CHAPITRE V UNE NOUVELLE ADMINISTRATION — DÉCOUVERTES
La Nouvelle-France devient une province royale
Les Iroquois étaient devenus un danger réel pour l'existence de la colonie. L'Église et l'État étaient en conflit, parce que les gouver- AeurS, qui subissaient l'influence des commerçants de fourrures, s’opposaient ouvertement à diverses lois disciplinaires promulguées par Mgr de Laval. D'un autre côté, les habitants accusaient la compagnie des Cent-Associés de ne Pas pourvoir à la défense de la colonie contre les incursions et les cruautés des Iroquois.
Pierre Boucher fut envoyé en France par les colons afin d'exposer au roi la condition des choses en Canada. De son côté, Mgr de Laval plaidait sa cause auprès de Louis XIV, relativement au commerce illicite de l'eau-de-vie. A cette époque, les « Relations des Jésuites », lettres écrites par les pieux missionnaires de cet Grüre, étaient
PIERRE BOUCHER lues, en France, avec beaucoup d'attention, Tout cela contribua à
amener un changement d'administration, ct, en 1663, les Cent-Associés furent obligés de céder leur charte. On fit de la Nouvelle-France une province royale désormais gouvernée comme les provinces de la vieille France, c’est-à-dire, directement du palais du roi.
La population du Canada n’excédait pas alors 2,000 âmes et l’on ne comptait pas plus que 500 habitants ou colons.
Par son édit du mois d'avril 1663, le roi créa un conseil supérieur chargé d’administrer la justice et de régler le commerce royal ainsi que toutes les affaires de police. Ce conseil devait être composé du gouverneur, de l’évêque, de l’intendant qui en était le président d'office, d'un procureur général, d’un greffier en chef et de quatre conseiliers nommés par le gouverneur, l'évêque et l'intendant. Trois cours de justice furent établies : l’une à Québec ; l’autre à Montréal, et l’autre aux Trois- Rivières.
De Mésy, de Tracy, Talon et de Courcelles
M. d’Avaugour fut remplacé, dans le gouvernement de la Nouvelle- “rance, par M. le chevalier de Mésy qui, trois mois après le retour de Mgr de Laval, arriva à Québec en septembre 1663, avec plusieurs officiers de guerre et de justice, des troupes et une centaine de familles.
Bien que proposé au roi par Mgr de Laval lui-même, M. de Mésy ne fut pas plus tôt gouverneur de la Nouvelle-France, qu'il adopta une ligne de conduite tout opnosée à celle de son évêque. Trompé par son
entourage, c’est-à-dire par ceux qui avaient lancé M. d'Avaugour dans la fausse voie, M. de Mésy se laissa tellement entraîner par la violence de son caractère, qu'il commit des fautes très déplorables. Le roi venait de donner l'ordre de le rappeler, lorsque ce gouverneur tomba malade. De Mésy mourut à Québec, le 5 mai 1665, après s’être heureusement réconcilié avec tous et avoir reçu avec piété les sacrements de l'Église.
Au mois suivant, le marquis de Tracy était envoyé dans la Nouvelle-France,
Mur ce LAVAL en qualité de lieutenant-général. M, de
Courcelles, le nouveau gouverneur du
pays, et M. Talon, intendant, faisaient partie de la même expédition ;
cependant, ils arrivèrent au pays plus tard que le marquis. La même
escadre amenait un grand nombre de familles et d'artisans, puis des
chevaux — les premiers qu'on eût vus au Canada — et une moyenne quantité de troupeaux.
Pour garantir la colonie contre les attaques des Iroquois, le nouveau lieutenant-général fit immédiatement construire trois forts : le premier à Sorel ; le second à Chambly, et le troisième à Sainte-Thérèse. Au printemps suivant, il marcha contre ces Sauvages. Il était à la tête de 600 soldats du régiment de Carignan, d’un nombre aussi grand de Canadiens et d’une centaine d’alliés indigènes. Effrayés, les Iroquois
se sauvéèrent en toute hâte : il ne fut pas possible aux Français de les atteindre,
Avant de repasser en F rance, le marquis de Tracy établit la Compagnie des Inde: Nccideniales dans tous les droits de celle des Cent-Associés. Cette compagnie des Indes exista dix ans (1664-1674); mais elle s'occupa très peu des affaires de la colonie.
En 1668, Mgr de Laval fonda un petit séminaire à Québec. Il y avait déjà établi un grand séminaire, cinq ans auparavant. C’est vers ce même temps que l’intendant Talon obtint du roi, pour cause de malidie, son retour en France, Ce départ fut regretté, car, par son administration active ct intelligente, Talon avait fort contribué au développement du pays.
Les troupes licenciées — Perrot, gouverneur de Montréal
Après la campagne du marquis de Tracy contre les Iroquois, le régiment de Carignan-Salières fut licencié. Cependant, afin de former une chaîne de défense contre les futures invasions des Iroquois, les soldats eurent en partage des seigneuries qu'ils allérent se tailler sur les rives du Saint-Laurent et du Richelieu. Nombre de villages ont tiré leur nom des officiers de ce régiment, Sorel, Chambly, Saint-Ours, Varennes, Verchères, Berthier et plusieurs autres. II y en eut relativement peu qui demeurèrent sur leurs seigneuries ; la plupart s’en retournérent en France.
