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SOCIOLOGIE ET BIOLOGIE

l'histoire des peuples, deux séries de causes, à la fois essentiellement diverses et intimement unies : les causes naturelles, qui président au cours général des événements ; et les causes libres qui viennent y prendre place... Les hommes sont, dans l'histoire, des êtres actifs et libres, qui y produisent des résultats et y exercent une influence dont ils sont responsables. Les causes fatales et les causes libres, les lois déterminées des événements et les actes spontanés de la liberté humaine, c'est là l'histoire tout entière (1). »

Il est un autre passage de Guizot, qui nous le montre préoccupé d'assimiler l'histoire aux sciences biologiques.

« Les faits proprement dits, les événements extérieurs visibles, écrit l'historien de la Civilisation, sont le corps de l'histoire : ce sont les membres, les os, les muscles, les organes, les éléments matériels du passé; leur connaissance et leur description constituent ce qu'on pourrait appeler Vanatomie historique. Mais, pour la société comme pour l'individu, l'anatomie n'est pas toute la science. Non seulement les faits subsistent, mais ils

(1) Guizot, Vllistoire de France racontée à mes petits-enfants (Lettre aux éditeurs).

tienaent les uns aux autres ; ils se succèdent et s'engendrent par l'action de certaines forces, qui agissent sous l'empire de certaines iois. Il y a, en un mot, une organisation et une vie des sociétés comme de l'individu. Cette organisation a aussi sa science, la science des lois cachées qui président au cours des événements. C'est la physiologie de V histoire.

« Ni l'anatomie, ni la physiologie ne sont l'histoire complète et véritable. Vous avez énuméré les faits, vous savez suivant quelles lois générales et intérieures ils se sont produits ; connaissez-vous aussi leur physionomie extérieure et vivante ?.,. L'anatomiste et le physiologiste soupçonneraient-ils l'homme s'ils ne l'avaient jamais vu vivant ? La recherche des faits, l'étude de leur organisation, la reproduction de leur forme et de leur mouvement, voilà donc l'histoire telle que la veut la vérité... »

Est-il besoin d'ajouter que Guizot ne parle que par images, qu'il n'emprunte à la science que sa langue, sans même soupçonner ses méthodes (1) ?

(1) Il est peut-être excessif de parler d' « esprit » et de « caractère vraiment scientifiques », à propos de Guizot, et d'écrire qu' « il fut le premier à disséquer une société selon le même procédé compréhensif, impartial, parfait, que celui d'un anatomiste qui dissèque le corps d'un ani-

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La page que nous venons de citer de Guizot, soulève une question qui appelle une réponse précise : l'histoire peut-elle être assimilée à une science positive, comme le sont les sciences dites exacteà ?

Il est manisfeste qu' « un fait social est toujours individualisé par le temps : il ne se produit qu'une fois dans le cours des âges et ne se reproduit plus jamais d'une façon identique (1) » ; c'est, au contraire, le propre des phénomènes physiques de se reproduire dans les mêmes conditions d'expérimentation, de telle sorte que leur répétition puisse être formulée en loi. L'histoire, elle, ne se répète jamais, qu'en apparence.

L'historien observe, l'historien déduit, ou plutôt il constate les déductions que le temps a tirées ; mais il ne peut, à l'exemple du chimiste, isoler un fait et le reproduire par des expériences multipliées, afin de l'étudier sous toutes ses faces et d'en faire sortir une loi. Qu'il s'illusionne au point de considérer l'humai «. Déclarer qu'il fut « le premier à étudier les fonctions de l'organisme social de la même manière, systématique et scrupuleuse, qu'un physiologiste étudie les fonctions de l'organisme animal », est franchement dépasser les limites de l'hyperbole. Pour cette fois, M. R. Flint {la Philosophie de l'Histoire, t. I, 280-1), nous semble avoir été assez mal inspiré.

(1) Xenopol, la Théorie de l'Histoire; Paris, 1908, 78.

manité comme « un immense creuset, où tous les phénomènes de la vie des peuples et des individus se manifestent dans des conditions différentes de temps et de lieu, ce qui permet d'aller saisir, sous la variété infinie des formes, certaines lois permanentes qui sont les lois mêmes de l'esprit humain », il lui faut cependant reconnaître qu'on « n'arrive point, par cette méthode, à des prévisions certaines (1). »

La science de l'histoire, sans préjuger de ce qu'elle peut devenir plus tard, est encore très loin d'être une science exacte, comme l'astronomie. Elle ne nous fournit aucun moyen de calculer le cours des nations avec précision et rigueur, comme nous calculons le cours des astres, de prédire qu'à telle ou telle époque, une nation sera ceci ou cela, comme nous pouvons prédire qu'à une certaine date, un astre arrivera à tel point de l'espace (2).

Il y a, remarque le mathématicien Joseph Bertrand (3) , entre les démonstrations de la science, fondées sur des expériences à la Lavoisier ou à la Pasteur, qui, renouvelées

(1) V, DuRUT, Une dernière page d'histoire romaine (Revue des Deux Mondes, 15 mai 1884). .

