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II

578 Précaution des MiwUirtê in irai» Estait.

ne donncroit point de secours à celuy qui refuserait d'accepter la paix, et que si les Ministres des trois Kstats ne pouvoientpu demeurer d'accord entre eux de la justice des prétentions des deux Bois, les alliés pourraient se déclarer pour celles qu'ils jugeraient les plus justes, sans qu'il lust besoin que pour cela il» eu vinssent à rupture entre eux. Que les trois Estats sobligeoient à une garantie mutuelle; à faire achever le traitté d'Elbing avec les éclaircissements; à faire comprendre l'Electeur de Brandebourg et lu ville de Dantsig au traitté; à faire faire h paix entre la Pologne et la Suéde, et à ne point souffrir qu'on imposast de nouveaux droits au destroit du Sond, ou que l'oa augmentait les anciens (1).

En suitte de ce trnitté, les Estats envoyèrent à Buiter, qui ne faisoit que de sortir du Texcl, et à qui on avoit commandé expressément d'aller joindre le pavillon de l'Amiral à Coppeohogue, et d'y débarquer les gens de guerre du second secours, un ordre bien contraire (2), de ne point prendre de party ay pour l'un ny pour l'autre des deux Bois, ny aussy de faire aucun acte d'hostilité à leur égard, pendant le tempe porté par le trnitté; de ne se pas joindre à leurs flottes, ny mesmes à celle que l'Estat avoit desja envoyée au secours du Boy de Danncinarc sous O b d a m , et de ne point entrer avec l'escadre qu'il commandoit ny daus Coppenhague ny dans la Mer Baltique. On y âjousta, que les Estats luy laissoient an reste toute lu liberté d'agir, et de faire généralement tout ce qui ne seroit pas contraire à sa nouvelle instruction. Ainsy qu'il poupouvoit demeurer sur les fers, ou bien sous les voiles, en un en* droit, d'où il pourroit, avec plus de facilité, joindre Obdam, et agir, sans empeschements, après que les trois semaines seroient exspirées, et mesmes devant qu'elles le fussent, si les Angloissavisoient d'aller joindre la flotte Suédoise, ou bien s'ils faisoieot des hostilités à son égard, ou en attaquant le Boy de Dunnemarc L'ordre qu'ils envoyèrent à Obdam portoit (3): qu'il eust à éviter toutes les rencontres, qui le pourroient mettre aux mains avec les Anglois: qu'il taschast à vivre en bonne intelligence

(1) #Es war in der europàischen Politik der erste Versuch, durch eineu blossen Vertrag eine erobernde Macht rarùckzuweisen." Ctrlson, Ùeschichte Sckwêdens, IV. p. 337.

(2) Aitzema, S. van Stoet, IV. 39. p. 381, 386, 387.

(3) Aitzema, L c.

Emportement des Ministre* de Brandebourg, 579

avec celuy qui commanrioit leur armée navale, et qu'il n'offensast point les Suédois; mais qu'il pou voit secourir le Roy de Dannemarc, si les Suédois ou les Anglois l'attaquoient.

Un des premiers soins que les Ministres des trois Estats avoient eus, dés qu'ils commencèrent à travailler à cette affaire, ce fut de ménager si bien le secret de ce qui se passoit dans les conférences, qu'on ne le pust pénétrer. Mais comme le Conseiller Pensionaire pressoit continuellement les Ambassadeurs, qui estoient de la part de cet Estât en France et en Angleterre, d'y faire agréer et ratifier le projet qui uvoit esté fait à la Haye, Nieuport, qui es toit Ambassadeur à Londres, toucha dans sa lettre un mot de l'inclination que le Protecteur avoit à faire réussir l'intention de ceux qui y travailloient. Ce fut par le moyen de cette lettre, qui fut leiie publiquement dans l'Assemblée des Estats Généraux, que les Ministres de Brandebourg et de Dannemarc furent éclaircis du doute qu'ils avoient, qu'on parloit dans ces conférences des interests de leurs Maistres. De sorte qu'ils en apprirent tout le détail, non seulement devant que le traitté fust conclu, mais aussy devant que les Députés, qui y intervenoient de la part des Estats, eussent fait rapport de leur avis à l'Assemblée. Ces Ministres, qui y avoient leurs correspondants, en ayant pris l'allarme, insistèrent à ce qu'on leur fist part d'une negotiation, qui estoit de la dernière importance pour leurs Princes: qu'on leur communiquust ce qui se passoit dans ces conférences qui se tenoient chez l'Ambassadeur de France, et qu'on ne conclust rien, qu'on ne les eust ouis sur une conjoncture si délicate, et sur un interest qui estoit si sensible au Roy et à l'Electeur. Les Estats leur firent dire, qu'ils n'en scavoient rien eux mesmes; qu'il falloit qu'ils se donnassent patience, jusques à ce que les Députés eussent fait rapport, et qu'ils s'asseurassent, qu'il ne se feroit rien au préjudice de l'interest de leurs Maistres. Mais dés que le traitté lut arresté et conclu, Daniel Weiman et Jean Copes, Ministres de Brandebourg, qui avoient fait de grands efforts, particulièrement par le moyen des Députés de Frise, dont le Gouverneur estoit beaufrere de l'Electeur, pour en empescher la signature, demandèrent et obtinrent audiance (1). Weiman, qui portait la parole, et qui estoit un

(1) Le 22 Mai 1659. Le discours de Weiman est une véritable philippique. V. Aitzema, S. van Staet, IV. 39. p. 387—392: Puffendorf, De rébus gesti» Freder. Quil.t p. 360—363.

580 Discourt de Weima*.

grand et un impertinent parleur, après avoir reproché aux Estats le refus qu'ils avoient fait de communiquer au Ministre de Danneniarc et à eux, ce que les Ministres de France et d'Angleterre negotioient avec les Députés de cet Estât, touchant les affaires du Nort, dit: Que ce refus les avoit aucunement consolés, parée qu'ils s'estoient persuadés, qu'un Estât, dont le gouvernement est fondé sur l'honneur et sur la raison, ne pourrait pas se résoudre à donner la loy à des Testes Couronnées, et armées, et à agir contre ses propres interests, eu faisant violence à la raison et à ses alliés. Mais qu'ils venoient d'apprendre, qu'on alloit signer un traitté, s'il n 'estoit desja signé, par lequel on pretendoit obliger le Roy de Dannemarc à traitter separemment avec le Roy de Suéde sur le pied du traitté de Roschild. Que l'Electeur, leur Maistre, avoit esté extrêmement surpris de cette manière d'agir, et de voir que l'on n avoit stipulé pour luy qu'une simple inclasion, qui luy estoit inutile, parce que ce n'estoit qu'une pure civilité, qui n'eugageoit pas les trois Estats, et ne les obligeoit pu à le secourir, pendant qu'en faisant faire une paix particulière en Dannemarc, ou laissoit au Roy de Suéde la liberté de faire agir ses armes en Pologne et en Prusse. Apres qu'il se f ust fort estendu sur cette déclamation, et qu'eu suitte il se fust jette en de meschants lieux communs de Théologie et de Morale, et qu'il eust épuisé son éloquence, qui sentoit fort sa première profession d'avocat de village, pour tascher d'empescher la conclusion ou du inoius l'exécution d'un traitté, qui alloit faire eschoûer l'espérance infaillible, que Ton avoit donnée à l'Electeur, son Maistre, que la continuation de la guerre luy feroit recouvrer la Pomcranie, il en vint aux prières. 11 conclut son discours, en suppliant les Estats de ne point consentir à une paix particulière, que l'on pourroit faire entre les Rois de Suéde et de Dannemarc, et de travailler à une paix qui fust générale par tout le Nort, et cependant de faire agir leurs flottes et leurs armes en ces quartiers la. Ce Ministre avoit cela de commun avec plusieurs autres, qu'il estoit trop persuadé de la force de son esprit et de sa fausse éloquence; comme si elle eust esté capable de renverser une resolution, qui avoit tant cousté à prendre. C'estoit une affaire faite; sa harangue ne produisit autre eifet, si non qu'elle laissa l'Assemblée fort scandalisée de ses incongruités, et des termes offensants qu'il y avoit meslés. Wciman avoit escrit à l'Electeur, que le traitte du 21 May, qui faisoit tant de bruit, estoit principalement l'ouvrage du Conseiller Pensionaire de Hollande, en

Mécontentement de VEleeteur de Brandebourg. 581

quoy il ne s'estoit point trompé. Car outre que pendant son Ministère, les Estats de Hollande, et j'ose dire tout l'Estat, n'ont pas pris une seule resolution forte et généreuse, dont il n'ait esté l'auteur, on ne luy doit pas envier la gloire d'avoir esté le premier, qui a fait dans son esprit le projet de ce traitté, qui l'a fait agréer dans l'Assemblée des Estats, qui luy a fait donner sa dernière perfection dans ce pais, et qui a inspiré les mesroes sentiments aux Conseils de France et d'Angleterre. L'Electeur, qui n'aimoit point le Conseiller Pcnsionaire, tant a cause des démeslés, qu'il avoit eus avec les Estats de Hollande pour l'éducation du jeune Prince d'Orange, que pour plusieurs autres considérations, s'avisa de faire imprimer et publier une espèce de libelle, sous le tiltre d'une lettre, qu'il escrivoit, à ce qu'elle portoit, à un de ses Ministres résidents à la Haye (1): où il disoit que le Consseiller Pensionaire, qui avoit fait conclurre ce traitté, avoit commis un crime irrémissible contre l'Estat, et qu'ayant par là détruit ses véritables interests, il devoit attendre de ses mauvais et pernicieux conseils le mesme traittement, et la raesme disgrâce, qui avoit autrefois fait périr un de ces prédécesseurs (2).

(1) Cette lettre est datée du 8 Juillet. V. Aitzema, S. van Siaet, IV. 39. p. 392, 393. Puf fendorf, 1. c. p. 365, 366.

(2) Wicquefort en dit trop. rPraeterea valde acerbum sibi acosdere, quod cum ipse hactenus acta sua Belgarum judicio adprobare studuerit, Joannes tamen Wittius haut vereatur publiée clamitare: Electorem exitio Régis Daniae causam praebere, du m eum ab aoceptando pacto Roschildensi dehortetur; criminatione non minus impudenti et falsa, quam insolentiae plena. Numquam sibi in mentem ▼enisse Régi Daniae tutores dare, aut quomodo rébus suis praeesse debeat praescribere ; sed ad constantiam eundem hortari, ac pacis Roachildensis periculum ostendere etiam Belgis curae fuisse. Sane a tota Rapublica istiusmodi consilia proficisci haut sibi persuaderi; nec ignotain, quid in diversis provinciis eo nomine agitetur. Sed ut ipse in Wittii cujusdam, per Gallos, Anglosque, ac Suecos contra genuinos Reip. . rationes seducti sententiam concédât, inter perniciosa, aut ancipitia consilia vacillantis, id longe ab existimatione, et conscientia sua abborrere. Ac istum hominem haut primum fore, qui exemplo suo orbem edocturus sit : prava consilia pro captu temporum aliquamdiu in Republica sustineri posse, sed queis mox autores in exitium quod aliis struxerint, trahantur, postquam Nemeseos patientiain cousumaorunt. Atque ista ut Wittius resciscat velle; qui ni deinceps linguae suae temperet, apud Ordines sit accusandus." Tel est le reawé que Puf fendorf donne du passage incriminé ; voir aussi Ait aema, 1. c.

