‹ L'histoire des religionsChapitre 16 sur 18 · PROGRAMME D*UN COURS SECONDAIRE · texte numérisé non relu

PROGRAMME D*UN COURS SECONDAIRE

(Homère lui-même a déjà dépassé ce point de vue primitif) jusqu'à l'adoration de divinités ayant un caractère humain et des formes humaines. Religion nationale, esthétique. Elle a presque réalisé l'idéal du beau. L'idée morale n'y arrive pas à la place qui lui revient. Les « mystères » n'apportent pas à cette religion un soutien durable ; la philosophie la mine. Banqueroute finale de la religion des Grecs.

§ 10. — Les Hindous. (Indo-germains, Aryas). A. Religion védique, poétique, naïve^ élevée, profondément religieuse. B. Brahmanisme anté-bouddhiste : exclusivement national, sacerdotal. L'institution des castes ; la métempsycose ; panthéisme mystique. C. Le Brahmanisme conserve son caractère de spéculation philosophique et son ascétisme, lorsque, dans sa lutte contre le Bouddhisme, il prend des formes nouvelles (idéespopulaires, les aventures de Vishnou, littérature sacrée accessible à tous), et même jusqu'à nos jours. — Les Sikhs (Brahmanisme et Islamisme). Le Brahmo-Somaj (Brahmanisme et Christianisme).

§ il. — Le Mazdéisme. Sorti du culte de la nature des Aryas primitifs (Zaralhusthra?). Tendance au monothéisme. Influence prépondérante de l'idée morale. Le dualisme en tout. Belle eschatologie.

§12. — Israël. (L'idée fondamentale de cette religion est l'idée de sainteté), a. Le Sémitisme. b. Le Mosaïsme et le prophétisme. (Monothéisme éthique, eschatologie, étroi-

tesse nationale), c. Le Judaïsme (jusqu'à nos jours).

§ 13. — V Islam. Hanifisme ; Mohammed ; le Koran, la Sunna ; les cinq colonnes. Cette religion n'est pas originale. Attraits de ses éléments sensualistes pour l'homme d'Orient. Circonstances favorables. Guerre sacrée et mission. Propagande de l'Islam. Il a fleuri en Perse et en Espagne. Tentative de réforme ; les Wahabites. Il s'est trouvé impuissant à rendre des services réels à la civilisation. Cette religion satisfait spécialement le sentiment de dépendance.

§ 14. — Le Bouddhisme. Dans sa philosophie et sa façon d'envisager la vie, cette religion se montre la fille du Brahmanisme. Absence de l'idée de Dieu. En fait, le Bouddhisme^carte la hiérarchie et les castes, et remplace les cérémonies et les spéculations abstraites par la pureté murale et l'abnégation. Sentiment profond de la misère humaine; charité illimitée -f pessimisme ; manque d'espérance. Mortification; idées d'humanité» Karma (continuité de la vie morale) et Nirvana. Le Bouddha . Morale systématique. L'ordre des moines mendiants. Histoire du Bouddhisme jusqu'à nos jours. (Le nord et le midi. — Le roi Açoka. Livres sacrés et propagande. — Geylan. — Le Lamaïsme, etc.). — Religion universelle ; religion de la douleur. Le Bouddhisme a joué un rôle honorable en adoucissant les mœurs, mais il a étouflé l'énergie.

§ 15. — Le Christianisme. Phénomène religieux très complexe. L'idée du pri.v de l'individu ; le principe de

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l'amour: « notre Père ». Le mouvement messianique. L'idée de l'homme-Dieu devient l'idée centrale. Sorti d'Israël, le christianisme subit l'influence de l'esprit philosophique de la Grèce et celle de l'esprit pratique et réaliste de Rome ; de là, d'un côté le dogme, de l'autre l'église catholique. Par son contact avec le monde germanique, le christianisme arrive à mettre en relief le principe de la souveraineté de l'idée morale et des droits de l'individu. L'idée chrétienne est susceptible d'un développement illimité ; le christianisme est la religion de « l'humanité » et de l'espérance; il est capable de pénétrer et d'élever la vie humaine, et promet de conduire l'individu et l'humanité à leur destination. « La famille de Dieu ».

