II
658 Et entnitU demi celle des Retat* de Hollande.
on a accoustumé de placer les Ambassadeurs et les Ministres est rangers, quand ils prennent audiance publique. Dans la place que Ton a voit destinée pour le Roy on avoit fait une estrade de huit pieds en quarré, et élevée d'un pied du plancher, couverte d'un grand tapis de Turquie, qui s'estendoit jusques à la porte de l'antichambre, par laquelle on le fit passer, et sur l'estrade on avoit placé* une chaise de velours verd, sous un dais de h uiesine étoffe et de la inesrae couleur. Le Roy estant arrivé à sa place, et le Prince de Nassau s'estant rangé avec quelques Seigneurs derrière la chaise, se tint debout et découvert jusques à ce que tout les Députés fussent entrés. Le nombre en estoit extraordinairemeut grand, de sorte qu'il falloit du temps pour les placer; mais les voyant tous rangés et assis, ou en estât décela, il s'assit et se couvrit, et dés que tous ceux de l'Assemblée se furent couverts, il se leva et s'estant découvert, il remercia les Estats en des termes fort touchants des civilités qu'il avoit receiies, et de l'affection qu'ils luy avoient témoignée, leur donna des asseurances de la constance de son amitié, et leur recommanda la personne et les interests de la Princesse Boy aie, sa soeur, et du jeune Prince d'Orange, son neveu. Après que Jacob Veth, qui presidoit à son tour de semaine, de la part de 1s Province de Zeelande, eust répondu au compliment, le Boy se retira, et fut reconduit par toute l'Assemblée jusques au bas de l'escalier de la grand' salle, où il trouva les Estats de Hollande en corps. Ils en usèrent de la mes me manière que les Estats Généraux avoient fait; le Prince Jean Maurice de Nassau, Lieutenant General de la Cavallerie, marchant immédiatement devant le Roy, pour le conduire à leur appartement.
La salle, où ils s'assemblent présentement, et où ils faisoieat travailler depuis quelques années (1), n'estoit pas encore achevée: la dorure, la peinture et les meubles y manquoient; mais la table, ses bureaux et ses sièges estant desja posés, comme ils le sont encore aujourdhuy, il ne sera pas fort difficile de faire comprendre comment le Koy y fut placé. En entrant dans la salle du costé du grand escalier, on laisse à la main droite une cheminée, et on voit dans quelque distance, et presque au milieu de la salle une espèce de parquet que forment les trois bureaux ou bancs où les Députés des villes sont assis. Celuy dont on voit
(1) V. ci-devant p. 201.
le Roy escrit »* billet aux Estais de Hollande. 659
le dos eu entrant est à trois estâmes: le premier sert aux Députés d'Amsterdam, le second aux Députés de Goude et de Botterdam, et le troisième à ceux de Gornighein, de Schidam et de Schonhove. Au bout de ce banc il y en a deux autres, qui forment comme autant d'ailes, dont celuy qui est à la main droite est pour les Députés de Dordrccht, de Harlem, de Delft, de Leide et de la Brile, et celuy de la gauche est pour les Députés des villes de Nort Hollande et de Westfrise, les Députés ayant devant eux sur des sièges à dos leurs Sindics ou Pensionaires, qui parlent pour leurs Committents et leur servent de conseil. Ces bureaux qui sont disposés ainsy que je viens de dire, font d'un oosté une grande ouverture, où il y a encore une cheminée, et au milieu d'eux un vuide, où la Noblesse de la Province est assise à uue table, avec le Conseiller Pensionnée, Ministre (1) de Hollande. On avoit fait une estrade à quatre basses marches entre la table et la cheminée, de la largeur de la table, et on y avoit mis une chaise à bras de velours, sous un dais de la mesme etoffe, et sur un tapis de pied de Turquie. Le Prince Guillaume de Nassau, qui estoit venu rendre ses devoirs aux Ëstats de Hollande après avoir fait ses fonctions auprès des Ëstats Généraux, et le Prince Maurice ayant conduit le Roy à sa place, se mirent à ses deux costés, tenant la main sur le dos de la chaise, et laissant un peu de vuide entre eux pour quelques Seigneurs Anglois qui se voulurent trouver à cette cérémonie. Le Roy se tint debout et découvert, jusqu'à ce que les Nobles se fussent rangés des deux costés de la table, et les Députés des villes à leurs places. Après cela s 'estant assis, et estant demeuré un moment couvert, jusqu'à ce que toute l'Assemblée se fust mise au mesme estât, il se leva, se découvrit et fit le mesme compliment qu'il avoit fait aux Ëstats Généraux. Le Conseiller Pensionaire qui estoit assis au bas bout de la table vis à vis du Koy, fit la réponse au nom des Ëstats de Hollande, ses Maistres Mais d'autant qu'il jugeoit que l'Assemblée devoit estre pertinemment informée des intentions de Sa Majesté, à l'égard de ce qu'elle avoit dit au sujet des interests du Prince d'Orange, il fit connoistre, qu'il importoit qu'il en fust plus particulièrement instruit, afin d'en pouvoir faire part à ses Maistres, qui le luy demandoient par escrit; à quoy le Roy consentit, et en mesme
(1) Premier Minisire (Manuscrit Luzac).
660 Le Rog t'embarque.
temps il sortît de la salle. Mais au lieu de retourner à son logis, où les Estât* de Hollande le voûtaient conduire, il alla droit h l'appartement de la Princesse Royale, de aorte que les Estât» s'estant liccntiés de luy au premier estage, ils enfilèrent la galant pour reprendre le chemin du lieu ordinaire de leur Assemblée (1). Le Koy estant dans la chambre de la Princesse Koyale, et voulant satisfaire à ce que les Estats de Hollande avoient désiré de luy, se fit donner du papier et une plume, et escrivit de sa maii un billet en ces termes : * Messieurs, d'autant que je laisse icy
* entre vos mains la Princesse, ma soeur, et le Prince d'Orange, *mon neveu, deux personnes qui me sont extrêmement chères, je 0 vous prie, Messieurs, de vouloir prendre à coeur leurs interesti, »et de leur faire ressentir les effets de vostre faveur, aux occa- » sions, où la Princesse, ma soeur, vous en priera, on pour elle
* mesme, ou pour le Prince, son fils. Vous asseurant que tous les
* effets de vostre bienveuillance envers eux seront reconnus de moy, » comme si je les avois receus en ma personne." Ce billet estoit signé Charles Boy. Les Estats de Hollande le communiquèrent aux Estats Généraux, et les uns et les autres le firent enregistrer, afin d'y pouvoir avoir recours lors que l'occasion s'en presenteroit. Les Estats Généraux rendirent la visite au Boy le mesme jour. Ceux de Hollande ne le firent que le jour de son embarquement, et cependant ils le firent asseurer, que ne pouvant pu se satisfaire des témoignages de respect qu'ils luy avoient desjs rendus, leur intention estoit de luy en donner de nouvelles preuves, et de le supplier d'agréer le présent qu'ils luy avoient destiné, et qu'ils luy feroient tenir lors que l'ameublement, que le Prince défunt a voit fait faire pour les couches de la Princesse Koyale (2), et qui devoit faire partie du présent, serait en estât. Ils firent aux Ducs de YorcctdeGlocestreà chacun un présent de trente mille escus (3), qui leur furent payés comptant.
(1) Bésol. Secret, des Etats de Hollande du 1 Juin 1660.
(2) Dans la Relation, citée par Wicquefort p. i>47, et qui i pour titre: Verhael informe tan Journacl, van de regs ende *t vertonat rua den teer doorlucktige ende macktige Print Corel de II, hming re* (rroot llritunnien eic.y relie Jlij in Holland gedaen het/t, zedert de» 25 Me¥l lui den 2 Junij 1660. In 'tQracenkage bg Adriaen Vlock. 1660, on lit (p. 117;: iDe prebcuteu, die men voor heiu gedestineert hadde, wareii noch niet ghereet, soo omdat de kostelijke Ledekant Tan de Princesse Royalle, welcke een gedeelte daervan soude sijn, noch niet toc gestclt was "
(3) ,60,000 guldeiis." Verhael^ p. 118.
Affaires dé la Principauté d'Orange. 661
Le Roy partit de la Haye le 2 Juin, et les Estats de Hollande, voulant faire voir, qu'il estoit impossible de rien âjouster au respect qu'ils avoient pour luy, non contents de prendre congé de luy dans son logement, avec les dernières soumissions, résolurent de raccompagner jusques sur le bord de la mer, de le voir embarquer, et de le faire suivre jusques dans son vaisseau par le Sr. de Wassenar Opdam, leur Lieutenant Amiral, qui fit les derniers compliments (1). Jamais Prince n'a voit receu tant de témoignages de respect et d'affection, mesmes de ses sujets, et jamais Boy n'avoit fait de plus fortes protestations de tendresse et d'amitié, que le Boy d'Angleterre en avoit fait pendant son séjour. Cest pourquoy les Estats, qui ne se connoissent guère en Princes, croyant devoir profiter d'une conjoncture qu'ils jugeoient si favorable, proposèrent le 29 May, qu'il estoit nécessaire de faire achever en Angleterre, par des Ambassadeurs Extraordinaires, ce que Ton croyoit avoir esté bien heureusement commencé et fort avancé en Hollande, et firent résoudre l'Ambassade, dont il sera parlé tantost, après l'affaire qui fut un des premiers effets que .le rétablissement du Boy d'Angleterre produisit dans les Provinces Unies.
Depuis le decés du feu Prince d'Orange, la Princesse Boy aie, sa veuve, et la Doùariere, sa mère, avoient eu de grandes contestations, et mesmes de grands procès pour la tutele du Prince posthume: mais ny les juges ny les amis communs n 'avoient pas pu régler les différends, qu'elles avoient pour la Principauté d'Orange, laquelle estant reconnue pour Souveraineté, ny les Cours de Justice, ny les Estats de Hollande mesmes, ne pouvoient pas estendre leur autorité jusques là (2). Le Prince défunt avoit enjoint à Frideric, Comte de Don a. Gouverneur de la Principauté, de suivre ponctuellement les ordres que la Princesse Boyale luy donneroit après qu'il serait decedé, et le Comte, en acceptant le gouvernement, avoit promis d'exécuter la volonté du Prince, qui la luy donna cachettée, et accompagnée de défenses d'ouvrir les ordres, sinon en cas de mort. Mais la Princesse Doùariere et l'Electeur de Brandebourg, son gendre, qui avoient interest d'empescher que la Principauté ne tombast en
(1) Résol. Secret, des Etats de Hollande du 2 Juin 1660.
(2) V. sur les démêlés touchant la principauté d'Orange: Ai tze ma, S. mn StaeU IV. 40. p. 620—633. Archives de la Maison d'Orange. 2« Série. V. p. 181 svv. Bas nage, Annales. I. p. 613 svv.
