L'EGYPTE ANTIQUE
blé^ fruits, liqueurs, ustensiles, visites annuelles et banquets périodiques de la famille et du clergé, servis dans le vestibule du tombeau. Sur les parois, en sculptures ou intailles vivement coloriées, défilaient à jamais devant le mort ses pensées et ses actes, ses serviteurs, ses propriétés, ses travaux et ses plaisirs journaliers. Les dieux y tinrent d'abord peu de place. Avant la IV* dynastie, l'inscription extérieure ne cite nommément qu'Anubis, Toth et Kem. Mais déjà la stèle de Hent-Sen, fille de Ghéops, invoque Isis, mère divine, Osiris, seigneur du Rosta, Hathor, dame des eaux, Hor, Nephthys, Selk, Paht, Sekhet, Toth, Hapi. Le voyage des âmes au pays de l'Ouest sur des fleuves mystérieux, sous la conduite de certaines divinités, commence à transformer la tombe en région infinie, en autre monde. Les nombreux acteurs des tableaux funéraires ne sont plus les esclaves et les propriétés du mort, mais des puissances infernales, ministres du dieu grand, qui président au pèlerinage et conduisent Tâme à la récompense ou au châtiment.
La vieille idée du double enfermé dans le tombeau persiste toujours. On ne cesse point d'accumuler autour de la momie, que le double doit ranimer un jour, aliments, vases, meubles, tables à offrandes, amulettes et figurines. Mais, tandis qu'elle repose en ses cartonnages, le double parcourt une série d'aventures inconnues à la vie mortelle. Le corps n'est plus qu'un réceptacle extérieur superposé à deux autres gaines moins grossières qui contiennent Tesprit, Khou, sorte de monade élémentaire, antérieure et étrangère au corps. De ce que la mort le libérait, il fallut conclure qu'il existait avant la vie. Le Khou voltigeait çà et là, vêtu d'un feu subtil. Soudain, il échange sa robe de lumière contre une enveloppe moins pure, divine encore, l'âme, Bâ, Puis il s'insinue dans un corps, Khat, avec lequel il communique pur une substance intermédiaire, Niwou, le souffle, la vie. Après la mort^ le Khou reprend son voile de flamme et sa nature incorruptible. Le Niwou s'est évaporé. Le corps, on n'en parle plus. Reste l'âme, Bâ, seule responsable. £lle comparait devant les quarante-deux membres d'un jury présidé par Osiris-
Kent-Ament. Ses actions sont pesées dans la balance de justice, et la sentence est prononcée.
L'âme coupable est livrée au KhoUy exécuteur du jugement. Ce bourreau enflammé rentre dans l'impie, la flagelle du fouet de ses péchés, la livre aux tempêtes et aux tourbillons. La damnée se réfugie dans un corps humain qui n'en peut mais et lui rend, en maladies, en crimes, en démence^ les tortures qu'elle subit. Enfin, après des siècles de souffrances inutiles, une seconde mort procure à l'âme perverse la délivrance définitive, le néant. L'âme juste est seule immortelle. Soutenue et guidée par le Khou, d'épreuve en épreuve, elle s'avance vers la félicité. Identifiée avec Osiris, elle combat avec lui l'hippopotame, le crocodile et la grande tortue ; et, comme lui, triomphante, elle parcourt les demeures célestes, revêtant à son gré diverses formes divines, lotus, hirondelle, vipère ou grue, phénix ou épervier d'or sur la barque de Râ. Elle accomplit enûn, dans les champs à'Adlou, les cérémonies du labourage mystique et se mêle aux chœurs des dieux errants et des dieux fixes. Elle a conquis l'éternité bienheureuse.
Un corollaire naturel du culte des morts, c'est l'apothéose des vivants destinés à l'immortalité. II suffit, pour les traiter en dieux, de les voir, dès cette vie, tels que les fera la tombe. Rien de plus facile, surtout quand ils s'arrogent eux-mêmes la divinité. Les pharaons, avec une assurance qui n'a jamais été égalée^ ont légué à tous les empereurs et rois un exemple que chacun a suivi dans la mesure de son impudence et de la servilité publique. Du plein assentiment de leur cortège, composé, d'ailleurs, de futurs Osiris, ils sont entrés de plain-pied dans les triades, prenant à leur fantaisie la place de Kbons, d'Horus ou d'Ammon, substituant leurs fils, leurs femmes, leurs filles, aux dieux enfants et aux déesses, hôtes de temples dédiés à leur propre divinité, servis et conseillés par ceux dont ils se disaient les compagnons, les vicaires et les formes visibles.
Il y a sept mille ans que l'atliance intime de l'autorité civile et militaire avec l'insondable ruse cléricale a été inaugurée sur les
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rivages du Nil. Beaucoup d'autres exploiteurs d'hommes Font inventée pour leur compte, mais Font rarement proclamée avec une plus souveraine insolence. Il ne faut pas, d'ailleurs, juger le passé avec nos sentiments modernes. C'est grâce à leur toutepuissance divinisée que les pharaons ont pu orner l'Egypte de tant de merveilles^ entretenir Tabondance dans la grande vallée, répandre les arts et les industries bien avant vers le sud, en des régions aujourd'hui sauvages et désolées.
Durant trente siècles de développement Isolé, indépendant, original, TÉgypte a inventé, pour elle-même et sans maîtres, l'agriculture et Tirrigation, récriture, la céramique, la sculpture, l'intaille, le coloriage, l'orfèvrerie, Tarchilecture. Elle a constitué, malgré la féodalité et au moyen du servage, une administration productive, régulière, tolérable en somme. Du plus humble animisme elle s'est élevée à une religion variée, amusante, supérieure à bien d'autres ; enfin, dans la théodicée et la métaphysique, régions que la science occupe aujourd'hui, elle a devancé les plus hardis, les plus ingénieux explorateurs de ces inania régna.
Récentes découvertes. — L'Eaphrate et le Tigre. — Anciens habitants de la basse Ghaldée. — Les Sonmir et les Accad. — Les cunéiformes. — Goudéa, roi de Lagash. — Le groupe sémitique : Chaldéens de la Babylonie ; Assyriens du Tigre; Araméens de l'Euphrate ; nomades du golfe Persique, Cananéens.
— CouBchites de l'Elam. — Khétas ou Hittites.— Hyksos, Phéniciens, Hébreux.
— Religion des Proto-Chaldéens : animisme, magie, talismans.— Cosmogonie, mythes d'Anou (Oannès) et de Bel. — Le déluge ; descente d'Ist&r aux enfers.
