CHAPITRE IV La Médecine, science auxiliaire de l'Histoire
Il nous a été pénible de constater que, dans le chapitre qu'il consacre aux « sciences auxiliaires », un professeur de l'Université de Paris (1) ait omis, comme à dessein, la médecine; cette lacune est peu explicable.
Certes, on a le droit de railler ceux qui veulent que l'historien acquière un ensemble de connaissances que plusieurs existences ajoutées bout à bout n'arriveraient pas à acquérir.
Mably, bien avant Mommsen (2), réclamait pour l'apprenti historien des notions de droit naturel, de droit public, de sciences morales et
(1) Ch,-V. La.noloi8, Inlroduclion aux éludes historiques, ch. ii. Paris, 1898.
(2) Mommsen se flatte d'avoir largement contribué « à renverser les barrières que le hasard a souvcHt établies entre les sciences ». En réalité, il a é,té précédé par Leibniz, Mably et Auguste Comte. Ses considérations méritent
politiques (1). Daunou se montrait plus exigeant : il demandait qu'il eût « lu attentivement les grands modèles et, en première ligne, les chefs-d'œuvre de la poésie épique », les romanciers et aussi les historiens, anciens comme modernes. En second lieu, tout futur historien doit avoir approfondi « l'idéologie, la morale et la politique ; enfin, l'intelligence de plusieurs langues, quelquefois aussi des notions de physique et de mathématiques » ne lui seront pas inutiles.
Mais voici que, renchérissant sur Mably et Daunou, un historien anglais (2) veut que celui
néanmoins d'être retenues. « C'est une époque, écrit-il, qui appartient au passé, que celle où un historien ne voulait rien savoir du droit et où le juriste ne poussait ses recherches historiques que sur l'étroit territoire de sa spécialité; que celle où lire les Digestes paraissait au philologue une occupation qui n'avait rien à faire avec sa partie, et où le romaniste ne connaissait de la littérature ancienne que le Corpus juris ; que celle où, entre les deux moitiés du droit romain, le droit public et le droit privé, la Faculté introduisait une ligne de démarcation ; que celle où un singulier hasard faisait de la numismatique et de l'épigraphie des sciences à part, spéciales, et où c'était une curiosité de voir, en dehors de ces deux domaines, une citation de monnaie ou d'inscription ; et si cette époque appartient au passé, peut-être a-ce été mon service, en tout cas mon bonheur, d'avoir contribué à ce résultat. » Revue bleue, août 1894, 191.
(1) Mably, De la manière d'écrire ihistoire, 1873 : Premier entretien.
(2) E. A. Freeman, cité par Langlois, op. cit.
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qui se destine à l'histoire soit omniscient : philosophie, droit, finances, ethnographie, géographie, anthropologie, sciences naturelles, tout cela doit lui être familier. Sans doute, ce n'est qu'accidentellement que l'historien devra « se rendre chimiste accompli, en vue de la possibilité d'une occasion où la chimie l'aiderait dans ses études », mais « il est clair que rhistorien travaillera mieux s'il sait la géologie ». N'en demandons pas tant, et formulons seulement le souhait que, pour des cas déterminés, l'historien recoure aux spécialistes susceptibles de l'éclairer et sollicite le concours de leurs lumières, si celui-ci est reconnu par lui nécessaire. ^ \
Que l'on considère l'histoire comme « une sorte de psychologie sociale, ayant comme unique objet l'âme des individus et des peuples » ; ou une « véritable physiologie sociale, où l'influence dés causes économiques (1) et physiques se combine avec l'action des causes morales et personnelles, pour produire ce résultat concret et complexe qu'on appelle
(1) Certains, tels que Gabufel Deville, Principes socialistes, 2' édit., 8-y, attribuent une influence, sinon exclusive, au moins prépondérante, au milieu économique, qui ne peut être « influencé que p.tr df»K f.ijts d'ordre économique ».
l'histoire d'une nation ou d'une époque (1) », l'homme reste toujours le protagoniste du drame qui se joue ; — l'homme, ou la multitude qui est un ensemble d'êtres humains.