662 affaires de la Principauté £ Orange.
des mains estrangeres, si le jeune Prince venoit à mourir, eurent d'autant moins de peine à faire entrer le Comte dans leurs sentiments, qu'il estoit neveu de la Princesse et sujet de l'Electeur. Il falloit après cela s'asseurer du Parlement et des Estât s de la Principauté, où il y avoit des esprits qui ne se laissoient pas facilement gouverner. La Princesse Royale tascha de les prévenir en y envoyant un nommé Rafaéli», qui estant devenu de Ministre de la Parole de Dieu, Ministre politique, avoit assés d'amis et d'habitudes à Orange, pour y faire des intrigues, mais pas assés d'adresse pour surprendre la vigilance du Comte de Don», qui ayant eu avis du dessein et du voyage de Rafaélis, le it enlever et enfermer dans une prison fort estroite. Quelque temps après l'Electeur et la Doûariere y envoyèrent deux Commissaires qui disposèrent le Clergé, la Noblesse et le Tiers Estât, et ea suitte le Parlement, à reconnoistre les deux Princesses et l'Electeur pour tuteurs du jeune Prince, et pour régents de la Principauté, l'administration de la tutele demeurant à tous les trois conjointement, en sorte neantmoins que toutes les affaire* seroient réglées par la pluralité des voix. C'estoit donner toute la force de la tutele et de la régence de la Principauté à l'Electeur et à la Doiiariere, et en exclurre la Princesse Royale. En effet les deux premiers confirmèrent le Comte de Don a dans le gouvernement. Sa personne et sa conduite y estoient fort agréables ea ce temps là, de sorte que la Princesse Royale voyant qu'il n'y avoit point d'apparence de le déposséder du gouvernement, permit qu'en l'an 1654 on fist un traitté, par lequel les deux Princesses et l'Electeur demeurèrent d'accord qu'on laisseroit les affaires en Testât où elles estoient alors. Le Comte de Dona se trouvant par ce moyen estably du consentement de tous les tuteurs et intéressés, se rendit avec le temps un peu plus absolu qu'il n'avoit esté, et s 'es tant en suitte marié dans la Maison de Montbrun, une des plus illustres du Daulfiné, il y arriva un fort grand changement dans les affaires. Les dames qui n'y pouvoient plus estre considérées comme elles l'estoient, lors qull n'y avoit point de gouvernante, ny tenir le rang qu'elles y avoient, en estoient envieuses et jalouses, et animoient leurs maris contre le Gouverneur, qui n'y trouvoit plus la confidence ny l'amitié', qui luy avoit esté si utile lors qu'il avoit esté obligé de la me'nager contre les partisans de la Princesse Royale. Mais ce qui acheva de luy faire perdre l'affection de la pluspart de ses amis, ce fut la pensée qui luy vint de faire une nouvelle création de
/> Roy de ¥ tance prend le party de la Prineesee Royale. 663
Conseillers au Parlement. Il est composé d'un nombre égal de Conseillers de la Religion Reformée et Catholique Romaine, dont les uns demeurent dans la ville d'Orange, et les autres dans le voisinage, en Languedoc, en Daulfiné, à Avignon et dans le Cointat. Ceux qui demeurent dans la ville instruisent les procès, mais ils ne les jugent que conjointement avec ceux de dehors, qui se rendent pour cet effet à Orange tous les six mois, au printemps et dans l'automne. La Principauté a si peu d'estendue qu'on en peut sortir en moins d'une heure, en quelque endroit que Ton se trouve; et bien que le peuple y soit très heureux, dans un des plus beaux pais et des plus doux climats du monde, il n'est pas fort pecunieux pourtant, et il n'y a pas tant de procès que les Conseillers qui y estoient desja ne les pussent fort bien juger en dix ou douze jours qu'ils employoient à chaque séance. Les anciens Conseillers qui estoient tous intéressés en la création des nouveaux, se déclarèrent presque tous contre le Gouverneur, et demandèrent la protection de la Princesse Royale, qui se servit adroitement de cette occasion, pour faire chasser le Comte de Don a. Le Parlement estant devenu son ennemy, plusieurs gentilshommes prirent le raesme party, pour des interests ou sous des prétextes différents, et il se trouvoit destitué des sages conseils et des puissants secours du Cardinal Bichi, qui luy avoit esté un très bon voisin pendant le séjour qu'il avoit fait dans son Evesché de Carpentras, sous le Pape Innocent X. On n'aimoit pas le Comte à la Cour de France, tant parce que la Princesse Doûariere, qui le protegeoit, y estoit haïe, qu'à cause de la correspondance qu'il entretenoit avec les religionaires du Daulfiné et des Se vernies; comme aussy parce qu'il donnoit retraitte et protection à des personnes que la Cour aroit envie et interesi de perdre, et entre autres à un certain fanatique, nommé l'A ba die, qui à ce que disoient les Ministres de la Cour de France, meritoit plus d'une mort. Il s'estoit jette en des desordres qui ne sont que trop ordinaires à ceux qui quittant la vie claustrale, et voulant raffiner sur la morale, pour réduire le Christianisme à sa dernière perfection, il donnoit en des extravagances, capables de perdre l 'Estât aussy bien que la Religion. La Princesse Royale, qui estoit fort bien informée de la disposition des esprits de ces quartiers là, employa le crédit de la Reine d'Angleterre, sa mère, auprès de la Reine Mère de France et auprès du Cardinal Mazarin, qui ne firent point de difficulté de se déclarer aussytost pour ses interests. Le Parlement
664 Le Roy de France fait assiéger Je chatte** fOr**§e
d'Orange eut ordre de s'assembler en France, hors le territoire de la Principauté, parce qu'on craignoit, que le Comte de Don a ne luy fist violence; du moins on se servit de ce prétexte, et le Roy envoya une fregatte armée sur le Rosne, qui contraignoit les bateliers de payer le péage au receveur que la Princesse Royale y avoit estably. Ce péage est un fief de France, relevant du Marquisat de Languedoc en la Chambre des Comptes de Montpellier», et la recepte se faisoit au port de Balthasar. Or comme il fait pour le moins la moitié du revenu de la Principauté, le Comte de Dona estoit extrêmement incommodé du retranchement d'une si considérable partie du domaine, parce que lors mesme qu'il joùissoit paisiblement du péage du Rosne, le revenu ordinaire ne pouvant pas fournir aux dépenses des gages des officiers et de la subsistance de la garnison du chasteau, on estoit obligé de le secourir tous les ans d'un subside de plus d'unie mille livres. C'est pourquoy, jugeant bien que la Cour de France n'en demeurerait pas là, il pressoit la Princesse Douairière d'y remédier et de le secourir. L'Electeur de Brandebourg et elle firent prier les Estât s Généraux d'y mettre la main, et de tascher de porter la Princesse Royale à un accommodement Mais d'autant que la Doûariere avoit poussé la Princesse Royale, quand elle le pouvoit faire avec avantage, celle cy ne voulut pas perdre ce qu'elle avoit gagné sur la partie, et luy fit dire, qu'elle n'estoit plus roaistresse de l'affaire, et que depuis qu'elle en avoit donné la disposition à la Reine, sa mère, elle laissoii agir le Conseil de France. C'est ce qui se passa en l'an 1659; mais le Cardiual qui estoit bien aise de trouver dans cette occasion celle de faire connoistre à la Doûariere, qu'en France on n'estoit pas insensible, et que l'on s'y souvenoit du peu de considération qu'elle avoit eu pour le Roy et pour ses interests depuis la negotiation de Munster, voulut achever l'affaire, pendant qu'il le pouvoit faire sans rien hasarder. Le Roy avoit fait le voyage de Languedoc et de Provence, tant pour régler les affaires de cette dernière Province, et particulièrement celles de la ville de Marseille, que pour ne se point éloigner des frontières, en attendant qu'on luy ameuast l'Infante d'Espagne, qu'il devoit épouser en vertu du traitté des Pirenées. Estant en Provence au commencement de l'an 1660, il fit connoistre au Comte de Dona, qu'il desiroit mettre garnison dans le chasteau d'Orange, et qu'il luy importoit d'en user ainsy, non seulement pour le repos de son Roiaumc, mais aussy pour Pinterest du Prince
et contraint le Comte de Dona de $e rendre. 665
d'Orange, qui estoit négligé et perissoit entre les mains des deux Princesses, qui le luy devroient conserver. Ferracieres- Mont brun, beaupere du Comte de Dona, faisoit les allées et venues, pendant les six semaines que Ton avoit données au Comte pour avertir la Doùariere de Testât des affaires, et il negotia si bien, que le Comte capitula et rendit le chasteau, après que le Mareschal du Plessis Pralin en eust fait approcher quelques troupes, et qu'il eust fait mine de vouloir attaquer la place. La garnison estoit très foible. Il n'y avoit point d'argent pour la renforcer, ny pour la faire subsister. Il n'y avoit ny vivres ny munitions dans les magasins. L'artillerie ne valoit rien et estoit démontée. La ville et un village estoient presque la mesme chose. Les habitants n'avoient point d'affection pour le Gouverneur, et le chasteau mesme n estoit pas pour faire une longue et vigoureuse résistance. On ne l'ignoroit pas à la Cour. Le Roy estoit venu jusques à Avignon, et le Cardinal, grand ménager des finances de son Maistre, sinon lors qu'il en profitoit luy mesme, ne pouvoit pas se résoudre à débourser de l'argent, ny à achctter une place, qui ne pouvoit pas manquer de tomber entre ses mains dans peu de jours. Mais comme le Roy n'avoit auprès de luy que ses gardes ordinaires, et que pour forcer Orange, si le Comte de Dona eust voulu se défendre, il auroit fallu faire marcher l'artillerie, et faire une assés grande dépense, le Cardinal, qui a tousjours préféré l'utile à l'honneste, aima mieux achetter à bon marché ce qu'il auroit pu prendre de force avec un peu plus de dépense, ou avec un peu plus de fermeté, mais aussy avec beaucoup plus de gloire pour les armes du Roy, son Maistre. Les premiers articles de la capitulation ne regardoient que la personne et les interests du Comte. Le Boy y promettent de luy faire payer vingt mille pistoles, ou deux cents mille livres, pour le rembourser des frais et des avances qu'il disoit avoir faits pendant les troubles, pour la subsistance de la garnison, et pour achetter des munitions et des vivres. Il luy permettoit de demeurer dans le Roiaume ou bien d'y passer, pour se retirer dans sa baronnie de Copet; de faire punir exemplairement ceux qui pendant les troubles avoient entrepris contre l'interest ou contre l'autorité du Prince d'Orange, ou attenté à la vie du Comte de Dona; de ne point souffrir que le Comte fust recherché de ce qui avoit esté fait, par sou ordre, sur le bien de ceux du part y contraire, ny à cause des ordonnances qu'il avoit fait expédier sur les finances de la Principauté; de
666 Accommodement entre le* deux Primcesee*.
faire déclarer nuls et de nulle valeur les arrests que le Parlement avoit donnés contre luy et contre ceux de ton party; de faire subsister l'cdict de crue ou de création de deux Conseillers, qui ustoit proprement la pierre de scandale, et sinon la cause, du moins l'occasion des desordres, jusqu'à ce qu'il en fust autrement ordonné; de faire lever l'interdiction que le Parlement avoit fulminée contre ceux de son corps qui avoient suivy le party dt Comte; de luy conserver la qualité de Gouverneur pendant la minorité du Prince d'Orange, et de ne point mettre dans le chasteau une personne suspecte. Le Roy promit aussy qu'il remettroit la place entre les mains du Prince d'Orange, dés qu'il seroit parvenu en Page de majorité, et en cas qu'il vint à décéder devant ce temps là, de la restituer à l'Electeur de Brandebourg. Et ce fut là le seul avantage qu'il stipula pour ceux qui luy avoient confié la place, tout le reste de l'accord ne parlant que de Hnterest du Gouverneur.