§ 46. — Conclusion et résultats. La religion est un phénomène universel. Elle est sortie de l'homme; elle est inaliénable et indestructible. Elle a été partout la grande puissance. La nature l'entraîne toujours à un développement plus grand. Ces conceptions toujours plus nettes et cette pratique toujours plus simple et plus pure, ne sont pas arbitraires et variables. Il y a un fond de vérité dans l'idée de révélation ; c'est que la vérité se dévoile aux génies, et ce sont eux qui font l'histoire. Dès qu'il n'y aura plus de progrès dans une religion (le phénomène du conservatisme religieux expliqué), il y aura conflit, et la religion en souffrira (Voyez entre autres l'ultramontanisme) . L'essentiel dans la religion. Chaque religion, même la plus pure, ne met en relief qu'un seul côté du phénomène. Il est

donc impossible d'avoir une seule religion pour tous. Avenir du christianisme, conçu, non pas comme religion positive, mais comme principe de vie.. Le caractère essentiellement humain des principes de Jésus. Ce qu'on peut en attendre.

EN BELGIQUE PAR M. GOBLET d'ALVIELLA *

La plupart des peuples qui marchent à la lête de la culture moderne manifestent une tendance croissante à augmenter la part des sciences historiques ainsi que des sciences naturelles dans l'organisation de leur enseignement public. Nos lecteurs se rappellent comment M. L. Vanderkindere a établi, ici même, il y a deux ans, la nécessité de créer chez nous un institut supérieur des sciences historiques sur le modèle des séminaires attachés aux universités allemandes ou même des écoles spéciales fondées, de nos jours, en France. Notre savant collaborateur vient de reprendre cette idée avec une autorité nouvelle, dans le rapport qu'il a

1 Extrait de la Revue de l'histoire des religions (1882). — Cet article y était précédé des lignes suivantes : Sous ce titre nous publions quelques extraits d'une intéressante et substantielle brochure de M. le comte Goblet d'Alviella, membre de la chambre des représentants belges : De la nécessité d'introduire l'histoire des religions dans notre enseignement public (Extrait de la Revue de Belgique), 1882. f

déposé à la Chambre, ily a quelques jours, sur le budget de l'Instruction publique pour l'exercice de 1882. «Trop de lacunes, y dit-il, déparent nos programmes, et ce qui fait défaut, ce sont précisément les branches sur lesquelles se concentre toute l'attention de la génération contemporaine : la philologie comparée fait à peine une timide apparition; l'histoire des littératures européennes est reléguée dans le doctorat en philosophie, où bien peu désormais iront la chercher ; l'archéologie, l'histoire des arts, l'histoire des religions n'ont pas encore obtenu leurs chaires; toutes les branches historiques sont enseignées d'une manière superficielle. »

C'est avec une vive satisfaction que nous avons vu l'honorable rapporteur de la section centrale mentionner l'histoire des religions parmi les matières dont l'absence est le plus à regretter dans les programmes de notre enseignement supérieur. Nous avons déjà fait ressortir les progrès de cette science, née d'hier, et l'importance qu'elle a prise parmi les diverses branches de l'histoire *. Tous nos voisins l'ont successivement inscrite dans leur enseignement universitaire. On sait avec quel éclat M. Max Mùller l'a introduite à l'université d'Oxford. En Hollande, elle a remplacé, depuis 1876, dans les universités de lÉtat, — malgré une étrange coalition de catholiques uUramontains, de piétistes protestants et de libéraux nuance Heemskerk, —

1 Voir dans notre livraison (Revue de Belgique), du 15 juin 1881, La science det religions au collège de France. (Note de M. G. d'A.)

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la théologie orthodoxe, qui n'avait plus raison d'être depuis la sécularisation de l'enseignement public à tous les degrés. Elle y forme même une faculté spéciale, où professent des hommes qui se sont fait un nom dans la science européenne, les Kern, les Kuenen, les Tiele.

