CONCLUSIONS
Nous croyons tenir un juste compte des exigences d'une branche trop longtemps néghgée des études historiques, nous croyons en même temps nous conformer
138 l'histoire des RELIGIOtiS
au progrès considérable accompli dans les derniers temps à cet égard par l'opinion générale, en terminant par les propositions suivantes les observations que nous tenions à présenter aux pouvoirs publics * :
L'Histoire des religions doit être représentée dans les principaux centres universitaires par trois chaires : Histoire générale des religions (excepté le judaïsme et le christianisme), — Judaïsme (histoire, littérature et religion des Israélites), — Christianisme (origines, littérature sacrée, organisation des Églises, établissement du dogme, histoire). Dans les centres moins importants, on pourra se contenter de deux chaires (histoire générale et judaïsme-christianisme); à la rigueur et transitoirement, d'une seule (histoire générale, y compris le judaïsme et le christianisme).
Ces chaires, en même temps qu'elles représenteront l'histoire religieuse au plus haut degré de l'enseignement, prépareront leurs élèves, futurs membres de l'enseignement secondaire, à donner avec la maturité et la sûreté désirables, soit comme professeurs de philosophie, soit comme professeurs d'histoire, les notions qu'ils seront appelés à présenter d'une façon suivie ou au cours d'un exposé historique général. — Des leçons d'histoire générale des religions, données à l'École normale supérieure, se proposeraient le même objet.
Dans l'enseignement secondaire public, tout chapitre
' Ces concluaions sont, en gros, celles que nous défendiona dans la préface de nos Mélanges de critique religieuse; mais, BOUS cette première forme, elles ne se présentaient point avec l'ensemble des justifications que nous avons essayé de réunir ici.
AUX DIFFÉRENTS DEGRÉS DE l'eNSEIGNEMENT PUBLIC 159
de l'Histoire générale doit comporter une vue précise de la religion des peuples étudiés, des doctrines, des rites et des livres sacrés de chacune de ces religions ; en particulier, la lacune injustifiable que le nouveau programme laisse subsister à l'égard du judaïsme et du christianisme doit être comblée. Un tableau d'ensemble de l'évolution des idées religieuses pourra, en outre, être présenté dans la classe de philosophie. — Pour assurer à cet enseignement les allures de parfaite convenance (entrées d'ailleurs si profondément dans les mœurs de notre Université, que nous avons la plus entière confiance dans le tact des professeurs), pour le prémunir aussi contre les tâtonnements d'un début, contre l'entraînement de certaines hypothèses, il est essentiel qu'il puisse s'appuyer immédiatement sur les cours des Facultés — et, au besoin, de l'École normale supérieure, — dont il sera l'écho fidèle.
Pour l'enseignement primaire, nous avons fait voir que la séparation de l'enseignement religieux de l'instruction générale ayant eu simplement pour eftet d'introduire à l'école populaire le régime qui prévaut depuis longtemps au lycée et au collège, la question de la place à faire à quelques données de l'Histoire des religions, doit y être tranchée dans le même esprit. Là encore, c'est en tant que faisant partie de l'histoire, comme en étant un chapitre essentiel, que nous en justifions l'introduction. Partant donc de la destination spéciale de l'instruction populaire, nous considérons avant tout les faits dont nous recommandons l'enseignement, comme des « retours en arrière » destinés à
éclairer l'état présent de la société dont l'enfant est appelé à faire partie.
A ce troisième et plus modeste degré, nous réclamons de la sorte : d'une façon générale, les données de l'histoire, de la légende et de la mythologie religieuses nécessaires à l'intelligence des institutions, des usages, des habitudes du temps actuel ; d'une manière plus particulière, l'étude — également indépendante de l'instruction ecclésiastique — des religions juive et chrétienne.
MONSIEUR PAUL BERT ET SA PROPOSITION DE LOI RELATIVE A l'enseignement de l'histoire des RELISIONS *
M. Paul Bert a fait triompher devant la commission du budget de la chambre des députés pour 1880 son projet de création d'une chaire d'histoire des religions, au Collège de France, bientôt consacré par le vote des deux chambres. Aujourd'hui il demande à l'assemblée du Palais-Bourbon d'adopter le principe de l'institution de chaires semblables dans les Facultés de lettres ^. S'il réussit dans cette nouvelle tentative, comme nous en avons le ferme espoir, il aura l'honneur d'avoir fait pé-
' Extrait de la Revue de l'Histoire des religions, (1882).
* Projet relatif aux Facultés de théologie catholique, dont l'auteur demande la suppression ; d'autre part (article 7), l'auteur de la proposition demande qu'il soit établi dans les Facultés de lettres, des chaires d'Histoire des religions et de langue hébraïque, et dans les Facultés de droit, un enseignement de droit ecclésiastique.
nétrer dans notre haut enseignement une des branches les plus fécondes de la connaissance historique, dont les philosophes, les historiens et les littérateurs de profession auraient dû réclamer depuis longtemps la représentation.
Nous avons toutefois une réserve expresse à faire sur la forme qu'a choisie l'honorable député et ancien ministre de l'instruction publique. Sa proposition paraît, à première vue, viser particulièrement les facultés de théologie catholique dont elle réclame la suppression, et les « chaires d'histoire des religions, de langue hébraïque et de droit ecclésiastique», dont M. Paul Bert veut doter les facultés de lettres et de droit, semblent ne venir là qu'en remplacement des établissements dont l'existence est menacée. Nous eussions préféré voir les créations projetées légitimées par elles-mêmes; dans la rédaction actuelle, elles semblent fondées sur la ruine d'écoles que, pour notre part, nous regretterions vivement de voir sacrifiées à un besoin de symétrie absolue. Nous estimons, en effet, qu'il n'y a guère de points communs entre l'institution dans les facultés de lettres d'une branche capitale de l'histoire philosophique et littéraire trop longtemps méconnue, et la disparition des facultés catholiques. Ainsi il saute aux yeux que l'histoire scientifique des religions, et particulièrement du judaïsme et du christianisme, n'a point pris naissance dans les établissements de théologie catholique et qu'elle ne saurait leur succéder que par une fiction un peu risquée ; pour être logique, M. Bert aurait dû viser les facultés protestantes. Mais il ne veut point
toucher à celles-ci, précisément parce qu'il reconnaît qu'elles rendent de réels services à la connaissance exacte de l'évolution religieuse.
En réalité, il s'agit de pourvoir, dans des sphères diverses, à des besoins de nature toute différente. Les facultés catholiques représentent, dans une sérieuse mesure, les liens qui unissent une portion du clergé et de l'opinion catholique au mouvement intellectuel et littéraire de l'université de France. Les facultés protestantes préparent un clergé instruit à un groupe religieux, médiocrement représenté dans notre pays, mais puissant au dehors et illustré par d'admirables travaux d'histoire et d'exégèse. Les professeurs d'histoire des religions dans les facultés de lettres exposeront à un point de vue purement théorique des événements, sans l'intelligence desquels il n'y a pas d'histoire approfondie, pas de littérature ou de philosophie complètes. Voilà donc des établissements qui répondent à des besoins distincts et ne sauraient ni se suppléer, ni se supplanter. Nous en trouvons l'aveu dans une ISote sur le rôle et le caractère universitaire des facultés de théologie protestante publiée récemment par la faculté de théologie protestante de Paris : « Empêchons-nous par notre présence l'Université de s'enrichir des branches d'études que nous enseignons à notre point de vue particulier? L'empéchons-nous , par exemple, d'introduire dans le programme des Facultés de lettres l'étude des phénomènes religieux, sans l'intelligence desquels l'histoire générale reste incompréhensible ? Lui faisons-nous obstacle pour l'établissement de chaires d'histoire des
religions, d'histoire du judaïsme et du christianisme? Bien au contraire ; M. le ministre Paul Bert déclarait tout récemment que c'est grâce aux travaux accomplis sur ces points par la science protestante que l'Université peut songer à s'enrichir du domaine exploré par la patiente enquête de celle-ci. Nous applaudirons, pour notre part, à cette reconnaissance officielle de la place que la religion tient dans l'histoire des sociétés, laissant à l'État le soin d'appeler à cet enseignement difficile des maîtres qualifiés, en dehors de toute préoccupation dogmatique. — Cette innovation n'entamera en aucune façon notre situation. La destination toute spéciale des facultés de théologie comme pépinières de jeunes pasteurs, continuera de justifier leur présence dans les cadres universitaires, même après que l'histoire des religions aura conquis la place qui lui convient dans les Facultés de lettres à côté de l'histoire et de la philosophie... — Nous en revenons à ceci : Désiret-on que le clergé protestant continue d'être élevé à l'école de l'Université, ou veut-on, pour la satisfaction d'une symétrie plus apparente que réelle, rompre les liens qui l'attachent à l'enseignement national et public? Il n'est que trop clair que l'État, en nous retranchant de l'Université, renoncerait volontairement à une part d'influence sérieuse, qu'il affaiblirait de propos délibéré l'élément laïque qu'il est de son intérêt de propager et d'entretenir dans les églises et auquel notre propre tradition nous lie si fortement. »
Mais assez sur ce point. La cause de la création de chaires d'histoire générale des religions, de judaïsme
et de christianisme dans les facultés de lettres, n'est solidaire d'aucune suppression. Nous tenions à le rappeler — ou à l'établir. Nous n'insisterons pas davantage.
La proposition de M. Paul Bert sera accueillie favorablement par l'opinion publique. On sait aujourd'hui pertinemment qu'il ne s'agit point d'introduire la polémique dans les facultés de lettres, mais tout au contraire de transporter sur le domaine de la recherche objectivé, impartiale, exacte, une matière dont des préjugés étroits et des passions infertiles ont failli faire oublier la haute portée, le profond et durable intérêt. On sait aussi que des tentatives analogues se sont produites dans plusieurs pays étrangers avec un plein succès. L'ensemble des recommandations de fait et de théorie, dont peut s'appuyer la thèse de la représentation de l'histoire des religions dans l'enseignement public, constitue, à l'heure présente, un dossier respectable. La discussion publique pourra ramener de vieux arguments, aujourd'hui tombés dans le discrédit. Nous parierions volontiers qu'ils seront présentés sans grand entrain.
