CHAPITRE PREMIER LES CONDITIONS GÉNÉRALES Dü SALUT
Le mal. Quand le Bouddha conférait l’ordination à un nouveau disciple, il lui disait : « Va, bhiksu, la loi a été bien prêchée ; mène une vie de pureté, pour mettre complètement fin à la souffrance ». Quel est le mal qu’il s’agissait de détruire ?
Le bouddliisme n’a pas défini autrement que les Upanisad la maladie dont l’homme souffre par le fait même de son humanité. Mais, concrète et poignante, la peinture de la commune misère est maintenant plus riche et plus colorée que ce n’était le cas dans la littérature antérieure.
« Tout ce qui est impermanent est souffrance » {Madhyam. Vr. p. 460). L’homme souffre parce qu’il n’y a qu’instabilité en lui-même et hors de lui. « Quelle est l’union qui ne finit par une séparation ? quel bonheur est à l’abri de l’adversité ? » {Jât.
L’homme vulgaire n’est guère ému par la pensée de la fragilité universelle ; il s’amuse même étourdiment au spectacle que lui offre la vie. Une chose du moins le trouble, la caducité de sa propre existence. « Brève en vérité est cette vie. Qu’elle est fugitive ! Sa loi, c’est l’instabilité » {Majjh. N. vol. II, p. 73). Sa loi, c’est la mort, qui d’avance en empoisonne toutes les joies. « Guetté par Yama et traqué par lui, comment peux-tu trouver quelque plaisir à manger, à dormir, à aimer ? v {B C A. VII, V. 6).
Qu’on ne s’y trompe pas, en effet ! Les bouddhistes ne sont pas plus las de la vie que les autres Hindous. Ils la maudissent, mais c’est parce qu’elle est trop courte à leur gré. « La mort est haïe par tous les êtres » {Dhp., v. 150). — « Il a été dit par le Bienheureux : Tous les hommes ont peur de la mort » {Mil. P. p. 145).
Le bouddhiste compte sur une vie future et même sur une infinité de vies futures. Il semble donc que le trépas ne devrait être pour lui que la fin d’une étape dans le long voyage de l’existence. Mais non, ces vagues perspectives ne le rassurent qu’im-
LES CONDITIONS GENERALES DU S<VLUT
parfaitement.Quand sa pensée se reporte v'ers ceux qu’il a perdus, il parle d’êtres pour lesquels il n’est plus rien, qui ne sont plus rien pour lui. « Ma mère, disait Siddhârtha à son cocher Chanda, où suis-je maintenant pour elle ? où est-elle pour moi ? d [Buddhac. VI, v. 45). « Les êtres vivants dont on prononce le nom, on les voit, on les entend ; mais de l’individu qui est défunt, une seule chose reste, le nom » {Sulta-N. v. 808). Si donc la mort est, pour la personnalité, non pas un point à la ligne, mais le point final de l’existence, la vie présente est la seule réalité qui compte. Or, brève comme elle est, qu’elle apparaît insignifiante et misérable au regard de l’infini des temps ! et combien nos efforts et les résultats que nous obtenons sont écrasés par ces chiffres incommensurables d’années où l’imagination des Hindous s’est toujours complu et qui sont bien propres à donner le vertige !
La mort n’est pas seulement dans le fait brutal qui mettra un terme au cours actuel de notre e.xistence ; elle est dans toute la vie. Car la vie est un perpétuel changement et par conséquent une incessante destruction. Mort ou vivant, le corps est également misérable, également impur ; « dépendant, il est impermanent » {Udâna p. 81). a Le bhiksu, doué d’intelligence et instruit par le Bouddha, connaît à fond le corps et le voit tel (ju’il est. Ainsi ceci, ainsi cela ; ainsi cela, ainsi ceci (1). Le corps à deux pieds est imj)ur, puant, plein d’infection ; il dégoutte de tous les côtés » {Sutta-N. V. 193 sqq. ).
Puisqu’il n’est rien de durable, tout est une cause de souffrance, même le plaisir, qu’on se procure avec peine, qu’il est impossible de prolonger et qui laisse après lui des regrets et des désirs plus cuisants. La vie est un enchaînement de douleurs ; et une série de vies ne fait que multiplier cette misère. Les larmes que nous avons versées dans nos existences antérieures formeraient une mer ])lus immense que l’Océan lui-même.
La sensation est la forme de la souffrance chez l’homme. Sensation et souffrance sont indissolublement associées l’une à l’autre (2) ; d’abord, parce que tout changement se traduit chez
(1) Ccri : le corps vivant ; cela : le cadavre.
