ABC
74 L'HISTOIRE DE TÈVIÉ ES SE 20 0 n’est pas encore assez : elles sont mariées ; elles sont mariées, et ce n’est pas eñcore assez : il est veuf! »
Bref, pour vous raccourcir, Dieu m’a aidé, et la porte s’est ouverte, et qui est-ce qui est entré? Leizer Wolff. Etil était en colère ! et il criait, il criait après le scho’het : « Il était fort comme un chêne, ce bœuf! qu’il criait: et pour un rien du tout sur le Poumon, pour un rien du tout pas plus gros que la tête de l’épingle, ce scho’het dit que c'est défendu de le manger pour un Yid, et que c’est défendu de l’acheter pour un Yid, et que c’est défendu de le vendre pour un Yid, et que c'est treifè (3) pour un Yid ! Eh bien lui aussi, il est treifè pour un Yid, ce scho’het !
Et quand il a bien crié après le scho’het : « Salut sur vous, Reb Tèvié, qu’il me fait. Pourquoi est-ce que vous ne venez jamais, quand on demande après vous? Et comment va le Yid? » — « Commert va le Yid ? Comment est-ce qu’il peut aller, le Yid ? [Il va etil va, et jamais ça ne va ! C’est juste comme dans le proverbe : « Lo meouktsé’h,... » ni le fiel ni le miel, ni la santé, ni l'argent, ni la peau ni la vie! » — « Qu'est-ce que vous parlez comme ça,
Scho’het, sacrificateur.
Treifé, impur.
Comment va le Yid, comment va le Juif, pour dire : Comment allez-vous ?
Reb Tèvié? C’est un péché, oui, une nefèrè!
Contre ce que vous étiez un temps, à l'époque, vous êtes riche, oumbschri iè, maintenant. » — « Riche? que je réponds. Ce qui me manque pour avoir ce que vous me donnez, je me souhaite et je vous souhaite, de le gagner dans toute la vie ! Mais ça n’a rien à faire ; je dis quand même merci à Dieu, comme dans la Guemorè : « Askoudè demaskantè ».… Et je me pense : « C’est autant dans la Guemorè, comme un boucher connaît quelque chose dans la Guemoré ! » — « Vous me venez
toujours avec votre Guemorè, qu'il me répond; parce que vous savez lire les petites lettres, et moi, je ne, sais pas lire les petites lettres. Mais qu'est-ce que ça sert, ce que tu sais ? Nous voulons plutôt parler de l’affaire. Mettez-vous assis, Reb Tèvié ».…. À
Et il crie : « Du thé! ». Et voilà que la Yidenè avec son nez court sort, comme de dessous la terre; elle prend le samovar, et elle l'emporte dans la cuisine, comme le vent.
« Maintenant, qu’il me fait, nous sommes là tout seuls. Nous pouvons une fois schmussè, bavarder, entre les quatre-z-yeux. Déjà longtemps j'ai voulu
Oumbeschriè, ne nous vantons pas trop.
Guemorè, Guemora.
Askoudè demaskäntè, mots sans aucune Signification.
Petites lettres, écriture dont la lecture n’est familière qu'aux initiés,
vous parler, Reb Tèvié. Combien de fois, lemoschel par exemple, je vous ai laissé dire par votre Tseitel, votre fille. Vous devez savoir que j'ai jeté un œil sur... » — « Oui, je sais que vous avez jeté un œil dessus, Reb Leizer Wolff. Mais, même si vous auriez jeté deux œils dessus, ça ne veut pas aller, Reb Leizer Wolff, ça ne veut pas aller! » — « Et pourquoi? » qu'il me fait ; et il regarde sur moi, tout effrayé. « Pourquoi? D'abord primo, parce que ça ne me presse pas, l’eau ne brûle pas encore! »— « Sur quoi est-ce que vous voulez attendre, quand vous pouvez tout de suite... » — « Et ensuite secundo, parce que Tèvié a pitié pour une âme vivante |! » — « Regardez un peu comme il en fait, des manières ! qu’il dit avec un petit rire. On pourrait, ma foi, jurer qu’elle est une et unique! Il me
semble pourtant, Reb Tèvié, que vous. en avez.
d'autres encore, de la même sorte, oumbeschrié ! » — « Je les ai et je les garde, que je réponds. Et celui qui ne me les souhaite pas, je ne lui en souhaite pas une, toute sa vie! » — « Qui est-ce qui vous dit que je ne vous les souhaite pas, Reb Tèvié? Juste parce qu'elles sont toutes, oumbeschriè, réussies, juste à cause de ça, j'en demande une! Est-ce que vous comprenez maintenant, Reb Tèvié, oui ou non? Et vous ne devez pas oublier que ça fera du bien à vous aussi, Reb Tèvié. » — « Oui, sûr, Reb Leizer Wolff ! Il sert grand’chose,
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le bien que vous faites ! Juste comme la glace en hiver ! Quand je me rappelle, à l’époque... » — « Qu'est-ce que vous comparez à l’époque contre aujourd'hui? qu'il me fait, tout sucré : à l’époque c'était comme c'était à l’époque ; et aujourd'hui c'est comme c’est aujourd'hui. Nous voulons pourtant être maintenant mé’houtten, la même famille, n'est-ce pas ? » — « Quoi, qu'est-ce que vous dites, mé’houtten ? » —« Mais oui, qu’il me dit, mé’houtten. »
« De quoi est-ce que vous pensez que nous parlons tout ce temps, Reib Leizer Wolff ? » que je dis. « Et vous, Reb Tevié, qu’il me dit, de quoi est-ce que vous pensez que nous parlons tout ce temps ? » — « De quoi je pense que nous parlons . tout ce temps ? que je dis. De ma mauvaise vache que vous voulez m'acheter, que je dis. Voilà de quoi nous parlons tout ce temps », que je dis. « Ah! ah! ah! qu’il dit. Et il devient fondu de rire. Oui, c’est juste d’une vache! et d’une mauvaise encore !... » — « Alors de quoi est-ce que vous pensez que nous parlons tout ce temps ? que je dis. Voyons, dites seulement, Reb Leizer Wolff! Moi aussi, que je rie une fois! » — « De votre Tseitel, de votre fille nous parlons tout ce temps! qu’il me dit. Est-ce que vous croyez que je suis fou-meschugguè, pour rester toute ma vie veuf, sans une femme ? Alors je me suis pensé : Qu'est-ce que j'ai