Ce qui nous préoccupe, ce n'est point l'opposition que rencontrera le projet en question : ce sont les moyens pratiques de le faire aboutir, et cette préoccupation nous a mis la plume à la main. En un mot : comment donner au nouvel enseignement le personnel qui en
assurera le succès ? La réponse à cette question est, d'ailleurs, liée à la solution qui sera donnée de cette autre : Quel sera le rôle de l'enseignement des religions dans les facultés de lettres ?
Cet enseignement, tout d'abord, ne devra point être de pure érudition, comme il peut convenir à une chaire du Collège de France ou de l'École des hautes études. 11 ne saurait revêtir les allures d'une minutieuse investigation, appliquée à des points de détail. Pour prendre et tenir sa place dans les disciplines classiques, il lui faudra consister en une large et solide exposition de l'histoire générale des croyances et des pratiques religieuses au sein des peuples civilisés, tels qu'ils ont été constitués par l'évolution et le mélange des deux grandes familles égypto-sémitique et indo-européenne. Cette histoire est elle-même dominée, au point de vue de la formation des sociétés modernes, par le fait de l'avènement du christianisme, sorti du judaïsme. D'où l'importance exceptionnelle de l'étude critique de la Bible (Ancien et Nouveau Testament).
Mais il faut serrer la question de plus près. Aujourd'hui les facultés de lettres tendent à délaisser les « grandes » leçons pour se consacrer à leurs élèves proprement dits, candidats à la licence et aux agrégations. Nous avons dit la licence : on sait que de récentes mesures ont admis, pour la seconde partie du programme, une division en lettres proprement dites, philosophie et histoire. Où placer l'histoire des religions? Nous n'hésitons pas à dire : dans la philosophie. L'enseignement de la philosophie dans les facultés marche au-
devant d'une crise inévitable ; à côté de la solidité et de la consistance que possèdent les sciences philologiques et historico-géographiques, le caractère aléatoire de la partie dogmatique de la philosophie, telle qu'on l'enseigne souvent, saute aux yeux. La portion la plus solide de son domaine, l'histoire elle-même, est singulièrement affaiblie par le silence gardé sur le développement et les différentes formes de l'idée religieuse. Nous croyons que l'histoire des religions trouvera là sa place toute préparée. La licence ès-lettres-philosophie et l'agrégation de philosophie s'annexeront, avec profit et plaisir, ce qui n'est pour elles aujourd'hui qu'une terra incognita. — Nous estimons que la philosophie religieuse ou philosophie de la religion, qui donne lieu, en ce moment même, de l'autre côté du Rhin, à des travaux si considérables, doit rentrer directement dans le programme du professeur de philosophie dogmatique, le professeur d'histoiie des religions, pour sa part, restant simple historien.
Et maintenant, comment former le personnel nécessaire? Comment arriver, dans l'espace d'un petit nombre d'années, à doter nos facultés de professeurs d'histoire des religions?
Circonstance assez naturelle , bien qu'au premier abord elle puisse paraître bizarre, — il serait, à l'heure présente, plus aisé de garnir des chaires d'érudition pure et simple, — religions de l'Inde, de la Perse, de la Grèce, de l'Egypte, judaïsme, christianisme, — que des chaires d'^histoire générale des religions, telles que celles dont le programme a été esq.uissé tout à l'heure.
A de telles chaires, en effet, il ne faut pas tant des érudits, des hommes en possession d'un domaine déterminé, comme nous en avons un assez grand nombre, que des hommes munis de principes généraux exacts, habitués aux bonnes méthodes de l'histoire, capables de dépouiller avec intelligence la production scientifique sur les différents domaines de l'histoire religieuse. Or, ces hommes n'existent pas pour le point qui nous occupe ; ils sont à faire.
Nous ne méconnaissons pas que la théologie protestante indépendante pourrait fournir au début d'utiles recrues. On y trouverait quelques personnes offrant l'avantage d'une connaissance solide des questions bibliques, de toutes les plus importantes comme les plus délicates. Mais ce n'est évidemment pas la voie par laquelle s'assurera le recrutement normal d'un ordre d'enseignement, destiné à se fondre intimement avec ceux qui sont constitués depuis longtemps. Le personnel de l'histoire des religions doit se former de la même manière et dans le même milieu que le personnel de l'histoire, des lettres et de la philosophie.
Pour qu'il se forme, il lui faudrait donner, sans tarder, un cours préparatoire, un\éritable cours normal. Dans ce cours normal, le professeur indiquerait les principes généraux de l'étude de l'histoire des religions, se bornerait à des indications très sommaires sur les religions classiques (Grèce et Italie), dont l'éducation littéraire générale aurait mis l'étude à la portée de ses élèves, traiterait sans détail des autrss religions indo-européennes (Inde, Perse, etc.) et des religions de
l'Egypte, de l'Assyrie, de la Phénicie, de l'islamisme et de l'histoire de l'Église chrétienne, qui, soit sont représentées indirectement dans l'enseignement, — c'est le cas à Paris, — soit ont donné naissance à une littérature solide et d'accès facile, et consacrerait tout son effort à la critique biblique, c'est-à-dire à l'étude du judaïsme et des origines du christianisme, pour lesquels il n'existe actuellement aucune représentation. — Dans ces conditions, on obtiendrait assez rapidement un personnel suffisant à la tâche projetée.
Si, au contraire, on procède à des créations sans se préoccuper antérieurement de la formation du personnel, on sera dans l'obligation, ou bien de laisser des chaires vacantes, ou bien d'y pourvoir d'une façon insuffisante. Ce serait l'échec, peut-être inévitable, d'une tentative qui, si elle est menée avec esprit de suite et prudence, peut avoir, nous en sommes convaincu, les conséquences les plus heureuses pour l'avenir de notre enseignement supérieur.
Les détails de la mise à exécution ne nous regardent pas. Le principe proposé par M. Paul Bert une fois voté et les fonds mis à la disposition du Ministre de l'Instruction publique, c'est à celui-ci, c'est au Conseil supérieur et aux comités consultatifs, c'est à la haute administration qu'il appartient d'en assurer le succès par les mesures convenables. C'est à elle de voir où il conviendrait de placer le cours normal, que nous considérons comme indispensable.
Les réflexions que nous suggère l'éventualité prochaine d'une décision des pouvoirs publics sur la proposition de M. Paul Bert tendant à organiser dans les facultés des lettres l'enseignement de l'histoire des religions,sont, en résumé, les suivantes:
1° La création des chaires projetées devrait être résolue indépendamment de la question de conservation des facultés de théologie catholiques ou protestantes ;
2° L'hisloire des religions est destinée à être mise dans un rapport particulier avec l'enseignement philosophique;
3° L'enseignement des religions ne sera assuré qu'autant que la création des chaires projetées aura été subordonnée à l'organisation d'un cours normal, préparatoire audit enseignement.
Nous ne pensions pas avoir à revenir de sitôt sur la question de la place à faire à l'histoire des religions dans les Facultés de lettres après notre récent article intitulé : M. Paul Bert et renseignement de l'histoire des religions^. Nous y sommes engagé toutefois par la publication, dans le numéro du 15 novembre 1882 de la Bévue internationale de renseignement, d'une étude intitulée : La Béforme des Facultés de théologie. Ce travail mérite d'être relevé pour la compétence qu'apporte l'auteur à la tractation de son sujet ; il est utile aussi de faire voir que la solution préconisée dans ces pages est plus spécieuse que pratique ^
1 Extrait de la Revue de l'Hiatoire des religions, (1882).
2 Voyez ci-de88us.
8 L'article est signé Franck d'Arvert, pseudonyme sous lequel nous reconnaissons un ancien et distingué élève de la Faculté protestante de Paris, qui connaît de visu l'organisation univer-
L'auteur déclare d'abord se désintéresser de la question de « savoir s'il serait politique ou impolitique de supprimer l'enseignement théologique dans l'Université. » La question qu'il se propose de résoudre est celle-ci: «La théologie est-elle une science?» Et il ajoute: « Si elle est une science, elle n'est ni catholique, ni protestante, ni grecque; elle est la théologie tout court, dépouillée de tout caractère confessionnel... S'il est démontré que la théologie est une science, quelque éventualité qui survienne, l'Église fût-elle séparée de l'État, il n'en restera pas moins vrai que l'Université normale doit compter la théologie non-confessionnelle au nombre de ses disciplines. »
M. Franck donne en quelques lignes un historique ingénieux de la manière dont les différentes Facultés se sont émancipées. On y relèvera les déclarations suivantes : a Si l'on nous objecte que la dogmatique qui constitue la théologie proprement dite, reposant par définition sur l'autorité, ne saurait prétendre au titre de science, nous demanderons à notre tour : qu'est-ce que le droit, sinon une dogmatique civile ? La première prend pour point de départ les décrets (SoY^iaxa) des conciles ou synodes touchant les questions religieuses ; le droit repose tout entier sur les décisions des pouvoirs législatifs commentées par des autorités. Leur utilité est la même. La loi est la garantie de l'ordre ; le dogme est un endiguement au mysticisme individuel. Et, s'il y a une science des lois, il y a aussi une science des dog-
sitaire de l'Allemagne. Sana trahir cet iacognito, nous désignerons l'auteur par son prénom : M. Franck.