— Mythologie assyro-cbaldéenne.
Vers les temps où les pharaons memphites élevaient ces pyramides dont les fortes assises ont bravé TefTort des siècles, des populations d'origine diverse bâtissaient^ dans la basse vallée du Tigre et de l'Euphrate, des palais et des temples en briques crues^ dont la science fouille aujourd'hui les informes débris. Ce n'est qu'en i878 que les découvertes de M. de Sarzek, consul de France à Bassora, ont fourni quelques bases solides, quoique bien fragmentaires, aux conjectures^ aux inductions vraisemblables, tirées jusqu'ici de documents très postérieurs, dont le déchiffrement sérieux n'avait guère commencé avant 1857. On soupçonnait déjà, d'après la légende de la tour de Babel et aussi d'après la coexistence, probable bien que contestée, de deux langues officielles, la juxtaposition et le mélange de plusieurs variétés humaines aux bouches des deux fleuves jumeaux. Mais tout doute cesse devant les corps trapus et moyens, les têtes imberbes, au nez large, aux lèvres épaisses, des rois de Lagash, dès qu'on les compare aux personnages élancés^ à longue barbe, à nez saillant, voire aquilin^ Ogurés sur une foule d'intailles et de cylindres extraits des mêmes terrains.
L'Euphrate et le Tigre enceignent, dans leur partie moyenne, une terre longue et assez large, médiocrement fertile, que les
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Grecs ont nomméËla Mésopotamie, puis, dans une sorte de goulot bulbeux, une seconde enclave, moindre mais beaucoup plus ricUe, coupée en tous sens par des émissaires épanchés entre les deux OeuTos, laquelle, au début des lemps historiques, venait se terminer encore aux rivages d'un long tjolfe où l'Euphrate et le llgre se jetaient par des embouchures séparées. Cette quasipéninsule conlînentale et le golfe qui la terminsit se sont appelés, bien plus tard, la Chatdée et le golfe Persique. Au sud de l'Eupbratej des marécages et des lagunes séparent la Chaldée du désert de Syrie. Bien que sujet à des inondations irrégulières, bien que volontiers marécageux ou sablonneux, crevassé par le soleil, malsain, encombré de roseaux toulTus et géants, le pays était riche en palmiers, en datiiers, surtout en céréales. Le blé, dit-on, y poussait à l'état sauvage. Les silex taillés et autres outils de pierre qu'on ; découvre en grand nombre appartenaient certainement, puisqu'il n'y a pas de pierre dans le sol chaldéen, à des tribus immigrées de l'est ou du nord-ouest. L'or, le cuivre, le bronze, qui se mêlent ici et succèdent à la pierre, supposent la venue d'Orientaux, sans doute de peuples noirs ou foncés, riverains de l'océan Indien, qui, de proche en proche, transmettaient les précieux métaux et les procédés métallurgiques. Le fer, qu'on rencontre aussi, en moindre quantité, venait probablement d'Egypte par le désert. On est tenté de reconnaître ces Éthiopiens d'Asie, dont Homère parle encore, dans les faces camuses de Goudéa et de ga famille. Il est évident que, même à l'oiigine, ils n'étaient pas ou ne furent pas longtemps seuls; la Mésopotamie envoyait son contingent, et, dea deux rives opposées de l'Euphrate et du Tigre, des barques rondes en forme de pot, ou même des outres gouQées, amenaient aisément des voisins, Sémites au sud, Gossé"" f" rnnai-hitns a» nord ; ceux-ci formaient une nation puissan , mais bien peu différente, sans doute, des Pri contacts résultait une population métisse, i après la Bible, après Oppert, Lenormanl e^ Sownir et Accûrf.
C'est d'eux que tant de peuples de TAsie antérieure, Assyriens, Khétas, Cypriotes, Arméniens et Perses, reçurent cette écriture singulière qui devait exercer, depuis 1802^ la sagacité des Grotefend^ des Burnouf, des Lassen, des Oppert, des Hincks et des Rawlinson. En effet, le système, dit cunéiforme, parce que chaque signe y est composé de traits en forme de coins, ne s'étant jamais avancé, dans son évolution, au delà du syllabisme, ne convenait qu'à la notation d'un langage agglutinant, où chaque mot consiste en syllabes juxtaposées. L'hiéroglyphe égyptien, avant même de s'être altéré en caractère hiératique et cursif, prenait souvent une valeur simplement alphabétique ; il pouvait rendre un son isolé, une lettre. Le cunéiforme est toujours une syllabe, simple ou complexe. S'il s'est imposé à des idiomes flexionnels, Tassyrien, le hittite, l'iranien et même le grec, c'est seulement en vertu d'un usage immémorial. Un fait capital, d'ailleurs, en démontre Tantique origine. Bien qu'il soit devenu syllabe, il est resté idéogramme. Comme la clé, en chinois, comme l'hiéroglyphe, en égyptien, il peut se placer en tête d'une proposition ou avant un mot, pour en déterminer le sens, office nécessaire dans une écriture si imparfaite, où un même son peut être exprimé par divers signes dits homophones^ où un même signe, dit polyphone, peut rendre plusieurs sons très différents. D'où l'on conclut qu'il a été, en principe, la représentation d'un objet et la figuration d'une idée, avant d'être la notation d'un son, l'élément partiel d'un mot.
Le groupe sumérien habitait principalement la basse Chaldée et les villes d'Ourouk, Lagash, Larsam, Eridou, entre les deux fTeuves. Un peu au sud de TEuphrate, des Sémites avaient fondé ou occupé Ourou ; de cette dernière ville, ils paraissent avoir dominé de bonne heure le pays soumir ; car Goudéa se reconnaissait vassal des rois d'Ourou. On peut rapprocher, sans trop de crainte, les noms d'Ourouk et d'Ourou, et ceux de rois an-, tiques, Ourninâ, Ourbaou, qu'on lit sur nombre de débris et d'objets épars dans toute la Chaldée.
L'élément sémitique (c'est-à-dire appartenant à des peuples
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qui parlaient des idiomes appelés depuis simitiquet) n'éliit pis moins prépondérant dans la haute Cbaldée, où des lilles destinées h une plus longue célébrité, Nippour, Borsippa, Sippara, BabyEone, Aganè, formaient autant de petits États, tour ft tour suzerains les uns des autres. Cest d'Aganè que se leva te très légendaire Shargina, Saryoukin ou Saigon ï", fils d'un jardinier, exposé sur un fleuve, comme tant d'autres Moïses et Romulus, qui étendit son empire de l'Assyrie jusqu'aux frontières d'Egypte, vers 370O ; ce qui expliquerait les embarras et l'obscurité des dernières dynasties de la période memphite. Sargon 1" aurait eu pour successeur un autre monarque également puissant et prospère, Naramsin, dont le nom reste attaché h des souvenirs glorieux de richesse et d'expansion civilisatrice.
