CHAPITRE VIII
Les historiens physiologistes (suite) Le système d'H. Taine.
Il est deux dons de l'artiste et de l'écrivain, que Taine admirait par-dessus tous les autres et qu'il regretta toujours de ne pas présider à l'art de raconter et celui de créer des personnages vivants et agissants : il mettait au premier rang le talent du romancier (1).
Taine goûtait chez Michelet ses dons d'évocateur, de résur recteur on ressusciteur, si on nous permet ces barbarismes. Cette mise en œuvre lyrique l'enchantait, lui, si sobre d'imagination.
Il vante « ce poète, un poète de la grande espèce », qui « voit les passions d'une époque
(1| G. Mo.'HOD, La vie d'Hippolyte Taine, d'après des documents inédits [Revue de Paris) ; cf. les Maîtres de V Histoire : Taine, Renan, Michelet, du même auteur.
entière aussi nettement que celle d'un homme ». Il subit « cette domination charmante... ce charme tout-puissant » de <c l'étonnant magicien». Nul n'a aussi bien vu, «par une divination de peintre et de physiologiste, le caractère à travers le tempérament, et reconstruit le moral par le physique ». Mais avant toute chose, il est « artiste jusque dans les plus intimes parties de son être... esprit créateur, s'il en fut, âme de feu ». Il agit sur vous « par un étrange magnétisme », dont il faut se défendre ; car, à l'examiner de près, il met les hypothèses à la place dés vérités, l'imagination poétique étouffe en lui les autres facultés; « pour lui, la Science et l'Histoire ne sont pas des œuvres de l'analyse, mais des œuvres de l'instinct». Taine a nettement vu que Michelet a l'instinct pour méthode » : c'est pourquoi, « il rabaisse le raisonnement et l'analyse, il relève la croyance spontanée et la divination irréfléchie ».
Doit-on toujours croire Michelet ? A cette question qu'il se pose, l'impeccable logicien répond par l'affirmative. « Pour ma part, écrit Taine, après expérience faite, je réponds: oui; car lorsqu'on a étudié les documents d'une époque qu'il a étudiée, on éprouve une sensation semblable à la sienne, et on trouve qu'en définitive, les conclusions de son lyrisme divi-
natoire sont presque aussi exactes que celles de la patiente analyse et de la lente généralisation. Mais cette vérification n'a d'autorité que pour ceux qui l'ont faite. Qui garantira la vérité du reste (1) ? »
Comment ne rejetterait-on pas « ces suppositions téméraires, qui expliquent d'avance et d'un ton tranchant le caractère de Maximilien, de Charles-Quint et de tant d'autres, en combinant les qualités des cinq ou six races qui ont fourni leurs ancêtres? Les historiens devraient apprendre des naturalistes que ces lois sur les espèces, vraies lorsqu'on considère de grandes multitudes, sont au plus haut point douteuses lorsqu'on considère des individus, et qu'on discrédite son jugement en attribuant à des croisements de familles toutes les actions et tous les sentiments de l'homme que ce mélange a produit ».
Un exemple de cette façon de procéder peut être donné ; nous le tirons de V Histoire de France (t. XVII, 335-6) ; le passage est curieux par sa prétention à thèse : tout Michelet s'y décèle.
La royauté dévore, et il semble, en ce temps sur-
(1) Ces citations et celles qui suivent sont empruntées aux Essais de critique et d'histoire (article sur Michelet).
tout, que les maisons royales à chaque instant tarissent (Espagne, Lorraine, Farnèse, Médicis, Autriche, Russie, etc.) ; ou, si elles se continuent, c'est par des figures discordantes, d'opposition tranchée, comique. Henri IV fut bien étonné de se voir naître en Louis XIII, je ne sais quoi de sec et de noir, un vieux prince italien; Louis XIII, à son tour, dans l'enfant du miracle que lui donna la Sainte-Vierge, ne put retrouver rien de lui. Louis XIV, à son tour, avec son père, sa mère, fait un contraste violent. Le duc de Bourgogne, né si ému (de l'amoureuse Bavaroise), le tendre, le dévot, le subtil et l'ardent bossu, qui avait tant de cœur, n'a rien à voir en cet enfant. 11 ne tient guère non plus de la gentille Savoyarde, si amusante avec ses petites farces, tous grotesquement mêlées. Elle fut la comédie vivante. L'enfant, c'est le contraire ; il est comme la salle après la représentation : morne, vide, tout est parti et l'on a soufflé les quinquets.
Le critique n'a-t-il pas quelque raison de s'écrier : « L'Histoire de Michelet a toutes les qualités de l'inspiration : mouvement, grâce, esprit, couleur, passion, éloquence; elle n'a point celles de la Science : clarté, justesse, certitude, mesure, autorité... Elle séduit et ne convainc pas. »
Il convient d'autant plus d'insister sur les fantaisies scientifiques de Micheiet (1), que cer-
(1) Si l'on veut lire une exécution, de plume magistrale, de Michelet, jugé en tant que physiologiste de l'amour — le livre portant ce titre venait alors de paraître — qu'on se
tains l'ont représenté comme le véritable introducteur de la pathologie dans l'Histoire, et qu'on a jugé la méthode d'après son exécutant. Or, comme on l'a judicieusement fait observer (1), « l'insuffisance et l'ignorance de l'exécutant n'empêchent pas l'idée d'être féconde, quand mieux exécutée ». De ce qu'un profane, un homme étranger à nos disciplines, s'est mal servi d'un instrument qu'il a faussé par ignorance, s'ensuit-il qu'il faille proclamer le procédé dangereux ou sans portée sérieuse ? Autaut il est faux de préteadre que Michelet a « ouvert aux investigations une voie nouvelle (2) », — mérite qu'il faut restituer à un médecin, à un savant, à Littré — , autant il est vrai qu' « il voit avec une puissance extraordinaire, mais il ne voit pas tout et il ne voit pas toujours juste ».
Michelet était aussi ignorant de la science médicale de son temps, que de celle des époques antérieures. On ne lui conteste pas d'avoir émis des conjectures spirituelles (3), quantité de rereporte à 1 article de Pajot, le spirituel accoucheur, publié dans le Moniteur des hôpitaux, en 1859. Ces pages oubliées mériteraient d'être réimprimées.
(1) Bbacuet, op. cit., LUI.
