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CHAPITRE VII

La médecine historique ne doit pas être confondue AVEC l'histoire MEDICALE. — LeURS POINTS de contact. LeS HISTORIENS PHYSIO- LOGISTES. — Les procédés pseudo-scientifiques

DE MiCHELET.

Éclairer la clinique du passé par les connaissances du présent, confronter, si l'on peut ainsi parler, la pathologie des temps disparus avec celle qui est professée par nos maîtres contemporains, est à proprement parler faire de l'histoire médicale. Assembler des textes et des pièces d'archives, coUigés et contrôlés selon les méthodes de la critique historique, les commenter, les interpréter avec les lumières de la science biologique, rechercher la part du facteur pathologique, et plus spécialement de l'élément mental, dans les déterminations des

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personnages qui conduisent les événements, ou dans les événements eux-mêmes, cela est du domaine delà médecine historique.

Mais si la médecine historique est nettement distincte de l'histoire de la médecine, souvent elles se rapprochent pour se donner un mutuel appui. La pathologie historique doit appeler à son aide l'histoire médicale. Quelques exemples feront mieux saisir notre pensée.

Voici une lettre de Louis XI, adressée au prieur de Notre-Dame de Salles, à Bourges :

Maistre Pierre, mon amy, je vous prie tant comme je puis que vous priiez incessamment Dieu et Notre- Dame de Salles pour moy, à ce que leur plaisir soit m'envoyer la fièvre quarte, car j'ay une maladie dont les physiciens dizent que je ne puis être guéry sans l'avoir; et quand je l'auray, je vous le feray savoir incontinent.

Voulez-vous entendre comment Voltaire, qui passe pour l'incarnacion du bon sens, a interprété cette missive? Le passage se trouve dans son Essai sur les mœurs.

On a conservé, écrit l'historien philosophe, des lettres de Louis XI à je ne sais quel prieur de Notre- Dame de Salles, par laquelle il demande à cette Notre-Dame de lui accorder la fièvre quarte qui soit bonne pour sa santé. L'impudent charlatanisme des

médecins était donc aussi grand que Timbécillité de Louis XI {sic), et son imbécillité est égale à sa tyrannie... Il ne faut connaître l'histoire de ce temps-là que pour la mépriser.

Eh bien, Voltaire, malgré tout son esprit, s'est complètement fourvoyé ; et c'est un médecin qui a réussi à donner une interprétation satisfaisante d'un passage qui a si fort intrigué les historiens.

Notre-Dame de Salles était le sanctuaire où se rendaient les paludéens de la Sologne ; c'était un pèlerinage réputé pour le paludisme, comme Saint-Hubert pour la rage. Pourquoi Louis XI demandait-il au prieur de cette église de le gratifier de la fièvre quarte ? La pathologie médiévale va permettre de fournir la réponse.

Il était admis, au moyen âge et bien avant le moyen âge, puisque c'était l'opinion du Père de la médecine lui-même, que les sujets qui ont des accès de fièvre quarte ne soRt jamais atteints du mal comitial, autrement dit l'épilepsie. « Si l'épileptique est une fois saisi de la quarte, lit-on dans les traités médicaux qui se sont inspirés des livres hippocratiques, le plus du temps (la plupart du temps), il s'en porte mieux. » Ainsi il nous est révélé que Louis XI était sujet à des crises de haut-mal. Et si quelque doute subsistait, il serait levé par

la connaissance des médications prescrites à l'ombrageux monarque. Que lui ordonnèrent, en effet, ses médecins ? Tout ce qui était vanté, à cette époque, pour l'épilêpsie : d'abord, le sang humain, le remède spécifique, par excellence, du morbus sacer. On croyait que le roi prenait ce remède pour réchauffer son sang appauvri, pour se redonner de la jeunesse, en se plongeant, chuchotait-on parmi le peuple, dans des bains de sang d'enfants nouvellement égorgés. Fables que tout cela ! Ces « terribles et merveilleuses médecines » étaient peut-être considérées comme un puissant moyen de résurrection, au même titre que la transfusion sanguine ou les injections de sérum artificiel pratiquées actuellement par nos thérapeutes, mais le roi les prenait surtout pour guérir son épilepsie. Bien que les chroniqueurs soient muets sur ce point, nul doute que Louis XI n'ait été affligé de cette névrose : les cautérisations au fer rouge sur l'occiput et les bosses frontales, les scarifications encéphaliques, l'or potable, recommandé encore de nos jours comme antispasmodique, le traitement anti-hypnotique, qui consistait à dormir la tête haute et avoir celle-ci très protégée, la prohibition du sommeil pendant la journée, suffiraient pour avérer l'épilêpsie. La médecine médiévale pré-

conisait, pour cette maladie ^l'hysope qui agissait sur le rein; le fumeterre, qui dégageait le foie; l'ongle du pied d'élan, qui passait pour guérir la maladie d'Hercule, — nom donné, comme l'on sait, à l'épilepsie : on enchâssait cet ongle dans des anneaux et on en faisait des bracelets contre le mal caduc. On était également persuadé, au temps de Louis XI, que les plantes odoriférantes, comme la menthe, la rose, calmaient les convulsions : or, les comptes royaux mentionnent, à maintes reprises, l'achat de roses, qui devaient être payées cher, car elles étaient relativement rares à cette époque. Dans les mêmes comptes, on trouve la mention de lits rafraîchissants, lit à vent, lit de natte, que le roi emportait avec lui dans ses voyages, et l'on sait si Louis XI fut un grand voyageur.

Les pièces d'archives témoignent, en outre, que Louis XI usait de bains fréquents : était-ce pour apaiser ses nerfs, ou pour quelque dermatose ? l'une et l'autre supposition sont permises.

Le 8 juillet 1483, Louis XI faisait remettre mille écus au capitaine de ses nefs, pour aller en risle-Vert et pays de Barbarie, quérir «. aucunes choses qui touchoient très fort le bien et la santé de sa personne ». Deux navires et une barque, mis aux ordres d'un capitaine, embarquèrent à Honfleur trois cents soldats.

des pages et des cuisiniers, aux dépens des « manants » des villes normandes, qui versèrent l'importante somme de dix mille livres, pour couvrir les frais de cette expédition.

St-Jacques,dite aussi File du Cap-Vert, alors seule île habitée de l'archipel, jouissait, aux dires des voyageurs qui y avaient séjourné, de la singulière propriété de guérir la lèpre ; sur la foi de l'un de ces voyageurs, un seigneur, Jean de Luxembourg, s'y était rendu, mais l'histoire ne dit pas s'il en revint guéri. Quoi qu'il en soit, voici quel était le traitement que les insulaires employaient. Ils saisissaient le moment où de grandes tortues venaient à marée basse brouter l'herbe du rivage, pour les saisir prestement, les retourner sur le dos, puis les tuer ; dans leur sang, on baignait « les infects et malades de la dite lèpre... » ; et celui qui nous fournit cette relation (1) ajoute : « quand ils sont secz, ilz se treuvent deux ou trois jours si roids qu'ilz ne se peuvent baigner et les fault appasteler comme à un josne oysiel, et puis après ilz se treuvent très bien, et cela les restrainct fort; par dedans, ils se purgent à mangier dudit poisson et grasse (graisse) de

(1) EusTACHE DE La Fosse, Voyages à la côte occidentale d'Afrique, en Portugal et en Espagne, 1479-1480, publié par Fouché- Delbosc; Paris, 1897, in-8, 18-29 (Extrait delà Revue hispanique).

ladite tortue, à fachon (de façon) que en continuant, au bout de deux ans ils en sont bien guarys. »

Mais il y a plus : dès le mois de septembre 1482, le roi de France avait envoyé chercher « à grande diligence », à Florence, un remède qui passait alors pour guérir les tubercules de la peau : des « poix lupins » ; sans doute n'en tira-t-il pas grand profit, puisque l'expédition de l'Isle-Vertfut organisée l'année suivante. Qu'est-ce qu'il advint de cette expédition ? On présume qu'elle prit terre à l'île de Mai ou Maio, située au nord-est de Saint- Jacques, du Cap-Vert ; cette île de Mai était, en réalité, un îlot où l'on avait groupé, comme dans un sanatorium, ceux qui s'y rendaient pour s'y traiter de l'endémie lépreuse.

