré, et voilà que mon cheval, le diable le fouette, et il s’en sauve au grand galop! Et il faut que je coure après

Yidené, femme juive.

. Fid. juif.

- Min'hè, prière de l'après-midi.

Schmoné-Esré, prière des dix-huit bénédictions.

SON Ts 20

ma charrette, et que je tire les guides avec toutes mes forces, et que je chante en même temps :

« Éloheinou vélohei avosseinou… Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac et Dieu de Jacob!... » Vraiment,

Reb Scholem Alei’hem, est-ce que c’est un Schmoné-

Esré ?.. Et juste, exprès, un soir que je sentais l'appétit de prier, pour soutenir mon cœur!

Bref, pour vous raccourcir, je cours après ma charrette, et je chante dans la forêt, comme on chante à la schoul : « Me’halkel ’haïm be’héssed.… »

il soigne avec bonté pour tous les vivants, et sa

fidélité il garde à ceux qui dorment dans la poussière.. Et je me pense : « Et moi, est-ce que je ne dors pas dans la poussière? pendant que les autres, les riches de Yéhoupetz, par exemple, sont assis tout l’été devant leurs villas, et mangent et boivent et baignent dans tout ce qui est le meilleur! Ach! Gott im Himmel, Dieu du ciel! qu'est-ce que j'ai seulement fait, pour qu’il me vienne des choses pareilles ? Je suis pourtant un Yid comme tous les Yids!» Et je cours toujours après ma charrette, et je continue de chanter : « Reeino veonyeinou.…. », regarde un peu sur nos misères!... Et je me pense: « Tu vois pourtant comme nous trimons, nous, pauvres nèbisch,; que nous sommes; et si, toi, tu ne regardes pas sur nous, qui est-ce qui veut regar-

Schoul, synagogue, Nébsich, hélas!

1e ons Pa. » Et dE chante : « Refoeinou MT

« Envie toujours le de la maladie >ndra bien toute seule! »... Et je chante: « Borè'h

utes les bonnes récoltes de toutes les sortes, avec le seigle, avec le blé, avec l'orge. Et je me pense : la récolte est bonne, qu'est-ce que ça te rapte, à toi, Tèvié? Et à ton cheval (lehavdil, ne s confondrel}, à ton cheval, qu'est-ce que ça lui Des DepIscRe si l’avoine est chère. ou si l’avoine 308

it tout accepter pour bien, et totoûrs dires. Gam- zou letovo », ça aussi est pour mon bien, et st Dieu qui le commande! Et je cours toujours ès ma charrette, et je chante, et je me pense :

ue | Pitié ou ma femme, pitié pour mes enfants! Re Tu dois recevoir ton cher peuple, Isroël, comme | que, dans la Maison de ta sainteté, au temps s no 77 et des Lépiim, des Cohn et des

t tout d’un coup, halte! voilà que le cheval s’are. Juste, je finis mon Schmoné-Esré; je lève mes -

. yeux et je regarde. Et voilà deux formes qui sortent de la forêt, deux drôles de formes qui viennent vers moi, habillées pas comme tout le monde. «Bon! des brigands, des gazlonem », que je me pense. Mais, tout de suite, je me pense : « Qu’est-ce que tu te penses, Tèvié ? Comment, tu n'as pas honte? Déjà tant et tant d’années tu roules dans la forêt, le jour et la nuit, et jamais tu n’as seulement rencontré un brigand. Et aujourd’hui, voila ces idées de gazlonem qui te tombent dans la tête? Veux-tu que je te dise, Tèvié? Honte, que tu devrais avoir! honte! » Et je flanque à mon cheval le fouet sur le derrière. À

« Reb Yid ! Reb Yid! que me crie une des deux qui avançaient ; écoutez seulement, Reb Yid! Arrétez une fois, arrêtez ! » Et, avec son fichu, elle me donne des signes. J’arrête le cheval, et je commence de bien regarder : deux femmes, une plus vieille, avec un châle en soie sur la tête, et une plus jeune, avec le tour ; les deux en nage et, rouges comme le feu.

« Bien le bonsoir, que je leur dis. De quoi est-ce que vous avez peur? (et je tremblais encore). Si vous voulez acheter quelque chose,-chez moi vous ne trouvez, ma foi, rien, — à part le rhume, la

Reb Yid, Monsieur le Juif.