Devant que les deux Princesses pussent estre averties de ee qui se passoit à Orange, elles considéraient bien, que leurs divisions et contestations seroient cause de la perte de la Principauté et de la ruine de la Maison. C'est pourquoy elles souffrirent qu'où fist un accord piastre entre elles, dont leurs Ministres donnèrent avis aux Estats Généraux et les prièrent d'intercéder auprès du Roy Très Chrestien, pour les interests du Prince d'Orange, et de luy faire représenter que les deux Princesses estant convenues touchant le gouvernement de la Principauté, la Princesse Royale n'avoit plus sujet de se plaindre, et on pouvoit bien laisser les affaires en Testât où elles estoient. C'estoit un remède foible et inutile. L'intercession de cet Estât n'estoit point du tout considérée en France, et le Ministre dont on se servit n'estoit point propre pour la Cour, ny pour la negotiation qu'il devoit fnire. On y envoya l'un (les Pensionaircs de Boisieduc, nommé Otton Copcs, qui sous une gravite affectée cachoit une grande presomtion et une ignorance fort grossière. En arrivant à Lion il y apprit que le chasteau d'Orange avoit esté rendu, et il n'y avoit point d'apparence que le Roy se laissast persuader de restituer ce qu'il venoit d'achetter. La Reine d'Angleterre et la Princesse Royale avoient escrit des lettres fort pressantes sur ce sujet, afin d'obliger la Cour à n'en point venir à ces extrémités, mais elles n'avoient pas pu empescher la réduction de la place; de sorte que ce Ministre auroit bien pu juger, au travers d'un peu de sens commun, que la lettre que la Princesse Doûariere
Les Estais envoient en France pour ce sujet. 667
etcrivoit a a Boy, ne produirait pas un meilleur effet, et néant* moins il voulut bien poursuivre son voyage, afin d'en remporter un refus formel, et aussy peu honnorable pour luy que pour ceux qui l'employèrent. Il trouva la Cour à Carcassonne, et le Cardinal dans son humeur ordinaire, de payer de compliments et de justifier en des termes civils, tout ce qu'il entreprenoit sous le nom et sous l'autorité du Koy. Le Cardinal luy dit que le Boy f ai soit plus pour les interests du Prince d'Orange que ceux qui parloient pour luy. Le Boy et le Cardinal firent réponse à la Doûariere en des termes, qui ne marquoient que trop le ressentiment qu'ils avoient de ce qu'il y avoit d'offensant dans ses lettres, aussy bien qu'en la conduite qu'elle avoit tenue à l'égard du Boy pendant sa minorité. Leurs lettres disoient, que les fortifications du chasteau d'Orange estant inutiles, sa garnison ne servoit qu'à achever de consumer le Prince; si ce n'est que l'on eust dessein de s'en servir contre le Boy, pour troubler le repos de son Boiaume, au quel cas Sa Majesté avoit bien fait de le prévenir. Ce fut tout ce que ce negotiateur remporta de son voyage. L'Electeur de Brandebourg, qui prestoit son nom à la Doûariere, fit en ce temps là publier un escrit par ses Ministres, où on accusoit la Princesse Boyale d'avoir fait perdre cette plaoe au Prince, son fils, et on justifioit le Comte de Don a; mais elle en rejetta toute la faute sur le Comte, et marqua aux Estât s plusieurs particularités, qui faisoient autant dé preuves de Tinjustice et de l'imprudence qui avoient accompagné toutes ses actions. Elles estoient toutes innocentes dans l'esprit de la Douairière, mais il eut de la peine à se justifier auprès de l'Electeur, aussy bien qu'auprès du Prince d'Orange, qui tout enfant qu'il estoit, le receut avec tant de froideur, qu'il n'estoit pas difficile de juger, qu'il n'estoit pas satisfait de sa conduite.
Ce n'est pas du sujet de l'Histoire d'examiner quelle peut avoii esté l'intention de Maurice, Prince de Nassau, quand il a employé prés d'un million de livres à fortifier une place éloignée de plus de deux cents cinquante lieues de son gouvernement, et tellement enclavée dans la France, qu'il n'y a point de puissance estrangere, qui la puisse attaquer ou secourir sans la permission du Boy. On y peut âjouster, qu'il est impossible qu'elle se puisse conserver dans la Maison de Nassau sans la protection de Sa Majesté, qui a souvent oppose son autorité aux pretensions du Duc de Longueville et du Marquis de la Chambre. Mais je ne puis pas ra 'empèse her de dire, que toute la Princi-
668 La Princcste Royale tanche de faire régler ? affaire de ? éducation.
pauté d'Orange n'ayant pas plus de trente mille lÎTres de menu et guère* plus de soixante mille, si on y comprend le péage du Rosne, le Prince d'Orange, an lieu d'augmenter son revenu de celuy de la Principauté, estoit obligé d'y faire remettre tons les aus une bonne somme pour la subsistance de la garnison. Tellement que bien que l'intention du Boy, ou du Premier Ministre, fust principalement de mortifier la Princesse Doûariere, et de faire affront au Comte de Dona, on ne peut nier qu'il n'ait soulagé les finances du Prince, qui n'ont esté que trop dissipées pendant sa minorité, et que ce ne luy fust effectivement un grand avantage de n'est re plus obligé a entretenir une garnison, qui luy estoit tout à fait inutile et à charge (1).
Nous avons dit que le Roy d'Angleterre, en prenant congé tant des Estats Généraux que de ceux de Hollande, avoit recommandé aux uns et aux autres les interests du Prince d'Orange, son neveu, et de la Princesse Royale, dans les termes que nous venons de marquer. Après que le Roy eut réglé les affaires qui av oient le plus de besoin de son application au commencement de son règne, la Princesse, qui avoit eu bonne part à ses persécutions, en voulut .prendre aussy à la satisfaction qu'il devoit avoir de se voir restably au trosne de ses ancestres, et pour cet effet elle résolut de faire le voyage de Londres. Ce fut au mois d'Aoust, et elle fit au mesrae temps scavoir sa resolution aux Estats de Hollande, leur offrant d'appuyer de tout son crédit la negotiation des Ambassadeurs de cet Estât, et les interests de la Province en particulier, quand elle seroit arrivée à la Cour, les priant de vouloir considérer la personne de sou fils et d'en avoir soin en son absence (2). Elle ne pouvoit pas douter, disoit elle.
(1) ,Et certainement, à dire le vray, ce seroit un grand avantage, pour le service du Roy et la seureté et repos de son Estât, et mesme pour le bien du petit Prince, qu'il n'y eut aucunes fortifications à Orange (De Thou au Cardinal Mazarin). Archive* de k Maison (PO range. V. p. 185.
(2) Résol. des Etats de Hollande du 30 Juillet 1660. On lit des détails intéressants sur les démarches de la Princesse Royale dans une lettre de de Witt à de Graeff van Zuyd-Polsbroek du 23 Juillet 1660 (Archives du Royaume) \ mais en particulier dans le , Journal du Sr. Buysero, Greffier de S. A. R. la Princesse d'Orange, relatif aux Conférences qu'il eut avec Madame la Princesse, le Conseiller-Pensionnaire de Witt et plusieurs autres membres du Gouvernement en Hollande, touchant la désignation du Prince d'O
Résolut, des Estais de Zeelande pour ? avancement du Pr. <P Orange. 669
que leur intention ne fust de l'avancer un jour aux charges et aux dignités que ses prédécesseurs avoient autrefois possédées dans le pais, à cause des importants services qu'ils avoient rendus à l'Estat, mais qu'elle seroit bien aise d'en emporter avec elle de nouvelles et de plus fortes asseurances, et qu'elle les croiroit presque infallibles, s'il leur plaisoit se charger du soin de l'éducation du Prince, son fils, poux le faire élever sous leur autorité, comme enfant de l'Estat. Parce que si de bonn'heure, et en sa première jeunesse on luy enseignoit les principes de la Religion, dont on fait profession en ces pais ; si dés son enfance il acqueroit les habitudes des vertus morales et Chrestiennes, et s'il s'accoustumoit à l'humeur et à la manière de vivre de la nation, il pourroit se rendre d'autant plus agréable et capable de s'acquitter dignement de l'employ dont ils le voudroient un jour honnorer. La Princesse Doua rie re seconda ces instances dans un Mémoire qu'elle présenta pour cet effet, et la pluspart des Provinces, prévenues de l'opinion avantageuse que l'on avoit du Roy d'Angleterre, estoient d'avis qu'il falloit dés à présent as* seurer le Prince d'Orange des charges de Capitaine General des armes et d'Amiral en Chef des Provinces Unies, pour en faire les fonctions lors qu'il auroit l'âge de dixhuit ans.
Les Estats de Zeelande, qui estoient assemblés au commencement du mois d'Aoust, mirent l'affaire sur le tapis. Ils s'imagi noient, que la révolution des affaires d'Angleterre seroit fort favorable à cet, Estât, et que le Roy feroit son interest de celuy du Prince d'Orange. Toutes leurs délibérations rouloient sur ce principe; comme si les Rois avoient des parents, et qu'ils considérassent autre interest que le leur. 11 y en a qui ont crû, que les Estats de Zeelande estoient persuadés, que le Roy d'Angleterre avoit des sentiments et des tendresses que les autres Rois ne connoissent point, mais ils ont eu le loisir de se détromper, et de revenir de leur fausse politique. Nous verrons ce que l'on en doit juger, non seulement quand nous parlerons de la guerre que la paix de Breda a fait cesser, et de la rupture surprenante de l'an
range aux charges de Stadhouder et Capitaine Général, depuis le 7 — 27 Juillet 1660." Des extraits très-étendus ont été publiés par M. Sirtema de Grovestius, Histoire des luttes et rivalités politiques entre les Puissances Maritimes et la France durant la seconde moitié dm XVII siècle. T. I. Voir aussi Archives de la Maison d*Oionye, 2e Série. V. p, 199 svv.