Vers cette époque, l'immigration en Canada se fit si rapidement que de 2,000 âmes qu'on comptait en 1663, il y en avait près de 10,000 en 1680. Les prêtres de Saint-Sulpice et M. Giffard, un seigneur français, firent beaucoup d'efforts Pour amener de nouveaux colons. Ces derniers sortirent, en grande partie, des provinces de l'ouest et du nordouest de la France.
Au Canada, on publiait alors des règlements tation de la colonie, De entraient de bonne heure
yens qui ne sont pas sans originalité, mais
Il pria certains évêques du Nord et de
cs curés, au prône de la messe paroissiale,
annes robustes et dévouées qui voudraient
On eut soin de n’accepter que des personnes
En une seule fois, Mgr Harlay, archevêque de
expédia quatre-vingt-quatre filles de son diocèse, Elles se
nt en arrivant, et devinrent les épouses des vétérans à qui l’on donnait des terres et des vivres pour huit mois après leur mariage.
Au mois d'août 1670, M. Talon revint au Canada, accompagné de
M. Perrot envoyé en qualité de Souverneur de Montréal Pour remplacer
M. de Maisonneuve. Peu de temps après, M. de Courcelles demanda
son rappel en France, pour cause de maladie. Il fut sincèrement regret-
té.
Le système scigneurial
Le système adopté pour contribuer à l'avancement de la colonie était basé sur les institutions févdules de la France ; mais il était plus simple et moins assujettissant pour le peuple. Il y avait des seigneurs et des censitaires. Les concessions de terrain faites aux censitaires étaient des lots longs et étroits, comprenant à peu près 90 arpents. Ces lots partaient de la rivière et se prolongcaient dans la forêt jusqu'à une distance de deux milles. C'est ce qui explique ces établissements connus sous le nom de « côtes » ct qui donnent aux rives du Saint-Laurent, au-dessous de Montréal, l'apparence d'un village interminable. Le censitaire payait sa redevance au seigneur, en argent, en grain ou en chapon vivant. S'il vendait sa terre, il donnait au seigneur la douziéme partie du prix reçu. Si un seigneur vendait sa seigneurie, il était obligé, à titre d'amende, d'envoyer au roi la cinquième partie de la somme touchée par la vente : cependant le roi se contentait toujours d'une somme moindre, si la redevance était payée immédiatement. Il y avait l'obligation d'entretenir les chemins jugés nécessaires, La redevance annuelle payable par le censitaire au seigneur, était d'un sou ou deux par arpent : c'était l'impôt foncier. Le seigneur et le censitaire étaient obligés de défricher les terres, mais les travaux de défrichement faits par ce dernier acquittaient les obligations du premier.
Le. droits de four et de moulin étaient imposés par la loi ; mais ils ne furent bas toujours exigés. Le seigneur pouvait demander à son censitaire un ou eux jours de travail par an, ainsi qu’une partie du poisson pêché dans les étangs, rivières ou lacs appartenant au domaine scigneurial. Durant toute cette époque, les intendants s’appliquèrent, de par les ordres du roi, à protéger les censitaires contre la sévérité et l'oppression des seigneurs, et ils y réussirent. Ils contribuëérent ainsi à rendre le système féodal avantageux pour l'établissement des colons dans la Nouvelle-France.
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Frontenac et La Salle
À M. de Courcelles succéda Louis de Buade, comte de Frontenac, qui arriva à Québec dans l'automne de 1672. C'était un soldat très brave, un homme plein d'esprit et doué d’une grande perspicacité pour les affaires. Il eut, toutefois, le grand tort de vouloir trancher du monarque en maniant le conseil trop à sa guise et en s’efforçant de diminuer l'influence et la puissance du clergé dans la colonie.
Avec ses manières hautaines, Frontenac se créa beaucoup d’ennemis. Le premier fut M. Perrot, Souverneur de Montréal et neveu de Talon. Perrot fut mis en prison, pour avoir maltraité un officier du gouverneur général. Puis vint le tour de M. l'abbé de Salignac Fénelon, frère du célèbre archevêque de Cambrai. Parce qu'il avait appuyé le parti de M. Perrot, l'abbé Fénelon fut arrêté et conduit en Europe. L'intendant Duchesneau, qui vint ici en 1675, ne fut guère mieux trait‘. Il fallut que le roi intervint et indiquât le rang de chacun dans le conseil. Le gouverneur devait avoir la première place ; l'évêque, la seconde ; l'intendant, la troisième, avec le droit, comme président, de demander les opinions, recueillir les suffrages et prononcer les arrêts.
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La question de la traite de l'eau-de-vie, qui revint en discussion, donna encore l'occasion à M. de Frontenac de montrer son humeur contre l'évêque, les Jésuites et le clergé. Le gouverneur favorisa cette traite dont les Iroquois eux-mêmes demandaient à grands cris l'abolition. De leur côté, l'évêque et son clergé ne cessèrent de protester et de maintenir les défenses qui avaient été faites précédemment.