(2) ( Partout où il y a sensation, il y a sensation de douleur >> (M S XVII, 64).
LES CONDITIONS GÉNÉRALES DU SALUT
le sujet par une sensation ; puis, parce que la sensation est la source où prend naissance l’existence individuelle. C’est elle en effet qui amène l’homme à croire que « ceci est moi », « ceci est mien », alors que « ceci » est quelque chose d’infiniment changeant et que « ceci » n’a rien d’un « moi » posé comme une substance immuable et éternelle.
Si le mal que j’éprouve est dans ma sensation, il n’existe que dans mon entendement [vijnâna), et son origine est toute subjective. Sa racine, c’est mon désir, mon aversion, ma sottise (1), ou, pour la désigner d’un mot, c’est mon ignorance. Dès que je regarde comme venant de « moi » la forme ou la sensation, je ne suis plus mon maître. La forme et la sensation changent sans cesse ; la conscience entraînée par elles change en même temps, et mon esprit perd son assiette.
Une doctrine philosopliique aurait eu garde d’objectiver l’ennemi intérieur contre lequel l’homme doit lutter. Mais une religion a vite fait de transformer en mythes les concepts abstraits. Par le même mouvement qui a conduit le bouddhisme à poser son fondateur comme type concret du bien et comme source positive du salut pour l’homme, le mal aussi a été personnifié en un être qui est l’exacte contre-partie du Bouddha et qui, ennemi du genre humain, n’a qu’un souci, entraver l’œuvre du salut. Cette personne, c’est Mâra, le Malin (2).
Trait pour trait, Mâra correspond à la description qui vient d’être faite du mal dont souffre l’humanité. Son nom le signale tout de suite comme une personnification de la mort (3). Identique au Mrtyu qui joue un si grand rôle dans les Brâhmana, il porte lui aussi le surnom de pâpman, le Méchant (4).
Ennemi de la connaissance salutaire, il résume en sa personne le monde des formes et des noms, le monde des phénomènes. Car il est la pensée « ceci est mien », « ceci est moi ». Il tient l’homme
(1) Ce sont les trois « racines funestes ».
(2) Le Bouddha et Mâra sont si bien solidaires l’un de l’autre qu’ils apparaissent dans ce monde au même moment (Mil. P., p. 155).
(3) Il a beaucoup d’autres noms ; mais presque tous le désignent aussi comme une divinité de la mort : Antaka, le trépas ; Maccurâja, le roi de la mort ; Krsna, le Noir.
(4) Ou pâpiyâms, « le pire ».
LES CONDITIONS GÉNÉRALES DU SALUT
par le vijnâna, l’entendement (1). Nos sens, leurs opérations, tout ce qui alimente notre vie individuelle, voilà la prise que Mâra a sur nous : « Ecartez de vous le désir de saisir ce qui est hors de vous, en haut, en bas, en travers, au milieu. Quel que soit l’objet que l’on saisit en ce monde, par lui Mâra saisit la créature » [Sutta-N. V. 1103).
Sous une forme mythique, Mâra a donc quelques-uns des aspects de la prakvti du Sânkhya, qui est aussi le principe de tout changement et la source de l’erreur qui lie l’âme au monde des corps. Comme la prakrti, Mâra s’évanouit dès qu’on le démasque (2). Mais entre la prakrti et Mâra il y a aussi toute la distance qui sépare la nature aveugle d’une puissance méchante, un principe de mouvement et de création d’un agent de péché et de mort.
En apparence, tout au moins, le pessimisme bouddhique ne saurait être plus radical. Le mal qu’il s’agit de supprimer, c’est la série des phénomènes qui, de la première heure à la dernière, résultent pour l’homme de son contact incessant avec le monde ; pour l’appeler de son vrai nom, le mal, c’est l’existence phénoménale. La vie est condamnée, non pas à cause des souffrances qu’elle procure, mais parce qu’elle est la vie.
Cette doctrine est en fait corrigée précisément par ce qu’elle a d’excessif. Si la vie était positivement mauvaise, elle apparaîtrait immédiatement telle à tous les hommes ; et l’on n’en verrait point s’ébattre gaîment et folâtrer. On ne trouve la vie impuissante, caduque et malheureuse que quand on s’avise de la juger d’après un idéal absolu de félicité, de stabilité, de pouvoir (3).
(1) Quand un homme meurt, MAra prend possession de son « entendement ». Dans le cas du sage Godhika, le Malin s’en est allé bredouille. C’est que Godhika était entré par la mort dans le nirvAna : son vijnâna s’était évanoui.