670 Leurs rmami.
1672, si nous pouvons continuer nostre travail jusque* à ee temps là, mais mesmes dans le commencement de la negotûtàon qui île voit faire le bonheur de l'Estat, et qui aurait servy à ourrir les yeux de ceux de Zeelande. s'ils n'eussent pas pris plaisir à se les crever, pour ne point voir clair dans leurs propres interesU. Ces gens supposoient encore, que suivant les anciennes maximes de cette Republique la conduite des affaires devoit nécessairement estre confiée à un personnage, qui avec ses eminentes qualités eut le lustre et 1 avantage de la naissance, et dans ces pensées ils résolurent d'en faire l'objet de leurs délibérations, quoy qu'ils ne pussent pas ignorer, qu'elles rencontreroient les mesmes obstacles, et qu'elles auroient les mesmes succès qne les précédentes. Ils disoient (1), qu'une heureuse constellation a voit fait cesser les desordres, que l'on a voit veus tant dans les Provinces que dans le voisinage, depuis la mort du Prince dernier decedé*, et qui avoient empesché les Alliés de procéder à la nomination d'un illustre Chef. Ils y àjoustoient, qu'il n'y avoit personne sur qui on pust jetter les yeux que sur le Prince d'Orange, successeur de tant de héros qui avoient pose les premiers fondements de cette Republique, qui les avoient cimentés de leur sang, et dont la valeur et la sage conduite luy avoient acquis la glorieuse liberté, dont elle joùissoit présentement. Qu'il falloit considérer, que les plus puissants Monarques de la Chrestienté, dont les prédécesseurs avoient puissamment secouru l'Estat contre ses redoutables ennemis, estoient ses plus proches parents et alliés, et que pour achever de s'asscurer de leur amitié il estoit nécessaire d'avancer aux hautes charges du pais un Prince, que Ton ne devoit pas tant considérer à cause des grands biens qu'il y possède, qua cause de son mérite personnel, des vertus et des illustres qualités qui le recommandoient, et de l'humeur accommodante qui le rendoit charmant et agréable. Que pour ces considérations ils jugooient, qu'on devoit dés à présent le designer Capitaine General des armes par mer et par terre, avec une pension de cent mille livres par an, après que de l'avis et du consentement commun de tous les Alliés on auroit fait une Instruction qu'il seroit obligé de suivre, lors que son âge luy permettroit de faire les fonctions de son employ. Que les De-
(1) Résolutions des Etats de Zélandc du 7 et du 9 Août 1660, et Aitsema, & ro* Staël, IV. 40. p. 634— G37.
Ils envoient pour cette affaire des Députés à la Haye. 671
pour les faire réussir. Que leur intention estoit de ne revestir le Prince de ces charges effectivement, que lors qu'il auroit atteint Page de dixhuit ans, et neantmoius qu'ils ne souffriroient point qu'elles fussent exercées par un Lieutenant, pendant sa minorité. Que dés à présent ils le declaroient Premier Noble de Zeelande, représentant seul tout Tordre de la Noblesse de la Province, pour en faire aussy les fonctions, lors qu'il auroit le mesme âge de dixhuit ans. Avec cette reserve, qu'ils n'entendoient pas affecter cette dignité à la Maison, non plus qu'à la qualité, ou aux biens qu'elle possède dans la Province, et que le Député qui se trouveroit de sa part dans l'Assemblée des Estats, ou aux Collèges qui composent le gouvernement de la Province, fust agréable aux mesmes Estats, qu'il y eust pris naissance, et qu'il y posséda s t des terres ou d'autres biens immeubles (1). Que leur intention estoit encore, que les Estats Généraux, comme aussy ceux des deux Provinces se chargeassent de l'éducation du jeune Prince (2). Ils envoyèrent cette Resolution aux deux Princesses, et par leur moyen elle fut communiquée au Roy d'Angleterre et au Duc de Yorc, qui en furent plustost avertis que les Estats de Hollande, les plus intimes alliés de ceux de Zeelande. Ils en remportèrent de grands remerciments et force offres de service, qui est la recompense ordinaire que les Rois donnent, et que la flatterie mérite. Ils envoyèrent un nombre extraordinaire de Députés à la Haye, tant pour faire voir qu'ils pretendoient pour» suivre cette affaire avec chaleur, qu'afin que par le moyen de leurs amis et de leurs habitudes, ils pussent faire des intrigues en Hollande, et obliger les Députés des autres Provinces à travailler avec eux à l'avancement du Prince d'Orange, en disposant présentement en sa faveur, non seulement des charges de pûtes que l'on envoyeroit pour cet effet à la Haye, feraient aussy instance à ce que les Estats de Hollande se joignissent à eux, pour le faire déclarer Gouverneur et Capitaine General par mer et par terre des deux Provinces. Et que si leurs devoirs et offices ne produisoient pas l'effet que l'on s'en devoit promettre, on se serviroit des moyens que l'on juger oit les plus propres
(1) En outre, qu'il ne fût pas en service militaire, et qu'il fît profession de la religion reformée.
(2) Et que le Prince ayant atteint l'âge de 16 ans, eût séance au Conseil d'Etat.
672 Harangue de leur Conseiller Pennonaire **r ce sujet.
Capitaine General et d'Amiral en Chef, mais aussy du gouvernement des deux Provinces de Hollande et de Zeelande.
Dés que les Estats de Hollande, qui estoient assemblés, sertirent que les Députés de Zeelande estoient arrivés à la Haye, ils leur firent faire les civilités ordinaires pur l'un des Nobles et par un des Députés de Dordrecht, de Leide, d'Amsterdam, d'Alcmar et de'Horn, et le lendemain les mesraes Députés ou d'autres des mesmes villes les allèrent prendre à leur logis, pour les conduire à l'audiance (1). La Zeelande produit des esprits bien tournés et a donné de grands hommes à l'Ëstat. En ce temps là elle employoit deux frères, Jacob et Adrian Veth, qui occupoient fort bien leurs postes, l'aisné dans l'Assemblée des Estats Généraux, et l'autre en la charge de Conseiller Pensionaire de Zeelande. Ce fut le puisné qui porta la parole pour les Dépotés, et estai la tout ce que l'esprit, l'estude et l'éloquence naturelle pouvoient faire dire à un homme qui avoit certainement un mérite fort extraordinaire. Il fit un discours très élégant (2), ou après avoir parlé de Testât de ces Provinces, tel qu'il estoitsoos les Ducs de Bourgogne de la Maison de France; en saitte sous ceux de la Maison d'Austriche, et après eux sous les Princes d'Orange, Gouverneurs et Capitaines Généraux de ces deux Provinces, il dit, que la constitution du gouvernement se trouvoit entièrement changé depuis le decés du dernier Prince Guillaume, en y âjoustant le deuxième de ce nom, comme si devant Guillaume, Premier Prince d'Orange de la Maison de Nassau, la Principauté n'eust point eu d'autres Princes de ce nom, ou bien comme si le gouvernement des deux Provinces, dont ils avoient esté pourveus par les Estats, fust héréditaire dans la Maison. Que l' Estât estoit demeuré sans Capitaine General et sans Amiral, et que la pluspart des Provinces n 'avoient ny Gouverneur ny Capitaine General. Que devant et pendant la Grande Assemblée de l'an 1651, on avoit tasché de reparer cette bresche, mais que l'on n'avoit pas pu convenir des moyens, et que depuis ce temps là l'Estat avoit esté obligé de donner toutes ses pensées et ses délibérations à des affaires, qui ne luy avoient pas permis de s'appliquer à celle cy. Qu'une heureuse révolution ayant donné une autre face aux affaires de l'Europe, les
(1) Résol. des Etats de Hollande du 9 et du 10 Septembre WM. (3) Aitzema, S. van Staet. IV. 40. p. 637—645.
Harangue de leur Conseiller Pensionmre sur ee sujet» 673
Estats de Zeelande avoient jugé qu'ils dévoient parler de celle du Prince d'Orange, et travailler conjointement avec ceux de Hollande à ce que dés à présent il fust asscuré des hautes charges de ses prédécesseurs. Qu'il estoit impossible de conserver la paix et le repos dans ces Provinces, si on ne donnoit la conduite et la direction des affaires à un Chef d'eminente qualité, parce que toutes les Provinces estant Souveraines, et les villes ayant leurs privilèges, leurs prérogatives, leurs exemtions, leurs libertés et leurs prééminences indépendantes les unes des antres, il falloit nécessairement qu'il y eust un Chef, dont l'autorité pust régler les différends, qui pourraient survenir entre les Alliés. Que cette forme de gouvernement, éloignée dans une distance égale des deux extrémités, de la tirannie et de l'anarchie, estoit la meilleure de toutes. Que depuis la mort du Prince dernier decedé, on avoit remarqué en effet, qu'il y avoit des défauts dans le gouvernement qui ne pouvoient estre reparés que par l'établissement d'un Chef: surtout en l'expédition des Ordres ou Routes qu'il faut donner pour la marche des troupes, dans les correspondances secrètes, et dans les consentements que les Provinces donnent pour les subsides que les nécessités de la Généralité demandent. Que bien qu'il seinblast que l'on n'avoit pas besoin de Capitaine General en temps de paix, il falloit considérer neantmoins qu'en temps de paix on se doit préparer à la guerre. Que c'estoit sur ces ranximes que l'on avoit jette les premiers fondements de cette Republique, à quoy on avoit employé des architectes bien entendus. Et d'autant que les Estats de Hollande avoient autrefois fait connoistre qu'à leur avis l' Estât n'avoit pas besoin de Capitaine General, puis qu'il n'avoit point de guerre, et que quand mesmes on en auroit besoin d'un, on ne pourroit pas appeller le Prince d'Orange à cette charge, par ce que l'âge l'en rendoit incapable et inutile à F Estât. Mais que l'âge du jeune Prince ne les devoit pas empescher de luy témoigner leur bonne volonté, parce que la Zeelande entend oit qu'elle n'auroit point d'effet, que lors qu'il seroit dans un âge où il la pourrait reconnoistre. Que l'on voyoit desja dans ce Prince une très forte inclination à la vertu et une humeur fort rapportante à celle des habitants du pais. Qu'il estoit vray que cette désignation estoit san9 exemple, mais qu'il falloit considérer que ces Provinces nes'estoient jamais trouvées en cet estât: et au fond que ce n'es toit qu'une survivance, laquelle, bien qu'odieuse en elle mesme, ne laissoit pas d'estre quelquefois nécessaire et favorable. Que Ton ne II. 43