Voilà donc des textes probants. Si on les rapproche de l'attestation d'un contemporain de Louis XI, Thomas Basin, affirmant que le roi avait la lèpre, ou une affection y ressemblant fort, on voit la confirmation que l'histoire en reçoit. Quelle vive lumière ces documents jettent-ils sur la psychologie de Louis XI, son humeur atrabilaire, la claustration étroite qu'il s'imposa dans les derniers temps de sa vie (1) !

(1) V. VHist. de la Marine franc., par Ch. de La Roînciùre, t. II, 1900, 393.

Sous François h^, il fut, comme sous Louis XI, organisé des expéditions maritimes, qui ne laissèrent pas d'exciter la curiosité des contemporains. Un capitaine de navire, Jean Bellanger de Béserets, fut, à maintes reprises, chargé de missions secrètes au Brésil, dont il revenait chaque fois avec une cargaison de bois. On sut plus tard que le roi avait acquis, lors d'un séjour qu'il fit à la Rochelle, de corsaires normands, leur butin, composé, entre autres produits, de bois gayat ou palme saincte (1). Lorsqu'on sait à quel usage servait cette substance, on ne doute plus que le royal avarié (2) n'ait fait cette acquisition à bon escient.

On voit, par ce que nous venons d'exposer, la multiple vérification de cet axiome de médecine : (( Naturam morhorum ostendunt curationes » : la nature du mal est reconnue par le

(1) La Roncière, op. cit., t. III, 1906, 291 ; cf. Cron. du roy François /", édit. Guiffrey, 421.

(2) La syphilis de François I" ne saurait être contestée (Cf. notre Cabinet secret de Vhistoire, 1" série). II. a paru dans les « Comptes rendus de la Commission royale d'histoire » de Belg^ique, t. V, 1853, 321-3, deux lettres chiffrées, écrites à Charles-Quint, en décembre 1527 et janvier 1528, lettres relatives à une « maladie honteuse » survenue à François I", et qui ne laissent aucun doute sur l'avarie du roi-chevalier. Il est question, dans l'une de ces lettres, du « bois des Indes », dont François I" faisait usage contre son mal.

traitement qui a réussi à le guérir. Grâce à une connaissance parfaite de l'évolution de notre art et, plus spécialement, de la thérapeutique d'autrefois, il devient aisé d'élucider des problèmes dont les historiens les plus qualifiés ont du renoncer à poursuivre la solution.

Dans combien de circonstances ces historiens se sont-ils trouvés en présence de faits analogues, qui leur ont semblé d'indéchiffrables énigmes, faute d'avoir eu recours à la science particulière d'un homme versé dans la connaissance des documents médicaux ?

Qu'ont-ils compris, par exemple, à la folie de don Carlos, à son changement subit d'humeur, à la transformation de simples bizarries en folie véritable, jusqu'au jour où, s'appuyant sur les travaux relatifs aux névroses paludiques chez les dégénérés, un savant est venu montrer que l'état démentiel de don Carlos provenait d'accès intenses de fièvre quarte, enregistrés d'ailleurs par les ambassadeurs vénitiens accrédités à la cour d'Espagne (1) ?

(1) Les relations des ambassadeurs vénitiens ont déjà fourni une contribution importante à la psychologie des personnages historiques, à cause des nombreux détails physiologiques qu'ils ont recueillis, et dont ils se sont montrés en général très friands (Cf. Arch. des missions scient, et litlér., t. I", 2' sér., 1" livraison, 18G4, 132-188, 142, 146, etc.). On a fait également, dans les archives diplomatiques, les trouvailles les plus inattendues (Cf. Revue

Que de découvertes restent à faire, combien ont été déjà recueillies, dans des monographies ou des ouvrages spéciaux, d'observations se rapportant à la maladie ou à la mort d'un personnage historique (1) ?

Le médecin Zimmermann a laissé le rapport détaillé des derniers moments de Frédéric II, et a donné, occasionnellement, les aperçus les plus curieux sur la singulière constitution de ce monarque intempérant (2). Au chirurgien espagnol Daza Ghacon, chirurgien de Philippe 11^ on doit le récit de la blessure, du traitement et de la guérison de don Carlos (3). La relation de la dernière maladie de Ferdinand VI, roi d'Espagne, par son médecin ordi-

des Tradit. populaires, 1898, 249,637 ; Rev. des Études /itsior., 1903, 443; Chron. méd., 1905, 637; Remèdes d'autrefois, 1" sér., 97; les Rapports de Saint-Simon pendant son ambassade en Espagne, etc.).

(1) Dans les vieux ouvrages de médecine, nous avons découvert de nombreuses relations, écrites par des hommes de l'art, sur des maladies de grands personnages, relations qui nous ont servi à établir un diagnostic rétrospectif, notamment pour Richelieu, Henri IV, Mme de Sévigné, Couthon, Mme de Staël, etc. Cela nous a permis de rectifier bien des erreurs historiques, ou de suppléer à bien des lacunes.

(2) V. dans notre ouvrage sur les Hohenzollern, Folie d' Empereur, \e chapitre sur. Frédéric II (le Roi philosophe); et, dans Une Allemande à la Cour de France, aux pièces justificatives, les Derniers Moments de Frédéric II.

(3) Docteur Gvjardia, la Médecine à travers les siècles, 232 et suiv.

naire, n'a pas été mise à profit par les historiens autant qu'elle eût pu l'être (1) ; c'est une page des plus attachantes de psychopathologie historique. Le Journal de la dernière maladie et la mort de Mirabeau^ par Cabanis, peut servir à éclairer la psychologie du célèbre tribun. De même, on ne saurait négliger les Mémoires d'O'Méara et d'Antommarchi sur Napoléon, si l'on veut coanaitre l'immortel Empereur intus et in eu te.

On ne connaît pas assez les ressources que pourrait puiser dans l'Histoire médicale la grande Histoire, et que de parti pris elle néglige.

Vous connaissez le singulier privilège dont jouissaient jadis les rois de France, de guérir par grâce divine « les scrofules, dites coustumièrement escrouelles », pour employer le langage d'Ambroise Paré. Le toucher était le premier geste du roi chrétien (2) ; commencée avec Clovis, cette pratique devait subsister jusqu'à Charles X. Grâce à la chronologie des sacres, il a été possible de reconstituer tout un chapitre de nosographie (3). N'est-ce pas,

(1) Id., ibid.

(2) V. notre monographie sur u Le Toucher royal », dans Remèdes d'auirefois, 2' série, Paris, 1913; et « le Mal du Koi «, parle docteur E. Brissald (extrait de la Gazette hehdom. de méd. et de chir.).

(3) De même, il a été possible de dater les grandes épi-

en effet, dans l'étude des textes historiques, comme dans les gravures représentant la cérémonie, et où nous voyons* une multitude de malades se presser au-devant du souverain, que se trouve le témoignage le plus manisfesle de l'endémie strumeuse, au delà comme en deçà de la Manche ? La lecture des livres anciens de médecine n'a que confirmé cette notion acquise d'autre part ; il suffit d'ouvrir un ouvrage du commencement du dix-septième siècle, et dont l'auteur était un des archiâtres de Henri IV, pour acquérir la certitude que la scrofule, nous dirions aujourd'hui la scrofulotuberculose, est, dès cette époque, une affection fréquente, une maladie populaire, particulière à quelques contrées, comme certaines régions d'Espagne. Il venait chaque année plus de 500 Espagnols en France, pour se faire toucher par le roi (1) ; et, ce qui surprendra da-

démies de peste par les chapelles élevées à saint Roch. (Les grandes épidémies wallonnes, datées par les chapelles de saint Roch, par le docteur Beugnies, de Givet : Chronique médicale, août 1911, 15),

(!) «Les Espagnols surtout, peuple strumeux et craignant Dieu, venaient en grands pèlerinages. Après la mort de saint Louis, leur affluence diminua tout à coup. Des Catalans s'étaient procuré un doigt du roi défunt, qu'on faisait toucher aux scrofuleux pour leur éviter le voyage. » Durant sa captivité à Madrid, le royal prisonnier'! François P') fut assailli par tous les écrouelleux de la péninsule, momentanément blasés sur la vertu du doigt de saint Louis (Bkissaud, loc. cil.).

vantage, c'est que, dès cette époque, on croit à la contagiosité des écrouelles malignes (celles qui suppurent) ; si bien que, dans la ville du sacre, à Reims, une pieuse demoi-selle fondait, sous le règne de Louis XIII, un hôpital d'isolement, réservé au a mal qui se communique » : notons, en passant, que le sanatorium pour tuberculeux n'est pas une idée aussi moderne qu'on l'enseigne d'ordinaire.