A l'ouest et au norddefiabylone, les A raméen s occupai eut les deux rives de l'Euphrate et la région comprise entre l'Amanus, te Liban et le golfe d'Alexandretle ; les Assyriens, les bords du Tigre, qu'ils avaient franchi au nord des Cosséens ou Couscbites de l'EIam. El-Assour, sur la rive droite, marquait leur point de départ; c'était la plus ancienne de leurs villes royales, éponyme de la nation et de la grande divinité locale. Plus au nord, s'élevaient Kalakh, Ninip, Nimroud, qui a gardé le nom du fabuleux chasseur Nemiod. « Le commencement de son empire, nous dit la légende biblique,' fut Babel et Accad, et Chalneh nu pays de Sennaar. De ce pays-là, il marcha vers Assour et hitit Ninive et Kalali, et nesen entre Ninive et Kalah. » L'Assyrie, au delà du Tigre, éCail un fort beau pays, fermé auxjvents du nord et aux sables de l'orient par les hautes montagnes de la future Média et de la Perse, chaud sans doute, mais défendu contre la sécheresse par de nombreux afducnts et rivières. Les principautés qui s'y formèrent, à l'instar des royauté: ' ' " ' "
rent, pendant plus de vingt siècles, qu suzeraineté pins ou moins eflective des elles développèrent, avec un certain { puissant, les arts qu'elles tenaient de la fournis de pierres, les Assyriens purei
brique, décorer leur architecture de parements solides et de bas-reliefs monumentaux ; ils peignèrent, sur le vivant et sur la statue, sur Thomme et sur le dieu, la barbe touffue et les longs cheveux que les premiers Sémites, maîtres de la Chaldée, laissaient flotter en désordre autour des visages qui grimacent sur tant d*intailles et de cylindres chaldéens ; ils donnèrent à leurs dieux> comme à leurs rois, à leurs prêtres, des attitudes nobles et fortes^ des corps bien équilibrés.
Pendant que, durant des périodes de deux cent mille, de quatre cent mille années, se succédaient, dans la vallée des deux fleuves^ d'innombrables dynasties où les noms réels se mêlent aux fabuleux — Idhinghizanaghin, Our-Ninghirsou, Dounghi, Singashid, Libitannounit, Likbagas, Gamiladar, Ishmidagan, et Goungounoun et Sinidinnam — , TEuphrate^ chassé à l'est par les sables du désert arabe, joignait le Tigre^ et tous deux, déversant à droite et à gauche leurs limons accumulés^ formaient, au milieu du sol comblé, un seul canal, le Chat-el-Arab, qui déboucha enfin dans la mer par deux ou trois branches. Aujourd'hui encore^ ce territoire avance de 1 600 mètres en soixantedix ans ; il a conquis environ 40 à 45 lieues depuis les temps où TEuphrale avait son embouchure à Sourippak, où la ville d'Ourou était la capitale de la basse Chaldée. A mesure que la mer reculait, des tribus de pêcheurs, bravant la pestilence des bancs marécageux^ suivaient le mouvement des rivages, installaient leurs huttes, puis leurs villages, sur les Ilots grandissants, à Dilvoun^ à Sour, à Arad, dont Strabon a recueilli les noms. Gouschites de l'Elam, nomades de TArabie, ces envahisseurs paraissent avoir formé le noyau des populations qu'on a depuis nommées cananéennes. Ils parlaient un dialecte de la langue dominante et ajoutaient leurs légendes et leurs dieux aux mythes et aux superstitions de la Chaldée, centre de la vie intellectuelle dans le monde sémitique.
Vers Tan 2300, une invasion victorieuse des Elamites jeta le trouble en ces régions prospères. Un roi de Suse, Koudour-Nakounta, passant le Tigre et l'Euphrale, ravagea le pays depuis
Ourou jusqu'à Babylone, emporta, comme trophées, les images des dieux chaldéens et soumit au tribut toutes les villes et tous les rois. Ses successeurs formèrent une dynastie que Bérose appelle médique: à tort, puisque les Mèdes ne jouèrent un rôle en Asie que mille ans plus tard ; mais la tradition qu'il rapporte renferme peut-être une part de vérité. Les montagnes de la Perse et de la Médie, en effet, et qui sait? la progression, la pression ignorée des avant-gardes iraniennes, arrêtant les Eia* mites à Torient, ont pu déterminer leur invasion vers Fouest. Le joug élamite ne tarda pas sans doute à s'alléger, et la Chaldée continua de vivre. Mais Tébranlement de la conquête se propagea au loin. L'entrée des Hyksos dans le delta en fut le contre-coup. Les Cananéens, chassés du sol qu'ils avaient enlevé à la mer, suivis ou accompagnés de tribus araméennes depuis longtemps établies sur Tune ou l'autre rive de FEuphrate, s'étaient répandus dans le désert, poussant et grossissant les hordes flottantes de pillards, Sôs, Shasou, que les forteresses du Sinaï avaient contenues à grand'peine et qui, très probablement, avaient causé déjà la chute de l'ancien empire égyptien.
On a cherché bien loin l'origine des Hyksos; on en a fait des Touraniens, des Gouschites, même des Scythes et des Indo-Européens. Ces diverses hypothèses ne reposent, en somme, sur aucun fait. N'est-il pas beaucoup plus probable que ce furent, pour la plupart, des voisins de TÉgypte, d'anciens habitants de la future Judée : Emim, Zomzommim, Ânakim,desAmorrhéens, Madianites, Amalécites, Moabites, à Tétroit dans leurs cantonnements, et que l'exode des Cananéens a rejetés vers le Nil ? Rien de plus explicable que Timpulsion communiquée par les immigrants aux petites bandes qu'ils refoulaient les unes sur les autres et qu'ils condensaient, pour ainsi dire, en une armée redoutable.
