L'ACADIE ET SES FRONTIERES INDECISES
toire. Depuis le traité d’Utrecht, ces frontières du Canada et des colonies anglaises étaient restées incertaines. A l’époque où nous sommes, une commission siégeait à Paris pour déterminer les droits
rpétrés par les sauvages du pays.
72e Leçon. — L'abbé Leloutre ou les missionnaires français.
En vue des événements lugubres qui vont: se dé:
rouler dans l’Acadie, il est nécessaire d'étudier some mairement l'attitude prise par un dés prinefpaux * missionnaïres français de l’Acadie, . de 1748 à 1755, :
et aussi l'influence que sa conduite a exercée sur les Acadiens. A cette époque de histoire, Pabbé Leloutre personnifie tous les missionnaires qui ont travail. lé énergiquement pour la conservation du régime français en Acadie, d’autant plus qu’il était à leur
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124 ULISTOIRE DU CANADA
tête en qualité d’homme d'initiative temporelle et de grand vicaire.
Les actes et l’influence de ce missionnaire ont été diversement appréciés par les historiens.
Quelques-uns lui ont repro-
#4 ché d’avoir indisposé les Aca- #4 diens de la Nouvelle-Ecosse contre le gouverneur anglais, M d'avoir fait incendier Beau- BSSin, d’avoir arraché les ha- AU sat ste 2. bitants français de la Nou-
MAMATPU velle-Ecosse à leurs terres fer- VABBÉ LELOUTRE files pour les jeter dans les privations et le dénûment à Beauséjour et à l’île Saint-Jean.
Il a été représenté comme le tyran des Acadiens, se l'ennemi juré des Anglais, un chargé d’âmes qui s’élevait Z, contre toute marque de loyauté Ai envers l’Angleterre, qui mena-
D çait des foudres de l’Eglise 7 ceux qui favorisaient des mesures de conciliation avec le
gouvernement de la province. Des historiens sérieux, par-
mi lesquels figures Thomas Chandler Haliburton, ont prouvé que ces accusations ne peuvent être soutenues et
qu’elles ne se sont fait jour qu’à la faveur des préjugés et des luttes de l’époque.
Lorsque l'abbé Leloutre demanda aux Acadiens de Passer sur ce qu’on disait être le territoire français de listhme de Caignectou, ceux-ci ne répondirent Pas avec beaucoup d’empressement. Il est facile de comprendre qu’ils préféraient rester au lieu natal, garder leurs foyers et leurs biens qui ne pouvaient être vendus, faute d'acheteurs. Mais quand, trois mois plus tard, le gouverneur Cornwallis leur enjoignit de prêter un serment d’allégeance sans réserve, les Acadiens comprirent mieux la sollicitude et l’esprit de prévoyance du missionnaire Leloutre.
L’évacuation et l'incendie de Beaubassin furent
résolus par les habitants du district eux-mêmes. Ceci est prouvé par la relation du journal de Franquet,
La mort du capitaine Edward Howe, commissaire général des Anglais, doit être attribuée à Jean-Baptiste Coptk, chef micmac de la mission du P. Lacorne.
Comme quelques Micmacs avaient voué une grande haine à Howe parce qu’il s’était un jour permis de proférer, dans un moment de colère, des insultes grossières contre la sainte Vierge, ils engagèrent Coptk à venger cette injure, Ce dernier était un homme féroce et dangereux, traître aux Français aussi bien qu'aux Anglais. L'abbé Leloutre prévint le capitaine Howe des desseins de vengeance des sauvages, mais celui-ci, qui poussait la bravoure jusqu’à Pexcès, n’en tint aucun compte. Malheureusement,
son peu de prudence lui coûta la vie. Une nuit d’octobre, il fut attaqué, au bord de la rivière Missagouctche, par Coptk et quelques autres sauvages, et fut blessé mortellement, Il mourut quelques jours plus tard.
