ENSEIGNEMENT PRIMAIRE
Notre tâche est moins aisée en ce qui touche l'enseignement primaire. — Pour tout homme qui comprend la place que les religions ont tenue et tiennent encore aujourd'hui dans le monde, l'enseignement supérieur ne saurait continuer de s'en désintéresser. Il est non moins évident que l'on doit à ceux qui consacrent huit ou dix années à l'acquisition du bagage intellectuel reconnu nécessaire à tout homme instruit, un exposé précis, sinon complet, de l'état des connaissances obtenues par les travaux du xix^ siècle sur le passé et le présent des sociétés humaines ; et, parmi les matières de cet exposé, figurent incontestablement les principaux faits de l'Histoire des religions. Partout où le silence à l'égard de données importantes n'est pas commandé par d'impérieuses nécessités de bienséance, il doit être rompu au profit d'un progrès, qui règle sa marche sur celle de l'esprit public.
Quand nous nous demandons, à son tour, quelle
place pourrait revenir aux matières de l'Histoire religieuse sur le terrain de l'instruction élémentaire, à l'école populaire, nous nous trouvons en présence d'un mouvement très fort de l'opinion qui, au premier abord, semble aller directement à l'encontre de notre préoccupation présente. On réclame avec force — et la loi va incessamment consacrer — la séparation entre l'enseignement proprement religieux donné par les ministres des différents cultes et la culture morale et intellectuelle, dont la charge appartient à l'instituteur. L'Histoire sainte, enseignée dans l'école concurremment avec le catéchisme, se trouve rayée du même coup que celuici, et les circonstances pourront paraître peu favorables à notre thèse.
Quand on y regarde de plus près, on ne tarde pas à s'apercevoir que la contradiction entre ces deux points de vue est beaucoup plus apparente que réelle, et que la suppression de l'Histoire sainte, telle qu'elle était jusqu'ici enseignée, nous met, au contraire, singulièrement à l'aise pour plaider la cause de l'Histoire religieuse, envisagée, cela va sans dire, en dehors de son lien avec la doctrine d'une Église déterminée. Nous avons loué le Conseil supérieur d'avoir supprimé ce même enseignement au début de l'exposé de l'Histoire universelle, parce que cette place ne s'accordait pas avec le tableau de l'histoire ancienne tel que l'état actuel de nos connaissances l'a dressé. L'histoire juive a été remise à sa vraie place, après les civilisations de l'Egypte et de la Babylonie, et nous avons fait voir comment le scrupule respectable qui la restreint pour
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le moment à l'indication du cadre extérieur des événements, ne saurait tenir longtemps devant la nécessité de mettre les élèves au courant, tant des traditions antiques des Hébreux que de leurs idées et formes religieuses. Avec les différences que comporte l'écart sensible des programmes d'enseignement secondaire et primaire, nous prévoyons qu'on aboutira à une solution analogue pour ce dernier.
Nous avons ailleurs soutenu la cause de l'Histoire sainte « laïcisée », à la fois contre ceux qui voulaient en conserver l'enseignement tel qu'il se donne jusqu'aujourd'hui et contre ceux qui en réclamaient la suppression pure et simplet Aux partisans du statu quo nous faisions valoir que la manière dont on présente actuellement l'histoire sainte aux enfants n'est point d'accord avec l'esprit général de l'instruction, et risque même de se trouver en conflit avec son principal objet, qui est la formation du caractère et de l'esprit des élèves. Pour mieux faire saisir notre thèse, nous ne craignions pas d'en marquer quelques traits avec vivacité : « Il faut l'avouer, écrivions-nous, l'histoire sainte, telle qu'on l'enseigne actuellement, avec la constante perturbation des lois naturelles et la perturbation, trop
1 L'Histoire sainte la'icisée et sa place dans renseignement primaire, dans la Revite scientifique du 22 mars 1879. Article reproduit dans nos Mélanges de critique religieuse. Voyez aussi la préface de ces mêmes Mélanges, où nous avons défendu notre thèse contre certaines objections, p. ix et suiv. — Nous aurions toutefois des réserves à faire sur le ton un peu agressif de quelques-unes des considérations présentées à cette dernière place ainsi que dans le travail cité plus haut (note de 1886).
