LA DOCTRINE DE LA SOUFFRANCE ET DU SALUT
sont alors les conditions de son existence et divergentes les aspirations dont elle est travaillée.
Une deuxième cause, la puissance de la tradition, vient encore augmenter pour une religion cette diversité native. Si indépendants qu'ils veuillent être, les auteurs de systèmes philosophiques sont incapables pourtant de s'affranchir tout à fait du milieu dans lequel ils vivent et d'antécédents qui, à leur insu, déterminent leur pensée dans une large mesure. Cette pression est bien plus forte encore sur le fondateur d'une religion, qui a de tout autres préoccupations que d'élaborer une doctrine dialectiquement satisfaisante. A bien des égards, il est un fils de son temps ; c'est son temps qui lui pose d'une certaine façon l'énoncé des éternels problèmes de la destinée humaine et qui met à sa disposition les données avec lesquelles il doit les résoudre. Tous les plis intellectuels de sa race se retrouvent dans son mode de pensée ; les idées fondamentales qui constituent la mentalité ambiante s'imposent à lui comme autant d'axiomes indiscutables.
L'une du dedans, l'autre du dehors, ces deux causes ont été manifestement à l'œuvre dans le bouddhisme.
Tout d'abord, son fondateur a en vue un but essentiellement pratique. Aussi, bien plus que de faire un système intérieurement cohérent, veut-il qu'en chaque point sa doctrine agisse le plus puissamment possible sur la volonté de ses disciples.
Et puis, la charpente de l'édifice élevé par le Bouddha a été presque entièrement faite de matériaux élaborés dans les écoles brahmaniques. Ces concepts sont entrés de plain-pied dans la dogmatique avec l'autorité que leur assurait une tradition déjà ancienne. Quel miracle ce serait, si ces données, auxquelles on ne s'avise même pas de demander leurs titres de légitimation, présentaient un caractère homogène et cadraient toujours avec l'ensemble de la doctrine dont elles font maintenant partie intégrante ! En fait, le bouddhisme a juxtaposé bien des éléments qui nous paraissent contradictoires. Mais leur incompatibilité n'est point la preuve qu'ils ne sont pas également primitifs.
A ces causes générales de trouble s'en sont ajoutées d'autres qui, sans être spéciales au bouddhisme, y furent très particulièrement actives. Il est hors de doute que le Bouddha n'a pas embrassé dans son enseignement tout ce qu'on comprend d'habitude