Voilà donc un fait, médical et historique à la fois, dont la connaissance nous est révélée par un médecin qui ne fait pas fonction d'historien. Nous en pourrions produire quantité d'autres.

On peut l'avancer, sans risquer d'être téméraire, les services que les médecins ont rendus à l'histoire sont considérables ; on ne les ignore que trop communément.

Un de nos modestes confrères de la province (1), dont l'érudition laborieuse n'a peutêtre pas été estimée à sa valeur, a énuméré ces services; nous les rappellerons d'après lui.

« Les uns, en tant que médecins de souverains, ont, par la relation de l'état morbide de leurs augustes clients, donné souvent la clef de problèmes historiques. D'autres, médecins d'armée, ont fourni des mémoires, qui éluci-

(1) Du rôle des médecins dans les éludes historiques^ par le docteur Pall Fabhe, de Comraentry.

dent bien des points dans l'histoire des entreprises militaires auxquelles ils ont assisté. D'autres encore, chargés de soigner in extremis des hommes célèbres, ou simplement de faire leur autopsie, ont laissé de vrais documents très utiles pour l'Histoire. Enfin, il est aussi des médecins qui, par leur situation, leurs goûts ou leurs aptitudes, se sont contentés de transmettre aux générations futures la relation générale des faits qui se sont passés sous leurs yeux et de leur temps. » Ceux-là, ce sont les annalistes ou les historiographes.

C'est à un médecin qui avait vécu à la cour du roi des Perses, Artaxercès Mnémon, que l'on doit l'histoire de ce royaume ; le même écrivit l'histoire de l'Assyrie et celle des Indes, « recueil de traditions mythiques, relatives à la civilisation indoue, plutôt qu'une véritable histoire de ce peuple ».

Un autre médecin annaliste, le médecin de Cléopâtre, est l'auteur d'un récit de la mort de cette reine, qui n'est malheureusement pas parvenu jusqu'à nous ; l'historien des mœurs du Bas-Empire n'était-il pas lui-même médecin?

A nous rapprocher des époques modernes, les noms se pressent sous notre plume. Richer nous a laissé une chronique médicale du règne

des derniers Carolingiens, qui rappelle vaguement le Journal de la Santé de Louis XIV, dont il sera tout à l'heure question.

Est-il plus attachante figure que celle de Cornélius Agrippa, de Nettesheim, qui, attaché comme astrologue à la maison de Marguerite d'Autriche, sœur du roi Philippe II (1) et gouvernante des Pays-Bas, fut nommé, par sa gracieuse entremise, historiographe officiel de l'empereur Charles-Quint ? Oùtrouver des informations plus circonstanciées et plus véridiques, sur les péripéties du procès et de l'exécution de Marie Stuart, ailleurs que dans le journal de son archiâtre ? Dominique Bourgoing, « professeur de pharmacie » et un des médecins attachés à la personne de Henri III, avait quitté la France, pour remplacer auprès de l'infortunée reine d'Ecosse son vieux médecin qu'elle venait de perdre ; lui-même ne survécut que peu à sa royale cliente.

Veut-on avoir une relation exacte de la dernière maladie de Cromwell ? Qui pourrait en être mieux instruit que celui qui donna ses soins au lord Protecteur? George Bâte, plus connu comme auteur d'une Histoire abrégée des Mouvements d'Angleterre, après avoir été le

(1) Sur les relations du docteur Valiez avec Philippe II, voir les Annales médico-psychologiques, 1868, t. XI, 132.

premier médecin de l'usurpateur, devint, àlarestauration des Stuarts, l'archiâtre de Charles IL

Franchissons le détroit et revenons dans notre pays. Transportons-nous à la cour de Louis XIII, et cherchons à nous renseigner sur ce qui s'y passe ; pénétrons dans les coulisses et cherchons un guide, un témoin informé, un observateur sagace. Ne lui demandons ni modération, ni impartialité, ni vues larges, ni indulgence : il a des violences de parti pris, une verve sarcastique; mais Gui Patin n'a-t-il pas pris pour devise : « Je ne me butte contre rien et ne me rebute de rien ? » Et il foncera sur « le Mazarin », sans s'inquiéter de savoir si ce ministre n'a point racheté ses vices et nombreux défauts, par une politique dont les heureux résultats attestent l'habileté.

Une chose qu'on ne saurait contester, c'est que, quand on a lu ses Lettres^ la société où vivait Gui Patin nous est parfaitement connue. On s'identifie, en quelque sorte, à cette société active, remuante, passionnée, à ses mœurs, à ses usages, aux troubles qui l'ont agitée. C'est le point de vue le plus vrai, le plus sûr, parce qu'il est plein de faits, de mouvement, et comme palpitant de réalités (1). Caustique, médisant,

(1) Notice sur Gui Patin, en tête de l'édition de ses Lettres, par J.-H. Reveillé-Pakise, t. I ; Paris, 1846, xxxvii.

sans doute ; mais lorsqu'on connaît Tétat de la société de son temps, les passions qui l'agitèrent comme on se sent disposé à l'excuser ! Sa franchise un peu rude, l'expression toujours libre de sa pensée nous le rendent presque sympathique. Et quelle ardeur de conviction, jusque dans Terreur !

Pour ce systématique, l'antimoine est un poison véritable, et l'employer, c'est commettre sciemment un assassinat; apprend-il que les médecins du roi y ont eu recours, il les nomme, sans plus de façon, aulici medicastri et alii nebulones. Accusation justifiée dans quelque mesure, si l'on songe qu'à cette époque, les charges de médecin de la cour se vendaient au plus offrant.

Lorsque le jeune roi Louis XIV tomba malade à Calais, en 1656, à qui les archiâtres attribuèrent-ils son rétablissement ? Au vin antimonié ; il n'en fallut pas plus pour exciter la bile de Gui Patin, cet acariâtre contempteur des doctrines médicales de son temps.

Les médecins de la Cour méritaient, en partie, ces critiques; ils étaient souvent choisis plus pour leurs qualités d'intrigues, que pour leur science. Leur position parfois les mêlait à la politique. Adam Fumée, médecin de Charles VII, fut revêtu, par son souverain, de la

charge de Garde des Sceaux de France. Goitier, médecin de Louis XI, exerçait, sur l'esprit de ce prince, une influence telle qu'il provoquait les destitutions des fonctionnaires dont il convoitait la place, et il était si rude au roi, au témoignage de Gomines (1), « que l'on ne diroit pas à un vallet les outrages et dures paroles qu'il luy disoit ». Gomines a dédié ses Mémoires h unmédecin, du nom d'Angelo Gatho, natif de Bénévent, dans le royaume deNaples, et qui dut à la protection du favori du roi la place de distributeur des aumônes royales et plus tard l'archevêché de Vienne. Louis de Bourges, médecin de François I^*", eut une grande part à la délivrance de ce prince, prisonnier de Gharles-Quint. Miron, médecin de Henri III, fut entièrement à la dévotion de Gatherine de Médicis et favorisa l'évasion du duc d'Anjou, de Pologne, en le faisant passer pour malade. Richelieu avait pris un moment ombrage de l'influence que paraissait prendre Héroard sur Louis XIII, en un temps où le soupçonneux cardinal ne connaissait pas encore le caractère du roi, ni l'extrême modestie et le défaut d'ambition du médecin à qui Henri IV avait confié l'éducation de l'enfant royal.

(1) Mémoires, t. I.

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Vautier, qui avait toute la confiance de Marie de Médicis, se trouva transformé en une manière de chef de parti ; et le parti Vautier, un moment triomphant, faillit obtenir de la faiblesse du roi le renvoi du puissant cardinal-ministre. Vautier fut plongé dans les cachots de la Bastille, « où il put méditer sur les inconvénients auxquels on s'expose, en sortant de sa profession pour se mêler de politique ». La rigueur avec laquelle on le traita prouve l'importance du rôle qu'il avait dû prendre (1). Relâché après douze ans de captivité, Vautier reparut à la Cour, devint médecin de Mazarin (2), puis premier médecin de Louis XIV.

Vallot fut désigné pour succéder à Vautier ; c'est lui que Louis XIV, « qui aimait l'ordre et la régularité en toutes choses », chargea de rédiger un journal de sa santé, que ses successeurs n'eurent qu'à tenir à jour.

Quiconque n'a pas lu et médité le Journal

(1) Les Médecins au teiujj.-i d(^ Molière, par Maliuce Raynaud; Paris, 1863, 134.