En Suisse, l'histoire des religions possède, depuis i873, une chaire spéciale à l'université de Genève. En Allemagne, elle s'enseigne, notamment à l'université de Wurzbourg, sous le nom de Symbolique comparée. En France, M. Maurice Vernes souleva la question dans la Bévue scientifique dn 1" juillet 1879, et, peu après, Littré reprenait l'idée dans sa Philosophie positive: «L'enseignement laïque, disait ce dernier, ne doit se désintéresser de rien qui soit essentiel ; or, quoi de plus essentiel, en fait de 'gouvernement moral des sociétés, que les religions qui ont dominé ou dominent encore au sein des sociétés ?» M. Paul Bert proposa alors à la commission du budget pour 1880 la création d'une chaire d'histoire des religions au Collège de France. L'amendement fut voté, sans observations, par la Chambre des députés ; mais, au Sénat, il donna lieu à une vive discussion. M. Ed. Laboulaye, professeur lui-même au Collège de France, dénonçacette création comme déplacée et dangereuse : un cours d'histoire des religions ne lui disait rien qui vaille ; il y flairait une « machine de guerre >>, une « chaire de combat ». Si le titulaire de cette nouvelle chaire devait exclusivement s'occuper des religions anciennes, il y ferait double emploi avec les professeurs d'égyptologie, d'assyriologie, de sanscrit, d'hébreu, d'antiquités sémi-

tiques, etc., sans avoir la compétence spéciale de ces divers savants. Si, au contraire, il devait prendre pour sujet les religions actuelles, notamment la religion chrétienne, il lui serait impossible de rester impartial: « Ou vous croyez qu'elle est vraie, et alors tout vous semble naturel. Ou vous croyez qu'elle est fausse, et alors tout vous semble absurde. »

On est vraiment surpris d'entendre un pareil langage dans la bouche de celui qui fut le traducteur de Channing et l'auteur de Paris en Améinque. Nous avons déjà montré, dans cette Revue, comment M. Réville a, depuis lors, renversé, par son cours même, le dilemne que M. Laboulaye croyait irréfutable. Il est donc inutile de citer ici la réponse victorieuse que firent à l'honorable sénateur le ministre de l'Instruction publique, alors M.Jules Ferry, et le savant historien, M. Henri Martin. Il nous suffira d'ajouter que la mesure fut maintenue par i49 voix contre 124, — vote d'autant plus significatif qu'à cette époque, le Sénat de la République française était loin de briller par la largeur de ses tendances.

M. Maurice Vernes ne s'est point contenté de ce premier succès. Dans sa Revue de l'histoire des religions, il n'a pas tardé à réclamer l'extension du nouvel enseignement aux divers centres universitaires du pays. «Comment, écrivait-il (janvier 1881), enseigner avec précision l'histoire d'un peuple moderne ou d'un peuple ancien, de l'Egypte, de la Grèce, de l'Angleterre, de la France, sans une connaissance quelque peu sûre de l'histoire religieuse ?Comment exposer l'histoire des lit-

tératures en gardant le silence sur celles de leurs parties qui ont reçu une consécration particulière et forment les livres dits sacrés ? Comment faire comprendre l'évolution philosophique sans rappeler perpétuellement ses rapports avec la religion et la théologie du temps ?» — En outre, M. Vernes demandait qu'on donnât plus d'importance à l'histoire des religions dans l'enseignement moyen, et, enfin, qu'on l'introduisit dans l'enseignement primaire, où l'histoire sainte avait longtemps régné sans partage.

Cet article fit son chemin dans la presse. Des esprits aussi compétents que MM. G. Monod, A. Astruc, Dreyfus-Brisac, F. Pillon, etc., n'hésitèrent pas à appuyer vivement l'idée d'admettre l'histoire des religions parmi les cours des Facultés des lettres, et des renseignements particuliers nous permettent d'ajouter que, sans la chute du ministère Gambetta, cette réforme eût été proposée dans le cours de la session actuelle.

En Belgique, malheureusement, nous n'en sommes pas là, et, jusqu'ici, la science des religions n'existe point pour notre enseignement public. Qu'un gouvernement clérical n'ait pas songé à remplir cette lacune,

on le conçoit sans peine Mais voici bientôt quatre

années que le pouvoir est échu à un parti, dont le programme londamental consiste dans la réorganisation de l'enseignement public sur une base exclusivement

scientifique. Quel motif à donc pu jusqu'ici empêcher notre gouvernement de s'engager dans une voie tracée par tous nos voisins ? Il se pourrait qu'il s'exagérât les prescriptions obligatoires de sa neutralité en matière religieuse...