(2) R. Flint, la Philosophie de l'Histoire, traduction L. Car- RAU, t. I, 237.

(3) Discours à l'Académie française, en recevant M. Gaston Paris, 28 janv. 1897.

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mille fois, réussissent mille fois, et les inductions de Térudition, quelque ingénieuses qu'elles soient, la même différence qu'entre la certitude catégorique et la certitude problématique.

La science est le système des généralisations, elle a pour but de tout ramener à des lois générales; dans le domaine de l'histoire, au contraire, la complexité et la multitude des faits sont telles, qu'ils résistent à tout essai de les soumettre aux procédés scientifiques; qu'ils ne peuvent être ni ramenés à aucune généralisation, ni encadrés en aucune loi (4). « Toute certitude qui n'est pas une démonstration mathématique n'est qu'une extrême probabilité, » c'est Voltaire qui l'a proclamé (2) ; « il n'y a pas, ajoute-t-il, d'autre certitude historique. » 11 semble donc que les historiens doivent se contenter de la vraisemblance, à défaut de la vérité. Pour Renan, la vraisemblance est comme « le grand signe du vrai » : lorsqu'on ne peut atteindre sûrement la vérité des « circonstances matérielles « — et peut-on jamais l'atteindre ? — la seule condition est de faire un

(1) De la civilisation moderne, par M. Charles de Rémusat. Revue des Deux Mondes, I" nov. 1858.

(2) Voltaire, Diet. philosoph., art. Histoire, sect. III : Incertitude de l'histoire.

récit vraisemblable, dans lequel « rien ne détonne (1) ».

Tite-Live (2) admettait que « dans les événements anciens, il suffit que les faits soient vraisemblables et qu'on puisse les accepter pour vrais ».

Pour Nisard (3), « la vraisemblance est la lumière de l'histoire », ce qui signifie qu'on ne peut espérer rien au delà.

Voltaire (4) donne la réponse du bons sens allié à l'esprit : « Réduisez l'histoire à la vérité, vous la perdez : c'est Alcine dépouillée de ses prestiges. »

Chateaubriand (5) reconnaissait qu'il avait écrit sur l'histoire, mais qu'il n'était pas historien (6); et Renan (7), déjà cité, appelle l'histoire « la plus ironique et la plus incongrue

(1) « Le grand signe qu'on tient le vrai est d'avoir réussi à combiner les textes d'une façon qui constitue un récit logique, vraisemblable, où rien ne détonne... Ce qu'il faut rechercher, ce n'est pas la petite certitude des minuties, c'est la justesse du sentiment général, la vérité de la couleur. » Vie de Jésus.

(2) Annales, V, 21.

(3) Hist. de la littér. franc., t. I, 2.

(4) Mélanges philos. : Lettres chinoises et intimes.

(5) De Margellus, Chateaubriand et son temps.

(6) « Çà et là son génie intelligent et poétique se révèle par des pages admirablement inspirées, où il a vu la vérité et retrouvé le passé par divination plutôt que par analyse. » C. JuLLiA-N, Extraits des Historiens français, LXVL

(7) Renan, Souvenirs d'enfance et de jeunesse.

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des associations d'idées (1) ». Le charme de l'histoire, dit de son côté l'auteur des Drames byzantins (2), est d'être une incomparable maîtresse d'ironie ».

L'histoire, nous y insistons, quoiqu'elle vise à l'exactitude, que les récits qui la constituent réclament l'ordre et la clarté, n'est pas assimilable à une science. Elle est un système, si l'on veut, mais de particularités, non de généralités; elle recueille, classe des faits particuliers, dans un enchaînement que la raison accepte du temps : d'où certaines vérités générales, qui tendent à éclairer l'avenir par les leçons du passé (3); l'histoire n'a tout au plus qu'un point de commun avec la science, c'est que, comme celle-ci, elle est en perpétuel devenir : « elle est perpétuellement en train de se faire ».

On s'est demandé si l'histoire, ne pouvant être considérée comme une science, devrait l'être comme un art : d'aucuns ne lui reconnaissent que ce seul mérite. On a prôné, dès

(1) N'est-ce pas encore Renan qui traite les sciences historiques de « petites sciences conjecturales, qui se défont sans cesse après s'être faites, et qu'on négligera dans cent ans? >> Op. cit., chap. iv : Le Séminaire d'Issy.

(2) M. Charles Diëul, op. cit., 67.

