CHAPITRE IX La méthode scientifique ; Littré et son école
L'historien doit poursuivre un triple but : soumettre à un contrôle sévère les documents qui constituent la trame de l'histoire, tant les textes que les traditions orales, afin d'établir la vérité, au moins dans la mesure où elle peut être atteinte : c'est affaire à l'érudit, doublé d'un critique. Si Ton tend plus haut et plus loin, on s'efforcera d'établir les lois qui régissent les événements humains : ce que réalise la philosophie de l'Histoire. Ceux-là seuls seront entre tous privilégiés qui, aux qualités que nous venons d'énumérer, ajouteront celle de pouvoir rendre la vie au passé, le ressusciter : pour ces derniers, l'histoire est plutôt un art, tandis qu'elle est une science pour les autres. L'historien idéal serait celui qui réunirait en lui ce qui
constitue le propre de chacun et nous donnerait une histoire à base de science vivifiée par l'art, couronnée par la philosophie. Nous sommes ainsi ramenés à une question déjà débattue : l'Histoire est-elle une science, est-elle un art?
« Question mal posée et d'ailleurs assez vaine, dit, avec la sûreté habituelle de son jugement, M. Albert Sorel; l'Histoire tend à devenir une science, la science des sociétés : elle a toujours été, elle sera toujours un art, l'art de démêler les passions des hommes et de les peindre (1). »
On a dit de Michelet qu'il aurait pu être un prodigieux vulgarisateur : il fut, avant tout et surtout, un merveilleux artiste. Taine se montra davantage homme de science; il n'eut que le tort de construire a priori un système, au lieu d'attendre, pour généraliser, d'avoir colligé un certain nombre de faits ; mais, comme disait Emile Taguet, « on se sert de son cerveau comme il est (2) ».
Taine a été très discuté, comme lui-même s'y attendait. Un de ses plus graves défauts, c'est de ne pas s'être borné à faire de la psychologie,
(1) Pour le développement de cette thèse, relire le chapitre intitulé : l'Art et la Science, dans Nouveaux Essais d^histoire et de critique, par Albert Sorel ; Paris, 1898.
(2) Emile Faglet, Maîtres d'histoire : Revue politique et littéraire, 11 août 1894.
d'avoir voulu assimiler l'histoire à un théorème de géométrie. Le logicien a fait tort au psychologue. Il posait d'abord l'affirmation, sauf à trouver ensuite tout ce qui pouvait l'appuyer (1).
Les hypothèses ne sont évidemment pas inutiles et les savants y ont fréquemment recours ; mais les idées préconçues peuveut, en matière historique, aboutir, pour ne pas dire pire, à des erreurs. Taine se proposait de démontrer ses inductions à la façon des naturalistes ; mais cette vue de l'esprit semble « plutôt faite pour la commodité du raisonnement que pour l'analyse scrupuleuse de la réalité (2) ». Adapter aux faits d'ordre moral et social les procédés de l'histoire naturelle, tel a été le dessein de Taine ; mais a-t-il complètement réussi dans cette adaption, c'est une autre question ; il a peut-être trop oublié que la matière à étudier, c'était la nature humaine, avec sa mobilité, ses variations individuelles, qui échappent aux formules, aux abstractions.
Quoi qu'il en soit, on ne saurait nier qu'un des premiers, sinon le premier parmi les his-
(1) C'est pourtant Taine qui écrit: « Une psychologie n'est pas un cahier de remarques ; la recherche deg causes doit venir après la collection des faits. » Mais qui ne s'est contredit au moins une fois dans sa vie ?
(2) Les méthodes de la critique littéraire, par Fernand Caussy : V Ermitage, janv.-juin 1905.
toriens, Taine a tenté d'appliquer à l'Histoire les procédés de la clinique. Il a considéré le Français de l'ancien régime comme un malade, « malade par dispositions héréditaires, malade aussi de ses médecins » ; il a dénoncé « cette thérapeutique déplorable », cherché quelle hygiène doit être appliquée au Français d'aujourd'hui, « afin d'éviter le mal qui a frappé son ancêtre ».
Parlant de « l'histoire de France sous ses pédagogues jacobins », Taine s'écrie : « Le sang ne circulera plus, la suffocation viendra ; le tronc et les jambes pâtiront autant que la tête : les pieds eux-mêmes se refroidiront et deviendront inertes. » Ailleurs, parlant du dogme de la souveraineté du peuple : « Voilà, dira-t-il, le moteur central des événements ; c'est ce germe morbide qui, infiltré dans le sang d'une société souffrante et profondément malade, a déterminé la fièvre, le délire et les convulsions révolutionnaires (1). » Mais il ne suffit pas d'emprunter la langue médicale pour être rangé au nombre des cliniciens au sens où nous l'entendons, en nous tenant au point de vue strictement professionnel.
C'est ce qu'a clairement vu M. Paul Bour-
(1) Cité par A. Allakd, Taine historien de la dévolution française ; Paris, 1907, 67 et 303.
get (1), lorsqu'il énonce que « le monde politique de Taine ( et nous ajouterons : son système en général) se ramène simplement à considérer un Etat comme un organisme ; de même que la force et la santé personnelles s'obtiennent par une obéissance consciente ou inconsciente aux lois de l'organisme physiologique, de même la force et la santé publiques s'obtiennent par une obéissance consciente ou inconsciente aux lois de ce qu'on peut appeler l'organisme social ».
