‹ L'histoire du Nouveau-Monde ou Description des Indes Occidentales [microforme]Chapitre 18 sur 23 · CHAP. XIX · texte numérisé non relu

CHAP. XIX

Plenue Chouacouët, habita et mœurs des Almouchiquois.

Courant la coste du fleuue Quinnibequi vers le Sudouest (car elle se tourne de cette part) on rencontre une baye, laquelle embrasse dans son sein plusieurs Isles et on voit à la terre ferme de fort hautes montagnes : 'inict lieues plus outre, la riuière Chouacouët fait son entrée en mer, à quarante-trois décorés et quarante-cinq scrupules de la ligne, ayant plusieurs Isles dans son emboucheure, l'une desquelles pour l'abondance des vignes qui y est appelée des François l'Isle de Bachus et des nostres, Wïjngaerden Eylandt. Elle est séparée de la Continente par une espace de deux lieues, rendue fort agréable par une grande quantité de chesnes et noyers qui

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y sont, et fournie de champs propres à ensemencer. La riuière est fort plate, profonde seulement en son entrée de deux bm!?ses à marce haute, mais au-dedans elle a trois et quatre ; fort poissonneuse : Le terroir le long de ses riuages y est gras, muni de prairies et vestu agréablement de hauts sapins, fonteaux et ormeaux.

Les Saunages qui y habitent diffèrent grandemeiit, tant en langue qu'en mœurs des autres naturels de la Nouuelle- France. Ils se nomment, comme escrit Champlain, Almouchiquois. Ils rasent leurs cheueux depuis le front iusques au sommet de la teste, et laissent noistre ceux de derrière, qu'ils nouent et bigarrent de diuers plumages, ils se peignent la face de rouge ou de noir et sont bien composés de membres sans aucune deformité : leurs armes sont des lances, massues, l'arc et les flèches, lesquelles à deffuit de fer, ils munissent de la queue d'un certain poisson monstrueux testané, nommé tSignoc. Ils cultiuent la terre autrement que ceux qui demeurent à l'Ouest d'eux ; et sèment du Mayz et des febues de Turquie, bigarees de belles et diuersea couleurs, qu'ils planlent de rang auprès du Mayz, afin qu'il leur serue de rames pour monter : ils pallisadent leurs champs d'espines viues et les cerclent et nettoyent curieusement : ils sèment en May et moissonnent en Septembre. Il y a grande quantité de noix mais plus petites que les nostres ; une infinité de vignes, des raisins desquelles les François disent auoir fait au mois de lulliet de fort bons verius. Ils planteut aussi des citrouilles et semblables fruicts, comme aussi du tabac. Ils ont leurs demeures arrestees et ne changent pas facilement de lieu comme les autres Bauuages, ils couurent leurs cabanes d'escorce

de cliesne et les enuironnent en rond de grosses poultreg, pour s'y pouuoir défendre de leurs ennemis.

Pource que nous auons fait mention de ce poisson monstrueux qui est fort ordinaire et fréquent en toute cette mer, ce ne sera point hors de propos de le desorire ici et d'y adiouster la figure tant du dessus que du dessous assez bien représentée.

Ce poisson nommé des Saunages Signoc ou Siguenoc, des nostres Aragnèe de Mer, est une espèce d'escreuices, couuerts dessus de deux fort dures escailles, desquelles celle de deuant est bosséc ù la façon d'un plat, aucunement espaisse, si ce nVst qu'elle soit double ronde autour du front et brauement formée, taillée en demie lune ou elle se ioinct à l'autre ; le dehors est releué par brossettes ou pointes obtuses disposées par rang, celle de derrière plus déliée que l'autre est en forme de l'ozange, dentelée des deux costés, est picotée de petits trous par un bel ordre : la queue ^^comme aussi l'escaille) est fort longue, surpassant en longueur tout le reste du corps, trigone ou tetrahedre et depuis le milieu iusques au bout dentelée de pointes rndes. En la partie connexe du premier test, presque au milieu, sont assis les deux yeux, assés apparents quand ils viuent, mais quand ils sont morts plus retiiés et couuerts d'une membrane comme de corne ; il a plusieurs iambes à la façon des cancres, les huict premières sont plus courtes que les autres, les deux qui suiuent sont plus longues, et les deux autres d'après derechef plus courtes, il n'a point de nageoires, mais il est fourni de costé et d'autre d'un petit os obtus comme d'une rame auec lesquels on croit qu'il nage, il a au reste auprès de la gueule deux petites pâtes desquel-