(3) * Le présent est tout plein du passé. » Charles de

RéMUSAT.

lors, l'intuition, en histoire comme ailleurs. « De l'art, si elle retenait quelque chose, ce serait une intuition de la vie, une certaine dose de pénétration psychologique, qui peut aider l'histoire, qui peut faire la vocation d'historien, mais qui ne supplée pas à la méthode scientifique (1). »

Certains ont réclamé la culture, chez le futur historien, du « sens de la vie ». Cela revient encore à dire que l'histoire devrait être plus subjective qu'objective, et que chacun la verrait à travers son tempérament. Si ce tempérament est d'un artiste, les faits seront transposés dans l'histoire sous forme d'art, et on aura un Michelet, un Augustin Thierry. Mais à ce jeu, ne risque-t-on pas de porter une sérieuse atteinte à l'exactitude ? Les moyens d'expression pourraient dissimuler à tel point l'ossature, que l'on arriverait bientôt à se passer totalement de celle-ci. Inversement, il est à craindre que les progrès de l'érudition réduisent le rôle de Tart ; ce que gagnerait ainsi la science, 1/art le perdrait.

En somme, il y aurait deux variétés d'historiens : ceux qui proscrivent le sentiment et l'inspiration, suppriment le pittoresque etledrama-

(1) Rev. de synthèse historique, article de M. Hekri Berr.

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tique, ne tolèrent dans la forme que les qualités de la prose scientifique, n'ont souci que de l'exactitude ; et ceux qui rechercbent les ornements du style, voient la réalité à travers leur moi, peignent plutôt qu'ils ne décrivent.

Mais n'est-il pas des savants doués d'un tempérament d'artiste ? Une opinion a cours, qu'une science profonde ne peut se concilier avec les artifices de la narration, comme si, dans tous les ordres d'idées, et dans le domaine historique comme ailleurs, l'art et la science n'étaient pas faits pour se donner la main. L'historien a besoin de science pour critiquer les textes, analyser et réunir les faits selon leurs rapports de dépendance'; et, s'il n'est, par surcroît, un artiste, il ne saura rendre la vie aux documents qu'il aura colligés, ni aux personnages qu'il s'efforcera de faire revivre. Comprendre et juger, composer et enchaîner, c'est affaire au savant; traduire, expliquer, décrire, c'est le propre de l'artiste (1); maisles deux peuvent se trouver réunis dans le même individu ; rares, il est vrai, sont ces privilégiés.

Quoi qu'il en soit, si l'Histoire veut s'élever à la dignité de science, il faudra que l'histo-

(1) Voir sur ce débat, le chapitre : i'Artet la Science, dans les Nouveaux Essais d'histoire et de critiqae, d' Albert Sorbl.

rien emprunte à celle-ci ses méthodes. Il n'est pas niable qu' « une vérité historique n'a presque jamais la certitude d'une loi physique ; la nature morale de l'homme, surtout de l'homme social, échappe beaucoup plus à nos investigations que la matière ; et personne, apparemment, ne s'aviserait d'attribuer à un excellent ouvrage d'histoire la même valeur dogmatique qu'à un traité de chimie (1) ».

Pour que l'histoire soit admise à prendre rang parmi les sciences, il est, avant tout, nécessaire qu'elle ait fait « preuve d'aptitude à constater des lois (2) »; or, il en est pour prétendre que, (( malgré les progrès récemment accomplis... les généralisations en forme de loi manquent presque complètement dans les connaissances historiques (3) ».

Telle était l'opinion de Leibniz (4) : « L'Histoire s'oppose... à l'observation, domaine des propositions universelles contingentes, et à la science, domaine des propositions universelles nécessaires. L'histoire, en effet, si elle est la

(1) Paul Guiraud, L'œuvre historique de Fustel de Coulanges {Revue des Deux Mondes, 1" mars 1896).

(2) BouRDEA-u, l'Histoire et les Historiens, 1890, t. I, 328.

(3) Benjamin Kidd, Évolution sociale, trad. Le Monnier, 1896,

(4) Leibniz historien, par Louis Davillé ; tlièse de doctorat es lettres de Paris, 1909, 340.

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source des observations, ne s€ confond pas avec elles, c'est-à-dire avec l'expérience, pas plus qu'avec les démonstrations, qui constituent la science ou la philosophie, conçue comme l'ensemble des sciences théoriques. En un mot, r Histoire étant V ensemble des faits singuliers^ se distingue de la Science^ considérée depuis Aristote comme le domaine des faits généraux, »

Toute autre est la conception de la philosophie positive (1). D'après cette doctrine (2), une science est subordonnée à une autre et ne peut prendre naissance et se constituer sans les notions et les secours que cette autre lui fournit. Ainsi, l'astronomie et la physique ne peuvent naître et se constituer sans la mathématique, la chimie sans la physique, la biologie sans la chimie, enfin la sociologie sans la biologie.

(1) Cf. E. LiTTRÉ, Littérature et Histoire, Paris, 1877; et la Science au point de vue philosophique, 1884, passim.