(2) Renan, Taine. Michelet, par Gabriel Monod ; Paris, 1894,
(3) SACtTB-BEvyB, Nouveaux Lundis, t. Il, llô.
marques psychologiques, fines, profondes ou lumineuses (1) » ; mais, en tout état de cause, ce n'est paà l'intuition qui, à elle seule, peut remplacer le laboratoire ou la clinique.
Si on veut tenir Michelet pour un vulgarisateur, nous n'y contredirons pas ; mais pour un homme de science, nous protestons.
Lorsqu'il nous introduit dans la chambre à coucher de François !«'", que soigne Gunther d'Andernach et à qui Barberousse vient d'envoyer des pilules mercurielles, nous soupçonnons l'affection dont est atteint le roi-chevalier: la symptomatologie est même, pouvons-nous dire, suffisamment exposée par l'historien.
En 1535, il parle difficilement ; la violence de la maladie lui a fait perdre la luette..., en 1538, un abcès affreux le mène à deux doigts de la mort ; on le guérit à peine, par des remèdes aussi terribles que le mal. Il reste bouffi, la machine bouleversée, l'âme à demi éteinte.
Michelet nous présente le triste galant^ « flétri, gâté, balbutiant des phrases embrouillées, signant sans lire l'ordre de détruire les Yaudois, pendant que Diane de Poitiers et le Dauphin jouent au roi de son vivant. Cette alcôve
(1) Braghet, LV.
OÙ travaillent les médecins, où intriguent les maîtresses, lui a donné la nausée : sa sensation lui a servi de critique (1) ».
A la vérité, Michelet manquait de préparation. Ce ne sont pas ses conversations avec son ami Poinsot, interne à l'hospice de Bicêtre avec lequel il aimait parler sciences naturelles (2), — mais qu'il regardait disséquer à distance, par suite du dégoût qu'il éprouvait, « à cause de l'odeur qui était très forte (3) », — ce ne sont pas de simples causeries qui pouvaient suppléer à l'instruction spéciale qui lui a manqué. Plus tard, il s'est intéressé aux études anatomiques : il prétend même avoir réussi à vaincre la répugnance que lui avait inspirée la dissection; mais, au dire de Mme Michelet ellemême, ce ne fut qu'une vision ; la mort de son ami interrompit ces études dès le début (4).
En général, il raisonneassezbien de l'hygiène, à preuve ce passage tiré de son Histoire de France (t. XV, 290) : « L'ancienne France, négligente dans leB palais même, insoucieuse de la propreté, oubliait les soins les plus simples, les plus nécessaires à la vie. Nul progrès ; au con-
(1) Tai.ne, op. cit., 1U2-3; cf. Chronique médicale, 1" octobre 1808, 622.
(2) Mon Journal, 1820-1823, par J. Michelet, 70.
(3) Id., 102-3.
(4) Chronique médicale, 1898, 440, note 1.
204 l'histoire kclairée par la clinique
traire. François I«^ fit faire des latrines à Chambord, Louis XIV n'en fait point à Versailles, ni à ses bâtiments de Fontainebleau. De là, dans une telle splendeur, des cantrastes honteux. » Mais où Michelet divague, c'est quand il parle d'anatoiriie du cerveau et de physiologie cérébrale (1). Taine en raisonnera tout autrement : là éclate la différence entre deux éducations, deux tempéraments.
Dès son jeune âge, Taine s'est montré curieux des choses de la science. Depuis l'automne de 1852 jusqu'en 1856 ou 57, « mon mari a suivi des cours de médecine et de sciences naturelles », nous écrivait Mme Taine, en réponse à une demande de renseignements que nous lui avions adressée. De bonne heure Taine avait reconnu quel profit peut tirer la psychologie de son alliance avec la physiologie. « La psychologie vvcàq et libre, écrivait-il à son ami Prévost-Paradol, le 30 décembre 1851, est une science magnifique, sur qui se fonde la philosophie de THistoire, qui vivifie la physiologie et ouvre la métaphysique. J'y ai trouvé beaucoup de choses depuis trois mois. Jamais je n'avais tant marché en philosophie. » Dans une autre lettre, il fait part à son correspondant
(1) Brachet, op. cit., LIV, note 2 ; cf. Moniteur des hôpitaux, 1859, art. du docteur Pajot, sur l'Amour, de Michelet.
du projet qu'il rumine, de « faire de l'Histoire une science, en lui donnant, comme au monde organique, une anatomie et une physiologie ».
Il avait demandé à être transféré dans une ville où il y eut une Faculté des sciences, afin d'y continuer ses études de physiologie (1). N'ayant pu obtenir son changement de résidence — il était alors professeur à Poitiers — il demanda un congé et vint se fixer à Paris, pour être au centre d'un foyer scientifique. C'est alors qu'il se mit à suivre avec assiduité le cours de physiologie de M. Fano, à la Sorbonne; le cours de botanique de M. de Jussieu, et le cours de zoologie d'Isidore Geoffroy- Saint-Hilaire.
A l'École de médecine, il suivit des cours d'anatomie et physiologie; mais ce qui semble ravoir intéressé surtout, c'était la pathologie mentale, dont il recueillit les rudiments à la clinique de la Salpôtrière, dans le service d'un des médecins en chef de cet hôpital-hospice, le docteur Baillarger, quelque peu son parent.
Ses impressions sont intéressantes à connaître.
Parlant des professeurs, il s'écrie : ... Bou-
(1| H. Tai:<e, Sa vie et sa correspondance, t. 1, 1902, 3()7.
chers et savants, quel dévouement à l'homme et quel mépris de l'homme 1 »
Le premier jour, il est resté dans la stupeur, mais « pas un nuage de dégoût ». Il s'enthousiasme devant « ces lois qui répètent dans tous les corps les mêmes organes aux mêmes places », et qu'il trouve magnifiques. Mais il se désole de ne rencontrer « nul philosophe », rien que «des sceptiques et des carabins ». « Tout le monde... ajourne les généralités pour les monographies (1). »
Toujours avide de s'instruire, il va voir une opération chirurgicale; un autre jour, il assiste à une consultation de magnétisme (2). Il lit Gall (3), et cette lecture remue en lui bien des réflexions ; il continue à suivre les cours de botanique et d'histoire naturelle, professés par MM. Duchartre et Milne-Edwards.