Tour, perruque, que toute femme doit porter dès son mariage. En nage, en transpiration,

crampe et le mal au ventre (à la tête de mes ennemis je le souhaite!) » — « Écoute un peu, que la plus vieille fait à l’autre; voilà qu'il commence déjà ! Quand on dit seulement un mot à un Yid comme ça, on ne sait plus s’il ne causera pas jusqu’à la fin du monde ! » Et, à moi, elle dit : « Acheter? Non, nous ne voulons rien. Nous voulons seulement demander si vous savez où c’est, par là quelque part, le chemin qui va à Boïberik. » — « À Boïberik? » Et je commence de rire « C’est juste la même chose comme si vous me demanderiez si je sais qu’on m'appelle Tèvié. » — « Ah! on vous appelle Tèvié? Eh! bien, bonsoir Reb Tèvié. Je ne sais, ma foi, pas pourquoi vous riez comme ça. Nous sommes /remd ici: de Yéhoupetz nous sommes ; nous restons, pour l'été, dans une villa, à Boïberik. Ce matin, nous allions promener, pour une minute, dans la forêt, — et voilà que nous tournons et que nous tournons, toute la journée ;. et nous sommes perdues; et nous n’arrivons plus sur le droit chemin. Dites-nous par où est-ce que c’est, à Boïberik ? » — « A Boïberik? je dis. Tenez, voilà le droit chemin à Boïberik; et, quand même vous ne voulez pas aller à Boïberik, sur ce chemin vous allez à Boïberik. » — « Alors, peut-être, vous savez si c’est encore longtemps jusque Boïberik? »

Fremd, étrangères.

— « Jusque Boïberik, ça n’est ma foi pas longtemps : une paire de verstes,.… c’est à dire cinq ou six verstes, ou sept verstes,.… ou peut-être bien huit verstes: » — « Huit verstes ! » qu’elles crientles deux ensemble. Et elles tordent leurs mains, et presque elles pleurent. « Quoi? qu'est-ce que vous dites ? Ça n’est pas long huit verstes ? » — « Je peux, ma foi, pas faire que c’est plus court » — « Nous n’avons déjà plus la force d’aller avec nos pieds, qu'elles répondent; toute la journée, nous n'avons rien eu dans la bouche qu’un verre de café avec du lait et du butterkuch. Et mainteuant, vous venez nous raconter, avec vos huit verstes ! » — « Si c’est comme ça, je dis, c’est autre chose. Le goût de la faim, je le connais. Du butterkuch, et du café avec du lait, voilà plus qu’un an que je n’en ai seulement pas vu! » |

Et, juste comme je parle, voilà le Yeitser-Horé,

le Penchant Mauvais, qui me montre devant les

yeux un butterkuch et un verre de café bon chaud,

avec du lait! Et je me pense : « Oui, toi, Tèvié, tu as juste été élevé comme ça, qu’il te faut du café et du butterkuch ! Avec du hareng et du pain, est-ce que tu deviens malade ? » Et lui, le Yeitser-Hore, exprès du butterkuch qu’il me montre, et un verre de café bon chaud avec du lait, qu’il me montre!

Butterkuch, gâteau au beurre.

d'a LE GROS LOT 23

Et je sens le goût du beurre du butterkuch, et j'entends l’odeur du café, qui fume avec le lait!

« Savez-vous quoi, Reb Tèvié? que les deux me disent ; ce serait peut-être une idée, si, nous deux, nous montons dans votre voilure, et que vous, avec votre permission, vous nous apportez à Boïberik. Qu'est-ce que vous dites de cette idée, Reb Tèvié? »— « Qu'est-ce que je dis de cette idée ? C’est juste comme si vous voudriez que le chat marche sur l’eau. Vous, vous allez à Boïberik; et moi, je viens de Boiïberik. Comment est-ce que je peux vous apporter à Boïberik? » — « Quand c’est comme ça, qu'elles répondent, savez-vous qu'est-ce que fait un vrai Yid; un Yid qui. a de l'instruction, un lamden ? Un lamden tourne sa voiture, etil retourne à Boïberik.. N'ayez seulement pas peur, Reb Teivié! Vous pouvez être tranquille : si, avec l’aide de Dieu, vous nous apportez, bescholem en paix, à Boïberik, je veux tout de suite dépenser pour le médecin autant comme vous y perdrez! » — « Animal, beheimè! que je me pense; regrimpe sur ton siège, et sauve-toi! » Et, dans le même temps, des paroles sortent de ma bouche, des paroles ! c’est le diable qui les dit : « Allons, dépêchez-vous ! montez vite ! »

Elles ne se laissent, ma foi, pas prier. Elles grimpent dedans, et, moi, sur le siège ; et je tourne la charrette ; et, une, deux, trois ! sur le derrière du cheval! Mais lui, il m'écoute juste comme si ce

serait hier ! Je peux fouetter, et fouetter, et fouetter : il ne bouge pas un pas de la place!