(2) On sait que, selon Auguste Comte, l'esprit humain est passé par trois états successifs : l'état théologique, l'état métaphysique, l'état scientifique. Littré a fait justement observer que « cette loi des trois états ne comprend ni le développement industriel ni le développement moral, ni le développement esthétique » ; de plus. Comte a pris pour trois états successifs, trois modes coexistants de la pensée ; pour trois époques, trois aspects des choses. Flint, à qui est due cette remarque, dit encore que cette conception, dont le père de la philosophie positive s'est attribué l'originalité, a été émise bien avant lui, notamment par Jean Bodin, Turgot et le philosophe Saint-Simon (R. Flint, la Philosophie de l'Histoire, 1. 1, 24-5, 148-1Ô0, 152, 157-8, 315, note).

Ce rigoureux enchaînement montre comment et pourquoi est de date si récente la science historique, la dernière venue dans cette hiérarchie (1). Gomme elle est subordonnée à la science de la vie, laquelle est elle-même sous la dépendance des sciences physiques et chimiques, celle de l'histoire est la plus compliquée de toutes et constituée la dernière. Ses progrès dépendent du progrès des autres sciences qui concourent à sa formation et à son développement.

Avec la mathématique^ l'histoire trouve une des conditions de certitude qui, jusqu'ici, lui a fait défaut : on n'a pas à démontrer l'importance de l'évaluation numérique, pour la constatation des faits. « Les chiffres, dit Gœthe (2), gouvernent le monde et nous apprennent comment le monde est gouverné. »

En même temps que la statistique fournit l'état et le mouvement de la population, les éléments de richesse, le degré d'instruction, le niveau de moralité d'un peuple (3), Vethnogra-

(1) « Ce n'est que longtemps après que l'induction fut devenue familière aux physiciens, longtemps après que Bacon en eut exposé la théorie générale, quelle fut réellement appliquée dans le domaine de l'investigation historique. »

(2) Entretiens avec Eckermann, Bl janv. 1830.

(3) V. l'étude du D' J.-W. Bonnier, La statistique et ce qu'elle nous enseigne, dans la Clinique, de Montréal, juillet 1920.

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phie enseigne parmi quelles races ou sousraces s'est recrutée la population, leur pro portion, leur mélange, etc.

Certains n'ont-ils pas entrepris d'expliquer toute l'histoire par l'inégalité essentielle des races humaines (1) ? Selon ces novateurs, « les migrations des peuples et le mélange de leur sang seraient les seules causes de tout ce qu'on est dans l'usage d'attribuer au climat, aux religions, aux lois, aux événements ; ou plutôt, les religions, les lois, les événements mêmes auraient leurs sources dans les veines des nations (2). »

Gomme la statistique, la démographie, est fondée sur des nombres et, à ce titre, elle atteint un degré de précision auquel peu de sciences annexes de l'histoire peuvent prétendre. Le regretté E. Levasseur en a montré les avantages, dans une page qu'on ne relira pas sans profit : « Si la démographie relève des mathématiques par ses méthodes, écrit l'éminent économiste, elle est incontestablement, par ses résultats, une des branches considérables de l'économie sociale. A la politique qui imprime aux nations

(1) M. DE GoBisEAL ct SCS disciplcs ou ses plagiaires : cf. Camille Spiess, la Conception gobinienne de la race; Paris et Genève, 1917.

(2) Ch, de RéiiuSAT, loc. cit.

leur marche générale, à l'administration qui les gouverne, à la philosophie qui les étudie, à l'économie politique qui cherche le meilleur emploi de leurs forces productives, et s'applique, depuis Malthus, à déterminer les lois de la population, à la médecine qui défend l'homme contre la maladie, il importe de bien connaître tous les éléments qui composent ces nations, de pénétrer le secret de leur organisme, d'analyser, en quelque sorte, la vie et la mort, d'en mesurer l'intensité et d'en discerner les causes, de chercher comment les sociétés se perpétuent par le renouvellement incessant des générations, et pourquoi le nombre des hommes augmente, diminue ou demeure stationnaire dans un pays, de démêler quelles conditions matérielles et morales favorisent ou entravent leur multiplication et exercent une influence sur leur bien-être, de pouvoir, par le rapprochement des phénomènes qui se produisent dans la composition et dans le mouvement des diverses populations du globe, comparer la force et la croissance, peut-être même, jusqu'à un certain point, prévoir l'avenir des États. Ces matières sont du ressort de la science démographique (1). »

(1) Histoire de la population avant 1789 et démographie de la France comparée à celle des autres nations au dix-neuvième siècle,

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La démographie établit l'état de la population totale à une date donnée, sa densité, sa répartition par sexes, âges et professions, puis sa tendance à varier d'après la natalité, la mortalité et les migrations (1). Le chiffre des naissances donne la mesure de la fécondité d'une nation ; celui des décès révèle sa constitution pathologique.

On a de bonne heure reconnu que l'histoire est sous l'étroite dépendance de la géographie (2). Hippocrate (3) signale déjà l'action exercée par le milieu sur la vie humaine. Bodin, Montesquieu, l'abbé t)u Bos, etc., ont reconnu l'influence du climat (4) ; Buffon (5), celle du sol et de ses productions naturelles : « La terre fait les plantes ; la terre et les plantes font les animaux ; la terre, les plantes et les animaux font l'homme. » *

précédée d'une Introduction sur la statistique, t. I ; cf. Revue des Sciences et des Lettres, 1889, 484. *

(1) BoLRDEAU, l'Histoire et les Historiens, 296 ; Seignobos, la Méthode historique appliquée aux sciences sociales, 262 et suiv.