Parmi les Cananéens, les Phéniciens, déjà marins et commerçants le long du golfe Persique, furent non moins attirés que poussés vers le littoral syrien , dont l'étroite lisière leur rappelait leur antique patrie, mais dont Touverture, plus large, les
invitait aux entreprises aventureuses. Peu nombreux, ils ne pouvaient songer à des conquêtes territoriales ; mais les iles^ les promontoires, les baies faciles à défendre et à reprendre au besoin, furent des proies toutes désignées à leurs barques agiles et hardies. De là leur rôle de courtiers universels entre i'Occicident et les deux civilisations orientales, jusque-là isolées. Mais nous devons^ pour le moment, les laisser installer à Arad, à Byblos, à Sidon, à Sour, leurs groupes divers, avec leurs institutions et leurs divinités. De rnême^ une obscurité profonde enveloppe les débuts de leurs proches parents, Bnou-Israël, Hébreux, qui durent aussi faire retraite avec femmes, serviteurs, troupeaux, devant les bandes élamites de Ghodor-Lahomor. On voit, dans les livres juifs, que ces tribus, encore adonnées surtout à la vie pastorale, étaient disséminées sur TEuphrate, depuis Our, en Chaldée, jusqu'aux environs de Harran, en Mésopotamie. On peut croire qu'elles suivirent lentement les Cananéens, campant où elles pouvaient, à proximité d'une source ou d'un puits, vendant le croît de leurs bêtes et les étoffes tissées dans leurs smalas, fixées quelque temps aux environs de la mer Morte dans les cinq villes maudites, et qu^elles se confondirent enfin avec les Hyksos.
On entrevoit les grandes lignes de ces antiques événements accomplis dans la double vallée et dans ses dépendances. Les détails nous échappent. Non pas que les documents fassent défaut ; ils abondent, ils s'accumulent par tas de plaquettes d'argile; déjà les statues de Telle sont couvertes d'inscriptions ; mais ce ne sont que pages éparses, fragments difficiles à comprendre, à classer, surtout. Au reste, ce n'est pas par les menues guerres de leurs rois et prêtres-rois, grands et petits, que Ourou, Sippara, Babylone, Ninive, ont mérité de rester dans la mémoire des hommes; c'est par les fantaisies religieuses, les fictions cosmo« goniques et par les rudiments de science qui s'en sont, pour ainsi dire, épanchés sur le monde.
L'animisme tient une grande place, plus grande peut-être que partout ailleurs, dans les croyances des Ghaldéens. Les Zt,
Esprits, Mânes, forces bonnes ou mauvaises inhérentes à la nature, font le bien et le mal à leur gré, règlent ou dérangent le cours des saisons, stérilisent ou vivifient les plantes et les animaux. Un esprit est attaché à chaque objet, à chaque phénomène. Le monde est le théâtre d'une lutte sans fin entre les esprits bienfaisants et supérieurs, qui seront les dieux, et Ténorme légion des démons et esprits mauvais: les Mas, combattants, les Lamma^ colosses; et, par hiérarchies septénaires, les Ato5 ou destructeurs, les Telad ou guerriers, les Maskim, tendeurs d*embûches, sans sexe, sans épouses, sans enfants . La Peste {Namtar)^ la Fièvre {Idpàjy les fantômes, vampires, les Incubes, les Succubes, les scorpions à corps d*oiseau, à tête humaine, les hommes-poissons, sans cesse aux aguets, des entrailles de la terre, des fourrés de roseaux, des solitudes où ils s'assemblent, fondent sur les champs » les maisons et les villes, attaquent de toutes parts Tordre qui tend à s'établir, altèrent ou tarissent les sources de la santé et de la vie. Au milfeu de cette fantasmagorie, qui répond à la phase précaire des premiers établissements sur des limons mal affermis, visités par des nuées de moustiques et de sauterelles, des troupes de lions, de chacals, de serpents, de buffles et taureaux sauvages,, apparaît le héros Gilgamès, dompteur de monstres, avec son compagnon Eabani. Les exploits de Gilgamès forment le sujet principal des intailies relevées sur d'innombrables cylindres en terre cuite et en pierre dure ; sa légende est répétée d'âge en âge sur les tablettes d'argile; c'est lui qu'on retrouve encore dans les palais de l'Assyrie, haut relief ou statue colossale étouffant deux lions sous ses bras.
Contre ses insatiables persécuteurs, le malheureux homme cherche partout des alliés, multiplie les sacrifices, les gestes mystiques, les formules et les talismans. Le culte est une magie, l'hymne une incantation, le prêtre un sorcier. Les rites de cetto religion fondamentale, qui s'est associée et qui a survécu à toutes les religions officielles, nous sont révélés par un grand ouvrago dont les débris se trouvent au Musée britannique. Ce manuel de la sorcellerie comprenait trois parties, correspondant à trois
ordres du sacerdoce magique, conjurateurs, médecins, Ihéosophes: Tormules contre les démons, incantations contre les maladies, hymnes qui évoquent tes dieux.
Le porteur d'un talisman approprié — bandes d'étofte attachées aux meubles et aux vêlements, objets de bois, de pierre ou d'argile, iîgurines de monstres at de génies — était inviolable, même aux dieux. Le talisman, dit M. Haspéro, est h une borne qu'on n'enlève pas, que les cieux ne francliissent pas, borne du ciel et de h terre, qu'on ne déplace pas, qu'aucun dieu n'a déracinée ; une barrière qui ne s'en va pas et qu'on oppose aux maléfices». Vous pourrez voir au Louvre, entre autres, une statuette de bronze, démon au corps de chien, -aux pieds d'aigle, aux bras armés de griiïes de lion, à ia queue de scorpion, à la tète de squelette et aux cornes de chèvre; quatre ailes ombragent son dos. Une inscription, le long des reins, vous apprendra que M ce personnage est le vent du sud-ouest, et qu'il suffit de le placer h la porte ou à la Tenètre d'une maison pour éloigner les mauvais génies ».
Les dieux ne digèrent des démons que par la taille, par l'étendue do leur sphère d'action, par leur caractère de plus en plus général et métaphysique; ce sont encore des objets et des phénomènes, doublés des esprits qui en sont inséparables. L'éclosion des dieux est simultanée; ils ont paru avec les démons, les monstres et les ébauches confuses, mêlées, des animaux et des hommes. Chacun d'eux est considéré par son adorateur et sou prêtre, par la ville qui l'a choisi pour patron, comme le plus ' ' 'd plus puissant de tous : Sin, la lune, i Ourou, Anou
Bel à Nippour, Mardouk k Babylone, Sumas à Larsam,
à Lagash.
r exemple, le soleil diurne, « fait évanouir le men-
sipe les mauvaises influences et déjoue les complots M « Soleil, lui crie-t-on, dans le plus profond des
brilles ; lu ouvres les verrous, tu ouvres la porte du
1, vers la superficie de la terre lu tournes la face ;
itends au-dessus de la terre, comme une couverture,
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rimmensité des cieuz. » Le feu, Izbar, Izdubar ou Bilgi^ supérieur au soleil même, a pontife suprême dans le sacrifice ou* au foyer domestique », parle ainsi: «Je suis la flamme d'or, la grande, la flamme qui jaillit des roseaux secs, Tinsigne élevé des dieux, la flamme de cuivre, la protectrice qui darde ses langues ardentes; je suis le messager de Silik-Moulouki ! » Et ce Silik est le fils de TEsprit du dieu-terre, Tintercesseur chargé de révéler aux hommes le grand nom, le nom mystérieux qui met en fuite les démons.