Admettez que l'histoire soit l'œuvre d'une collectivité, ou l'œuvre, toute personnelle, de quelques puissantes individualités : dans les deux conjonctures, le médecin réclame sa part; la foule comme l'individu sont ses justiciables. L'un et l'autre vivent, s'agitent, souffrent, — et meurent ou s'éteignent (2).
« Les sciences historiques se traînent dans les redites des publications d'archives, des aperçus philosophiques a priori. 11 est temps défaire intervenir le facteur essentiel, l'homme, tel qu'il est et tel qu'il. fut (3). »
A quels autres que des médecins confierat-on l'étude médico-psychologique des hommes qui, à un titre quelconque, ont joué un rôle
(1) Vacherot, loc. cit.
(2) (( Parce que l'individu n'est pas seulement un être biologique ou un être psychologique, mais encore et essentiellement, comme l'avait bien vu Aristote, un être social, parce que la conscience sociale n'est rien en dehors des consciences individuelles et sans l'existence, en la partie sociale de chacun de nous, de sentiments collectifs, d'idées communes, le sort de la société et celui de l'individu sont intimement liés. Tout trouble social est susceptible d'entraîner un trouble mental. » G.-L. Duprat, les Causes sociales de la folie, 181.
(3) Préface de l'ouvrage du docteur Galippe, cité plus loin.
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marquant dans la vie de l'humanité ? Grâce à la médecine, on suivra l'évolution morbide des dynasties régnantes ou des familles aristocratiques, et on constatera que les privilèges d'ordre social, comme ceux de Tordre moral, ont pour rançon la dégénérescence progressive et, finalement, la destruction de la race ou de la caste à laquelle appartiennent ceux qui ont joui des faveurs du sort.
S'il est prouvé que l'exercice du pouvoir, de l'autorité sans frein, amène, chez celui qui le détient, une sorte d'ivresse (1) ; si la puissance politique trouble, en d'autres termes, le cerveau d'un autocrate, il est logique d'admettre qu'une collectivité, appelée à exercer ce môme pouvoir, soit prise du même vertige : la dictature d'uneclassen'estpas susceptible de produire des troubles vésaniques moindres, que ceux qui atteignent un particulier appelé à régner sur un peuple, par droit de naissance ou de conquête.
La psycho-pathologie historique s'attache pareillement à étudier les épidémies mentales qui, selon la définition d'un de nos modernes nosologues (2), soit dans l'ordre religieux, soit
(1) « La toute-puissance, a dit quelque part Mighelet, porte en soi une folie incurable, la tentation de tout faire quand on peut tout faire, même le mal après le bien. »
(2) La Folie dans l'histoire, par A. CuLLEnuE (Extrait du Traité inlern. de psychologie pathologique). Paris, Alcan.
dans l'ordre politique ou social, ont entraîné des perturbations plus ou moins profondes dans l'orientation des idées, dans les mœurs, dans la vie et le développement des peuples.
Il est plus facile, du reste, d'étudier les natures diverses dans leurs crises que dans leur normalité : l'état régulier ne laisse voir que la surface et dissimule les replis intimes ; les troubles morbides font mieux ressortir ce qu'estla santé ; et, pour le psychologue, il n'est champ d'expérience meilleur que des perturbations de l'organisme, tels que le somnambulisme, le délire et d'autres formes de la vésanie.
Comme l'a bien vu. Renan (1), « les phénomènes, qui, dans l'état régulier, sont comme effacés par leur ténuité, apparaissent, dans les crises extraordinaires, d'une manière plus sensible par leur exagération. Le physicien n'étudie pas le galvanisme dans les faibles quantités que présente la nature, mais il le multiplie par l'expérimentation, afin de l'étudier avec plus de facilité, bien sûr d'ailleurs que les lois étudiées dans cet état exagéré sont identiques à celles de l'état naturel. De même, la ps}xhologie de l'humanité devra s'étudier surtout par l'étude des folies de l'humanité, de ses rêves,
(1) L'Avenir de la Science, 184.