mes. Seulement, de même que la valeur du droit légal ne dépasse pas les frontières nationales, de même celle de la dogmatique est renfermée dans les limites confessionnelles, et c'est par ce motif, et non point parce qu'elle n'est pas une science, qu'elle doit être rayée de l'enseignement universitaire. »
Il y a certainement du vrai dans ce rapprochement entre l'enseignement du droit et celui de la théologie dogmatique. Toutefois, M, Franck nous semble avoir dépassé les bornes de sa propre pensée. 11 joue visiblement sur le sens du mot science, quand il déclare que la dogmatique, bien qu'étant une science au même titre que le droit, doit être rayée de l'enseignement universitaire par ce seul motif qu' « elle est renfermée dans les limites confessionnelles ». D'abord, au-dessus d'un droit purement empirique, qui n'est que l'explication de la jurisprudence d'un pays (rôle d'un tribunal d'application comme une Cour de cassation, mais non d'un établissement d'études scientifiques), nous plaçons l'étude du droit, seule vraiment scientifique, qui en fonde les principes sur les nécessités de l'organisation sociale et franchit ainsi « les frontières nationales. » Le droit, qui ne dépasse pas ces limites-là, n'est pas encore une science. Il repose sur ces principes, dont on peut dire : Vérité en-deça des Pyrénées, erreur au-delà. Il en serait de même de toute théologie confessionnelle, c'est-à-dire de toutes les théologies: elles ne sont pas des sciences, en ce sens qu'elles reposent sur l'acceptation préalable d'un certain nombre de doctrines soustraites à la discussion. C'est ce que M. Fran'^k
a oublié en écrivant les lignes que nous avons citées, bien qu'il le sache aussi bien que nous. — Si, au contraire, il a simplement voulu dire que la dogmatique était une science en tant qu'elle coordonne et enchaîne une série de décisions successives prises par des corps autorisés, il a employé le mot de science dans un sens absolument différent de celui qu'il lui donnait, quand il disait plus haut : « La théologie est-elle une science ?... Si elle est une science, elle n'est ni catholique, ni protestante, ni grecque ; elle est la théologie tout court, dépouillée de tout caractère confessionnel. »
Continuons le raisonnement. — Voici, dit M. Franck, la conclusion que certains se hâteront de tirer: «La dogmatique supprimée (par cette raison qu'elle est renfermée dans les limites confessionnelles et que l'État laïque est en dehors des diverses confessions religieuses), il n'y a plus à proprement parler de théologie, mais un groupe mal lié de sciences hétérogènes qui doivent être rattachées, chacune suivant son objet, aux Facultés déjà existantes. Ainsi, qu'est-ce que la critique de l'Ancien Testament? Une branche de la philologie orientale déjà représentée au Collège de France et à l'École des hautes études. Pour la critique du Nouveau Testament et des Pères grecs, il sufht d'augmenter la Faculté des lettres d'une chaire spéciale de basse grécité. L'histoire des dogmes, l'histoire ecclésiastique, autant d'aflluents de cette mêmeFaculté.à laquelle on rattacherait également l'histoire comparée des religions et la morale. C'est une nouvelle Pologne, et on pourraitdire, après un semblable démembrement: Finis theologix. »
M. Franck me fait l'honneur de m'attribuer le projet ci-dessus. Je regrette de devoir décliner la paternité, dont il me gratifie en termes d'ailleurs très aimables. Ce n'est point là du tout, en effet, ma façon de voir, je dirai presque: c'est tout le contraire. Soit dans mon article de la. Bévue scientifique inlïtulé: De la théologie ccnsidérée comme science positive, soit dans mon travail ultérieur : Quelques observations sur la place quil convient de faire à VHistoire des religions aux différents degrés de l'enseignement public, j'ai soutenu, d'une part: que la théologie avait cessé pour nous d'être une science positive, non point tant parce qu'elle variait selon les confessions, mais — chose infiniment plus grave — parce quelle reposait, dans les différentes églises, sur des prémisses surnaturelles, incompatibles avec les procédés de la recherche moderne ;d'a.ulre part : que les parties seules résistantes de la théologie étaient les portions exégétiques, critiques et historiques, et que cellesci constituaient ïhistoire des religions, histoire d'une telle importance, représentant un facteur si considérable des sociétés comme un produit si capital de lactivité humaine, qu'on ne pouvait pas en disperser les matières entre des chaires de philologie et d'histoire, mais qu'on devait la traiter à part, et cela, dans les principales Facultés des lettres, en lui consacrant trois chaires : Histoire générale des religions, judaïsme, christianisme. — On voit que notre pensée avait quelque besoin d'être rectifiée.
Mais, si l'étude de M. Franck ne reposait que sur une interprétation inexacte de nos propres propositions, il n'y aurait point lieu d'y insister autant. Nous arri-
176 l'histoire DBS RELIGIONS
vons précisément à la proposition fort originale que, jusqu'ici, il s'est borné à introduire, et qui, en effet, méritait un préambule, parce qu'elle est assez compliquée.
Ceux qui ramènent la théologie à l'histoire des religions, poursuit M. Franck, « raisonnent comme si la théologie n'avait point d'objet propre actuellement... Mais une science n'est pas tout entière dans son histoire... La religion n'est pas tout entière dans le passé : elle est un fait actuel... Il y a dans ce domaine tout un monde de phénomènes encore mal connus... Et que laisse-t-on ainsi en dehors de toute étude méthodique? Ce qui a été un des ferments les plus puissants de toutes les civilisations passées, le principe des plus grandes évolutions de l'humanité, la cause des plus insolubles difficultés dans la société moderne et des troubles les plus douloureux dans les consciences individuelles. Ce domaine ne saurait être abandonné plus longtemps à l'empirisme. Il y a des phénomènes religieux; ces phénomènes ont certainement leurs lois: il y a donc une science des phénomènes religieux. Telle est la définition de la théologie comme science autonome. »
On ne saurait mieux dire, et, si c'est nous que M. Franck s'imagine combattre, il joue décidément de malheur. Oui, il faut une place à ce qu'il appelle la science des phénomènes religieux, autrement dit à la philosophie de la religion ou philosophie religieuse, et cette place se trouvera soit dans le cours d'histoire générale des religions, auquel une telle matière servira d'intro-
ductioa naturelle, et, en une certaine mesure, nécessaire \ soit dans le cours de philosophie (dogmatique) qui, pour déterminer les rapports de la philosophie et de la religion, doit exposer, critiquer et justifier (nous entendons : expliquer scientifiquement) les bases de la croyance ou de la foi, analyser les éléments constitutifs de celle-ci, dire et vérifier les appuis qu'elle trouve dans l'esprit humain. Notre pensée, comme nous l'indiquions dans le travail précité, est que la philosophie religieuse proprement dite , ou , comme s'exprime M. Franck, la science des phénomènes religieux, doit être traitée à fond par le philosophe de profession, j'entends être officiellement rattachée aux chaires de philosophie (dogmatique).
Mais, ici, que M. Franck nous permette de lui exprimer notre étonnement de la facilité avec laquelle il se contredit. « En Hollande, dit-il, la réforme hardie qui a laïcisé la faculté de théologie est restée incomplète faute d'avoir substitué à la dogmatique la véritable science religieuse, celle qui a pour objet les phénomènes actuels ; aussi, toutes ces sciences historiques, réunies sous le nom de théologie, font-elles l'effet d'autant de rayons qui n'aboutissent à aucun centre. » A merveille, si dans le programme des matières hollandaises que M. Franck nous soumet immédiatement, je ne trouvais la réponse à sa critique dans les deux chefs
1 C'est ainsi que M. Réville a commencé son cours d'histoire des religions au Collège de France par des prolégomènes qui constituent, selon le terme qu'on préférera, soit une phénoménologie religieuse, soit une philosophie de la religion dans ses traits essentiels.
suivants : Doctrines concernant la divinité et Philosophie de la religion. Je ne vois plus, dès lors, l'objet de ses observations.
Bref, M. Franck insiste sur la nécessité de traiter l'étude scientifique de la religion, non comme l'examen d'un corps mort, appartenant au passé, mais comme l'examen d'un corps vivant, d'en faire, non une œuvie d'anatomiste, mais une œuvre de physiologiste. Il a, en vérité, parfaitement raison ; il l'aurait davantage encore s'il ne croyait pas sa thèse absolument nouvelle, tandis que nous lui reconnaissons le mérite, assurément fort grand, d'avoir insisté, plus qu'on ne l'avait fait avant lui, sur un point très utile de l'enseignement en voie de création. — Reprenons la suite de notre exposition.
La théologie, comme c science autonome » a été définie la « science des phénomènes religieux » dans le présent comme dans le passé. — Cette « théologie renouvelée, celle quia légitimement place dans une Université d'État, doit donc avoir comme discipline centrale, au lieu de la dogmatique, la phénoménologie religieuse. — J'ajoute, dit M. Franck, que toutes les au très sciences qu'on veut détacher de la théologie traditionnelle, viennent se grouper nécessairement autour de cet enseignement nouveau, sur lequel elles s'appuient et qu'elles soutiennent comme les arcs-boutants de la nef centrale. »
Jusqu'ici je ne vois point de dissentiment réel entre nos propositions et celles de l'écrivain de la lievue mternationale de l'enseignement, si ce n'est que celui-ci
pourrait, en vertu de ses prémisses et pour mieux affirmer l'autonomie de la science religieuse, réclamer dans les Facultés de lettres une chaire dite de phénoménologie ou philosophie religieuse. Accordons-la lui, par hypothèse, bien qu'elle nous semble moins indispensable qu'à lui — nous en avons dit plus haut la raison — et, avec les trois chaires que nous réclamons nousmème pour l'histoire religieuse proprement dite, voilà ce nous semble une branche largement assurée de moyens d'existence, un nouveau rameau et non le moins vigoureux, le moins fécond — ajouté au tronc de la Faculté des lettres.
Mais ici l'écrivain nous arrête et prétend nous démontrer que la place de tout cela n'est pas dans les Facultés de lettres. Son raisonnement ne laisse pas d'être subtil, nous allions dire théologique. Raison de plus pour le reproduire, dans les termes même de l'article, de peur d'être accusé de l'affaiblir.