(2) Le médecin Cureau de la Chambre, qui fut de l'Académie française, était devenu le confident, toujours écouté, de Mazarin. Son habileté à juger les gens d'après leur physionomie, fit de ce médecin l'oracle de la destinée politique de bon nombre d'hommes d'État du grand siècle. Louis XIV le tenait en haute estime et il joua auprès du monarque le rôle presque exclusif de conseiller privé.

de la santé du roi (Louis XIV), par ses trois premiers médecins, ignore des particularités précieuses, dont la connaissance aide prodigieusement à mettre en pleine lumière la physionomie de ce prince, si diversement jugé, et quantité d'événements importants de son règne. Si Voltaire avait eu entre les mains le journal si curieusement instructif de Vallot, d'Aquin et Fagon, il eût à coup sûr conçu et tracé autrement son tableau du règne de Louis XIV (1). » Et le médecin-historien qui formule ce jugement ajoute qu' « il serait à souhaiter que les médecins des hommes qui ont tenu entre leurs mains le sort des nations nous eussent laissé des mémoires particuliers ; l'appréciation des personnages historiques en deviendrait plus facile ». Quels documents précieux seraient, en effet, des mémoires de Jacques Coictiersur Louis XI ; ou de Henri de Mondeville, premier chirurgien de Philippe le Bel, sur le souverain confié à ses soins! Mais consolons-nous de ceux que nous n'avons pas, par ceux qui nous sont parvenus.

Quel extraordinaire monument de flatterie, mais aussi quel incomparable document pour l'histoire, que le Journal rédigé par les archiâ-

(ï) La Médecine à travers les siècles, par le docteur Guardia,

très du grand Roi ! Sans chercher le synchronisme des événements du règne avec les fluctuations du tempérament du monarque ; sans nous soucier d'établir un rapprochement trop étroit entre certains faits historiques et les petits mystères de la garde-robe, ou les secrets de l'antichambre, il nous a été aisé de relever dans ce Journal, non seulement des traits de mœurs médicales (encore un exemple de la fusion de l'histoire de la médecine avec l'histoire), qui prouvent que Molière n'a nullement poussé à la charge, quand il a mis en scène les doctes membres de la Faculté ; mais, sur la thérapeutique même du dix-septième siècle, sur rhygiène telle qu'elle était observée à la Cour, le Journal est venu nous apporter des lumières inespérées.

La plus belle conquête qu'ait faite la thérapeutique moderne, c'est sous Louis XIV qu'elle se fit. Gomme pour l'antimoine, il fallut attendre que l'auguste patient eut besoin de quinquina, pour que ce remède, alors dans sa nouveauté, reçut en France ses lettres de naturalisation. A Louis XIV nous devons encore d'avoir hâté le triomphe de l'émétique, d'avoir approuvé et, par suite, sanctionné l'usage de l'ipécacuanha.

L'ipéca avait réussi à guérir le dauphin d'un flux de sang : Louis XIV autorisa le médecin

hollandais Helvétius à rexpérimenterà l'Hôtel- Dieu ; un grand nombre de malades ayant été guéris par son emploi, Helvétius obtint en récompense le privilège exclusif de débiter sa drogue, plus une gratification de mille écus. Dans une autre circonstance, les médecins du grand Roi lui avaient prescrit l'usage quotidien d'un verre d'eau à jeun. Afin de se procurer une boisson de choix, Golbert n'hésita pas à s'adresser à l'Académie des sciences, récemment fondée, et à lui prescrire d'examiner celle qui présentait les meilleures qualités de potabilité. Le rapporteur désigné par l'Académie, le chimiste Bourdelin, se prononça pour les sources de . Garpaux et de Ville-d'Avray : ainsi, il ne fallut « rien moins que l'intervention accidentelle de la personnalité royale, pour réveiller un moment de son séculaire abandon la capitale question des eaux potables, que notre époque de lumière et de progrès n'a pu pratiquement résoudre, qu'en reprenant, sans notable perfectionnement, les traditions de l'antiquité (1) ». N'est-il pas permis de dire que peu de rois ont autant fait que Louis XIV pour la santé de leurs sujets (2) ?

(1) La Vie pathologique du Grand Roi, par M, Louis Delmas : Chronique médicale, 15 sept. 1902, 587.

(2) Dauemberg, la Médecine : histoire et doctrine. Paris, 1865,

Véritable recueil d'observations, le Journal de la santé du Roi (1) est le tableau le plus fidèle, l'aperçu le plus exact des doctrines médicales du dix-huitième siècle; il montre, mieux que tous les traités, la pratique des célèbres médecins qui l'ont rédigé et il nous fait ainsi, en quelque sorte, assister à leur clinique (2).

Bien différent en cela du Journal d^Héroard^ sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII, qui donne surtout des détails d'éducation et nous dévoile les moindres méandres de la psychologie du roi-enfant, le Journal de la santé de Louis XIV est cependant autre chose qu'un journal des digestions, comme Michelet appelle ironiquement le manuscrit d'Héroard ; le médecin, ou plutôt l'historien de la médecine peut en tirer profit, au moins autant que le cuisinier; car, si c'est souvent à son appétit désordonné qu'il faut attribuer la plupart des maladies dont

247. Michelet avait déjà dit : « Les maladies des princes ont servi l'humanité, en ce sens que leurs médecins, pour des maux tout nouveaux, doivent chercher une science nouvelle. " J. Michelet, Histoire de France, t. X, 359.

(1) Il a été édité à Paris, en 1862, par J.-A. Le Roi, conservateur de la bibliothèque de la ville de Versailles, sous le titre de : Journal de la santé du roi Louis XIV, de Tannée 1647 à l'année 1711, écrit par Vallot, d'Aquin et Fagon,tous trois ses premiers-médecins, avec Introduction, Réflexions critiques et Pièces justificatives.

(2) Le Roi, op- cit., ix.

le Roi-Soleil fut assailli, parfois c'est une tout autre cause qu'il faut incriminer.

On sait encore, par ce Journal^ que le splendide palais de Versailles, que la séduisante retraite de Marly, n'offrirent pas toujours le confortable qu'on pouvait s'attendre à trouver en de telles demeures. Tantôt le roi était incommodé par une chaleur excessive, tantôt il grelottait de froid dans une chambre insuffisamment chauffée; les fenêtres de la pièce où il couchait étaient si bien calfeutrées, qu'il était suffoqué par la chaleur étouffante qu'un grand nombre de gens, parfumés de poudre et de tabac, y apportaient et laissaient après eux. Gomment s'étonner, dès lors, qu'en dépit des médications les plus énergiques, on n'ait pu venir à bout des fièvres qui minèrent, durant tant d'années, ce malheureux monarque, lorsqu'on apprend, toujours par le même Journal^ que Louis XIV inspectait, par les plus mauvais temps et pendant des journées entières, les immenses travaux de terrassement qu'on faisait à Versailles et à Marly, dans des terres marécageuses, et que l'insalubrité du lieu où il résidait était entretenue par l'humidité et la puanteur de l'eau croupie et pestilentielle qui s'écoulait des fontaines de Versailles ?

Les archiâtres de Louis XIV nous révèlent

en outre cette particularité, que S. M. était tenue en éveil une partie de la nuit par — nous vous le laissons à deviner — par des punaises (1) I Soyez donc l'autocrate le plus puissant de la terre, pour être molesté, importuné par d'aussi minuscules bestioles! Exclamons-nous avec Sainte-Beuve : « 0 classe moyenne et aisée de nos jours, n'enviez pas l'hygiène et le régime du grand Roi dans ce qu'on appelle le plus poli des siècles. Un simple bourgeois aujourd'hui vit mieux, se soigne mieux, s'entend mieux au bien-être, que Louis XIY dans toute sa pompe (2). »

Ce qui ressort surtout de la lecture du mémorandum journalier que nous venons d'analyser, c'est que le héros qu'on nous a toujours représenté dans sa majesté, est un homme de proportions ordinaires, qui nous inspire de la pitié, mais aussi de l'admiration pour la fermeté de caractère, l'égalité d'humeur dont jamais il ne se départit.

Quelles que soient la tyrannie de ses vertiges, les souffrances que lui causent ses troubles passagers ou ses infirmités, Louis XIV ne cesse de travailler, de conserver cet appareil de gravité et de dignité, qui en a fait le plus mail) Cf. le Journal de la santé du Roi, 320. (2) Nouveaux Lundis, t. II, 367 et suiv.

jestueux et le plus glorieux des souverains.