V Introduction à la zoologie générale de ce dernier est loin de le satisfaire. « C'est un homme vide, » un être dépourvu d'idées ; il reconnaît, toutefois, qu' « il a bien décrit la circulation et la respiration ; le reste était audessous d'un mauvais manuel ». L'enseignement du physiologiste Bérard est peut-être
(1) Lettre du 28 novembre 1852 {Correspondance, t. 1,313),
(2) Correspondance, t. I, 328.
plus pratique, mais « avec des détails si minutieux, une érudition si accablante, que, pour trouver un fait important, il faut déblayer une montagne d'inutilités (1) ». Il suit Brongniart au Jardin des Plantes, sans prendre de notes: « c'est du Jussieu clarifié... Geoffroy-Saint- Hilaire et les autres se copient régulièrement tous les ans... C'est un bonheur suprême que de devenir cheval de meule et tourner sans plus rien chercher ni inventer ».
Il complétait par de nombreuses lectures les leçons de ses maîtres : il était ou se mettait au courant des travaux de Guvier, Serres, Flourens; il connaissait les œuvres ou les théories de nombreux médecins : Esquirol, Grisolle, Piorry, Leuret, Chomel ; on a prétendu môme qu'il avait disséqué avec les jeunes étudiants (2).
De ses jugements sur les savants de son temps, nous ne retiendrons que celui qu'il a porté sur Claude Bernard, dont quelques années plus tard il devait devenir le collègue à l'Institut : « Des banalités, dites péniblement par un homme qui ne sait pas parler! » Bemarquons qu'à l'époque où Taine formulait cette singulière appréciation, celui qui en est l'objet
(1) Lettre du 17 février 1854 (Correspondance, t. II, 33).
(2) Correspondance, t. 11,2-3.
avait déjà fixé sur ses découvertes Tattention du monde entier, s'était avéré le premier physiologiste du siècle (1). Mais qui ne se trompe ici-bas ?
Il y a toujours intérêt à constater l'influence que la fréquentation des hommes de science a pu exercer sur un écrivain ; il ne sera donc pas indifférent de noter que Taine séjourna un assez long temps à Orsay, où son beau-frère était établi médecin; il l'accompagnait, en herborisant, dans ses tournées, et en sa compagnie il recueillit maintes observations sur la campagne et sur les paysans. Toute cette culture scientifique lui a fourni les éléments de ce qu'il appelait sa « grande pâtée philosophique (2) ».
A nous en tenir à l'historien, Taine était convaincu qu'il est indispensable à celui-ci de posséder des connaissances physiologiques, s'il veut prétendre à être psychologue. « Par exemple, je ne crois pas, dit Taine à ce propos, qu'un historien puisse avoir une idée nette de l'Inde brahmanique et boudhique, s'il n'a pas étudié au préalable l'extase, la catalepsie, l'hallucination, la folie raisonnante. »
L'Histoire, aussi bien l'histoire littéraire que
(1) Cf. Chronique médicale, 15 janvier 1905, 61.
(2) Lettre du 24 juin 1852,
riiistoire générale, n'est, aux yeux de Taine, qu'un problème de psychologie (1).
« Étudier un peintre, un musicien, un orateur, un poète, c'est faire la psychologie d'un homme ; étudier la littérature de l'Angleterre ou de l'Allemagne, c'est faire la psychologie d'un peuple. La peinture, la musique, l'éloquence et la poésie, toutes ces branches de l'art ont chacune leur germe spécial dans le vaste champ de la psychologie humaine. Elles ne fleurissent pas au hasard. C'est en vertu de lois spéciales que les unes bourgeonnent et se lèvent, tandis que les autres avortent ou languissent. Ce sont les règles de la végétation humaine que l'historien doit rechercher (2). »
L'esthétique, la science du beau, devient une des branches des sciences naturelles, un chapitre de la botanique, un appendice de la zoologie. Les productions du génie individuel doivent être rattachées au milieu social et phy-
(1) « L'histoire est pour lui plutôt que la science des faits, celle des âmes, ou mieux encore, la recherche des étdts d'âme, et des peuples et des individus. » C. Julman XCIV. Fustel de Coulanges a, de son côté, écrit : « L'historien n'étudie pas seulement les faits matériels et les institutions; son véritable objet d'étude est l'âme humaine : elle doit aspirer à connaître ce que cette âme a cru, a pensé, a senti aux différents âges de la vie du genre humain. »
(2) H. Taïhb, le Correspondant, 25 mars 1893.
sique. « L'œuvre d'art, proclame Taine, n'est pas une œuvre fortuite. La création artistique, en apparence aussi capricieuse que le vent qui souffle, est soumise^ comme le vent qui souffle, à des conditions précises, à des lois fixes. *
Ce qu'il faut surtout admirer chez Taine, c'est l'homogénéité de son œuvre, la constance de ses idées. « il a consacré sa vie, dit de lui Albert Sorel, à vérifier et à prouver les idées qu'il avait conçues spontanément dans sa jeunesse. Sa méthode (1) fait l'unité et la magnificence intellectuelle de son œuvre. » h' Essai sur Tite- Lwe fut la première manifestation de cette méthode.
Déjà^ dans la préface de son livre sur Vlntelligence^ il a son programme arrêté. « ... Celui qui étudie l'homme et celui qui étudie les hcmmes, le psychologue et l'historien, séparés par les points de vue, ont néanmoins le même objet en vue. C'est pourquoi chaque nouvel aperçu de Tun doit être compté à l'acquit de
(1) « Je n'ai point tant de prétention que d'avoir un système, écrit-il dans la Préface des Essais de critique et d'histoire; j'essaye tout au plus de suivre urie méthode. Un système est une explication de l'erfsemble et indique une œuvre faite ; une méthode est un« manière de travailler et indique une œuvre à faire. J'ai voulu travailler dans un certain sens et d'une certaine façon, rien de plus. » S'en est-il toujours tenu là ? C'est ce que nous aurons à rechercher.
l'autre. Cela est visible aujourd'hui, notamment dans l'Histoire. On s'aperçoit que, pour comprendre les transformations que subit telle molécule humaine ou tel groupe de molécules humaines, il faut en faire la psychologie. Il faut faire celle du puritain pour comprendre la Révolution de J649 en Angleterre, celle du jacobin pour comprendre la Révolution de 1789 en France. Garlyle a écrit celle de Gromwell, Sainte-Beuve celle de Port-Royal. Stendahl a recommencé à vingt reprises celle de l'Italien, Renan nous a donné celle du Sémite. Tout historien perspicace et philosophe travaille à celle d'un individu, d'un groupe, d'un siècle, d'un peuple, d'une race ; les recherches des linguistes, des mythologues, des ethnographes n'ont pas d'autre but. Il s'agit toujours de décrire une âme humaine, ou les traits communs à un groupe naturel d'âmes humaines. Et ce que les historiens font sur le passé, les grands romanciers et dramatistes le font sur le présent... »
En toute occasion, Taine s'est expliqué sur ce qui constitue le fond de cette méthode, dont il a eu soin de nous donner un exposé magistral dans l'Introduction à l'Histoire de la littérature anglaise^ mais sur laquelle il revient à plusieurs reprises dans sa correspondance,
tant il lui tient au cœur de démontrer, de convaincre.