Nous estimons que l'État doit rester neutre entre toutes les confessions et même entre toutes les opinions religieuses ou anti-religieuses. Dans l'organisation de l'instruction publique, il aura à observer cette neutralité, pour ainsi dire, passivement et activement ; passivement, en s'abstenant de réfuter ou d'appuyer les prétentions d'une théologie particulière ; activement, en poursuivant sa tâche scientifique, sans s'inquiéter des solutions dogmatiques que les Églises peuvent donner chez elles aux mêmes problèmes. En d'autres termes, la véritable neutralité de l'école ne consistera pas à écarter les questions que les religions positives prétendent se réserver, mais à traiter ces matières exclusivement d'après les règles de la science, sans se préoccuper des armes que peut puiser dans un enseignement de cette nature la polémique religieuse ou anti-religieuse

Tout dépend ici, nous le reconnaissons sans hésiter, de la façon dont le professeur comprendra sa tâche. Mais le même péril se rencontre dans tous les cours qui touchent par un côté quelconque aux questions contemporaines, — qu'il s'agisse d'histoire, de législation, de philosophie ou même de littérature. Ainsi, pour n'en citer qu'un exemple, dans le cours de littérature hébra'ique institué à l'Université de Liège, le profes-

seur n'a-t-il pas à formuler son opinion sur l'âge et la source des documents qui ont servi de base à la rédaction du Pentateuque? Or, il est peu de problèmes littéraires qui aient mis davantage aux prises la critique indépendante et la critique orthodoxe. Pourquoi y aurait-il plus de difficulté à discuter, dans un esprit purement scientifique, les origines du Nouveau que de l'Ancien Testament ? Et l'histoire de la Réformation, qu'il faut bien enseigner tout au long dans nos établissements d'instruction moyenne, offre-t-elle moins de prise aux vues systématiques du prosélytisme, surtout dans notre pays, que l'histoire du christianisme dans l'empire des Césars? — Quant aux religions qui nous sont étrangères, cette crainte ne peut même pas naître...

Ce qui, du reste, doit nous rassurer pleinement, •^'estque la vraie science a sa pudeur, lui interdisant de se mettre au service d'intérêts étrangers, si importants qu'il puissent paraître au point de vue religieux ou politique. Les procédés de la polémique courante, — qui font exclusivement ressortir un côté des choses et quis'attachent moins à trouver la vérité qu'à établir des théories préconçues, — ont leur place marquée dans des sphères extra-scientifiques, où ils peuvent même être appelés à remplir une vraie mission d'assainissement social. Mais il n'y a que les petits esprits et les demi-savants qui se hasardent à introduire, dans le sanctuaire de la science, les préoccupations du dehors, et quiconque aune fois goûté les pures jouissances de la vérité recherchée pour elle-même, ne s'abais-

sera pas à forcer les interprétations de la science pour les faire rentrer clans le cadre étroit d'un système préconçu ou, pis encore, pour y ramasser des armes de combat qui finiraient par se retourner contre lui.

Du reste, nous n'avons qu'à regarder ce qui se passe à l'étranger. Où l'établissement d'un cours d'hiérographie a-t-il justifié les appréhensions des esprits religieux ? Qu'on nous cite la chaire où cet enseignement a dégénéré en un prosélytisme sectaire ou philosophique ! Tous les ouvrages qui font actuellement autorité, soit dans la partie générale, soit dans les branches particulières de la science des religions, ne révèlent-ils pas un ferme désir d'accorder aux manifestations positives du sentiment religieux, non-seulement l'attention due à un des facteurs les plus importants de la civilisation,^ mais encore toute la sympathie compatible avec l'impartialité historique ?

«Que des sociétés religieuses qui font profession d'entretenir actuellement avec la divinité des relations surnaturelles, — disait M. Vernes dans le programme de sa Revue, — cherchent une preuve du pouvoir supérieur qu'elles s'attribuent, dans des faits qui se sont passés il y dix-huit cents ans ou plus, et tiennent à affirmer le caractère miraculeux de ces faits, nous ne songeons aucunement à leur en contester le droit. Nous contestera-t-on, à notre tour, le droit d'appliquer une règle humaine, précise, expérimentale à ces mêmes faits, dans la seule intention de nous en rendre un compte exact, comme nous le faisons pour la Grèce, pour la Perse, pour l'ensemble des religions profanes?

