‹ L'histoire éclairée par la cliniqueChapitre 12 sur 17 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Qu'entend-on par dégénérescence ? — Il n'y a PAS de dégénérés supérieurs, il y a des désharmoniques. — La « césarite » du professeur LACASSAGNE.

II est un mot qui a pris, en psycho-pathologie, un sens tellement vague, qu'il suffit à désigner toutes sortes de troubles de l'esprit : combien de neurologues et de psychiatres emploient à tout propos et souvent hors de propos le terme de dégénéré.

Qu'est-ce, en réalité, que la dégénérescence?

On s'en tient généralement à la définition de Magnan et Legrain (1), que nous transcrivons ci-dessous :

La dégénérescence est Tétat pathologique de

(1) Magha!! et Legrai?«, les Dégénérés (Biblioth. Charcot- 1) ebo>e).

l'être qui, comparativement à ses générateurs les plus immédiats, est constitutionnellement amoindri dans sa résistance psycho-physique et ne réalise qu'incomplètement les conditions biologiques de la lutte héréditaire pour la vie. Cet amoindrissement, qui se traduit par des stigmates perrrtanents, est essentiellement progressif, sauf régénération intermittente; quand celle-ci fait défaut, il aboutit plus ou moins rapidement à l'anéantissement de l'espèce.

A cette définition, qui vise exclusivement l'espèce humaine, nous préférons la suivante, beaucoup plus compréhensive dans le sens biologique : « La dégénérescence est une maladie d'abord acquise, ensuite héréditaire, caractérisée par une diminution progressive des moyens de défense de l'organisme et aboutissant à la stérilité ou à l'extinction des individus ou de leur descendance (1). »

La dégénérescence apparaît moins « comnie une maladie autonome proprement dite, que comme un processus contraire à l'évolution, et résultant de l'usure de l'organisme par l'accumulation de tous les résidus des maladies et des tares, tant individuelles qu'ancestrales ». Ces tares constituent ce que l'on appelle les stigmates de la dégénérescence.

(1) Docteur René Larger, Théorie de la Contre-Évolution ou dégénérescence par Vhérédité pathologique; Paris, F. Alcan, 1907.

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Dans les races trop civilisées, ou, comme on dit en paléontologie, trop spécialisées, peu de familles sont absolument normales ; plus ces familles sont d'essence supérieure, plus elles comptent de dégénérés ; elles commencent par la prédisposition, ou dégénérescence sporadique, pour aboutir à la dégénérescence avérée et finir par la dégénérescence complète.

Au résumé, la dégénérescence est constituée « par l'ensemble des défectuosités organiques, d'origine héréditaire ou acquise, qui crée des aptitudes morbides nouvelles (1) ».

La clinique montre souvent les déviations psychiques, allant de pair avec les déviations physiques ; mais les tares d'ordre intellectuel ne sont pas fatalement associées aux tares physiologiques; les doses de dégénérescence physique et morale ne sont pas toujours, pour employer l'expression de Landouzy (2), adéquates ; « à telle enseigne que la dégénérescence peut porter si partiellement sur les sphères intellectuelles de l'individu, que celui-ci, aux yeux du commun, pourra passer pour n'avoir, par exemple, que le visage disgracié de la nature. N'empêche que, d'or-

(J) A. JorrROT, Leçon faite à Sainte-Anne, en nov. 1899 : Gaz. hebd., IG fév. 1900.

|2) Aperçus de médecine sociale.

dinaire, question de plus ou moins, question de choses frustes ou éclatantes, tout dégénéré, tout désharmonique au physique, l'est en quelque point au moral, le dégénéré, même supérieur — comme disent les psychiatres — trahissant au physique, par quelques fissures, sa dégénérescence ; et cela alors que ses tares physiques sont si grosses qu'elles sautent aux yeux » .

Retenons ce néologisme de désharmonique, proposé par le regretté doyen de la Faculté de médecine parisienne ; il est assurément de beaucoup préférable au terme péjoratif de dégénéré, surtout si on applique celui-ci à des hommes qui, en dépit de leurs tares dégénératives, « ont trouvé moyen, parleur génie, de régénérer l'humanité ». Dégénérés, Socrate, Pascal, Descartes et tant d'autres! Malgré tout, notre instinct répugne à cette appellation, qui prend apparence injurieuse ; dés harmoniques est, sans conteste, plus acceptable.

A côté de ces esprits supérieurs, qui ont dû à la prépondérance d'une ou plusieurs de leurs facultés, de voir leur nom inscrit dans l'Hiatoire, il en est d'autres qui, par des voies différentes, ont pénétré de plain-pied dans son domaine : ce sont les chefs d'État.

Des psycho-pathologues se sont trouvés, qui ont consacré leur labeur à l'étude des maisons

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souveraines et des familles aristocratiques, parce que ce sont les seules dont on puisse suivre l'évolution avec sécurité pendant de longues années; d'autre part, parce que, plus que personne, les maisons royales ont connu l'accumulation des causes qui, au travers des dynasties, ont multiplié et fixé les tares de dégénérescence (1). On est arrivé à cette constatation, que les familles et les races paient de leur dégénérescence, physique et morale, et de leur vie même, l'élévation d'un des leurs. Le développement intellectuel amène les névropathies et, comme conséquence, la dégénérescence et l'extinction de la race (2).

L'ivresse du pouvoir conduit ceux qui l'exercent à la dégénérescence, d'autant plus sûrement que ce pouvoir est exercé avec plus d'absolutisme et sans frein régulateur. « L'influence dissolvante du pouvoir absolu sur la personnalité humaine fait les tyrans et les monstres couronnés (3). » La même idée a été exprimée par Victor Hugo (4), dans ces lignes qui méritaient d'être reproduites :

Tout autocrate est dans une situation particulière.

(1) Lam>ou2t, loc. cit..

(2) P. Jacoby, op. cit., 2' éd., Préface.

(3) La Folie dans l'histoire, par A, Clllerke : extrait du t. III du Traité international de psychologie comparée.

(4) Post-scripturn de ma vie, 34.

Le pouvoir absolu enivre comme le génie, mais il a cela de redoutable qu'il enivre sans contrepoids. L'homme de génie et le tyran sont, l'un et l'autre, pleins d'un démon : ils sont tous deux souverains ; mais, dans l'homme de génie, la raison étant égale à la puissance, l'esprit reste en équilibre. Dans le tyran, l'omnipotence étant habituellement accompagnée de la toute-bêtise, et d'ailleurs purement matérielle, la cervelle misérable bascule à chaque instant.

Nous retrouvons là cette forme spéciale de la monomanie des grandeurs que notre éminent ami, le professeur Lacassagne, a baptisée du ternie, heureusement imaginé, de césarite. D'après le savant professeur, dans l'éclosion de cette maladie, l'hérédité est peu, le milieu est tout. Mais l'action dissolvante du milieu est le plus souvent favorisée par l'hérédité psychopathique, résultant d'alliances ou consanguines, ou s'opérant dans un cercle étroit de famille (1).

Ceci ouvre une nouvelle série d'aperçus que nous exposerons et développerons à une autre place.

(1) CULLERRE, op. cU., 456.

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