Certes, Taine s'est efforcé d'imiter le physiologiste ou le pathologue dans leurs procédés de laboratoire ou de clinique. « S'il apprécie une philosophie, il veut connaître le bulletin médical de la vie du philosophe, et s'il examine une œuvre d'art, l'état pathologique du sculpteur ou du peintre (2). »
M. Aulard (3) a dit sur Taine un mot juste : « Il faut qu'il s'improvise sur-le-champ une certitude. » Ce n'est pas tout à fait de la sorte que s'y prend l'homme de science. Afin qu'on puisse juger de la différence des procédés, nous allons exposer la méthode d'un savant
(1) Essais de psychologie contemporaine; Paris, 1883.
(2) Napoléon et ses détracteurs, par le Prince Napoléon ; Paris, 1887, 9.
(3) Aulard, op. cit., 14.
véritable, celle que Littré s'est mis en devoir d'appliquer à la médecine historique, aussi bien qu'à l'histoire de la médecine.
Selon Littré, la science est fille du temps, et nos connaissances actuelles deviendraient une grande île déserte, si on ne recherchait pas leurs rapports avec les productions antérieures en renouant la tradition. Éclairer la médecine ancienne avec le flambeau de la médecine moderne, telle est la méthode critique inaugurée par Littré et qui Ta conduit aux découvertes les plus inattendues.
La science d'aujourd'hui étant tributaire de la science d'hier, pour trouver le fil conducteur entre le passé et le présent, il faut lire les anciens. « Rien ne fortifie plus le jugement que cette comparaison. L'impartialité de l'esprit s'y développe, l'incertitude des systèmes s'y manifeste, l'autorité des faits s'y confirme, et l'on découvre dans l'ensemble un enchaînement philosophique qui est une loi, une leçon (1). » On se fait de la sorte contemporain de tous les âges, mais on reste un moderne pour la compréhension générale et la critique des faits; grâce à quoi, l'érudition devient extraordinairement féconde et ne se réduit plus
(!) Traduction d'IIippocrale, t. I, 477.
à un assemblage de documents, elle vise avant tout à leur interprétation raisonnée.
Mais pour une pareille tâche, il ne suffit pas d'être un historien, voire un psychologue, il faut encore être ou avoir été médecin. Littré a passé par les hôpitaux ; il fut un des internes les plus distingués de son temps ; il a fréquenté l'amphithéâtre : il a pu ainsi apprendre comment « la maladie se produit dans le corps vivant^ quels troubles elle y cause et comment elle vient à la guérison ou à la mort (1) ». Sainte- Beuve a nettement marqué sa dominante, sa « faculté maîtresse » : Littré était « médecin par la vocation, par le dévouement, la méthode en tout ». Voilà ce qu'il ne faut pas perdre de vue, pour juger de la révolution opérée dans la critique historique par cet admirable savant. Notons, en plus, que Littré s'est, toute sa vie, occupé d'histoire ou d'histoire de la médecine. Victor Cousin avait voulu créer pour Littré une chaire d'histoire de la médecine, que celui-ci eut la modestie de refuser (2). En 1871, le gouvernement, retiré alors à Bordeaux, le nomma professeur d'histoire à l'École polytechni-
\\) Médecine et médecins, Préface.
(2) LiUré proposa de nommer à sa place le docteur Dezeimeris, un érudit bibliothécaire, mais son candidat ne fut pas agréé et la chaire resta sans titulaire.
que. Il ne fit qu'une leçon : les élèves ayant demandé à être incorporés dans l'armée, le gouvernement fit droit à leur demande et tous les cours théoriques furent suspendus (1).
« Que n'ai-je pas roulé dans mon esprit ? disait Littré quelques jours avant sa mort ; si ma vieillesse avait été forte, que la maladie ne l'eût pas accablée, j'aurais mis la main, avec quelques collaborateurs^ à une histoire universelle dont j'avais tout le plan (2). » Mais la médecine eut et conserva ses préférences. « J'eus toujours, a-t-il écrit, une place réservée pour la pathologie et ce qui s'y rattache. Je ne permis jamais à mes autres travaux ou à mes autres goûts de créer une prescription à cette égard... Je ne troquerai pas contre quoi que ce soit cette part de savoir que j'ai jadis conquise par un labeur persistant. »
Pasteur, dans son discours dje réception à l'Académie, où il était appelé à faire l'éloge de Littré, doQt il allait occuper le fauteuil. Pasteur a fait grief à son prédécesseur de n'avoir pas été un expérimentateur. « Les travaux de
(1) Cette leçon a été recueillie dans l'ouvrage de Littré qui porte pour titre : la Science au point de vue philosophique ; Paris, 188i, 410 et suiv.
(2) Discours de réception de M. Pasteur, on remplacement de Littré, à l'Académie française.