Il explique tout l'Art et toute l'Histoire par le milieu et les circonstances ; les complexités les plus variables des talents, il les réduit à la faculté maîtresse.
Il y a une disposition initiale qui dirige toutes les idées, tous les arts ; elle procède de trois forces primordiales : la race., le milieu., le moment. Ces trois causes différentes contribuent à produire la forme d'esprit d'un individu, l'état élémentaire d'un peuple, le moule d'où peut sortir une œuvre ou une civilisation. Si ces trois causes pouvaient être mesurées ou chiffrées, on en déduirait, comme d'une formule, le mot de nos destinées, le secret de notre avenir. De leur concordance ou de leurs contrariétés, résulte le caractère d'un homme ou , celui d'un siècle ; par elles se créent les grands courants historiques, par elles s'expliquent les grandes époques. « Il n'y a là, comme partout, qu'un problème de mécanique ; l'effet total est un composé déterminé tout entier par la grandeur et la direction des forces qui le produisent (1). »
Que les faits soient physiques ou moraux,
(1) Correspondance, lac. cit.
ils ont toujours des causes. « Il y en a pour l'ambition, pour le courage..., comme pour la digestion, pour le mouvement musculaire, pour la chaleur animale. » Vient ensuite la phrase tant reprochée à Taine : « Le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre, et toute donnée complexe naît par la rencontre d'autres données plus simples dont elle dépend (1). » Dans une lettre publiée par le Journal des Débats (19 décembre 1872), Taine développait sa pensée; il y disait que, tout en expliquant, par voie d'analyse psychologique, les facteurs moraux de la vertu et du vice, on ne reste pas indifférent, pour cela, à l'un ou à l'autre. « On n'excuse pas un scélérat, parce qu'on s'est expliqué sa scélératesse... On peut être déterministe avec Leibniz et admettre néanmoins, avec Leibniz, que Thomme est responsable... (2). »
Mais poursuivons l'exposé de sa doctrine.
« L'on peut considérer le mouvement total de chaque civilisation distincte, comme l'effet d'une force permanente, qui, à chaque instant, varie son œuvre en modifiant les circonstances où elle agit. Trois sources. différentes contri-
(1) Introduction à VHistoire de la Littérature anglaise, 12' édit., p. XV.
(2) GiRAUD, Essais sur Taine, 1902, 258.
buent à produire cet état moral élémentaire. Nous les connaissons déjà : ce sont la race^ le milieu, le moment. Suit la définition de ces trois éléments.
<( Ce qu'on appelle la race, ce sont ces dispositions innées et héréditaires, que l'homme apporte avec lui à la lumière, et qui ordinairement sont jointes à des différences marquées dans le tempérament et dans la structure du corps. Elles varient selon les peuples... » On voit tout de suite que Taine employait le mot race moins dans le sens historique que dans le sens anthropologique. La preuve en est que, dans une lettre à un de ses neveux fl), on relève cette phrase caractéristique : « Je suis très loin de revendiquer seulement le droit de l'hérédité et de nier le droit de la vocation. Vous trouverez dans Darwin et dans Prosper Lucas les raisons physiologiques et psychologiques très fortes, qui nous obligent à donner du jeu aux vocations. Dans les races les plus stables et les plus uniformes, il se produit des combinaisons exceptionnelles, des individus singuliers et, selon le mot de Darwin, des variétés individuelles... Le vrai principe politique est qu'ail faut utiliser toutes les forces,
(1) M. Georges Saint-René Taillandier (lettre du 20 juillet 1881).
celle de l'hérédité et celle de l'individualité. >> Mais, dans l'esprit de Taine, l'originalité indi viduelle explique moins la qualité des œuvres que les causes générales.
Parmi ces causes, revenons à la race.
La plus grave objection qu'on puisse faire à la doctrine des races, au point de vue historique, c'est qu'il n'est pas, à véritablement parler, de race parfaitement homogène. « Allez donc sûrement reconnaître en France, remarque à ce sujet un pénétrant critique (1), qui tient du Celte, qui tient du Romain, qui tient du Germain, de l'Ibère, du Basque, de l'Arabe, sans parler des peuplades antérieures à l'Histoire et innommées, que les premiers envahisseurs historiques ont trouvées sur le sol. Et alors, quand vous nous expliquez que tel grand homme manifeste l'esprit germain, vous ne savez seulement pas s'il contient un seul globule de sang latin, de sang germain ; et à supposer un mélange, vous conviendrez que vous n'en savez pas les proportions. » La race n'est donc jamais caractérisée définitivement.
Taine nous paraît avoir emprunté presque exclusivement à Leibniz sa théorie des races,
(1) La Paychologie des individus et des sociétés chez Taine, historien des liUératureK, étude critique, par Paul Lacombe; Pari«, 1906, 126-7.
et cette remarque a été faite avant nous par le biographe le plus complet, le plus analyste du moins, du philosophe, et plus spécialement de son œuvre historique (1).
Chez les individus d'une même famille et d'un même pays, le caractère et le tempérament ont quelque chose de commun ; c'est cette communauté que Leibniz, après Bodin (2) et avant Montesquieu (3), nomme le climat (4), et dont il a souligné l'influence dès le début de sa carrière.
Leibniz, qui croyait à l'unité de la race humaine à l'origine, était persuadé qu'elle avait été diversifiée par les climats : il en donnait comme preuve la transformation des végétaux et des animaux par le milieu. Le climat explique, selon lui, la constitution, le caractère, les mœurs et les coutumes des peuples. Les nations du Midi sont moins rigoristes et plus spirituelles que celles du Nord ; c'est au climat qu'il
(1) L. Davillé, Leibniz historien, thèse de doctorat es lettres,
(2) Methodus ad facilem historias cognitionem (1556), liv. V, chap. I" (cité par F. Bruketière, Revue des Deux Mondes, l" mars 1907, 32-35).
