PAR M. VAN DAMEL
On sait que la chaire d'histoire des religions de Leyde a valu à la plus ancienne des Universités hollandaises une mention honorable de la part de M. le Ministre de l'Instruction publique lorsque le gouvernement défendait, au Sénat, la chaire que la commission du budget avait proposé de fonder au Collège de France. Et ceux qui connaissent les travaux remarquables de M. le docteur Tiele, le savant titulaire de la chaire hollandaise, n'ont été nullement surpris d'entendre citer son nom à côté de celui du célèbre Max Miiller.
Mais ce que tout le monde ne sait peut-être pas, c'est que cette chaire n'est pas le privilège exclusif de l'Cniversité de Leyde. Chacune des Universités des Pays- Bas, — et ce petit pays en possède quatre, dont trois ressortissent à l'État, tandis que la quatrième, la plus
» Extrait de la Revue de l'histoire des religions (1880).
jeune de toutes, est une création de la ville d'Amsterdam, — a sa chaire d'histoire des religions.
Depuis le 1" octobre 1877, jour où la nouvelle loi sur l'enseignement supérieur, que les Chambres avaient votée en 1876, fut définitivement mise à exécution, cette branche se trouve inscrite au programme officiel des études théologiques universitaires.
Il y a là un fait d'autant plus significatif qu'il caractérise de la façon la plus nette et la plus claire la transformation importante que ladite loi a fait subir aux facultés de théologie. Jusqu'à l'époque que nous venons d'indiquer, ces facultés avaient eu un caractère double. D'un côté, elles étaient des institutions scientifiques entretenues et administrées par l'Etat, au même titre que les facultés de droit, de médecine, des sciences et des lettres. De l'autre côté, elles servaient exclu- ' aivement à l'usage de l'Église réformée, qui y faisait élever ses futurs ministres, tandis que l'Eglise catholique et les autres Eglises protestantes avaient chacune son séminaire particulier. Il y avait là, évidemment, une anomalie, un reste de l'ancien état de choses, une dernière prérogative accordée à une Eglise qui avait été autrefois, avant la révolution de 1795, l'Eglise officielle des Pays-Bas, mais qui avait entièrement perdu ce caractère. Une réorganisation de l'enseignement supérieur devait donc amener nécessairement, d'une façon ou d'une autre, la suppression des anciennes facultés réformées, suppression que réclamait depuis longtemps le double principe de la séparation de l'Eglise et de l'Etat et de la laïcité de l'enseignement public.
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Pour faire disparaître l'irrégularité que nous venons de signaler, l'Etat avait le choix entre deux moyens ; ou bien il pouvait supprimer purement et simplement les facultés réformées et rayer la théologie de son enseignement supérieur ; ou bien, tout en abandonnant à l'Eglise le soin de faire élever ses ministres comme elle l'entendrait, il pouvait remplacer les anciennes facultés hybrides par des facultés de sciences religieuses d'un caractère franchement laïque et indépendant. Ce fut, heureusement, à ce dernier parti que s'arrêta le législateur hollandais.
Il est vrai que, contrairement à l'avis de plusieurs, il donna aux nouvelles institutions le vieux nom de « facultés de théologie » au lieu de les appeler « facultés des sciences religieuses » ; mais ce n'était là qu'une question d'étiquette. Le caractère des facultés de théologie fut complètement modifié ; au lieu d'institutions affectées à l'usage d'une église quelconque, elles devinrent le foyer d'études religieuses indépendantes, dont les différentes églises étaient libres de profiter pour leurs futurs ministres, si elles le voulaient, mais qui n'avaient absolument d'autre mission que celle de représenter, dans l'enseignement universitaire, une branche importante et indispensable, l'étude complète et consciencieuse des phénomènes religieux '.
* L'Église réformée, ainsi que les églises luthérienne, remontrante et memoonite se sont empressées de changer leurs règlements de façon à faire profiter leurs futurs ministres de l'enseignement théologique de l'État. Un certain nombre de cours supplémentaires donnés, dans l'église réformée, par des professeurs spéciaux, doivent combler les lacunes que cet enseigne-
Parmi les modifications apportées par la nouvelle loi à l'ancien programme scolaire, deux surtout marquaient très bien cette transformation. D'un côté, la dogmatique et la théologie pratique, qui jusque-là avaient occupé une place d'honneur parmi les branches de l'enseignement théologique, en furent complètement bannies ; l'Etat n'avait pas à se préoccuper de ce qui regardait exclusivement les Eglises. De l'autre côté, l'étude de toutes ces religions que l'Eglise confondait sous le nom de paganisme, mais qui, au point de vue de la science indépendante, méritaient d'être associées aux religions juive et chrétienne, fut mise en tête du nouveau programme sous le double lilre de « cours d'histoire de l'idée de Dieu » et « cours d'histoire comparée des religions en dehors de celle d'Israël et du christianisme ».