A côté de l'explication traditionnelle des origines du christianisme, dominée par le point de vue personnel du croyant, — l'explication historique. Que la philosophie ou la religion cherchent ensuite à tirer à elles les résultats de leur examen, ce sera leur affaire. Quant à nous, nous ne prétendons faire ici ni philosophie, ni religion, rien que de l'histoire.» — La Revue deM. Vernes est actuellement dans sa troisième année d'existence. Est-elle restée fidèle aux promesses de son programme? La susceptibilité la plus ombrageuse ne pourrait l'accuser d'avoir trahi les méthodes de l'histoire dans un intérêt dogmatique ou polémique. Voilà le vrai terrain de la neutralité, et l'État moderne n'en doit point chercher d'autre pour déterminer les tendances comme les matières de son enseignement

Après avoir établi qu'il faut introduire l'histoire des religions parmi les branches de l'Instruction publique, nous avons à examiner quelle part il convient de lui faire aux divers degrés de l'enseignement.

Une des principales objections formulées par M. Laboulaye, à la tribune du Sénat français, contre l'introduction de l'histoire des religions dans l'enseignement supérieur, c'était l'impossibilité de trouver un professeur également au courant de toutes les sciences spéciales qui fournissent à l'hiérographie ses sources et ses matériaux. Où trouver, en effet, l'archéologue,

épigraphiste, numismate, linguiste et anthropologiste , pour qui les hiéroglyphes de l'Egypte n'auraient pas plus de mystères que les cunéiformes de l'Asie-Mineure; indianiste et sinologue ; au courant de toutes les antiquités, phéniciennes, slaves, germaniques, celtes, étrusques, grecques et romaines ; également versé dans l'exégèse de la Bible, du Zend-Avesta et du Coran ; interprète des superstitions des sauvages et explorateur sagace des races préhistoriques ? Plusieurs Pic de la Mirandole n'y suffiraient pas aujourd'hui.

Mais la difficulté est la même pour l'enseignement général de l'histoire politique et même de l'histoire naturelle. Cependant personne ne songe à soutenir que la nécessité de poursuivre le travail en profondeur dans chaque subdivision de ces sciences, si l'on veut y réaliser des découvertes fructueuses, ait pour corollaire l'inutilité d'un travail en largeur qui, résumant et condensant les résultats obtenus par les spécialistes, offre une vue d'ensemble sur des connaissances du même ordre.

La seule question est de savoir si l'histoire des religions a des matériaux assez abondants et assez sûrs pour être élevée dès maintenant à la hauteur d'une science. Or, s'il est vrai qu'elle est encore loin d'être achevée, il n'en est pas moins établi qu'elle possède désormais un champ d'action suffisamment vaste et des procédés suffisamment précis pour avoir droit à une place spéciale parmi les sciences historiques. La discussion des textes et l'interprétation des monuments où sont consignés les principaux phénomènes du sen-

timent religieux, ont fait trop de progrès dans toutes les langues et sur tous les points du globe pour qu'un esprit façonné aux méthodes de l'enseignement, s'il est capable de s'assimiler les travaux d'autrui et de se teftir au courant des découvertes journalières, ne puisse remplir avec distinction, ce que M. Vernes appelle à juste titre une chaire de vulgarisation scientifique.

A côté de ce cours général, M. Vernes réclame du gouvernement français la création de cours spéciaux consacrés, dans chaque centre universitaire, àl'histoire de la religion juive et de la religion chrétienne. Nous sommes loin de contester la valeur de son argumentation : il est certain, même à un point de vue purement scientifique, qu'il s'attache une importance particulière au principal système religieux des sociétés contemporaines, ainsi qu'à la religion dans laquelle ce ^système plonge ses racines. Mais, dans notre pays, où l'exégèse religieuse est encore à fonder et où, d'autre part, l'opinion doit encore se familiariser avec l'idée même d'un pareil enseignement, — sans parler de certaines considérations budgétaires qu'il ne faut pas négliger, — nous estimons qu'il vaudrait mieux restreindre l'expérience à un cours général d'hiérographie dans nos facultés de philosophie et lettres.

M. Yernes invoque l'exemple de la Hollande. Mais il ne faut pas oublier qu'en Hollande la science des religions forme une Faculté spéciale et que les chaires en question s'y sont constituées par la simple sécularisation de cours précédemment établis dans l'intérêt d'une théologie particulière. Il existe néanmoins, chez nous,

un fait qui permettrait aisément de tenter un pas dans la voie adoptée par le Collège de France et parles universités de Hollande. C'est l'exiatence, dans l'Université de Liège, de deux chaires, vouées, l'une à la littérature sanscrite, l'autre à la littérature juive et arabe. Ne pourrait-on demander aux savants spécialistes qui les occupent, de joindre à leur cours actuel, d'une part, l'histoire des religions de l'Inde, d'autre part, celle du judaïsme et de l'islamisme. Il ne s'agirait, en somme, que de compléter ou simplement d'élargir un programme déjà existant ; car nous sommes convaincu que, des maintenant, il est difficile de discourir sur des littératures aussi riches en productions religieuses, sans analyser les croyances dont elles sont les émanations et le reflet.