M. Littré, ainsi s'est-il exprimé, ont porté sur des recherches d'histoire, de linguistique, d'érudition scientifique et littéraire. La matière de telles études est tout entière dans des faits appartenant au passé, auxquels on ne peut rien ajouter ni retrancher. Il y suffît de la méthode d'observation qui, le plus souvent, ne saurait donner des démonstrations rigoureuses. Le propre, au contraire, de l'expérimentation, c'est de ne pas en admettre d'autres. L'expérimentateur, homme de conquêtes sur la nature, se trouve sans cesse aux prises avec des faits qui ne se sont pas encore manifestés et n'existent pour la plupart qu'en puissance de devenir dans les lois naturelles. L'inconnu dans le possible et non dans ce qui a été, voilà son domaine et, pour l'explorer, il a le secours de cette merveilleuse méthode expérimentale, dont on peut dire avec vérité, non qu'elle suffit à tout, mais qu'elle trompe rarement, et ceuxlà seulement qui s'en servent mal. » Selon Pasteur, Littré aurait confondu cette méthode avec la méthode restreinte de l'observation, donnant au mot expérience l'acception que lui attribuent les gens du monde. Dans un cas, « l'expérience n'est que la simple observation des choses et l'induction qui conclut, plus ou moins légitimement, de ce qui a été à ce qui
pourrait être » ; la vraie méthode expérimentale, au contraire, « va jusqu'à la preuve sans réplique ».
Littré, en effet, ne s'est pas livré, comme Pasteur, à des travaux de laboratoire, mais mérite-t-il pour cela le dédain posthume dont Ta accablé Timmortel chimiste ? Litlré n'a pas fait d'expériences, lui répliquait Renan avec beaucoup de sens ; « mais vraiment, il n'en pouvait pas faire ; son champ, c'était l'esprit humain ; on ne fait pas d'expérience sur Tesprit humain, sur l'histoire. La méthode scientifique, en cet ordre, est ce qu'on appelle critique. » Et la critique, telle que Littré l'a comprise, était excellente, au dire d'un homme dont on ne saurait dénier la compétence, l'illustre exégète de la Vie de Jésus. « 11 ne s'agit pas seulement, en ces obscures matières, de savoir ce qui est possible, il s'agit de savoir ce qui est arrivé. Ici la discussion historique retrouve tous ses droits... La méthode de M. Littré reste donc excellente dans l'ordre des faits auxquels il l'applique d'ordinaire. Les faits où l'on croit voir des interventions de volonté particulières, supérieures à l'homme et à la nature, disparaissent à mesure qu'on les serre de plus près... La critique historique a des bonnes parties. L'esprit humain ne serait pas
ce qu'il est sans elle, et... les sciences n'existeraient pas (1), s'il n'y avait, à côté d'elles, une gardienne vigilante pour empêcher le monde d'être dévoré par la superstition et livré sans défense à toutes les assertions de la crédulité (2). »
Littré s'est, en effet, attaché à montrer, et il y a pleinement réussi, que les faits merveilleux dont l'antiquité s'est ébahie, la sc'ience moderne parvient à les expliquer. « La vive croyance à une affection surnaturelle qui s'attache au tombeau des saints, aux opérations du magnétisme, aux influences de tel ou tel personnage », Littré n'a pas eu de peine à prouver qu'elle est due à « un agent psychique d'une force considérable ».' L'esprit scientifique seul peut arriver à triompher de l'esprit superstitieux, en le poursuivant « dans,ses plus obscurs recoins ». Ce n'est pas qu'il faille « faire Je la science une idole et du savoir un arcane » ; mais, en présence des certitudes qu'elle nous donne, on ne saurait méconnaître ses droits à soumettre à son rigoureux contrôle des phénomènes qui ne restent occultes, que tant qu'ils se dérobent à l'examen.
(1) Il y a dans le texte de Renan : vos sciences. Nous « dépersonnalisons », pour que la citation s'incorpore au texte.
(2) Réponse d'Ernest Renan à Pasteur.
« Plus les sociétés se cultivent, plus elles se dépouillent des fausses notions. » Les visions ou apparitions sont pour la plupart explicables ; mais il fut un temps où elles étaient en harmonie parfaite avec l'état mental de ceux qui y ajoutaient foi. Grâce aux connaissances acquises et dues aux progrès de la science, l'histoire moderne peut autrement interpréter l'histoire ancienne. « Longtemps, le témoignage, qui est la trame même de l'histoire, est demeuré sans contrôle autre que celui qui résultait de la critique des circonstances qui l'accompagnaient. Mais le développement de la science positive y a introduit un contrôle supérieur : il faut qu'il satisfasse aux lois naturelles ; sans quoi, il est ou rejeté totalement, ou modifié dans sa signification intime (1). » Les miracles de guérison sont du domaine de la médecine ; elle seule peut apprécier si celle-là est due à une simple réaction physique, ou à un agent encore indéterminé et qui serait provisoirement inexpliqué.
Littré a projeté également quelques rayons des lumières de la science moderne sur d'autres phénomènes qui ont passé jadis pour
{1) Médecine et Médecins y 114.
étranges et que nous expliquons sans peine : telles ces épidémies de choréomanie, dont des bandes d'hommes et de femmes, formant des cercles en se tenant par la main et dansant avec fureur jusqu'à ce qu'ils tombent épuisés (1), ont donné pendant tant de siècles le navrant spectacle.