« Aucune science, lisons-nous, n'est possible sans la comparaison. Les observations faites dans le monde clirétien où nous vivons doivent être contrôlées par l'étude des religions étrangères. A cette condition seule, elles peuvent être érigées en lois. Or, nous le demandons, que viendront faire dans une Faculté des lettres les histoires comparées du judaïsme, de l'islamisme, du bouddhisme, du brahmanisme, du parsisme ! et encore la liste est-elle loin d'être épuisée, car il faudra encore ajouter les religions de l'Extrême-Orient, de l'Amérique, de l'Afrique et de l'Océanie, sans parler de celles des Slaves, Germains, Celtes, etc., etc. Athènes
180 l'histoire des rbligions
envahie par les Barbares ! Car le rôle de la Faculté des lettres dans l'Université est de conserver vivante la culture grecque et latine dans sa forme primitive ei telle que notre génie national se l'est assimilée à la Renaissance; elle est, par excellence, la Faculté des humanistes, celle qui forme le parfait « honnête homme. » C'est là son originalité et sa raison d'être. Le classement qu'on propose ressemble à celui, trop familier aux gens de lettres, qui consiste à tout fourrer dans le carton intitulé : Papiers divers. »
Ici — que l'auteur de l'article nous passe la familiarité de cette expression — nous nous frottons les yeux afin de vérifier le millésime du cahier que nous avons sous la main. Ne serait-ce pas de 1852, et non de 1882, que daterait cette sortie, digne d'un ancien professeur de rhétorique installé dans quelque chaire d'éloquence latine ou de poésie grecque de l'enseignement supérieur ? M. Franck ne sait-il pas aussi bien que nous, que les Facultés des lettres, sans répudier le caractère d'éducation classique qui est leur glorieux patrimoine, répartissent aujourd'hui leurs efforts sur trois branches : lettres pures, histoire-géographie, philosophie; on pourrait presque dire quatre, en mentionnant l'étude des langues et littératures étrangères? La « Faculté des humanistes, » comme il dit fort bien, affirme ainsi son dessein de faire connaître à ses élèves les éléments constitutifs de la société européenne moderne et contemporaine, en s'attachant de préférence à tout ce qui, dans l'histoire du passé, mène à la formation de la civilisation présente. Et c'est ainsi aussi que nous com-
TRANSFORMATION DES FACULTÉS DE THÉOLOGIE 18i
prenons le riMe de l'histoire des religions ou « théologie positive » dans la Faculté des lettres, en la rapprochant intimement de l'enseignement philosophique,
M. Franck se retourne en cet endroit contre ceux qui verraient « dans l'étude des livres sacrés de la synagogue ou de l'Eglise une simple branche de la philologie. » — « Autant, dit-il fort bien, vaudrait attribuer à la chaire des langues vivantes l'interprétation de la philosophie de Kant ou de Hegel par la raison que ces philosophes ont écrit en allemand. Sans doute, il faut être bon philologue pour pénétrer le sens de ces documents ; mais toute classification repose sur le caractère dominateur d'une espèce, lequel, dans le cas présent, est exclusivement rehgieux. C'est à la religion que cette littérature doit non-seulement sa naissance, mais sa conservation. Pour la bien comprendre, il ne suffit pas d'être philologue... C'est à la lumière de la phénoménologie religieuse que les livres sacrés d'un peuple doivent être interprétés... La philologie n'a pas achevé sa tâche quand elle a produit un lexique ou une grammaire de plus. Sa fin est de nous amener à comprendre les pensées et les sentiments des hommes qui vécurent aux bords du Jourdain ou de l'Indus ; et, en tant que ces pensées et sentiments appartiennent à un âge essentiellement religieux, c'est à la phénoménologie religieuse que la philologie vient aboutir.., — Ce seront les philologues (|ui renouvelleront la théologie. Ils nous préserveront des vagues généralisations. Ils fourniront en même temps un auditoire de véritables étudiants *. »
1 « Ici, poursuit M. Franck, uous touchons au côté pratique de
On voit que nous touchons à la conclusion. D'une part, la science religieuse ne serait pas à sa place dans les Facultés de lettres, en tant qu'elle n'appartient pas au cercle bien déterminé de « la culture grecque et lala question, que noua nous sommes interdit d'aborder. L'État, qui exerce avec raison un contrôle rigoureux à l'égard de ceux à qui est confiée la santé publique ou l'instruction des jeunes générations, abandonnera-t-il toujours à l'empirisme l'éducation des consciences et des cœurs ? Nous uous bornerons à appliquer à la faculté laïque ce que le D^ Holtzmann disait naguère du rôle des facultés de théologie en Allemagne ; « En faisant de la religion l'objet d'investigations scientifiques, en la rendant accessible au contrôle de la science, on l'empêchera de poursuivre aveuglément sa propre voie et de se développer à l'état de force élémentaire sans frein, capable de menacer tous les résultats de la civilisation actuelle. Telle qu'elle est, VUniversitas litterarum étend son influence jusqu'au foyer du pasteur, jusqu'au centre de la vie populaire... » — Ainsi l'écrivain de la Revue internationale de l'enseignement semble former des vœux pour « un contrôle rigoureux» de la préparation aux fonctions ecclésiastiques, autrement dit de l'enseignement des séminaires, où se développe « une force élémentaire sans frein, capable de menacer tous les résultats de la civilisation actuelle. » C'est là une grosse thèse, et bien redoutable, où nous n'avons point à nous engager. Pour nous, sans mettre le pied sur le terrain brûlant de la controverse religieuse, nous aous sommes borné à écrire ceci dans une précédente occasion : « Les Facultés catholiques représentent dans une sérieuse mesure les hens qui unissent une portion du ilergé et de l'opinion catholique au mouvement intellectuel et littéraire de l'Université de France. Les Facultés protestantes préparent un clergé instruit à un groupe religieux, médiocrement représenté dans notre pays, mais puissant au dehors et illustré i>ar d'admirables travaux d'histoire et d'exégèse ». Nous exprimions, — et nous continuons d'exprimer très nettement, — le regret qu'on semblât vouloir sacrilier les unes ou les autres à un désir de symétrie, la cause de k création de chaires d'histoire des religions dans les facultés de lettres n'étant, d'après nous, « solidaire d'aucune supprepsion. »
tine » ; de l'autre, loin de se mettre au service de la philologie, elle doit prendre à son service des philologues (particulièrement des philologues adonnés aux éludes orientales), lesquels, pour l'intelligence même des civilisations auxquelles ils s'appliquent, ne manqueront pas d'aboutir à la phénoménologie religieuse. Leurs élèves seront les étudiants des facultés de théologie de l'avenir.
« En résumé, dit M. Franck, nous prétendons que la suppression pure et simple de la plus ancienne des facultés créerait une grave lacune dans l'Université. Il ne faut pas démolir que pour reconstruire. La théologie restaurée n'aura plus pour axe la dogmatique, qui lui donne un caractère confessionnel, mais la phénoménologie religieuse, qui est une science d'observation *. Cet enseignement sera le centre d'où rayonneront et où aboutiront toutes les disciplines historiques qui appartiennent déjà à la théologie. La dogmatique elle-même ne sera pas complètement abandonnée aux séminaires.
• Il est exact de dire que la dogmatique est l'âme d'un enseignement théologique confessionnel, puisque toutes les autres disciplines n'ont d'autre rôle que de concourir à sa justification. Mais jamais la phénoménologie (explication critique et philosophique des phénomènes religieux actuels) ne pourra jouer ce rôle. Elle sera du plus grand secours au professeur, comme l'étude de la société contemporaine permet de se représenter les sociétés disparues. M. Franck a bien fait de relever son utilité il; eût mieux fait encore s'il ne lui eût pas assigné une place disproportionnée avec son importance réelle. — Je réfléchis que M. Franck eût été plus intelligible s'il avait employé l'expression de psychologie religieuse, au moins comme synonyme de phénoménologie.
elle fera partie de l'histoire des dogmes prolongée jusqu'à nos jours... D'un autre côté, nous élargissons considérablement le cadre primitif : l'étude des phénomènes religieux actuels éveille une curiosité que la philologie vient satisfaire : la prédominance du sentiment religieux dans les premiers âges de l'humanité dirige l'attention sur les civilisations primitives; on en suit les diverses manifestations dans l'art : il faut à cette Faculté sa bibliothèque et son musée, et les fétiches des sauvages encore si mal connus commencent une galerie qui se continue jusqu'à nos jours. Bien des objets de recherche tout à fait moderne, qui cherchent encore une patrie, trouveraient ainsi la place qui leur revient dans l'enseignement public ; et ce foj'er d'études autonomes serait destiné à produire des résultats autrement féconds que le disséminement de forces qu'on propose. Par là, en particulier, la science des choses religieuses s'élèverait en France à la hauteur où l'ont déjà portée d'éminents savants à l'étranger ; l'organisation de son enseignement donnerait dans la pratique de précieux résultats, et nous aurions réalisé, dans une branche importante de l'instruction, une de ces réformes générales, d'une portée universelle, qui plaisent tant à notre génie. »
Nous regrettons de devoir verser un peu d'eau froide sur cet enthousiasme. Nous nous sommes proposé, toutes les fois que nous avons pris la plume sur la question de l'organisation scientifique de l'enseignement des matières religieuses, un but pratique ; et l'idéal rêvé par M. Franck n'est point fait du tout^pour
nous en rapprocher. Oui, si une bonne fée (en matière de mythologie comparée, il est permis d'invoquer ces puissances), si un Mécène inespéré, si un ministre de l'Instruction publique comme on n'en voit pas, appuyé par des commissions du budget comme on n'en rencontre pas davantage, — oui, si toutes ces autorités, réunies par d'augustes serments, décidaient d'affecter une grosse mise de fonds et une forte rente annuelle à une école supérieure des sciences religieuses, comptant une quinzaine de chaires avec bibliothèque et musée appropriés, nous applaudirions de grand cœur à une création,qui ne manquerait pas de donner d'utiles et grands résultats.
Et M. Franck rêve plusieurs établissements semblables! II ne nous dit pas le chiffre, mais il en parle de façon à faire croire qu'il voudrait en doter tous les centres universitaires un peu importants, six à huit pour le moins, sans doute.
Eh bien ! ce sont là des chimères. La raison pour laquelle M. Franck écarte l'enseignement théologique (vieux style) des facultés de lettres, ne supporte pas l'examen. Sa prétention de constituer des facultés de « théologie restaurée » avec un noyau d'orientalistes, qui aboutiront de la philologie à la phénoménologie religieuse, n'est pas soutenable un instant.