Nous n'avons pas la prétention de formuler ici, même à titre d'exemple, le programme d'un cours consacré à l'histoire générale et des religions ; cependant nous voudrions montrer à nos lecteurs ce que nous entendons par un enseignement de cette catégorie, lorsqu'il s'agit, non d'approfondir telle ou telle de ses subdivisions, mais simplement de fournir, en une ou deux années, aux jeunes gens de nos universités, une vue d'ensemble sur le développement religieux des sociétés humaines.

La division des matières dans un cours d'histoire des religions est une tâche ausssi ardue qu'un classement de ces religions elles-mêmes. Presque toutes les classifications proposées jusqu'ici reposent sur une distinction soit morphologique, soit historique. Au premier point

de vue appartiennent, entre autres, les classifications de M. Réville (religions animistes, polythéistes, monothéistes) et de M. Tiele (religions de familles ou de tribus, nationales, universalistes) ; au second, les classifications de MM. Max Mùller, Vernes, etc., qui sont basées sur des rapports de filiation et de milieux ethniques. Peutêtre, dans un cours général, serait-il utile, pour faciliter l'intelligence de l'évolution religieuse, de ne s'en tenir rigoureusement à aucun de ces deux systèmes, mais de suivre d'abord l'ordre du développement philosophique, pour adopter celui du développement historique quand on aurait mené l'étudiant au seuil des grandes religions qui ont joué un rôle important dans l'histoire et particulièrement dans la genèse de notre propre civilisation.

Ainsi il faudrait débuter par ce que M. Réville a appelé les Prolégomènes d'une histoire des religions, c'està-dire par un aperçu systématique des phénomènes religieux et des lois qui s'en dégagent. Après avoir analysé et défini les phénomènes qui forment l'objet de son cours, le professeur exposerait la méthode qu'il compte leur appliquer, puis, prenant le sentiment religieux dans ses manifestations les plus élémentaires, il en suivrait l'évolution progressive à travers ses innombrables causes de variation

Après cette introduction générale, on aborderait l'examen des religions les plus rudimentaires... Nous croyons utile de commencer l'histoire des religions par l'examen comparé des idées et des coutumes religieuses chez les peuplades primitives... En second lieu, il y

aurait à résumer l'histoire des religions locales qui ont acquis une individualité distincte... Nous estimons qu'après l'exposé des principales religions animistes, il faudrait aborder successivement l'histoire respective des cultes qui forment les deux groupes essentiels des religions antiques: 1* Les religions aryennes ou indo-européennes; 2° les religions sémitiques, à côté desquelles pourrait se placer la religion de l'Egypte.

C'est à la fin de ce deuxième groupe qu'il conviendrait de placer la religion des Juifs. Mais celle-ci, comme il est inutile de le rappeler, a droit à une étude d'une importance spéciale, non moins en raison de son rôle historique que de son originalité doctrinale. L'histoire de la religion israélite sert naturellement de transition pour passer à l'histoire de la religion chrétienne; mais peut-être serait-il bon d'introduire ici une sorte de récapitulation, une vue d'ensemble sur l'état respectif et les rapports réciproques des diverses religions qui se partageaient le bassin de la Méditerranée à la veille de notre ère et qui, toutes, ont exercé quelque influence, directe ou indirecte, sur la formation définitive du christianisme.

L'histoire générale de la religion chrétienne, qui devrait former — avec l'exposé de l'islamisme — la dernière partie du cours, n'est œuvre délicate que dans les questions relatives à l'authenticité et à la date des premiers documents chrétiens. Mais, même sur les points obscurs et les plus controversés, la critique indépendante est arrivée aujourd'hui à de merveilleux résultats, dont les théologiens clairvoyants et conscien-

deux commencent à devoir prendre leur parti, malgré les contradictions de la chronologie ou de la tradition orthodoxes. — Quant aux développements ultérieurs du christianisme, à la formation de ses dogmes et de ses institutions, aux origines et aux destinées de ses schismes, ce n'est plus qu'une question de méthode et d'assimilation historiques.