Ces épidémies nerveuses sont soumises, tout comme les épidémies miasmatiques, à certaines lois de développement, que les recherches de Littré ont fait connaître. L'antiquité et le moyen âge les attribuèrent d'abord à une vengeance céleste : ils y voyaient une manifestation de l'ire divine. Lorsqu'ils n'accusaient pas le ciel, nos ancêtres incriminaient les grandes perturbations cosmiques, telles que les trem.blementsde terre ou les éruptions volcaniques. Et si la nature ou Dieu ne leur rendaient pas raison de ces calamités, ils s'en prenaient à leurs semblables : la populace massacrait sans merci ceux qu'elle accusait d'empoisonner les fontaines, ou de semer le contage pestilentiel. Les semeurs de peste pulvérisaient, disait-on, des débris de cadavres de pestiférés, mélangeaient cette poudre aux aliments et la répandaient dans les rues, dans les maisons, jusque
(1) L'œuvre médicale de M. Littré, par G. Daremberg : Revue des Deux Mondes, 1" août 1882.
dans les mouchoirs elles jarretières (1). Littré a montré que, même si ces accusations eussent été fondées, la contagion ne pouvait se faire par ces moyens ; car « l'on sait positivement que si l'introduction des matières putrides, soit par inoculation sous la peau, soit par injections dans les veines, produit les effets les plus graves, elle est au contraire inoffensive, quand elle se fait par les voies digestives (2) ». La sémination de la peste n'aurait donc été qu'un faux crime, comme le fut la sorcellerie. Il n'est plus contestable, en dépit des objections de quelques-uns de ses détracteurs, ou des sceptiques qui doutent de tout, il n'est plus contestable que la médecine moderne ait une supériorité réelle sur la médecine de nos pères, la([uelle n'avait à sa disposition, pour juger des maladies, que les symptômes, tandis que nous savons reconnaître les lésions qui les produisent. Ce n'est pas que nous n'ayons bénéficié des acquisitions de nos devanciers, mais nous y avons ajouté ; et ceux qui viendront après nous, accroîtront encore le domaine des connaissances. Gela explique comment ont pu être résolus des problèmes dont la solutionne
(1) Cf. Mœurs intimes da passé (5" série): les Fléaux de l'humanité, par le D' Cabasks.
(2) LiTTBÉ, op. cil , 504.
pouvait être obtenue que grâce à des notions que nos ancêtres ont ignorées.
Ainsi, pour établir si un sujet avait été empoisonné, ils attachaient surtout de « l'importance aux taches et aux lividités ; ils supposaient que le cœur, cet organe essentiel, devait porter des traces de l'action violente qui avait éteint la vie, et ils croyaient ou qu'il se couvrait de marbrures, ou qu'il devenait incapable de se consumer dans la flamme d'un bûcher funéraire ». De ce que le corps d'Alexandre n'aurait pas présenté des traces de putréfaction, « bien que déposé dans des lieux chauds et étouffants », on concluait jadis que la mort avait été naturelle. Les observations positives, a fort justement remarqué Littré (1), n'ont aucunement justifié ces idées préconçues ; la corruption inévitable de tout organisme de qui la vie s'est retirée et qui est livré aux affinités chimiques, peut survenir très vite dans des cas où aucun poison n'a été administré ; et, réciproquement, elle peut, suivant les circonstances, tarder beaucoup, même quand un poison a donné la mort. En réalité, Alexandre a succombé à une de ces fièvres communes en Algérie, en Grèce et dans l'Inde, et qui
(1) De la toxicologie dans l'histoire et de la mort d'Alexandre : Revue des Deux Mondes, 15 novembre 1853.
régnent encore, comme au temps du conquérant, sur les bords de rEu])hrate; et c'est le récit, reconnu authentique, de sa dernière maladie, et interprété médicalement par Littré, qui a permis de redresser Terreur des historiens. Les excès de boisson, pas plus que le poison, ne furent pour rien dans le dénouement.
Est-ce à dire qu'il n'y ait pas eu, dans l'antiquité, des officines d'empoisonnement, de véritables ateliers de crime, où les manœuvres homicides se dissimulaient sous couleur de magie ou de sorcellerie ? On en a une pieuve irrécusable dans un empoisonnement qui n'est sujet à aucun doute, celui de Britannicus. Quant à Germanicus, on avait fait brûler son corps, rendant ainsi impossible toute vérification posthume.
La médecine est aujourd'hui en mesure de se prononcer, sur d'autres cas, avec plus d'assurance, grâce aux documents qui nous ont été conservés. C'est en étudiant le procès-verbal d'autopsie et l'observation de la maladie ultime d'Henriette d'Angleterre, que Littré est parvenu à formuler un diagnostic d'une précision telle, qu'on n'a rien trouvé ou presque à y ajouter.
Tout le monde connaît les circonstances de
cette mort foudroyante, que le génie de Bossùet a immortalisée. Lorsque survint cet événement mémorable, ce ne fut qu'un cri à la cour, comme hors de Versailles : la princesse a été empoisonnée ! Et l'on désignait tout haut le coupable, et il faut reconnaître que fortes -étaient les présomptions. Littré s'est imposé la tâche de reprendre les observations des praticiens qui ont donné leurs soins à l'épouse de Monsieur, de relire avec attention les procèsverbaux des médecins qui se sont livrés à la macabre besogne de l'ouverture du corps ; et, sans méconnaître ^qu' « aucune impossibilité morale » ne vient s'opposer aux soupçons qui ont eu cours, il récuse néanmoins l'hypothèse « au nom de bonnes preuves médicales ». Après avoir démontré qu'aucun poison n'a pu être administré, puisque au moins une personne but de cette même eau et n'en souffrit aucun dommage , prenant en considération l'invasion subite du mal, la violence de la douleur, les malaises antérieurs de l'estomac et les signes manifestés du côté du péritoine, Littré conclut à un ulcère stomacal ; à une déchirure de l'ulcération par l'effet de l'ingestion d'un liquide ; enfin, à une péritonite suraiguë, suite de la perforation. Les médecins de l'époque de Louis XIV avaient déclaré qu'il n'y avait pas eu empoison-
nement: l'opinion d'alors leur donna tort, la science de nos jours les justifie, en même temps qu'elle réhabilite les agents de ce prétendu crime. Nous nous sommes étendu peutêtre avec quelque complaisance sur ce cas historique, parce que, véritablement, nul autre ne donne mieux l'idée de la méthode suivie par Littré dans ces sortes de reconstitutions d'archéologie médicale.