582 Le MimHre ie Dmuumtrc cm témoigne muay ton rmentiment.

Helas! Ce prognostic, fondé sur un faux raisonnement, n'a nié que trop véritable : en ce que ce Ministre, qui estoit la bonté et l'habilité mesme, a pery, non par les mains d'un grand nombre de juges incompétents, qui estoient les véritables bourreaux de son prédécesseur, mais par la rage de la populace de la Haie, que ses ennemis ont fait soulever, pour faire périr avec luy l'boBneur de r Estât et la liberté du pais. Les personnes désintéressées, qui virent la lettre de l'Electeur, firent un très mauvais jtgement du Conseil de Berlin, qui luy avoit inspiré nne pensée si basse, qu'elle faisoit honte ou pitié, en ce qu'elle commettait l'Electeur avec la dernière personne de l'Assemblée des Estats de Hollande (l), faisant paroistre un ressentiment, qui ne pouvant pas changer Testât de l'affaire, estoit inutile, et ne pouvoit servir qu'à l'aigrir d avantage ; outre qu'il s'exposoit au hasard de s'attirer une réponse, qui auroit esté sans réplique.

Charisius, Résident de Dannemarc, voulut bien enchérir sur la harangue de Weiraan, qui se servit de la facilité du Ministre Danois (2), pour faire dire des choses, que Ton ne pouvoit pas représenter de la part d'un Prince, qui après avoir traitté avec les Provinces Unies contre le Roy de Suéde s'estoit joint à luy, pour l'aider à conquérir la Prusse et la Pologne, et qui n 'auroit pas quitté son party sans les offices de l'Empereur, et sans la déclaration du Roy de Dannemarc Charisius, qai n 'estoit pas grand harangueur, et qui en tous ses mémoires se servoit de la plume d'un avocat tiollandois, présenta le lendemain de l'audiance de Weiman un Mémoire, où il traittoit les Estats de déraisonnables et d'alliés infidelles, et s'emportoit tellement dans toute la suitte de sa satire, que l'Assemblée juges nécessaire de luy en témoigner son indignation. La première lettre, que le Roy de Dannemarc escrivit aux Estats au sujet de ce traitté, fut fort modérée. Il se contenta de dire, que les truittés qu'il avoit avec ses alliés, l'empeschoient d'en faire an particulier avec le Roy de Suéde; qu'il ne pouvoit pas faire ce préjudice à son honneur, et qu'on se seroit bien passé à la Haye d'y faire ce traitté, sans sa participation, et sans en donner la moindre connoissance à ses Ministres. Mais on luy fit conooistre,

(1) De Witt, qui eu qualité de Conseiller Pensionaire n'était que le Ministre des Etats.

(2) V. la lettre de Nieupoort du 6 Juin 1659. Briewm,Ul. p. 651.

Nituport êtcrit sans ordre aux Ambassadeur*. 583

que si on leur eust fait part de ce qui se negotioit, De Thou et Do un in g auraient esté obligés d'en faire autant à l'égard des Ministres de Suéde, et n'y auraient pas manqué: ce qui aurait, sans doute, empesché la conclusion du traitté, et détruit l'intention des intéressés. Les Estats ne manquoyent pas de bonne volonté pour le Boy de Dannemarc, mais ils estoient contraints de s'appliquer à faire finir une guerre qui les ruinoit; et en s'opiniastrant à vouloir faire faire la paix sur le pied du traitté de Bromsebro, ils ne pouvoient pas éviter la rupture avec la France et avec l'Angleterre, qui jugeoient que le Boy de Dannemarc se devoit contenter de celuy de Boschild. Ils scavoient que presque tout le Parlement d'Angleterre se déclarait pour le Boy de Suéde: que c'estoit l'inclination du Protecteur, et qu'il estoit impossible de guérir la défiance que les Anglois a voient des amis et des alliés du Boy de Dannemarc. Pour les détromper, et pour prévenir IVfFet de l'engagement, que le Protecteur avoit pris avec la France en faveur du Boy de Suéde, il ne suffisoit pas de protester, que cet Estât n'avoit point de liaison avec la Maison d'Aust riche, non plus qu'avec la Pologne, et qu'il n'avoit point de traitté avec l'Electeur de Brandebourg, qui Pempescbast d'agir selon les interests communs; mais il estoit nécessaire de les asseurer, par des preuves plus fortes, de la passion que l'on avoit icy pour la paix du Nort, dans le dessein d'y travailler conjointement avec la France et avec l'Angleterre. Et c'est sur ces principes que les Députés estoient entrés en conférence avec les Ministres des deux Estats, et qu'ils a voient conclu le traitté avec eux.

Ce qu'il y avoit de plus embarassant au traitté de la Haye, c'estoit qu'il devoit estre ratifié dans trois semaines, et cepeudant les armées dévoient demeurer hors d'action, de costé et d'autre: à compter les trois semaines du jour que les Amiraux auraient connoissance du traitté, encore que dans ce temps là le mesme traitté ne pust pas recevoir sa dernière perfection, parce que quand mesmes le traitté aurait esté ratifié en France et en Angleterre dans trois semaines, les Ministres, qui estoient de la part de ses deux Estats en ces quartiers là, et les mesmes Amiraux ne pouvoient pas scavoir s'il aurait esté ratifié ou non. C'est pourquoy le Conseil d'Estat d'Angleterre, qui y avoit la direction des affaires, parce qu'il n'y avoit plus de Protecteur, fit dire à Nieuport. Ambassadeur des Provinces Unies, que jugeant qu'il estoit impossible d'ajuster les différents qui estoient entre

584 // mbarram U$ affakrm.

les deux Bois, en trois semaine*, parce que les Plenipotentaires, que l'on alloit envoyer sur le lieu, ne pourroient pas partir de quelques jours, il croyoit que l'on feroit bien de proroger ce terme d'autres trois semaines, et que si l'Ambassadeur pouvou entrer dans les mesmes sentiments, et se résoudre à escrire dans le mes me sens aux Députés, qui estoient de la part des Estais en ces quartiers là, comme aussy à l'Amiral, le Conseil pourroit faire partir ses lettres en mesme temps, et que par ce moyen on travaillèrent à loisir au repos de la Chrestienté*. Nie u port repartit, qu'il scavoit que toute l'intention des Estats, ses Maistres, alloit à la paix du Nort; que dans cette asseurance il ne feroit point de difficulté de contribuer tout ce qui la pourroit faire réussir, et que pour cet effet il escriroit dans les termes qu'on desiroit: aussy escrivit il aux Députes et à l'Amiral conformément â la pensée des Anglois.

Les Estats avoient desja ordonné à leurs Ministres de ne s'arrester pas trop scrupuleusement au terme porté par le traitté de la Haye, si après avoir commencé à negotier raccommodement entre les deux Rois, ils jugeoient qu'il pust estre achevé dans quelques jours après les trois semaines; mais ils furent extrêmement surpris (1) de voir dans les lettres de Nieuport, et dans la copie de celles qu'il avoit escrites aux Députés et à l'Amiral, un procédé, qu'ils disoient estre si irregulier, qu'il ne pou voit pas estre pardonné à l'Ambassadeur, qui de son mouvement et sans ordre avoit escrit aux Ambassadeurs Plénipotentiaires de cet Estât et à l'Amiral, qui ne dévoient apprendre la volonté de leurs Maistres que de leurs Maistres mesroes. Joint que les Anglois n'avoient pas encore ratifié le traitté du 21 May, et que le nouveau terme que Nieuport leur accordoit, leur donnoit tous les avantages que l'Estat pretendoit tirer du mesme traitté. On continuoit d'armer en Angleterre, et le Boy de Suéde renforçoit tous les jours son armée navale: et comme celle d'Angleterre n'avoit esté proprement mise en estât que pour le secours du Boy de Suéde, on avoit sujet d'appréhender en Hollande, que ces deux forces unies ne s'opposassent à la jonction de celles de cet Estât, après les six semaines, et on y consideroit que dans ce temps là

(1) A cette nouvelle l'Assemblée des Etats de Hollande fut saisie d'une grande perplexité. Voir la lettre de de Witt aux Bourguemaitres de Dordrceht et d'autres villes de la Hollande du 20 Juin 1659 {Archives du Royaume),

Les Estât s sont obligés de confirmer ses ordres. 585

la flotte, qu'Obdam commandent, ne pouvoit pas estre secourue des vivres et des munitions que Buiter luy portoit, et que celui cy ne pouvoit pas débarquer les gens de guerre, dont les chaleurs de la saison, et les autres incommodités luy consumoient tous les jours un bon nombre. Il est vray que les Estats jugeoient, que ny la prorogation du terme, ny le traitté mesme ne pouvoient pas empescher le débarquement des troupes; mais 1* Amiral Hollandois mesme, qui venoit de représenter que le terme que Nieuport avoit accordé estoit extrêmement préjudiciable aux affaires du Boy de Daunemarc, et à la cause commune, et qui avoit protesté, qu'il ne défereroit point aux ordres de Députés de l'Estat, s'ils n 'estaient signés de tous, avoit sur une simple lettre de Voguelsang et de Haren, fait une autre prorogation avec Montaigu, Amiral d'Angleterre, et ne s'estait point souveuu de stipuler ny la jonction de l'escadre de Buiter, ny le débarquement des troupes. Il y avoit de l'apparence aussy que les deux Bois, qu'on vouloit obliger à agréer ce qui avoit esté fait à la Haye, en prendroient prétexte ou occasion de ne s'en point expliquer pendant les six semaines ; puis que l'on ne pouvoit pas ignorer, qu'ils n'y cohsentiroient point, s'ils n'y estoient contraints par une dernière nécessité, après qu'on leur auroit osté toute l'espérance du secours, sans lequel ils ne pouvoient pas subsister. Neantmoins comme l'on n'apprehendoit rien tant, que d'entrer en rupture avec l'Angleterre, dont la perte du Boy de Dannemarc, et de son Boiaume estoit une suitte inséparable, les Estats jugèrent qu'il estoit à propos de dissimuler ce que Nieuport avoit fait. On n'approuvoit point son procédé, ny les ordres qu'il avoit donnes, mais on ne laissa pas de les confirmer, nonobstant la forte opposition des Députés de quelques unes des Provinces (1), qui estant passionnés pour les désirs de l'Electeur de Brandebourg, plustost que pour ses interests, ou pour d'autres considérations, condamnoient l'action de l'Ambassadeur, comme s'il eust excédé les termes de son pouvoir, et vouloient qu'on le fist revenir, pour en rendre compte. On en usa avec plus de modération, et on se contenta de luy ordonner d'informer l'Estat des raisons, qui l'avoient obligé à acquiescer à ce que les Anglois a voient desiré de luy, touchant la prorogation

(1) Les Provinces de Zelande, de Frise et de Groningue. V. Aitiema, S. van Staet, IV. 39. p. 395, 396. — Résol. des Etats Généraux du 19 Juillet 1659.