besoin d'aller chercher à l'étranger, et de faire avec des schad'honem et des démonem ? Vous êtes là et je suis là; vous me connaissez et je vous connais; vous avez l’objet et l’objet me plaît. Et moi, je suis aussi quelqu'un, sans me vanter, oumbeschrié : j’ai ma maison et j’ai ma boucherie, et j'ai dedans tout ce qu'il faut, oumbeschriè ; et aussi des peaux qui sèchent sur la chambre haute, et aussi de l’argent qui dort dans le coffre. Alors qu'est-ce que nous voulons causer encore longtemps ? Tapons plutôt dans la main, et disons : une, deux, trois! Est-ce que vous comprenez, maintenant, Reb Tevié, oui ou non? » |
Bref, pour vous raccourcir, quand il a eu fini de parler, je suis d’abord été sans langue, comme celui qui entend, ‘’helilè Dieu garde, d’une mauvaise nouvelle. Et je me pensais : « Leizer Wolff... Ma Tseitel... [l a déjà des filles aussi âgées comme elle !... » Mais tout de suite, je me répondais : « Un pareil bonheur! un pareil masel !..… Et tout ce qu’elle va encore avoir !.. Peut-être, il n’est pas toujours beaucoup donnant? Mais au jour d’aujourd’hui, est-ce que ça n’est pas mieux ? Quandtues bon pour les autres, comme on dit, tu es mauvais pour toi. Peut-être aussi, il ne sait pas beaucoup
Schad'hen, pluriel schad’honem, agent matrimonial. Démonen, pluriel comique du mot français démon.
ce LES ENFANTS D'AUJOURD'HUI 79
dans la Thorè? Eh bien, est-ce que chacun doit être un liseur de livres, un yodéia-seifer ? Combien est-ce qu’il y en a, des riches, à Anatewkè, et à Mazepowkè, et même à Yéhoupetz, qui ne font pas seulement la différence entre un Olef et un To? Et pourtant je voudrais vivre autant d’années comme ils reçoivent d’honneurs sur ce monde ! C'est comme on dit dans le Péreg : « Im ein kéma’h... », là où il n’y a pas de pain, il n’y a pas de Thorè; la Thorè, elle est dans ton coffre, et la sagesse dans ta poche! »
« Eh bien, Reb Tèvié, qu'il me fait, pourquoi est-ce que vous vous taisez ? » — « Est-ce que je dois peut-être crier ? » que je réponds; et je fais semblant comme si j’hésiterais : « Voyez-vous, Reb Leizer Wolff, c’est quelque chose qu'il faut qu’on . réfléchit autour ! Pensez un peu! La première que je marie ! » — « Juste le contraire, qu’il répond ; de . la façon comme vous mariez maintenant la première, vous marierez mieux la deuxième après, et la troisième après ; est-ce que vous comprenez, oui ou
non ? » — « Oui, que je dis, marier les filles n’est
pas une kunscht, si seulement Dieu envoie à
chacune son chacun. » — « Non, Reb Tèvié, c’est
Thoré, Loi de Moïse.
Olef et Tov, première et dernière lettres de l’alphabet. … Péreg, section du Pirké Abot, recueil de maximes,
Kunscht, art, tour de force.
autre chose que je me pensais. Je me pensais qu'avec tout ce que j'ai, oumbeschriè, votre Tseitel, n’a, ma foi, pas besoin de dot; c’est moi qui soigne aussi pour la noce et pour les robes, et pour le linge et pour tout ce qu’une fille a besoin, et, si vous voulez, vous recevez encore quelque chose pardessus le marché, dans votre tiroir.» — « Pfoui! que je réponds. Vous parlez, ma foi, comme si vous seriez à la boucherie ! Pfoui! qu'est-ce que vous me venez avec votre marché et avec votre tiroir ? Ma Tseitel n’est pourtant pas une que je vends pour de l’argent ! Pfouil je vous dis! » — « Je le pensais en bien, qu’il me répond ; mais si vous dites pfoui, alors je dis aussi pfoui! Le principal c’est que ça doit aller vite; je suis pressé d’avoir ma femme dans ma maison, est-ce que vous comprenez, oui ou non?»
« Méha’hé teissè » moi, je n’ai rien contre, que je réponds. Mais je dois pourtant schmussè avec ma
vieille ; elle a aussi sa connaissance là-dessus. Et
ma Tseitel, il faut aussi la demander ce qu’elle pense. Autrement, ce serait comme on dit : toute la noce est venue, et la kallè n’est pas venue! » — « Qu'est-ce que vous voulez la demander? qu'il répond : vous venez chez vous, et vous racontez la
Schmussè, bavarder.
Kallé, fiancée.
chose, et vous mettez la ’houpè, et c'est fini. » — « Qu'est-ce que vous vous pensez, Reb Leizer Wolff! Ma fille n’est pourtant pas une veuve, ’helilè Dieu garde ! » — « Naturellement, qu'il dit, une fille est une fille, et une fille n’est pas une veuve. Juste à cause de ça, il faut parler en son temps des robes qu'il faut soigner, et de ci et de çà, est-ce que vous comprenez, oui ou non? Et jusque là, Reb Tèvié nous voulons boire une goutte de schnaps, le ’haïm à la vôtre; est-ce que voulez-vous, oui ou non ? » — « Une goutte de schnaps? je ne dis, ma foi, pas non ; mais qu'est-ce que ça vient faire dans l'affaire ? Comme ‘on dit : « Odom, odom », un homme est un homme, et un schnaps est un schnaps... »
Bref, pour vous raccourcir, nous avons bu une bonne goutte de schnaps, « kakossouv », comme c’est commandé. Et pendant ce temps, la Yidenè avec le nez court a apporté le samovar, et nous avons bu chacun un verre de punch, et nous avons causé comme deux amis, de celui-ci et de celui-là, et du parti, et de nouveau de celui-ci et de celui-là, et de nouveau du schiddish.