«Eh! bien, pourquoi est-ce que vous né partez pas ? » que les femmes mc disent. « Pourquoi estce que je ne pars pas ? Vous voyez déjà pourquoi : le cheval ne veut pas faire sa prière, il n'est pas disposé. » — « Eh ! bien, vous avez un fouet : donnez-lui du fouet! » — « Merci pour le conseil, que je réponds. Malheureusement, mon cheval y a déjà pensé : il est aussi habitué au fouet comme moi à la pauvreté! »

Bref, qu’est-ce que je dois longtemps vous prolonger ? Toute ma pauvreté. je l’ai fouettée sur mon pauvre cheval, nèbisch, et tant et tant, qu’à la fin, avec l’aide de Dieu, de la place il a bougé... Et nous roulions dans la forêt, sur le chemin vers Boïberik.

Et, en roulant comme ça, voilà qu’une tout à fait neuve idée me vole à travers la tête : « Animal que tu es. Tèvié! que je me pense. Toute ta longue vie, tu as été un miséreux, un kabtsen, et un kabtsen tu resteras jusqu'à ta mort ! Comment, Dieu t'envoie une réncentre comme on en rencontre une fois dans cent ans! Et toi, tu ne réfléchis seulement pas combien tu dois te faire payer ça ! Tu peux discuter la chose comme tu veux : suivant la Mischnè, si tu veux, et suivant la Guemorè, si tu veux, et suivant

Mischnè, Mischne. Guemorè, Guemera. — Elles fu pare toutes deux de la tradition orale (Talmud).

le bon droit, si tu veux, et suivant le bon cœur, situ

veux : tu ne trouveras pas un mot qui défende que tu profites là-dessus ! Quand on trouve un os, on ose pourtant le ronger! Arrête ta bête, grosse bête ; et dis à ces deux : — Si vous avez à me donner tantet tant, alors ça va ; mais si vous n’avez pas à me donner tant et tant, alors vous pouvez descendre, et vous pouvez avec vos pieds aller à Boïberik !... » Mais tout de suite je me pense : « Ours que tu es! Estce qu'on vend la peau de l’ours, quand il court encore dans la forêt ? »

Et je regarde de travers mes deux beautés : la plus vieille, avec son châle en soie, et la plus jeune, avec son tour; elles sont assises, et l’une regarde sur l’autre, et elles causent bas. « C’est encore loin ? » qu’elles demandent. « C’est juste loin comme d'ici à là-bas, que je réponds. Bientôt nous avons une montagne qui descend, et puis ensuite une montagne qui monte, et après de nouveau une montagne qui descend, et puis de nouveau une montagne. qui monte ; et puis après seulement c'est la vraie montagne, qui monte et qui descend; et depuis là, le chemin va tout plat jusque Boïberik. »

Une dit à l’autre : « C’est un pauvre homme, un schlemmasel. » Et l’autre dit à l’une : « Oui, un peu fou-meschugguè! » Et moi, je me pense : « Pour sûr, que je suis fou-meschugguè, de me laisser rouler maintenant jusque Boïberik ! »

Et je leur dis : « Où est-ce que voulez-vous que - je vous verse ? » Elles répondent : « Que vous nous versez ? Qu'est-ce que voulez-vous dire ? » Et moi, je leur explique : « C’est une manière de parler de nous autres, qui ont des voitures. En langue de ceux qui n’ont pas des voitures, ça peut setraduire: « Où est-ce que voulez-vous que je vous arrête, si, avec l’aide de Dieu, nous arrivons vivants à Boïberik ? — Comme on dit : Mieux vaut demander deux fois que se tromper une. » — « Eh! bien alors, qu'elles répondent, versez-nous, avec votre permission, devant la villa verte, près de la rivière, de l'autre côté de la forêt. Vous savez où est-ce que c'est? » — « Si je sais où est-ce que c’est ? À Boiberik, je suis chez moi. Je voudrais seulement avoir autant de billets de mille que j'y ai traîné des troncs d'arbres, à Boïberik. À la villa verte, l'été dernier, deux stères de bois en une fois, que j'y ai porté! [l y avait un riche, qui restait là, oui, un guevir, un puissant de Yéhoupetz ! un millionnaire, qui a bien deux cent mille roubles! » — «11 y reste encore », que les deux femmes répondent; et l’une regarde sur l’autre, et elles causent bas ensemble, et elles rient ensemble.