Bien que faible et vulnérable par tant d'endroits, il oppose au mal la même résistance, qu'à ses ennemis ligués pour miner son empire et abattre sa superbe. Il lui a fallu aider la nature, dans son œuvre de destruction, pour qu'il ait succombé, à un âge d'ailleurs très avancé, aux efforts réunis de ses imprudences et des traitements qui lui ont été infligés.

Connaissant la vigueur de ce tempérament, est-il exact, de prétendre, comme l'ont allégué certains historiens et littérateurs, qu'il soit possible d'enregistrer a les effets et reflets de la politique de Louis XIV sur sa santé et de sa santé sur sa politique » ?

Sainte-Beuve, qui se souvenait de ses premières études — il avait, comme on sait, débuté par la médecine — et qui en avait conservé l'empreinte, Sainte-Beuve écrit (1) : « L'Histoire, aujourd'hui qu'elle en a les moyens, est désormais tenue à une chose : à noter si, pour certains actes, peu expliqués, de la conduite de Louis XIV, par exemple de brusques retours de l'armée, des revirements de déterminations dans les campagnes, il n'y a pas coïncidence d'un de ces accidents, de ces me-

(1) Nouveaux Lundis, t. II, loc. cit.

naces d'accidents si soigneusement relatés par les médecins du roi. »

Lorsqu'on parcourt le journal des trois archiâtres de Louis XIV, il faut se défendre d'attacher, à leur imitation, trop d'importance aux moindres incommodités de leur royal client; ils s'arrêtent, avec une complaisance qu'on peut qualifier d'excessive, à des troubles qui passeraient inaperçus chez un sujet vulgaire et qu'ils élèvent à la hauteur d'un événement (1) ; mais cela n'empêche point de rechercher si des perturbations plus graves de la santé n'ont pu influer sur l'humeur et, conséquemment, sur les décisions du prince qui y a été soumis.

Que l'état moral, les préoccupations diverses, tenant à la politique ou aux affaires du royaume, aient eu quelque influence sur la santé royale, nombre de faits l'attestent (2). Dans quelle mesure s'est exercée cette influence, c'est ici qu'il faut se garder d'une imprudente exagération.

Certains historiens, enclins à de hâtives gé-

(1) Saucerotte, l'Histoire et la Philosophie dans leurs rapports avec la médecine; Paris, 1863, 95.

(2) V. dans le Journal de la santé de Louis A'/F(édit. Le Roi), les coïncidences mentionnées, par l'éditeur du Journal, dans les notes 1 des pages 120, 123, IfiO, 201, 206, 268, 288, 331. Une des années dans lesquelles le roi éprouva le moins d'incommodités, fut celle de son mariage avec Mme de Maintenon (cf. note 1 de la p. 162).

néralisations, ont attribué à un épiphënomène une valeur causale d'une importance excessive. Pour Michelet, par exemple, le règne de François P"" se divise en deux périodes : avant V abcès et après V abcès; comme celui de Louis XIV sera coupé en deux morceaux bien distincts, et coupé par une opération chirurgicale : avant la fistule et après la fistule. « C'est le bistouri qui maintenant sectionne les chapitres des annales (1). »

A un autre endroit, Michelet dit crûment : « Henri IV signa entre deux diarrhées le rappel des Jésuites en France (2). » Gomme quoi

(1) L'Œuvre de Michelet, par M. Henry Céard {Chronique médicale, 15 juil. 1898).

(2) Histoire, t. XIII, 41. Voici le passage entier : « La Varenne s'immortalisa par une fondation pieuse. Devenu, par la grâce du roi, seigneur de la Flèche, il fit de cette petite ville une affaire fort importante et fort lucrative par l'église et le collège qu'il obtint pour elle, établissements qui y attirèrent du monde et au bon seigneur de gros revenus. Une telle cage voulait des oiseaux. La Varenne veillait le moment. En Tannée 1603, le roi (Henri IV) étant très atïaibli, malade au printemps, malade à l'automne et quelques jours seul à Rouen, il ne manqua pas son coup ; il lui fit signer, entre deux diarrhées, le rappel des Jésuites en France. » Ce La Varenne était un ancien marmiton qui, de son humble office, était monté, par degrés, au rang de cuisinier, de porte-manteau et de directeur des plaisirs du Roi. A force d'esprit, d'adresse et de services rendus, il devint un personnage important. A la mort de Henri IV, il se retire à La Flèche, « beau et riche collège que les Jésuites durent à sa protection et qu'il partagea avec les

un détail isolé, accidentel, devient trop souvent à ses yeux un fait dominant, caractéristique, dans lequel s'incarne l'esprit d'un personnage, quand ce n'est pas celui de toute une époque (1) .

A-t-il à croquer la silhouette de la mère de François le"", Louise de Savoie, c'est son nez qui retient l'attention du portraitiste : « ... Forte et grande figure, (elle) n'a pas besoin d'être nommée; elle l'est par un trait saillant, le grand, gros nez, sensuel et charnu, de François I®*"; nez de bonne heure nourri, sanguin, comme Font les natures fortes et basses, tempéraments passionnés, souvent malsains et maladifs. Louise était toujours malade : tantôt la colère ou l'amour (jusqu'au dernier âge) ; tantôt la goutte aux pieds, aux mains, et des coliques violentes, qui l'emportèrent à la fin. »

Sa fille, Marguerite, sœur du roi, « est un parfait contraste. Il semble que la Savoyarde, dont elle fut le premier enfant, s'essaya à la maternité par cette faible et fine créature, le pur élixir des Valois, avant de jeter au monde Le gros garçon qui gâta tout, le vrai fils de (jargantua. En lui, elle versa à flots et en-

horis Père». » Cf. lAncituuc /liv^-- à table, par Cii. Giîrard, 230-2.

(1) L. Halphen, V Histoire en France depuis cent ans, S6.

gloutit tout ce que sa nature donnait de charnel et de sensuel, de sorte qu'avec beaucoup d'esprit, la créature rabelaisienne tint pourtant du porc et du singe {sic). » Ah! qu'en termes courtois ces choses-là sont dites !

Charles-Quint n'est guère mieux traité que son royal beau-frère ; mais ici Michelet fait entrer en ligne un facteur que nous avons démontré n'être point négligeable, pour établir la psycho-physiologie d'un personnage : ce facteur, c'est l'hérédité. L'historien a lu le traité de Prosper Lucas, sur cette question, qui a donné matière à tant de controverses, et ses théories l'ont enthousiasmé. Michelet « découvre » que Henri IV (1), Napoléon I*''* (2), Charles-Quint (3) sont expliqués par leur hérédité (4).

Charles-Quint n'est-il pas le rejeton de trois aliénés : son arrière-grand-père, Charles le Téméraire ; son grand-père, Maximilien d'Autriche; sa mère, Jeanne la Folle? Sans nous arrêter à ce qu'a de discustable ce diagnostic, qu'un aliéniste de carrière hésiterait à

(1) Histoire de France, t. XII, 264.

(2) Histoire de la Révolution, t. VIII, 304.

(3) Histoire 'de France, t. IX, 334.

(4) Charlotte Corday est expliquée par son hérédité collatérale (sa parenté avec Pierre Corneille).

contresigner, au moins pour le Téméraire (1), poursuivons la citation : « Ce chaos d'éléments divers s'incarne en Charles-Quint... La vieille sève allemande est-elle en lui ? Oh ! non : Maximilien ne fut Allemand que par sa fougue du Tyrol. La noblesse du pays du Gid, de la castillane Isabelle, est-elle en lui ? Oh ! non, il a trop de sang d'Aragon, il procède de Ferdinand. La Flandre même, dont il est, qui est sa nourrice et sa mère, en a-t-il le vrai sens ? Flamand, très peu Flamand, il pressera à mort le sein de sa nourrice, en tirera le lait et le sang. »

Croisement des individus, croisement des races (2), tout a son importance pour notre historien national (3) ; encore se fût-il gardé de déductions hasardées: Diane de Poitiers «roule en elle le sang du Rhône, intrigant, violent, considérable, tempéré et assagi par sa transplantation dans le pays de sapience en Normandie (4) » ; Hollande et France : d'une part, « l'ardent ferment français » ; de l'autre, «l'héroïque persévérance du Nord (5). On est allé

(1) La folie du Téméraire est loin d'être prouvée (Cf. Aug. Bhacuet, la Pathologie mentale des rois de France, CLVI- CLVII).