« Est-ce que vous savez seulement quel brillant elle est, ma Tseitel? que je lui dis. Un brillant
’Houpè, dais nuptial.
Schnaps, eau-de-vie.
Schiddisch, parti.
comme ça, sur la balance de la boucherie, il ne se
laisse pas peser! » — « N'ayez seulement pas peur,
Reb Tèvié, qu’il me dit : ce qu’elle mangera la semaine chez moi, elle n'a pas mangé chez vous le schabess ! » — « Manger! manger! que je lui réponds; le riche ne mange pas des roubles, et le pauvre ne mange pas des pierres !... Ma Tseitel, je vous dis ; même si vous auriez des deux cent mille, elle vaut mille fois plus dans son petit talon, que vous dans vos deux cent mille ! » g
Bref, pour vous raccourcir, je crois que nous avons crié un peu, et trinqué un peu; et quand je suis venu à la maison, c'était tard dans la nuit, et mes pieds étaient lourds à porter. Ma femme, tout de suite elle a connu que je n'étais pas en ordre, et elle m'a donné le bonsoir comme je méritais.
« Voyons, ne te fâche pas, que je lui dis. Et j'étais content, que j'aurais voulu danser !.. Ne crie pas si fort, ma Goldè, mon cœur; et dis-moi maseltof! » — « Un maseltof de malheur que je te souhaite qu'est-ce que tu as fait encore! Pour sûr, la vache est perdue, n'est-ce pas ? Tu l’as vendue à Leizer Wolff?» — « Bien plus pire, que je réponds. » — « Alors tu l’as changée contre une autre ? Ce pauvre Leizer Wolff, tu l’as gehoutzt, ’helilè Dieu garde ? » —
Schabess, sabbat.
Maseltof, félicitations.
Gehoutst, grugé.
« Encore bien plus pire » — « Eh bien parle, voyons, dis quelque chose ! Combien est-ce qu'on doit te payer pour une parole, maintenant ? » — « Maseltof À toi ma Goldè, que je dis, maseltuf à toi et maseltof à moi : notre Tseitel est devenue une fiancée, oui, une fiancée, une kallè ! » — « Je vois qu'est-ce quec’est, qu’elle répond. Tu es schicker',n’est-ce pas? Tu as bu un schnaps ? » — « Un schnaps, oui, ça c’est vrai, j'ai bu ün schnaps avec Leizer Wolff; et un punch aussi j'ai bu avec Leizer Wolff ; mais je suis quand même encore dans ma raison; et je te dis : Maseltof, maseltof, ma Goldè ; notre Tseitel, notre fille est devenue une kallè avec Leizer Wolff! » Et je lui ai raconté l’entière histoire, depuis Olef jusqu’à Tov, depuis À jusqu’à Z, et quand, et quoi, et comment ; et je n’ai pas laissé tomber un cheveu. « Sais-tu une fois, Tèvié? qu’elle me répond. Aussi vrai que Dieu m'aide, mon cœur me l'avait - dit, que ce Leizer Wolff ne demandait pas toujours pour rien après toi. Mais je n’osais pas seulement me le penser : j'avais peur qu’à la fin des fins, çane donnerait, ’helilè Dieu garde, rien du tout. Mais, Dieu soit loué!... « Beauscher ouvekoved», en honneuret richesse qu'elle vieillisse avec lui! Sa première femme, Froumè-Sorè seé/ig, ne l’a pas toujours
Schicker, gris.
Sélig, défunte, bienheureuse.
eu bon, c’est vrai... Mais elle était une Yidenè qui ne s’arrangeait avec personne (qu'elle me le pardonne, je ne devrais pas le dire, la nuit surtout |) Notre Tseitel, oumbeschriè, c’est autre chose, (longtemps qu’elle vive!) Merci, mon Dieu, merci, merci! Eh! bien, Tèvié, qu'est-ce que je te disais, schlemyhl ? Est-ce qu'un homme a besoin de se faire des dayiess ? Quand ça doit arriver, ça arrive ! ».. « Oui, que je réponds, c’est comme dans le possug... » — « Qu'est-ce que tu me viens de nouveau avec un possuq, quand on doit soigner pour la ’hassenè ? qu’elle me dit. Avant tout, je veux compter avec Leizer Wolff, tout ce que ma Tseitel a besoin. Elle n’a pas seulement un fil de linge et pas non plus une paire de bas! Maintenant il lui faut des robes, tu comprends : une en soie, pour la ‘hassenè, et une en laine pour l'été, et une pour l'hiver; et des chemises qu'il lui faut, et des jupons, et des manteaux, — un avec du chat pour la semaine, et un avec des rubans pour le schabess ; et des bottes aussi avec des talons, qu'il lui faut; et un corset, et des gants, et des mouchoirs et une ombrelle qu'il lui faut, et tout ce qu’une fille a
Oumbeschriè, ne la vantons pas trop!
Schlemyhl, bêta.
Dayiess, soucis.
Possug, verset.
?Hassenë, noce.
Schabess, sabbat.
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besoin au jour d'aujourd'hui. » —« Mais, ma Goldè,
mon cœur, que je dis, d’où est-ce que tu as tout à
coup toules ces connaissances ? » — « Et pourquoi
est-ce que je ne dois pas les avoir? qu’elle répond.
Est-ce que je suis été avec des bêtes ou est-ce que je suis été avec des gens ? Laïisse-moi seulement faire,
Dieu merci, Leizer Wolff est un Yid qui a quelque
chose ; et il ne voudra pas non plus qu'on montre
sur lui avec le doigt! »
Bref, pour vous raccourcir, nous avons ainsi parlé jusqu’au matin. « Mets ensemble le fromage et le beurre, que je dis à ma vieille, et laisse-moi partir à Boïberick. Tout est beau et bien, maisle commerce est quand même le commerce. » x
Le tôt-matin, il faisait encore noir, j'ai attaché le
. cheval après la-voiture, et je suis parti à Boïbérik.