« Alors, que je dis, s’il y a une supposition qu'il y a un rapport entre lui et vous, il y a peut-être aussi une supposition que vous le demanderiez pour qu’il me donne une position ?... Je connais un gar-

çon, un appelé Isroël, qui ne restait pas loin de . notre village, un qui n’avait rien, et qui ne valait rien. Et maintenant, voilà qu’il a fait son chemin, je ne sais pas d'où ni comment; mais bref, pour vous raccourcir, il gagne peut-être vingt roubles par semaine, peut-être quarante, qu'est-ce que je sais ? Il y a des gens qui ont, ma foi, de la chance. Et le gendre à notre scho'het ! Je vous demande un peu qu'est-ce qu’il serait devenu, s’il ne serait pas parti à Yéhoupetz! Dans les premiers temps, c’est vrai, il n’est tout juste pas mort de faim; mais

au jour d’aujourd” hui, savez-vous qu’il envoie de

l'argent à la maison, oui? (sans rien lui prendre, je voudrais seulement que Dieu m’en donne autant !}, — et même, il pense de laisser venir sa femme et ses enfants à Yéhoupetz, pour rester avec lui! Mais tenez, voilà la rivière, et voilà la villa !»

Et je dis, et je roule, comme le tonnerre, direct sur la villa, et, avec mon cheval nèbisch, je rentre presque dedans ! Quand on nous a seulement eu aperçus, c’est tout de suite un cri, une joie, un tintamarre : « Oh! la tante! Oh!la maman! Oh!

la grand’maman ! Maseltof ! Maseltof !..… Elles sont retrouvées !.… Où est-ce que vous avez été tout ce temps? Nous avions, ma foi, la tête perdue l.….

Scho’het, sacrificateur.

Maseltof, littéralement : bonne étoile, formule employée pour les félicitations.

Sur toutes les routes, on a envoyé après vous! Qu'est-ce qui vous est arrivé pour une histoire P » — «Qu'est-ce qui nous est arrivé pour une histoire ? Une ma foi belle histoire ! qu’elles répondent. Dans la forêt nous avons tourné, loin, loin... dix verstes loin d'ici peut-être... Et tout à coup, un Yéd, avec un cheval et une charrette... » — « Un Yid? Quel Yid? » — « Quel Yid ? Un Yid, ma foi... » Bref, pour vous raccourcir, on met la table sur la vérandah, qu’ils appellent ; on apporte des lampes, et on apporte des samovars chauds, avec du thé bouillant, et du sucre, et des confitures et du butterkuch qui sent bon, et des choses à manger, toutes sortes, ce qu’il y a de plus cher : des soupes au gras, et des rôtis, et des geschtopfti gaens, et des vins et des vins, et des liqueurs et des liqueurs !.. Et moi, je suis la et je regarde de loin comme on mange et comme on boit, oumbeschriè, chez les riches de Yéhoupetz! Et je me pense: « On devrait, ma foi, mettre au clou tout ce qu’on a, et se faire millionnaire ! Avec ce qui tombe ici ‘sous la table, mes enfants mangeraïent toute la semaine jusque schabess. Mon Dieu, mon Dieu!

tu es pourtant un Dieu qui a de la bonté et de la

Fid, juif.

Butterkuch, gateau au beurre.

Geschtopfti gaens, oies gavées.

Schabess, sabbat.

justice! Alors comment est-ce que ça vient que tu donnes tout à celui-ci, et à celui-là rien ? A celui-ci du gâteau au beurre, du butterkuch, et à celui-là makess be’horess, la misère des misères ?... » Mais, de l’autre côté, je me pense : « Est-ce que tu crois qu’il a besoin de toi pour lui apprendre à conduire

le monde ? S'il veut que c’est comme ça, c’est que c'est obligé que c’est comme ça; et si ça ne serait pas obligé que c'est comme çà, ça ne serait pas comme ça. Et pourquoi est-ce que c’est comme ça, etjuste pas autrement ? Parce que : Avodim hoïnou, nous avons été esclaves chez Pharaon en Égypte; et c’est pour ça que nous sommes des Yids sur la

terre, parce que le Yid doit vivre avec la croyance et avec la confiance : d’abord primo, avec la croyance qu'il y a un Dieu; et ensuite secundo, la confiance que, quand ça va mal, s’il plaît à Dieu, ça ira bien. |

« Chut, — j'entends quelqu'un qui dit — le Yid, où est-ce qu’il est P... Déjà parti, le sch/emmasel ? » — « Dieu garde! que je réponds de loin. Est-ce que vous vous pensez que je vais m’en aller comme ça sans rien dire? Salut, bonsoir, que je vous dis ; mangez en bonne santé, tous ici, autant comme vous êtes, et qu'en bonne santé le manger vous tienne. » — « Approchez donc, qu'ils me

Schlemmasel, malchanceux.

répondent. Pourquoi est-ce que vous restez là-bas

dans le sombre ? Avancez un peu, qu’on voie votre. ponem ; ou si, peut-être, vous prendriez une

goutte de schnaps? » — « Une goutte de schnaps

ne se laisse pas refuser. Comme Raschi dit :

