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CHAPITRE III

De l'utilité de la psychologie pour le médecin — L'histoire est-elle une science positive ? — Les relations de l'histoire avec les diverses

SCIEN CINE.

« C'est un des bienfaits des études historiques d'agrandir et de éconder les idées. » Malgaigne.

« L'étude de Thistoire agrandit notre vie, le souvenir du passé élargit le présent. » Gustave Planche.

Afin de dissiper tout malentendu, principalement celui qu'aurait pu faire naître l'exposé que nous avons fait, de l'invasion de plus en plus grandissante de la biologie dans les diverses branches de l'activité intellectuelle et sociale, une déclaration de principe nous paraît de prime abord s'imposer.

S'il n'est pas contestable que la sociologie et la politique, la littérature et les arts, la philo-

Sophie et Thistoire se soient laissé pénétrer par la science de la vie, il ne s'ensuit pas que celle-ci soit devenue « l'incai'nation du seul mode de connaissance que nous puissions avoir ». La biologie a des limites qu'il importe de déterminer et, comme l'a écrit Alfred Fouillée (1), « cette étude des bornes du savoir, si grande et si belle en soi, offre plus d'intérêt encore, quand ce sont les savants eux-mêmes qui, arrivés aux frontières de leur science, plantent eux-mêmes la borne ».

N'est-ce pas chimère que de tenter, par exemple, de faire rentrer la métaphysique dans la science des phénomènes communs à tous les vivants ? N'éprouve-t-on Spas des difficultés quasi insurmontables à passer du déterminisme, loi de tous les êtres qui vivent, au libre arbitre et à la responsabilité, base de toute morale ? La morale biologique ne saurait être que la morale de l'intérêt : ce qui exclut la morale tout court ; ou une morale tellement contraire à la véritable, qu'elle aboutit à la suppression de celle-ci : la morale sans obligation ni sanction, assimilable de tous points à la religion sans surnaturel.

(1) Alfred Fouillée, VAvenir de la métaphysique fondée sur l'expérience (Alcan, 1889) ; cité par Grasset, les Limites de la biologie (1902), 9.

De ce que le psychologue ne saurait désormais se passer des lumières delà physiologie, notamment celle du système nerveux, qu'on ne nous fasse pas dire que la psycho-physiologie puisse remplacer toute la psychologie. Certes, Télément physiologique est loin d'être négligeable pour l'explication des phénomènes psychologiques, qu'il s'agisse de la psychologie individuelle, ou de la psychologie collective; mais « les faits de conscience forment un monde à part, et la science de ces faits doit être distincte de toutes les autres sciences, y compris la physiologie (1). » Gela n'empêche que « les phénomènes de l'intelligence et de la conscience, quelque inconnus qu'ils soient dans leur essence, exigent pour se manifester, des conditions organiques ou anatomiques, des conditions physiques ou chimiques^ qui sont accessibles à ses investigations, et c'est dans ces limites exactes que le physiologiste circonscrit son domaine (2) ».

Toute la pathologie et la thérapeutique mentales, pourrait-on dire, reposent sur ces données. Comme l'écrit un médecin imprégné

(1) TelJe est l'opinion de Lachblier [Du fondement de Vinduclion), de Rehouvier [Histoire et sélection des problèmes métaphysiques), de Fouillée, etc.

(2) Cl. Bernard, Discours de réception.

d'esprit philosophique, « la vie de la raison a ses troubles et ses maladies... C'est spécialement dans le sein de la métaphysique qu'il faut aller prendre la lumière pour diriger le traitement des fureurs maniaques, des fureurs mélancoliques, et de mille autres éclipses, totales ou partielles, de l'intelligence... Un médecin profond fait de cette science l'application la plus éclairée, et sa thérapeutique morale est un excellent modèle de philosophie ». Et ce médecin ajoute très sensément : « De ce qu'on n'a pas déterminé, jusqu'à présent, quels sont les moyens organiques propres à saisir spécialement tel ou tel genre d'idées, faut-il en conclure que l'organisation n'influe pas à divers degrés sur l'étendue des forces intellectuelles ? » Des philosophes sont allés jusqu'à prétendre que seul, le médecin peut traiter de la mé- ^ taphysique : « Il n'appartient, dit l'un d'entre eux, qu'à celui qui a pratiqué longtemps la médecine, d'écrire de la métaphysique ; c'est lui seul qui a vu les phénomènes, la machine tranquille ouf urieuse, faible ou vigoureuse, saine ou brisée, délirante ou réglée, successivement imbécille {sic), éclairée, stupide, bruyante, muette, léthargique, vivante ou morte (1). »

(1) Discours sur les rapports de la Médecine avec les Sciences physiques et morales, par J,-L. Alibert, 79; cf. 84-5.