Depuis Littré, le problème a été repris, par le docteur Légué d'abord ; puis, par les docteurs Brouardel et Legendre : le premier concluant à un empoisonnement ; ceux-ci confirmant, au contraire, le diagnostic de Littré. Au docteur Laignel-Lavastine, qui opinait pour l'appendicite, a répliqué le docteur de Rouville, revenant à l'opinion « classique » d'une mort par perforation d'un ulcère de l'estomac. Le docteur André Lombard [Chronique médicale^ 1^^ juillet 1910) est arrivé, par une autre voie, aux mêmes conclusions. Signalons, à titre de curiosité... paradoxale, la version proposée par le professeur Pozzi, qui s'est prononcé en faveur d'une hématocèle péri-utérine foudroyante. Nous avons consacré nous-même une longue dissertation critique au cas de « Madame » (dans nos Indiscrétions de V Histoire^ 4® série). Quelques années après nous, le docteur Jean Fabre
publiait un volume de plus de 200 pages « sur la vie et principalement sur ia mort de Madame^ Henriette-Anne Stuart, duchesse d'Orléans (Paris, 1912) », où, après avoir passé en revue toutes les versions proposées, il se prononçait en faveur d'un ulcus duodénal. Sera-ce le dernier mot de la science ? L'avenir décidera.
De ce que nous reconnaissons mieux les maladies de nos ancêtres, s'ensuit-il que nous obtenions plus de guérisons qu'eux ? Laissons encore à Littré le soin de répondre : « Le moindre médecin élevé dans nos écoles et nos hôpitaux, appelé auprès de la princesse, aurait reconnu la perforation, la péritonite et la mort inévitable, sans tourmenter la malade par de vains remèdes, sans égarer les proches par de vaines paroles. Mais... appelé en temps utile... il aurait, par une étude attentive des symptômes, soupçonné, entrevu, reconnu le mal secret qui menaçait d'une si terrible catastrophe les jours de la princesse, et, par un traitement approprié, — car on a maintenant bon nombre d'exemples de guérison, — il aurait peut-être conservé Madame dans cette grande place qu'elle remplissait si bien (1) »,pour employer le langage magnificent de l'orateur sacré.
(1) Madame est-elle morte empoisonnée ? (Médecine et Médecins, 429 et suiv.)-
Nous venons de montrer un des résultats, entre beaucoup d'autres, de ces recherches rétrospectives, qui ne relèvent pas, comme le croient certains^ d'une vaine curiosité (1). Ce résultat, c'est le redressement d'une erreur qui a eu cours durant des siècles, la réhabilitation d'un personnage injustement accusé.
Il y a d'autres bénéfices à retirer de ces disquisitions. En assimilant les maladies démoniaques à de vulgaires affections des nerfs, quantité d'infortunés qu'on aurait autrefois punis d'une mort ignominieuse, sont reconnus aujourd'hui pour des hystériques ou des hystéro-épileptiques, qu'on soigne et dont on calme les accès, si on ne parvient à les toujours guérir. Au lieu de livrer ces malheureux au bras séculier, on les recueille à l'hôpital : la science a tout de même du bon.
Nous voudrions encore montrer quelle portée a eue une autre découverte, dont le mérite revient également à Littré; et, par la même occasion, il sera prouvé quel secours l'histoire peut retirer de l'histoire de la médecine, quand celle-ci est interprétée avec sagacité.
(1) " L'histoire se rappellera que son œuvre a une portée plus noble que de satisfaire à une vaine curiosité w, écrit avec raison M. Camille JuUian; mais la curiosité est légitime, quand elle traduit le besoin scientifique d'apprendre et de comprendre.
A chaque instant, les auteurs hippocratiques parlent de l'existence, en Grèce, de fièvres rémittentes ou pseudo-continues. Littré avait d'abord pensé qu'il s'agissait de fièvres typhoïdes méconnues. Il devait changer d'avis plus tard. De ce changement d'opinion les causes sont intéressantes à connaître.