Le monde est conçu comme une barque renversée, barque ronde telle qu'on en voit encore sur les fleuves de la Ghaldée. Sous la barque, dans la concavité, s'enfonce Tablme, Gé, séjour de mort et de ténèbres. Sur la convexité, bordée par Zouah, le fleuve Océan, s*étend la terre, Ki, dont la Ghaldée est le centre. Bien loin, par delà le Tigre, la montagne d'Orient, Khoursak- Kourra^ unit le ciel à la terre. Sur ce pivot tourne le firmament, déployé comme une couverture, vaste calotte retombant sur l'extrême contour de la barque, au delà du fleuve Océan. Le ciel est An-nay le séjour d'Anou. Sur sa voûte sont semées les étoiles fixes, MouL Entre le ciel et la terre circulent de grands êtres vivants, les sept astres mobiles. Au-dessous, les nuages, les vents, la foudre^ la pluie. Chaque région est gouvernée par un grand dieu, An au ciel, Ea sur la terre, Moul-gé dans l'abîme. Notez que Tabîme, de par son nom, revêt un caractère sidéral et se confond avec la nuit, Moul-gé, « abîme étoile ».
An, Ea, Moulgé, sont à la fois ciel, terre, abîme et les Esprits qui y président. Mais les Esprits se présentent aussi comme êtres distincts, avec des noms particuliers ; ce sont d'anciens dieux indépendants qu'il a fallu faire rentrer dans la hiérarchie par voie d'émanation, de mariage, de filiation.
Ainsi Zi'ki-a (esprit-terre-eau), l'Esprit de la terre, aura pour mère la déesse JliaA, Teau par excellence, pour compagne une forme féminine d'Ea, Damkina ou Davkina, la terre, et pour fils le grand intercesseur Silik-Moulouki. S'il règne sur la surface terrestre et dans l'atmosphère, il habite volontiers le fleuve
Océan; « grand poisson de Zouab, il parcourt son empire sur un vaisseau conduit par les dieux, ses enfants ». G* est le navire solaire égyptien, manœuvré par les formes de Râ, la coupe qui va porter THercule phénicien sur les flots ou sur le ciel de la Méditerranée, et encore TArche diluvienne où sont enfermées les semences des êtres. On sait la fortune de ces diverses variantes.
Au delà du fleuve éternel, au pied d'une grande montagne d'Occident derrière laquelle se couche le soleil, « dans Timmuable Kournoudéy dans le pays d'où Ton ne revient pas, où la faim a pour aliments la poussière et la boue, où les ombres, comme des oiseaux, remplissent la voûte )>^ Moulgé et sa forme féminine Ningé reçoivent les morts, que n'attendent encore ni récompense ni châtiment; la rémunération commence et finit sur la terre. Toutefois, dans un réduit de l'abime, se cache, dérobée aux mânes par les génies infernaux^ une source de vie où les dieux abreuvent certaines âmes élues, destinées à remonter sur la terre.
Mais ce monde ainsi ordonné sommairement, comment s'est-il produit? A-t-il commencé? Quels dieux en ont groupé les éléments et séparé les régions ? Ici, l'imagination se donna carrière. Chaque ville, chaque pays, chaque clergé, s'ingénia pour assurer à son patron le rôle prépondérant. Sanchoniatlion et la Genèse nous ont conservé les variantes cananéenne et hébraïque; et, pas plus dans celles-ci que dans les mythes que nous allons rapporter, c*est un point que je note en passant, il n'est question de ce qu'on a voulu appeler création^ création ex nihilo. Jamais personne n'a pu supposer que tout soit sorti de rien. Jahvé luimême a dû se servir de Tohu-Bohu, le Chaos préexistant.
Dans les récits d'origine babylonienne, le démiurge est Mardouk. Il n'y avait encore ni terre ni ciel, bien que plusieurs dieux, Anou^ £a, Mardouh, se fussent déjà manifestés ; devant eux ou sous eux s'étendait on ne sait quelle masse informe et marécageuse, habitée par une bête terrible, la grande Tihamat ou Tavath^ à la gueule menaçante. Nul n'osait l'affronter. Anou
LA CHALDËE. 33
craignait qu'elle ne lit de lui qu'une bouchée. Les dieux se lournaieni vers Mardouk, le plus fort et le plus liardi des immortels. Armé de deux Toudres, intrépide, Hardouh joint le monstre, le frappe, le pourfend et, des deux moitiés. Tait la terre et le ciel. Il s'occupe ensuite, c'est bagatelle, d'attacher correctement tes étoiles fiies et de tracer les routes du soleil et de la lune. D'autres conteurs, peut-être assyriens, qui préféraient Bel h Mardouk ou qui, du moins, assimilaient tes deux divinités, faisaient du crûne de leur dieu une sorte d'œuf cosmogonique.