- Et quand je suis arrivé sur le marché, à Boïbérik, (est-ce qu’il y a un secret pour les Yids ?) on me lance
__ tout de suite déjà des maseltof de tous les cûtés : « Maseltofl maseltof! Reb Tèvié. Eh bien, quand est-ce qu'on va à la noce ? » — « Pareillement, que
je réponds, mais c’est de nouveau comme on dit: le père n’est pas encore né, et vous mariez la fille! »
— « Schtouss, des bêtises ! qu’ils répondent : vous devez quand même payer un verre de schnaps! »
Bref, pour vous raccourcir, d’abord primo, je place
Yid, juif.
Maseltof, félicitations.
86 L'HISTOINKE DE TÈVIÉ
ma marchandise, première qualité comme toujours,
et vite comme toujours ; ensuite je bois le schnaps avec la compagnie, le ‘haïm, à la santé; et après, je me mets assis sur la voiture et je pars à la maison, vivant et content comme un ’hossid. Je roule dans la forêt ; c’est l’été, le soleil cuit ; mais il y a l'ombre des arbres de chaque côté, et l’odeur des sapins, « me ’haïè nefoschèss », qui ressuscite les âmes ; et je me fais large, comme un baron, dans la voiture, et je lâche les rênes à mon cheval, et je lui dis : « Tu peux, ma foi aller tout seul ; tu connais le chemin, camarade ! » Et à ma voix aussi, je lâche les rênes, : et je chante le Hallel. Et je regarde dans le ciel, en haut, et mes pensées descendent sur la terre, en bas : « Haschomaiïm schomaïm... », le ciel est pour Dieu! et la terre, aux enfants des hommes, il en fait cadeau ! Voilà pourquoi : « Ohawti », j'aime Dieu ; parce qu’il écoute sur ma voix et sur ma prière, et il penche son oreille vers Tèvié, quand Tèvié a le daless et le tsoress, la pauvreté et la misère tout autour. Une fois, c’est une vache quime crève en plein jour, et une autre fois, c’est un de ma famille, un malchançard, un schlemmasel de Mena’hem Mendel qui m'emporte le dernier billet! Et je me pense déjà, « behofzi », trop pressé, —
’Hossid, pieux, saint, nom d'une secte mystique, Hallel, psaumes qui se chantent à l’occasion de certaines Fêtes et de la Nouvelle-Lune. :
que c’est fini avec Tèvié et que le monde est tombé sur Tèvié. Alors Dieu, qu'est-ce qu'il fait? Dans Leizer Wolff il met une pensée : que Leizer Wolff doit prendre ma Tseitel, ma fille, comme elle est et comme elle a! À cause de ça, « Ode’ho, ode’ho ! », je te loue deux fois, mon Dieu ! parce que tu as fait attention sur Tèvié et que tu es venu pour aider Tèvié, et que j'aurai de la satisfaction de ma fille, quand j'irai chezelle en visite, et que je rencontrerai du linge plein les armoires, et le garde-manger plein avec du gaenseschmaltz et des confitures, et des cages pleines avec des poulets et avec des volailles, et avec des oies, et avec des canards. »
Et je roule comme ça, encore une, deux verstes;” et qu'est-ce que je m'aperçois, au milieu sur le chemin ? Quelqu'un qui a la forme com me d’une femme. Je roule plus près, et je regarde dessus : Ma Tseitel, ma fille !... Pourquoi quelque chose a déchiré dans mon cœur, quand je l'ai vue, ça je ne sais pas!
Je saute en bas de la voiture : « C’est toi, Tseitel? Qu'est-ce que tu fais ici ? » Et voilà qu’elle me tombe sur le cou en pleurant. « Dieu est avec toi, ma fille! Qu'est-ce que tu pleures ? » — « Oh papa! qu’elle me dit, papa! papal »; et elle barbouille toute sa figure avec ses larmes. Ça me devient sombre dans les yeux et serré dans le cœur. « Quoi? qu'est-ce
Gaenseschmalts, graisse d'oie.
qui t'est arrivé, ma fille? » que je lui dis. Et je la prends autour du cou, etjela caresse et je l’embrasse. Et elle, d’une voix comme un souffle, elle dit : «Oh! papa, mon petit papa... Chaque trois jours, un morceau de pain, si tu veux !.-. Mais ra’hmoness ! pitié! Aie pitié pour moi : je suis si jeune, papa! je suis si jeune !...»