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de ses hallucinations, de toutes ces curieuses absurdités, qui se retrouvent à chaque page de l'esprit humain ».
La folie démoniaque, le prophétisme (1), certaines manifestations de mysticisme et d'illuminisme, tous les déséquilibrés historiques, en un mot, relèvent, à n'en pas douter, de la pathologie mentale.
Gomment juger sainement un mouvement révolutionnaire, comme les massacres de septembre 1792 (2), ou la Commune de Paris, en 1871 (3), si on n'étudie le rôle qu'a joué l'alcool dans ces soulèvements, d'apparence seulement spontanés ; si on ne s'est livré à l'étude individuelle des principaux meneurs, au point de vue psycho-pathologique (4) ?
(1) Avant de « mettre à la question », par les procédés de la psycho-physiologie, les prophètes et les inspirés, avant de les déclarer fous prophétisants ou fous mystiques, il faut s'élever à la compréhension générale de leur rôle social à la tête du progrès humain, dans une antique civilisation. On lira, sur ce sujet, des pages lumineuses du docteur G. Revault d'Allonnes, sur « la psychologie du prophétisme et du messianisme », parues dans la Revue bleue, du 15 juin 1907: cf. la lecture faite, sur le Prophétisme, par M. DiEUL.vFoY, à la séance annuelle de l'Institut, en 1896.
(2) Sur le rôle de l'alcool dans les massacres de Septembre, voir la Chron. méd., 1909, 811.
(3) La psychologie morbide des hommes de la Commune, par le docteur J.-V. Laborde : Chron. méd., 1896, 1" avril ; même revue, 15 janv., 1" fév., 15 mars et 15 mai 1902.
(4) Laboude, loc. cil.
Certaines influences, subies en commun, ont une action considérable sur l'orientation des aberrations mentales : tels sont les sièges, avec leurs émotions si spéciales, leurs privations et les souffrances morales qui les accompagnent (1). Les fléaux, les épidémies, la misère constituent un excellent milieu de culture pour le germe psychopathique et névropathique. » Gullerre.
La contagion mentale (2) explique la choréomanie des flagellants, les démonolâtres du moyen âge et des temps qui l'ont suivi, et tous ces phénomènes d'hystéro-épilepsie collective que la science moderne est parvenue à identifier. De nos jours, les démonopathies (3) sont devenues plus rares, la croyance aux démons,
(1) V. l'étude du docteur Legrand du Saulle, sur « l'état mental des Parisiens pendant le siège de Paris (1871) », étude publiée parla Chron. méd., l" et 15 fév., 1" mars 1896.
(2) Ou ce que le docteur Luys appelait la crédivité sociale. Un des meilleurs exemples qu'il en ait donnés, est celui du général Malet, qui réussit, comme on sait, à embaucher dans son complot des personnages, à l'ordinaire, de sens rassis, qui n'hésitèrent pas à accepter ses dires, si invraisemblables fussent-ils, sans songer un instant à les vérifier (Voir la Chron. méd., 15 nov. 1897).
(3) On trouvera de bonnes études critiques sur ces démonopathies, dans iaChronique médicale, sous la signature des docteurs L. Nass (La possession d'Auxonne, en 1661 ; n* du 1" février 1902), et Leblond, de Beauvais {Idem, 15 mai 1908 et 15 nov. 1909) ; dans la Revue de Paris, du 1" janv. 1909, « Le Diable en Thiérache », par le docteur Georges Dumas.
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aux sorciers et au sabbat ont disparu ; mais les anciennes superstitions ont été remplacées par d'autres ; les fantômes n'ont fait que changer de nom (1)
Parmi les personnages qui ont joué un rôle de premier plan dans nos troubles révolutionnaires, bon nombre relèvent du médecin aliéniste (2). « Des hommes ont la fièvre pendant 24 heures, disait un compagnon de St-Just, je l'ai eue pendant 12 ans. » On ne saurait bien comprendre l'histoire .de la Révolution, si on n'étudie les tares mentales de ceux qui Tont dirigée, sans oublier les femmes qui y ont pris une part si active (3).