les il se sert pour marcher : sous le test de dessous il y a quelques petites vesies de costé et d'autre qui s'enflent à la façon des gorges des raines. Ils se plaisent aux riuages et lieux fort peu profonds et se prennent principalement à l'emboucheure des riuières, il y en a de diuerses grosseurs ; car il s'en trouue plusieurs la queue desquels est longue d'un pie : celui que nous représentons ici estoit des plus petits, d'où vient que toutes les marques que nous auons descrites n'y paroissent pas si bien.

A l'emboucheure de la riuière il y a une petite Isle fort commode pour y bastii une forteresse, qui pourroit empescher l'entrée à toutes sortes de nauires. Deux ou trois lieues outre cette riuière vers le Sud est il y a un Cap et derrière icelui en un recul un port entre quelques Isles, desquels il a pris le nom ; il est distant de la ligne de quarante-trois degrés et vingt-cinq scrupules. Delà la coste s'auançant fait un autre Cap nommé des François Cap aux Isles, qui est auoisiué de quelques Isles couuertes d'arbres, séparées de la terro ferme par un petit destroit. La terre de la Continente est fertile en froment et en pasturages : où il y a plusieurs champs cultiués des Saunages et parsemés d'arbres par une agréable variété. Les Saunages qui habitent ce lieu usent de canoas faits d'une seule pièce de bois ; peu différents au reste en habits et mœurs des Almouchiquois, leur langage est fort diuers.

Au-delà de ce Cap s'ouure une fort belle baye, port fort commode pour les nauires, d'où vient qu'il a esté nommé des François Beau Port ; il est éloigné de la ligne de quarante et trois degrés. Plusieurs Sauuages

demeurent auprès et y cultiiient de fort fertiles champs : quelques torrens en outre qui arrousent les champs descendent en cette baye. A huict lieues du Cap aux Isles vers le Sud, le Cap de S. Louys s'auance en mer, lequel va en penchant, il ;>st sur la hauteur de quarante-deux degrés et quarante-cinq sciupules au Nord de la ligne, vers le nord d'icelui il y a une baye, enuironnée de plusieurs cabanes et champs de Saunages, dans laquelle coule une petite riuicre, venant du milieu du pays, que les François appellent Riuière du Gaz, et les nostres, pour les fables qui y sont, de Sand Riuière: Champlain estime qu'elle va iusques au lac des Iroquois, et que peut estre elle en prend sa source. De ce Cap la cjste retourne un peu et se courbe en forme de croissant (après auoir fait j)lusieurs bayes et recoins) vers le Cap appelé des François Cap Blanc, des Anj^lois Cap Coil et des nostres Staeten-hoeck, c'est à diie le Cap de Messieurs les Estats : duquel nous parlerons dauantage en son lieu. Dans le retour de la coste il y a une baye sans anchrage, qui pour cet effect est nommée des François Malebarré, en un grand rocul qui a trois ou quatre lieues de large, de toutes parts enuironné d'habitations de Saunages et de très-beaux champs et où il y a une petite riuièi-e ; mais d'une fort bonne eau : ce recul pour la quantité des basses qui y sont, ci et lu brise d'une estrange sorte : il est au reste enuironné de forests et bocages de fort hauts chesncs et cèdres odoriférants : les habitans y cultiuent le Tabac soigneusement : leurs cabanes sont rondes, couuertes et enuironnées de raattes, au milieu cet \e fouïer et au sommet un trou pour passer la fumée. Iusques ici la coste a appartenu à la Nouuolle- France exactement visitée par les François l'an clolocv.

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