CHAP. I
Situation de ITsle, qualités de l'air, de la terre et animaux.
L'Isle de Terre-Neiiue est diuisée vers le Nord du tontment de l'Amérique Septentrionale par un destroit tort petit, vers l'Est elle est au douant de ce golfe ou mer .Mediteranee qu'on appelle vulgairement de S. Laurent, die est ceincte entre le quarante six et le cinquante troisième degré de la hauteur du pôle du Nord; et si quelque escrivain français sans nom dans Raraus a bien observe sur le quarantième degré de longitude occidentale (la mesure de longitude estant prise des Isies du Cap verd) de sorte que son cap oriental vulgairement appelle Cap de Raz est distant de Dieppe ville maritime de i;rance de sept cents soixante lieues presque en droite ligne. Du costé de l'Est et de celui du Sud, elle est batue de cette grande et spacieuse mer du Nord.
Plusieurs ont escrit plusieurs choses et diuerses des qualités et conditions de son air et de sa terre. Estienue Parmenie Budee, qui a voyagé vers cette isle avec le braue cheualier Anglois Humfred Gilbert, descrit d'icelle dans sa lettre qu'il enuoya à Richard Hackluit en cette sorte. " La terre est en o-énéral montueuse et bocageuse, ^ la plus grand part des arbres sont des pins, d'iceux " une partie vieux, une partie croissent encore, la plus
grande partie sont tombés de vieillesse et empesche tellement la veuë de la terre et le chemin aux allans, qu'on n'en pourroit iamais vuider : les herbes y sont toutes hautes, mais rarement dissemblables aux nostres. Il semble (]ue la nature s'y vueille mesme forcer à y produire du blé : car i'y ai trouué des herbes et des espics semblables à la segle ; qui pourroyent facilement, comme il semble, s'accommoder à l'usage de l'homme par la culture et en les semani. Les ronces des forests sont plustost des framboises d'une grande douceur. Les ours apparoissent quelquesfois auprès des loges d'où on les tuë souuëiit, ils sont blancs, comme i'ay peu coniectiirer par les peaux et plus petits qne les nostres. Il est incertain s'il y a du peuple en cette région ou non, ni n'en ay vu aucun qui le peust affirmer. Aussi qui est-ce qui le pourn it, veu que l'on ne peut aller gueres loin ? on ne sçait pas non plus s'il n'y a point quelque métal dans les montagnes pour le mesrae suiet, encore qu'on diroit à les voir qu'elles ont des mines cachées. Nous auions donné conseil à l'Admirai de brusler les forests, afin qu'il y eust de l'espace pour visiter le païs : lequel conseil ne lui desplaisoit point, s'il n'eust semblé apporter un grand dommage. Car il fut affirmé par des hommes de foi, que cela estant aduenu par cas fortuit en ie ne sçai quelle baye, qu'il ne fut veu de poisson par sept ans entiers, pource que l'eau de la mer estoit deuenuë amere, par la terebinthine qui y estoit coulé le long des ruisseaux lors que les arbres brusloyent. L'air en cette saison (il escriuoit au mois d'aoust) y est si ardent, qu'on ne pourroit erapescher les poissons qu'on seiche au soleil de brusler, si on ne les tournoit assi-
'* (luellement. Combien est grand l'hiuer, les grands '* monceaux de glace au milieu de la mer nous l'ont ap- " prins. Il nous a esté rapporté par nos compagnons, •' qu'au mois de may ils s'estoyert trouués era})eschéa '* entre tant de glaces, qu'il y en ..^oit des isles hautes " de soii^'ante brasses ; le costé desquelles qui estoit vers *' le soleil estant fondu, touU? la masi-e par un certain contrepoids se tournoit dessus dessous, auec grand " danger des assistan.-^ comme il est à croire. L'air est " moyennement clair en terre ; vers l'Orient il y a tous- " iours des nuées en mer ; et en icelle autour du Banc *' (ainsi appelle-on le lieu où on touche le fonds à qua- " rante lieues do la terre et où on commence à pescher " les poissons) il n'y a presque pas un iour sans pluye." Voilà ce qu'il en escrit. Mais Richard Whitburne Anglois, dans un Hure qu'il a mis en lumière de cette isle, affirme : que l'air de cette isle est fort sain, non seulement l'esté mais aussi l'hiuer et que la terre y est fertile au fonds des vallées et au pi*^ des montagnes de sorte qu'elle produit naturellement l'esté non seulement de fort bel herbage, mais aussi plusieurs fruicts comme des pois et des vesses, qui en grosseur, et bonté ne cèdent en rien à celles d'Angleterre : elle porte des fraises rouges et blanches, des grosseilles verdes et autres semblables fruicts en grande abondance ; elle n'est pas desfournie d'arbres fruictiers, veu qu'on y trouue en plusieurs endroits des poiriers, cerisiers et des noisilliers. Elle est au reste abondante en herbes salubres, comme persil grand et petit, ozeille et semblables herbes. Elle porte aussi de fort belles fleurs, princi})alement des rose de plusieurs couleurs et d'une fort soliefue odeur ; et pour la fin il est tout certain par expérience qu'elle porte des
herbes et racines médicinales. Toutes lesquelles choses donnent un asseuré témoignage que c'est uue terre tresféconde et fertile. Le blé semé par ceux qui y ont hiuerné, n'y est pas seulement bien creu mais aussi a rapporté du fruict en abondance. Entre les animaux sauuages, il y a des Heures, renards, castors, ours, loups et escurieux, et autres choses né^s pour l'usage et commodités des hommes.