Ce que nous avons cherché nous-mème, c'est à obtenir un résultat sérieux avec nn effort raisonnable, sans jeter la perturbation dans l'organisation existante. C'est pour cela que, sauf une réserve formelle sur la suppression des Facultés de théologie, nous avons approuvé
les propositions de M. Paul Bert, qui nous semblaient inspirées à la fois par un sentiment très net de l'importance de la question et par une intelligence exacte de ce qu'on peut faire actuellement dans ce sens. Nous avons seulement réclamé qu'on organisât préalablement une sorte de cours normal destiné à former le premier personnel *.
Oui, il y a aujourd'hui dans cette question de l'enseignement des religions des points acquis, et M. Franck, malgré le caractère vague et excessif en même temps de ses propositions, contribue à les marquer par le sentiment très vif qu'il a de l'indépendance nécessaire aux matières religieuses, — mais indépendance ou autonomie ne signifient pas : établissement à part, simplement : district reconnu, chaires spéciales et nettement séparées — ; ces points sont, si nous ne nous trompons, les suivants :
Des facultés de théologie confessionnelles quelconques ne sauraient servir d'expression régulière et complète à l'enseignement des matières d'histoire religieuse.
Ces matières, sans la connaissance desquelles la formation de la société moderne est inexplicable, réclament des chaires spéciales au sein des Facultés des lettres.
' Dans le aaême ordre d'idées, nous demandons que l'équivalence soit accordée, au moins provisoirement, aux porteurs de diplômes théologiques (docteurs ou licenciés). Si l'on se décide, ce que nous croyons prochain, à introduire l'enseignement de l'histoire religieuse dans les Facultés des lettres, il sera sage de se réserver le moyeu de faire appel aux hommes capables qui peuvent se rencontrer parmi les gradués en théologie.
En agissant dans cet esprit on se conformera à l'adage même que recommande M. Franck : « Il ne faut démolir que pour reconstruire >». A la vérité, et pour ce qui nous concerne particulièrement, nous ne démolissons rien du tout.
ET A l'Étranger
Opinion des publicistes sur l'introduction de l'histoire des religions dans l'enseignement public. M. Astruc et l'enseignement normal de l'histoire des Hébreux. La chaire d'histoire des religions au Collège de France. Organisation d'une « Section des sciences religieuses » à l'École pratique des Hautes-Études. L'avenir de l'histoire des religions en France comme branche de l'enseignement. L'histoire des religions en Hollande, en Allemagne, en Grande-Bretagne, en Suisse, en Belgique et en Italie.
La proposition que nous avons faite à différentes reprises d'introduire les matières de l'histoire religieuse dans l'enseignement, tout particulièrement dans l'enseignement des Facultés des lettres, nous a tout d'abord valu la plus haute des approbations, celle de M. Littré *. On sait combien le vénérable chef de l'école positiviste était attentif, dans les dernières années de sa vie, à ménager les usages religieux et les habitudes du culte
* Dans le cahier de mai-juin 1879 de la Philosovhie positive.
chez ses concitoyens. Il ne pensait pas leur porter atteinte, bien au contraire, en instituant un enseignement destiné à montrer quel rôle de premier ordre la religion n'avait jamais manqué de jouer an sein des grandes civilisations, dans lesquelles la nôtre elle-même plonge ses racines. Nous citerons ici, en second lieu, l'opinion motivée d'un des juges les plus compétents, de M. G. Monod, directeur de la Revue historique^.
«M. Maurice Vernes, écrit M. Monod, dans un article intéressant de la Revue de L'histoire des religions^ publié ensuite à part en brochure, a traité à fond une question qu'il avait déjà plusieurs fois abordée : Quelle place faut-il faire à lliistoire des religions aux différents degrés de renseignement public ? Il demande la création dans les principales facultés des lettres de trois chaires : histoire générale des religions, — judaïsme, — christianisme ; et, à l'École normale, d'un cours d'histoire comparée des religions. Il veut que, dans l'enseignement secondaire, des notions précises sur le judaïsme et le christianisme trouvent place dans le programme d'histoire, et qu'un cours rapide d'histoire comparée des religions soit fait aux élèves de philosophie. Il désire enfin que des indications générales sur l'histoire religieuse soient mêlées aux cours d'histoire faits aux enfants des écoles primaires.
« Sur le premier point, nous joignons nos vœux à ceux de M. Vernes, en ce sens que l'enseignement de l'histoire des religions et, en particulier, des religions
* Bulletin historique pour la France, cahier de juillet-août
juive et chrétienne, nous paraît un des plus dignes de figurer sur le programme des facultés des lettres, s'il se trouve des professeurs capables de s'en charger. Nous ne croyons pas indispensable que tous les grands centres universitaires soient pourvus des chaires que réclame M. Vernes;mais il serait bon qu'elles existassent dans deux ou trois centres, pour qu'un étudiant français ne fût pas obligé d'aller chercher l'instruction sur ces matières en Hollande ou en Allemague. En ce qui touche l'enseignement secondaire, nous ne croyons pas utile de placer un cours d'histoire des religions en philosophie. Comme nous croyons déjà que l'enseignement même de la philosophie dans les lycées est une erreur, à plus forte raison refuserons-nous d'y introduire ce cours nouveau. Nous le renverrons, avec la philosophie, aux Facultés. Nous ne demanderons pas non plus, par conséquent, la création d'un cours à l'École normale. Les élèves que l'histoire des religions intéressera, iront l'étudier aux cours de la Faculté.
« En ce qui concerne la place à donner à l'histoire religieuse dans l'enseignement de l'histoire générale dans les lycées et les écoles, nous sommes à peu près d'accord avec M. Vernes. Nous croyons comme lui qu'un cours bien fait doit contenir des notions sur la religion juive aussi bien que sur la religion égyptienne et doit enseigner la formation de l'Église chrétienne aussi bien que de la Réforme ; nous croyons, comme lui, que l'on peut, sans froisser aucune croyance, donner ces notions à un point de vue purement historique, sans nier ni affirmer les faits surnaturels auxquels elles
SON ENSEIGNEMENT EN FRANCE ET A l'ÉTRANGER 191
se rattachent ; mais nous croyons aussi que, pour le faire, il faut une discrétion, un tact, un talent même, que peu de personnes posséderont, surtout dans les écoles primaires : nous croyons que le plus grand nombre se laisseront entraîner à exposer leurs opinions re-; ligieuses personnelles ; nous croyons enfin que beaucoup de parents, en voyant que l'enseignement religieux, supprimé ailleurs, subsiste dans les cours d'histoire, penseront qu'on est inspiré dans cette réforme par des sentiments hostiles à la religion. Aussi approuvons-nous le Conseil supérieur de s'être montré très réservé dans la rédaction des programmes. »
Ces réserves, dictées par un très louable sentiment de prudence, donnent plus de poids encore à l'adhésion que reçoit ici le fond même de notre thèse. M. Pillon, à son tour, la défend dans la Critique philosophique^ contre certaines objections, a On oppose, écrit-il, la liberté de conscience. On soutient que les églises et les religions ne peuvent accepter comme légitime cette prétention de l'Elat d'enseigner en dehors d'elles, avec une impartialité scientifique, l'histoire de leurs origines et de leurs transformations. 11 est facile de répondre que l'histoire des religions peut être enseignée par l'État moderne, qu'elle doit l'être surtout dans un pays où le catholicisme est la religion dominante, précisément en vue d'inspirer aux jeunes générations la tolérance religieuse et d'assurer ainsi l'avenir à la liberté de conscience. — Ajoutons que l'histoire des religions,
' Supplément trimestriel, arril 1881.
introduite à titre de science et en dehors de tout esprit de polémique dans nos écoles de tout degré, peut certainement contribuer à afTranctiir, à renouveler la conscience religieuse de notre pays, d'autre part, à entimer l'irréligion bornée, superficielle et frivole, d'une partie de nos classes cultivées. »
Nos réflexions ont également reçu l'approbation du vénérable apôtre de la paix continentale, M, Gh. Lemonnier. Il tient l'idée « d'introduire l'histoire des religions dans toutes les parties de l'enseignement public et de lui faire sa place jusque dans les classes de l'instruction primaire » , non point pour « bonne » seulement, mais pour « excellente * ». — « L'on n'étudie, écrit-il ailleurs *, et l'on n'enseigne encore en France l'histoire des religions qu'au Collège de France. M. Yernes demande qu'on l'enseigne partout, dans les lycées et dans les collèges, dans les écoles primaires elles-mêmes. Non pas immédiatement ; les professeurs manquent à la fois, et les livres, mais on devrait au moins se mettre à la besogne. C'est nous qui parlons, et dès aujourd'hui, l'étude de l'histoire des religions pourrait et devrait faire partie du programme des écoles normales pour les instituteurs et pour les institutrices. »
a Nous entendons, continue M. Lemonnier, que cette étude et cet enseignement se fassent avec toute la rigueur des méthodes scientifiques, sans aucun esprit de religion, sans aucun esprit d'irréligion. Quelque opinion que l'on se fasse de la religion, du sentiment reli-
< États-Unis d'Europe, 30 juillet 1881.
* Étati-Uîiis d'Europe, 12 novembre 1881.
gieux, de la nature, de l'origine, de l'utilité, de la nécessité d'une croyance religieuse, un fait est incontestable : il y a eu de tout temps, il y a dans notre temps des religions. — Quels dogmes ont enseignés ces religions ? Quel culte ont-elles prescrit? Quelles règles de conduite ont-elles données aux hommes? Quels faits considérables ont-elles produits dans l'histoire ? Favorables ou défavorables à la civilisation? Quelles influences ont-elles exercées sur les sciences, sur l'industrie, sur les arts, sur toutes les branches du développement humain? — Ce n'est même point une esquisse du programme que nous voulons tracer, mais de simples indications sur le caractère, l'étendue, l'objet et les conséquences de l'enseignement nouveau, et il nous semble que ces indications , pour incomplètes qu'elles soient, suffisent à montrer la justesse et l'opportunité de l'idée de M. Maurice Vernes. » On ne saurait appuyer en meilleurs termes la thèse que nous ne cessons de soutenir, à savoir qu'il n'est pas d'intelligence sérieuse d'une civilisation, soit dans les temps anciens, soit dans les temps modernes, sans une connaissance précise des croyances et des usages religieux.