Qu'on ne se trompe pas sur la place spéciale que le programme réservait à ces deux dernières. Il n'y avait pas là une concession faite à l'ancien préjugé qui admet une différence spécifique entre la religion d'Israël et la religion chrétiene d'un côté et les religions païennes de l'autre, mais simplement la reconnaissance très légitime du fait que, le judaïsme et le christianisme ayant joué un rôle prépondérant dans l'histoire des peuples d'Europe, il y avait lieu de leur consacrer une attention spéciale, une analyse plus détaillée, et par conséquent, des cours spéciaux.
Hâtons-nous d'ajouter que ces innovations furent
ment présente au point de vue de la préparation des étudiants à Vexcreice de leur ministère.
fort bien accueillies par tous les théologiens qui, depuis longtemps déjà, avaient pris l'habitude de se placer, dans leurs études, au point de vue de la science indépendante. Au fond, ce n'était pas pour eux des innovations. Non-seulement les professeurs de la faculté de Leyde, pour ne citer que des savants de premier ordre, avaient poussé très fortement à cette réorganisation de l'enseignement théologique, mais le célèbre doyen, M. Scholten, avait depuis bien des années, fait du cours de « théologie naturelle » dont le chargeait l'ancien programme, une étude générale des religions de l'antiquité et des différents systèmes de philosophie.
Et lorsque, en 1873, M. Tiele, qui était à ce momentlà professeur au séminaire des Remonstrants, était venu s'établir à Leyde avec se» élèves, il avait ouvert un cours d'histoire des religions, que les étudiants de la faculté réformée avaient fréquenté aussi bien que les autres.
Mais, comme nous venons de le voir, la loi de 1876 régularisa la situation. L'histoire des religions fut inscrite au programme sous son véritable nom et non plus sous son pseudonyme de «. théologie naturelle ». M. Tiele, cessant d'être professeur in partibus, fut nommé membre de la nouvelle faculté de Leyde, et titulaire de la chaire qui lui revenait de droit et que ses travaux n'avaient pas peu contribué à faire créer ; enfin, chacune des trois Universités eut son professeur de théologie chargé d'enseigner l'histoire des religions. Sans être les égaux de M. Tiele, MM. Doedes, à Utrecht,
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Lamers, à Groniogue, Chantepie de la Saussaye, à Amsterdam, consacrent à cette partie des études théologiques toute leur activité et tout leur talent, et réussissent parfaitement à y intéresser leurs auditeurs.
Il semblerait que la logique du point de vue adopté par le législateur néerlandais dans la réorganisation de l'enseignement théologique supérieur, dût amener également l'introduction d'un enseignement religieux indépendant et laïque dans les programmes de l'école primaire et de l'école secondaire, — à moin' qu'on soit d'avis que l'enseignement des phénomènes religieux constitue une de ces branches spéciales qui doivent être réservées aux Hautes Etudes. Mais, même en dehors de cette considération, la logique devait rencontrer ici des obstacles, que plusieurs ont pu croire insurmontables et qui, jusqu'ici, n'ont pu être surmontés.
En effet, l'enseignement public en Hollande est et veut être entièrement laïque, accessible à des enfants de familles se rattachant à toute espèce de dénominations religieuses, et empreint de cet esprit de tolérance et de respect pour toutes les convictions qui n'est qu'une des applications du principe de la liberté de conscience. Or, il a paru jusqu'ici à l'Etat qu'il ne lui serait possible de se maintenir à ce point de vue qu'en excluant soigneusement tout enseignement religieux du programme de ses écoles primaires et secondaires. Ne nous arrêtons pas ici à discuter la question de savoir si cette « neutralité » absolue est possible, si elle ne viendra pas se heurter inévitablement contre le fait que, bien souvent, le simple exposé d'une théorie de la
science moderne fera au croyant l'effet de porter atteinte à ses convictions religieuses. Du moment que le maître d'école ne fait pas de polémique proprement dite, ou ne s'amuse pas à ridiculiser des vues qui lui paraissent superstitieuses, l'Etat n'a pas à se préoccuper des plaintes de consciences trop chatouilleuses. Il fait enseigner la science, et c'est là son droit autant que son devoir. Ne demandons pas non plus si l'élément d'éducation qui se trouve renfermé dans tout enseignement général, ne poussera pas nécessairement le maître d'école consciencieux en dehors des limites qu'un certain libéralisme politique trop étroit ou trop peureux voudrait lui voir observer partout et toujours ; il ne faut pas que l'Etat pousse le scrupule jusqu'à se défendre de professer bien réellement une morale laïque et indépendante.