Dieu est Dieu, et une goutte de schnaps est une

goutte de schnaps. Le’haïm, à la vôtre! Que Dieu

vous le rende ; et que vous restiez riches et contents,

aussi longtemps que le Yid reste le Yid, et que

Dieu l’aide dans sa misère!» -

« Ma schemeï’hem ? d’où est-ce que vous êtes ? » me dit le millionnaire, — un beau Yid, ma foi, avec une calotte sur la tête... « D'où je suis ? D'où est-ce qu'un Yid peut être ? » — « Où est-ce que vous restez ? Qu'est-ce que vous avez pour un commerce ? Est-ce que vous êtes marié? Des enfants? Combien ? » — « Des enfants ? Si chacun de mes enfants - vaut un million, comme ma Goldè veut me le porschmussè, alors, je vous garantis, je suis plus riche que le plus riche de Yéhoupetz ! Seulement, /ehavdil, ne pas confondre : c’est Brodsky qui a l’argent, et moi, j'ai les filles. Mais comme que comme, Dieu est quand même le Père, le Père qui nous gouverne : c’est-à-dire qu'il est assis en haut, pen-

Ponem, figure.

Raschi, célèbre exégète,

Vorschmussè, persuader.

Lehavdil, pour séparer (sous- -entendu : le sacré du profané).

dant que nous trottons en bas, et que nous tirons des troncs d'arbres jusqu’à la gare. Qu'est-ce que voulez-vous ? Nous ne pouvons pas choisir. Tout le malheur est dans le manger, comme disait ma grand’mère sélig (la paix sur elle!); surtout si on a bu une goutte de schnaps quand on n’a rien dans l'estomac. » |

« Donnez-lui donc quelque chose à manger, à ce Yid », dit le millionnaire. Et tout à coup, voilà sur la table, comme au commencement du monde, kol haminim, chaque chose créée selon son espèce : du poisson selon son espèce, et de la viande selon son espèce ; et du rôti selon son espèce, et de la volaille selon son espèce. « Vous ne mangez pas un petit quelque chose? qu'on me dit. Allons,

voyons, lavez vos mains.» — « À un malade, on

demande ; à un bien portant, on donne, que je

réponds. Mais bien le merei à toute la compagnie.

Pour une goutte de schnaps, ça va encore; mais

m'asseoir ici et faire un festin, une sûdè, à cette heure, quand ma femme et mes enfunts fascht à la maison ! ça je ne peux vraiment pas... Seulement, si vous auriez la bonté... »

Bref, pour vous raccourcir, voilà qu’un bouscule

Sélig, bienheureuse.

Lavez vos mains, il s’agit ici d’un usage rituel, le lavage

des mains avant le repas.

Fascht, jeûnent.

32 L'MISTOIRE DE TÈVIÉ

l’autre, et qu'ils apportent, dans ma voiture, des paquets et des paquets : celui-ci du pain, et celuilà du poisson, et celui-ci du rôti, et celui-là de la volaille, et celui-ci de la graisse, et celui-là des confitures. « Voilà pour votre femme à la maison, et pour vos enfants. Et maintenant, dites une fois qu'est-ce qu'on vous doit, à vous, pour votre peine que vous vous êtes donnée. » — « Qu'est-ce qu'on me doit? Est-ce que je sais, moi? On s’entendra bien déjà : autant comme vous donnez, juste autant je prends.» — «Non, non, qu'ils répondent. De vous seul, Reb Tèvié, nous voulons savoir... Allons, dites... N'ayez pas peur : on ne veut pas vous couper la tête! »

Et moi, je me pense : « Qu'est-ce que je vais commencer, maintenant ? Si je dis : une rouble, et que je peux avoir deux roubles, je fais un péché, une nefèrè ; et, à rebours, si je dis : deux roubles, et que je peux avoir seulement une, alors ils croient que je suis fou-meschugguè !»... Et voilà tout d’un coup qu’un cri sort de ma bouche : « Trois roubles!» Et tous commencent de rire, de rire si fort, que moi je voudrais tout de suite dans la terre m’enterrer! — « Ne me le prenez pas en mal, que je dis, si une

telle parole est sortie de ma bouche ! Avec quatre pieds, un cheval trébuche : plus encore un homme, qui n’a qu’une langue! » Alors tous rient encore plus fort et plus fort; mais le millionnaire crie :

« Assez ri, maintenant! » Et, de la poche de sa poitrine, il sort un grand porte-monnaie ; et, de son grand porte-monnaie, il sort... Combien est-ce que vous pensez ? Dites seulement .. Allons, voyons,

Reb Scholem Aleïhem, devinez une fois! Un

billet de dix roubles, qu’il sort de son porte-monnaie, aussi vrai que je me souhaite la santé, et à vous aussi! Un billet de dix roubles, rouge comme le feu ; et il dit : « Voilà ce que vous recevez de moi, Reb Tèvié... Et maintenant, vous autres, les enfants, vous pouvez lui donner, chacun de sa poche, tout ce que vous voulez. »

Bref, qu'est-ce que je dois vous prolonger ? De tous les côtés, ça commence à voler sur la table : des billets d’une rouble et des billets de trois, et des billets de cinq... Moi, mes mains tremblent, et mes pieds tremblent, et je pense tomber en

. évanouissement.