566 Set

des trois semaines. Il répondit (1), qoe les amis du Boy de Suéde a voient prévenu le Protecteur et le Parlement del'opinioa, que cet Estât s'cstoit uny avec la maison d'Austriohe et avec la Pologne, dans le dessein de miner le Boy de Suéde, et de se rendre maistre du Sond et du commerce de la Mer Baltique. Que bien qu'il n'eust pas pu les guérir entièrement de ce préjugé, ny empescher leur armée navale de partir, il avoit néantmoins fait en sorte, sur l'asseurance qu'il leur avoit donnée des bonues intentions de ses Mais très, que le Parlement, qui avoit laissé la disposition de la flotte au Protecteur, luy avoit ordonné* de ne point rompre avec les Provinces Unies sans son consentement, due depuis le changement du gouvernement d'Angleterre les Estats luy avoient commandé d'asseurer le Parlement, que leon vaisseaux n'offenseroient point les Anglois, et que leur intention estoit de travailler conjointement avec luy à la paix du Nort Que le Parlement, désirant répondre à cette bonne intentim, avoit bien voulu nommer des Députés de son corps, et de eehy du Conseil d 'Estât pour les y employer de concert avee cette Bepublique; mais qu'il avoit jugé que le terme de trois semaine! estoit trop court pour une si grande affaire, et avoit insisté à ce qu'il fust prorogé d'autres trois semaines: au moins avoit il désiré qu'il escrivist pour cela. Qu'il n'avoit pas voulu s'en refnser, tant pour ne point donner d'ombrage, que parce qu'il se* voit que les Députés et l'Amiral exécuteraient les ordres qu'Os avoient de l'Estat, et qu'ils ne feroient point de reflexion sur ses lettres, sinon en tant qu'elles seraient conformes aux volontés de leurs Mais très communs.

L'affaire estoit faite, et on ny pouvait rien changer, sans offenser les Anglois, et sans les jetter dans la dernière défiance. C est pourquoy les Estats ordonnèrent à leurs Ministres (S) de s'y accommoder, si les deux Rois demeuroient d'accord entre eux d'une suspension d'armes pour ce temps là. et en cas que le Roy de Suéde n'y voulust point consentir, de faire joindre l'escadre de Kuiter à celle de l'Amiral, et de faire agir celui cy en faveur du Ko y de Dannemarc, si le Roy de Suéde i'attuquoit.

(1) Aitzema, S. tan Staet, IV. 39. p. 407: voir sa correspondance avec de Witt, Brute*, III, p. 668 et ailleurs.

(2) Aitzema, S. va* Staet, IV. 59. p. 103—403.

Le Roy de Dannemarc réfute ^accepter le traitié de la Haye. 587

Cette prorogation, dont le Boy de Suéde se servoit utilement, pour reprendre les isles de Bornholm et de Meun, fascha extrêmement le Boy de Dannemarc, qui en faisoit faire des plaintes continuelles, et y âjoustoit des instances fort pressantes pour le se* cours, quoy qu'il refusast d'accepter le traitté de la Haye. De Thou declaroit cependant bien formellement, que si on sortoit des termes du me sine traitté, le Boy son Maistre ne manqueront pas de prendre party avec le Boy de Suéde ouvertement (1), de sorte que sans violer le ru es me traitté, et sans s'exposer au hasard de rompre avec la France et avec l'Angleterre, on ne pouvoit pas faire plus qu'on faisoit. Le traitté reservoit à 0 bdain non seulement la liberté de secourir le Boy de Dannemarc, si le Boy de Suéde l'attaquoit dans les trois semaines; mais il avoit mesmes ordre exprés d'agir en ce cas là; et neantmoins bien loin de le faire, il escrivit aux Estats, comme par forme de reproches, qu'on laissoit au Boy de Suéde la liberté de faire tout ce qu'il vouloit, pendant qu'on lioit les mains au Boy de Dannemarc et à ses alliés, qui ne pouvoient pas empescher que le Boy de Suéde ne reprist tout (2). Celui cy vouloit bien qu'on le raccommodast avec le Boy de Dannemarc, afin qu'il pust, sans empeschement, poursuivre ses conquestes en Prusse, et il avoit mesme nommé des Commissaires, qui se dévoient trouver à Fredericsbourg, pour y entrer en negotiation avec ceux de Dannemarc; mais il vouloit qu'on luy fist de l'avantage dans l'accommodement, et qu'on le fist à sa mode. C'est pourquoy il dit dabord qu'il n'a voit point

(1) Aitzema, 1. c. IV. 39. p. 396.

(2) La réponse que de Witt fit à ses plaintes ne lui fut sans doute pas très agréable. Après lui avoir rappelé que ses ordres ne l'empêchoient pas de s'opposer aux aggressions du Roi de Suéde, il ajoute: ,.... daerdoor UEdt dan ooek niet duysterlyck geinnueert wierde, dat net beter was in dieu deele door wat te veel resolutheydt als door wat te veel retenue te pecceren, gelyck hetselve ook generaelyck een crychsoverste best past. Ick wil hopen dat XJEd. onaengesien de voorgeroerde woorden in desselfs missive influerende in geen gebreecke sal sqn gebleven het innemen van Nascou, van Bornholm, en andere diergelyke offensive entreprises van Sweden naer uetterste verinogen te beletten." — Lettre du 27 Juin 1659 (Archives du Royaume). — Les lettres de de Witt du 26 Mai, du 16 et du 30 Juin 1659 {Archives du Royaume) contiennent des conseils sur la conduite que Wassenaer devait suivre en vue des circonstances au milieu desquelles il se trouvait.

5SS Le troiité de la Haye e$t «wy de Sens autres,

diversion pour une paix particulière: qu'il escouteroit volontiers les ouvertures qu'on luy feroit peur cela, et qu'il estoit prest de nommer des Commissaires pour cela, et le lieu, où ils se pourraient assembler, et de faire expédier les passeports nécessaires pour les Ministres de Dannemarc, mais il ne s'expliquoit point touchant le traitté d'Elbing, ny sur les autres points du traitté de la Haye; de sorte que Ton ne pouvoit pas dire qu'il l'acceptoit. Le Koy de Dannemarc, au lieu de profiter de cette déclaration générale, et d'obliger les trois Estats, sinon à se déclarer pour luy, du moins à ne rien faire pour ses ennemis, s'il acceptait le traitté de la Haye, comme il pouvoit faire sans rien hasarder, declaroit à leurs Députés, qu'il ne feroit point de paix particulière, et mesmes que sans ses alliés il n'entreroit pas en negotiation pour cela; parce qu'estant maistres de toute la Jutlande, et du Holstein, ils n'en sorti roient point, s'il lesabandonnoit, en trait tant sans eux avec leur ennemy commun, contre lequel ils l'avoient secouru. Il y âjousta, que cette negotiation se devoit faire à Braunsherg, et non dans sa Cour; tant à cause de l'absence des autres alliés et intéressés, que parce qu'il n'y avoii point de Ministre de France à Coppenhague, et que oeluy d'Angleterre n'avoit point de caractère, veu qu'il n'avoit point eu de nouvelles lettres de créance, depuis que l'on y avoit changé le gouvernement. Il marqua aussy que cette paix particulière seroit la ruine du commerce et de la navigatiou de ces quartiers là. Mais on ne pouvoit pas se persuader en Hollande que la continuation de la guerre le feroit fleurir, et on donnoit un mauvais sens à l'intention des trois Estats, quand on faisoit accroire, qu'fiprés avoir fait consentir la Suéde et le Dannemarc à la paix, ils voulussent encore faire continuer la guerre entre la Suéde et la Pologne, ou perdre l'Electeur de Brandebourg et la ville tle Dantsig. Le Roy de Dannemarc, en agissant de cette manière, ne eonsideroit point, qu'il donnoit un avantage incomparable au Roy de Suéde, qui en gagnant du temps gagnoit tout; que l'hiver obligeroit la flotte Hollandoise à se retirer, et osteroit à son ennemy le secours qu'il ne pouvoit pas espérer de ses autres alliés, parce qu'ils n'avoient pas de quoy transporter leurs troupes aux lieux où il en avoit le plus de besoin.

Les Estats qui ne pouvoient pas faire agir leurs troupes en faveur du Roy de Dannemarc, si non en le défendant, ne laissoient pas de ménager ses interests dans les deux traittés, qui

qui sont avantageux pour le Moi de Dannemarc. 589

furent faits en suitte de celuy du 21 May (1). Ils furent l'un et l'autre concertés et conclus dans l'hostei de l'Ambassadeur de France, et avec son acquiescement, entre le Ministre d'Angleterre et les Députés des Estats. Mais l'Ambassadeur raesrae n'y voulut point toucher, et déclara qu'il n'avoit point d'ordre de rien altérer au premier traitté: et en refusant de signer les autres, il fit bien connoistre que peut estre la Cour ne trouveroit pas bon, qu'on s'obligeast k forcer les deux Rois d'agréer le traitté de la Haye, au lieu que le premier n'obligeoit les trois Estats, qu'à ne point secourir le refusant. Ces deux traittés, qui dévoient servir d'éclaircissement à celuy du 21 May, où les Anglois trouvoient quelques ternies trop obscurs, dont ils demandoient l'explication, portoient que les trois Estats, ou du moins l'Angleterre et celui cy, travailleroient, et feroient en sorte que les deux Rois s'accommodassent pour la prétention qu'ils avoient tous deux, ou que l'un d'eux pourroit former, à cause des places qui avoient esté prises, ou de la perte qu'ils auroient faite depuis le traitté de Roschild, et que s'ils demandoient qu'on en reformast quelques articles en cette considération, les Médiateurs leur donueroient quinze jours, pour s'y résoudre, et que si dans ce temps là ils n'en pouvoient pas convenir entre eux, on les obligèrent à faire la paix sur le pied du traitté de Koschild, en conservant au Roy de Suéde toutes les places qui luy auroient esté acquises par le mesme traitté, à la reserve du baillage de Druntbem, et en faisant office pour faire remettre au Roy de Dannemarc les quatre cents mille escus, qu'on l'avoit contraint de promettre depuis le mesme traitté: les deux Estats s'obligeant formellement non seulement à ne point secourir le refusant, uiajs aussy d'assister effectivement celuy des deux Rois qui accepteroit ces conditions, contre celuy qui les rejetteroit.

C'est ainsy qu'on alloit tousjours gagnant quelque avantage pour le Roy de Dannemarc (2), en faisant connoistre au Ministre Anglois et au Parlement d'Angleterre, qu'il estoit juste, que le Roy de Suéde, qui estoit celuy qui avoit violé le traitté de Koschild, dédommageast le Roy de Dannemarc, parce que les troupes Suédoises n'a voient pas laissé de demeurer dans les quartiers

(1) Le 24 Juillet et le 4 Août. V. Aitzema, S. van Staet, IV. 39. p. 398, 406, 407; Corp* Univ. Diplom., VI. 2. p. 260—262.