674 Harangue de leur Cnmeilhr Pmui&umrê tur et sujet.
pouvoit pas dire non pins que la nomination, qui se feroit présentement, seroit préjudiciable à la postérité, à qui on devoit laisser la liberté de se donner un Gouverneur et un Capitaine General, quand elle le jugerait nécessaire on utile à la conjoncture des affaires de son temps, parce que ceux qui estaient présentement, dépositaires de la Souveraineté, pou voient aussy dans le temps de leur fonction, disposer avec un pouvoir absolu, de tout ce qui dépend de leur puissance. Que peut estre il y avoit quelque chose de nouveau et d'extraordinaire en la proposition que la Zeelande faisoit faire ; mais que ce défaut, s'il y en avait, pouvoit estre rectifié par la haute naissance du Prince, par k considération de ses illustres alliances, par celle du bien qu'A possède dans le pais, et des services que ses prédécesseurs ont rendus. Que les Estats de Hollande mesmes en avoient usé de cette manière à l'égard du Prince défont, et qu'en l'an 1650, 1651 et 1652 ils avoient tousjours protesté, que leur intention estoit d'avancer celuy cy, et qu'à leur avis les interests de l'Estat estoient inséparables de ceux du Prince. Que l'Estat estoit redevable aux Princes d'Orange et de Nassau de la conservation de leur liberté et de leur religion. Que le Prince d'aujonrdhuy estoit allié fort proche de l'Electeur de Brandebourg, le plus puissant de tous les Princes Protestants d'Allemagne et voisin de l'Estat Qu'il estoit fort proche parent du Roy de France et neveu du Boy d'Angleterre, dont l'amitié estoit si chère et si nécessaire à cette République. Qu'après avoir accordé à on usurpateur l'exclusion du Prince, on ne devoit pas refuser cette désignation à un Roy qui la desiroit si fort, et qui la recommandoit avec tant d'affection et de tendresse; particulièrement dans un temps, où on faisoit partir les Ambassadeurs avec ordre de travailler à faire une liaison indissoluble entre l'Angleterre et cet Estât, puis qu'aussy bien il estoit absolument nécessaire d'avancer le Prince un jour, il valoit mieux le faire de bonne graee, que lors qu'il pourroit croire qu'il en avoit toute l'obligation à son propre mérite. Au reste, que les Estats de Zeelande jugeoient qu'il estoit nécessaire aussy qu'une bonne Commission et Instruction reglast son pouvoir et son autorité, et qu'il y avoit do danger à luy donner un Lieutenant, qui fist les fonctions de sa charge pondant sa minorité. Que les mesmes raisons qu'il avoit alléguées pour les charges de Capitaine General et d'Amiral en Chef des Provinces Unies, dévoient obliger les Estats de Holando de nommer le Prince aux charges de Gouverneur, de Ca-
Il fait la mesme harangue dans V Assemblée des Estais Généraux, 075
pitaine General et d'Amiral des deux Provinces de Hollande et de Zeelande, et à juger de la nécessité de ces charges par les termes dont on se sert à ce propos dans l'Instruction de la Cour Provinciale, et de son utilité par l'ancienneté de son institution: veu que dés le temps d'Albert de Bavière il y ovoit un Gouverneur, bien que le Comte fust et demeurast en personne dans la Province. Que pour faire réussir le Prince d'Orange, selon l'intention de l'Estat, il faudroit se charger du soin de son éducation, et mettre auprès de luy des personnes oapables de l'instruire et de le former sur les maximes fondamentales de la République, et pour cet effet luy donner séance au Conseil d'Ëstat, dés qu'il auroit atteint l'âge de seize ans.
Quelques jours après les Députés de Zeelande prirent aussy audiance dans l'Assemblée des Estats Généraux (1), ou Veth prononça la mesme harangue, dont il a voit retranché ce qu'il avoit dit aux Estats de Hollande touchant les charges de Gouverneur, de Capitaine General et d'Amiral des deux Provinces. Les Estats de Gueldre, de Frise, d'Ovcryssel et de Groningue avoient pris des Resolutions formelles en faveur du Prince: de sorte que l'Assemblée auroit pu s'y conformer, si dans une affaire de cette nature, qui estoit de la dernière importance, on eust pu conduire à la pluralité des voix. Mais c'est ce qu'on ne voulut pas seulement mettre en délibération, puis que ceux là mesmes qui opinoient avec le plus de passion pour l'avancement du Prince, ne croyoient pas pouvoir le luy procurer par cette voye. Les Députés de Zeelande pressoient de temps en temps les Estats de Hollande de venir en conférence avec eux sur cette matière ; mais on leur fit dire, que la Princesse Royale leur ayant fait une proposition sur le mesme sujet, l'affaire avoit esté portée dans les villes de la Province, où il falloit que les Magistrats en délibérassent, devant que l'on pust entrer en conférence avec succès.
La proposition de la Princesse Royale y avoit esté portée en effet, et sur leurs avis, les Estats de Hollande prirent une Resolution au sujet de son Mémoire, où ils ne parloient point du tout des charges de Capitaine General et de Gouverneur, mais ils se contentèrent d'y dire (2): Que l'affaire ayant esté examinée par
(1) Le 23 Septembre. Aitzema, S. van Staël. IV. 40. p. 645.
(2) Résol. du 25 Septembre 1660. Y. les lettres de de Witt à Bevcrweert -du 1 7 Septembre, 1 et 8 Octobre 1 660. ^rwo«f. IV. 23, 29,34.
070 Les Estais de Hollande se chargent de Fedmcatiom dm Primée.
les Nobles et par les Magistrats des Tilles, les Estats de Hollande consentaient unanimement à se charger de l'éducation du Prince, son fils, pour le faire élever comme un gage précieux et comme l'objet d'une très grande espérance pour l'Estat, en toutes les vertus qui le pourroient rendre capable des charges, dignités et emplois que ses prédécesseurs a voient possédés. Qu'ils tiendroient la main à ce que l'£stat en gênerai, et la Province en particulier, luy conservassent ses domaines, ses biens, ses droits et ses prétentions, et que pour le soulagement de ses finances ils feroient un fonds, capable de donner du lustre à cette éducation.
Apres que M. de Nortwic et quelques uns des Députés de Dordrecht, d'Amsterdam et d'Alcraar eurent porté cette Kesolution à la Princesse Royale, elle répondit le lendemain par escrit (1): Que bien qu'elle eust attendu quelque chose de plus de la bonne volonté des Estats de Hollande, elle ne laissoit pas de les remercier des illustres marques d'affection et d'inclination qu'ils avoient pour le Prince, son fils, qu'elle trouvoit dans leur Résolution, et qu'elle les re ce voit comme des arrhes des preuves qu'elle s'en promettoit à l'avenir, dont elle vouloit bien de son costé fortifier ses espérances, aussy bien que la disposition qu'elle avoit à solliciter en Angleterre les interests de l' Estât et de la Province. Les Estats de Hollande envoyèrent aussy leur Resolution à la Princesse Douariere, et le mesme jour ils déclarèrent: Que d'autant que le 4 May 1654 ils avoient fait mettre entre les ranins d'Olivier Cromwell, qui s'estoit fait donner la qualité de Protecteur d'Angleterre, d'Escossc et d'Irlande, un Acte, par lequel ils excluoient le Prince d'Orange des charges, emplois et dignités de ses prédécesseurs, et que depuis quelques mois les alla ires estoient tellement changées en Angleterre, qu'il n'y avoit plus de Protecteur ny de Republique, ny personne à l'égard de <jui ils fussent tenus d'exécuter la promesse qu'ils avoient faite au sujet de cette exclusion, depuis le restablissement du Roy d'Angleterre, ils entendoient que cet Acte fust et demeurast aboly, supprimé, nul et de nulle valeur.
La Princesse Royale, qui estoit partie cependant, escrivit aux Estats de Hollande: Que puis qu'ils avoient bien voulu luy envo\rr leur Résolution par le Sr. de Nortwic, et par des Dé-
fi) Le 29 Septembre. Aitzenia, S. van Staël. IV. 40. p. 646, 647. On ne fut pas fort satisfait de eette réponse: v. les lettres citées dan? la note précédente.
La PriHcense Royale nomme le» Directeurs de l'éducation du Prime. 677
pûtes de Dordrecht, d'Amsterdam et d'Alcmar, elle serait bien aise s'il leur plaisoit confier l'éducation du Prince à Mrs. de Beverweert et de Nortwic, du Corps de la Noblesse, à Abraham van Beveren, Seign. de Barendrecht, Bourguemaistre de Dordrecht, à Corn, de Graaf, Seign. de Zuitpolsbrouck, Bourguemaistre d' Amsterdam, et à Pierre F or est, Conseiller de la ville d'Alcmar, en y joignant Jean de Witt, Conseiller Pension aire de Hollande, à cause de sa probité, et la parfaite connaissance qu'il a voit des affaires du pais.
La Princesse Doûariere ayant esté avertie de ce qui s'estoit passé entre les Estats de Hollande et la Princesse Boyale, escrivit aux Estats (1): Qu'elle jugeoit qu'il aurait esté à propos de s'en remettre à eux à l'égard de la Resolution qu'ils avoient prise le 25 Septembre touchant l'éducation du Prince d'Orange. Mais puis que la Princesse Royale avoit bien voulu en disposer de son mouvement, et nommer, sans la participation des autres tuteurs, quelques personnes, à qui on pust confier l'éducation du Prince, son petitfils, elle avoit sujet d'espérer que les Estats de Hollande trouveraient bon, qu'elle, estant tutrice aussy bien que la Princesse Boyale, leur présentait, tant pour elle que pour l'Electeur do Brandebourg, quelques personnages que l'on pourroit joindre a ceux que la Princesse Boyale avoit nommés, et ainsy qu'elle nom m oit Mrs. de Wimmenum et de Mer ode, du Corps de la Noblesse, avec van Tilt, van der A a et Haes, Bourguemaistres de Harlem, de Lcide et d'Enchuse, en y joignant les Présidents des deux Cours de Justice. La Princesse Doiiariere, dont l'humeur altiere et orgueilleuse n'avoit pas besoin d'estre aigrie par des conseils violents, ne laissoit pas de se servir de ceux du Ministre que l'Electeur entretenoit auprès d'elle pour les affaires de la tutele, qui luy conseilla de faire cette nomination, quoy que ny luy ny elle ne pussent pas ignorer, qu'elle ne pouvoit pas plaire à ceux qui estoient au timou du gouvernement, et qu'elle ne servirait qu'à les irriter contre eux. Et de fait, l'éducation du Prince fut déférée à ceux que la Princesse Royale avoit nommés à l'exclusion des autres (2). Les Estats de Hollande leur donnèrent ordre de prendre en leur administration les avis des tuteurs, et ils mirent en délibération, si on ne ferait pas
(1) Le 6 Octobre. Aitzema, S. van S lad. IV. 40. p. 647, 648.
(2) Les détails se trouvent daus la lettre de de Witt à Beverweert du 15 Octobre 1660. Brieveu. IV. p. 34—36 et 43.
Les Princeue* n'ont point de considération pour Ut Zeelmnée.
un fonds de trente on quarante mille livres, pour donner pin de lustre à cette éducation. Mais d'autant que celle somme ne fust pas arreatée alors, et que le deoés de la Princesse Royale et la conduite de la Douariere firent changer Testât des affaires, il n'en fut plus parlé, et les Estats de Hollande se dechargerest de la tutcle; ainsy qu'il sera dit dans le livre suivant. L'intention des Estats de Hollande eetoit de ménager le revenu du Prince, en sorte qu'on pust un jour acquitter les dettes dont la Maison estoit chargée depuis le mariage du père, à cause des sommes considérables qu'elle avoit avancées pour les nécessités du Roy défunt et de celuy cy. Ils vouloient aussy le faire élever avec tous les soins convenables à sa naissance, et comme ut Prince qui pourrait un jour succéder aux dignités de ses anœstres; mais ceux de Zeelande vouloient faire une nécessité de ce que les Estats de Hollande jugeoient devoir estre volontaire, et dépendre du jugement de ceux, qui auroient plus d'égard à « capacité naturelle et à son mérite personnel, qu'à sa naissance ou aux services de ses prédécesseurs.