R Dans l'origine, dit Bérose, il y eut, £i Baliylone, une grande multitude de races diverses, qui avaient colonisé la Chaldée. Elles vivaient sans règle, à lu manière des animaux. Mais, dans la première année, apparut, sortant de la mer Erythrée, à l'endroit où elle confine h la Babylonie, un animal doué de raison, nommé Oannès (Aon, Anou, dieu des eaux terrestres et célestes). 11 avait tout le corps d'un poisson, mais, par-dessous sa tëto de poisson, une autre tète, ainsi que des pieds d'homme qui sortaient.de sa queue de poisson. » (Hien de plus exact.) ■ 1! avait une voix humaine, et son image se conserve encore aujourd'hui. Cet animal passait sa journée au milieu des hommes... Au coucher du soleil, ce monstrueux Oannès se plongeait de nouveau dans la mer et passait la nuit sous les flots, car il était amphibie... Agriculture, géométrie, lettres, sciences et arts de toute sorte, Oannès a tout enseigné aux hommes. 11 a écrit un livre sur rori(;ine des choses et de la civilisation, et voici ce qu'on y
u II y eut un temps où tout était ténèbres et eau. Dans ce mi- « lieu s'engendrèrent spontanément des animaux monstrueux,
« hommes h deux et à quatre ailes, à -'"■— '■•"-' * ■" — ***--
a l'une d'homme et l'autre de femme
« les deux sexes en même temps... l
« roca[Ounim,Ouroufcft), présidait à c
« dans la langue des Chaldéens, le
M grec, signifia (flmw(rftalassé); on
— C'est la Bililt (Mylitta), Tavti, T
formes. — Bel survient et coupe eo deux, coiunie nous l'avons vu, celte personniOcation féminine du Chaos humide... <c Bel go « trancha sa propre tête ou la lit trancher par les dieux, puis, n pétrissant la terre avec le sang qui en coulait, il façonna les « hommes, qui pour cela sont doués d'intelligence et participent « de la pensée divine. "...
L'éducation de l'humanité dura, d'après les traditions bérosiennes, 3^9200 ans : Oannès prenait son temps. Une autre période de 432000 ans fut remplie par le règne de dix personnages mythiques, dans lesquels on veut recounaitre dix signes du Zodiaque. Leurs noms, défigurés par des terminaisons grecques, ne nous apprennent rien ; Aloros, Alaparos, Amiltaros, Ammenon, Amelagaros, Davos, Ëvëdoranchos, Amempsinos, Obartès, Xissuthros. Quatre manirestations divines d'êtres tout semblables à Oannès se produisirent sous les troisième, qualriâme, sixième et septième de ces rois. Deux Annèàbloe, un Anddaphos, un - Oannès mystique; encore des formes de la très antique divinité An, Anna, Anou. Ce fut en 69l£00, sous le règne de Xissuthros, que le déluge renouvela la face de la terre.
Jusqu'à la découverte des onze tablettes déchiffrées par G. Smith, tablettes qui font partie d'une épopée de Gilgamès, on pouvait croire lo récit de Bérose calqué sur la Genèse. Il est aujourd'hui avéré que la tradition hébraïque est une réminiscence du mythe babylonien.
Je n'entends pas dire que les légendes diluviennes soient dépourvues de toute réalité. Rien de plus commun, en tout temps, pluies torrentielles et les inondations meurtrières ; il n'y I lac dans les montagnes qui n'ait englouti un peuple, pas i ne soit un sommet échappé aux cataclysmes. Des tiouu contes analogues ont été recueillis dans les contrées lointaines, au Cundinamarca (en Colombie] comme en lans l'iude comme en Chaldée ou en Palestine, jion exposée aux capricieux débordements de l'Euphrate lit manquer de souvenirs de ce genre. Combien de fois ille pas été dévastée et noyée, avant qu'on eût réglé par
des barrages et des écluses, par des canaux et des fossés, Técoulement des eaux! Le mythe alors s'en mêla, attribuant à des personnages divins (tels que Noé, Nouah — la providence} une aventure qui avait dû souvent réussir à des pêcheurs surpris par la crue, et rejetant aux dieux la responsabilité de la catastrophe^ absurde et innocent caprice de l'impassible nature.
Le déluge chaldéen est raconté au long par celui qui en fut le héros et que les dieux ont relégué sur une plage inaccessible^ au sein d'une félicité très négative, mais immortelle. Gilgamès a pénétré jusqu'à lui pour lui demander le secret de la fameuse source qui ranime les morts. Alors, Shamashnapishtim ou Adra^ Khasis ou Kasis-Adra {Xissutr ?) débite à sa façon Thistoire bien connue : la haine des dieux grands, Anou, Bel^ Ninib, Innougi, contre le peuple de Shourippak, la bienveillance d'£a, maître de la sagesse; et comment, après avoir prévenu ses sujets incrédules, luï^ Shamashnapishtim, fit bâtir, d'après les avis et les plans de Ëa, communiqués par une haie de roseaux, une maison flottante, arche ou bateau qu'il remplit de ses trésors, de ses troupeaux, de sa famille et de ses servantes, n'oubliant pas tout ce qu'il pouvait avoir de semences de vie. Shamash (le soleil, dont il est lui-même une figure), Shamash l'avertit; il s'enferma dans l'arche. — Une naïve intaille le représente dans une boîte carrée, — «Dès le matin, une nuée noire monta des fondements du ciel: Rammau grondait dans son sein ; Nébo, Mardouk, couraient devant elle. Nergal arrache le pieu où s'amarrait l'arche ; Ninib accourt, lance l'attaque; les Announaki (éclairs) lèvent leurs torches, la terre tremble. Ramman, escaladant les cieux, mue en ténèbres la clarté, inonde la terre comme un lac. La bourrasque se ruait sur les hommes comme un choc d'armée. Le frère ne voyait plus le frère, les hommes ne se connaissaient plus. Les dieux, effarés, s'enfuirent, grimpèrent au firmament d'Anou ; les dieux, hurlant comme des chiens, s'accroupirent sur la corniche. Ishtar, la dame de vie, la déesse à la belle voix, clamait comme une femme en travail. » — La pitié, en eux, se mêlait aux regrets : les hommes détruits, qui présenterait leg
offrandes? — « Six jours, six nuits, le vent, la tempête ûrenl rage. Le septième, la mer mollit, Touragan tomba. J'explorai du regard, j'élevai la voix ; Thumanité était retournée à Targile. Tout terreur et tout mer ; je m'accroupis, je pleurai. Au bout de douze jours, une pointe apparut^ le mont Nisir (au delà du Tigre). Du navire arrêté, je lançai une colombe qui revint, une hirondelle qui revint encore^ un corbeau qui ne revint pas, enfin tous les habitants de l'arche. j> Pour prévenir le retour des fureurs divines, Shamashnapishtim offre un sacrifice sur la montagne. Et voilà que les dieux, qui n'espéraient plus pareille aubaine, s'amassent comme des mouches au-dessus de l'offrande, « reniflant rôdeur, l'odeur excellente ». On juge de la joie d'ishtar, dame de la vie et de la mort, de la colère de Bel, à la vue du roi échappé au déluge. Ea, plein de sérénité, apaise le dieu furieux, à ce point que celui-ci décerne au pieux Shamashnapishtim le don de Timmortalilé.