(2) England liatte also seine frùhere Stclluug aufgegeben uud Holland dictirtc fast allein die Beschlùsse." Carlson, 1. c. IV. p. 340,

690 Déclaration de* EttaU <k Dannemarc, emembaraeee lot Betat* Génèrent.

plusieurs mois après le temps porté par le traitté, et qu'il reparast le dégast que son armée avoît (ait depuis la dernière rupture. Qu'il n'estoit pas juste de l'autre costé, qu'on exposait les habitants de Bornbolm à l'indignation du Boy de Suéde, parce qu'ils avoient coupe la gorge à la garnison Suédoise, ny ceux de Drunthem, qui s'estoient soustraits de son obéissance, pour se donner à leur Roy naturel et légitime, due l'on ne pouvoit pas forcer le Roy de Dannemarc de payer les quatre cents mille escus, qu'il avoit promis depuis le traitté de Boschnd. Mais il n'estoit pas possible de l'obtenir du Boy de Dannemarc, particulièrement depuis que les Kstats de son Boiaume eurent déclaré, par une resolution formelle, que leur Boy ne pouvoit psi entendre à une paix séparée, sans faire un préjudice irréparable à son honneur et à sa réputation. Ils disoient que les Provinces Unies mesmes nvoient autrefois exhorté le Boy de ne point faire de paix particulière; et Testât où ils se trouvoient dans une extrême nécessité de toutes les choses, les avoit jettes dans le desespoir, ce qui donnoit de grandes inquiétudes aux Estats des Provinces Unies. Car la ville de Coppenhague estant comme bloquée, parce que le Boy de Suéde avoit repris toutes les iskt, dont elle avoit accoustumé de tirer sa subsistance, on en prevoyoit la perte comme inévitable, si les armes de cet Estât n'es faisoient éloigner celles du Boy de Suéde. On avoit aussy grand sujet de craiudrc, que la flotte Angloise n'agist en laveur des Suédois, et ne reduisist la ville de Coppenhague à l'extrémité, pendant que l'armée navale de cet Estât ne la pourroit pas secourir, sans contrevenir au traitté de la Haye, sans offenser la France, et sans se mettre nu hasard de rompre avec l'Àngletterre. Cette considération obligea les Ministres, qui estoient de leur part auprès du Roy de Suéde (1), à traioer l'affaire, et à proroger le terme porté par le traitté du 21 May, bien que ceux qui estoient à Coppenhague jugeassent, qu'il falloit faire agir les forces navales pour le secours de la ville, qui manquoit de bois et de vivres; et ils y insistoient d'autant plus fortement, qu'ils apprehendoient, qu'en suitte du pouvoir et de Tordre que les autres avoient, on ne prorogea st encore le terme, après qu'on aurait

(1) Van Slingeland et de Huybert, Vogelsang et Tin H are n négociaient en même temps à Coppenhague. Wicquefort parle à peine de leur négociation, dont nous lisons les détails dans le 6c vol. de la Collection: Brieten van Mr. J. de Witt.

Plaintes dm Boy de Dannemarc. 591

commencé à negotier entre les deux Bois. Mais les avis de ceux qui considéraient quelles seraient les suittes de la rupture, qui serait presque infallible, si les deux flottes entraient en action pour des interests contraires, estoient plus conformes aux sentiments des Estats, qui par un deuxième concert, qu'ils firent avec Douning, donnèrent encore quinze jours aux deux Bois, et par un troisième, qui fut fait douze jours après le second, et deux mois et demy après le premier, ils demeurèrent d'accord que de' part et d'autre on escriroit aux Ministres qui estoient sur le lieu, que si le terme de quinze jours, porté par le dernier accord, ne courait pas encore lors qu'ils recevraient cet ordre, ils le fissent commencer dans vingt quatre heures après qu'ils l'auraient reoeu; et que si dans ces quinze jours la paix n'estoit point faite, sur la pied des concerts faits à la Haye, les forces des trois Estats, du moins celles d'Angleterre et des Provinces Unies, agissent incontinent et incessamment contre le refusant ou contre les refusants. Il y fut âjousté, que les Ministres des deux Estats délibéreraient sur le lieu, s'il estoit à propos de renvoyer une partie des vaisseaux; car encore qu'on jugeast icy, qu'il estoit nécessaire de faire agir les deux armées navales conjointement contre le refusant, on voulut bien avoir la complaisance pour les Anglois d'y consentir, parce qu'en la conjoncture de leurs affaires ils a voient besoin de leurs vaisseaux sur leurs costes.

Et d'autant que le Boy de Dannemarc, qui espérait tirer de grands Avantages de la jonction des forces de tant de puissances qui s'estoient déclarées contre le Boy de Suéde, a voit cependant escrit aux Estats des lettres toutes remplies de reproches et de termes de ressentiment (1), il sembloit, que cette bonne volonté deust recevoir quelque altération. 11 parloit du traitté de la Haye, qu'il disoit avoir esté fait sans luy, et sans que Ton en eust fait part à ses Ministres, quoy qu'ils fussent sur le lieu, comme d'une contravention manifeste à leur parole, et au préjudice de leur honneur, et disoit que ce traitté estoit cause de la perte des isles, que les Suédois avoient reprises. Mais les Estats luy escrivirent, et lui firent représenter par leurs Ambassadeurs, qu'en faisant le traitté de la Haye, ils n'avoient eu pour objet que l'interest du Boy et le repos de ses sujets, qu'ils jugeoient estre inséparable

(1) Aitsema, S. twn Slaet, IV. 39. p. 400—406: voir aussi p. 409—412.

599 Les Estait se justifient auprès de luf.

de celuy de cet Estât, et qu'en effet ils «voient conservé l'un, et travailloient à Testa blissement de l'outre, avec tout leieleetaree toute l'application que Ton pou voit désirer d'eux, en la présente conjoncture des affaires. Qu'ils luy faisoient restituer tout «qui avoit esté pris sur luy depuis le traitté de Koschild, et qu'ils le fuisoient dédommager de ce que son Koiaume avoit souffert depuis la dernière invasion des Suédois: qui estoit tout ce qu'il pou voit espérer de la prospérité de ses armes, après plusieurs aînées de guerre, quand mesines tous les succès repondroient à tel espérances. Que les traittés que cet Estât avoit avec Sa Majesté, empeschoient celuy des alliés qui reçoit du secours, de traitter avec l'cnnemy, sans la participation de son allié, mais permettent à celuy qui donne le secours, de traitter avec l'ennemy de son allié, et l'obligent mesmes à s'employer à ce qu'on luy fasse réparation, et à porter les esprits à raccommodement. Qu'Ai avoient tousjours esté d'avis, qu'il le falloit faire necessairemeit, mais que par une trop grande complaisance pour les inclination» du Ko y de Dannemarc ils avoient en Tan 1657 et 1658 empesché la France et l'Angleterre de faire la paix sur le pied di traitté de Bromsebro, comme ces deux Couronnes la vouloient et pouvoient faire en ce temps là, pourveu qu'il ne fust point parlé des intercsts du Koy de Pologne. Que pour faire plaisir à Si Majesté, ils avoient insisté à ce que cette paix fust générale pov les trois Bois, et que cette complaisance avoit fait passer les Suédois dans l'isle de Funen, et de là en Zeelande: qu'elle avoit réduit le Koy en Testât où il se trouvoit présentement, et l'avoit obligé à faire le traitté de Koschild, où il renonça aux traittés qu'il avoit avec ses plus nécessaires alliés, et exclut leurs vaisseaux de guerre de la Mer Baltique. Que les Estats, en refusant de s'accommoder aux sentiments de la France et de l'Angleterre, s'attiroient indubitablement ces deux Puissances sur les bras, et se rend oient incapables de secourir le Koy, qui sans cela alloit se perdre. Qu'ils ne pouvoient pas considérer les interests des Princes que Sa Majesté avoit appelles à son secours, parce qu'ils ne pouvoient pas s'imaginer, que le Koy fust capable de prendre des engagements qui pussent jette r cet Estât dans une guerre perpétuelle, qui se feroit à ses dépens: et ce sans son consentement, et sans sa participation. Qu'il avoit tort de dire, que c'estoient les ennemis de la Couronne de Dannemarc qui avoient porté les Estats au traitté de la Haye, et que bien loin d'avoir manqué à la parole qu'ils luy avoient donnée de le secourir, ou

Les Estait se justifient auprès de l*y. f>93

d'avoir fait une suspension d'armes à son préjudice, ils avoient bien expressément stipulé, que l'armée navale qui estoit en Dannemarc sous le commandement d'Obdam, le déf endroit contre 1m violences et les insultes des Suédois, et qu'ils ne Tempe* échoient point d'agir, sinon en attaquant. Que les Kstats avoient promis de le secourir, et que leur secours ne luy manqueroit point, mais qu'ils employeroient avec affection tout ce qu'ils avoient de moyens et de forces pour le tirer de son affliction, et pour le protéger contre l'oppression qu'il pouvoit craindre des armes de ses ennemis: comme aussy ils ne feroient point de traitté avec ceux cy, qui les pust empescher de s'acquitter de la parole qu'ils luy avoient donnée. Qu'ils n'en avoient point fait en effet, mais qu'ils avoient jugé, et qu'ils jugeoient encore, qu'ils ne pouvoient pas secourir le Boy avec plus d'efficace, et avec plus de succès, qu'en s'accommodant avec les deux Couronnes, ainsy qu'ils avoient fait par le traitté de la Haye, pour luy faire donner une paix avantageuse.

Ceux qui avoient basty la lettre que le Koy de Dan nemarc avoit escrite aux Estats, avoient esté assés imprudents pour y reprocher aux Estats, que le traitté de la Haye estoit cause de la perte des isles que les armes Suédoises avoient reprises depuis quelque temps. On ne manqua pas de remarquer cette bevene, et de faire voir que l'isle de Languelandt avoit esté réduite dés le mois d'Avril, celles de Laland et de Falster au commencement de May, c'est à dire devant la conclusion du traitté de la Haye; que l'isle de Mcun avoit changé de maistre devant que l'Amiral eust avis du iraitté; de sorte que l'effet ne pouvoit pas avoir précédé la cause, et qu'il ne la falloit chercher que dans la négligence des Danois, parce que leur secours n'estoit pas prest, ny leur cavallerie en estât d'agir. Les Estats pouvoient et dévoient agir en ces termes, parce que toute la guerre de Dannemarc se faisoit à leur dépens, et que sans le traitté de la Haye, la France et l'Allemagne se scroient seules mealèes des affaires du Nort, et auroient peut estre obligé le Roy de Dannemarc à traitter aux mesmes conditions qu'il avoit esté contraint d'accepter dans le traitté de Roschild, au préjudice irréparable de cet Estât.