Et elle tombe presque en évanouissement !.… « Qu'’est- ce que tu as besoin de pleurer?» que je lui dis. « Hakol hével », tout est vanité; même la carpe farcie, on ne la digère pas toujours !... Allons! grimpe plutôt sur la voiture. La maman attend sur nous: elle doit se figurer qui sait quoi ! »
Bref, pour vous raccourcir, nous nous sommes assis tous les deux sur la voiture, et j'ai commencé avec les paroles : « Vois-tu, que je lui dis, nous n'avons pensé, ’helilè Dieu garde, rien de mal, aussi vrai comme Dieu sait la vérité. Nous avons voulu seulement ton bien. Si ça ne se laisse pas faire, ça ne se laisse pas faire ! Mistamè, sans doute, ça n’était pas destiné pour toi, ma Tseitel, d’être au large et de devenir une balebostè, une dame, avec une maison et avec tout ce qui est bien. Et, pour nous, ça n’était pas non plus destiné d’avoir un peu de bon dans nos vieilles années, contre tout ce que nous avons trimé le jour et la nuit : jamais une minute, toujours tirer la brouette, toujours tirer le daless, la misère ; et toujours la
malchance, le schlemmasel tout autour ! » — «Oh! papa! papa, » qu’elle me fait. Et de nouveau elle commence avec des larmes. «Je veux chercher une place, et porter la terre, et creuser la terre! » — « Qu'est-ce que tu te penses? sotte fille, que je réponds. Est-ce que je te dis quelque chose ? est-ce que je te fais des raisons ? Non, je dis seulement que c’est sombre dans mon cœur, et je cause au « Ribono schel olom », au Maître du monde :
comment est-ce qu’il se conduit avec Tèvié! Ilest un « Av hora’hmon », un Père de miséricorde; il a pitié pour moi, et il soigne pour moi! Mais il sait, ma foi, aussi régler mon compte! Et je dois quand même dire : « Haï veqaïom », tu es le Vivant, l'Éternel ! Il est en haut, dans la hauteur, et nous, nous sommes en bas, dans la profondeur, enfoncés profond, profond, dans la terre, et nous devons dire qu'il est juste et que sa justice est juste ! Et si je veux une fois seulement voir autrement, est-ce que je ne suis pas un grand schlemyhl ? Qu'est-ce que je veux crier, et qu'est-ce que je veux faire du bruit? Qu'est-ce que cela signifie, si moi, un petit ver de terre, qui rampe sur la terre... Le plus petit vent qui souffle, et, en un petit clignement d'œil, je ne suis plus rien du tout, si Dieu veut! Et je me mettrais en avant, et, avec mon intelligence de
Sehlemyhl, sot. :
schlemyhl, je voudrais lui dire des raisons, comment il doit conduire le monde ? Qu'est-ce que je peux commencer ? Dans nos livres, c'est écrit : Quarante jours avant que la fille est seulement créée dans le ventre de la mère, un ange vient et crie : « La fille d’une telle sera la femme d’un tel! » Tseitel, la fille de Tèvié, peut, ma foi, marier Gutel, le fils à Sora’h, si Dieu veut; et Leizer Wolff, le boucher, il peut, où il veut, chercher sa
bouchère! Celle qui est pour lui ne s’en sauvera
pas ; et celui qui est pour toi, ma Tseitel, il viendra aussi! Mais vite, qu’il vienne : Omein, ainsi soit-
ill... Si seulement la maman ne crierait pas trop
fort! Ach! du lieber Gott, mon Dieu, mon Dieu! qu'est-ce que tu vas entendre, Tèvié! »
Bref, pour vous raccourcir, nous sommes arrivés
chez nous, et je défais le cheval de la voiture, et je
me mets assis près de la maison, sur l’herbe ; et je réfléchis qu'est-ce que je pourrais bien trouver pour -une histoire de Mille et une Nuits, pour ma femme, pour me sortir de là... C’est l'été : le soleil tombe; les grenouilles, là-bas, font coa, coa, coa ; le cheval grignote l'herbe ; les vaches viennent du commun,
et elles sont au-dessus des seilles, et elles attendent
qu’on doit les traire ; l'herbe sent bon tout autour: un paradis, un vrai Gan Eiden | Et je reste assis, et je regarde, et je me pense,
comme avec intelligence le « Ribono sohel olom »,
le Maître du monde, a créé le monde, et comme chaque créature, depuis l’homme jusque la bête, — lehavdil ne pas confondre ! — doit se gagner son pain ! Rien pour rien : toi, vache, tu veux brouter? Eh! bien laisse qu'on te traie, et donne ton lait pour un Yid, avec sa femme et avec ses enfants. Et toi, cheval, tu veux mâcher ? Eh ! bien, cours là-bas et retour, à Boibérik, avec la voiture pleine. Et toi, homme, tu veux un morceau de pain ? Eh! bien, va, trime, trais les vaches, porte les seilles, fais le beurre, fais le fromage, attache le cheval à la voiture et traîne-toi tous les matins devant les villas à Boïbérik! et courbe-toi devant tous les riches de: Yéhoupetz, et souris-leur, et flatte-leur, et glisse-toi dans leur cœur, et surtout fais attention qu’ils ne soient pas vexés, ’helilè Dieu garde !.…. »
Mais une petite question reste quand même : . « Ma nischtano ? » Où est-ce que c'est écrit que c'est juste Tèvié qui doit trimer pour eux, et se lever le tôt-matin, quand Dieu dort encore, pour. qu’ils aient, avec leur café bon chaud, un frais morceau de fromage et de beurre? Où est-ce que c’est écrit, que c’est juste Tèvié qui doit se couper en quatre pour manger la soupe avec l’avoine, et que, eux, les riches de Yéhoupetz, ils doivent reposer devant les villas, et ne pas tremper seulement
Lehavdil, littéralement : pour séparer (sous-entendu : le sacré du profane).
une main dans l’eau froide, et manger des canetons et des Ænep/flich ? Est-ce que je suis un autre Yid qu'eux? Est-ce qu'il ne serait pas juste que Tèvié aussi doit s'asseoir une fois un été devant une villa ?... Mais alors, qui est-ce qui irait porter le beurre et le fromage ? Et qui est-ce qui irait traire les vaches ? Eux, peut-être, n’est-ce pas ? les riches de Yéhoupetz? ». Et je commence de me tordre de rire, d'avoir pensé seulement une bêtise pareille ! Comme on dit : « Si Dieu voudrait écouter tous les schlemyhls, il serait joli, le monde ! ».…
« Un bon soir, Reb Tèvié », que j'entends dun qui appelle. Je regarde tout autour:
je le connais, ma foi; c’est Mottoul Kamisol, un garçon tailleur de Anatewké. « Borou’h habo », béni celui qui vient! que je réponds. Moschia’h, le Messie, qu'il vienne aussi vite! Allons, metstoi un peu assis sur la terre de Dieu et dis-moi comment est-ce que tu arrives ici tout à coup. » — « Comment est-ce que j'arrive ici? Avec les pieds », qu’il me fait Et il se met assis à côté de moi sur l’herbe, et il regarde là-bas où sont les filles, quitournent avec les pots et avec les brocs…
« Je voulais déjà longtemps venir chez vous; qu’il dit; mais je n’ai pas seulement une minute. Je suis maintenant tailleur chez moi, et l'ouvrage,
Knepfflich, boulettes de farine.