« Eh bien, qu'est-ce que vous restez là ? que le millionnaire me dit. Prenez seulement vos quelques roubles, et roulez à la maison, chez votre femme et vos enfants. » — « Kéfel kiflaim, le double du double! que Dieu doit vous donner, » — que je réponds. Et avec les deux mains, sans compter, (est-ce que je peux compter ?P), je mets ensemble toute l’argent dans mes poches. « Bien le bonsoir, que je dis ; et que vous ayez la bonne santé

et la satisfaction, vous, et vos enfants, et les en-

fants de vos enfants. et toute votre mischpo”hè ! »

Mais, comme déjà je voulais aller vers ma charrette, voilà que la millionnairesse m'appelle, c’està-dire la vieille avec le châle en soie sur la tête; et elle me dit : « Attendez seulement un moment, Reb Tèvié! De moi, vous recevez un cadeau extra; demain, s’il plaît à Dieu, je vous l'envoie. J'ai une vache, qui n’est, ma foi, pas une belle vache; mais autrefois, elle était, ma foi, une belle vache : vingt verres de lait, qu’elle donnait. Au jour d’aujourd’hui, pour sûr, le bon œil l’a touchée : elle ne se laisse plus traire... C'est-à-dire, traire, oui! elle se laisse toujours traire; mais, du lait, elle n’en donne plus une goutte. » — « Longtemps que vous viviez ! que je lui réponds; et vous ne devez ma foi, plus vous faire des dayiess pour votre vache : chez moi, elle se laissera traire, et elle se laissera aussi donner du lait, je vous garantis! Ma vieille est une vieille, — sans me vanter, oumbeschriè, — qui sait conduire une maison : avec rien, elle fait des roudeln, et, avec des noudeln, elle fait un miracle... Ne me le prenez pas du mauvais côté, si j'ai parlé de travers, et encore une fois, salut, bonsoir et bonne santé à toute la compagnie ! »

Mischpo'hè, famille.

Le bon œil, pour : le mauvais œil, euphémisme conforme à la ‘tradition juive.

Dayiess, soucis.

Noudeln, nouilles.

LE GROS LOT SL AS et D)

Je vais sur la cour, et je regarde après mon cheval... Ach! hélas! qu'est-ce qui m’arrive pour un malheur! Je suis comme Jacob, qui cherche . après Joseph, son enfant : « Vehayéled einénou », de cheval, il n’y en avait plus !.. « Eh ! bien, qu’on me dit, qu'est-ce que vous avez à marmonner comme ça? » — « Ce que j'ai à marmonner comme ça ?

Quand mon cheval...» — « Votre cheval, ilest dans

Pécurie. » Je rentre dans l’écurie, je regarde, et

qu'est-ce que je vois ? Aussi vrai comme je suis un Yid, mon cheval est là, enfoncé dans l’avoine, qui fait le millionnaire entre les chevaux du millionnaire ! Et il mâche, que je te mâche ! et jusque pardessus les oreilles il s’en fourre ! « Écoute seulement, ‘ho’hem, vieux sage, que je lui fais ; arrête-toi un peu ! Ce qui est trop est trop : laisse-s-en aussi pour l’autre fois ! C’est temps, maintenant, qu’on retourne à la maison. »

È Bref, pour vous raccourcir, je le supplie, avec votre permission, qu'il se laisse atteler à la voiture, et je me laisse rouler à la maison, vivant, joyeux et satisfait. Et, sur la route, je chantais Mèle'h Élyion, et mon cheval aussi chantait ! Il n’attendait plus le fouet, sur sa peau toute neuve ! Et il courait, il courait, comme la prière du matin!