11 y a, dans cet épisode, de la grandeur, de la poésie, même de l'esprit. C'est le plus brillant morceau de la littérature chaidéenne. Un autre encore est justement célèbre : la descente d'Ishtar aux enfers. Le héros Doumouzi, Thammouz, le soleil, est descendu dans la nuit, prisonnier de Nergal et d'Allat, le couple infernal. Ishtar, la déesse de Tamour et de la nature féconde, pleure Tastre éclipsé, le principe mâle de la vie. Elle descend au royaume ténébreux, apitoie le sombre Nergal, brave la détestable Allât et, triomphante enfin, ramène, tout rajeuni, à la lumière celui que les femmes de Byblos, et d'Athènes, et de Syracuse, connaîtront sous le nom d'Adonis.
11 s'en faut qu'on puisse encore déterminer avec certitude les origines sumériennes, couschites, sémitiques, de tous ces dieux et les additions ou retouches faites aux mythes d'âge en âge. Nous nous bornerons à dresser le tableau de la hiérarchie di« vine généralement adopté, avant le %v siècle, par le groupe assyro-chaldéen.
llou à Babylone (El, Allah), avec sa forme féminine Allât, Assour en Assyrie, avec sa compagne Aschéra^ doublet d'istâr,
échappent à toute classification ; ce sont les dieux suprêmes, plutAt les patroDs des peuples dominants. A côté d'eux, trois par trois, Anou, Bel et Nouacli, Sin, Samas et Bin, forment deux triades.
Anau, An.Anna, Oannès, c'est <' l'antique, la père des dieux v, ù la fois aigle et poisson, le patron d'Ouroutili. Il se dédouble en Anat, déesse que les Perses ont, plus lard, confondue avec leur Anahita.
Sel (Baal), « seigneur du moude ", démiurge, a pour compagne Bélit, Baltis, Mjlitta, la matière liumide, le principe féminin de la nature. A Babylone, Bel, associé au dieu national Mardouk, prend un caractère sidéral. Bcl-Mardouk est la planète Jupiter, En Assyrie, il revêt le poisson d'Anou et prend le nom de Dagan, Il est considéré comme le ministre, le verbe d'Ilou.
iïotiacA, Nisrok, Shalroanou (Salman-Assour), est un dieu sauveur.génie aux quatre ailes éployées, v guide intelligent, maîlre des sciences, de la gloire, de la vie » . Sa compagne est la déesse de l'abîme fécond, Tihavli, la grande Tiimal.
Sin [Lunus], époux de Nana ou Nannar, a le puissant, l'élincelant, seigneur des trente jours d, prenait, à Ourou, le pas non seulement sur le soleil, mais sur le dieu-ciel.
Samas{Sem, Samdan, Samson), dieu deLarsam, est le soleil « moteur, régent, arbitre du ciel et de la terre ».
fifn (doublet de Bel), « ministre du ciel, dispensateur de l'abondance, chef de la tempête, du tourbillon, de l'inondation d, tient en main la foudre au quadruple dard. C'est l'atmosphère.
Les planètes ont été assignées à des dieux qui ne le cèdent à aucun autre : Adar, Saturne, est ider kart, à l'Hercule phénicien. Il est dit des braves, le maître du fer, le destri termina te ur des rebelles ».
Mardouft, nous l'avons vu, est tout a Jupiter, Nergal, Mars, lion à tête ou à
héros, roi des mêlées, maître des batailles, champion des dieux», est aussi le dieu des enfers.
Nabou (Nébo), Mercure, u capitaine de l'univers, ordonnateur des œuvres de la nature^ qui veille au lever et au coucher du soleil », est le type de la perfection royale, le patron des rois.
Uhtar, enfin^ Vénus, « reine de la victoire », est debout sur un lion ou un taureau, armée de l'arc et du carquois, ceinte de la tiare étoilée. C'est la \ énns victrix ; mais c'est aussi la déesse de la génération et de la volupté, nue et les deux mains pressées sur sa poitrine féconde. C'est la déesse par excellence. Toutes les autres, et Zirbanit, et Sammouramit, et Âhtar, et Atergatis (Derkéto), et Mylitta, et Aschtoreth, ne sont que ses formes locales, douées d'attributs divers, honorées du même culte lubrique.
Je passe les constellations, Ashmoun, Koummout, les trentesix décans qui président aux trois cent soixante jours; Sérak,qui veille aux récoltes, et Baou, le chaos, et Martou, l'occident, et Shadou, l'orient, et Bel-Aoura, génie du feu.
A côté de ces triades et de ces dieux sidéraux, atmosphériques, terrestres, parallèlement, les Ëlamites gardaient leur Koudour, leur Lagamer, leurs Sousinka et Nakountè, puis six grands dieux dont le chef est Oumman.
Au-dessous, à la base du Panthéon, fourmillent et pullulent les génies et les puissances magiques, les fétiches, les amulettes et les talismans, dieux de la famille, de la maison, de Tindividu, multitude éclose dans l'animisme antique, ce fonds indestructible des religions et de la religiosité.
Nous n'avons fait que signaler l'influence énorme delà Chaidée sur les croyances et les idées de l'Orient sémite et de l'Occident gréco-romain. Elle s'impose d'elle-même; elle éclate à tous les yeux.
La Chaldée et l'Egypte, longtemps isolées, sont mises en contact parles Hyksos et les migrations cananéennes. — La Syrie et la Palestine an xviii" siècle avant notre ère. — Le Nouvel Empire ; grandeur de la XVIU* dynastie égyptienne : les Totmès et les Amenhotpou sur le Jourdain et l'Oronte, sur TEuphrate et le Tigre. — Hérésie solaire d'Amenhotpou IV. — Ramsès II Meîamoun (Sésostris) ; guerre et traité avec les Hittites; poème de Pentaonr.
— Éclat des arts et des lettres. — Alliance des Araméens avec les peuples de l'Asie Mineure. -> Ligue égéo-libyenne. — Développement de l'Assyrie.
— Babylone vassale de Ninive. — Téglat-Phafasar. — Bulletins de victoire des rois assyriens; férocité guerrière. — Sculpture assyrienne, temples et palais. — Sphères d'influence de l'Assyrie et de l'Egypte. — Origines phéniciennes. — Les Phéniciens, vassaux de l'Egypte, pirates et trafiquants, répandent sur les côtes d'Asie, d'Afrique et d'Europe les arts, les industries, les religions de l'Orient; ils inventent l'alphabet. — Cosmogonie phénicienne.
— Los Phéniciens inaugurent la civilisation méditerranéenne.