« Boré’h Haschem, » Dieu soit loué, elle ne manque pas! Chaque tailleur en a, cet été, de l'ouvrage ; tous les jours, c’est une noce : chez Bérel Fontasch, c’est une noce, et chez Yossel Scheigetz, c’est une noce; chez Mendel Sayika, c’est une noce, et chez Yankel Pisskatsch, c’est une noce; chez Moschè Gorgel, c’est une noce et chez 'Haïm Loschek, c’est une noce; et même chez Trigubicha la veuve, c’est une noce. »
— « Oui, que je réponds, chez le monde entier, c’est une noce ; chez Tèvié seulement ce n’est pas une noce. « Mistamè », sans doute, Dieu pense que Tèvié ne mérite pas. » — « Vous vous trompez, Reb Tèvié, qu’il fait. Si vous auriez voulu, ce serait, maintenant, une noce aussi chez Reb
Tèvié. » — « Quoi? comment? qu'est-ce que tu dis? que je réponds. Est-ce que peut-être tu saurais un parti pour ma Tseitel? » — « Pour votre Tseitel, sûr, que je sais un partil » — « Quelque-
chose au moins quiirait ? » que je réponds; et jeme pense : « Ce serait beau, s’il penserait à Leizer Wolff, le boucher! » — « Quelque chose qui irait sur mesure », qu'il me répond; et il regarde toujours là-bas, sur les filles. — « Le garçon. d’où est-ce qu'il est? que je dis. S’il sent après la boucherie, je ne veux pas seulement entendre un mot! »
— «’Helilé Dieu garde, qu’il sente après la boucherie! Non, non, Reb Tévié ! vous le connaissez
très bien. » — « Alors dis une fois qui est-ce que c'est, le garçon? » — « Qui est-ce que c'est le garçon ? qu'il me fait. Le garçon, c’est moi. »
Quand il a eu ça prononcé. je suis sauté sur mes pieds, et lui, sur ses pieds il est sauté; et nous avons resté l’un contre l’autre, comme des cogs.
« Est-ce que tu es devenu fou-meschugguè, que je lui dis, ou bien est-ce que tu as seulement perdu l'esprit? Alors tu es le schad'hen, et tu es le ’hossen ? c'est toi qui demandes pour le garçon, et c'est toi qui es le garçon? c’est toi qui es la noce, et c’est toi qui es la musique de la noce? — Une chose pareille je n’ai jamais de ma vie entendue! » — « Ce que vous dites, qu’il me répond, Reb Tèvié, que je suis fou-meschugguè, à mes ennemis je le souhaite! Mais moi, oumbeschrié, je ne le suis pas. Pour vouloir votre Tseitel, on n’a, ma foi, pas besoin d’être fou-meschugguë. Voulez-vous une preuve ? Leizer Wolff est le plus grand riche chez nous ; et votre Tseitel, il a voulu la prendre, comme elle est et comme elle a. Toute la ville le sait déjà... Et, ce que vous dites, que le schad’hen doit causer-schmussè pour le garçon, et que le garçon ne doït pas causerschmussè pour le garçon, moi, je vous dis : À quoi
Schad'hen, agent matrimonial.
’Hossen, fiancé. .
Oumbeschrié, sans trap me vanter.
LES ENFANTS D'AUJOURD'HUI 95 D ee eee TE A PE RE
est-ce que ça sert tant causer-schmussè ? Moi, et votre Tseitel nous avons, déjà un an, donné la parole que nous marions! »
S'il m'aurait planté un couteau dans le cœur, ça m'aurait fait plaisir autant comme ces paroles. D'abord primo, comment est-ce qu'un Mottoul tail leur vient à être un gendre pour Tèvié? Et ensuite
secundo, qu'est-ce que ça signifie : ils ont donné la parole qu’ils marient ensemble? « Et alors, moi, - Tèvié, où est-ce que je suis? que je lui dis. Est-ce que j'ai aussi à dire une opinion pour mon enfant, oui ou non? Ou bien est-ce qu’on ne me demande déjà plus rien? » — « ’Helilè Dieu garde, qu’on ne — vous demande pas, qu’il fait. Je suis pourtant juste - venu causer, aussitôt quand j'ai entendu que Leïzer Wolff veut prendre votre Tseitel, votre fille, que j'aime, un an déjà. » — « Naturellement, je comprends, que je réponds. Quand Tèvié a une fille comme ma Tseitel et quand toi tu t’appelles Mottoul Kamisol et que tu es un garçon tailleur, pourquoi est-ce que tu ne l'aimerais pas, ma Tseitel? » — « Non, qu’il répond, ça n’est pas comme ça, c’est autrement que je voulais vous dire; je voulais vous dire que j'aime votre Tseitel, un an déjà, et que votre Tseitel aussi m'aime, un an déjà, et que nous avons donné la parole que nous marions. Mais j'ai remis sur plus tard de vous parler, jusque j'ai une paire de roubles de côté, pour acheter une machine
Le 4 7 D Re OU Ces CR,
à coudre, et aussi pour m'habiller comme ça se convient ; parce qu’au jour d'aujourd'hui, un garçon qui se convient doit avoir au moins deux habits et aussi beaucoup de gilets! » — « Mais qu'est-ce que vous voulez devenir, enfants que vous êtes, et qu'est-ce que vous allez faire après la noce? Qu'est-ce que tu vas donner à ta femme à manger? des gilets? » — « Eh! qu’il me fait, vous m’étonnez, ma foi, Reb Tèvié, quand vous dites des choses pareilles. Et vous, quand vous avez marié, est-ce que vous aviez une maison ? Et c’est allé pour vous quand même, n'est-ce pas? Et le peuple d'/sroël? Estce que le peuple d’Isroël a une maison? Et, pour le peuple d’Isroël, c’est allé quand même, n'est-ce pas ? Alors qüand ça va pour le peuple d'Isroël, pourquoi est-ce que ça n’irait pas aussi pour un enfant du peuple d’Isroël ? qu’il dit. Et puis, j'ai aussi mon travail, qu’il dit, le travail de mes mains...»
Bref, pour vous raccourcir, je réfléchissais, et je me pensais : « C’est vrai! Comment est-ce que les Yids marient chez nous? Si nous, les pauvres, on voudrait regarder sur tout, est-ce qu’on marierait jamais ?... » Mais une chose me fâchait, et je ne pouvais pas comprendre : « Qu'est-ce que ça signifie qu’ils donnent la parole, eux sans moi, et qu'ils
Isroël, Israël.