(2) Herdcr croyait que, sans la Méditerranée, l'Europe serait aussi arriérée que l'Afrique ; Karl Ritter explique, par la seule configuration des côtes, la suprématie historique de l'Europe.

(3) Des airSf des eaux et des lieux,

(4) On sait que cette théorie des climats a été également appliquée à la littérature. Nous en reparlerons, à propos

de Taine.

(5) Des animaux sauvages : Introduction.

Grâce à Vastronomie^ il a été possible de déterminer la date de quelques événements reculés, de marquer le point de départ d'êtres ou d'époques (1). « L'astronomie nous fait dépasser toute conception planétaire.... par l'astronomie, la science humaine sort de la terre, embrasse l'univers, arrive à entrevoir comment la terre s'est formée dans le système solaire... Le Système du monde de Laplace est l'histoire du monde avant la formation de la planète Terre, de la terre dans son unité avec le soleil. En réalité..., l'histoire du monde, c'est l'his toire du soleil (2). »

D'ailleurs, la chimie du soleil n'est-elle pas la môme que celle de la terre ? Mais la chimie « nous révèle des faits antésolaires ; elle nous fait atteindre une époque de l'histoire où la distinction des systèmes du monde n'existait pas, au moins dans certaines régions de l'espace ». Aussi a-t-on pu dire que la chimie est « l'histoire de la plus vieille période du monde, l'histoire de la fondation de la molécule ». En tout cas, elle a précédé l'astronomie, « puisqu'elle nous révèle des lois et un développement antérieurs à l'existence individuelle des globes célestes ; par elle, nous plongeons dans

(1) Voir la note 1 de la page 398, de Bourdeau.

(2) Renan, fiey. des Deux Mondes, 1863.

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le monde où il n'y a ni planète ni soleil ; nous dépassons la période solaire, nous sommes en pleine période moléculaire ». Au delà n'existe que la période atomique, « règne de la mécanique pure, mais contenant déjà le germe de tout ce qui devait suivre : à savoir, la période moléculaire, où la chimie apparaît ; la période solaire ; puis, la période planétaire, où la planète Terre cosnmence d'exister, suivie de la période où celle-ci poursuit les évolutions successives que révèle la géologie, où la vie se montre, où la botanique, la zoologie^ Isi physiologie commencent à avoir un objet ». Toutes ces périodes, en y joignant celle « s'étendant depuis le jour où il y a eu sur la terre des êtres méritant le nom d'hommes, jusqu'au temps historique » , ont précédé la période historique. Au résumé, pour emprunter le mot de Renan (1), ce qu'on appelle l'histoire est l'histoire de la dernière heure.

Ce qui a frappé surtout les êtres humains, dès l'origine du monde, ce sont les grands cataclysmes. L'apparition des comètes, d'un tremblement de terre, d'une éclipse a souvent coïncidé avec quelque catastrophe, ou l'a précédée

(1) Revue des Deux Mondes, 15 oct. 1863.

de peu : l'historien Justin n'hésite pas à voir dans ces accidents la cause de la chute et de l'élévation des empires (1).

Un fait remarquable et qui n'a pas échappé à quelques observateurs, c'est qu'il est rare de voir disparaître des hommes qui ont joué dans l'humanité un rôle de premier plan, sans noter en même temps le bouleversement des éléments, « comme si la nature voulait porter leur deuil, et témoigner sa douleur de leur perte ». La mort de Jésus fut suivie d'un tremblement de terre ; celle de Napoléon survint le jour d'une horrible tempête ; un brouillard épais plongea les êtres et les choses dans l'obscurité le jour où Gœthe expira (2).

S'agirait-il, en cette circonstance, d'un phénomène de télépathie ? Qui sait, suggère un de nos confrères (3), si « la brusque cessation de la pensée chez un cerveau puissant, au potentiel élevé », ne suffirait pas « pour troubler l'harmonieuse continuité de la matière et pour en rompre l'équilibre » ? L'explication est, à tout le moins, ingénieuse.

(1) Justin, Histoires Philippiques, XXXVII, 2, cité par Mou- GEOLLE, les Problèmes de VHisioire, 318.

(2) Voir notre mémoire sur « les Influences météorologiques en médecine» [Bull, général de thérapeutique, 23 août 1907, 260).

(3) Docteur Perrier, la Médecine astrologique (Thèse de Lyon, 1905).

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Des savants, que nous n'oserions soupçonner de s'être divertis à soutenir un paradoxe, ont mis en relief le rôle primordial joué dans l'histoire par les phénomènes météorologiques.

Nous citons leur texte, sans y apporter la plus légère modification, entendant leur en laisser la responsabilité entière. Nous cédons la parole à M. Ch. Nordmann, astronome de l'Observatoire de Paris (1).