Nous sommes loin de méconnaître les avantages que posséderaient, pour donner un pareil cours, des esprits versés dans l'étude d'une littérature ancienne et rompus aux habitudes de l'exégèse religieuse; mais, à défaut de ces spécialistes, on doit reconnaître aussi que cet enseignement, tel que nous venons de l'esquisser, n'exige pas forcément la compétence du professeur dans l'une ou l'autre des branches qui concourent à former la science des religions. La Belgique, du reste, avec les faibles ressources dont elle dispose, ne peut songer à organiser une concurrence au Collège de France ou à l'Université d'Oxford par la création d'autant de chaires qu'il y a de subdivisions dans la science historique. Mais il importe tout au moins que notre enseignement supérieur, s'il veut réellement mériter la qualification d'universitaire, embrasse les résultats acquis par les recherches spéciales dans tous les domaines de la science.

Dans l'instruction secondaire, la question qui nous occupe se rattache nécessairement à l'organisation générale de l'enseignement historique

Lorsque le gouvernement s'est décidé, l'année dernière, à rompre avec la vieille routine de l'enseignement secondaire, une de ses réformes les plus heureuses a été de transformer l'ancien cours d'histoire, — qui se répartissait par grandes périodes chronologiques sur toute la durée des études moyennes, — en trois cours concentriques respectivement conçus d'après l'âge et le développement intellectuel des élèves.

Le premier de ces cours, qui se donne en septième, offre déjà un aperçu général de l'histoire universelle, où le professeur doit signaler, dans une succession de tableaux caractéristiques, les grands peuples ou empires (étendue ou durée de leur domination, mœurs ou industrie, grands hommes). Le deuxième cours, où l'on commence à faire une part spéciale à l'histoire de Belgique et à l'histoire contemporaine, s'applique au récit et à l'enchaînement des grands faits ; il embrasse la sixième, la cinquième et la quatrième. Enfin le troisième cours développe les deux précédents ; on y recommande d'indiquer la transformation de quelques institutions politiques à certaines époques et de faire des tableaux des éléments de la civilisation : il comprend la troisième, la seconde et la rhétorique.

Si, au point de vue où nous nous plaçons, on recherche dans les développements de ce programme la part faite à l'histoire des religions, on n'en trouve d'autre trace que cette mention, au programme de sixième : « Notions élémentaires de mythologie grecque et romaine. » A vrai dire, si on prend le programme de la rhétorique supérieure, où le gouvernement a institué un quatrième cours d'histoire universelle, destiné à revenir particulièrement sur la formation des principaux empires et sur les grandes périodes de la civilisation, on trouve cette nouvelle récapitulation caractérisée

dans les termes suivants: « Au point de vue de la

civilisation générale, elle signalera l'influence de ces grands Etats et coordonnera, par grandes périodes, les éléments de la civilisation (gouvernement, religion, arts, littérature, industrie, etc.,) qui auront déjà pu être signalés en détail et séparément dans le cours de troisième et de seconde. Ce sera une sorte de discours sur l'histoire universelle. »

Il résulte de ce commentaire que les rédacteurs du nouveau programme n'ont pas plus entendu rejeter de l'enseignement historique les croyances que les mœurs, les arts et les institutions des peuples. Toutefois, un programme, surtout quand il est conçu en des termes aussi généraux, ne peut guère être apprécié que par la façon dont il est appliqué. Or, pour peu qu'on parcoure les manuels rédigés sur ce cadre, on sera immédiatement frappé des lacunes qu'ils présentent tous dans les passages relatifs aux croyances religieuses. Nous ne faisons pas seulement allusion ici aux traités d'histoire

ancienne, qui ont été rédigés et adoptés sous l'ancien programme. Mais même les ouvrages élémentaires qui répondent à la récente réorganisation de notre enseignement historique et qui se trouvent actuellement soumis au Conseil de perfectionnement, ne laissent guère présager un meilleur avenir pour la diffusion des résultats acquis dans l'histoire des religions...