Pour les Députés de Zeelande qui estoient encore à la Haye, ils eurent le déplaisir de voir les deux Princesses, faisant peu de réflexion sur le zèle qu'ils avoient témoigné pour les intereste du Prince, hors de saison, déférer l'honneur de sou éducation aux Estats de Hollande, à l'exclusion de ceux des autres Provinces. Ceux de Hollande, en faisant donner copie de la Résolution du 25 Septembre aux Députés de Zeelande, leur firent dire: Que pour des misons qu'ils leur avoient fait communiquer plus d'une fois, ils ne pou voient pas entrer en la discussion de ce qui avoit este proposé dans leur Assemblée, au sujet des hautes charges que les Princes d'Orange avoient possédées, et que les Estats de Zeelande vouloient faire conférer à celuy cy: et ce fut avec cette réponse qu'ils les renvoyèrent à leur Province. Il fut bien résolu depuis en Zeelande, qu'on fcroit de nouvelles instances à ce qu'on iist part de la tu tel e à cette Province, comme aussy aux Députés des autres Provinces, qui avoient le mesme interest qu'elle, que le Prince fust bien élevé. Mais elle fut fort mal secondée par les Estats de Hollande, qui jugeant qu'elle ne leur pouvoit pas estre disputée, et que la tutele ne pouvoit pas estre divisée, ne craignoient point de faire connoistre, qu'ils n'y adinettroicut point les autres Provinces, quand mesnies tous les parents y couseiitiroicut.
La Princesse lioyalc s'estoit embarquée sur la Meuse, sans
La Pri*ce$$e Royale meurt. 679
prendre congé de la Doùaricre, et uvoit évité l'occasion de s'aboucher avec elle, lors qu'elle fit la déclaration touohant l'éducation da Prince en la manière que nous venons de dire, et passa incontinent en Angleterre. La Cour estoit en dueil pour la mort du Duc de Glocestre, frère du Roy, dont la Princesse avoit eu avis devant son passage, mais on ne laissa pas d'accompagner sa réception de tous les témoignages de respect et de tendresse, qu'elle se pouvoit promettre de sa naissance, do rang qu'elle tenoit dans le Roiauine, et de l'affection d'un frère, à qui elle en avoit témoigné beaucoup pendant sa disgrâce. Mais elle ne jouit pas longtemps de la douceur qu'elle esperoit gouster dans son air natal, où elle pretendoit achever ses jours, quoy que pas aï tost qu'elle fit ; tant parce qu'on remarqua quelque altération dans l'amitié du Boy, sans que l'on pust scavoir bien certainement la cause de ce changement, que parce que vers la fin de l'année elle tomba malade, et mourut dans fort peu do jours (1), avec des douleurs si aiguës et des symptômes si faacheux, que quelques uns de ses domestiques ont bien osé publier que sa mort n'avoit pas esté tout à fait naturelle.
Devant que de mourir elle voulut bien donner quelques marques de la tendresse qu'elle avoit pour le Prince» son fils, en recommandant sa personne et ses interests au Roy d'Angleterre et à la Reine, sa mère; mais de l'autre costé elle disposa, à son préjudice, des précieux meubles qu'elle avoit enlevés de la Maison, et d'une partie des pierreries, dont le Prince n'estait pas l'héritier, mais le propriétaire. Le Roy d'Angleterre ne fut pas fort touché de cette perte. Au contraire, on remarqua que le corps de la défunte ne fut pas traitté avec le respect qui est deu aux personnes de cette qualité, mesmes après leur decés. Lors que le Seigneur de Beverweert luy parla de la part des Estats du siège et de la réduction d'Orange, il y rencontra la mesme insensibilité, jusques là que le Boy refusa de faire pour cela le moindre office en France. Tout ce qu'il fit pour le Prince, ce fut, qu'ayant fait examiner les papiers et les Mémoires de la Princesse Royale après son decés, par ses deux Secrétaires d'Estat, Nicolas et Maurice, il escrivit aux Estats de Hollande, qu'il s'estoit fait faire rapport de ce qui s'estoit passé entre eux et la feu Princesse Royale, et qu'il y donnoit son approbation, les priant d'exhorter les Directeurs de la tutcle qu'elle avoit
(1) lie 24 Décembre lf>60. V. S.
680 Ambauademrs ExiraorJinairet em Angleterre.
nommés, de continuer d'agir pour le bien du Prince, son nevea, ainsy qu'ils le jugeroient à propos. Mais tout cela prit un toit autre ply, parce que le Boy ne se vit pas si tost restably sur le tbrone, que toutes les belles espérances que Ton avoh fondées sur son umitié, ne disparussent.
Les Estats de Hollande, qui avoient fait une ai grande dépense, en furent recompensés par de fortes protestations. Le Koy disoit, qu'il auroit un souvenir éternel de la réception qu'on luy avoit faite. Que son intention estoit de faire une liaison indissoluble arec cet Estât, et qu'il seroit jaloux de l'amitié qu'on ferait avec quelque autre Prince, si on la preferoit à la sienne. Tellement que les Estats, jugeant qu'ils dévoient profiter de cette favorable conjoncture, résolurent d'envoyer nne Ambassade solemnelle en Angleterre, pour foire civilité au Boy sur sou avènement à la Couronne, à l'exemple de ce que sans doute tous les autres Souverains feroient à cette occasion. Les Estats de Hollande en avoient fait la première ouverture, lors que le Boy estoit encore à la Haye, et firent résoudre l'Ambassade par les Estats Généraux au commencement du mois de Juin, et en mesme temps on travailla à leur Instruction (1). Les Estats de Hollande nommèrent le Seigneur de Beverweert et Simon van Horn, Bourgucmaistre d'Amsterdam, la Zeelande nomma Michel van Gogh, et la Province de Groningue le Seigneur de Uippcrda de Fnrmsum, que les mesmes Provinces avoient députés à l'Assemblée des Estats Généraux. Mais dautant qu'où vouloit faire purtir en tnesme temps les Ambassadeurs qui avoient esté nommés pour la France et pour l'Espagne, qui n'estoient pas encore prests, non plus que les ordres que ceux d'Angleterre dévoient emporter, et que cependant il falloit ménager les bonnes dispositions que l'on esperoit trouver à Londres, on obligea M. de Beverweert à prendre les devants, aiin d'y préparer les esprits et les ailniros, en attendant que ses collègues fissent leur equippage. Gui lia urne Nieuport, dont il a esté parlé plusieur» fois dans les Livres précédents, qui avoit esté Ambassadeur auprès du Protecteur et auprès de la prétendue République, prévoyant qu'il arriveroit une révolution inévitable dans les aôaires d'Angleterre, avoit fait de fortes instances pour sa revocation, et ne Tayaut pu obtenir, sinon après le rétablissement du Roy, le General Monck luy fit donner un passeport pour la seurcté
(1; Kébol. hecrM. des Etats de Hollande du 15 Juillet 1660.
Beiertoeeri n'est pas satisfait de sa première audiauce. 681
de son retour. Ce fut presque au raesrac temps que le Roy fît dire à Neuville Bourdeaux, Ambassadeur dé France, qu'il eust à sortir du Roiaume. On luy fit faire ce message par le clerc d'un des Commis du Secrétaire d'Estat, et ou en usa ainsy parce qu'il avoit esté' Ministre auprès de l'usurpateur, mais principalement parce qu'il avoit offert de l'argent et des troupes, de l'ordre du Roy, son Maistre, à ce qu'il disoit, au Général Monck , pour l'obliger à s'opposer au retour du Roy, ot à se mettre à la teste de la Republique.
Beverweert estoit amy particulier et intime du Marquis d'Ormont, le plus zélé et presque le plus confident des Ministres du Roy d'Angleterre, et il avoit d'ailleurs un mérite personnel si grand et une manière d'agir si engageante, que difficilement aurait on trouvé un negotiateur plus commode; mais toutes ses bonnes qualités luy furent fort inutiles dans une Cour, où il n'y avoit rien à faire. Les Ambassadeurs que l'on y devoit envoyer, n'est oient pas encore partis, que Beverweert escri vit, que dans la première audiance qu'il avoit eue du Roy, celui cy luy avoit demandé, si en venant à Londres il avoit bien remarqué le grand nombre de vaisseaux de guerre dont la Tamise estoit couverte, et s'il estoit vray que les Estats en alloient faire bastir vingt de la grandeur du Nascby, qui venoit de servir au transport de sa personne. Qu'il y avoit ajousté, qu'il jugeoit qu'ils se passeraient bien de cette dépense, parce qu'ils dévoient estre asseurés de son amitié; comme si de bonn1 heure on vouloit le préparer à escouter des propositions semblables à celles que Cromwcll avoit fait faire aux Ambassadeurs de cet Estât, pendant l'interrègne, et comme si on luy eust voulu faire entendre, qu'il n'y avoit que l'Angleterre qui deust estre armée. Et de fait, il n'eut point de peine à découvrir, que le Roy suivroit les maximes de la Republique, et que toutes les civilités qu'on avoit faites à Sa Majesté et à la Maison Royale, ne feraient pas changer l'humeur de la nation. Un des premiers avis que Beverweert donna, portoit (m'en Angleterre on n'estoit point satisfait de cet Estât, et que le retardement du voyage des Ambassadeurs servoit de prétexte, due le Roy animoit les Anglois, les Escossois et les Irlandois à faire des bastiments pour la pesche du haran sur leurs costes, afin que par ce moyen ils se conservassent la possession d'un droit qui leur appartenoit, à l'exclusion de toutes les autres nations. Davantage, que le Roy avoit signé et confirmé la Déclaration que le Parlement avoit publiée le 9 Octobre 1651, pour
682 Le Roy confirme la DeekratioM d* 9 Octobre 1651.
Vaugmentation du commerce et de la navigation des Aagiois, nonobstant les devoirs qu'il avoit faits pour tascher de Feu empescher. Les Estats mesmes escrivirent au Boy» pour luy eu représenter l'importance, et pour le prier d'en différer la publication ou l'exécution, jusqu'à ce que leurs Ambassadeurs fassent arrivés. Mais tout cela fut inutile, soit que le Boy ne se trouvast pas encore nssés bien estably, pour s'opposer à la Chambre Basse ou aux désirs de la ville de Londres dans une affaire, où toute l'Angleterre avoit pris interest, ou bien qu'il preferast l'avantage du commerce de ses sujets à tout ce qu'il se pouroit promettre de cet Estât, auquel l'amitié de ceux qui rûinoient sou négoce estoit ruineuse aussy; quoy qu'en introduisant cette maxime ou n'agist pas conformément à ce qu'on devoit à des amis et à des voisins. Et de fait, l'Instruction que l'on donna aux Ambassadeurs fit bien voir, qu'encore qu'on y parlast d'une triple alliance, qui se pourroit faire entre la France, l'Angleterre et les Provinces Unies, on consideroit pourtant tout autrement le traitté* de Marine, que l'on ordonna aux Ambassadeurs de negotier separemment. Mqs ils avoient à faire à des Ministres qui oonnoissoient les interests de leur Maistre, qui penetroient le» intentions des Estats, et qui n'ignoroient pas les ordres qu'ils avoient donnes à leurs Ambassadeurs. Or comme cette Déclaration de 1651 avoit fait le commencement de la mauvaise intelligence des deux nations dans l'interrègne, ainsy la confirmation du Boy fut un très mauvais présage du succès de la negotiation des Ambassadeurs, aussy bien que des malheurs et des disgrâces qui ont pense perdre l'une et' l'autre, et dont on verra une très fascheusc suitte eu celle de cet ouvrage.
