CHAPITRE V
Du RÔLE DE l'individualité DANS l'HiSTOIRE.
De gr.vnds effets sont-ils souvent produits
PAR des petites CAUSES? La PSYCHIATRIE ET
Avant de rechercher l'influence de l'élément individuel sur la marche des événements historiques, il convient de préciser quelle est l'importance de l'action personnelle de certains êtres, en regard des causes générales qui semblent diriger les courants de l'humanité.
Si l'on admet (1) que les faits historiques sont essentiellement individuels ; que l'Histoire ne s'occupe jamais « de généralités universelles, mais bien de faits concrets (2) » ; que « l'objet de l'Histoire a été réellement, non pas la généralisation, mais la vie et les actes
(1) Gabriel Tarde, Logique soc, 1894, 27.
(2) Lazarus, cité par Xésopol, op. cil., 89.
d'individualités », il n'y a pas à s'efforcer de formuler des lois en histoire, attendu que celle-ci dépendrait exclusivement de décisipïis individuelles, tandis que les phénomènes delà nature obéissent à des lois d'une valeur générale (1). Mais en est-il véritablement ainsi ?
Il n'est pas contestable que l'histoire n'est pas encore arrivée au stade d'impersonnalité et d'objectivité que notre esprit de justice souhaiterait. De plus, toute l'attention est concentrée sur les protagonistes et on a, jusqu'tci, négligé quelque peu les comparses.
L'Histoire n'est-elle pas, en effet, un drame perpétuel ? N'est-ce pas Voltaire qui a dit : « Il faut dans une histoire, comme dans une pièce dethéâtre, exposition, nœud et dénouement (2).»
Les historiens préfèrent le lot des glorieux, et, comme l'écrit Marivaux, dont il paraît plaisant d'invoquer l'autorité en ces matières : ((...Donnez-leurl'histoiro du genre humain dans les grandes conditions, ce devient là pour eux un objet important, mais ne leur parlez pas des objets médiocres ; ils ne veulent voir agir que des seigneurs, des piinces, des rois ou du moins des personnes qui aient fait une grande figure. Il n'y a que cela (jui existe pour la no-
(1) Ottokar Lore.>2 (Xénopol, 95).
(2) Lettre à d'Argenson, 26 janv, 1740.
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blesse de leur goût. Laissez là le reste des hommes ; qu'ils vivent, mais qu'il n'en soit pas question. Us vous diraient volontiers que la nature aurait bien pu se passer de les faire naître et que les bourgeois ladéshonorent (1). »
Qu'on le veuille ou non, le genre humain sera toujours enclin à s'adorer sous des types convenus; rois ou héros sont l'objet de son idolâtrie, ce qui faisait dire àBossuet(2) : « Quand l'histoire serait inutile aux autres hommes, il faudrait la faire lire aux princes,.. Les histoires ne sont composées que des actions qui les occupent, et tout semble être fait pour leur usage. »
Que les grands hommes soient le produit de leur époque, ou qu'ils aient fortement agi sur elle, il n'est pas possible de faire abstraction de ceux qu'on a nommés les représentative men : a des récepteurs, soit; mais (qui) réunissent, condensent et amènent à leur maximum d'intensité les actes, Jes idées, les tendances, les aspirations, épars chez leurs prédécesseurs et leurs contemporains (3) ».
On a soutenu que le grand homme n'existe
(1) Vie de Marianne, 2' partie ; cité par Louis Bolrdeau, l'Histoire et let Historiens; Paris, 1888, 108-109, note.
(2) Discours sur l'histoire universelle.
(3) Paul MouoEor.rF /<•» prn/,/i..M.« //.- r Histoire (Premier, i\).
pas par lui-même, qu'il n'est que le produit de la société qui lui a donné naissance.
« Au même degré, dit Herbert Spencer (1), que toute la génération dont il forme une petite partie, au même degré que la multitude des arts et de leur application, il n'est qu'une résultante d'un énorme agrégat de forces qui ont déjà agi pendant des siècles. Ni Newton né saurait naître d'une famille hottentote, ni Milton au milieu des Andamas, ni Aristote ne pourrait provenir d'un père ou d'une mère dont l'angle facial aurait mesuré 50 degrés, et il n'y a pas la moindre chance de voir surgir un Beethoven dans une tribu de cannibales, dont les chœurs, en face d'un festin de chair humaine, ressemblent à un grognement rythmique. »
Le grand homme, s'il est le produit de son temps, comme tend à le démontrer le philosophe anglais dont nous avons reproduit l'argument, n'est-il que cela? « S'il en était ainsi, réplique judicieusement un théoricien de Fhistoire(2), on ne verrait pas pourquoi tous les hommes d'une même époque ne seraient pas des génies ; pourquoi, par exemple, tous les Anglais du temps de Newton ne découvrirent
(1) H. Spencer, Introduction à la science sociale, 1891, 31; cf. Ma^gaulay, Mélanges, t. I, 186.
(2) Xénopol, la Théorie de Vhistoire; Paris, 1908, 266.
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pas la loi de la gravitation ; et pourquoi tous les Allemands contemporains de Beethoven ne conposèrent pas des symphonies héroïques. »
Le génie profite, évidemment, des acquisitions antérieures, il les condense, il les synthétise ; mais existerait-il sans une complexion mentale particulière, laquelle tient à sa constitution individuelle, au milieu générateur dont il est issu ? Il est donc contestable de prétendre que la marche de l'humanité est indépendante de ces personnalités fortement accentuées, qu'elle pourrait parfaitement marcher sans ces moteurs puissants, et que tous les gains dont on leur est redevable auraient pu être obtenus, avec un léger retard, par d'autres agents dont le nombre aurait compensé l'infériorité (1).
Il n'y a peut-être pas beaucoup d'hommes dont on puisse dire que, sans eux^ l'histoire aurait suivi un autre cours ; il en est, cependant, quelques-uns. Un Napoléon, un César sont tout de même autre chose que les prêtenoms dont nous nous servons pour désigner des forces inconnues et collectives (2). « De pareils êtres dominent les faits, exercent sur les événements une action décisive. On ne
(1) L. BoVRDEKV, V Histoire et les historiens, 1881, 99 et suiv.
(2) Cf. Revae des Deux Mondes, 16 nov. 1900 : art. de H. Dou-