M. Aristide Astruc, ancien grand rabbin de Belgique, a développé, de son côté, avec beaucoup d'art, et exposé avec un tact remarquable, un des points qui nous tiennent le plus à cœur, en montrant comment l'histoire « sainte » devrait être enseignée à l'école primaire, en dehors de toute préoccupation confessionnelle '. Nous
* Enseignement normal de l'histoire des Hébreux (Extrait de la hevue pédagogique), Paris, Delagrave, 1881.
reproduisons ici la plus grande partie de ses conclusions.
« Nous nous sommes placé, dit l'écrivain, non pas sur le terrain de l'instruction religieuse, mais sur celui de l'histoire. Nous avons pris pour tâche de montrera la jeunesse, à travers les faits extérieurs, les idées, les mœurs et les institutions d'Israël. Dans la Bible, le principal document où nous pouvons nous renseigner à cet égard, nous verrons donc des souvenirs, des tableaux, des récits, en un mot des traditions. Or, ces traditions, qu'elles concernent la création, les premières tribus humaines, les ancêtres d'Israël, le séjour en Egypte ou l'établissement en Palestine, ne peuvent pas être offertes à la jeunesse comme des faits scientifiques démontrés, mais simplement comme des traditions ; vis-à-vis d'elles nous sommes donc aussi libres et nous pouvons être aussi impartiaux que vis-à-vis de celles de l'Inde et de l'Egypte, de la Perse, de la Grèce ou de la Germanie. Aux unes pas plus qu'aux autres, nous ne demandons ce que nous avons à croire, mais simplement ce que les anciens ont cru et pensé, pas plus que les unes et les autres enfin ne peuvent nous faire abandonner les résultats positifs de la science moderne...
« Mais si, d'une part, notre système évite certaines difficultés, n'en rencontre-t-il pas de l'autre, d'au moins aussi graves? Ne porte-t-il pas atteinte aux droits de la conscience religieuse, et ne court-il pas le risque de jeter le trouble dans l'esprit des enfants?
« Quoi que nous puissions faire ou dire, en effet, nous n'obtiendrons jamais que les différents cultes renon-
cent à l'enseignement de l'histoire sainte : ils continueront toujours de la considérer comme partie nécessaire de l'instruction religieuse. Ne seront-ils donc pas blessés, dans leur plus intime liberté, par un système qui sera l'élimination de tout dogmatisme, et cette élimination n'équivaudra-t-elle pas à une négation? Dès lors, les enfants placés ainsi entre l'enseignement général de l'École et celui de leurs Églises respectives, seront livrés à des luttes d'influence , destructives de toute bonne éducation. La base même de la pédagogie, c'est la confiance de l'élève envers son maître ; ne perdra-t- 11 pas à l'école celle qu'il doit au prêtre et à l'église, celle qu'il doit à l'instituteur? Entre deux enseignements opposés enfin ne resterait-il pas indifférent, peut-être même sceptique?
« Cette objection, qui porte sur les programmes de l'enseignement secondaire comme sur celui que nous proposons, est grave assurément: nous ne le dissimulons pas ; mais la solution n'en paraît pas absolument impossible. Notre méthode est étrangère à tout dogmatisme, on le sait, non-seulement parce qu'elle est uniquement historique, mais encore parce que les dogmatismes sont divers et que nous n'avons pas autorité pour prononcer entre eux, et enfin parce que nous avons à instruire des enfants qui n'appartiennent à aucun. Étrangère ainsi aux religions, notre méthode ne peut pas leur être systématiquement hostile ; dans la neutralité respectueuse de tous les droits où elle s'enferme, elle laisse encore une large place à l'action des clergés. A côté de l'histoire laïque des écoles officielles,
la vieille histoire sainte pourra se continuer encore dans les églises et dans les temples; il n'y faudra qu'un peu de tact et de prudence pour éviter desconflits,plus fatals d'ailleurs aux intérêts des religions qu'à ceux de l'État.
« Voici quelques exemples qui prouveront la possibilité d'établir entre les deux systèmes, non pas une conciliation, impossible au fond, mais tout au moins des rapports de bonne mitoyenneté. Dans l'école, l'instituteur représentera la création, le paradis, le déluge, « non pas comme des récits dictés par Dieu et dont la possession ait été le privilège exclusif des Hébreux, mais comme des traditions dont l'origine se perd dans la nuit des âges et que tous les grands peuples de l'Asie antérieure possédaient en commun. » (F. Lenormant). Le prêtre, à son tour, partant du point où est resté l'instituteur, montrera dans ces traditions, dont l'existence ne peut pas être contestée, l'action de la Toute-Puissance divine agissant sur la nature et les destinées de l'homme. 11 y fera voir, selon son culte, la chute et la rédemption de l'humanité. Qu'on ait à parler du Décalogue, l'instituteur le présentera aux élèves comme la constitution religieuse et sociale des Hébreux, et dans le récit même de la Bible, il trouvera le témoignage de l'importance exceptionnelle attachée aux principes de morale universelle qu'il promulgue. De son côté, le prêtre, complétant à son point de vue, l'œuvre de l'école, en appellera à la foi et fera voir la parole de Dieu se révélant d'une manière surnaturelle, et s'imposant aux Israélites et à l'humanité.
« Il en sera de même des autres traditions et des autres faits historiques ou poétiques ; l'instituteur les exposera sans en être ni le garant ni le critique : le prêtre, suivant le culte auquel il appartient, en fera ressortir le côté dogmatique ou moral.
tt La vie de Jésus elle-même, peut être, à notre avis, dans l'école, l'objet d'une appréciation également acceptable pour les chrétiens et pour les juifs, pour les croyants et les libres-penseurs. L'instituteur ne montrera dans Jésus que l'orateur religieux, prêchant la grande morale des prophètes, le réformateur social relevant les faibles, les femmes, les humbles et les déshérités, mettant en danger la suprématie d'un sacerdoce et d'une aristocratie inféodés aux Romains et succombant enfln, innocente victime, sous la haine de ses implacables ennemis. Rien, dans ces traits généraux du fondateur du Christianisme, que le prêtre ne puisse accepter : dans l'église, en face de ses coreligionnaires, il enseignera de plus, sans froissement pour personne, la divinité, l'incarnation, les miracles, la passion et la résurrection de Jésus.
« En somme, nous le répétons, la méthode dont nous conseillons l'emploi pour l'enseignement de l'histoire des juifs dans les écoles, élimine les divers dogmatismes, elle n'en nie aucun. Elle constitue dans cette partie de l'instruction, la séparation de l'Eglise d'avec l'État, que la politique moderne veut opérer dans les divers ordres de la vie publique ; elle n'opprime pas, elle laisse libres les consciences, et quiconque n'est pas sous l'empire de la passion ou du parti-pris peut Tac-
cepter sous la réserve de la compléter ultérieurement par des études plus approfondies, soit dans le sens du rationalisme, soit dans celui de la foi. »
En même temps que la thèse de l'introduction des matières d'histoire religieuse dans l'enseignement public faisait son chemin dans l'opinion, elle obtenait également des consécrations pratiques . En 1879 , M. Paul Bert a soumis à la commission du budget de la Chambre des députés la proposition d'introduire l'enseignement de l'histoire des religions au Collège de France par l'établissement d'une chaire magistrale. Les fonds, à cet effet, ont été votés sans discussion par la Chambre des députés. Au Sénat, M. Jules Ferry, ministre de l'Instruction publique, fut amené à défendre cette innovation contre les critiques de M. Laboulaye, administrateur du Collège de France. Dans la séance du 11 décembre 1879, le Ministre établit que la nouvelle chaire avait pour objet, non de combattre les opinions religieuses d'une fraction plus ou moins importante du p-iys, mais de faire place dans le haut enseignement à des matières, qui avaient des organes réguliers dans les pays étrangers et chez nous étaient restées jusqu'à ce jour sans représentation. Il fut appuyé par M. Henri Martin, le regretté historien.
Un théologien protestant éminent, qui est en même temps un des publicistes les plus connus de notre paya devant lequel il traite depuis de longues années et dans le principal de nos organes périodiques les questions d'histoire et de critique religieuses. M, Albert Réville, a été appelé, par décret du 10 janvier 1880, à occuper
SON ENSEIGNEMENT EN FRANCE ET A l'ÉTRANGER 199
la nouvelle chaire. Son enseignement y est fort suivi ; le professeur fait preuve d'une information sûre autant qu'étendue. Appliquant aux différents sujets qu'il aborde suivant un plan méthodique, les règles d'une investigation exacte et impartiale, il fait voir clairement que son enseignement n'a pas pour objet de contrarier aucun dogme, d'alarmer aucune croyance, mais 'de propager la connaissance de faits de premier ordre, mal connus et point appréciés à leur véritable valeur. En même temps, et par une curieuse coïncidence, l'histoire des religions commençait d'être enseignée à l'Institut catholique de Paris par M. l'abbé de Broglie sous le nom d'Histoire des cultes non chrétiens.
En 1885, M, Goblet étant ministre de l'Instruction publique, la commission du budget de la Chambre des députés a été de nouveau saisie d'une proposition tendant à organiser l'histoire des religions. Cette proposition se rattache au projet de M. Paul Bert, dont il a été question plus haut : seulement, c'est l'administration de l'Instruction publique qui en a pris cette fois l'initiative par la bouche de M. L. Liard, directeur des services de l'Enseignement supérieur. Le gouvernement, au lieu de réclamer l'institution de chaires d'histoire des religions dans les principales facultés de lettres, Paris, Lyon, Bordeaux, Nancy," etc., a proposé l'organisation d'une section nouvelle à l'École pratique des Hautes Etudes, fondée à la Sorbonne, ily a bientôt vingt ans, par M- V. Duruy et consacrée à des enseignements d'érudition soit pour les sciences naturelles, chimiques et mathématiques, soit pour les sciences historiques et philologiques.