En 1828, avait lieu l'expédition de Morée. Là, nos officiers de santé eurent à soigner des fiévreux ; ceux-ci furent considérés tantôt comme des typhiques, tantôt comme des entérites. Quant à la thérapeutique, elle était uniforme : tous les malades étaient saignés à blanc, selon les principes, alors régnants, de Broussais. Vinrent les guerres d'Afrique : ces mêmes médecins, en présence de nouveaux cas, semblables aux précédents, saignèrent plus que jamais, et l'hécatombe fut terrible. C'est alors qu'en 1836, un médecin militaire, mieux avisé, reconnut dans ces fièvres d'Afrique le caractère intermittent. Le mémoire de ce médecin fut, pour Littré, une révélation, comme un éclair de génie. Il reprit son texte d'Hippocrate, n'eut pas de peine à reconnaître, dans la description de son auteur favori, les symptômes de ces fièvres des pays chauds qu'on nomme fièvres paludéennes, et dont triomphent la quinine et ses sels, bien admi-
nistrés. Le docteur Maillot, s'inspirant de la découverte de Littré, traitait à son tour les soldats d'Afrique par cette panacée et réussissait à sauver le plus grand nombre de ceux qui, ayant réchappé de trop copieuses saignées, n'avaient pas été victimes des éiianations telluriquQS. c Voilà certes, constate un des biographes de Littré (1), une conquête de la science au profit de la civilisation, que l'hiS' toire de la médecine peut bien revendiquer. » Uue observation, faite par des chirurgiens, peut servir à établir la véracité d'un événement historique. Littré a relaté la suivante : les chirurgiens ont souvent observé que les tissus de laine, de lin, ainsi que le feutre, s'allongent devaut uue balle ^vant d'être perforés, revienueut ensuite sur eux-mêmes aprèg avoir été percée, de telle sorte que l'ouvertur© qu'ils présentent n'est plus en rapport avec le volume du projectile. Une balle, frappant un chapeau de feutre, par exemple, allonge le tissu, finit par le perforer et entre dans le crâne, après avoir fait un trou dans cette cavité. Si on examine l'ouverture du feutre, on la trouve notablement plus petite que celle du crâne. C'est pour avoir ignoré cette parti-
(1) Ch. Daremdehc, loc. cit.
cularité, qu'on a longtemps accrédité le bruit que le roi de Suède, Charles XII, avait été assassiné. Il avait reçu, le 11 décembre 1718, au siège de Friederichstadt, une balle à la tête ; on prétendit qu'il avait été tué par une personne de sa suite. « Le chapeau de ce prince, que l'on garde à Stockholm, et la petitesse du trou dont il est percé, comparé à la grandeur beaucoup plus considérable de celui qui se trouvait sur la paroi du crâne, contribuèrent à propager ce bruit. Ainsi une observation de chirurgie peut jeter du jour sur une difficulté historique (1). »
Nous en avons dit assez pour prouver combien a été féconde cette méthode, instaurée par Littré, qui consiste à reprendre l'étude de faits anciennement observés à la lumière de nos connaissances modernes en anatomie, en physiologie et en pathologie. Littré est arrivé, par ce moyen, à rectifier nombre d'assertions fausses, acceptées par les historiens, à détruire des légendes, à donner la clé de phénomènes qui ont longtemps passé pour extraordinaires. S'il lui a été permis de prononcer un jugement décisif dans tant de questions controversées, c'est qu'il possédait une science ap-
(1) National, 30 octobre 1834.
profondie, aussi bien en médecine qu'en philologie, et que l'histoire lui était aussi familière que la clinique.
Déférant aux conseils de Littré, un de ses plus zélés disciples, Auguste Brachet, entreprenait, en suivant les règles que le maître a édictées, de reconstituer l'évolution morbide des dynasties françaises, à l'aide de ces trois éléments combinés : la critique historique, la clinique moderne, la pathologie des temps passés.
Brachet a eu la prétention de créer une science nouvelle, la « pathologie historique », qu'il définit expressément : « l'explication, par la science biologique, des données que nous fournissent les textes historiques, données réunies et contrôlées suivant les règles de la critique historique, dans le double but de servir tantôt à la science médicale, tantôt à la science historique ». Il eût été plus simple de dire que la pathologie demande à intervenir dans l'histoire, dans le dessein de contribuer à expliquer le caractère par le tempérament, de donner la formule psychologique des personnages, en s'appuyant sur leur physiologie.
Les historiens, du moins une certaine catégorie d'historiens, confessent qu'ils ont mille chances de se tromper, lorsqu'il s'agit d'ap-
260 l'hISTQIRB éÇLAIJi^E PAR Lk CLINIQUE
précier l'influonce du physique sur }a moral, et qu'Us éprouvent de l'erubaiTa^ à expliquer nombre de faits d'histoire, qui n'ont d'autre Cftuse que l'état mental des chef^ d'État ou deg personnalités dirigeantes. Ceux-là conviennent que c'est pourtant un facteur dont nul ne peut méconnaître Timportance (1).
Bracbet était-il bien préparé au rôle qu'il avait assumé ? Élevé à l'é^îolç de Littré, il tenait de lui na méthode ; mais était-il capable, sans avoir suivi des cours de médecine ni pratiqué notre art, de disserter e,v pro/e^so de problèmes assez délicats, que les spécialistes eux-mêmes ont quelque peine à élucider? Sentant son insuffisance, voire son incompétence en pareilles matières, il avoue avoir eu parfois recours à la science de gavants qualifiés ; mais cette science de seconde main est-elle toujours de bon aloi ? Gela l'autorigait-il à morigéner autrui sans discrétion ni mesure ?
On a reproché, non sansf raison, à grachet, d'avoir pris un ton de polémiste dans des su^ jets qui comportaient plus d'objectivité- Il relève, en effet, avec une vivacité qu'on a le droit de trouver insolite, les contre-sens pathologiques chez des érudits qui ont, au moins,
(1) Achille Luchaire, La Pathologie des Capétiens : Journal des savants, janvier 1904.
LA MKfHODE DE BïtAenST 261
Texcuse de leur ignorance. S'il s'était borné à demander aux hiâtoiiens, comme nous en avons maintes fois exprimé le souhait, de soumettre les textes à des médecins, quand il s'agit de questions qui relèvent de la compétence de ces derniers, il ne S© «erait pas attiré lei^ représailles de ceux qu'il a voulu accabler souâ ses épigranurtes (1).