Une révolution est une véritable maladie sociale ; c'est, selon une expression heureuse de J. Glaretie (4), « une des formes de la maladie de croissance d'une nation ».
« L'Histoire, a dit Fontenelle, est une fable
(1) Docteurs A. Vigouroux et P. Juquelier, la Contagion mentale, 1905, 230.
(2) Nous avons étudié particulièrement la psychopalhie de Marat : cf. notre Marat inconnu, 2* édit., refondue et notablement augmentée, et le Cabinet secret de Vhistoire, t. III: La lèpre de Marat.
(3) Entre autres, Théroigne de Méricourt, qui succomba dans la démence : voir nos Indiscrétions de Vhistoire, t. I. Olympe de Gouges, Suzette Labrousse ont été également étudiées au point de vue psychopathique.
(i^Préfaccde la Névrose révolutionnaire^ des docteurs C\ba- 5ÈS et L. Nass : Paris, 1906.
convenue. Il ne convient qu'au ^philosophe d'étudier l'histoire, c'est une source d'erreurs pour tout autre homme. » Le médecin s'offre à rectifier certaines de ces erreurs, à redresser certaines de ces légendes, qui encombrent, comme un chiendent, le champ sans limites des investigations historiques.
Avec sa brutalité de langage, Sébastien Mercier écrit que « l'Histoire est l'égout des forfaits du genre humain (1) ». Si l'on suppute, en effet, tous les crimes qu'elle recèle, si on cherchée dénombrer les sombres et mystérieuses tragédies dont les personnages historiques ont été les fauteurs ou les victimes, on ne taxera pas d'exagération ou de partialité le jugement sévère de Mercier. On en revient toutefois à une plus saine appréciation, quand on instruit les procès du passé à la' lumière de la science moderne.
Les morts des souverains, notamment, ont toujours, par leur soudaineté, par leurs circonstances plus ou moins étranges, donné lieu à des rumeurs d'empoisonnement. La réalité n'est, en général, pas si dramatique : grâce aux progrès de la médecine légale et de la toxicologie, on est arrivé à réhabiliter certains per-
(1) Essai sur Vart dramatique, chap. ni ; cité par Jules Marsan, la Bataille romantique, 114.
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sonnages injustement accusés, à les laver d'une inculpation reconnue injustifiée. C'est une des tâches les plus nobles du savant, de s'employer à cette besogne de réhabilitation, c'est une de ses plus pures satisfactions de réfuter des calomnies plusieurs fois séculaires (1).
Reprenant les paroles tombées d'une des bouches les plus autorisées, nous dirons avec le professeur Lacassagne : « Plus un homme est instruit en toutes choses, plus il a de connaissances biologiques et sociologiques, mieux il est apte à comprendre et à interpréter l'histoire... La vérité, toute la vérité ne s'apprécie ou ne s'acquiert qu'à longue échéance. Mais, ainsi faite, l'Histoire raconte la justice immanente (2). »
Comme l'écrivait naguère Sainte-Beuve, « il faut en prendre son parti; si l'art était la forme la plus haute sous laquefle l'antiquité aimait à concevoir et à composer l'histoire, la vérité, au contraire, est décidément la seule loi que les
(1) C'est ce que nous nous sommes attaché à faire, dans les ouvrages qui portent pour titre : les Morts mystérieuses de l'Histoire et Poisons et Sortilhges. Dans ce dernier ouvrage, écrit en collaboration avec le docteur L. Na-ss, nous avons tenté de reconstituer la formule de poisons historiques, tels que les poi'sons de Locuste (cf. Chron. méd. 1" avril 1913, 211 et suiv.) ; Vaqua tofana, le poison des Borgia, etc.
(2) Préface des Morts mystérieuses de l'Histoire.
modernes aient à suivre et à consulter. La vérité, toute la vérité donc ! Passons-en par là, puisqu'il le faut, et allons jusqu'au bout tant qu'elle nous conduit (1) ».
(1) Le Constitutionnel, du lundi 26 mai 1862 ; cf. Nouveaux Lundis, ]879, t. II, 363.