L'irruption des Gimbres, qui préluda, deux siècles avant Jésus-Christ, aux invasions barbares qui devaient submerger l'Empire romain, fut causée par un raz de marée qui dévasta les territoires occupés par ce peuple au bord de la mer du Nord. Si aujourd'hui tant de gens, dans les parages de la Gannebière, arborent fièrement le nom sonore de Marius, la faute en est à ce raz de marée. Petites causes, grands effets !

L'antiquité nous fournit des centaines d'exemples analogues. Mais si nous passons au déluge, aux temps modernes, veux-je dire, l'étude météorologique de l'Histoire ou, si l'on veut me permettre l'expression, la météorologie historique n'est pas moins suggestive.

La Résolution française est due à des causes politiques et sociales d'autant mieux connues que plusieurs subsistent encore comme devant. Il n'en est

(1) Les lignes que nous reproduisons ci-dessus ont paru dans le Matin, sous la signature de M. Charles Nordmann, « astronome de l'Observatoire de Paris », le 28 avril 1913.

pas moins vrai qu'elle fut déclenchée par deux événements météorologiques qui portèrent à son comble la misère du peuple français et firent déborder pour lui le vase d'amertume : ce fut d'abord un orage à grêle sans précédent qui, le 13 juillet 1788, traversa tout le territoire, des Pyrénées aux Flandres, ruinant tout sur son passage; et ensuite l'hiver (1), qui fut d'une rigueur inouïe, entre le 24 novembre 1788 et le 14 janvier 1789, et sema grande désolation au doux pays de France. Est-ce par hasard que 1789, 1830, 184H, les trois grandes dates où la Révolution déploya sur l'Europe ses ailes sanglantes et magnifiques, furent précédées chacune d'un hiver exceptionnellement rigoureux?

La pluie qui, à Tchataldja, à Moukden, et jadis à Waterloo (2) ou à Grécy, parut dans les batailles comme un deas ex machina, ioue dans la politique intérie'ure des nations un rôle lénifiant et pacifique. Lafayette se montra fin météoropsychologue, lorsque le soir du 5 octobre 1789, il dit au roi, inquiet du peuple qui était venu gronder sous ses fenêtres :

(1) V. un intéressant article de Guillaume Deppiïvg : L'hiver qui précéda la Révolution (1788-1789), d'après le Journal inédit d'un bourgeois de Paris et les documents du temps {Revue Bleue, 23 mars 1889, 357 et suiv.).

(2) La pluie qui tomba le jour de Waterloo aurait été, suivant l'opinion de quelques-uns, « la cause du retard qui permit à Bliicher de réunir ses forces à celles de Wellington, et de lancer, au moment décisif, des troupes relativement fraîches sur des soldats épuisés par une nuit sans repos, passée en plein air sous leau tombant sans répit ». Les Indiscrétions de l'Histoire, par le docteur Cabanes, t. VI, 308 ; cf. Pourquoi Napoléon perdit la bataille de Waterloo, Br. in-8, signée E. L. M. (Emile Le Maout).

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« Sire, allez dormir tranquille ; il n'y aura plus de désordre aujourd'hui : il pleut. » Mieux que la police et l'armée, une bonne averse contient les passions populaires. La douche calme les individus agités ; la douche céleste l'ait de même aux foules.

A côté de la pluie, le vent tient son rôle historique avec honneur. Si le 7 octobre 1493, jour où Colomb voulait rebrousser chemin faute d'une terre entrevue, le vent avait poussé ses caravelles un peu plus vers le sud, la carte politique de l'Amérique ne serait pas ce qu'elle est aujourd'hui. Le il août 1805, quand Villeneuve se disposait, sur l'ordre de son maître, à venir devant Boulogne embarquer la Grande Armée, si le vent n'avait pas tourné subitement du sud au nord, Napoléon eût dicté la paix à Londres et abattu sans retour l'Angleterre. Au lieu de cela, Villeneuve dut relâcher à Cadix, non loin de Trafalgar. Ce petit changement anémométrique, en sauvant l'Angleterre, fut cause de bien des événements.

D'ailleurs, Albion fut souvent favorisée par les dieux qui président à la météorologie, et en d'autres temps elle eût élevé sans doute des temples au vieil Éole : que fût-il advenu d'elle, en effet, sans la tempête, qui en 1588, détruisit fort à propos l'invincible Armada? On sait le mot mélancolique de Philippe II d'Espagne : « j'avais envoyé mes flottes combattre des hommes et non des éléments ». Cette tempête est à l'origine delà grandeur de l'Angleterre.

Le brouillard a causé l'événement le plus important de la guerre de Trente ans : la mort de Gustave-Adolphe, tombé grâce à lui dans un parti ennemi. Le coup de foudre qui, le 2 juillet 1505, éclata auprès de Martin Luther et lui fit faire vœu d'être moine, a

82 L*HIST01RK RCLAIRK l INIQUK

déclenché des choses qiiî onl remiiA îos ivnîolt»s p<t»ndant des siècles.