Où l'historien se renSeignerait-il mieux qu'auprès d'un pathologue, sur l'état physiologique et sur la nature de la maladie qui a mis un terme à la Vie des souverains ou des princes (2) ? Brachet» nous devons lui rendre cette justice, a fourni, â cet égard, dès précisions, dont l'histoire^ en général, ne saurait que tirer profit. Il a montré^ eu outre, de quelle utilité est la connaissance do la thérapeutique et des mœurs du moyen âge, pour établir et déterminer l'état de santé, intellectuelle et physique, des personnages soumis à son analyse*
Ainsi, pour prendre un cas concret, des documents historiques et des pièces d'archives
il) Acn. Llcmaihk, /oc. cit., 12.
(2) Nombre de travaux médico-historiques ont été consacrés à cotte question ; uoiiê Citerons, entre autres^ la Mort des rois de France^ dU doctetir Coi\liku ; les Morts mystérieuses dé l'fflstolfe, du docteur CABASiès ; la Mort de LouiS^XIIIt par le docteur P.vti. Gtn.f.oN, etc.
attestent que Louis XI a eu fréquemment recours à l'intercession de saints qui avaient des spécialités curatives bien définies. Il s'informait avec soin des maladies que guérissait le plus fréquemment tel ou tel sanctuaire renommé. Ayant ouï dire que les épileptiques trouvaient leur guérison à Notre-Dame d'Embrun, le jour de la Nativité, il voulut, avant d'entreprendre le voyage, s'assurer des chances qu'il pouvait avoir de guérir (1). Un autre jour, chassant dans la foret de Longuenée, non loin de Plessis-lez-Tours, le r©i est pris... d'une colique soudaine. Se tordant de douleur sur les mousses du bois, il se vouait à la sainte, renommée dans le pays pour la guérison de ce mal, sainte Emérance, lui promettant, si elle l'exauçait, de lui élever une belle statue d'argent, dans une chapelle toute neuve, desservie par une collégiale richement dotée. Une fois guéri, il oublia la moitié de sa promesse et laissa la chapelle sans collégiale pour la servir (2). Tout Louis XI se retrouve dans ce trait. Induire de ces faits que le roi était atteint de tous les maux dont la guérison était attribuée aux saints
(1) Cf. Recherches historiques sur le pèlerinage des rois de France à Notre-Dame d'Embrun, par Adolphe Fabue, 56 et S.
(2) Les dévotions de Louis XI en Anjou : Revue de l'Anjou et de Maine-et-Loire, juillet 1860.
qu'il invoquait, serait accorder à l'hagiothérapie une importance exagérée; mais si l'hagiothérapie seule ne doit jamais servir de base à l'établissement d'un diagnostic rétrospectif, « à, titre surérogatoire^ elle conserve un grand intérêt, comme confirmation des diagnostics reconstitués par la symptomatologie ou la thérapeutique (1) ». Ces invocations aux saints, ces pèlerinages constituent au moins une présomption en faveur de Texistence de la maladie dont était ou se croyait atteint le royal patient. Une des tâches les plus délicates qui s'impose au clinicien de l'histoire, c'est l'identification, au point de vue nosographique, des maladies anciennes aux affections modernes. Certaines se sont éteintes, d'autres ont reparu sous une forme le plus souvent fruste ou atténuée. L'historien médical peut puissamment aider le médecin historien à résoudre ces difficultés. Gomme le formule Brachet, « la pathologie historique n'est qu'un cas particulier de la méthode générale, chaque jour plus répandue, qui consiste à faire profiter une science de l'enseignement que donne une autre science (2) ».
(1) A. Bhachet, Pathologie mentale des rois de France, Introduction, XLVIII;cf. LX, LXIV, LXX, LXXII, LXVIII- LXXIX, etc.
(2) Op. cit., chap. IV.
264 l'histoire éclâihée par la clinique
Ce qu'un philosoplieî (1) appelle Vassolemetit dans le domaine de l'intelligence, il faudrait l'appliquer à l'histoire I par l'apport de la technique médicale, on la revivifiera; comme Dechambré (2), Charcot (3) et Pâul Hicher (4) ont renouvelé la critique d'art, en y introduisant l'élément pathologique. Brachet a montré, danè nombre de cas, l'utilité dé la technicité, sans toutefois méconnaître la nécessité qui s'impose à tout historien, fût-il médecin, de ne jamais formuler une opinion a priori^ sans avoir redonnu au préalable l'authenticité des textes qu'il doit interpréter.
« Voir, a dit Trousseau, est la chose la plus difficile du monde, et l'interprétation d'un symptôme est Souvent plus aisée que sa constatation. » Gela signifie que, en médecine historique comme en histoire, il faut d'dbord réunir les faits, les soumettre à l'analyse, c'est-à-dire faire la critique des témoignages,
(1) GutAù, L'éducation et rassolemeiit d'ahs la culture intellectuelle : Revue scientifique, 26 octobre 1889.
(2) De quelques marbres antiques concernant des études anatomiques, par J.-M. GnAticoT et A. Dêcmambrè (Extrait de la Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie. Paris, 1857).
(3) Les Démoniaques ddtii t'ÀH, {)ar J.-=M. CnAiicia-f et Paul RiOHÈR, t*ariSj 1887 ; les Malades et les Dif ormes dafti VArt^ etc.
(4) L'Art et la Médecine, par Paul Richer ; du même, tAna-tomie et les arts plastiques, Dialogue sur l'Art et la Sdénce, etc.