Voici commenta été justifiée la proposition de crédit de 30,000 francs afférent à cet objet dans le projet de budget pour 1886 : « Cette augmentation de crédit serait consacrée à la création à l'École des Hautes Eludes d'une section des sciences religieuses. Il est nécessaire, depuis la suppression des crédits afférents aux Facultés de théologie catholique, d'organiser, en dehors de tout caractère confessionnel, un enseignement supérieur des sciences religieuses. Il a paru qu'il ne pouvait avoir une meilleure place qu'à l'École des Hautes Etudes. Les sciences religieuses, en effet, demandent des études approfondies, qui ne sont accessibles qu'à un nombre restreint de personnes. Avant d'en vulgariser les résultats, il convient tout d'abord de leur donner un lieu où elles seront étudiées avec le sérieux et la profondeur qu'elles comportent. »
Ce libellé comporte quelques explications. 1° La nouvelle création est indiquée comme destinée à prendre la place des facultés catholiques, auxquelles les fonds ont été refusés. Or, on verra par le programme d'enseignement ci-après, que les matières ne correspondent que partiellement à celles que distribuaient les établissements en question. Ce n'est point la suppression du fonctionnementdesfacultés de théologie deParis, Rouen, Bordeaux, Lyon et Aix qui a rendu « nécessaire » l'enseignement à l'Ecole des Hautes Etudes de l'Islamisme, ou des religions de l'Extrême-Orient et de l'Inde, lequel n'y était point donné. Ce n'est point davantage celte suppression par voie budgétaire qui a rendu « nécessaire », d'une manière générale, l'organisation « en
dehors de tout caractère confessionnel d'un enseignement supérieur des sciences religieuses». Le besoin de cet enseignement se faisait déjà sentir auparavant et ne réclamait en aucune façon pour être satisfait la suppression d'institutions, telles que les Facultés catholiques,qui se proposaient un objet tout autre et n'avaient cessé de le remplir avec beaucoup de distinction. Nous avons eu déjà l'occasion de nous exprimer nettement sur ce point : l'introduction des matières de l'histoire et de la critique religieuses dans les cadres du haut enseignement non confessionnel n'est solidaire , pour nous, d'aucune suppression. — 2° En plaçant à l'École des Hautes Etudes l'enseignement des matières d'histoire religieuse, le projet de budget pour 1886 indique très nettement et d'une façon décisive la résolution de l'administration de mettre et de tenir cet enseignement en dehors de la polémique ; seulement on ne voit pas très bien comment le but qu'on se propose, à savoir former un personnel pour vulgariser ultérieurement ses résultats les plus solides dans les chaires de l'enseignement public, facultés, lycées etc.. sera atteint par là. Au fond, qu'est-ce l'Ecole des Hautes Etudes (section historique et philologique) dans notre organisme du haut enseignement? C'est une annexe aux cours des Facultés de lettres, donnant asile à des spécialités, à des travaux de détail et d'érudition que ne comporte ni l'enseignement par ensemble des leçons magistrales publiques, ni la préparation aux examens de licence et d'agrégation. Entre ces deux institutions, se répartissent les matières que les Universi-
tés étrangères offrent réunies dans une même enceinte. Ceux des élèves de la Faculté des lettres qui veulent pénétrer dans le tréfonds d'une matière spéciale d'histoire ou dephilulogie,prennent l'escalier d'en face et y trouvent le complément d'études plus générales. — L'organisation de la section dite des « sciences religieuses » à l'Ecole des Hautes Etudes offre, en revanche, ceci d'un peu inquiétant au point de vue pédagogique, qu'on y trouve un travail en profondeur sur des points spéciaux sans posséder nulle part le cours général, le cours d'exposition et de position des questions, qui est la condition préalable et nécessaire d'un travail fructueux sur le détail.
Nous arrêtons là ces observations. Nous avons l'honneur de faire partie nous-même du personnel enseignant de la nouvelle section de l'Ecole des Hautes Etudes, et cette situation nous oblige à ne parler qu'avec une grande réserve des circonstances dans lesquelles elle a été organisée. Ajoutons,toutefois, que la proposition du gouvernement, agréée par la commission du budget de la Chambre des députés, y est venue en discussion le 29 juin 1885. Mgr Freppel a demandé au cours de cette séance le rejet de l'innovation projetée. « L'enseignement Ihéologique, a dit M. l'évêque d'Angers, est supprimé de fait dans l'Université. Aujourd'hui on vous propose de le rétablir en partie, sous une forme qui me paraît inadmissible au point de vue de la justice et des devoirs de l'Etat envers les religions reconnues par lui. On se propose, d'après le programme de M. le rapporteur, de soumettre les reli-
gions à l'examen, à la comparaison et à la critique dans les chaires que l'on vous demande de créer. » Et Mgr Freppel résumait ses appréhensions dans cette remarque finale : « Je suis en droit de conclure que votre section des sciences religieuses ne sera pas autre chose qu'un enseignement théologique retourné contre nous ; ce sera purement et simplement une faculté de théologie anti-catholique. » M. Goblet, ministre de l'Instruction publique, prit à son tour la parole, et déclara qu'il ne s'agissait pas de faire « œuvre de polénuque, mais œuvre de recherche et de critique » ; il donna ensuite lecture d'un programme d'études contenant les matières suivantes :
a Religions des peuples primitifs et des peuples non civilisés ;
« Religions de l'Inde ;
« Religion et morale des Grecs ;
« Exégèse biblique ;
(( Littérature chrétienne primitive ;
« Littérature des pères de l'Eglise ;
<( Histoire de l'Eglise: Papauté, sectes au moyen-âge, ordres religieux, jansénisme, gallicanisme, Eglise constitutionnelle ;
« La Réforme et les sectes protestantes ;
a Droit canonique. »
« Voilà, déclara le Ministre en terminant, l'ensemble des matières que nous avons l'intention de faire enseiseigner et vous voyez, Messieurs, par cette simple énumération , qu'aucune pensée anti-religieuse , dirigée contre l'Eglise catholique, n'a présidé à la création que
nous vous proposons d'adopter. » La Chambre ayant accepté le projet à la suite de cet échange d'observations,la question est venue devant le Sénat le 31 juillet 1885, et le vote de la Chambre y a été sanctionné après une brève discussion entre MM. de Havignan et Goblet.
La nouvelle section de l'école des Hautes Etudes est entrée en fonctions le 1*' mars 1886, avec le programme suivant :
Religions de l'Inde ;
Religions de l'Extrême-Orient ;
Religion de l'Egypte ;
Religions sémitiques ;
Islamisme et religions de l'Arabie ;
Histoire des origines du christianisme ;
Littérature chrétienne;
Histoire des dogmes;
Histoire de l'église chrétienne ;
Histoire du droit canonique ; à quoi il faut joindre un cours, dont des circonstances personnelles ont empêché Touverlure lors du premier exercice :
Religions de la Grèce et de l'Italie.
Les directeurs d'études et maîtres de conférences, entre lesquels a été répartie la charge de ces différents enseignements, se sont nuQureusement conformés à l'intention de la haute administration en donnant à leurs cours les allures d'une érudition exacte, étrangère à tout esprit de polémique. H ne fait pas doute qu'ils ne poursuivent dans le même esprit ; le caractère de leur enseignement sera ainsi établi d'une façon incon-
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testable devant l'opinion publique. Il ne faut toutefois point se dissimuler que les circonstances dans lesquelles a été créée la nouvelle section, que cette substitution, beaucoup plus apparente que réelle, aux facultés catholiques, ne doivent peser sur elle pendant plusieurs années. Il est de notoriété publique que l'administration de l'Instruction publique voulait y faire entrer des hommes qui auraient représenté l'érudition catholique ; mais il n'est pas étonnant que les personnes auxquelles on avait pensé, aient refusé leur concours en s'appuyant sur les sentiments qu'avait provoqués chez leurs coreligionnaires l'innovation qu'on leur proposait de consacrer par leur adhésion. La section dite des sciences religieuses a donc à dissiper de graves préventions, à combattre de sérieux préjugés. Il est indispensable que les personnes appelées à y enseigner ne le perdent point de vue ; ainsi elles arriveront à faire accepter par l'opinion publique toute entière les hautes et nobles disciplines qu'elles ont mission de représenter. Le jour où un prêtre pourra y venir enseigner l'histoire de son église, à côté "du protestant, de l'Israélite et du librepenseur, ce jour là seulement, elle sera définitivement fondée.
L'histoire des religions s'enseigne donc aujourd'hui en France, d'une part au Collège de France où elle possède une chaire encyclopédique comprenant l'ensemble de ses matières, de l'autre, à l'Ecole des Hautes Etudes où elle comporte toute une série de cours spéciaux. Il est clair que, par ces deux moyens à la fois, ses résultats généraux et la connaissance des méthodes
exactes nécessaires à leur acquisition sont délivre's aux intéressés. Des organes réguliers ont été donnés à une branche d'études admirable, qui touche à tous les grands côtés de la civilisation humaine, à la littérature, à la philosophie, à l'histoire, aux arts, et les domine parfois de si haut, qu'on a cédé à la tentation de l'isoler. 11 était grand temps qu'on marquât sa place dans les cadres de l'enseignement moderne, en laissant aux églises la fonction qui leur revient d'enseigner ces mêmes matières, de leur côté, au point de vue de la croyance.