Et de' fait, le Boy de Dannemarc n'avoit pas sujet de se plaindre, puis que longtemps devant le traitté de la Haye il avoit eacrit au Protecteur, qu'il ne refuseroit pas de faire la paix, pourveu qu'on le dédommageant, H qu'on reparMt le* détordre* que

n. sa

594 Le Roy de Dannemarc acquiescé au UraiUé de la Haye.

les Suédois a voient faits dans son pais depuis le traitté* de Boschild, et qu'on luy donnast les seuretés nécessaires pour Pâv enir. C'est ce qu'on luy faisoit obtenir par la restitution du baillage de Drunthem et de l'isle de Bornholm, en le faisant décharger des quatre cens mille escus, et par la promesse formelle, que kl trois Estât s feroient de garantir le traitté qui se feroit entre les deux Kois. Il est certain aussy, que sans le traitté de la Haye et sans la révolution qui arriva en Angleterre, la flotte Angloise auroit agy en faveur du Roy de Suéde, et la France se serait aussy déclarée, suivant le traitté qu'elle avoit fait arec le Protecteur. Cela ne se pouvoit pas faire, si elles ne roropoient avec cet Estât, qui scavoit d'ailleurs bien certainement que lors que k traitté fut signé à la Haye, ou fort peu de temps devant sa conclusion, le Roy de Dannemarc n'avoit point de traitté avec la Pologne, qui la pust eropescher de faire la paix sans luy, et il ne pouvoit pas en avoir fait un depuis, s'il n'avoit eu dessein de faire une affaire à cet Estât, et l'obliger à faire la paix à quelque prix que ce fust. Il est vray, qu'il avoit fiait un traitté fort engageant avec le Roy de Pologne, mais il est vray aussy que la Republique ne Ta voit pas voulu agréer ny ratifier, parce qu'elle ne se vouloit pas engager dans une guerre éternelle. En effet les Polonois firent leur paix sans le Roy de Dannemarc, dés qu'ils la purent faire avec avantage, ainsy que l'on Terra dans le livre suivant. Pour l'Electeur de Brandebourg, les Estats aroient considéré ses interests à l'égal de ceux du Roy de Dannemarc, et avoient bien témoigné, qu'ils ne permettroient pas que la Prusse tombast en des mains estrangeres.

Ces raisons, qui furent représentées avec chaleur au Roy de Dannemarc par les Ministres des trois Estats, l'obligèrent enfin àaccepter le traitté de la Haye, et à acquiescer à leur avis (1); mais le Koy de Suéde déclara, qu'il ne pouvoit traitter que dans les formes ordinaires, et en nommant des Commissaires de part et d'autre. Qu'il ne permettroit pas, que les Médiateurs eussent la direction de U negotiution, ny qu'ils fussent arbitres, ny mesmes que les Ministres des Provinces Unies eussent part à la médiation. Au reste qu'il luy falloit une plus grande seureté que celle que le traitté de

(1) Le 24 Août. 11 paraît que l'opposition de la ville d'Àmsterdi» fut en partie cause des difficultés que le Roi de Dannemarc mit • accepter les propositions des Ministres des Provinces-Unies. V. la lettre de de Witt à de Graeff van Zuid-Polsbroek du 11 Aolt 1659 (Archivée du Royaume).

Js Roy de Suéde le rejette. 595

Roschild luy donnoit, et qu'il ne la trou? oit pas dans la garantie des trois Estats alliés. Il y âjousta que les deux Ëstats, il voûtait parler de l'Angleterre et des Fi ovin ces Unies, pouvoient fairo des projets dans leurs flottes, mais qu'il avoit un projet à son eosté: et en disant cela il porta la main à la garde de son espée (l). Sur ce procédé les Ministres des trois Ëstats demeure* rent d'accord, que le Boy de Suéde estoit le refusant, et que c'eatoit contre luy qu'il »falloit exécuter les trait tés qui a voient esté faits à la Haye en May, Juillet et Aoust. Toutefois ils jugeoient qu'il n'estoit pas à propos de rompre tout à fait les conférences, mais qu'il falloit y faire consentir le Roy de Dannemarc, qui y consentit en effet. Les Commissaires s'assemblèrent en des tentes, que l'on avoit dressées entre la ville et le camp; mais ceux de Suéde ne s'arresterent qu'aux préliminaires, firent instance à ce qu'on s'assemblast dans un lieu plus commode, et protestèrent qu'ils n 'ad mettraient point les Médiateurs, si non en cas que les Commissaires ne pussent pas convenir entre eux, et qu'ils ne recevraient point d'ouvertures d'eux, pour traitter sur le pied do concert de la Haye, ny autrement; de sorte que les Ministres des trois Ëstats, du moins ceux d'Angleterre et des Provinces Unies déclarèrent, que le Roy de Dannemarc avoit satisfait au traitté de la Haye, et que celuy de Suéde refusoit de s'y conformer. Cependant les quinze jours, dans lesquels les deux Rois se dévoient expliquer, estant expirés, suivant le dernier concert de la

(1) #Le Chevalier de Ter Ion dans ses Mémoires, p. 257, et Pu ffendorf, 1. VI, content l'affaire autrement. Celui-ci prétend, que Charles Gustave trouva d'abord mauvais que dans le plein pou Toir que Slingelandt et de Huybert exhiboient, ils n'y fussent qualifiés que de Députés, et de ce qu'on ne leur avait pas donné le titre de Médiateurs: comme aussi que les Etats se fussent servis du mot de traiter au lieu de celui de conclure. Cela se passa en Juillet. Et quant au projet à son coté Te ri on dit: que le Roi piqué au vif, recula deux pas, et mettant la main sur la garde de son épée, dit aux Médiateurs: *Yous faites des projets avec vos flottes, et moi je les décide avec mon épée. Faites retirer vos vaisseaux de la portée de mes forteresses, si vous ne voulez que je les y force à coup de canon." Ce discours était adressé à Algernon Sidney, Robert Honiwood et Thomas Bond, tous trois Ambassadeurs du Parlement, qu'il avait fait partir après le premier traité de la Haye du SI May, et auxquels il avait donné une instruction assez semblable à celle que les Etats avaient remis à leurs Ambassadeurs." Estai de Critique, p. 414, 415. V. Carlson, 1. c. IV. p. 340, 341.

596 Ordre amx Ministres des Estait de frire mgir leur* forte*.

Haye, les Estât» des Provinces Unies escrivirent à leurs Miriitres, qu'ils ne doutoient point, qne leurs forces, tant marinws que terrestres, ne fussent desja effectivement employées contre le Roy de Suéde, conformément au traitté fait avec Downingu mois de Juillet dernier. Ils ordonnèrent (1) aux meames Ministres de continuer a les faire agir avec vigueur, d'attaquer k flotte Suédoise partout où on la rencontreroit, mesmes dans les ports; de transporter la cavallerie de hElecteur de Brandebourg en Zeelande, et partout ailleurs où le Boy de Dannemarc desireroit. Ils firent souvenir le Roy de France de la parole qu'il avoit donnée, qu'il cesserait de fournir des subsides au Roy de Suéde, et firent presser la Republique d'Angleterre, où on ne partait plus de Protecteur, de révoquer les officiera et les régiments Anglois, Escossois et Irlandois qui estoient au service da Roy de Suéde; de ne recevoir plus les armateurs et les navires Suédois dans leurs ports, et de faire agir leur armée navale contre luy. Mais ce n'estoit pas l'intention des Anglois d'employer leurs forces contre le Roy de Suéde, et d'ailleurs les désordres estoient si grands en Angleterre, qu'on pouvoit dire, qu'il n'y avoit point de gouvernement du tout. Mont aigu, qui coa* mandoit l'armée navale, s'entendoit avec Monck pour le restsblissement du Roy, et avoit ordre de le ramener en Angleterre. C'est pourquoy les Ministres Anglois disoient de temps en temps à ceux des Provinces Unies, qui estoient en ces quartiers là, qu'il falloit renvoyer les armées navales, et qu'il suffisoit de laisser au passage du Sond un assés grand nombre de vaisseaux pour obliger les deux Rois à faire la paix. On estoit bien aise en Hollande de rencontrer l'occasion de pouvoir retrancher une partie de la depeuse, que l'on estoit obligé de faire, et ainsy on n'eut point de peine à s'accommoder aux désirs des Anglois, et on ordonna aux Députés et à l'Amiral que suivant le dernier concert fait avec Downing, ils convinssent avec les officiers Anglois du licentiemcnt d'une partie des armées navales, si ceux cy continuoient de faire instance pour cela, mais de ne renvoyer pas plus de vingt vaisseaux, et de ne les faire partir, qu'Ai n'eussent veu partir les Anglois. Les Députés d'Angleterre qui dépendoient du Parlement, et qui scavoient que son intention estoit de faire faire la paix dans le Nort, ne pressoient le ren-

(I) Le 12 Septembre: v. Aitzema, S. van SiaeL p. 413—414, 41 S. Résol. sécrète des Estais de Hollande du 3 Octobre 1659.

M ont aigu ramené sa flotte en Angleterre. 597

voy que faiblement, mais Mont aigu, qui avoit bonne part aux intrigues qui se faisoient ep Angleterre, estoit dans l'impatience de se rendre sur le lieu, et d'exécuter Tordre qu'il avoit du Roy, de secourir George Booth et les autres Seigneurs qui av oient pris les armes, déclara enfin aux Députés des Estats, qu'il ne pouvoit plus subsister en ces quartiers là, faute de vivres, et qu'il estoit contraint et résolu de ramener ses vaisseaux en Angleterre. Les Députés ne manquèrent pas de luy représenter, qu'il en pouvoit renvoyer une partie; que par ce moyen il pourvoirait à la subsistence de ceux qui demeureroient, et que l'honneur l'obligeoit à exécuter, avec le traitté de la Haye, les autres points qui avoient esté concertés avec Downing; mais toute leur peine fut inutile. Montaigu(l), qui s'estoit abouché avec le Boy de Suéde, devant que de parler aux Députés Hollandois, et qui en avoit esté régalé d'un magnifique présent, ne laissa pas de partir, et d'emmener tous les vaisseaux, à la reserve de ceux qui dévoient servir au transport des Ministres Anglois, qui y continu oient de travailler à l'accommodement des deux Bois du Nort.

Les Estats firent faire des instances fort pressantes auprès du Parlement et auprès du Conseil d'Estat de Londres, qu'on renvoyast l'armée navale au Sond, ou qu'on y envoyast promte* ment d'autres vaisseaux; qu'on rappellast les officiers et les gens de guerre Anglois, Escossois et Irlandois qui estoient au service du Boy de Suéde, et que l'on arrestast et prist les vaisseaux Suédois. Mais les Anglois n'en voulurent rien faire, et pour dire In vérité, ils avoient chez eux des affaires qui les empeschoient de s'intriguer de celles de Suéde et de Dannemarc.