Le froid, en «794-17^5, assura lo ^ <

armées aux Pays-Bas, et permit à la x .^

Pichegru de prendre d'assaut la flotte hollandaise. C'est le froid, en revanche, qui déchaînant vY>ntre Napoléon le terrible hiver de 1812, entraîna la chute du colosse.

Aiuîsi, couchit notre auteur, vv la météorologie sera peut-être un jour une des branches les plus curieuses de la science. En étudiant les événements de l'Histoire, parallèlement aux documents météorologiques (et cette étude n'est pas même ébauchée), on est sur de fairo tîos découvertes suggestives Qt utiles ».

Il y a longtemps, d'ailleurs, qu'on a remarque l'influence de la température sur les passions humaines ; nous n'en voulons d'autre témoignage que ce passage du livre d'un mémorialiste du seiîtième siècle, le sieur Guillaume de Castelnau, premier maître d'hôtel de Charles IX: « Les grandes chaleurs do cette année (1564) correspondaient aux esprits violents qui ne se pouvaient contenir au repos; ain$i existaient divers remuements en plusieurs endroits du royaume, comme au pays du Maine. Ai\jou, ïûuraine, Auxerrois et Guyenne. »

Les émeutes, les révolutions ont presque

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toujours eu lieu pendant la saison chaude (1); la prise de la Bastille s'est produite le 14 juillet ; la guerre de 1870 et celle de 1914, ont éclaté aux moi» de juillet et d'août. Serait-ce que la colère des foules ou des partis monterait avec le thermomètre ?

Le pouvoir des saisons varie en raison de l'idiosyncrasie, de la constitution individuelle.

Le chancelier do Chiverni engageait le duc de Ciuise, dit le Balafré, à ne point inviter Henri III pendant les grands froids: la gelée occasionnait, chez ce prince, des accès de fu' reur qu'il ne pouvait maîtriser. Le terrible dictateur du Paraguay, le docteur Francia, sentait sa raison s'égarer quand soufflait le vent du Nord qui, dans cette contrée, est à la foi» humide et chaud : dans ces moments, ce moderne Tibère envoyait à la mort et faisait fusiller, sous le plus futile prétej^te^ quantité d'innocentes victimes de ses fureurs (2).

Certains ont cru devoir mettre en avant des modifications survenues dans la constitution môme de l'épiderme terrestre, pour expliquer les changements observés dans l'histoire de

(J) NouH renvoyons de nouveau à notre étude «ur « les Influencew météorologiques en médecine », puljliée dans le liuUeiin général de iUérapeulique des 15 et 23 août, 1907,

{2) De iinjluence don dirnulg sur Cfiornme, et de* agents physiqufs aur le moral, par !« docteur r'ojKSAC.

l'humanité (1) : i;i'a-t-on pas attribué à la malaria la chute prématurée de civilisations (2), comme la civilisation étrusque, de même que la décadence de Rome et des autres cités latines?

« Aujourd'hui encore, nous sommes gouvernés par des accidents qui eurent lieu bien avant l'existence de l'homme. On peut dire avec vérité que la géologie tient le secret de l'histoire. » Et, à l'appui de cette assertion, Renan complète sa pensée par cette démonstration :

Quel événement égala jamais en importance les hasards qui ouvrirent le Pas-de-Calais, le Bosphore ; les circonstances purement fortuites (dans le sens tout relatif de ce mot), qui réglèrent la forme des con-

(1) Cf. le chap. iv de l'ouvrage de Mougeolle, les Problèmes de VHistoire.

(2) On a pu dire que « la civilisation est la victoire croissante des lois mentales (c'est-à-dire intellectuelles) sur les lois physiques ». « Les grands changements dans la civilisation d'un peuple, écrit Ch. de Rémusat, dépendent seulement de trois choses : la masse de connaissances réunies parles hommes les plus intelligents et les plus habiles ; la direction que tout ce savoir a prise et les objets auxquels il s'applique ; enfin et surtout, le degré de diffusion que les lumières ont atteint, et la liberté avec laquelle elles pénètrent dans toutes les classes de la société. 11 faut donc partir de ce principe : la totalité des actions humaines est gouvernée par la totalité des connaissances humaines. » Non seulement la science fait des progrès plus rapides que la moralité, mais elle a des résultats plus durables.

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tinents, les sinuosités des mers, la proportion des surfaces émergentes et des surfaces submergées, la nature des sous-sols destinés à chaque race, et qui ont eu une influence si capitale sur la destinée de chacune d'elles? Que fût-il arrivé, si entre la Méditerranée et les mers du couchant et du nord ne se fût pas allongée cette terre prédestinée à être le cœur de l'humanité; si l'Islande et le Groenland, inclinés de quelques degrés vers le sud, eussent livré une route plus anciennement ou plus régulièrement suivie d'un continent à l'autre ? Toute la destinée de la planète Terre est ainsi, je ne dis pas expliquée, mais explicable. Depuis l'heure où elle mérita un nom à part dans le système solaire, jusqu'au point où nous la voyons arrivée, il y a certes pour nous d'innombrables lacunes et obscurités ; mais nous saisissons une chaîne suivie, une loi de progrès, une marche du moins où tout se lie, où chaque moment a sa raison d'être dans le moment antérieur.