À son tour, Pichon, l’auteur des “ Mémoires sur le Canada ”, a fort calomnié l’abbé Leloutre. Aujourd’hui, les historiens judicieux, à quelque nationalité qu’ils appartiennent, reconnaissent que Pichon fut un personnage malhonnôte et vil, et que ses racontars sont rarement dignes de foi.
73e Leçon. — Dévouement de l'abbé Leloutre.
L'abbé Lelontre montra son dévouement aux Acadiens par les travaux auxquels il s’intéressa relativement aux marais de la baie de Chignectou.
Loin d’être le tyran des sauvages ct des Acadiens ou l’ennemi des Anglais, il rendit constamment aux uns ct aux autres tous les services et eut tous les égards que lui permettait sa position.
Le gouverneur Cornwallis avait offert cent livres sterling pour la tête de ce missionraire ; cependant, les Micmacs, malgré leur convoitise proverbiale et la facilité qu’ils avaient de le tuer, n’ont jamais attenté à ses jours.
Dans le journal de M. de la Vallière, il est relaté que l’abbé Leloutre se transporta, un jour, au plus vite, sur une goélette anglaise échouée vis-à-vis de
Beauséjour. Il venait d'apprendre que des Anglais
étaient en danger entre les mains des sauvages, De son argent, il rachète ces prisonniers, se constitue leur gardien et reste sur le navire durant deux jours jusqu’à ce que ces Anglais soient conduits sains et saufs au fort Laurence.
Quant aux Acadiens, ce missionnaire s’occupa d’eux d’une manière très charitable, non seulement à Chignectou, mais encore en France, après l'exode de 1755. Quand ces infortunés furent jetés sur les côtes d’Angleterre et de France, après la pénible déportation que nous allons raconter dans les leçons suivantes, on vit l'abbé Leloutre sortir de la prison où les Anglais l’avaient relégué, courir à Versailles, dépenser le reste de son argent ct de ses forces pour recueillir ces exilés, leur obtenir des dédommagements et aller enfin les installer sur des terres à Belle-Isle-en-Mer. |
L’évêque de Québec lui fit une fois une verte réprimande dans une lettre, lorsqu'il lui reprocha de trop s’immiscer dans les difficultés entre Français et Anglais, et de manquer de prudence; mais le même évêque modifia son sentiment, plus tard, quand il fut mieux renseigné. Dans une lettre écrite, en 1757, à l’abbé de l'Tsle-Dieu, il exprime la grande joie qu’il a ressentie en apprenant que l’abbé Leloutre vivait encore. Ilen fait un grand éloge, le dit “ irréprochable à tous égards, soit dans les fonctions de son ministère ou dans la part qu’il a eue dans le gouvernement du temporel de la colonie. ”
.… il suivit une ou deux expéditions faites par les’ ;Seuvages contre les Anglais, ce ne fut qu'après avoir
épuisé inutilement tous les moyens de persuasion pour empêcher les indigènes de courir sus à l’ennemi. Il était convaincu que sa présence au milieu de ces farouches enfants des bois ne laisserait pas que de prévenir de nombreux actes de cruauté et de vengeance barbare.
740 Leçon. — Etat de la colonie à l'tle Saint-Jean. Siège de Beaubassin à Chignectou.
Î'ous avons déjà vu, à la soixante-sixième leçon, que, en 1722 M. Duchambon était gouverneur de l’île Saint-Jean et qu’à cette époque, il y avait à peu près 81 familles dans l’île.
En 1715, quelques jours avant la chute de Louisbourg, Pepperell détacha un corps de 400 hommes et les envoya prendre possession des établissements de l’île Royale et de l’île Saint-Jean. Ce bataillon reçut l’ordre de tout détruire et d’enlever la population. Un débarquement se fit dans l’île Saint-Jean, aux Trois-Rivières (Georgetown), où les constructions de Roma et de sa compagnie furent incendiées. Au port Lajoie (Charlottetown), les Anglais exercèrent de semblables ravages. Cependant, ils éprouvèrent un échec à l’intérieur du pays. Là, ils eurent 24 hommes tués ou faits prisonniers par les sauvages et par la petite troupe de du Vivier. En 1746, M. de Montesson fit une expédition victorieuse contre
deux vaisseaux de guerre anglais qui étaient au port Lajoie. A cette époque, les habitants de l'ile avaient
beaucoup à souffrir de privations et d'inquiétude au sujet du sort qui les attendait. Toutefois, plus tard, ils conclurent avec le vainqueur une espèce de traité en vertu duquel il leur fut permis de revenir dans leurs maisons et d’y vivre en paix, pourvu qu'ils gardassent la neutralité et vendissent des provisions aux Anglais.