(2) Cf. Notre France, livre posthume de Michelet, publié par sa veuve.

(3) C. .Illliajï, 314.

(4) Histoire de France, t. Xf, 40.

(6) Histoire de France, t. XI, 333.

plus loin, depuis Michelet, dans cette voie, puisqu'on a cherché à établir un parallélisme rigoureux entre la nature du sol et la conformation du visage (1) !

Pour Michelet, le régime alimentaire du personnage ou du peuple dont on veut pénétrer la psychologie, n'est pas indifférent à connaître. « Dans un gouvernement idolâtrique, fondé sur la divinité de l'individu, ce point est grave. L'influence du cuisinier du premier ministre sur la France n'est pas moins grave, quoiqu'elle soit indirecte (2). » Le régime carné explique l'Angleterre, comme l'usage habituel du vin donne raison du caractère français. Mais c'est le tempérament, surtout, de l'homme qui préside aux destinées d'une nation, qu'il importe de connaître.

On peut user, poursuit Michelet, de procédés très divers pour étudier un règne. « Une fine interprétation est nécessaire pour lire certains mémoires ; mais généralement, c'est par une méthode simple, forte, disons mieux, grossière, qu'on peut comprendre la matérialité du temps. » Il s'agit, en l'espèce, du règne de Louis XIV. L'homme que l'on va juger est « d'importance énorme.... unique, qui dans les

(1) Chronique médicale, 1" fév. 1910, 72.

(2) Histoire de France, t. XIX, 31.

choses décisives, tranche selon son humeur et son tempérament variables. Avec toute cette masse de documents politiques, on se tromperait à chaque instant, si l'on n'avait une boussole dans l'histoire minutieuse et datée attentivement des révolutions de la cour, mieux encore, dans le livre d'or où, mois par mois, nous pouvons étudier la santé de Louis XIV, racontée par ses médecins MM. Vallot, d'Aquin et Fagon. L'immutabilité de la santé du roi est une fable ridicule. Il faut en croire ces docteurs, qui l'ont connu toute sa vie, et non pas Saint- Simon, qui ne l'a vu que dans ses dernières années, où il était ossifié et ne changeait plus guère. )) Et dans son enthousiasme, Michelet qualifie le journal des médecins de Louis XIV, de « livre admirable, dont le poncif intrépide n'atténue pas l'adoration. Le roi, de page en page, est purgé et chanté (1) ».

Le physiologiste-historien a une façon à lui de traduire : VÉtat, c'est moi. L'État, met-il dans la bouche du Roi-Soleil, « l'État, c'est mon pouls et mon ventre ». La violente alimentation surexcitait Louis, au moins autant que Louvois. « Tout faisait fermenter en lui une humeur acre. » Ce monarque absolu ne

(1) Histoire de France, t. XV, xii-xiv.

rencontrait qu'un contradicteur, mais devant celui-là il devait plier, courber son front olympien. Ce que nul homme aurait osé faire, la nature, elle. Posait ! « Pendant qu'il se voyait, aux plafonds de Versailles, plus qu'homme, un soleil de beauté, de jeunesse et de vie, cette effrontée nature lui disait : « Tu es homme! » Elle se permettait de le prendre à l'endroit où tous sont humiliés. Il avait eu des tumeurs au genou et avait patienté. Elle lui en mit une à l'anus. Nul remède, que chirurgical, une opération toute nouvelle, partant fort solennelle, qui ne manquerait pas de retentir en Europe, dont la chirurgie ferait un triomphe, une éternelle fanfare pour glorifier l'opérateur hardi. Il allait devenir, comme cet homme de Molière, un illustre malade^ une victime renommée, un fameux patient. On gardait ce secret encore, mais il ne pouvait tarder d'éclater... neuf mois entiers, il résista, recula, craignant l'éclat de cette affaire, pensant non sans raison que l'Europe en rirait et s'enhardirait par le rire. Dans un gouvernement tellement personnel, la chose était très grave. Un prince si cruellement contrarié au plus haut du triomphe même, pouvait céder aux plus cruels conseils. En réalité, Louvois régna seul (jusqu'en novembre, jusqu'à l'opération), et fit, avec la signature de ce ma-

lade, des choses excessives et féroces, insensées même (1). »

On voit le procédé, il s'est affirmé de plus en plus, depuis l'époque où Michelet se passionnait pour la lecture de Plutarque, «toujours occupé à peindre des individus », et qu'il trouvait admirable, parce que « les actions, les paroles où l'homme se fait connaître et qui peuvent fixer sa physionomie », c'est surtout ce que le biographe des hommes illustres cherche dans le secret de la vie privée (2)... C'est là qu'il aime à voir ses personnages, qu'il les surprend sans qu'ils y pensent, lorsqu'ils ne se sont pas arrangés pour paraître. Ces détails de la vie privée, « si précieux pour l'étude des mœurs, ont été souvent omis et ont dû l'être par ceux des anciens qui écrivaient l'histoire des peuples, et la délicatesse des modernes a été effarouchée de leur bassesse. Plutarque seul entre tous les écrivains a osé nous offrir ces naïves peintures (3) ».

(1) Hisfoire de France, t. XV, 336-7.

(2) Grâce aux renseignements fournis par ce biographe, un de nos confrères, le docteur A, Bosc, a pu étudier « les signes de dégénérescence chez les Hommes illustres de Plutarque ». Avant ce travail, Desgenettes avait publié des recherches médicales sur la « vie et le genre de mort des empereurs romains », d'après l'auteur grec : Journal complémentaires du Dict. des Se. méd., t. XXVII, 15 et 210.

(3) Mon Journal, par J. Michelet, 375 et suiv.

Bien qu'il avoue en quelque endroit (1), qu'il n'est « pas de ceux qui aiment attribuer les grands effets aux petites causes », Michelet se résigne néanmoins à laisser parfois (( les grandes choses pour conter les petites ». Aussi s'est-il appesanti plus qu'il ne seyait peut-être, sur le règne de Louis XIY, qu'il a partagé de la manière que l'on sait, division basée sur l'opération, la « grande opération » qui mit tout Versailles en émoi.

Pour la majeure partie des gens qui se piquent d'être cultivés^, un des titres principaux de Michelet à la célébrité, serait l'invention de cette formule qui a fait fortune : « avant et après la fistule ». Avant ^ ce sont les conquêtes et les grandes choses accomplies sous le ministère Golbert ; après ^ cq^I l'ère des revers, des proscriptions, les heures sombres de ce règne, naguère si brillant. Contrairement à l'opinion généralement accréditée, ce n'est pas à Michelet qu'appartient « la prodigieuse, prestigieuse et légèrement infectieuse invention de la fistule, dominant et tranchant le grand règne du grand Roi... » Cette fameuse division, Michelet l'a prise... à Lemontey !

Cette remarque, due à M. Camille Le Senne,

(1) Histoire de France^ t. X, 134, note.

le distingué président du Cercle de la critique, c'est en réalité un médecin, qui, le premier. Ta soulignée. Le docteur Constant Saucerotte, dans un ouwrage paru en Î863, alors que l'article de M. Le Senne date du 18 mai 1898, après avois cité, très imparfaitement d'ailleurs, le passage de Lemontey, concluait explicitement : « M. Michelet a reproduit, depuis, le même jugement. » Pour tirer le débat au clair, nous avons eu recours au livre même de Lemontey (1), et nous y avons relevé ces lignes : « Les hommes supérieurs sentent trop qu'ils sont forts et pas assez qu'ils sont mortels. Henri IV n'eut pas le temps d'ordonner sa monarchie ; Richelieu ne s'occupa que de la seconde place, et Louis XIV songea trop à la première... A force déconcentrer l'État dans sa personne, il l'avait soumis réellement aux infirmités de la nature humaine. C'est par là que sa vie privée devient le patrimoine de l'Histoire, et qu'il faut saisir le premier déclin de la monarchie dans le déclin même de cette tête superbe qui avait voulu en soutenir exclusivement le poids (2). » Mais nous allons rencontrer plus de précision dans la suite. « Si l'on prévit

(1) Essai sur l'établissement monarchique de Louis XIV, édition de 1818, 404 et suiv.