Mais, si nous nous abstenons de discuter ces faits, il a fallu cependant les signaler pour bien faire comprendre à nos lecteurs comment il se fait que jusqu'ici tout enseignement religieux ait été exclu du programme des écoles néerlandaises. La loi a seulement permis aux ministres des différents cultes de faire usage, en dehors des heures de classe bien entendu, des salles d'école de l'Etat, pour y donner leur instruction religieuse à ceux d'entre les élèves dont les parents réclament cet enseignement pour leurs enfants. Simple acte de politesse, d'appréciation courtoise vis-à-vis de l'enseignement religieux donné par les églises, et de condescendance envers les élèves.
On conçoit que, dans cet état de choses, il ne soit pas
facile de faire entrer l'histoire des religious dans l'enseignement primaire de l'Etat. Au reste, le programme de cette instruction élémentaire n'est pas assez étendu pour y donner une place à part à une branche aussi spéciale. Il faudrait se borner à toucher, dans l'enseignement historique, à quelques phénomènes importants de l'histoire religieuse, et consacrer, dans les livres de lecture, un certain nombre de chapitres à esquisser la biographie de quelques initiateurs religieux, ou à dépeindre quelques usages religieux, comme cela se fait pour d'autres hommes célèbres et pour d'autres tableaux de moeurs.
Mais le programme de l'enseignement secondaire, que reçoivent des élèves des deux sexes de douze à dixsept ou dix-huit ans, embrasse assez de branches spéciales pour qu'il soit possible et même nécessaire d'y faire entrer l'histoire des religions. Si la chose n'a pas encore été faite, — ce qui tient aux causes que nous venons d'indiquer, c'est-à-dire à un scrupule de laïcité que le temps ne manquera pas de réduire à ses justes proportions, — au moins elle se prépare. Et ce que l'Etat n'a pas fait jusqu'ici, mais ce qu'il fera tôt ou tard, des hommes d'initiative l'ont déjà essayé avec beaucoup de succès.
Commençons par dire qu'il y a longtemps que les théologiens libéraux ont donné une très large part à l'histoire des religions, notamment à l'étude des religions de l'antiquité, dans l'instruction religieuse qu'ils fojit comme ministres des différentes communautés protestantes.
M. Maronier, pasteur d'une communauté remonstrante à Utrecht, a consacré quelques-uns de ses excellents manuels à cette branche spéciale. Cinq pasteurs, réformés et remonstrants de Leyde, ont publié un manuel d'instruction religieuse, dont la première partie, due à la main de M. le docteur Knappert, raconte l'histoire des religions antérieures et étrangères au christianisme avec autant de savoir que d'indépendance. Un jeune savant, M. le docteur Meyboom, a publié un manuel fort remarquable d'histoire des religions, dont il se sert avec succès dans le cours spécial qu'il a organisé au profit des élèves de l'école secondaire de l'Etat dans la ville où il exerce son ministère ; et plusieurs de ses collègues sont heureux de pouvoir l'appliquer à leurs leçons.
Tout cela, c'est de l'enseignement ecclésiastique si l'on veut, mais seulement de nom. Les pasteurs libéraux hollandais ont passé, en général, par une trop bonne école pour ne pas donner à leur enseignement religieux ou théologique un caractère scientifique incontestable ; une instruction religieuse, purement laïque, ne différera en rien, pour l'esprit général et pour le fond des sujets traités, de celle qu'on trouve chez la plupart d'entre eux.
Ils ne demanderaient qu'une chose, ce serait de pouvoir doubler ou tripler le nombre très insuffisant des heures que les habitudes ecclésiastiques leur permettent de consacrer à leur enseignement, de classer leurs élèves dans des catégories bien distinctes et de mettre plus de méthode dans leur programme. Ils aimeraient,
en un mot, changer leurs leçons d'instruction religieuse en quatre ou cinq cours. Plusieurs d'entre eux ont déjà réussi à organiser quelque chose dans ce genre. D'autres font ce qu'ils peuvent pour y arriver. D'autres encore, notamment dans les grands centres, combinent leurs forces, se partagent la matière, demandent à l'Etat l'usage d'une des salles des beaux palais de l'enseignement secondaire, ou louent une salle particulière, et font des cours méthodiques d'histoire des religions à des jeunes gens et à des jeunes filles de quatorze à dix-sept ans, élèves du gymnase (lycée) ou des « écoles moyennes » .
A Amsterdam et à Arnheim on a fondé, il y a deux ans, des « écoles d'enseignement religieux», dont le programme, s'étendant sur un espace de cinq années, comprend, en dehors de l'histoire de la religion d'Israël, de celle du christianisme et de la philosophie morale, l'histoire des religions les plus importantes et l'étude comparée des principaux phénomènes religieux.