C'est vers la fin de cette première administration de Frontenac que Robert Cavelier de La Salle fit ses explorations dans l'Ouest. Ce jeune homme, ancien élève des Jésuites à Rouen, était venu au Canada avec la conviction quil y trouverait un passage pour arriver à la Chine et au Japon. C'est même en prévision de cette découverte qu'il avait donné le nom de Lachine à son Premier comptoir, à LA SALLE trois lieues de Montréal. Il explora les grands lacs, le Mississipi, la Louisiane, le Texas, et, finalement, il fut assassiné par un de ses COMpagnons, en 1687. Il est le père de la colonisation dans la grande vallée centrale de l'Ouest.
Les Français près des grands lacs
L'intendant Talon, durant les deux ans qu'il passa en France, .'occu-
pa toujours des intérêts du Canada. Louis XIV goûtait beaucoup ses plans. Talon insistait Pour que la France fit occuper la région des grands lacs, par où l’on espérait toujours trouver un Passage pour arriver à l'océan Pacifique, aux Grandes-Indes et enfin à la Chine. Les missionnaires, qui furent au Canada les vrais fondateurs de la patrie, prirent de l’avant dans cette direction.
Deux Sulpiciens plantérent la croix aux bords des lacs Érié et Ontario. Les PP. Jésuites avaient des missions sur les bords du lac Supérieur. D'autres Pères établirent une mission au saut Sainte-Marie, près de l'embouchure du Michigan, à l'endroit où le lac Supérieur verse le surplus de ses eaux dans le lac Huron.
C'est à ce point central qu'on résolut de convoquer en assemblée les nations sauvages du Nord et de l'Ouest pour leur proposer de se mettre sous le protectorat de la France. Ce grand conseil, présidé par Nicolas Perrot et M.
Saint-[.usson, eut lieu le 4 juin 1671 et fut couronné de succès. Il fut le point de départ de nombreux voyages d'exploration.
Le premier de ces voyages de découvertes fut fait par Louis Joiliet, ancien séminariste de Québec, homme habile et entreprenant. Jolliet
50 HISTOIRE DU GANADA
se fraya un passage du lac Huron au Inc Érié, et de là, au lac Ontario, C'est à ce dernier poste qu'il rencontra La Salle, Plus tard, en 1673, Jolliet et le P, Marquette descendirent jusqu'au Mississipi. Durant quelques jours, ils suivirent le cours de ce fleuve vers le sud. Enfin ils revinrent au lac Michigan par la rivière Ulinois et le portage de Chicago,
Le plan de Talon démontrait un esprit chairvoyant et supérieur, Il voulait se rendre maître de l'intérieur du continent, et ne laisser aux Anglais que l'étroite lisière qui fait côte à l'Atlantique, à l'est des Alléghanys.
Français et Anglais à la baie d'Hudson
Deux marchands actifs et industricux des Trois-Rivières, des Groseilliers et Radisson, furent un jour condamnés à Paÿer l'amende parce que, en revenant d'une expédition au lac Supérieur, ils avaient, sans licence, vendu des fourrures,
Dégoûté des règlements de l colonie, 4es Groscilliers part pour Boston : de là, en Compagnie d'un certain capitaine Gillam, il fait un voyage à la baie d'Hudson, Plus tard, Groseilliers et Radisson se rendent en Angleterre et réussissent À faire entrer le prince Rupert et d'autres hommes influents dans le commerce des peaux, pour ln région de la baie d'Hudson,
En 1670, Charles IL donna À ces fins une charte au prince Rupert et à ses associés. Leur société fut appelée « La Compagnie des Marchands Aventureux d'Angleterre commerçant dans la baie d'Hudson », une compagnie qui existe encore, après deux cent trente ans, et qui est connue sous le nom plus simple de « Compagnie de la Baie d'Hudson », Des comptoirs furent établis ici et 1à sur les rives de la grande baie, et un commerce rémunérateur fut ouvert avec les peuplades de l'intérieur.
Aussitôt que Talon eut vent de cette nouvelle, il envoya le P, Albanel prendre possession de ces régions de la baie d'Hudson, au nom de la France. De l'autre côté de l'Atlantique il y eut, en même temps, des
ministration générale fut très utile à la colonie. Il Persuada les colons de fabriquer chez eux tout ce dont ils avaient besoin, étoffes, câble, savon, chapéaux, chaussures, etc. Il envoya des ingénieurs reconnaître les mines de fer de la baie Saint-Paul et des environs des Trois- Rivières. 11] expédia aux Antilles du poisson, de l'huile, des pois, etc., sans beaucoup de succès — il est vrai — mais en donnant preuve, tou-
à ceux de ses successeurs qui seraient mieux préparés à les exploiter. On lui reproche de s'être beaucoup occupé des affaires personnelles des colons. Il faisait de fréquentes visites à domicile et dirigeait, beaucoup à sa guise, les travaux des colons, sans s'apercevoir qu'il privait ces derniers de l'esprit d'initiative auquel il leur était nécessaire de se former, pour réussir dans un pays nouveau.
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