Il y a une fort grande quantité de toutes sortes d'oiseaux, tant aquatiques que forestiers; des oyes, canes et des pinguins, du tout incognus aux b^iropeans, (desquels nous parlerons ailleurs), des pigeons ou ramiers, perdrix, rossignols, et de grands et petits oiseaux de proye et autres. Il y a un nombre infini de fontaines d'eau douce : enfin toute l'isle est entrecoupée de plusieurs riuières, torrens et ruisseaux, qui nourrissent de fort bon poisson, entre lesquels est le saumon, les anguilles, sur tout les truite.i y excellent: la mer aussi qui l'enuironne est grandement poissonneuse : Les bayes, ports et haures fournissent de fort bons canores, mousles et autre quoquillage. La variété des arbres saunage y est grande, il y a de fort hauts sapins, des pins boulleaux et plusieurs autres espars par les grandes forests et bocages fort espais, qui fournissent de matière fort propre pour le feu, les nauires, édifices et autres choses nécessaires à l'usage de l'homme.
L'hiuer y est plus froid que son climat ne porte, Withburne estime que cela se fait principalement pour deux causes, pour la grande abondance de glace qui est iettée à cette coste de deuers le nord au temps d'hiuer ; et lespaisseur des forests, qui n'ombragent pas seule-
^*^-i*M****wjBB»«
mont la terre en telle sorte que les rayons du soleil ne l'i peuuent en aucune façon atteindre et se réfléchir, mais aussi engendrent plusieurs vapeurs et nuées, à quoi cette Isle est outre mesure suiette ; (t lesquelles incoradités il estime qu'on pourroit preuenir si on coupoit les tbrests, et si on ouuroit un libre accès aux rayons du Soleil vers la terre, il semble que son opinion soit vraisemblable. Oi" le froid n'y est pas tous les ans égal, car ceux qui y hiuer-nèrent l'an clolocxi, affirment, qu'à peine sentirent-ils aucun fkoid en Octobre, Nouembrc et une bonne partie de Décembre, tout le reste de l'hiver iusquues à la mi-mars, ils n'y remarquèrent qu'un peu de gelée, souuent des vents d'Ouest et peu de vents de Nord-est. Cette Isle comme il appert fut premièrement descouuerte par les Anglois et commença d'estre fréquentée par les François de Bretagne et de Normandie l'an cloloiv, premièrement de ce costé qui regarde le Sud, entre ces deux caps de Raz et des Bretons : peu après celui qui regarde le Nord, outie le cap de Bona vista, iusques au détroit qu'on appelle vulgairement Golphe des Chasteaux : les Portugais fréquentèrent les premiers le costé de l'Est, puis après les autres nations de l'Europe.
Les ports et haures de cette Isle ont esté iusques ici également ouuerts pour toutes nations, qui en certain temps de l'année ont coustume de s'y retirer pour y jroicher et endurcir au soleil les poissons qu'ils ont prins assés près du riuage : ils s'accordent ensemble par certaines loix et constitutions qui sont establies d'un commun consentement et qui sont volontairement gardées de tous : desquelles la principale est, que chacun pourra
tenir le lieu qu'il aura prius le premier, et qu'il se seruira ceste année-ia des loges et autres instrumens comme s'ils estoyent à lui : il y en a d'autres que ie laisse exprès. Les Anglois ont essayé quelques foie de s'approprier cette Isle, y ayant imposé tribut aux autres nations et donné quelques loix touchant la Religion et l'obéissance aux Rois d'Angleterre; principalement l'an cIoIoLXXXiii auquel temps Humfred Gilbert Clieualier, la mit en sa possession et du Roy d'Angleterre, et proposa d'y mener des colonies ; mais depuis qu'il se fut perdu en mer repassant dans une barque, on n'a rien fait da«iantage et la pristine liberté est demeuré aux pesclieurs. Derechef l'an cToIocviir, les Anglois sous^ le commandement de lean Guie de Bristok, dressèrent certaines habitations en cette Tsle, en la Baye de la Conception, qui y ont duré quelques années.