Dans un autre ordre d'idées, V archéologie a, surtout depuis le siècle dernier, considérablement étendu le domaine de l'histoire ; les fouilles des archéologues ont ressuscité des villes disparues, ensevelies sous la poussière de leurs monuments.

La philologie, cette archéologie du langage, a rendu et rend tous les jours aux historiens de précieux services. « La philologie et la mythologie comparée nous font atteindre des époques bien antérieures à tout document écrit.

L'homme, en effet, parla et créa des mythes avant d'écrire (1). »

Tout en reconnaissant le bénéfice que peut retirer l'histoire de la philologie comparée, Renan était loin de méconnaître les avantages, supérieurs peut-être, de l'anthropologie. « Ce que la philologie comparée est à l'histoire, V anthropologie générale le sera à la philologie comparée. Cette dernière science prend l'humanité déjà divisée en familles ; l'anthropologie générale cherchera la loi de sa formation même. La philologie comparée, c'est l'histoire avant la réflexion; l'anthropologie sera l'histoire avant le langage et avant la constitution des groupes d'idées qui, devenus le patrimoine de chaque race, dominent encore aujourd'hui la marche de l'humanité. »

Leibniz (2) reconnaissait, en outre, l'utilité pour l'historien de la sigillographie, àe^ Vhéraldique, de la numismatique, de Vépigraphie, de la diplomatique, et nous en oublions (3). Leibniz ne pouvait parler ni de la radiographie,

(1) E. Renan, Les sciences de là nature et les sciences historiques (Revue des Deux Mondes. 15 oct. 1863).

(2) Ch. Douvillé, Leibniz historien, 390 et suiv.

(8) La graphologie, par exemple, dont nous avons montré différentes applications à la psychologie historique (Marat, Mme Roland, Louis XVII, Guillaume II : Chronique médicale, passim).

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dont on a récemment fait une ingénieuse application à la paléographie (1) ; ni de \di préhistoire^ qui n'était pas encore sortie des limbes du néant, à l'époque où il vivait.

C'est tout un monde, jusqu'alors inconnu, qui nous a été dévoilé par la préhistoire, laquelle a établi sur des bases sûres la chronologie du globe.

Quelques monuments mutilés, des débris de squelettes, des éclats de silex, voilà tout ce qui rappelle cette période de l'humanité. Ce n'est pas de l'histoire, à proprement parler, puisqu'il n'existe encore aucune manifestation écrite de la pensée ; et cependant, peut-on supprimer de propos délibéré toute une époque où un sol a existé, où des hommes ont vécu ou besogné, sous prétexte que l'écriture n'a pas consacré leur existence?

Ces hommes ne sont-ils pas doublement nos ancêtres et nos pères, puisqu'ils nous ont transmis des gouttes de leur sang, et parce qu'ils ont créé les meilleurs morceaux de la France (2)? A défaut de textes, ils ont laissé leurs instruments de travail, les dessins de leur art.

(1) Rayons X el palimpsestes: Chroniqu-e méd., 1" avril 1900,

(2) Camille Jlllias, Plaidoyer pour la Préhistoire : Bévue Bleue, U décembre 1907.

L'examen des ossements a servi à caractériser le type des populations vivant aux époques les plus reculées qu'on ait pu atteindre; les {)roduits de l'industrie humaine qu'on a mis au jour, indiquent quelles furent leurs conditions d'existence ; les armes, leur manière de combattre ; les outils, leur façon de travailler; les débris de repas, leur régime alimentaire.

On a pu, d'altérations pathologiques des os, induire l'existence de certaines maladies ; de certaines pertes de substance, une pratique chirurgicale relativement avancée.

On a de la sorte constaté que l'cc avarie » existait déjà aux époques préhistoriques (1), alors que les documents les plus anciennement connus sur cette maladie ne vont pas au delà de l'Egypte pharaonique (2). Il y a longtemps, on le sait, que la science a établi que cette affection spécifique n'a pas été importée en Europe au quinzième siècle par les compagnons de Christophe Colomb, retour d'Amérique, puisqu'on en a découvert des traces à des temps bien antérieurs (3).

(1) Chron. méd., 15 mars 1908, 193-4.

(2) Voir dans la Chronique médicale du 15 oct. 1900, p. 624 : Quelques lésions pathologiques au temps des Pharaons.

(3) Cf. La pathologie dans la céramique (péruvienne), in Chron. méd., l" août 1909, 501-2 ; dans la même revue. 1" déc. 1909, 774-5 : Maladies précolombiennes.

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