TAUNE
marient, eux sans moi? Qu'est-ce qu'est que ça pour un monde, au jour d'aujourd'hui ? Comment? un garçon fréquente avec une fille, et il lui dit : nous devons donner la parole que nous nous marions ‘ensemble ? Alors quoi ? Les oignons n'ont plus de maitres ?... » Seulement, quand je regarde sur mon Mottoul, comme il est là, qui laisse tomber la tête, comme un qui a fait un péché, et comme il est sérieux et sans mauvaise idée dans son cœur, alors je me pense : « Qu’est-ce que tu as besoin de faire tant d'histoires, Tèvié? Est-ce que tu es d’une si grande famille ? Est-ce que Reb Tsotselè est ton grand-père ? Ou bien est-ce que peut-être c’est pour la dot que tu lui donnes, à ta Tseitel, ou pour les robes, ou pour le linge? Mottoul Kamisol est un garçon tailleur, c’est vrai; mais un bon garçon, et * un honnête garçon; et avec son ouvrage il peut gagner le pain pour sa femme et le pain pour ses enfants. Alors qu'est-ce que tu as contre lui? Allons, Tèvié, laisse toutes tes manières, et dis une fois : oui; comme dans le possug : « Sola’hti kidevoré’ho », selon comme Dieu commande, j'ai pardonné!.… Oui, mais qu'est-ce que je veux commencer avec ma vieille? Pour sûr, je vais recevoir d'elle sur l'assiette et sur le plat, comme elle dit! Comment est-ce que je veux lui dire la chose, pour qu'elle aussi dise : oui? »
Possug, verset.
« Sais-tu quoi Mottoul? que je dis au garçon; va toi à la maison; et ce temps-là, moi je veux mettre tout en ordre ici, comme ça se convient, et schmussè avec celui-ci et avec celui-là; et demain, si Dieu veut, nous arrangeons la chose. Va en santé, et une bonne nuit, et des bons rêves! »
Et moi aussi, je me mets pour dormir. Seulement le sommeil ne prend pas. Et je mé pense, je me pense, et je me casse la tête de penser, comment est-ce que je dois faire, pour que ma vieille aussi dit oui. Et quand je dors... Écoutez maintenant, Reb Scholem Aleï’hem, le nouveau miracle : le miracle que Tèvié fait exprès pour Tèvié.
« Vayehi ba’hatsi halailo », c'était dans la moitié de la nuit. Tous ronflaient avec appétit dans la maison; et voilà, tout à coup, que Tèvié se réveille, et que je commence de crier : « Au secours! au secours! », avec toute ma voix... Ça se comprend que toute la maïson se réveille aussi, et, avant tout, ma Goldè. « Dieu est avec toi, Tèvié! » qu’elle me fait. Et elle me secoue et elle me dit : « Lève-toi, voyons; qu'est-ce que tu as, que tu cries au secours? »
J'ouvre les yeux, je regarde tout autour, et j'appelle : « Où est-ce qu’elle est? Où est-ce qu’elle est? » — « Qui, elle? Qui est-ce que tu cherches? »
Schmussé, causer.
A , Br Ur er. ” nn
— « Froumè-Sorè sélig, la femme à Leizer Wolff: il n’y a pas longtemps, elle était là! » — « Tu parles ‘en fièvre, que ma vieille répond. Dieu est avec toi, Tèvié ! La Froumè-Sorè de Leizer-Wolff, déjà longtemps elle est sur le vrai monde, là-haut!» — « Qu'elle est morte, je sais, — que je dis. Mais, quand même, elle a été là, ici, près de mon lit; elle parlait avec moi, elle me prenait à la gorge; pour sûr, elle voulait m'étrangler! » — « Dieu est avec toi, Tèvié! — que ma vieille me dit. Qu'est-ce que tu schmuss ? Tu as rêvé un rêve, un ‘’holem!
Crache trois fois, et raconte qu'est-ce que tu as rêvé. Je veux te le tourner en bien. »
« Donne-moi d’abord un verre d’eau, et, après, je veux te raconter mon ’holem que j'ai rêvé. Seulement, tu ne dois pas t'effrayer, ma Goldè, et penser qui sait quoi! ’hélilè Dieu garde : parce que c’est écrit dans nos livres, que seulement la troisième part de nos rêves devient de la vérité après; le reste, c'est des schtouss, des bêtises... Et maintenant, ma reine, voilà qu'est-ce que j'ai rêvé. Il y avait chez nous une fête, une sim’hé..…. Qu'est-ce que c'était pour une sim’hé? Une fiançaille? Une noce? Je ne sais pas. Il y avait des hommes, toutes sortes, et des Yids et des femmes, et le Rév et le
Sélig, bienheureuse.
Schmuss, bavardes, Rdv, rabbin,
100 L'HISTOIRE DE TÈVIK
scho’het, et des musiques aussi. Et voilà la porte qui s'ouvre. Et qui est-ce qui entre? C'est la grand’ mère Tseitel sélig, paix sur elle! »
Quand ma vieille a entendu parler de la grand’ mère Tseitel sélig, elle est devenue pâle comme le mur, et elle a dit : « La grand’mère Tseitel sélig! Comment est-ce qu'elle avait l’air? » — « Comment est-ce qu’elle avait l'air? » que je réponds; à tous mes ennemis je le souhaite, l’air comme elle avait! Jaune comme la cire, avec le sargueness, tout blanc, ’helilè Dieu garde! » — « Et qu'est-ce qu’elle disait, la grand’mère Tseitel sélig? » — « Maseltof, je félicite, Tèvié ! qu’elle disait. J’ai du contentement, que vous avez choisi pour votre Tseitel — qui a le même nom comme moi — ur beau ’hossen, qui est un qui s’appeile Mottoul, comme le petit nom de mon oncle Morde’hè sélig, — et qui est un bon garçon, quand mêmeil est un garçon tailleur... »
« Quoi? dit ma Goldè. Qu'est-ce que tu dis?
Comment est-ce qu’un garçon tailleur viendrait dans notre famille? Dans notre famille, il y a, oumbeschriè, des melamed qui apprennent les enfants, et des ’hazen qui chantent à la schoul, et des
Scho’het, sacrificateur.