Devant que d'achever de parler de ce qui se fit en ces quartiers là touchant cette negotiation, nous ferons une petite digression, pour dire un mot de l'Estat de l'Angleterre, et du sujet de la retraitte de Monta igu. A peine avoit on enterré Olivier Cromwell, que l'on reconnut que l'on avoit aussy enterré le Protecteur et son autorité avec luy, et que les ennemis du gouvernement monarchique, en méprisant la faiblesse de Bichard, et en ruinant le peu de crédit et de respect que son père luy avoit laissé, feroient naistre un dérèglement dans les affaires, sur lequel le Boy pourroit fonder des espérances infallibles de son restablissement. L'armée, animée par ses propres officiers, fut la

(1) Le Roi de Suéde était très- satisfait de la conduite de Montague. V. Carlson, L c. IV. p. 342 note 1.

598 Affaire» d'Angleterre.

première à insulter le nouveau Protecteur, en demandant avec insolence les arrérages de ce qui luy estoit deu de sa solde. Richard n'a voit point d'argent, et en convoquant un Parlement qui pouvoit seul luy en donner, il renonçoit en quelque façon à cette autorité souveraine que son père avoit si bien establie en sa personne, et qu'il pensoit rendre héréditaire dans aa famille; mais comme Richard avoit si peu d'ambition, qu'il se sentoit mesme incommodé de sa dignité, il n'eut point de peine à s'y résoudre. Le Parlement estant assemblé, Henry Y a ne, homme d'esprit et entreprenant, mais ennemy de la monarchie, decbni en plein Parlement contre l'usurpation d'Olivier Cromwell, aussy bien que contre la succession de Richard, et osa bien dire, que l'Angleterre ne manquoit point de Brutus ny de Cassius, qui nuroient assés de resolution pour délivrer leur patrie de la tirannie. Toute l'Assemblée entra dans ses sentiments, tellement qu'elle déclara, que son intention estoit de reprendre li conduite et l'administration des affaires dans Pestât oà elle 1» avoit laissées en 1658, et qu'elle estoit résolue d'en user comme dans une Republique libre, sans Roy, sans Protecteur et sans autre Chef, et m es m es sans Chambre haute. Artur Haselrig, Henry Ne vil le, et plusieurs des principaux officiers de IV* mée, entre autre Fleetwood, Lambert et Desborrou.qnoy que le premier et le dernier fussent proches parents de Cromwell, prirent le mesme party. Ils formèrent un Conseil, qui estoit tout composé d'officiers de guerre, ils envoyèrent des soldats à Whitehal, qui y enlevèrent le disner que Ton avoit préparé pour le Protecteur, et luy demandèrent un General, qui se pust mettre à leur teste pour les commander, puis qu'il en estoit incapable, et que ce General n'eust point de dépendance du Protecteur ny du Parlement. Richard ne pouvant pas se déterminer dans un moment sur une affaire de cette importance, les soldats l'assiégèrent dans le palais, et le contraignirent de nommer Flcctwood et Lambert, et de leur donner le commandement de l'armée au premier en qualité de General, et à l'autre en celle de Lieutenant General. Apres cela ils obligèrent le Protecteur à congédier le Parlement, parce que cette assemblée avoit témoignée, que l'insolence des gens de guerre luy estoit, sans comparaison, plus insupportable que l'autorité imaginaire d'un Protecteur impuissant et ridicule. Cependant les deux nouveaux Généraux se trouvant dans la mesme impossibilité de contenter l'armée et craignant de tomber dans les mesmes incommodités, re-

Affaire* tf Angleterre. 599

solurent de convoquer le mesine Parlement, qui avoit fait le procès au feu Boy, comme celuy qui favoriserait, sans doute, l'exécution de leur dessein. Tout ce qu'il y avoit de gens d'honneur et de qualité dans le Boiaume en eurent horreur, comme d'un monstre capable d'achever de ravager et de dévorer tout, et en prirent occasion de former un puissant party pour le Boy. Les Comtes de Derby, de Santford et de Lichfield, Jean Mordant, fils aine du Comte de Petersbourg(l), et presque toute la noblesse s'y jetterent ; plusieurs villes se déclarèrent, et mesmes celle de Londres y estoit toute portée. Mais la défaite du Chevalier George Booth, qui s'estoit mis en campagne auprès de Norvitz, avec un petit corps d'armée de cinq ou six mille hommes, et l'adresse que Lambert eut de loger l'armée de la prétendue République dans Londres, firent avorter ce dessein. Le mesme malheur empescha Montaigu de se déclarer ouvertement pour le Boy avec toute l'armée navale qu'il avoit commandée dans le Sond, et qui faisoit, sans doute, une des plus considérables parties des forces du Boiaume. Il avoit fait des démarches qui l'avoient rendu si suspect, que le Parlement avoit résolu de luy donner un successeur, et de le faire revenir pour luy faire son procès. Mais il en fut a vert y, et se tenant sur ses gardes, il n'alla point à Londres, qu'après qu'il se fust asseuré des officiers de la flotte. Lambert, qui pendant la vie d'Olivier n 'avoit pas craint de se déclarer hautement contre l'autorité absolue que le Protecteur avoit usurpée, ne pouvant se résoudre à se soumettre à celle d'un Parlement estropié, marcha droit à Londres, à la teste de son armée, qui revenoit victorieuse et triomphante de la défaite de Booth, licentia le Parlement, et forma un Conseil de trente deux personnes, sous le tiltre de Commit tee of Safety, ou Commissaires de la Seurcté, dont Fleetwood estoit le Président en apparence, mais H. Va ne en avoit toute l'autorité. Quelques Députés du Parlement dissipé s'adressèrent à Monck, qui commandoit une armée en Escosse, et qui travailloit, mais avec beaucoup d'adresse et avec un secret impénétrable, au restablissement du Boy, et luy firent des plaintes de l'insolence de Lambert. Monck, pour mieux couvrir son intention, se déclara pour la Bepublique, asseura le Parlement de son affection, fit arrester quelques gentilhoinmes que l'on scavoit estre zélés pour le bon party, et fit en mesme temps marcher son armée en Angleterre, sous prétexte de vouloir restablir Tau-

(1) Peterborough.

600 Jfaires fAnyltlerrt.

torité du Parlement et la liberté de la Bepublique: dedans* que son dessein estoit de s'opposer à Lambert, qui voukxt opprimer l'une et l'autre, pour establir un Conseil qui n'esfcm composé que de ses amis et de ses créatures. Lambert alla au devant de luy ; mais toute la noblesse estoit cantonnée a b campagne et tout le païs soulevé, de sorte qu'il ne trouvoit nj vivres ny fourage pour ses troupes. Uaselrig mesmes luy débaucha une partie de son armée et quelques uns de ses Colonel* s'allèrent rendre à Monck; de sorte que presque tous ses gens l'ayant abandonné, et le reste ayant esté défait et dissipé en plisieurs petites rencontres, il fut luy inesme fait prisonnier, et envoyé à la Tour de Londres. Monck, qui en reatablissant k Parlement, avoit eu le soin d'y faire députer ceux que Cromwell en avoit chassés, fit sa cabale avec quelques officiers de l'armée, dont il connoissoit l'iutention, et avec quelques uns du Magistrat de Londres, qui estoit extrêmement ennuyé des désordres passés, et qui estoit dans des appréhensions continueDes d'une infinité de malheurs, dont le gouvernement militaire et anarchique le menaçoit. Ils demeurèrent d'accord entre eux qa'oa ne parleroit pas encore du rappel ny du rétablissement du Boy, mais qu'on se contenterait présentement de dépouiller le Parlement de la souveraineté qu'elle avoit usurpée du temps du feu Boy, et que si parray les Députés il y en avofr qui fusseut assés téméraires pour s'opposer à cette resolution, on feroit agir les armes et la justice contre eux. Dans la première séance du Parlement il y eut plus de deux cents cinquante Députés qui estoient d'avis qu'il falloit convoquer un Parlement libre. Les autres Députés qui faisoienl le nombre de cinquante ou environ, au lieu de faire undernier effort pour maintenir leur prétendue souveraineté, donnèrent toutes leurs pensées à la conservation de leur vie, qui n'es toit pas fort en seurcté dans la revolution qu'ils prevoyoient estre inévitable. Le Boy, qui estoit parfaitement bien informé de Testât de ses affaires, et comme asseurc de son rétablissement, au lieu d'en faire ostentation, en fit un dernier secret. 11 s'éloigna de la coste après la défaite du Chevalier Bootb, comme s'il n'y avoit plus rien à espérer pour luy en Angleterre, et alla implorer le secours des Kois de France et d'Espagne, qui foisoient negotier la paix sur les frontières des deux Boiaumes du costé de l'Espagne. Le Cardinal Mazarin, qui ne pouvoit pas ignorer la disposition des affaires et des esprits d'Angleterre, se servit de ses artifices ordinaires, et receut le Boy d'une

Affaires d, Angleterre. 601

manière ires offensante, refusant mesmes de luy parler, pendant qu'il faisoit mille civilités à Loccard, à qui le Parlement avoit confirmé le caractère d'Ambassadeur. A peine souffrit il que le Marquis, depuis Duc d'Or m ont, luy parlast à cheval, ainsy qu'il alloit à la conférence, et qu'il Tentretinst du mariage d'une de ses niepces avec le Boy de la Grande Bretagne, que ny l'un ny l'autre n'avoient pas dessein de faire. Don Louis de Haro, au contraire, en usa tout autrement. Il le fit recevoir en Boy en tous les lieux de l'obéissance du Boy Catholique, le logea, le traitta et luy rendit tout le respect et toutes les soumissions, qu'il devoit à une si illustre personne. Le Prince de Condé, qui s'alloit reconcilier avec son Souverain, le Comte de Harcourt, un des plus heureux, et le Mareschal de Turenne, un des plus habiles Capitaines de nostre siècle, luy offrirent leur espée, pour le recouvrement de sa Couronne, et de passer en personne en Angleterre dés que la paix seroit conclue. Mais ce n'estoit pas l'intention du Boy de la Grande Bretagne de se servir de troupes estrangeres pour combattre ses sujets, et d'ailleurs la saison estoit si avancée devant que les deux Ministres pussent achever de régler toutes les difficultés, qu'il n'y avoit point d'apparence de profiter de la bonne volonté de ses amis, quand mesmes il auroit pu consentir au transport de quelques troupes. Il falloit aussy donner le loisir à Monck de s'asseurer de celles qui estoient en Irlande, dont Olivier Cromwell avoit fait une espèce de place d'armes, afin de s'en servir contre l'Angleterre mesme, s'il eust esté besoin. 11 estoit avec cela occupé à empescher, que les Députés que l'on avoit esté contraint de chasser du Parlement, ne remplissent les provinces du bruit du rétablissement de la Monarchie et du Monarque, et qu'ils ne ruinassent les affaires du Boy, en faisant soulever ceux qui avoient eu part aux troubles du dernier règne. Pour ce qui est de l'Irlande, le Chevalier Cor te t et le Baron de Brohil, tous deux Irlandois et Protestants, ayant veu partir Henry Cromwell, qui y avoit commandé en la qualité de Lord Député, avec l'autorité de Yiceroy, avoient gagné la pluspart des troupes, de sorte qu'après avoir fait a rr ester les officiers dont ils avoient sujet de se défier, ils envoyèrent asseurer Monck de leurs personnes et de l'intention qu'ils avoient pour le service du Boy. Cependant l'hiver acheva de disposer les esprits d'Angleterre à la révolution, qui fera une partie du sujet du Livre suivant.