(2) Pour avoir prise sur Mâra, et le réduire à l'impuissance, il ne sufTit pas de le reconnaître ; il faut l’appeler par son nom. Cette croyance, le bouddhisme l’a héritée des pratiques de la magie. V. Majjh. A’., I, p. 332 sqq.
(3) Les « sots » croient qu’il n’y a de souffrance que dans la sensation douloureuse. Leurs sens, en effet, sont viciés. Il en est d’eux comme du malade qui s’imagine que le sucre est amer. Un brin de laine n’est pas senti, s’il se pose sur la main ; s’il entre dans l’œil, il cause une vive douleur. La paume de la main, c’est l’homme vulgaire ; l’œil, e’est le sage. Le sage seul est profondément bouleversé par la vue de la souffrance universelle (i\/adhyam. Vr., p. 476).
LES CONDITIONS GÉNÉRALES DU SALUT
La foule se contente à merveille des relativités qui composent l’existence. De là vient qu’elle ne sent point sa misère : « Les créatures vivent dans une maison en flammes, et pourtant elles n’ont ni crainte, ni épouvante. Elles ne savent pas ! Elles ne se soucient pas ! Elles ne sursautent pas ! Elles n’essaient pas d’échapper ! Elles se divertissent et courent de côté et d’autre dans ce triple monde, qui est comme une maison en flammes » {Saddh. P. p. 77 sq. ).
Si la plupart des hommes, ignorant leur malheur, sont comme les enfants qui, dans la maison embrasée, s’amusent tout occupés de leurs joujoux favoris, n’eût-il pas été plus humain de les laisser dans cette bienheureuse inconscience ? Un apôtre rempli d’une foi robuste ne se pose pas cette troublante question. Il est comme le père qui entend ses enfants rire insouciamment et s’amuser au milieu de l’incendie ; il les appelle, les avertit du danger et les sauve même malgré eux. Confiant dans l’eflicacité du remède qu’il leur apporte, le Bouddha a cru devoir dessiller les yeux des hommes et les éclairer sur la nature de leur misère.
La possibilité de détruire le mal. Si la souffrance venait du dehors, si elle était causée par des agents sur lesquels l’individu n’eût pas de prise, il y aurait lieu de douter qu’elle pût jamais être supprimée. En enseignant qu’elle a sa source profonde dans le cœur de l’homme, le Bouddha a aflirmé la possibilité d’une guérison. L’homme ne peut rien sur sa misère actuelle, mais il dépend de lui d’étouffer en son germe la souffrance future ; il n’a pour cela qu’à se conformer à la discipline spirituelle que le Bouddha lui a enseignée (1).
(1) Cette démonstration psychologique de la possibilité du salut est d’accord avec les idées qui semblent bien avoir été à la base de l’enseignement primitif. Mais elle ne fut point la seule. On a essayé de prouver dialectiquement que la souffrance n’est pas incurable. Le contraire, a-t-on dit, suppose le contraire : la chaleur est, donc il y a fraîcheur. Puisque la souffrance, le devenir et la naissance existent, la non souffrance, le non devenir et la non naissance existent aussi {Jât., I, p. 4). La vie phénoménale, avec son cortège de misères, implique une forme de l’être sans contingences ni misères.
Mais cet état dont on affirme l’existence est-il à la portée de l’homme ? Oui ; si l’homme n’avait pas le pouvoir de se sauver, il n’y aurait pas pour lui devoir d’y tâcher. C’est ce que déclare le MSA (XI, 53) : yâlavyam yânam, « nécessité d’aller, possibilité d’aller ». Cf. Udânai VIII, 2.
LES CONDITIONS GÉNÉRALES DU SALL’T
Quand on s’avisa de représenter le mal sous une forme objective et concrète et que l’homme n’eut plus tant à lutter contre sa propre nature que contre Mûra, la gfuérison n’en fut pas moins assurée à quiconque observerait fidèlement les commandements du Bouddha. Le maître a triomphé du Méchant ; en suivant ses leçons et son exemple, les disciples pourront à leur tour se soustraire à la domination de Mâra.
C’est parce qu’elle apportait au monde l’heureuse nouvelle de la guérison possible que la naissance du Bouddha produisit un si grand émoi dans l’univers. Les animaux eux-mêmes participèrent à l’allégresse générale ; à plus forte raison les dieux, les génies et les hommes.
Le salut apporté par le Bouddha intéresse l’univers entier. Est-ce à dire que la guérison qu’il annonce soit immédiatement réalisable pour tous les êtres sans exception ?