On n'estoit guercs mieux avec la France. Dés qu'elle eusl fait la paix avec l'Espagne, quelques uns de ses principaux Ministres, et entre autres Jean Battiste Colbert, qui avoit du crédit auprès du Cardinal Ma'zarin, formèrent ce vaste dessein d'attirer tout le commerce de l'Europe daus le Koiaume. CeU ne se pouvoit pas faire sans incommoder, et mesmes sans ruiner oeluy des voisins. On commença par les depredatious, et od acheva par restablisscmcnt du droit de fret, en imposant cinquante sols pour tonneau sur tous les navires estrangers, dont ceux do Hollande et de Zeclaude faisoient bien les trois paru, les quatre faisant le tout. L'Ambassadeur des Estats s'y estoit op]K>sé par des remoustrances très fortes; mais n'y ayant pus reùssy, ils eu firent représenter l'importance en Angleterre, et
Ambassadeur* Extraordinaire* eu Espagne et en France. 683
aux villes Anseatiqucs, «fin qu'on se joignist à eux, pour le faire supprimer, ou que Ton employast pour cela des moyens capables d'y obliger la France. Le Roy s'en sentit tellement offeusé, qu'il fit (lire aux Estais, qu'il s'en ressentiroit. Son Ambassadeur leur dit, qu'il falloit qu'on eust de la considération pour l'âge et pour les emiuentes qualités de Sa Majesté. Qu'elle joûissoit d'une profonde et glorieuse paix, fondée sur de grandes alliances, sur l'union de la Maison Royale, sur ses armes et sur ses troupes, composées de bons soldats et de bravos officiers, et commandées par les plus vaillants et les plus prudents Chefs de l'Europe, et qu'elle se trouvoit assistée d'un Conseil grave, éclairé et capable de luy asseurer l'affection de ses amis, et de donner de la terreur aux ennemis.. 11 ne dissimula point, que depuis quelque temps le Roy, son Maistre, n'avoit pas grand sujet d'estre satisfait de la conduite des Estats; mais que son caractère et sa discrétion ne luy permettoient pas de s 'es tendre sur cette matière, dont il ne pourroit pas dire davantage, sans faire tort à celuy dont il representoit la personne.
C'est dans cette disposition que se trouvoient les esprits, lors que les Estats résolurent de faire partir les trois Ambassades, composée chacune d'autant d'Ambassadeurs. Celle d'Angleterre fut réglée de la manière que je viens de dire. La paix que l'on avoit conclue entre les deux Couronnes de France et d'Espagne, et le mariage qui en fut une suitte, firent résoudre les deux autres, parce que les Souverains doivent ces offices à ceux avec lesquels ils ont quelque liaison d'amitié et d'alliance. Ce fut proprement le sujet de l'Ambassade d'Espagne, où on employa Jean de Mer ode, Seigneur de Rummcn, du Corps de la Noblesse de Hollande, Adrien Godard de Roede, Seigneur d'Amerougue, des Nobles d'Utrecht, et Huma Ida, Gentilhomme de Frise, Députés de la part de leurs Provinces à l'Assemblée des Estats Généraux; mais celle de France avoit un objet sans comparaison plus important. L'amitié, que cet Estât luy devoit, et qui avoit esté assés bien entretenue depuis sa fondation, avoit esté fort altérée par la paix de Munster. Le petit traitté qui avoit esté fait en Tan 1646, pour la navigation et pour le commerce, estoit exspiré, et la déclaration qui le oontinuoit jusqu'à ce qu'on scroit convenu d'un traitté de Commerce ne 8'executoit point. Ou en estoit venu à de grandes extrémités, dont il a esté parle ailleurs, et il y avoit lieu d'en appréhender la continuation et les suitics, si on ne restablissoit
Diquêtiio* de la Omr de France a f égaré de fJUemagme.
l'ancienne amitié et confidence entre les deux nations par une bonne alliance. On nomma Jean de Guent, Gentâboramt d'une des meilleures Maisons de Gueldrc, Conrad van Benninguen, Conseiller et depuis Bourguemaistre de la ville d'Amsterdam, et Juste de Huibert, Conseiller de la ville de Ziriczec et depuis Secrétaire des Estats de Zeelande, Députés à l'Assemblée des Estats Généraux de la part de ces trois Provinces, pour negotier cette alliance à la Cour de France, conjointement avec Guillaume Boreel, qui y estoit Ambassadeur ordinaire. Ils partirent de la Haye au mois de Novembre 1660, de sorte que n'estant arrivés à Paris que vers la fin de Tannée, ils ne purent entrer en négociation qu'au commencement de l'année suivante; mais comme elle l'occupa toute entière et au delà, ausey bien que celle d* Angleterre, nous en ferons le sujet du Livre treizième, où nous tnseberons d'en dire les particularités les plus remarquables.
11 y avoit plus d'un siècle que la France favorisoit les intérêts des Princes Protestants d'Allemagne, et elle s'en estoit utilement servie contre les desseins de la Maison d'Austriche, mesmes lors que les Rois François I et Henry II faisoient brûler ceux que l'on nppelloit hérétiques. Mais au commencement du Kegne d'aujourdhuy les Ministres s'avisèrent de changer de maxime, et de rechercher l'amitié des Princes Catholiques, particulièrement celle des trois Electeurs Ecclésiastiques. Il est vraj, que le Cardinal avoit entretenu une très troite intelligence avec l'Electeur de Bavière, et avoit aidé à le maintenir contre le Palatin; mais ce ne fut que parce qu'il le consideroit comme un Prince, qui estoit jaloux de la grandeur de la Maison d'Austriche, et capable de s'opposer à la prétendue Souveraineté de l'Empire, où elle avoit aspiré plus d'une fois. L'engagement que le Cardinal Mazarin prit avec tant de Princes Catholiques, avoit une veiie toute particulière. Il avoit de tout temps une amitié fort familière avec le Duc de Neubourg, et on pouvoit dire qu'il estoit en partie cause de la fortune de l'Electeur de Mavcnce; mais il ne laissoit pas de ménager l'affection de plusieurs Princes Protestants, et entre autres celle de la Lantgrave Régente de Hessc, dont la France avoit fait considérer et conserver les interests pendant la negotiation de Munster et d'Osnabrug. Plusieurs autres Princes apprehendoient la jonction des deux branches de la Maison d'Austriche; c'est pour quoy il ne fut pas fort difficile de les faire consentir à une Ligue, que l'on anpclla
Affaire» de Mitns/er. 685
l'Alliance du Rhin, parce qu'elle estoit composée de Princes qui avoient la pluspart leurs Estats en ces quartiers là, et elle ne de voit avoir pour objet que l'exécution des traittés de Westfalie et le repos de l'Empire. L'Evesque de Munster, qui jusqu'alors n'avoit considéré que les interests de l'Empire, demanda à y entrer et signa aussy l'alliance; mais avec cette protestation expresse de la part de la Lantgrave, qu'elle n'y consent oit qu'à condition que l'Evesque souffrist que les différends qu'il avoit avec la ville, fussent accommodés à l'amiable.
Ces différends (1) estant proprement du sujet de cet(e Histoire, nous avons dit de quelle façon ils furent réglés en l'an 1657. Ils demeurèrent en cet estât jusques en 1659. L'Evesque, voyant en ce temps là les Estats si avant engagés dans les affaires du Nort, qu'il n'y avoit point d'apparence qu'ils s'en fissent de nouvelles, fit remettre ses prétentions sur le tapis, et les poursuivit si bien à la Cour de Vienne, qu'il fit condamner le Magistrat de Munster à souffrir qu'il mist garnison dans la ville, qu'il se saîsist des clefs des portes, et qu'il fust le maistre des remparts et des murailles. L'Evesque escrivit aussy tost aux Estats, qu'il esperoit qu'après la sentence de la Cour Impériale ils ne se raéleroient plus des affaires de la ville de Munster, puis qu'il n'y avoit point d'autre party à prendre pour elle que celuy de l'obéissance, le différend ayant esté décidé par un juge compétent et légitime. Le Magistrat soutenoit, que le Conseil de Vienne avoit C9té surpris par l'Evesque, et voulut se pourvoir contre l'nrrest. 11 envoya cependant des Députés à la Haye, pour prier les Estats de le secourir, et en attendant le secours, de licentier cinq ou six cens hommes des garnisons voisines, pour en renforcer celle de la ville. L'animosité des habitants estoit si grande, qu'il est certain, que si les Estats eussent pu. se résoudre à les secourir, ils n'auroient pas seulement receu la garnison qu'on leur auroit voulu donner, mais aussy qu'ils auroient permis l'exercice libre de la Religion Beformée, et que la ville auroit souffert qu'on l'eust incorporée dans l'Est a t des Provinces Unies. Elle le fit connoistre lissés ouvertement en ne dissimulant point, que si on la refusoit, elle se jetteroit entre les bras des Suédois, dont le voisinage ne pou voit estre que très incommode à cet Estât. Il y avoit des Provinces, qui vouloient que les Estats protégeassent la ville contre l'Evesque, jusques là mesmes qu'elles refusoient de consentir que Ton envoyast des vivres et des munitions à Coppenhague, si
(1) AiUema, S. c. Staet. IV. 40. p. 657—674: V. ci-devant p. 460.