La rencontre que le Boy de la Grande Bretagne eut aux

609 JbtitOM* qui Jf>Mt coaientir U CotHool Ma tari m à la pais.

Pirenées avec les Ministres des deux Couronnes, nous eondnit insensiblement à cette importante négociation, et aux antres affaires de France, dont il faut parler nécessairement, devant que d'achever celles du Nort, à qui elles donneront quelque lumière. Le Cardinal M a z a r i n , ne pouvant pas s'empescher de faire réfection sur Testât, où il s'estoit trouvé dans l'extrémité de la maladie du Roy, à la veille de sortir, non seulement de la direction des affaires, mais aussy du Boiaume mesrae, ai le sceptre eust passé en d'autres mains, vouloit en toutes les façons éviter Tes eue il, contre lequel il avoit pensé faire naufrage. Le Die d'Anjou, frère unique du Roy, et héritier presomtif de la Couronne, n'avoit point de tendresse pour le premier Ministre, qui après ses interests particuliers n'avoit considéré que ceux du Roy, son Maistre, et n'avoit point eu de considération du tout pour la personne de ce Prince, qui estoit gouverné par des gens qui auroient fait éloigner cette Eminenoe, afin de le posséder seuls. Le Cardinal, qui profitait des sommes immenses de li guerre, la vouloit continuer et ne pouvoit se résoudre à entrer dans les sentiments de la Reine, qui vouloit donner la paix à l'Espagne et l'Infante au Roy, son fils. Il craignoit l'un et l'autre, tant parce qu'il apprehendoit, que la jeune Reine ne posséda st seule toutes les affections du Roy, que parce qu'il scavoh que dans la paix il faudroit régler les finances, dont la confusion luy faisoit amasser des richesses immenses. La seule considération de In perte qu'il pourroit faire de la personne du Boy, l'obligea de céder aux désirs de la Reine mère; mais il le fit avec tant de répugnance, qu'il déclara qu'en se rendant à la volonté de Sa Majesté, il luy rendoit aussy toutes les obligations qu'il luy nvoit. Ce fut l'expression dont il se voulut bien servir, quoy que ces obligations ne fussent pas petites ny en petit nombre. Apres avoir consent y à la paix il eut aussy pour le mariage toute la complaisance que la Reine pouvoit désirer. Afin que les liaisons qu'il avoit prises avec les Princes et Estats voisins ne le pussent pas empescher de faire la paix sans eux, il n'avoit pas voulu s'engager avec le Protecteur, que pour une seule année, qui exspiroit vers la lin du mois de Mars 1659, et il avoit constamment refusé au Roy de Portugal de faire on traitté, qui pust obliger le Roy à le faire comprendre en celoy que Ton avoit dessein de faire avec l'Espagne.

11 avoit entretenu une correspondance fort seercte avec le Comte de F u e n s a 1 d a g n e , qui avoit commandé les armes du Roy d'Es-

Le Comte de, Fuensaldague y contribue beaucoup. 603

pagne aux Pais bas sous l'Archiduc Leopold. La guerre estoit l'aversion de ce Comte, qui n'aimoit point ceux qui s'y plaisoient, ou qui la continuoient pour leurs interests particuliers, et dans cette antipathie il a?oit eu tant de desmeslés avec le Prince de G onde, que le Boy d'Espagne avoit esté obligé de le tirer de Flandre, pour luy donner le gouvernement de Milan, où il ne laissa pas de continuer sa correspondance avec le Cardinal. C'estoit un Ministre fort éclairé, qui dans la parfaite connoissance qu'il avoit de la foiblesse du gouvernement d'Espagne, ne cessoit point d'exhorter Don Louis de Haro de songer sérieusement à la paix. Pendant la dernière campagne les armes de France av oient fait de si grands progrés dans les Pais bas, que Don Jean d'Austriche, désespérant d'en pouvoir conserver les restes, les avoit abandonnés; comme en effet ce qui y restait à conquérir n'estoit que l'ouvrage d'une seule année, Les François estoieut dans le coeur du Milanois. Les Anglois possed oient Dunquerque et Mardic en la coste de Flandre, et ils fais oient tous les jours de nouvelles conquestes dans les Indes Occidentales. Le Boy d'Espagne mesme n'esperoit pas de pouvoir vivre longtemps, tant à cause de son âge, qui estoit assés avancé, qu'à cause de ses maladies invétérées, qui estoient devenues incurables avec les années. C'est pourquoy il ne vouloit pas laisser tant de puissants ennemis sur les bras des Princes ses enfants, qui estoient tous fort jeunes et infirmes : de sorte qu'avec toutes ces considérations le Comte de Fuensaldagne n'eut pas beaucoup de peine à persuader le premier Ministre.

Pour faire faire la paix sur le pied des propositions que Lionne avoit autrefois faites à Madrid, ils se servirent de Don Antoine Pimentel de Prado, confident du Comte. Il n'avoit qu'une naissance très médiocre, mais beaucoup d'esprit, grande bon netteté et un génie admirable pour la negotiation. Il arriva à Lion vers la fin de l'an 1658, ainsy qu'il a esté remarqué ailleurs (1), et il n'estoit d'abord que porteur d'une simple lettre de créance, en vertu de laquelle il negotia quelque temps. Mais dautant que la France estendoit sa veûe plus loin, et que l'on commença aussy à parler du mariage du Boy et de la Princesse d'Espagne, on l'obligea à faire venir un pouvoir formel, tant pour la paix, qui fut expédié à Madrid le 10 May, que pour le mariage qui y fut signé le 29 Juin 1659. Sa negotiation fut si secrète, que presque tous les articles du traitté, et le mariage mesme, furent comme résolus,

604 Pimentel F achevé.

devant que Ton sceust que Ton parlast de l'on ou de l'autre Devant qu'on pust demeurer d'accord du mariage, Pimentel déclara à Lionne, que la Cour d'Espagne ne consentiroit jamais au mariage, si l'Infante ne renonçoit aux prétentions et au droits de la succession du Boy, son père, à l'exception de ee qui s'estoit passé au contract de Louis XIII et d'Anne d'Austriche, père et mère du Roy d'à présent. Que le Boy d'Espagne mesme n'y avoit pas seulement voulu songer, qu'elle n'y euat formelle* ment renoncé, et qu'il ne permettrait pas, que le mariage s'achevast, si le Boy de France ne confirmoit la renonciation, et devant et après la consommation. Il y restoit encore une difficulté à cause du refus que le Cardinal faisoit de consentir au restablissement du Prince de Condé. Pimentel, qui n'aimoit pat le Prince, et qui vouloit conclurre le traitté, tant pour sa propre réputation, que pour complaire au Comte de Fuensaldagne, le sîgua, en abandonnant les interests du Prince de Condé, qui n'y obtint que la restitution en son honneur et en son bien, mais on ne le voulut pas restablir en ses offices ny en ses gouvernements. Dés que le traitté eust esté signé, Pimentel le voulut porter luy mesme en Espagne, pour le faire ratifier, et pour achever de faire régler les particularités du congres des doux premiers Ministres, qui se dévoient rendre sur les frontières des deux Boiaumes, afin d'y ajuster la manière de l'executioa du traitté, et pour achever de lever quelques difficultés, dont on n'avoit pas pu convenir avec le Ministre subalterne. Cependant on demeura d'accord d'une suspension d'armes de deux mois, par mer et par terre, à commencer du 8 May. Et parce qu'on ne doutoit point de la ratification et de l'exécution du traitté, on en publia le 21 Juin la prorogation pour la faire continuer jusques à autre ordre; le tout à condition que les choses demeureraient en Testât où elles estaient, que ny les uns ny les autres ne pourraient pas faire venir des secours de dehors, et que le commerce des sujets se feroit de part et d'autre, sous la faveur des passeports et des saufeonduits que l'on avoit fait expédier pendant la guerre, si on pretendoit entrer en des places fortifiées, ou en des villes closes de remparts ou de murailles. Cette suspension d'armes fut aussy acceptée par les Anglois à l'égard de Dunquerque et de Mardic, et le Parlement en continu* le gouvernement à Loccard, avec la qualité d'Ambassadeur. Le Duc de Savoye l'agréa aussy pour le Milanois. Le Cardinal ne laissa pas cependant de partir de Paris, pour se rendre sur la frontière. 11 estoit fort incommodé eu sa santé, et d'ailleurs

Les deux premiers Ministre* se rendent sur la frontière.

extrêmement chagriné et inquiet, parce que Pi m en tel ne revenant point dans le temps qu'il a voit marqué, ce delay faisoit d'autant plus douter de la ratification, que l'on estoit bien âverty, que le Roy d'Espagne et son premier Ministre continuoient d'asseurer le Prince de Condé que la paix ne se feroit point, qu'il ne fust entièrement resta bl y. Mais pendant que le Cardinal continuoit son voyage à petites journées, il rencontra entre Tours et Amboise un courier Espagnol qui luy apportoit la ratification. Ce qui le satisfit infinement, et luy fit poursuivre son chemin avec plus de gayeté et de divertissement. Il arriva sur la frontière presque au mesme temps que Don Louis s'y estoit rendu du coûté de l'Espagne. Il y eut d'abord de grandes contestations sur les cérémonies de la première entreveùe, parce que d'un costé le Cardinal pretendoit faire respecter sa pourpre, et que de l'autre Don Louis ne vouloit reconnoistre en luy que la seule qualité de Premier Ministre et de Plénipotentiaire de France, comme luy l'estoit du Roy d'Espagne. On fit plusieurs ouvertures d'accommodement, et on demeura en fin d'accord, qu'on feroit un bastiment de charpenterie dans l'isle des Faisans, au milieu de la rivière de Bidassoa, qui sert de frontière commune aux deux Roiaumes de ce costé là, et se va rendre dans l'océan à une demy lieûe de là dans un endroit où sont les villes de Fontarabie du costé d'Espagne, et Andaye du costé de France.