(3) Esprit des lois, surtout livres XIV-XVII.
(4) En réalité, l'influence des climats avait déjà été reconnue par HiPPOGRATE, Platon, Aristote, Polybe, Galien, et peut-être bien d'autres avant J. Bodin, auquel on l'attribue communément ; mais celui-ci a eu, du moins, le mérite de formuler la doctrine plus explicitement qu'aucun de ses devanciers, Montesquieu n'y a guère ajouté.
faut attribuer certaines habitudes des Orientaux, comme la circoncision et la polygamie, dont la première, tout au moins, est une nécessité pour les peuples qui la pratiquent. Ainsi Leibniz a bien connu non seulement la race, mais encore le milieu, avec tous ses facteurs: l'atmosphère, les eaux, la terre, la nourriture et la manière de vivre (1).
La théorie des races, telle qu'on la comprend aujourd'hui, a été entrevue par Voltaire, Goethe, Herder ; mais elle n'a revêtu la forme d'un système que de nos jours, avec le comte de Gobineau (2), Vacher de Lapouge et Chamberlain. Des historiens, des sociologues et des écrivains politiques l'ont accueillie avec faveur. Ce n'est pas cependant qu'elle ne soit sujette à la critique et qu'elle ne prête le flanc à maintes objections. Les prophètes de la race ont élevé des individualités marquantes au rang de représentants d'un peuple entier : on a fait justement ol)server, à ce propos, que « beaucoup de conquérants, de poètes, d'orateurs, de philosophes, d'inventeurs, d'hommes d'État, ont eu dans leurs veines un sang mélangé (3) ». 11
(1) Leibniz historien, auct. cit., 717-8.
(2) Cf. Essai sur Cinégalité des races humaines, par le Comte de Gobineau, Paris, 1884, 2 vol.
(3) Renue de Synthèse historique, t. XII ; Paris, 1906, 125-132.
suffira de rappeler les noms de Napoléon, Gambetta, Zola, pour la France; Leibniz, Nietzche, pour FAllemagne : ce dernier, Polonais à moitié. Contrairement à ce qu'affirment les théoriciens des races, toute nation se compose d'individus appartenant à plusieurs races différentes: La théorie raciale ne saurait donc suffire à expliquer tous les phénomènes historiques.
Dès 1859, un membre de l'Académie des sciences morales émettait l'opinion, que « la considération des races doit être sinon complètement bannie des études historiques et des théories politiques, du moins reléguée à un rang secondaire... Cette expression n'est qu'un terme générique, servant à désigner des collections de peuples, rapprochés par un certain nombre de caractères communs, par un ensemble de qualités requises, mais non des types immuables et permanents. La politique, l'histoire et la critique ne peuvent que gagner à s'affranchir de cette idée de l'influence des races qui, bien loin d'élargir leur horizon, ne fait que les resserrer dans un cercle borné... L'Histoire ne mérite de fixer les regards qu'autant qu'elle déroule le spectacle de la liberté réfléchie de l'homme, triomphant progressivement de puissances extérieures et de ses
propres instincts. Rien de tel sous le règne de la doctrine des races. Une cause, toujours la même, exclusive de la liberté et de la réflexion... suffit à rendre raison de tout. Cette explication n'est, au fond, qu'une perpétuelle pétition de principe ; c'est donner, sous une forme plus ou moins savante, un équivalent de la vertu dormitive de l'opium (1) ».
Les différences profondes qui se montrent entre les races, proviennent, en grande partie, des contrées où elles se sont établies : les unes, dans les pays froids et humides; les autres, au milieu des plus beaux paysages. Tantôt les circonstances politiques, tantôt les conditions sociales ont imprimé leur marque sur les peuples. C'est ce que Taine entend par le milieu.
Il y a un troisième ordre de causes : c'est le moment. « Outre l'impulsion permanente et le milieu donné, il y a la vitesse acquise; quand le caractère national et les circonstances environnantes opèrent, ils n'opèrent point sur une table rase, mais sur une table où des empreintes sont déjà marquées. Selon qu'on prend la table à un moment ou à un autre, l'empreinte est différente et cela suffit pour que l'effet total soit
(1) Séancea et travaux de l'Académie des sciences morales, compte rendu, 1859, 4- trimestre, 3' série, t. XXX, 218-319.
différent. « Prenez deux époques, la tragédie grecque sous Eschyle et Euripide, le drame français sous Corneille et sous Voltaire, c'est toujours le même type humain qui est représenté, mais, entre autres différences, il y a celle-ci, qu'un est le précurseur, l'autre est le successeur; que le premier n'a pas de modèle et que le second en a un. » Tout cela ressemble fort à un truisme.
Si nous entrons plus avant dans l'analyse de son œuvre ou plutôt de sa méthode, nous constaterons que l'Histoire se réduit, pour Taine, et de son propre aveu, à un problème de mécanique : « L'effet total est un composé, déterminé tout entier par la grandeur et la direction des forces qui le produisent. La seule différence qui sépare les problèmes moraux des problèmes physiques, c'est que les directions et les grandeurs ne se laissent pas évaluer ni préciser dans les premiers, comme dans les seconds (1). »
En regard des cartes géographiques, Taine dresse des cartes psychologiques : il y distingue des provinces (religion, art, industrie, etc.), et dans ces provinces, des départements naturels, des groupes de faits : la loi des dépendances naturelles et la loi des In-
(1) Introduction à VHistoire de la Littérature anglaise.
fluences proportionnelles. Laissons l'auteur nous fournir l'explication de ces lois : nous serons sûr, en procédant de la sorte, de ne pas trahir sa pensée.