Cependant nous maintiendrons les propositions dont on a pu prendre connaissance plus haut. Nous continuerons à demander formellement que l'on introduise dans les principales de nos facultés des lettres l'enseignement du judaïsme, du christianisme et de l'histoire générale des religions. Nous avons donné à cet effet des indications théoriques, qui constituent une sorte d'idéal. Selon les lieux et selon le personnel, on devrait s'attacher à y pourvoir sans pédantisme et sans raideur. Mais, de toutes les lacunes, la plus apparente et qui continue de nous blesser le plus, c'est celle qui concerne l'histoire et la littérature des Hébreux. Il est inouï que cette histoire, il est inouï que cette littérature, dignes de figurer à côté des plus grandes, demeurent à ce jour l'objet d'une exclusion, qui est du dédain. D'ailleurs, l'enseignement supérieur peut jouir à cet égard d'une liberté, montrer une variété qui aurait des inconvénients au lycée et à l'école primaire. Je n'éprouverais, pour ma part, aucun chagrin à voir
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l'histoire des Juifs ou de l'Eglise confiée à un ecclésiastique, s'il y a prouvé son aptitude par de sérieux travaux. — Je ne puis par taire non plus que l'organisation à Paris d'une sorte de cours normal permettant de préparer le personnel, me semble un desideratum de plus en plus indispensable.
En revanche, tout en maintenant le fond de mes observations relatives à la place qui convient aux notions de l'histoire religieuse dans le lycée et à l'école primaire, je dois accorder que l'état des esprits demande qu'on ne procède à leur introduction qu'avec les plus extrêmes ménagements. Il ne faut j)as se le dissimuler : la question pédagogique a cessé d'être entière. La question religieuse s'y est mêlée de plus en plus ; les susceptibilités ont été soulevées, les consciences se sont émues. Nous qui sommes résolu à respecter les habitudes religieuses, à ne pas inquiéter les croyances, nous ne pouvons pas méconnaître que des propositions telles que celles que nous avons soutenues seraient, dans l'état actuel des esprits, envisagées comme des armes de guerre contre le catholicisme. Il faut d'abord qu'une administration sage, libérale, tolérante ait calmé les alarmes de celui-ci, ce qui n'est pas la tâche d'un jour et ce à quoi nous ne tendons point en ce moment. Tout, au contraire, indique que les inquiétudes soulevées par une pohtique imprudente, sont destinées à grandir jusqu'à l'exaspération. Demander, par exemple, à l'heure présente, que des notions d'histoire religieuse soient introduites dans les programmes des écoles primaires d'instituteurs et d'institutrices, serait interprété
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dans un sens absolument contraire à nos intentions.
Donc, que ceux qui sont chargés de représenter aujourd'hui l'histoire religieuse dans les chaires publiques du haut enseignement y apportent de plus en plus l'esprit de méthode exacte, qui fera le prix et le succès durable de leurs leçons. Quant à l'Etat, nous nous bornerons à lui demander d'organiser sans bruit dans les principales des Facultés des lettres et avec de très grandes précautions dans le choix du personnel, l'enseignement de l'histoire religieuse. Gela fait, nous le supplierons de s'abstenir rigoureusement sur le terrain de l'instruction secondaire et plus encore sur celui de l'école primaire. C'est aux idées à faire leur propagande. Si la main de TEtat s'en mêle, le seul résultat de cette intervention sera peut-être de reculer de cinquante ans leur avènement. Dans ces conditions, les notions d'histoire religieuse sauront, aux difiérents degrés et dans les différents lieux, se faire la place d'honneur que nous réclamons pour elles. Abordées par les uns avec un sentiment de vénération filiale, par d'autres avec une curiosité sympathique, ces études serviront de trait d'union à tous ceux qui reconnaissent quelle est la part du sentiment religieux dans l'histoire de la civilisation ; quelle que soit l'interprétation à laquelle chacun d'entre eux préfère alors s'attacher, ils s'accorderont à proclamer que faire le silence sur d'aussi hautes questions serait arracher du livre de l'humanité, destiné à servir de leçon aux jeunes générations, quelques-unes de ses plus belles pages.
Ce n'est pas d'ailleurs en France seulement, on le
sait, que les matières de l'histoire religieuse aspirent à trouver leur place dans l'enseignement, en dehors de celle que leur réserve l'instruction confessionnelle proprement dite. Groupons ici quelques brèves indications.
En Hollande s'est produite une transformation des plus hardies. Ce sont les facultés de théologie des quatre universités du royaume qui ont abjuré leur caractère confessionnel pour devenir des établissements d'enseignement sans couleur rehgieuse déterminée. On a déjà donné des indications sur cet événement, et l'on trouvera plus loin des renseignements complets, dûs à une plume tout à fait autorisée. Des tentatives de différente nature, dont on parlera également plus loin, se sont produites aussi sur le terrain de l'enseignement secondaire. Nul ne refusera aux Néerlandais d'avoir abordé et résolu, avec singulièrement de décision en même temps qu'avec une rare érudition, un des plus grands et délicats problèmes de l'instruction publique dans les temps modernes.
La solution radicale qui a prévalu en Hollande, n'a point été adoptée en Allemagne. L'organisation singulièrement riche et complexe des Universités dans ce pays, les liens et les échanges qui ne cessent de se produire entre facultés de différente dénomination, rendaient peu nécessaire une transformation des cadres. C'est des Facultés de théologie protestante allemande qu'est sorti le grand mouvement d'exégèse et de critique qui a renouvelé les études bibliques ; toutes les branches du judaïsme et du christianisme continuent
d'y être étudiées avec le détail patient qu'on sait. Les facultés de philosophie, à leur tour, abordent, la plupart du temps par la philologie, les diverses questions qui intéressent les religions anciennes, l'Islamisme, les religions de l'Inde et de l'Extrême-Orient non moins que la philosophie religieuse. Si l'histoire des religions n'a donc en Allemagne ni ses établissements, ni ses chaires à part, il n'est pas de pays où elle soit l'objet de cours plus nombreux.
En Angleterre, les résultats de la critique biblique se sont frayé depuis quelques années un chemin dans le haut enseignement. D'autre part, les savants chargés de l'étude des langues anciennes et modernes de l'Orient, donnent aux questions religieuses une attention de plus en plus considérable, et les plus éminents d'entre eux ont organisé sous le nom de Hibbert- lectures des séries de conférences annuelles, expressément destinées à propager dans les hautes classes de la société les principaux résultats de l'histoire des religions. Appel a été adressé à cet effet aux savants les plus illustres de la Grande-Bretagne et de l'Étranger. Le retentissement a été très grand, et l'on peut tenir aujourd'hui que le haut enseignement en Angleterre s'est ouvert à la nouvelle branche d'études. D'autre part, en Ecosse, on propose une innovation calquée sur le modèle de la réforme hollandaise. Une brochure et des renseignements personnels nous font savoir avec quelle ardeur la question se discute. Un membre distingué du clergé écossais, M. William Horne, nous a entretenu, à la date d'avril 1883, du dépôt d'un bill relatif à la ré-
forme des Universités écossaises, qui sont au nombre de quatre. D'après une des clauses de ce projet, les serments {tesls) théologiques et ecclésiastiques que doivent prêter actuellement les professeurs de théologie dans les Universités d'Ecosse seraient abolis. « La conséquence de l'adoption de cette mesure, nous mande notre correspondant, serait l'ouverture de ces chaires, actuellement occupées par des membres du clergé de l'Eglise établie (calviniste), à tous les hommes compétents et la faculté qui serait ainsi donnée d'y traiter des sujets religieux d'une manière purement historique et scientifique . — Cette proposition, ajoule-t-il, ne manquera pas de rencontrer chez nous une vive opposition. On est accoutumé à voir la théologie enseignée seulement à de futurs ministres, et en rapport avec la doctrine précise des églises. L'église établie détient présentement ces chaires dans nos quatre Universités, et les différents autres groupes protestants ont chacun leurs séminaires propres pour l'instruction de leur clergé. D'autre part, notre public, à très peu d'exceptions près, n'est nullement préparé à une tractation scientifique de cette branche d'études. » Nous n'avons pas appris que cette proposition ait eu de suites ; mais la simple pensée en est hautement significative.
En Suisse, nous avons à signaler l'exemple donné par l'Université de Genève, qui, tout en maintenant une faculté de théologie protestante dans son sein, a créé dans la faculté des lettres une chaire d'histoire des religions.
En Belgique, un publiciste éminent, M. le comte Go-
blet d'Alviella a plaidé avec autant de force que de talent la cause de l'introduction de l'histoire des religions dans l'enseignement public à ses différents degrés. On trouvera plus loin des extraits de l'intéressant travail qu'il a publié à ce sujet. M. Goblet d'Alviella a commencé de donner l'année dernière, à l'Université de Bruxelles, un cours public d'histoire des religions.
Mentionnons enfin l'Italie, attentive au progrès des études historiques et philologiques, qui inaugure cette année même à l'Université de Rome un cours d'histoire des religions.
De ces indications, qui sont assurément incomplètes, un fait se dégage. Les matières de l'histoire religieuse obtiennent, dans l'enseignement public des différents pays, une place de plus en plus proportionnée à leur importance. Partout la préoccupation qui tend à leur assurer une représentation régulière, se fait jour avec des caractères qui sont toujours les mêmes : L'histoire des religions, c'est-à-dire l'ensemble des connaissances qui ont trait aux conceptions religieuses et au culte dans les différents pays, constitue un chapitre essentiel de l'histoire générale. Elle doit, en conséquence, être abordée et traitée comme un chapitre d'histoire, avec la même indépendance d'esprit, avec la même précision dans les méthodes. Son enseignement est appelé à prendre place à côté de celui de la littérature, de l'histoire, de la philosophie et de la philologie, sans être astreint à d'autres conditions que celles qu'on requiert pour les autres branches des hautes études. — Il ne doit point y avoir et, dans le principe, il n'existe au-
cune raison de conflit ou de mauvaise entente entre l'enseignement de l'histoire religieuse donné d'une façon indépendante dans les établissements de haut enseignement non-confessionnel, et les facultés de théologie ou séminaires, qui étudient un certain nombre des mêmes faits au point de vue du dogme spécial à chaque église, en font l'application aux besoins de la pratique et préparent ainsi des jeunes gens à l'exercice du ministère sacré. La meilleure manière de faire la preuve qu'il n'y a point là matière à désaccord, sera d'accueillir dans le personnel enseignant de l'hiérographie non-confessionnelle des personnes appartenant au clergé des différentes communions, du moment qu'elles y apporteront les garanties, exigées de tous, de solide instruction et de sévère méthode.