Ils vécurent ainsi jusqu’au traité d’Aix-la-Chapelle dont une des clauses restitua l’île Saint-Jean à la France, En 1749, M. Denis de Bonaventure fut nommé gouverneur de l'île. Il eut sous ses ordres, au port Lajoie, une garnison de cent hommes. L’ile Saint-Jean relevait alors de l’île Royale et comptait à peu près 900 âmes. Cette même année, les colons de l’île Saint-Jean eurent le chagrin de voir leurs récoltes complètement ravagées par les sautcrelles.
M. de Bonaventure fut remplacé par M. Villejoin.
75e Leçon. — Reddition de Beauséjour.
A cette époque, le fort Beauséjour avait pour commandant Vergor, homme d’une réputation peu enviable. Parce que ce dernier était issu d’une bonne famille, l’intendant Bigot l’avait nommé à ce poste, mais Vergor n’en usait que pour spéculer sur les vivres et marchandises envoyées par le gouvernement français à la garnison et aux pauvres réfugiés acadiens.
Au printemps de 1755, Vergor fut averti que des préparatifs se faisaient à Boston pour diriger une at-
taque contre Beauséjour. 11 ne tint aucun compte de cet avertissement.
Dans la soirée du premier juin 1755, une flotte portant deux mille hommes de troupes anglo-améri- “aines commandées par le colonel Monckton, vint jeter l’ancre dans l’anse du Grand-Maringouin, à six milles de Beauséjour.
Vergor avait une garnison de 150 soldats et environ douze à quinze cents hommes en état de porter les armes. Il demanda immédiatement des secours à Louisbourg et à Québec. Il était trop tard; l’ennemi était aux portes.
Les Acadiens, par crainte de graves châtiments de la part des Anglais qui les réciamaient comme sujets britanniques, exigèrent de leur commandant des lettres attestant qu’il les forçait, sous peine de mort, à prendre les armes.
Le 2 juin, Monckton débarqua ses troupes et dressa son Camp sur les glacis du fort Lawrence. Dans la matinée du 4, l’armée anglaise défila le long de la rive gauche du Missagouetche et remonta cette rivière jusqu’à Pont-à-Buote que l'officier de ce poste, M. de Baralou, avait détruit. Monckton refit le pont, réussit à traverser la rivière, malgré une fusillade bien nourrie des troupes régulières françaises,
. Puis il alla camper sur un coteau boisé, à une demilieue de Beauséjour.
Là les Anglais se mirent à l’œuvre pour transporter leurs matériaux de guerre et construire un pont de communication avec le fort Lawrence. Entre temps, il y eut des escarmouches. Dans la journée
du 14, Vergor reçut une dépêche du chevalier Dru- Cour lui annonçant qu’une flotte ennemie était en vue de Louisbourg et que la garnison de Beauséjour u’avait à attendre aucune assistance de l’île Royale.
Le 16, pendant que les officiers étaient à déjeuner dans une des Casemates, une bombe éclata au dessus d’eux, enfonça la voûte, tua ou blessa à mort sept personnes dont un officier anglais, Hay, fait prisonuier par les sauvages, quelques jours auparavant.
Vergor ne crut pas devoir résister davantage: il capitula. Les articles de la reddition portaient, 1° que la garnison sortirait avec les honneurs de la guerre; 2° qu’elle serait transportée à Louisbourg aux frais de l’Angleterre, et qu’elle ne servirait pas en Amérique durant l’espace de six mois; 3° que les Acadiens qui avaient pris les armes ne seraient pas inquiétés.