« Si l'on décompose un personnage, une littérature, un siècle, une civilisation, bref, un groupe naturel quelconque d'événements humains, on trouvera que toutes ses parties dépendent les unes des autres, comme les organes d'une plante ou d'un animal... Les choses morales, comme les choses physiques... ont des conditions. » Est-ce à dire que l'individu ne soit qu'une machine, assujettie à quelques rouages intérieurs, asservie aux pressions environnantes, et que nous soyons « contraints et conduits au dehors et au dedans par des forces que nous n'avons pas faites et que nous devons subir » ? Taine proteste contre cette interprétation, entendant laisser à l'individu son initiative complète, sa responsabilité entière (1). S'il y a des dépendances constantes
(1) Tainc se rencontre, sur ce terrain, avec V. DuRut, Histoire des Romains, citée par C. Jlllian, 465 ; avec Albeut SoREL (Fatalisme et liberté, dans les Nouveaux Essais d'histoire et de critique) i avec Gustave Planche, dans un article sur la Moralité de Vhistoire, paru dans la Revue des Deux Mondes, en Ï857. Albert Sorel a parfaitement déflni la pensée de Taine dans cette phrase:" Il établit le déterminisme absolu, dans la conception de l'univers ; il conclut à la justice et à la liberté dans le gouvernement des choses
entre les faits, « la découverte de ces dépendances dans les sciences physiques a donné aux hommes le moyen de prévoir, et de modifier jusqu'à un certain point les événements delà nature... une découverte analogue dans les sciences morales doit fournir aux hommes le moyen de prévoir et de modifier, jusqu'à un certain degré, les événements de l'Histoire ». La main de l'homme peut « s'interposer dans le grand mécanisme, pour déranger ou redresser quelque petit rouage, un rouage assez léger pour être remué par une main d'homme, mais tellement important que son déplacement ou son raccord puisse amener un changement énorme dans le jeu de la machine (1)».
Selon Taine, les phénomènes historiques sont subordonnés aux mêmes lois que les phénomènes de la nature : la loi de « connexion des caractères, dite loi de Cuvier ; \di loi du « balancement organique », ou loi de Geoffroy- Saint-Hilaire ; la règle de la « subordination des caractères », la « théorie des analogues et
humaines. » Op. cit., 120. Il dit ailleurs ; « Il (Taine) entrevoyait dans un christianisme très large, tout imprégné de l'esprit moderne, une conciliation possible entre l'esprit scientifique et une discipline morale qui lui paraissait la meilleure de toutes, pour développer dans l'homme, par un appel direct à la conscience, la réforme volontaire et l'empire de soi-même ». Op. cit., 133.
(]) Préface à la 2' édit. d'Essais de critique et d'histoire.
de l'unité de composition r>. Le principe de Darwin sur la sélection naturelle est également applicable au milieu moral comme au milieu physique, et « on pourrait énumérer entre Phistoire naturelle et l'histoire humaine beaucoup d'autres analogies ». L'historien - philosophe conclut, « qu'une carrière semblable à celle des sciences naturelles est ouverte aux sciences morales; que l'Histoire, la dernière venue, peut découvrir des lois comme ses aînées... que, par une suite de recherches bien conduites, elle finira par déterminer les conditions des grands événements humains... Tel est le champ qui lui est ouvert; il n'a pas de limites ».
Cette assimilation des lois de l'histoire aux lois des sciences naturelles est-elle rigoureusement exacte ? Entendue au sens étroit, l'Histoire n'est autre chose qu'une narration chronologique des faits : « elle est toujours un récit, une description, un tableau. » La sociologie, au contraire, visant à être une science, la méthode préconisée par Taine s'appliquerait donc moins à l'Histoire qu'à la Sociologie (1).
Comme tout système, car c'est bien, en fin d'analyse, à un système plus qu'à une méthode
(1) Taine historien, par Alueut Mathiez : extrait de la Revue d'histoire moderne et contemporaine, 1906-7, t. VIII^ 257-284.
que nous avons afFaire, celui de Taine est trop exclusif. Les fortes personnalités ont leur vie propre, qui échappe à toutes les formules ; elles sont autre chose que Texpression d'un groupe, que le miroir où se réfléchissent les idées publiques et le sentiment général. Un Garlyle et un Stuart Mill, un Shakespeare et un Byron ont peut-être des traits communs, tenant à leur race, mais ils sont tout de même autre chose qu'une signification ethnologique.
Oui, pour le savant, Racine, Saint-Simon, Shakespeare, c'est la tendresse, l'imagination passionnée et la curiosité de la vie ; c'est aussi le Français du dix-septième siècle, ou l'Anglais de la Renaissance ; mais cela dit, il resterait à expliquer pourquoi, parmi des millions de Français et d'Anglais qui vécurent au seizième et au dixseptième siècles, il n'y eut qu'un Racine, qu'un Saint-Simon et qu'un Shakespeare, essentiellement différents de leurs contemporains (1).
Jusqu'à Taine, les historiens de la Révolution se bornaient à raconter les mouvements de Paris et de Versailles, les débats de l'Assemblée et les déclamations des clubs ; « pareils à des anatomistes qui, chargés de l'autopsie d'un malade, n'examineraient que la tête et
(]) Hippolyte Taine, par Gustave Larroumet : Bévue des familles, 691.
disséqueraient seulement le cerveau (1) ».
Taine s'est offert à porter le scalpel dans tous les organes et à suivre les traces du mal révolutionnaire en province comme à Paris. Il se compare lui-même à un médecin au lit d'un malade. « Avant que le malade accepte la consultation du médecin, il faut beaucoup de temps; il y aura des imprudences et des rechutes; au préalable, il faut que les médecins, qui ne sont pas du même avis, se mettent d'accord (2). » Il abordait, à l'entendre, un cas particulier de pathologie ; le mal de la France remontait, selon-lui, bien au delà de 1789; mais, depuis 1789, il était devenu évident. Avec ses crises aiguës et sa soufï'rance chronique, la France ne lui semblait pas une nation normale. De ce trouble profond il a tenté de reconnaître la nature et les origines, afin, sinon d'y porter remède, au moins d'indiquer un régime, des règles de prophylaxie.
Pour bien connaître les intentions de Taine, il n'est rien de tel que de consulter la correspondance qu'il a entretenue avec différents amis ou avec ses proches, pendant qu'il était en gestation de son ouvrage les Origines.
(1) Hbi!<hich, la Légende jacobine et la critique; cité par Th. FR0viB5r, in le Correspondant, 25 mars 1893.
(2) Lettre à Emsest IIavet, du 24 mars 1878.