souvent renouvelée, des lois morales», n'est pas l'introduction la mieux choisie « à la prise de possession régulière des connaissances qui doivent éclairer l'enfant sur les conditions naturelles et sociales du milieu où la naissance l'a placé. » Par le mot un peu barbare d'histoire sainte « laïcisée », nous entendions donc un enseignement élémentaire de l'histoire hébraïque, qui ne s'appliquât pas à mettre en relief le merveilleux, propre aux traditions antiques des Israélites comme à celles de tous les peuples anciens, où l'on éviterait avec le plus grand soin de représenter tel fait de tromperie ou de cruauté (le rapt de la bénédiction paternelle par Jacob, le massacré des populations chananéennes, par exemple), comme approuvé de Dieu. Un exposé sobre des traits les plus populaires de la légende primitive et patriarcale, et des indications historiques sur la destinée du peuple Israélite depuis son installation en Palestinejusqu'à l'époque chrétienne, voilà comment il fallait entendre, d'après nous, l'enseignement de l'histoire sainte.
Mais, après avoir fait son procès sans sous-entendu, sans aucune atténuation prudente, à l'histoire « sainte » , nous étions heureux de prendre ouvertement la défense de l'histoire « juive » et de dire jusqu'à quel point les impérissables monuments du génie Israélite nous semblent dignes d'occuper une place d'honneur dans l'enseignement de la jeunesse. Nul ne les admire autant que nous, nul ne voudrait davantage les voir compris et appréciés du plus grand nombre ; et ils le seront aisément du moment où ils cesseront de se présenter
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SOUS le couvert de l'autorité ecclésiastique, avec le préjugé et l'a priori d'un mystérieux et inquiétant surnaturel.
« L'un des grands facteurs, disions-nous donc, du milieu intellectuel ei moral où l'enfant va être plongé (milieu dont l'instituteur est appelé à lui donner les notions les plus exactes), c'est précisément cette destinée du peuple juif, dont, on l'a dit avec grande raison, nous sommes les héritiers spirituels au même titre que des Grecs et des Romains. Rappellerons-nous ce qu'il y a d'admirable, de « classique « dans cette histoire?... Quand je vante ainsi l'histoire juive et quand je demande qu'elle continue d'être enseignée à l'école primaire, je n'ai pas surtout en vue les admirables exemples de patriotisme qu'elle nous présente, mais j'évoque en ma pensée la prédication si forte et si saine des prophètes (la dégageant, bien entendu, du particularisme religieux, dont nous ne saurions, à cette distance, leur faire un sérieux grief), cette prédication, dis-je, si saine des prophètes, qui promet le bonheur à l'énergie du peuple et à sa moralité,... qui a su s'élever au-dessus des préoccupations d'un égoïsme stérile, de cette angoisse perpétuelle de la destinée de l'individu, pour s'adresser à une nation entière, comme à un corps dont tous les membres sont solidaires et dont les fautes sont châtiées dans le monde présent en la personne de ses frères et de ses enfants. — Sommes-nous donc si riches, concluais-je, que nous devions dédaigner ces éloquentes leçons, plus propres que toutes autres à favoriser l'éclosion d'une éducation civique et nationale ? »
Nous demandions encore si l'on voulait laisser l'enfant dans une ignorance absolue à l'égard de faits, avec lesquels nous sommes mis quotidiennement en contact par la lecture, par la conversation, par les représentations de l'art à tous ses degrés. Nous insistions aussi sur le caractère de haute convenance que devait revêtir le nouvel enseignement: « Le principal motif que nous ayons fait valoir à l'appui de la conservation de l'histoire sainte « transformée » dans l'enseignement primaire, c'est que nous voyons dans le judaïsme un des principaux facteurs du monde moderne; c'est donc avec sympathie et respect que nous en aborderons l'étude... Nous désirons, en conséquence, que le nouvel enseignement soit présenté avec tact et modération, que l'instruction soit dépourvue de toute allure polémique, et qu'on n'établisse aucune relation entre ce progrès excellent, qui consiste à faire rentrer un des principaux chapitres de l'Histoire générale de l'humanité dans la voie des méthodes contemporaines, et telle ou telle doctrine philosophique. »
Nous croyons le terrain suffisamment déblayé par les considérations qui précèdent, et nous pouvons poser de nouveau, sans crainte de malentendu, la question dont la solution nous occupe: Quelle place y a-t-il lieu de faire aux principaux faits de l'Histoire religieuse dans le programme u laïque » de l'école primaire, d'une façon correspondante à ce que nous avons proposé pour le programme également laïque de l'école secondaire ?