J'arrive dans la nuit, tard, et je réveille ma

Mélè’h Élyion, Roi Très Haut, premiers mots d’une prière.

vieille : « Gut Yontef ! ma Goldè. Maseltof ! maseltof! » — « Un maseltof de malheur que je te souhaite! qu’elle me répond. Qu'est-ce que tu as aujourd’hui, que tu es si yonteftig ? D'où est-ce que tu viens? D’une noce, ou d’une bressmilé P » — « D'une noce et d’une bressmiîlè, que je réponds. Attends seulement jusqu’au bout! Tu vas voir un trésor, ma Goldè. Mais d’abord, réveille-moi les enfants. Eux aussi, ils doivent en avoir, des bonnes choses de Yéhoupetz. » — « Ou bien tu es idiot, ou bien tu es dérangé, ou bien tu as perdu l'esprit, ou bien tu es fou-meschuggué (à tous les ennemis d'Isroël je le souhaite !) », que répond ma vieille. Et elle jûre tout ce qu’une Yidenè peut jurer. « Une femme reste une femme! que je lui réponds. Ça n’est pas pour rien que Schlomè hamélè’h, le roi Salomon, disait : Entre mille femmes, je n’ai pas trouvé une femme! »

Et je sors sur la cour, et je vais à ma charrette, et je sors toutes les bonnes choses qui sont dans les paquets, et je mets tout sur la table. Et; quand ils ont vu le pain, et quand ils ont senti la volaille, comme des loups ils sont tombés dessus, rnèbisch ! Et leurs mains tremblaient, et leurs dents travail-

Gut Yontef, bonne fête |

Fonteftig, préparé pour une fête.

Bressmilè, circoncision.

Yidenè, femme juive.

Nébisch, les pauvres |

laient ! Et moi, des larmes venaient dans mes yeux. « Eh ! bien, fait ma femme, dis-moi maintenant une fois chez qui ily a eu une sédè, et pourquoi tu es si fier. » — « Patience, patience ! ma Goldè : tu vas tout savoir. Mais souffle d’abord pour allumer le samovar ; et ensuite, nous voulons tous nous asseoir tranquillement autour de la table, et boire un verre de thé, comme des gens qui savent vivre (l’homme, je dis, vit une fois, et pas deux) ; surtout maintenant que nous avons notre vache à nous, une vache qui donne, ma foi, vingt verres de lait par jour : s’il plaît à Dieu, demain je l’apporte ici. »

Et je sors de mes poches tous les paquets de billets, et je dis : « Eh ! bien, ma reine, montre un peu maintenant, si tu sais quelque chose ; devine une fois combien d'argent nous avons là | ».. Et je regarde sur elle. Pas un mot ! Elle ne peut plus dire aucune parole : comme le mur elle est morte |. « Dieu soit avec toi! ma Goldè, que je lui fais. Pourquoi est-ce que tu es si effrayée ? Tu as peur, n'est-ce pas, si j'ai peut-être chipé-geganft tout cet argent ? Pfoui! ma Goldè, pfoui!l Tu devrais avoir honte ! Déjà si longtemps, tu es la femme de Tèvié, et tu peux inventer des choses pareilles ? Sois tranquille, ma petite folle, c’est de l’argent propre,

Südé, festin.

koscherès gelt, de l'argent gagné avec mon intelligence, avec mon honnêteté, avec mon travail. D’un grand danger, Tèvié a sauvé deux âmes, nèbisch ! Sije ne serais pas arrivé là tout juste, Dieu sait qu'est-ce qui leur serait arrivé! »

Bref, pour vous raccourcir, je lui raconte comment Dieu s’est conduit avec Tèvié, tout, depuis Olef jusque Tov, depuis A jusque Z. Et après, nous avons commencé de compter l'argent ; et cela faisait, oumbeschrtè, deux fois dix-huit roubles, et encore une rouble par-dessus, c’est-à-dire, si vous savez calculer, exact trente-sept roubles | Et ma pauvre Goldè pleurait. Et je lui disais : « Qu'est-ce que tu as, à pleurer comme ça? » Et elle répondait : « Comment est-ce que je ne pleurerais päs, quand les larmes viennent toutes seules ? Si le cœur est plein, les yeux débordent ! Mais aussi vrai que Dieu doit nous aider, d’avance mon cœur me l'avait dit, que tu voulais arriver avec une bonne nouvelle. Cette nuit, après tant et tant d'années, devine qui est-ce que j'ai vu de nouveau ? La pauvre grand’/mère Tseitel sélig! Oui, j'étais couchée, je dormais, et, tout à coup, un rêve : une seille pleine de lait; et contre le bon œil, la pauvre grand'mère fseitel sélig cachait la seille sous son tablier! Et les enfants

Oumbeschriè, ne nous vantons pas trop!

Sélig, bienheureuse.