Il a devant les yeux des hommes vivants et agissants ; il en parle comme s'il était dans la mêlée : mauvaise condition déjà pour être impartial. Il paraît avoir oublié le premier devoir de l'historien, tel qu'il en fait le portrait idéal, dans un de ses ouvrages de début, son Essai sur Tite-Live (1) : « ...L'historien qui traite l'Histoire comme elle le mérite, c'est-àdire en science... ne songe ni à louer ni à blâmer... Ce n'est pas son affaire d'exciter la haine ou l'amour, d'améliorer les cœurs ou les esprits ; que les faits soient beaux ou laids, peu lui importe, il n'a pas charge d'âmes. » Quoiqu'il s'en défende, et qu'il proteste qu'il s'est mis en face [de ses personnages comme un naturaliste devant la métamorphose d'un insecte, Taine n'assiste pas en spectateur indifférent aux péripéties du grand drame (2). II y apporte autre chose, quoi qu'il prétende, que de la curiosité scientifique ; ses analyses ne
(1) Édition de 1874, p, 30, citée par Mathiez, loc. cit., p. 3.
(2) « Cet esprit si ferme et si courageux n'avait pas vu sans effroi l'explosion de la Commune et c'est en partie dans cette impression qu'il faut chercher la cause de l'empressement avec lequel il s'absorba dès lors dans l'étude de cette Révolution, dont la Commune n'était pour lui qu'un épisode nécessaire. Mauvaise disposition pour une enquête scientifique : il était encore tout secoué d'indignation et il entreprenait une œuvre de froide recherche. » G. Lahroumet, loc. cit.
sont ni sèches ni froides ; devant « ces fous furieux et effrayés (1) », il s'échauffe, il s'indigne et nous fait partv^ger son indignation, malgré qu'il ait l'air de la contenir. Le psychologue, le moraliste, le juge n'abdique pas ses droits.
Taine ne renonçait pas, loin de là, à son rôle de justicier. « J'ai toujours, proclamait-il, accolé la qualification morale à l'explication psychologique : dans le portrait des Jacobins, de Robespierre, de Bonaparte, mon analyse préalable est toujours rigoureusement déterministe, et ma conclusion terminale, rigoureusement judiciaire. » L'antinomie de la science et de la morale, nous révèle un de ses biographes, le blessait à fond. «Toutes les forces de son cœur et de son esprit protestaient contre le dilemme qui oppose Tune à l'autre les deux idées maîtresses de sa vie... Chacune était située sur une route différente de l'esprit; elles appartiennent à deux de ces catégories de la pensée qu'il distinguait si rigoureusement. Seulement, à la fin de sa vie, il s'apercevait que tout le monde ne comprenait pas sa distinction, et que l'on employait le déterminisme psychologique à discréditer la religion, bien
(1) ■ Pour la première fois, on va voir des brutes devenues folles travailler en grand et longtemps sous la conduite de sots devenus fous. »
pis, la morale et la notion de responsabilité. C'est alors qu'il regrettait tout bas de n'avoir pu faire comme les savants de jadis, qui n'écrivaient qu'en latin pour les seuls savants (1). »
De la psychologie appliquée, voilà surtout ce que Taine a entendu faire. « Les mécanismes d'idées et de sentiments sont la vraie cause des actions humaines ; les parades politiques sont tout à fait secondaires (2). » S'il peut parvenir à reconstituer, à restituer l'état mental du jacobin, il estimera que sa besogne n'aura pas été vaine, « mais c'est un travail diabolique ».
Cette sorte A'anatomie sociale le transporte. S'il n'a pas « le coup de pouce imaginatif » de Michelet, il tâche d'y suppléer par d'autres qualités, d'une nature différente. « L'Histoire commence à peine à devenir une science (3) » ; les historiens qui suivront pourront rectifier les erreurs et suppléer aux omissions. Quant à lui, il n'est rien autre qu'un médecin consultant.
« La structure de la France est une anomalie
(1) Pour connaître le véritable sentiment de Taine à cet égard, on lira avec profit l'article de M. Aïndré Chevrillon, paru dans la Revue de Paris, du 1" juin 1908; cf. V. Giraud, Essai sur Taine, 1902, 133.
(2) Lettre à Alexandre Dumas fils, 23 mai 1878.
(3) Lettre à M. Georges Saint-René Taillandier, 6 août 1881
Lï SYSTEME DE TAINE
dans l'Europe ; elle a manqué, en 1789, la transformation qu'ont réussie les nations voisines; il lui en est resté une sorte de luxation de la colonne vertébrale, et une telle lésion ne peut se guérir que très lentement, par une infinité de précautions... Quand un malade est dans cet état, la première condition pour qu'il guérisse, c'est qu'il sache sa maladie ; cette connaissance le rendra sage, lui ôtera l'envie de faire des mouvements précipités, violents et faux. Depuis 1828, nos historiens, nos littérateurs, nos poètes, nos romanciers s'appliquent à lui persuader qu'il est très bien portant, mieux bâti que ses voisins, en état de faire les plus rudes exercices. Il n'est pas encore corrigé de cette erreur, mais il s'en corrige insensiblement, d'abord par les horribles maux qu'il éprouve, ensuite par le raisonnement sérieux et suivi (1). Ailleurs, Taine compare le mal dont soufl're la France « à une attaque de syphilis : mal guérie, palliée, l'altération intime subsiste toujours; elle nous a donné 1848, avec le suffrage universel, qui est un chancre toujours coulant, et les accidenis tertiaires de 1870-1871; deux doigts du malade, TAlsace et la Lorraine, sont tombés et si nous ne suivons pas un régime
(1) Lettre au prince Louis-Napoléon, 16 octobre 1877 : Hevue des Deux Mondes, 15 avril 1907.
indispensable, il est à craindre que d'autres membres ne tombent encore ».
Afin d'éviter cette issue fâcheuse, il faut que le malade soit instruit de la nature de sa maladie; et c'est pour empêcher de nouveaux désastres, pour contribuer au relèvement de la Patrie affaiblie, désorganisée, qu'il s'est mis à étudier le cataclysme où a sombré l'ancienne société, à disséquer les hommes qui l'ont provoqué.
En étudiant les puritains de 1649, il a pu voir l'aliénation mentale, « mais accompagnée d'images et avec troubles de conscience ». Chez les personnages de la Terreur, « la folie est sèche, abstraite, scolastique ; on dirait de purs pédants, infatués de théologie verbale. Les bêtes de proie qui se servent de ce jargon se comprennent sans difficulté » ; mais il en est d'autres, qui « sont les plus étonnants spécimens de délire lucide et de manie raisonnante (1) ^ ».