Nous ne demandons pas de changement au programme actuel de l'enseignement historique dans les établissements d'instruction moyenne ; nous croyons, en effet, que le cadre de ce programme est suffisamment large pour se prêter à un développement sommaire de toute l'histoire religieuse des différents peuples. Il est possible que, plus tard, nous réclamions pour la rhétorique supérieure un cours spécial d'hiérographie ; mais, aujourd'hui, nous demandons simplement qu'un cours de ce genre soit suivi par les professeurs de l'enseignement moyen. A cet eff"et, il ne serait pas même nécessaire de l'introduire tout d'une pièce dans le programme des écoles normales. Il suffirait que le gouvernement l'instituât dans ses deux universités et qu'il y envoyât les élèves normalistes, — comme il le fait à Liège pour les cours d'histoire politique et littéraire, d'antiquités grecques et romaines etc., qui figurent au programme de l'école normale, mais qui n'y ont pas été organisés séparément...

11 semble oiseux de discuter si on doit introduire l'histoire des religions dans le programme officiel de l'instruction primaire. La question, néanmoins, a été fort débattue dans ces derniers temps. M. A. Astruc soutenait, il y a quelques jours encore, devant le Cercle des anciens normalistes à Bruxelles, l'opportunité d'enseigner, dans l'école primaire, l'histoire sainte « laïcisée », c'est-à-dire l'histoire des Juifs et de leurs croyances, assise sur des données exclusivement scientifiques... Nous ne voyons pas l'utilité d'attribuer à l'histoire des Juifs une place aussi prépondérante dans l'instruction primaire. Nous croyons préférable de la laisser dans son milieu naturel, là où s'enseignera l'histoire de l'Orient, quitte à lui accorder alors une place en harmonie avec l'importance de son rôle dans le développement religieux de notre société.

La Ligue de renseignement, qui a tant contribué à la réforme de l'enseignement primaire en Belgique, avait proposé qu'on organisât l'enseignement de l'histoire générale dans l'école primaire sur un plan analogue au programme récemment adopté pour l'enseignement secondaire... Les vœux de la Ligue n'ont pas complètement prévalu. On connaît les principales lignes de la réforme opérée par loi du 1" juillet 1879. L'histoire sainte a disparu du programme officiel, avec les autres matières de l'instruction religieuse. L'enseignement de

la morale a été a laïcisé ». Mais, d'autre part, on s'est borné à organiser, comme enseignement historique, un cours d'histoire nationale. Dans ces conditions, il ne peut s'agir d'introduire, à un titre quelconque, l'histoire des religions dans l'école primaire... Mais si, un jour, on en venait aux idées préconisées par la Ligue, il faudrait nécessairement faire une place à cette histoire dans l'étude des éléments qui out concouru à former la vie et la destinée des peuples...

Nous croyons avoir établi que l'Etat a le droit et le devoir d'introduire l'histoire des religions dans l'Instruction publique '. Au point de vue pratique, tout ce que nous lui demandons, pour le moment, c'est qu'il ouvre ses universités à l'enseignement général de cette histoire. La chaire dont nous réclamons la création à Liège et àGand, aurait pour objet, non seulement de mettre à la portée de nos jeunes gens une science qu'ils doivent actuellement chercher près des professeurs de Paris, de Genève, d'Oxford, de Hollande, ou d'Allema-

1 M. Goblet d'Alviella nous a informé que, postérieurement à la publication de son article, une commission, nommée par le gouvernement belge pour préparer la réorganisation de'l'enseiguemeut uoruial, a inscrit l'histoire des religions dans son projet de programme pour la section d'histoire de l'École normale • des humanités. Le ministre do l'Instruction publique s'est également engagé devant la Chambre des représentants à tenir compte des propositions de M. Goblet d'Alviella dans un projet de réorgaaisuliou de l'euseignemeat universilaire.

gne, mais encore de combler, pour les futurs professeurs deTenseignement moyen, une lacune de leurs études normales, qui réagit fâcheusement sur certaines parties de notre instruction secondaire. Cette mesure se présente, à la fois, comme une conséquence forcée des progrès réalisés, de nos jours, par la connaissance historique des leligions, et comme un complément logique du programme gouvernemental, qui s'est donné pour but essentiel de séculariser l'enseignement à tous les degrés. Elle s'impose d'autant plus, dans notre pays, que la vivacité même de nos controverses religieuses et politiques nous fait un devoir de ne négliger aucun moyen pour propager, parmi les générations nouvelles, l'esprit de libre recherche et les habitudes d'impartialité historique.

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