A Rotterdam, voici ce que nous avons pu organiser l'an dernier au mois de septembre, c'est-à-dire à l'ouverture des classes dans les écoles de l'Etat. Nous étions sept, tous théologiens, appartenant ou n'appartenant plus à ditiérentes églises protestantes, mais résolus à ne faire que de l'enseignement religieux laïque. La municipalité nous accorda gracieusement l'usage d'une salle dans les deux écoles secondaires de jeunes gens, dans l'école secondaire de jeunes filles et au « gymnase » . Il fallait choisir nos heures en dehors des heures de
classe ; mais, grâce à la bonne volonté des directeurs de ces établissements, tous très convaincus de l'utilité de cet enseignement, et surtout à celle des élèves, nous réussîmes à établir an nombre suffisant de cours et à obtenir pour chaque cours deux heures par semaine.
La première année était consacrée à une étude générale des principaux phénomènes religieux, dont j'eus l'avantage de rédiger le programme, que nos amis adoptèrent aussitôt.
La seconde année appartenait à l'histoire de la religion d'Israël en rapport avec les religions de ses voisins ; dans la troisième, on exposait les origines du christianisme ; dans la quatrième, on racontait l'histoire de l'église chrétienne ; dans la cinquième, enfin,' revenant aux anciennes religions dont il avait déjà été question pendant la première année, on donnait, pendant le premier semestre, un aperçu méthodique des religions primitives, des religions nationales et des religions cosmopolites, tandis que le second semestre était consacré à retracer les grandes lignes du développement de l'idéal moral.
L'histoire générale des religions avait ainsi une double place dans notre programme ; elle se trouvait, au début comme a étude générale des phénomènes religieux w, puis à la fin, comme a caractéristique générale des différentes religions » .
Quant à ma partie, Ja plus élémentaire de toutes, j'avais réparti la matière sur trois chapitres, dont le premier, intitulé le monde des dieux, était une espèce de galerie des principales divinités, dont le second, qui
avait pour titre l'homme vts-à-vis de ses dieux, initiait les élèves à la connaissance des principaux usages religieux, des fêtes, des cérémonies du culte et des divers sentiments que nous appelons religieux, tandis que le dernier chapitre fixait leur attention sur quelques hommes et quelques événements remarquables de l'histoire religieuse des peuples.
Il y avait là un canevas, un ensemble de notions générales, auquel les professeurs chargés des cours suivants n'avaient qu'à renvoyer la mémoire de leurs élèves pour bien faire saisir leur exposé historique, et qui, dans le cours de la dernière année se retrouvait sous une forme plus méthodique, permettant des développements plus larges et une analyse plus rigoureuse, dans la « caractéristique générale des différentes religions ».
Ce programme ne se donnait, évidemment, que pour un essai, susceptible de bien des améliorations. D'autres préféraient adopter une autre distribution de la matière.
Ainsi, pour citer un exemple récent, un théologien hollandais, M. Zaalberg, dans un travail qu'il ne doit pas tarder à publier, renonce à l'idée de traiter en détail et d'une façon spéciale une seule des religions anciennes ou nouvelles. Son programme comprend quatre cours, dont le premier traite des fondateurs de religions, le second des usages religieux, le troisième des livres sacrés, tandis que le quatrième doit initier les élèves aux productions classiques de la littérature religieuse et leur apprendre à comparer entre elles les idées fondamentales des différentes religions.
On voit, par ce qui précède, qu'il existe en Hollande, de fait, à côté du précieux enseignement supérieur qui se donne dans les facultés de théologie réorganisées, un enseignement religieux secondaire, dans lequel l'histoire des religions occupe la première place. Cet enseignement, bien qu'il se donne par des théologiens, dont la plupart — pas tous cependant — sont ministres d'une église protestante, est franchement laïque et indépendant de tout intérêt ecclésiastique. 11 ne poursuit d'autre but que celui de combler une lacune fâcheuse dans les études de la jeunesse scolaire.
Pour le moment, des circonstances particulières empêchent cet enseignement d'être inscrit au programme des écoles publiques. Il devra se donner provisoirement en dehors des heures de classe et à côté des leçons officielles. Mais déjà plusieurs directeurs d'établissements d'instruction publique engagent fortement leurs élèves à en profiter, et le temps viendra où, lorsque bien des préjugés se seront dissipés, et avec eux bien des scrupules, l'Etat laïque verra clairement qu'il existe un enseignement religieux secondaire, qu'il est de son droit et de son devoir de faire donner à ses citoyens.