(2) Op. cit., 404-5.

que l'État, réduit à un homme, courrait les chances de cette fragile organisation, le hasard en précipita les preuves. Au milieu de son règne, le monarque fut frappé d'une révolution humorale, qui changea la force de son tempérament et le cours de ses idées. Sa carrière fut coupée en deux moitiés, dont la première forme sa vie héroïque, et la seconde, sa vie subjuguée ; enfin, puisqu'il faut dire cette vérité abjecte, le sort de la monarchie dépendit de sa fistule (1). » Et, en note, ce commentaire surérogatoire : « Avec la santé, disparurent les victoires, les amours et Montespan. Avec les infirmités arrivèrent les dragonnades, le jansénisme, les confesseurs, l'obsession de la gouvernante et les intrigues de la veuve de Stuart. Une force physique excuse en quelque sorte sa décadence. » Peut-on trouver une clarté plus démonstrative, une netteté de pensée plus adéquate à l'expression? En induire, toutefois, qu'à Lemontey (2) remonte le mérite d'avoir

(1) Op. ci7., 411.

(2) Lemontey est loin d'être un historien négligeable- Outré l'ouvrage que nous avons cité, il a laissé une Histoire de la Régence, qui peut être encore utilement consultée. Il ne fut pas que dans cette circonstance un précurseur : sur bien des points, il devança Augustin Thierry, Guizot, et même Tocqueville. Il a été un des premiers à travailler sur les documents originaux, alors beaucoup moins accessibles que de nos jours.

« institué, établi, créé de toutes pièces la méthode historique dont le monde fait honneur à Michelet(l), » c'est méconnaître les efforts dans ce sens, et heureux jusqu'à un certain point, tentés par des auteurs antérieurs à l'historien de la Régence, auquel on entend réserver l'exclusive paternité d'une méthode qui, mal appliquée, a encouru un discrédit dont elle a quelque peine à se relever.

Avant Lemontey, il y a eu Voltaire, qui s'est préoccupé de certaine infirmité de Richelieu, au point de lui attribuer une part dans la condamnation du maréchal de Marillac et dans l'emprisonnement de Bassompierre. Nous avons trop le respect de nos lecteurs pour re produire le passage, mais ils peuvent nous croire sur parole. Quant à ceux qui exigeraient des preuves, nous les renverrions à la Chronique médicale du 15 juillet 1898, où le docteur Michaut n'a pas hésité devant l'obstacle qui nous fait reculer (2).

Ce n'est donc pas à Michelet, pas plus qu'à Lemontey, qu'il faut reprocher, s'il y a matière à reproche, cette innovation, cette façon abusive d'introduire la médecine dans l'histoire; l'auteur de VEssai sur les mœurs Qi àxx Dictionnaire

(\) Le Se:<:ïe, article précité.

(2) P. 441, du numéro, cité ci-dessus, de la Chronique médicale.

philosophique a fait preuve d'autrement de hardiesse, et la crudité de son langage n'a pas été dépassée par nos modernes historiens.

On peut cependant faire grief à Michelet d'un certain attrait pour ce qui touche à la sexualité ; c'est ce que lui a reproché, avec cette délicatesse et ce tact qui lui sont propres, le critique des Nouveaux lundis (1). Dans la recherche des causes, l'historien apporte « un souci subtil des dates de conception, et des détails psychologiques sur l'état d'âme précis au moment de la conception (2) », qui n'ont rien que de conjectural et d'arbitraire. Cela lui suffit cependant, pour prononcer sur la légitimité ou l'illégitimité d'une filiation, et expliquer un caractère par des rapprochements qui n'ont souvent eu lieu que dans son exubérante imagination.

On aimerait à voir Michelet se préoccuper un peu moins des frissons du corps, des charnelles et grossières passions qu'il poursuit jusque dans les pièces les moins connues, les plus secrètes. C'est une perpétuelle hantise dont il a peine à se défendre. Vient-il à parler de Philippe V, « c'est, écrit-il, l'intérieur de cette

(2) Michelet naturaliste, esquisse sur son système de philosophie, par Robert van der Elst, docteur en médecine, docteur es lettres. Paris, Delagrave, s. d.

cour, l'obscure chambre du roi et de la reine, qui seuls en ce moment illuminent l'Histoire ». S'agit-il de la duchesse de Berry, « impure par sa mère, et non moins impure par son grandpère », chacun des ancêtres de la duchesse lui a infusé dans le sang un défaut, un vice ou une souillure ; tous ontcoUaboréselonleursmoyens; résultat : la folie lucide! Toujours l'abus des déductions physiologiques, mais qui s'aggrave ici de la préoccupation malsaine du détail graveleux.

Son amour du réalisme va jusqu'à lui faire éprouver comme un plaisir sadique à nous décrire les affres d'une population affolée par un fléau épidémique. L'historien sans pitié nous prend par la main, nous promène à travers les rues, les cours, les maisons où sévit à mort la contagion ; il ne nous fait grâce d'aucun aperçu ; il faut boire la terreur et le dégoût jusqu'à ce trait final sur les femmes, qui dépasse toutes les audaces du pinceau lugubre d'Holbein : « telle qui ne l'eût jamais été, tout à coup seule et délivrée des siens, héritière, remercie la peste (1) ». La réflexion est, pour le moins, déplacée. Dans cette épopée dantesque, cet appel aux bas instincts, qui surgit tout à coup

(1) L'imagination dans l'histoire : La Régence, par M. Michelet, par Jcles Golrdault : Hernie des Deux Mondes, août 1804.

et sans qu'on l'attende, choque, donne un malaise.

Michelet, on doit le reconnaître si l'on veut rester équitable, s'est montré plus avisé dans d'autres circonstances : lorsqu'il a énoncé, par exemple, que l'habitant est fait par la terre ; que les oppositions de la nature créent les oppositions entre les races ; que l'homme rappelle le sol dont il est issu, par son tempérament et par son type : celui qui est né au vent des glaciers sera différent de celui qui a vu le jour près de l'Etna. Le pays prédestine l'habitant, la géographie explique l'histoire. C'est une idée qui lui était chère et qui, dès son jeune âge, lui est devenue familière. « La Géographie, écrivait-il dans son Journal (1), rédigé de 1820 à 1825, la Géographie m'a toujours tenté. L'Histoire ne peut s'en passer. Je voudrais faire une Géographie à la fois physique et politique... On y ferait le matérialisme de l'Histoire... On insisterait sur les circonstances physiologiques, physiques, botaniques, zoologiques, minéralogiques, qui peuvent expliquer l'Histoire. L'intérêt de l'une et de l'autre de ces sciences se trouverait ainsi doublé. »

Le climat explique les mœurs d'une nation,

(1) Mon Journal, par J. Michelet, 320.

de même que ralimentation de ses habitants explique sa littérature et jusqu'à sa pathologie. Parlant de l'Angleterre : « dans leurs plus fiers chevaliers, avance Michelet, il y a du Falstaff , leurs princes meurent d'indigestion, leurs armées de dysenterie (1) ». Parlant d'Anne d'Autriche : « Une chose grave à observer dans l'histoire des révolutions, c'est de savoir si les orateurs parlent avant ou après le repas. Aux assemblées publiques, les séances du soir sont toujours orageuses. Anne d'Autriche dînait à

(1) Histoire de France, t. XIV, 156-160. Michelet fait sans doute allusion à la bataille d'Azincourt, où, d'après un historien (Jean Le Clerc, dans sa Bibliothèque ancienne, 1714, t. 1, 36), « les 20.000 hommes, composant l'armée du roi d'Angleterre, Henri V, furent obligés de combattre nus, de la ceinture en bas, à cause de la dysenterie qui les pressait. » Intermédiaire des Chercheurs et Curieux, 20 janvier 1895, col. 41. On a rapporté des circonstances analogues, pour un combat naval livré par l'armée franco-génoise, commandée par l'amiral Bonivet, sous François I" (Cf. Histoire de la marine française, par Ch. de la Roncière, t. II, 137), et qui fut défaite, parce que les hommes étaient en proie à une épidémie (sorte d'influenza), qui s'était abattue sur eux et qui les rendit incapables de se défendre. Comme l'armée de Charles-Quint devant Saint-Dizier, en 1544, l'armée prussienne fut décimée (en 1792) par cette cruelle maladie qu'on nomme en allemand la diarrhée rouge. « Lorsque les Prussiens quittèrent le camp de la Lune, les Français trouvèrent les fosses d'aisances remplies de sang. » On voit, par l'évocation historique de ces quelques exemples, dont le dernier nous est fourni par M. Artifliu Ciiuqlet, qui le relate dans le récit de la Hetraite de Brunswick (p. 114), que la dysenterie n'est pas spéciale aux troupes anglaises.

midi, et dînait fort (Motteville). De là ses paroles violentes... qui, dans une révolution plus sérieuse, l'eussent mise sur la voie de Charles h' (1).