Non ; seuls les hommes peuvent être sauvés. « Es-tu un homme ? » demande-t-on à celui qui désire recevoir l’ordination ; c’est-à-dire : es-tu vraiment un homme et non pas un démon ou un serpent sous forme humaine ? Et non pas seulement les démons et les nflga, mais les dieux eux-mêmes ne sont pas dans une condition favorable au salut. Quoique temporaire, la félicité dont ils jouissent les empêche d’éprouver le besoin do mettre fin à une existence décevante. « Quel avantage le ciel pourrait-il vous donner ? C’est dans le monde présent, dans l’état où vous êtes maintenant qu’il vous faut être des conquérants n {Mil. P. p. 393). Cette impuissance pour le salut est surtout vraie des dieux dont l’existence s’écoule dans les régions où il n’est plus de perception (1).
Le privilège des hommes est fondé sur leur nature propre. Le
(1) Sont exclues (lu salut les catégories suivantes: les damnés, les trépassés démoniaciues, les animaux, les « barbares », les dieux h longue vie, les hérétiques, les muets (= les hommes stupides), ceux qui naissent quand’ il n’y a pas do bouddlia. Ce sont là les 8 « inopportunités » {akaaiia, DCAP, I, 4). On trouve ailleurs des listes un peu dilTérentes ; mais dans toutes figurent les dieux à longue vie, c’est-à-dire les dieux des mondes sans forme et sans perception.
Un boucldha peut avoir une ou plusieurs naissances dans des mondes divins, mais non pas dans ceux où la perception est supprimée.
La doctrine ordinaire est que les dieux ne peuvent aspirer au salut qu’en passant par l’humanité.
96 LES CONDITIONS GÉNÉRALES DU SALUT
Lalita-Vistara (p. 400) et le Mahâvastu (vol. III, p. 317) racontent que le Bouddha, contemplant l’univers de son œil divin, constata l’existence de trois espèces d’êtres : les uns irrémédiablement plongés dans l’erreur ; d’autres fermement établis dans la vérité ; d’autres enfin qui sont des « indéterminés » {aniyata). Son intervention était inutile pour les deux premières catégories ; qu’il prêchât la Loi ou non, les premiers n’étaient ni plus ni moins damnés ; les autres, ni plus ni moins sauvés. Les aniyata, au contraire, avaient grand besoin de son ministère. Ces trois catégories correspondent aux trois guna, sattva, rajas et lamas. Or nous savons que le rajas, la passion, est justement le lot des hommes ; c’est parce qu’ils ont la passion qu’ils sont indéterminés et libres, et c’est parce qu’ils sont indéterminés que la prédication du Bouddha peut agir sur eux.
N’est pas homme qui veut. Grâce à la métempsycose, tous les êtres possèdent des chances de revêtir un jour ou l’autre cette forme privilégiée ; mais ces chances sont minimes. Elles sont surtout infiniment petites pour le fou qui n’a pas su profiter des avantages que lui offrait la condition humaine (1).
Celui qui veut recevoir l’ordination doit déclarer non seulement qu’il est homme, et non pas démon, mais aussi qu’il est homme et non pas femme. Le salut, en effet, n’est pas immédiatement accessible aux femmes : « Il est impossible qu’une femme atteigne à la sainteté ». Aussi est-il expressément affirmé que le Bouddha — et même qu’aucun bouddha — n’a jamais appartenu à ce sexe inférieur. Cette condamnation a été inspirée par l’horreur que les ascètes ont delà sensualité. Tous haïssent la femme parce qu’elle représente à leurs yeux la passion, les victoires de la chair et les défaites morales. « A la vue d’une femme insuffisamment vêtue, insuffisamment voilée, le désir gonfle le cœur de l’homme ; et l’ascète dont le cœur est ainsi gonflé de désir abandonne la vie religieuse « [Majjh. N. I, p. 462) (2).
(1) « Te voici embarqué dans ce bateau qu’est la condition humaine. Passe le grand fleuve de la souffrance. Insensé ! ce n’est pas le moment de dormir ! Ce bateau, tu auras de la peine à l’avoir de nouveau à ta disposition » (BCA., VII, V. 81). Cf. l’apoiogue de la tortue borgne et du morceau de bois troué que les vents ballottent sur l’Océan, Majjh. N. III, 169.
(2) Le texte ajoute : « En vérité, cette femme est un requin ». L’auteur maudit l’être qui est l’occasion de la chute, plutôt que de condamner la