Le Cardinal Mazarin, qui estoit persuadé qu'il n'y avoit rien qui pust empescher l'exécution du traitté que le Roy d'Espagne avoit ratifié, s'imaginoit que deux ou trois conférences qu'il auroit avec Don Louis, donneroient la dernière perfection à son ouvrage et acheveroient de régler ce que l'on n'avoit pas pu ajuster avec Pimente 1. Mais dés que les deux Premiers Ministres commencèrent à parler d'affaires, ils y rencontrèrent des obstacles, qui firent bien connoistre au Cardinal, que si les Espagnols n'avoient pas envie de faire la paix, ils pouvoient ne la point conduire, sans manquer à leur parole. C'est proprement à l'histoire de France à parler de ce qui se passa dans ces conférences, et des cérémonies qui y furent observées, c'est pourquoy je n'en diray autre chose, sinon que ces deux Ministres employèrent vingt cinq conférences à régler l'exécution d'un traitté, qui avoit esté conclu et ratifié. Dés la première Don Louis ne dissimula point qu'on auroit de la peine à faire la paix, si on ne restablissoit le Prince de Condé dans Testât où il estoit devant la guerre. Il y avoit des gens en France, qui avoient

606 /> rettabliu*me*t an Pré*** de Co*déJ*ilm*efr$p/msffrmM<le$iij/indirt.

fait entendre au premier Ministre d'Espagne, que s'il lenoit bon. le Cnrdinal cederoit enfin, et ferait tout ce qu'il voudrait» Uni parce qu'il serait honteux et qu'il y aurait du danger pour loj de revenir à Paris sans avoir fait la paix, après avoir négligé d'achever la conqueste des Pais bas, que parce qu'il appréhenderait qu'où ne luy reprochast d'avoir rompu le traitté pour son interest particulier, par l'aversion qu'il avoit pour le Prince de Coudé. Don Louis asseuroit bien, que le Boy, son Maistre, ne se dédiroit point et offrait d'accomplir punctuellement tout ce que Pi m en tel avoit promis et accordé, roesmes à l'égard du Prince de Condé; mai9 il disoit que le raesme traitté n'empeschoit pas son Maistre de reconnoistre les grands services que k Prince luy avoit rendus, et que s'il ne le pouvoit pas faire, en le faisant restablir en ses charges et en ses gouvernements, il le pouvoit récompenser d'ailleurs, en sorte qu'il fust satisfait, et que le Koy Trcschrestien ne pouvoit pas trouver mauvais qu'il luy donnast ou la Sardaigne ou la Calabre en tiltre de Boiaume. Le Cardinal repartit, qu'en effet personne ue pouvoit empescher le Koy Catholique de disposer de son bien ainsy qu'il luy plaisoit; mais que le Prince de Condé, en s'estabUsafint en ces quartiers là, et en prenant par ce moyen des liaisons si estroites avec le Koy d'Espagne, se detachoit entièrement de celles qu'il avoit en France. Don Louis, qui avec son indifférence naturelle affectoit des longueurs avec le Cardinal, afin de le fatiguer, le faisant souffrir cruellement dans l'éloignement de la Cour, et dans un nir si contraire à sa santé, fit une autre ouverture, et luy dit, que puis qu'on ne vouloit point que le Prince de Condé fust Koy, du moins on ne pourrait pas empescher le Roy son Maistre, de luy donner la ville de Cambray avec quelques places voisines en pleine souveraineté. L'artifice réussit. Le Cardinal perdit patience à cette proposition, et s'eacria qu'il valoit mieux continuer la guerre, que souffrir qu'on establist sur les frontières du Koiaume et presque à la veùe du Roy une souveraineté, où les rebelles et les mescontents trouveroient tousjoors leur retraitte, pour troubler le repos de la France. Il y ajousta qu'il avoit ordre de rompre tout, plustost que de souffrir que le Prince fust restnbly en ses charges et en ses gouvernements, si ce n'est qu'on permis! au Koy de continuer de douner sa protection aux Portugois. Ce fut un artifice du Cardinal, qui valoit bien celuy de Don Louis, qui ne faisoit la paix principalement qu'àfin de pouvoir faire la guerre en Portugal, et se venger de

Don Louis V obtient enfin. 607

l'affront qu'il avoit receu nu commencement de Tannée au siège d'Elvas, qu'il avoit esté contraint de lever avec peu de réputation; et il vouloit neantmoins sauver celle du Boy Catholique, en ménageant les interests du Prince de Condé. C'est pour* quoy le Cardinal, le plus adroit negotiateur qui fust jamais, et le plus dissimulé de tous les hommes, voulut profiter de cette conjoncture, et vendre bien cher aux Espagnols une chose, qu'il auroit esté obligé d'offrir au Prince dans peu de temps. Il est certain que le Prince de Condé ne pouvoit pas retourner à la Cour, pour y vivre en particulier, sans charge et sans gouvernement; et neantmoins le Cardinal, faisant mine de se vouloir bien laisser vaincre, dit enfin qu'il souffriroit que les Espagnols luy fissent cette violence, pourveu que Don Louis fist aussy quelque chose pour l'avantage de la France, et qu'il eust aussy quelque complaisance pour les désirs du Roy. Don Louis y consentit, et fit en cette considération céder à la Couronne de France la ville d'Avesnes, une des plus importantes de la province de Hainault, et il promit que le Boy d'Espagne feroit sortir sa garnison de la ville de «Tuiliers, pour faire plaisir au Duc de Neubourg, qui estoit amy particulier du Cardinal, et en ce temps là fort attaché aux interests de la France. Le Prince de Condé, qui estoit assés bien traitté du Boy d'Espagne et de son premier Ministre, ne l'estoit pas des autres Espagnols; de sorte que s'enn ayant avec eux, il vouloit se raccommoder avec la Cour en toutes les façons. Il se contenta du gouvernement de Bourgogne où la Bresse estoit comprise, et voulut bien qu'on donnast la charge de Orandmaistre de la maison du Boy au Duc d'En* guien, son fils, pour toutes choses généralement quelconques, qui pouvoient concerner les charges et les gouvernements que le Prince pouvoit prétendre. Le Lecteur jugera lequel des deux Ministres y eut de l'avantage, celuy qui acquit au Boy une assés bonne place en recompense d'une chose que l'on auroit accordé au Prince après son retour; ou celuy qui reconnut les services que le Prince avoit rendus au Boy d'Espagne, en le faisant restablir dans un des principaux gouvernements du Boiaume, et dans un des premiers offices de la Couronne, nonobstant les protestations que le Cardinal avoit faites, et au préjudice de la réputation du Boy, son Maistre.

Toute la negotiation avoit roulé sur ce point, de sorte que cette difficulté estant levée on n'eut pas beaucoup de peine à régler aussy celle qui avoit retardé, pendant quelque temps, la

008 La rmoncittion dm Roy de Front* Umchemt le* droits de Im Rem.

conclusion du mariage. On en avoit fuit la première ouvertore en Tan 1645, et Don Louis de Haro avoit témoigné dés ce temps là, qu'il croyoit que ce serait le meilleur moyen de faire faire la paix entre les deux Couronnes, pourveu que le mariage se trouvant accompagné de certaines conditions, qni ne détruisissent pas la substance de la proposition. Le Conseil d'Espagne n'avoit pas pu consentir qu'il se fist, de peur disoit il, qu'on jour le Roy de France ne se rendist maistre de tout ce que pot* sedoit le Boy d'Espagne. On ne l'avoit pas dissimulé à Lion* ne, lors qu'en l'an 1656 il negotia la mesme affaire arec Don Louis à Buenretiro, et Pi m en tel mesme . en avoit témoigné quelque chose; mais cela n'empescha pas que le Cardinal ne fist l'estonné lors que Don Louis luy déclara, que le mariage ne se feroit point, sans une renonciation formelle et générale, et qu'il ne dist, qu'il ne conseilleroit jamais au Roy de renoncer. Mais le Cardinal, qui jugeoit que la parole et le serment, quand on y manque, n'intéressent pas fort l'honneur ny la conscience, et qui se servoit de toutes sortes de moyens, pourveu qu'ils le pussent conduire à sa fin, revint à luy au bout de quelques joon et consentit à la renonciation. Toute fois devant que de se laisser vaincre absolument, il fallut bien mire encore quelque grimace, et fit instance à ce qu'on n'y comprist point les Païs bas ny le Comté de Bourgogne, ou du moins que l'on en exceptait les villes d'Aire et de S1. Orner. Don Louis demeurant ferme, le Cardinal se relascha aussy sur ce point, et après cela la renontiation de l'Infante se fit dans les formes et avec toutes les solemnités requises. Elle déclara, que moyennant le payement effectif de sa dot, qui devoit estre de cinq cens mille escus d'or, elle ne demandoit plus rien des biens, raisons et actions qui luy appartenoient, ou qui luy pourraient appartenir en la succession du Boy et de In Beine ses père et mère. Et ce du consentement du Boy de Frauce, qui demeura d'accord, que l'Infante et la enfants qui pourroient naistre d'elle, masles ou femelles, ou leurs descendants, en quelque degré que ce pust estre, ne pourroient jamais succéder aux Boiaumes, Estats, Seigneuries ou dominations que le Boy Catholique possedoit alors, ou que ses successeurs posséderaient à l'avenir; en sorte qu'en aucun cas, ny en aucun temps, ny en quelque manière qu'il puisse avenir, ny elle ny eux, ses hoirs et descendants, n'eussent à succéder, ny prétendre pouvoir succéder, nonobstant toutes les loix, coustumea, ordonnances et dispositions, en vertu des quelles on a succédé

Traiité de paix entre les deux Couronnes. 609

en tous les Eoiauraes, Estats etc. Le Roy de France renonça aussy à la protection du Roiaume de Portugal, plustost à dessein de fomenter en ces quartiers là une guerre capable de consumer l'Espagne, que pour luy en abandonner la conquestc. Ce seroit une témérité de juger de l'intention de ceux qui en ce temps là renoncèrent si libéralement aux droits de l'Infante d'Espagne et qui abandonnèrent volontairement le Roy et le Roiaume de Portugal, mais la postérité, en lisant dans la suitte de cette Histoire les événements des années 1667, pourra juger, sans passion et sans danger, si le Ministre de France pretendoit sincèrement observer ce qu'il promettoit au nom du Roy, et ce que le Roy confirma depuis, avec toutes les formalités et solcmnités requises.

Le traitté fut signé le 7 Novembre 1659 (1), au contentement des deux Rois, mais non de tous les intéressés, ny des autres Princes et Estats de l'Europe. On n'y parloit pas seulement de la médiation du Pape, dont le Cardinal Mazarin ne consideroit point la dignité ny la personne, parce qu'Alexandre VII estant, devant son exaltation, Nonce à Munster, sous le nom de Fabio Ghigj, avoit assés ouvertement rejette sur le Cardinal Mazarin la cause du retardement de la paix. Le Cardinal, de son costé, accusoit le Nonce d'avoir épousé les interests de la maison d'Austriche et de l'Electeur Palatin contre la France et contre l'Electeur de Bavière, jusques là qu'en escrivant à Munster aux Plénipotentiaires de France, il ne craignit point de luy reprocher qu'il se declaroit pour un Prince Protestant contre un Prince Catholique, et qu'il n'agissoit point en Ministre de l'Eglise de Rome. Ce fut la cause pour quoy les Cardinaux de la faction de France et les Ministres de la mesme Cour s'estoient ouvertement opposés à son exaltation. Ce fut aussy la cause pour quoy le Cardinal ne voulut point que le Pape eust la gloire de faire la paix entre les deux Monarques, et ne luy fit point de part de toute cette negotiation. Et de fait, le Roy ne luy en fit rien scavoir que par le mesme courrier qu'il envoya à Rome pour la dispense de son mariage. Pour la Republique de Venise, qui avoit aussy fait office de médiateur à Munster, je ne trouve point

(1) Corps univ. diplom. VI. 2. p. 264 svv. Aitzema, S. van Staet, IV. 39. p. 329 svv.

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