Quelle double fatalité, d'histoire et de climat, a manqué à la pauvre Sicile, qui se tourne, se retourne comme Encelade ? Son climat explique ses massacres (2).

La Syrie est expliquée par le caractère visqueux et poissonneux de ses eaux, comme la belliqueuse Albanie résulte des orages de son ciel (3).

A dire vrai, les naturalistes ont, depuis longtemps, montré la voie aux historiens ; en cherchant bien, on retrouverait peut-être dans Aristote cette doctrine de l'influence du climat, delà race, etc., reprise au dix-huitième siècle par Montesquieu et l'abbé Du Bos, et, avant eux, par Jean Bodin. Plus tard, Guvier, avec toute la précision et la rigueur du langage scientifique, formulera les mêmes principes: « jamais en Champagne on ne pensera comme en Auvergne, parce qu'en Champagne il y a de la craie et en Auvergne du granit ; parce que

(1) Histoire de France, 285.

(2) Michefet fait ici allusion aux Vêpres siliciennes : Histoire de France, t. III, 197.

(3) Cf. La Bible de l'humanité.

l'un de ces sols est plat et l'autre moiitueux : de là dérivent des cultures particulières, des mœurs spéciales, et les mœurs font d'abord les idées, quelquefois les croyances (1). »

Michelet reconnaît, du reste, que la question des races a préoccupé d'autres esprits avant lui : c'est, dit-il, « la gloire de Niebuhr (2) d'avoir, dès 1812, douze ans avant l'ouvrage de Thierry, compris toute l'importance de la question des races ». Au tome premier de son Histoire de France^ Michelet cite longuement Augustin Thierry, et se retranche volontiers derrière l'autorité de son prédécesseur. Dès 1824, par conséquent bien avant Michelet, Augustin Thierry s'exprimait en ces termes, dépourvus d'ambiguïté : « Les nouvelles recherches physiologiques, d'accord avec un examen plus approfondi des grands événements qui ont changé l'état social des diverses nations, prouvent que la constitution physique et morale des peuples dépend bien plus de leur descendance et de la race primitive à laquelle ils appartiennent, que de l'influence du climat sous lequel le hasard les a placés (3). »

Bien qu'il se soit défendu, à maintes repri-

(1) Discours sur les révolutions du globe.

(2) Sur Niebuhr, cf. C. Julmaj», op. cit., 301 et suiv.

(3) Cité par la Chronique médicale, 1" octobre 1898, 593.

ses, de « ne pas subordonner les grandes choses en exagérant les petites (i) », de chercher « moins les petites causes, quand il y en a d'énormes (2) », Michelet reconnaît qu'il a « suivi, selon ses forces, le principe » qu'il avait posé dès 1830, que « l'Histoire doit montrer toujours la nature à côté de l'homme, marquer à chaque siècle quels furent ses aliments, ses excitants, sa médecine ». La cruauté de Marat n'est qu'une f)léthore (3) ; Napoléon relève de l'aliéniste (4), etc. Michelet considère la France comme un organisme, dont il a cherché à pénétrer les ressorts en biologiste, en anatomiste, en naturaliste. On le verra plus tard appeler à son aide toutes les sciences naturelles et montrer le profit que l'Histoire peut retirer de ces diverses sciences.

Les sciences de la nature ont toujours exercé sur Michelet une véritable fascination. « J'y puisais, disait-il, de vives lueurs. » Il consulta souvent des travaux de physiologie et d'histoire naturelle et entretint avec beaucoup de savants des relations suivies; il éprouvait, pour Etienne Geoffroy-Saint-Hilaire notamment, une admi-

(1) Histoire de France, t. XV, 1.

(2) Histoire de la Révolution, t. VIII, 45.

(3) Id., t. II, 281 ; cf. La psycho-physiologie de Marat : Chronique médicale, 1" juillet 1911.

(4 Id., t. X, 278; cf. Taine, le Régime moderne.

ration sincère, et repoita la déférente affection qu'il avait témoignée au père sur son fils Isidore. Ayant à faire une leçon sur « les premiers âges du monde et l'évolution par laquelle rhumanité surgit du sein des espèces animales primitives », c'est auprès d'Isidore GeofFroy- St-Hilaire qu'il va se documenter. C'est le même savant qui lui donnera des indications détaillées sur les meilleures éditions des œuvres de Buffon. Mais il faut bien le dire, ce sont surtout des métaphores que Michelet a empruntées à la science, et non des notions réelles. La double circulation du sang, artérielle et veineuse, lui semble « l'image fidèle d'une cité véritable » ; la France oscille « en deux longs systèmes organiques, comme le corps humain est double d'appareil, gastrique et cérébro-spinal ». On pourrait multiplier ces exemples ; ceux que nous avons produits suffiront à montrer qu'il a manqué à Michelet la première qualité du savant, l'esprit scientifique'.

Si sa valeur d'historien n'est plus mise en question (1), si certains de ses volumes, « outre

(l) V. le jugement porté sur Michelet par M. C. Jllliajî, op. it., XLVin-XLIX, LXX-LXXI ; cf. l'étude de M. G. Lanson, sur la formation historique de Michelet, Berne d'histoire moderne et contemporaine, t. Vil, 1906-1906; F. Rocquain, Notes et fragments d'histoire; Paris, 1906 ; Cit.-V. Langlois, Questions d'histoire et d'enseignement, nouvelle série ; Paris, 1906 ;

leur charme littéraire et leur portée philosophique, ont de solides assises d'érudition », comme historien physiologiste, il est des plus discutables. Sans doute « il a insisté sur l'influence... des causes physiologiques et pathologiques en histoire, et ouvert aux investigations une voie nouvelle... fertile en découvertes curieuses »; néanmoins, ses admirateurs les plus résolus conviennent qu' k il ne voit pas toujours juste. Il n'a pas la précision scientifique, la méthode... (1)». Gommel'a insinué finement Sainte-Beuve, a il est des choses que l'Histoire ne doit point prétendre deviner ».

Michelet mérite, malgré tout, un hommage de gratitude, que nous sommes heureux de lui rendre, pour avoir toujours tenu en haute estime notre science et ceux qui la cultivent. Nous sommes fiers de pouvoir inscrire à notre actif ce témoignage, émané d'une plume aussi illustre. Après avoir rappelé qu'un sage magistrat disait, qu'en toutes causes de femmes, et même en bien d'autres encore, pour l'éclaircissement du degré réel de volonté et de fatalité, les tribunaux auraient besoin de l'assistance

G. MoivoD, La place de Michelet dans l'histoire de son temps {Bibliothèque universelle et Revue suisse, t. LX, 1910) ; même revue, t. LXI, 1911 ; Revue internationale de renseignement, etc. (1) G. MONOD, Renan, Taine, Michelet, 180.

permanente d'un jury médical, Michelet ajoute :

Au moyen âge, où toute science était théologique, le magistrat avait soin d'avoir près de lui le juge clerc, c'est-à-dire savant, pour éclairer sa conscience. Aujourd'hui, nous n'en doutons pas, nos tribunaux de plus en plus voudront voir près d'eux la lumière de science qui, tout au moins, montrerait la moitié des choses. J'entends par là le médecin, le physiologiste, qui, sans prétendre influer trop, aiderait cependant et souvent prêterait le fil au juge pour pénétrer lui-même aux ténèbres de la volonté.

Nous terminerons par ces lignes éloquentes du génial historien, qui, une fois de plus, a vaticiné et dont la prophétie est en voie de réalisation :

// faut que la justice devienne une médecine^ s'éclairant des sciences physiologiques, appréciant la part de fatalité qui se môle aux actes libres; enfin ne voulant pas punir seulement, mais guérir. // faut que la médecine devienne une justice et une morale, c'està-dire que le médecin, juge intelligent de la vie intime, entre dans l'examen des causes morales qui amènent le mal physique...

lier^le, pour achever de la juger, à mettre en parallèle l'œuvre, toute subjective, de Michelet, avec celle, purement objective d'Hippolyte

Taine ; puis, en opposant aux deux historiens, à l'imagination créatrice de l'un et à l'esprit géométrique de l'autre, des savants tels que Littré et ses disciples, nous mettrons en évidence la distance qui sépare l'intuition et la curiosité scientifiques, de la Science véritable.

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