Le bon œil, pour : le mauvais œil.

criaient : Maman, maman, du lait! » — « Attends encore un peu, ma Goldè, mon âme, que je dis:ne mange pas les noudeln avant le schabess. Mais puisque Dieu nous a fait le miracle de nous donner une vache, espérons que notre vache nous fera le miracle de nous donner du lait !... Mais, avec l’argent, oumbeschriè, ma Goldè, conseillemoi un peu : qu'est-ce que nous voulons commencer ? » — « Non, toi, Tèvié, dis qu'est-ce que tu veux commencer, oumbeschriè! » — « Non, non! toi, dis-le, ma Goldè, oumbeschriè ! »

Et les deux, cette nuit-là, nous réfléchissions, et nous comptions, et nous nous pensions et nous cassions la tête, et nous faisions toutes les affaires qu’on peut faire sur le monde : nous achetions une paire de chevaux, et, tout de suite, nous vendions avec bénéfice ; et nous ouvrions une épicerie à - Boïberik, et nous vendions tout de suite avec bénéfice; et une mercerie, que nous achetions, et une mercerie que nous vendions ; et une forêt que nous achetions, et une forêt que nous vendions; et de l’argent que nous prêtions, et de l’argent que nous gagnions !.…

« Fou-meschugguè que tu es (à tous les ennemis d’/sroël je le souhaïile!), que me crie ma femme.

Noudeln, nouilles.

Schabess, sabbat.

Isroël, Israël.

Est-ce que tu veux perdre toutes tes roubles, et rester seul avec ton fouet? » — « Pourquoi? que je réponds. Est-ce qu’il ne vaut pas mieux prêter l'argent que vendre le blé, — pour être me’houlè et faire faillite ? As-tu seulement compté combien il y en a, à Odessa, qui vendent le blé, et qui... » — « A Odessa! Qu'est-ce que tu me viens maintenant avec Odessa ? À Odessa, mes pères et les pères de mes pères n’ont jamais mis les pieds, et, aussi longtemps que je marche avec mes pieds, les enfants et les enfants de mes enfants n’y mettront pas les pieds!» — « Alors, qu'est-ce que tu veux ? » — « Qu'est-ce que je veux? Je veux que tu ne sois pas fou-meschugguë, et que tu ne dis pas des bêtises ! »

Bref, pour vous raccourcir, sept fois nous nous

fâchons, et sept fois nous nous défâchons. Et, à la

fin des fins, nous venons sur le plan d’acheter, à la ville, une belle vache, en plus de notre pas belle vache, une vache qui donne du lait. « Pourquoi juste une vache, et pas un cheval ? » que vous dites. Et moi, je dis : « Pourquoi juste un cheval, et pas une vache? » Boïberik est pourtant un endroit où tous les riches de Yéhoupetz restent, l’été, dans les villas. Et comme les riches de Yéhoupetz sont tous des gens très nobles et très élevés, c’est obligé qu’on leur apporte tout dans la bouche : le bois et la ‘ viande, les œufs et les poules, les oignons et le persil. Alors, pourquoi est-ce qu’il n’y aurait pas

quelqu'un qui leur apporterait dans la bouche la crème et le lait? Et comme les riches de Yéhoupetz regardent beaucoup sur la nourriture, et qu'ils ne regardent pas beaucoup sur les roubles, on peut y gagner gros, je vous garantis |! Le principal, c’est que la marchandise doit être bonne; et la marchan-

- dise comme chez Tèvié, vous pouvez, ma foi, cher-

cher partout : même à Yéhoupetz, vous ne trouvez pas !... Que je sois béni, ét vous aussi, autant de fois comme on m'en demande, de la fraiche marchandise ! Oui, des millionnaires, des puissants, même des goyem, oui, des chrétiens qui me disent : « Tu as beau être un sale Yid, Tèvié, tu es, quand même, un honnête homme! » Est-ce que vous croyez, Reb Scholem Aleïhem, qu’un Yid me ferait jamais un compliment pareil ?

Les Yids, je n’entends pas un bon mot d’eux. Une seule chose ils savent faire : regarder l’un dans le

pot de l’autre... Quand on a seulement vu chez

Tèvié une vache en plus et une neuve voiture, tous, ils ont commencé à se fendre la tête : est-ce que peul-être Tèvié ferait le commerce avec des faux billets? ou bien est-ce qu’il ne cuirait pas le schnaps en cachette ? Allez, allez, mes petits frères! Vous pouvez vous la fendre, la tête! Ce que

Fid, juif. Le Schnaps, eau-de-vie.

Dieu a fait, exprès pour Tèvié, vous êtes le premier, Reb Scholem Aleï’hem, à qui Tèvié le raconte, depuis Olef jusque Tov, depuis À jusque Z, — et quoi, et quand, et où, et comment...

Seulement je vous demande une chose, Reb Scholem Aleïhem : ne le racontez pas dans vos livres. Et si, oui, une fois vous le racontez quand même dans vos livres, alors une chose seulement je vous demande : ne racontez pas le nom de Tèvié,

Et maintenant, je crois que j'ai assez geschmusst. C'est temps qu’on retourne chacun à ses affaires :

vous, Reb Scholem Aleï’hem, à vos pots d'encre, k

et moi, Tèvié, à mes pots de lait.

Geschmusst, bavardé.

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