LA MÉTHODE Dfe fitlACHET 265
avant de Commencer l'exainen médical proprement dit, pour lequel devront être suivies rigoureusement les règles de la clinique, telles qu'elles sont aujourd'hui pratiquées.
Il ne peut y avoir de conclusion physiologique sans Pétude détaillée dés textes (1). Là fausse critique engendre la fausse cliniqiie.
Même les chroniqueurs contemporains des événements doivent être contrôlés à l'aide de pièces d'archives, comptes de dépenses, inventaires de mobiliers; en d'autres termes, tous les documents originaux. Geux*ci « renferment des renseignements les plus circonstanciés sur leur époque, notés sans artifices ni parti pris. Ils sont la matière première, le protoptasma de l'histoire (2) ». Mais on serait déçu, si ôû espérait y trouver classés tous les symptômes morbides du personnage qu'on étudie et dont il ne resterait qu'à faire le relevé. Il faut savoir chercher les indices et, en les rapprochant, en tirer une déduction. Sur ce terrain, plui^ particulièrement, Brachet a fait montre d'une ingéniosité sans pareille ; il a Su tirer, du rap^prochement de détails souvent infimes, les conclusions les plus solides. Il a résolu, de la sorte, une série de petits problènies que les
(1) BnACHET, CLVII.
(2) Op. rit.. «:i.xiii.
historiens avaient posés sans les résoudre, ou dont ils avaient dénaturé les éléments (1).
Peut-être a-t-il « péché par une recherche abusive de la précision » ; peut-être a-t-il attribué plus d'importance qu'il ne convenait à des menus faits ; mais le plus souvent, ils ne viennent que corroborer des faits plus essentiels et acquièrent ainsi une valeur probante plus considérable.
De ce qu'on a relevé sur le registre de Saint- Fiacre, que Bossuet a fait une neuvaine pour le flux de sang du roi, et que Louis XIV a fait un don à l'abbaye placée sous la protection de ce bienheureux, il serait évidemment prématuré de conclure que le monarque avait cette infirmité désagréable qu'on nomme les hémorroïdes; mais quand on sait, par les historiographes officiels, qu'il en était affecté, il n'est pas indifférent d'en avoir la confirmation, et d'une source à laquelle l'histoire néglige généralement de puiser.
Les historiens, dans leur ignorance de la neurologie, donnent, en général, aux textes une signification tout autre que les psychiatres: ainsi trouve-t-on, dans les comptes d'Isabeaude Bavière, que cette reine avait ordonné de mettre
(1) LUCHAIRE, loC. cit., 11.
des appuis de bois au pont de Gorbeil, sur lequel elle devait passer : lorsqu'on sait qu'Isabeau avait toutes sortes de phobies (astrophohie ou peur du tonnerre; thanatophobie^ ou peur de la mort subite, etc.), il est permis d'en déduire que l'impossibilité où était la reine de traverser une rivière sur un pont sans balustrade, était nettement symptomatique de Vagoraphobie ou peur des espaces vides, stigmate de dégénérescence dont héritera son fils, Charles VII (1).
A la notion de l'hérédité est intimement liée celle du terrain; celui-ci n'est que la résultante de celle-là. Selon que le terrain sera constitué, il opposera une plus ou moins grande résistance au germe. Une illustration historique de cette notion peut être fournie.
Louis XIV est saisi, àMardick, d'accès defièvre paludéenne; il ne lui en reste, au bout de quelques mois, que des accidents sans gravité, tels que vertiges, vapeurs, etc.; tandis que, chez don Carlos d'Espagne, des accès de même origine laissent à leur suite une psychose véritable (2).
(1) Un historien de l'époque, Chastellain, dit qu' « il (Charles VII) ne s'osoit logier sur un plancier (plancher), ny passer un pont de bois à cheval, tant fust il bon ».
(2) Cf. Don Carlos's Haft and Tod, par Budinger.
268 l'histoïhb édLAitiÉE PAït la clinique
C'est, en fin (l'analyse, à un e^ssai de détefmination des lois de l'hél'édité en histoire, qu'aboutissent les multiples et miniitieuseï^ recherches qu'a poursuivies Auguste Brachet. Il âpris pour sujet d'étude l'héfédité danâ les dynasties royales, parce que la documentation en est plus aisée à recueillir et qu'elle offre moitis d'incertitude que pour une famille ordinaire. Cette tentative d'une constitution scientifique partielle de l'héfédité humaine e^t une dévolution en histoire, et aussi en pathologie gétté*raie.
On peut discuter si la pathologie historique sera ï-eôonnuè comme une science en soi, — c'était la prétention de Brachet, — oU^ comme nous lé croyons quant à nous, si elle doit se contenter d'offrir ses bonâ offices à Phistoirè ; maià ce qu'on ne saurait méconnaître, c'est que le travail de Brachet aidera puissamment à résoudre la question, toujours controversée, de l'hérédité. Il éclaire d'une vive lumière plue d'une province obscure et inexplorée de l'histoire, et la Connaissance intime des personnages historiques s'en trouve comme renouvelée (1).
Ce ^era le mérité dô Brachet d'avoir, sinon
(1) F. BtttJHÈTiÈRE, La Pathologie historique i Rême des Deux Mondes, ^' âOÛt 1903.
ouvert et frayé la voie, comme on lui en a fait honneur, mais de l'avoir considérablement élargie. Ceux qui s'y sont engagés à sa suite doivent reconnaître qu'ils lui sont tous redevables dans quelque mesure.