L'enseignement de l'histoire à l'école populaire ne
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saurait prétendre à un exposé suivi du passé, comme au Lycée. Nous estimons que l'instituteur doit chercher à tracer largement le tableau du présent, — France d'abord, puis Europe, puis le monde entier, — en l'accompagnant, en l'entourant de tous les renseignements historiques utiles à son intelligence. Quand il se trouve en face d'une grande institution, par exemple l'Église ou la religion chrétienne dans ses différentes fractions, il n'est pas possible qu'il s'en tienne à l'indication de son organisation actuelle. Il lui faut, à toute force, remonter aux origines de l'état qu'il constate, à la crise de la Réformation, à la séparation de l'Église latine d'avec l'Église grecque, aux commencements du christianisme lui-même, au judaïsme qui en est la souche. Il ne saurait taire, il devra au contraire expliquer à ses élèves que les religions varient avec les peuples et s'accommodent à leur état de civilisation, comme elles s'inspirent de leurs mœurs et de leur caractère dominant, ici plus douces, là plus sévères, ici entourées des somptuosités d'un culte compliqué, là réduites aux formes les plus simples et les plus nues. Il ne dépassera certainement pas le degré d'indépendance qui convient à la modeste tribune qu'il occupe, en déclarant qu'il n'est pas une religion si basse, si vulgaire, qui ne puisse être relevée par le dévouement et le cœur de ceux qui la professent, pas une, si savante et si haute, qui ne puisse être flétrie pour la dureté avec laquelle elle aura traité ses contradicteurs. S'il conclut de leur variété et de leurs mérites respectifs à la tolérance et au respect mutuels, il aura, sans contredit, tiré du
spectacle du présent et de l'histoire du passé la plus grande et la plus profitable des leçons.
Le maître ne méconnaîtra pas davantage, nous en sommes convaincu, ce que peut supporter son jeune auditoire, en groupant quelques traits caractérisques antour des figures des principaux fondateurs ou réformateurs de religions, un Zoroastre, un Çakya-Mouni, un Mahomet. Toutefois, sur deux points nous réclamons de lui des explications un peu plus amples. La mythologie grecque et romaine est encore vivante au sein de notre civilisation européenne; l'artisan, le cultivateur ne pourront parcourir un journal, ouvrir un livre, entrer dans un jardin public sans s'y rencontrer à une foule de personnages, avec les principaux desquels l'école a dû les familiariser. Les plus fameuses des légendes de l'antiquité devront ainsi, sinon lui être familières, du moins ne pas lui rester absolument étrangères. 11 faut qu'il sache qui sont Ajax, Hector, Achille, Agamemnon, Ulysse, qui Jupiter, Junon, Vénus, Mercure, Mars, Hercule, les Muses, les Nymphes. Qu'il y ait au moins dans son esprit un point d'attache, un clou, auquel, lorsque l'occasion s'en présentera, il puisse accrocher de nouvelles connaissances, une case prête à recevoir en tout temps d'utiles compléments! Quant au judaïsme, — légende des temps primitifs, tradition patriarcale, principaux faits de l'histoire Israélite, extraits des parties prophétiques, historiques et didactiques de la Bible ; — quant au christianisme, — histoire évangélique avec sa haute portée morale, Jésus de Nazareth, les apôtres, l'établis-
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sèment des premières Églises, épisodes dramatiques des grandes époques de persécution, de crise, de réforme, — c'est notre vie de tous les jours. Nous ferions injure à nos lecteurs, à leur impartialité, à la haute curiosité de leur esprit, en supposant qu'ils jugent qu'un seul de nos contemporains doit vivre sans en avoir entendu parler, — en dehors delà pratique et du dogme des Églises contemporaines, en dehors des conséquences que peut en tirer soit la théologie soit la philosophie.
Ainsi, d'une part, nécessité d'expliquer les grands traits du présent par un aperçu du passé, de l'autre, nécessité d'exposer aux jeunes générations les faits historiques dont le souvenir est resté vivant pour notre temps et d'où se dégagent d'utiles leçons morales, voilà plus qu'il n'en faut pour réclamer jusque dans l'école populaire la présence d'un enseignement élémentaire de l'Histoire des religions. — Ces données pourront devenir plus précises et plus complète» quand elles s'adresseront à la division supérieure de ce premier degré d'enseignement.