DE l'utilité de la PSYCHOLOGIE 51

N'exagérons rien : si la tendance de la physiologie moderne est de chercher à expliquer les phénomènes intellectuels au même titre que tous les autres phénomènes de la vie ; s'il est démontré que « là comme partout, les propriétés naturelles des tissus constituent les moyens nécessaires à l'expression des phénomènes vitaux », force est de reconnaître que (( nulle part, ces propriétés ne peuvent nous donner la raison première de l'arrangement fonctionnel de ces appareils... Il faut donc bien se garder de confondre les propriétés de la matière avecles fonctions qu'ils accomplissent (1))).

S'ensuit-il qu'il y ait contradiction entre les sciences physiologiques et la métaphysique ? Là encore, Claude Bernard nous donne la véritable formule : « Les sciences physiologiques rattachent l'étude des facultés intellectuelles aux conditions organiques et physiques qui les expriment, tandis que les sciences métaphysiques négligent ces relations, pour ne considérer les manifestations de l'âme que dans la marche progressive de l'humanité ou dans les aspirations éternelles de notre sentiment. »

« La vraie religion de l'âme, écrit de son côté Renan, réside dans un empyrée où le niou-

(1) Claude Bernard, loc. cit.

vement de tous les autres cercles ne saurait Tatteindre. Le monde roulera durant l'éternité sans que la sphère du réel et la sphère de l'idéal se touchent. La plus grande faute que puissent commettre la philosophie et la religion, est de faire dépendre leurs vérités de telle ou telle théorie scientifique et historique ; car les théories passent et les vérités nécessaires doivent rester. L'objet de la religion n'est pas de nous donner des leçons de physiologie, de géologie, de chronologie ; qu'elle n'affirme rien en ces matières et elle ne sera pas blessée (1). »

Littré pensait'de même, quoiqu'il l'ait exprimé différemment : « Ce qui est au-delà de la science positive, soit, matériellement, le fond de l'espace sans bornes, soit, intellectuellement, l'enchaînement des causes sans terme, — est absolument inaccessible à l'esprit humain. Mais inaccessible ne veut pas dire nul et non avenu ; c'est un océan qui vient battre notre rive, et pour lequel nous n'avons ni conque ni voile, mais dont la claire vision est aussi salutaire que formidable (2). »

La tentative d'inféodation complète de la psy-

(1) Re-Gxie encyclopédique, 1" nov. 1892.

(2) Science et christianisme, par H. de Lacombe, in le Correspondant, oct.-déc. 1906, 875.

chologie à la physiologie sera, croyons-nous, toujours vouée à un échec. Cela, encore une fois, n'implique pas que la psychologie puisse se passer de la physiologie (1), mais la physiologie n'est pas toute la psychologie. De même que la physique ne saurait se passer de la mathématique, de même la psychologie ne doit dédaigner la physiologie ; mais elles peuvent exister toutes les deux indépendamment l'une de l'autre, comme la physique et la mathématique sont deux sciences nettement distinctes.

Il n'est plus à démontrer que la psychologie a d'étroits rapports avec la médecine ; certains ouvrages d'Aristote et de Descartes, pour ne citer que ceux-là, ne sont-ils pas autant des ouvrages de physiologie que de psychologie ? Dans des temps plus modernes, V Optique physiologique d'Helmholtz contient autant de psychologie que de physiologie. Wundt, fonda-

(1) Dans une lettre au naturaliste Trouessart, le philosophe Caro montre l'intérêt qu'il y aurait à réconcilier physiciens et philosophes. « Comme la philosophie, ditil, gagnerait à se rapprocher intimement de la science positive, à s'en nourrir, à s'en pénétrer, pour substituer à ses théories, un peu vides, les lois de plus en plus générales de la réalité, ces lois qui, à mesure qu'elles vont se généralisant, se rapprochent à leur tour de plus en plus des belles conceptions de la métaphysique 1 » Catalogue Noël Charavay, mars 1914.

teur du premier laboratoire de psychologie expérimentale, était professeur de physiologie, etc.

Est-il juste de prétendre que la médecine étant une science d'observation et la psychologie une science de raisonnement, ces deux sciences doivent être entièrement distinctes l'une de l'autre? Encore faudrait-il démontrer que la psychologie n'est pas, elle aussi, une science d'observation, que les faits mentaux internes ne sont, pas des faits aussi réels que les phénomènes du monde extérieur.

A chaque modification de la conscience correspond une modification des centres nerveux ; mais on ne préjuge pas la question de savoir si celle-ci est la cause de celle-là. La tâche du psycho-physiologiste est de déterminer les équivalences entre les deux séries de phénomènes ; lorsque ces équivalences seront établies, et elles ne pourront l'être qu'empiriquement, Fëtat intellectuel ou émotionnel d'un sujet fournira des renseignements absolument précis sur son mécanisme cérébral. Mais il faudra, pour arriver à ce résultat, que l'anatomie des centres nerveux, comme la physiologie du cerveau, aient réalisé de nouveaux progrès. Quoi qu'il en soit, il est hors de conteste que les médecins doivent se familiariser

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