Sélig, défunte, bienheureuse.
Sargueness, vêtement mortuaire.
’Hossen, fiancé.
Oumbeschriè, sans trop nous vanter.
Schoul, synagogue.
schamess qui gardent à la schoul, et des minienlaït qui font le dixième quand on prie à la schoul! Mais des schnaider, des tailleurs, il n’y en a pas, ’helilè Dieu garde ! » — « Laisse-moi parler! que je lui réponds. Ta grand'mère Tseitel sélig doit pourtant savoir autant comme toil Moi aussi, je lui ai dit, à la grand'mère Tseitel sélig : Pourquoi est-ce que vous dites, grand’mère Tseitel sélig, que le fiancé à notre Tseitel s'appelle Mottoul et qu'il est un tailleur, quand le fiancé à notre Tseitel s'appelle Leizer Wolff et qu’il est un boucher ? » — Et la grand’mère Tseitel sélig m’a répondu : « Non, le fiancé à votre Tseitel s'appelle Mottoul Kamisol, et il est un tailleur, et elle doit vieillir avec lui « beauscher ouycoved », en honneur et en richesse. » — « Bien, que je réponds, grand’mère Tseitel sélig. Mais alors qu'est-ce que nous voulons commencer avec Leizer- . Wolff? Je lui ai pourtant donné hier la parole? » — Et quand j'avais seulement dit ces mots, je fais un regard : la grand’mère Tseitel n’est plus là ! et, à sa place, c’est la Froumè-Sorè sélig de Leizer-Wolff quia poussé! —Etelle me dit : « Reb Tèvié, je vous ai toujours cru pour un Yid qui est gelernt, qui a de l'instruction ! Alors comment est-ce que ça vient que vous voulez me faire des choses pareilles ? que votre Tseitel doit m’hériter et rester dans ma maison, et tenir mes clefs, et mettre mes robes, et mettre mes perles ? » — « Qu’est-ce que j'en peux? que je lui
102 L’HISTOIRE DE TÈVIÉ
réponds; c’est Leizer-Wolff qui a voulu!» —«Leizer- Wolff, Leizer-Wolff! qu’elle me fait ; Leizer-Wolff, une mauvaise mort il mourra ! Et votre Tseitel, Reb Tèvié, dommage pour elle; mais quand elle sera seulement trois semaines chez lui, je viens la nuit, et je lui étrangle le cou, à votre fille Tseitel, oui, je lui étrangle le cou, comme ça !... » Et dans le même temps, la Froumè-Sorè sélig de Leizer-Wolff commence de me pousser avec ses mains sur le cou, de me pousser, de me pousser! Et si tu ne m'aurais pas réveillé, ma Goldè, mon cœur, sûr, jusque dans l’autre monde elle m'aurait poussé | »
« Tfu! tfu ! tful que fait ma vieille; et, trois fois, elle crache. — Dans le fleuve ça doit couler! Dans la terre, ça doit tomber! Dans le toit ça doit grimper! Dans le bois ça doit rester ! Seulement à nous et à nos enfants, ça ne doit pas être méchant !… Un vilain ’holem que tu as rêvé! Tèvié ! Sur les jambes de Leizer-Wolff, et-sur les bras de Leizer- Wolff et sur la tête de Leizer- Wolff, ton rêve doit venir; et Mottoul Kamisol, pas un seul doigt il ne doit perdre! Et quand même il est un tailleur, puisqu'il a son nom comme le petit nom de l’oncle Morde’hè sélig, sûr, il n’est pas un tailleur de naissance ! Et si la grand’mère Tseitel sélig (la paix sur elle!) se dérange exprès, depuis l’autre monde, pour venir nous dire maseltof, c'est que notre
Maseltof, félicitations,
Tseitel, notre fille, doit marier Mottoul Kamisol; et moi je dis : Omnéin ! »
Voilà juste le miracle que Tèvié a fait pour Tèvié, vous comprenez maintenant, Reb Scholem Aleï’hem ? Parce que, si Tèvié n'aurait pas fabriqué toute cette histoire de rêve, depuis Olef jusque Tov, depuis À jusque Z, et si Tèvié n'aurait pas raconté de Froumè-Sorè sélig, et de grand’mère Tseitel sélig, ma vieille n'aurait jamais dit : « Oméin! ».. Qu'est-ce que voulez-vous ? Comme Schlomo hamélé’h, le roi Salomon, disait : « Une Yidenè reste une Yidenè, et une femme reste une
femme ! »
Mais qu'est-ce que je dois vous prolonger plus longtemps? Naturellement, le jour après, ça a été chez nous la fiançaille, et plus tard bientôt la noce; et les deux, la paire, ils vivent, « Bore’h Haschem », Dieu soit loué! tout à fait contents. Lui fait le
. tailleur, et il promène dans Boïbérik, d’une villa sur l’autre villa, et il reçoit de l'ouvrage. Et elle, le jour et la nuit, elle est attelée : bouillir et cuire, et laver, et graisser, et porter l’eau ; et, quand même, rien à manger dans la:maison ! Si je ne leur apporterais pas, une fois ou l’autre, du lait, ou du beurre, ou du fromage, et aussi, par-ci par-là, quelques groschen, ça n’irait, ma foi, pas du tout
Oméin, amen.
Yidenè, Juive.
bien pour eux. Mais, ma Tseitel, elle dit quand même que ça va, et que si son Mottoul est en santé, tout est en santé! #
Eh ! bien, allez maintenant, Reb Scholem Alei- ’hem, et causez aux enfants d’aujourd'hui !
C’est comme je vous ai dit au commencement :
« Bonim guidalti », j'ai élevé des enfants... Tu peux trimer pour eux! tu peux taper ta tête contre le mur pour eux! « Vehem poschou bi » : sur toi ils n’écoutent quand même-pas. Ils comprennent mieux, qu'ils disent !… |
Qu'est-ce que voulez-vous, Reb Scholem Alei- ’hem ? Les enfants d'aujourd'hui sont trop intelligents!