CSG VEvcsque fait negoittr à la Haye.
on ne rcsolvoit en mesme temps le secours pour la vilk de Munster. Elle couvrait ces Provinces, et on y fa i soit entrer l'iaterest ou le prétexte de la Religion ; mais les autres consideroient la constitution de l'Empire, qui ne permettrait pas cette aliénation, la part que les Princes Catholiques d'Allemagne y prendraient, et ce que Ton devoit craindre de l'Alliance du Rhin, que la France ferait tousjours agir selon ses intentions, parce qu'elle n'avoit este faite, à ce que Ton disoit, que pour la conservation du repos de l'Empire, et pour l'exécution des traittés de Westfalie. Mais il n'y eut rien qui servist plus à l'intention de l'Evesque, que le voyage que Brabeck fit à la Haye. Ce Gentilhomme estoit parent de l'Evesque, Doyen de l'Eglise Cathédrale, et en ce temps là son plus confident Ministre. Mais outre les qualités naturelles et acquises, qui le rendement fort capable de negotîer, il y employoit des moyens dont les succès estoient infalfibles, et qui firent bien d'autres effets que les Mémoires de Friquct, qui parloient continuellement de ki dignité de l'Empereur et de l'interest de l'Empire. Brabeck se servoit de l'entremise d'un homme, qui estant fort bien avec les principaux Ministres, et avec quelques uns du Magistrat d'Amsterdam, avoit assee d'esprit «t assés de lumière, pour faire donner à sa negotiation lo tour qu'il désirait, et pour asseurer l'Evesque qu'il ne devoit rien craindre du costé des Estats, puis qu'ils avoient lait difficulté d'intercéder pour la ville à Vienne. L'Evesque se voyant ainsy asscuré, commença à faire des préparatifs pour le siège, remplissent ses magasins de vivres et ses arsenaux d'artillerie, de feux d'artifice et de toutes sortes de munitions, empesehant cependant qu'on en porta st à la ville. Il emprunta des troupes de l'Electeur de Cologne et du Duc de Ncubourg, et faisant de son costé quelques levées, il assiégea la ville formellement en l'an 1660. Et afin d'oster aux Estats mesme la pensée qu'ils pourraient avoir d'en user comme ils avoient fait en Tan 1667, il entra dans la ligue du Rhin, dont le Roy de France estoit le Chef, ainsy que nous venons de dire, et il leur fit entendre, par le Ministre de l'Empereur, comme aussy par les Députés des Princes de l'Empire, que l'on ne souffrirait pas qu'ils portassent leurs armes hors de leur territoire du costé de l' Allemagne. Mais il n'es toit pas nécessaire de faire parler tant de Princes et <lc Potentats; les Provinces Unies mesmes n'y estoient point disposées, et perdirent volontairement, ou si on veut croire quelques uns, fort imprudemment, l'occasion de se mettre en la possession d'une ville, dont les habitants offraient d'entrer daus tous k>
Changement de ffowoememeni en Dannenwrc. 687
interests de l'Estat, roesraes à l'égard do In Religion. Ils pou* voient so saisir d'un poste qui couvroit la pluspart de ces Provinces du costé de la Westfalie, et par ce moyen on pou?oit s'approcher de quelques Princes Protestants, qui ont de tout temps donné des preuves de l'affection qu'ils avoient pour cette République, particulièrement dans les demeslés qu'elle a eus avec le mesme Evesque, qu'elle craignoit d'offenser alors, et qu'elle a si fièrement insulté depuis. Pour dire la vérité, on abandonna la ville à l'Evesque, qui s'asseura de sa conqueste par une bonne cittadelle. Il fît aussy fortifier plusieurs autres places de son Diocèse, qui n'ont pas esté sitost en estât de défense, qu'il a bien sceu rendre aux Estats la charité qu'ils luy a voient prestée, et leur faire connoistre qu'un Prince a un avantage incomparable sur son voisin, quoy que plus puissant, quand en faisant quelque dépense sourde, il peut faire en sorte que son voisin ne puisse pas distinguer entre les avis et les conseils fidelles et sincères, et les conseils intéressés et traistres. Parmy ceux qui ont touché de l'argent de l'Evesque, il y en a qui se peuvent reprocher «l'avoir esté en partie cause de ce qu'on a veu arriver en Tan 1671 et 1672, et qui ont senty en leurs personnes et en leurs familles les effets de leurs pernicieuses intrigues.
11 n'y a rien de si naturel aux Rois et aux Princes, que cette inclination qu'ils ont tous à rendre leur puissance et leur autorité absolue et indépendante de la volonté de leurs sujets, et s'ils n'y ont pas reussy tous, il n'a pas tenu à eux. On peut dire, que jusques à la guerre du Nort, dont nous venons de parler, et jusques à la paix qui fut faite en l'an 1660, le gouvernement du Roiaume de Danuemarc tenoit plus de l'aristocratie que de la monarchie, dont le Roy estoit le premier, piustost que le Souverain. La disposition des affaires y dependoit d'un Conseil, qui estoit composé de vingt quatre Sénateurs, qui avoient le Roy à leur teste comme leur Président, et en cette qualité il donnoit à son avis, en opinant, le mesme poids et la mesme force qui se trou voient en celuy de deux Sénateurs. Après le traitté de Roschild, dont il a esté parlé cy dessus, le Roy de Suéde luy conseilla de se servir de l'occasion, pendant qu'il estoit armé, pour se délivrer de l'autorité incommode que les Sénateurs du Roiaume se donnoient en détruisant la Royale. Le Roy de Dannemarc voulut profiter de ce conseil, après que la paix fust faite, et son intention estant secondée par l'affection du peuple, qui aimoit mieux «'avoir qu'un Maistre que plusieurs» il la fit heureusement réussir en la mesme année 1660. Le Clergé et le Tiers Estât
Gb& Changement de gouvernement eu hûnnemarc.
qui estaient jaloux de la gronde autorité de la Noblesse, voulant reconnoistre la resolution et la fermeté qui avoient accompagne toutes les actions du Roy pendant la guerre, formèrent et coicerterent avec un secret admirable le dessein de le tirer de la sujettion de la Noblesse. Et pour luy donner une marque de la gratitude qu'ils croyoient devoir aux peines, avec lesquelles il s'estoit appliqué à la conservation de la Couronne, ils résolurent de la rendre héréditaire dans la Maison Royale. Ils communiquèrent leur resolution à quelques Sénateurs, qu'ils prièrent d'en faire part aux autres, et de disposer toute la Noblesse à entrer dans leurs sentiments. Les Nobles furent bien surpris de k résolution des deux autres Ordres, mais voyant que c'estoit une affaire faite, et que leur opposition ne ferait qu'aigrir le Roy, et faire réussir son dessein, sans leur consentement, et mesmes malgré eux, protestèrent qu'ils n'uYoient pas moins d'affection pour la personne du Roy et pour la Maison Royale que les autres Ordres, mais que la manière d'agir des autres estoit si irregulierc et si informe, qu'ils ne la pou voient pas approuver. Que la Noblesse faisant le premiar îles trois Ordres du Roiaume, le Clergé et le Tiers Estât ne pouvoient pas délibérer d'une affaire de cette importance, sans leur participation, et qu'il falloît leur donner du temps pour s'assembler et pour la faire résoudre par leur Corps. Les deux autres Ordres, craignant que la Noblesse ne demandast du temps qu'à dessein de prendre d'autant mieux set mesures pour les empescher d'exécuter leur résolution, excusèrent ce qui s'estoit fait avec un zèle un peu précipité, et ne voulant pas différer davantage de faire réussir leur bonne intention, il* allèrent dire au Roy ee que les trois Ordres avoient résolu pour l'avantage do sa Maison, et qu'ils l'avoient fait conclurre à la pluralité, le Clergé et le Tiers Estât l'ayant emporté sur l'onJrr des Nobles. La Noblesse Danoise, voyant la ville de Coppcnhague remplie de gens de guerre, commandés par des Chefs estrangers, et jugeant qu'il falloit faire de bonne grâce une chose, dont ils ne se pouvoient pas dédire, s'accommoda aux sentiments des autres et approuva ee qu'ils avoient fait. Tons les Sénateurs et tout ce qu'il y avoit de Gentilshommes, d'Officiers et de Députés des trois Estats dans la ville, firent un nouveau sonnent au Roy. et jurèrent qu'ils aideroient a, conserver la Couronne dans 1» Maison Royale héréditairement. Le Roy, non content de l'avoir asseurée à sa postérité, de l'un et de l'autre sexe, y voulut aussy annexer tous les droits de Souveraineté qui en dépendent. R j réunit les Baillages qu'il partageoit auparavant avec les Sénateurs.
Différent entre le Boy de Dannemare et les Estais. 689
et se trouvant revestu de toute la puissance que le Sénat et le peuple possedoient auparavant, il abolit le nom de Sénat et la qualité de Sénateur, et forma sept Conseils, composés de personnes capables et affectionnées, à qui il donna la faculté de délibérer et d'aviser, en se réservant le pouvoir de résoudre et de décider, que les Sénateurs avoient eu jusques alors, et qu'ils avoient souvent employé contre l'intention du Boy. On fit la distinction des affaires qu'ils avoient à manier. On donna à celles d'Estat leur Président et leurs Conseillers séparés de celles des Finances, et celles cy n'avoient plus rien de commun avec les affaires de Justice, de Guerre, de Police, de l'Amirauté et de Commerce. Le Boy donna avis de ce changement aux Estats, qui ordonnèrent à leurs Ambassadeurs de l'en remercier, et de luy faire civilité, aussy bien qu'à la Beine et aux Princes et Priucesses de Dannemare.
Slinguelandt, l'un des Ambassadeurs qui estoient auprès du Boy de Suéde défunt, estoit allé à Stocolm faire office avec la Beine Begente sur le decés du Boy, sur l'événement à la Couronne du Boy, son fils, sur la conclusion et ratification du traitté d'Elbing, et sur l'amitié que l'on venoit de renouveller avec cette Couronne là. Pierre Voguelsang estoit demeuré à Coppenhague, pour régler les pretensions que cet Estât avoit, parce qu'il avoit estendu ses secours au delà de ce qu'il estoit tenu de faire en vertu des traittés de 1647 et 1649. Le Boy soustenoit au contraire, qu'il ne devoit rien, et que les Estats n'avoient fait que ce qu*ils estoient obligés de faire, offrant d'en croire les arbitres que l'on nommeroit de part et d'autre. Il se plaignoit aussy de quelques violences que la Compagnie des Indes Occidentales, establie dans les Provinces Unies, avoient faites à la Compagnie Africaine de Dannemare, qui avoit esté érigée, à ce que l'on disoit, par quelques renégats Hollandois. Il en faisoit demander réparation par son Besident, et par ce moyen on entra dans les contestations dont il sera parlé cy après (1).
La pluspart des gens d'Eglise ont leurs vices et leurs défauts
(1) Dans V Essai de Critique, p. 428, 429 on lit la note suivante concernant de Bu y ter et sa flotte. , Buy ter ayant reçu ses ordres de ramener la flotte en Hollande, les communiqua au Boi de Dannemare, qui par estime et par reconnaissance l'annoblit lui et ses descendants, lui assigna une pen sion de 800 écus, et fit son éloge dans une lettre aux Etats Généraux, qu'il remercioit des grands services qu'il avoit reçus de leur Vice- Amiral. Bu y ter reçut le 7 Août l'ordre de revenir avec la flotte, il partit le 13 et entra le 3 Septembre au port."