Tout cela est à peu près exact, un psychiatre contresignerait peut-être ces diagnostics ; mais dans toute révolution, quelle qu'elle soit, apparaîtront les mêmes désordres, les mômes vésanies. Albert Sorel (2) l'a très sensément
(1) Lettre à Alexandre Dumas, 21 mai 1878 : Revue des Deux Mondes, loc. cit.
(2) Revue critique, 1878, t. XXIV, 37 et suiv.
remarqué : « Feuilletez les annales de l'émeute, depuis les soulèvements des Communes et les Jacqueries du moyen âge, jusqu'aux événements dont nous avons été témoins, vous trouverez les mêmes superstitions sauvages, conduisant aux mêmes fureurs et aboutissant aux mêmes cruautés. »
Ces malades, ces détraqués, ces fous criminels, qui ont fait la Révolution, on les retrouve à toutes les époques : ceci dit pour les expliquer et non pour les justifier. « Il y a certainement dans l'histoire de l'humanité un vent au-dessus d'elle, qui la pousse plus ou moins violemment, selon Theure... La Révolution était fatale... Elle venait du passé et marchait à l'avenir (1). » Qu'elle eût pu se faire avec une économie de sang versé, si certains événements s'étaient combinés d'une autre façon, ce n'est là qu'une hypothèse.
Taine répond aux objections qui lui ont été adressées, qu'il s'en est tenu à son rôle de savant ; nous avons le droit moins que quiconque de suspecter sa bonne foi. Si parça licet corn- Donere magnis, nous rappellerons qu'un pareil reproche nous fut jadis adressé. Lorsque nous publiâmes, en collaboration avec le docteur
(1) H. Taine, pàV Emile Zola : Le Journal, 15 novembre 1893.
Nass, notre Névrose révolutionnaire^ Jules Glaretie nous faisait observer, qu' « il y a, dans la Révolution, comme dans un orage, du soufre et de la foudre, des torrents débordés, des arbres abattus, des désastres ; mais après ces phénomènes d'électricité bien constatés, il faut reconnaître que la tempête a purifié l'air... Je ne voudrais pas, ajoutait notre regretté préfacier, qu'on ne vit, dans le grand drame moderne, que des visages de possédés, grimaçant comme des enragés derrière les barreaux de leur cabanon (1) ». Cette manière d'interpréter l'histoire n'était pas du goût d'Edgar Quinet (2). a Si l'on isole, écrivaitil quinze ans avant Taine, si l'on isole du spectacle des armées celui de l'intérieur, on voit au dedans un peuple furieux, sans apercevoir la cause de sa fureur. Il arriverait quelque chose de semblable, si l'on voyait l'intérieur d'une ville assiégée, et qu'on ne sut rien de ce qui se passe autour de ses murailles. En supposant que vous ignoriez que l'ennemi est sur la brèche ou dans les fossés, cette ville ainsi éperdue vous semblerait en démence. » A quoi Ton peut répliquer que le
(1) Préface de la Névrose révolutionnaire, des docteurs Cabanes et L. Nass, 26 septembre 1905.
(2) La Bévolution, XI, ii, cité par G. Jullian, CXVII.
médecin (i) ne sort pas de son domaine : il y a un « cas », un beau cas ; il Tétudie, sans souci des contingences. Mais de ce que le savant apporte sa solution, il ne se targue pas que celle-ci soit la seule, ni qu'elle soit définitive. Ce fut un des torts d'Hippolyte Taine de garder à la Science une sorte de culte, de réclamer d'elle plus qu'elle ne saurait donner.
La Science a été (^ la toute-puissante maîtresse (2) », qui Ta sevré des joies grossières et des plaisirs frivoles. Cet amour austère, cette passion exclusive (3), que d'indulgence ils lui vaudront !
Taine a cru à la puissance sans limites de la
(1) Albert Sorel a dit de Taine: « Il va au club des Jacobins, comme il allait autrefois â la Salpêtrière. Il ne s'occupe pas de ce qui a fait vivre les Français durant cette crise ; il s'inquiète de ce qui aurait pu les tuer. Il n'écrit pas l'histoire de la Révolution française, il fait la pathologie mentale du Français pendant la Révolution. » l^ouveaux Essais d'histoire et de critique : Hippolyte Taine, 136.
(2) Quelques mois avant sa mort, il disait à un de ses neveux : « Je suis le contraire d'un sceptique, je suis un dogmatique, je crois que tout est explicable, qu'il n'y a point de mystère définitif; je crois l'homme capable de toute la science, et la science capable de tout pour l'homme. » Revue de Paris, 15 mai 1908, 283.
(3) Encore un trait de commun avec Augustin Thierry, qui, aveugle el soufTrant sans espoir et presque sans relâche, s'écriait : a II y a au monde quelque chose qui vaut « mieux que les jouissances matérielles, mieux que la for- « tune, mieux que la santé elle-même, c'est le dévouement « à la science. •»
Science; il lui a demandé le remède à nos maux sociaux, comme nous lui demandons la curation de nos maladies et de nos infirmités. Mais le corps social est comme un patient, qui ne croit pas à la médecine ; souvent il se refuse à expérimenter une médication, quelque bien qu'on lui en dise. Un des correspondants de Taine, M. Jules Sauzay, lui écrivait : a Après avoir diagnostiqué le mal, achevez l'œuvre du médecin, en indiquant le remède avec l'autorité qui vous appartient. Aidez à guérir notre grand et cher malade (la France). Il me paraît avoir besoin de changer de constitution intime, bien plus que de constitution politique (1). » A quoi Taine répondait : « Le malade se croit médecin, il a son dogme en fait d'hygiène... Le socialisme égalitaire est maintenant entré dans son sang, comme l'alcool dans les veines d'un alcoolique, ou la morphine dans les veines d'un morphinomane. »
A lire ces phrases désenchantées, on se rend compte que Taine ne se méprenait pas, autant qu'on l'a prétendu, sur la valeur de sa thérapeutique ; il s'en consolait, en pensant que ses livres serviraient à l'Histoire, à la Science, et qu'il était suffisamment payé de son labeur
(1) Lettre du 21 juin 1885.
« par le plaisir d'avoir cherché la vérité pour elle-même, de l'avoir dite nettement, avec preuves à l'appui, sans arrière-pensée (1) ».
(1) Lettre à M. Jules Sauzay, en réponse à celle dont il est parlé dans la note précédente : cf. Revue des Deux Mondes, 15 avril 1907, 791-2