Quelques rapprochements, généraux ou partiels, qu'on puisse établir entre les premiers éléments de leurs langues, de leurs écritures, de leurs croyances et, à certains égards, de leurs populations, rÉgypte et la Chaldée ont vécu, se sont développées chacune à part, durant des milliers d'années. Bien avant les dates approximatives où nous pouvons remonter dans leur histoire, 5000 pour l'une, 3500 pour la seconde, elles avaient commencé leur évolution, d'elles-mêmes, sans maîtres, sans initiateurs qu'on puisse imaginer. L'isolement respectif de ces deux centres de civilisation préserva leur originalité, fixa leurs traits, leurs mœurs, leurs institutions si fortement, qu'on les vit se combattre, se ravager, se conquérir tour à tour, sans se confondre.
Mais reprenons où nous Tavons laissée l'histoire, désormais moins incertaine, de l'Egypte et de TAssyrie. Nous sommes environ au dix-huitième siècle avant notre ère. Dans les régions du Tigre et de TEuphrate, la suzeraineté des Ëlamites a fait place
à la puissance assyrienne; lesKoudour-Lagamer etNakountè aux Ismidagan et aux Samsibin; £I-Âssar, Kalakh, Ni nive, commandent à Babyione aussi bien qu'à Suse et, vers l'ouest, à la Mésopotamie, jusqu'à Samosate et Charchémis. Entre TEuphrate moyen et le mont Hermon, les Araméens forment, au nord de la Syrie, les petits groupes ciliciens des Ërembes, des Solymes^ puis, dans la Cœlé-Syrie (Syrie creuse), entre les deux Libans, sur les bords fertiles de TOronte, le royaume des Khétas ou Hittites; un peu au sud-est, derrière l'anti-Liban, sur l'A-dana elle Pharpbar, l'État de Damas. La vallée du Jourdain est occupée par des tribus mal connues, Amorrhéens, Jébusites, Iduméens. Sur la côte méditerranéenne, les Phéniciens fondent les très minimes États d'Arad et Marath, de Gebel, de Beryt, de Simyra, de Sidon, de Tyr (Sour). Ils ne dépassent guère le Garmel. Acco, Joppé, Gaza^ appartiendront plus ou moins à un petit peuple étranger, peut-être crétois, plus probablement cypriote, et semitisé, puisqu'il adorait Bagon, les Pelesta ou Philistins. Enfin, les approches de la mer Rouge, le désert de Syrie, tout au moins jusqu'à la mer Morte, sont encombrés par les débris des Hyksos^ qui viennent d'être chassés définitivement de Ha-Owar, leur dernier camp retranché.
La domination de ces intrus, bien qu'elle ait duré six siècles, n'avait jamais été effective plus haut que le Fayoum. Sur la haute Egypte, leur suzeraineté même avait échoué contre la résistance des princes féodaux et les continuels retours offensifs des pharaons (Souten) plus ou moins authentiques, réfugiés à Thèbes et au besoin en Nubie, derrière deux et trois cataractes. La XVII* dynastie nationale, où alternent les Taâa et les Raskenen, après cent cinquante ans d'efforts, avait enlevé Memphis et réduit le roi Apâpi, qui s'était fait sottement Tapôtre de son dieu à lui, Soutek, contre les dieux de TÉgypte, à une retraite désastreuse, bientôt suivie d'une grande déroute, en un lieu de la Syrie appelé Sharou-hen. Le vainqueur, Ahmès, qui régnait depuis six ans, fut considéré comme le chef d'ùtie nouvelle dynastie, la XVIII*.
Le premier soin d'Âhmès et de son fils Âmenhotpou avait été de restaurer la monarchie, de limiter l'indépendance de (ous les dynastes locaux qui avaient si vaillamment travaillé à la libération de rÉgypte,et de rattacher à l'empire la Nubie, T Ethiopie, le Sinaï. Toute la vallée du Nil, depuis Napata, se couvrit de monuments, temples, palais, cités, rétablis dans leur splendeur première. Tout en continuant l'œuvre réparatrice, Totmès V^ se résolut à franchir ses frontières d'Asie, pour en finir sans doute avec des menaces d'invasions nouvelles, et, sans rencontrer d'obstacles sérieux, traversant de part en part toute la Syrie, du sud au nord, planta sur les rives âfi l'Ëuphrate ses stèles de victoire. Des garnisons égyptiennes, des gouverneurs assurèrent pour le moment Tobéissance des nouveaux sujets et la rentrée des tributs. Les Phéniciens avaient acheté par une soumission, qui ne leur coûtait guère, la liberté et même Textension de leur commerce.
Une glorieuse reine, Hatasou, succéda à Totmès P'. C'était la fille aînée de ce pharaon. Mariée, selon la coutume, à son jeune frère Totmès II, elle porta la double couronne avec une énergie toute virile, maintint la suprématie de l'Egypte sur la Syrie, et, comme au temps du grand ministre Ouna, lançant une flotte sur la mer Rouge, elle ajouta à Tempire la terre de Pount, la côte occidentale de l'Arabie.
De grands désordres suivirent la mort de Hatasou. Son nom fut martelé sur les inscriptions, ses statues brisées. Les princes vassaux se révoltèrent. Les peuples de Syrie secouèrent le joug. Mais l'Èlgypte était encore dans sa période ascendante. Un Totmès, le troisième et le plus fameux, pendant un règne de cinquantequatre ans, ne cessa de parcourir l'empire, de Napata jusqu'au Tigre, ramenant, après chaque campagne, des mains et des têtes de rois, des otages, des prisonniers, des richesses immenses. Vainqueur des Âraméens à Mageddo, au pied du Garmel, puis h Kadesh (au pays des Rhétas), il prend Aradus, Alep, Simyra ; il passe TEuphrate, le Kabour, le Tigre, soumet au tribut la Mésopotamie et les contrées d*Assour ; Ninive lui ouvre ses portes ;
il se donne le plaisir de chasser l'éléphant d'Asie ; il tue cent vingt de ces animaux, dont les défenses orneront son triomphe. « Je suis venu, se fait-il dire par Ammon sur une stèle découverte à Karnak, je suis venu : je t'accorde d'écraser les barbares d'Asie, d'emmener captifs les chefs des Boutennou. Je suis venu, je t'accorde d'écraser la terre d'Orient... Je suis venu, je t'accorde d'écraser ceux qui résident dans les ports, dans les Iles. Ceux qui vivent au sein de la mer sont sous ton rugissement. Je leur fais voir ta majesté comme l'hippopotame, seigneur de l'épouvante sur les eaux, comme le vengeur sur le dos de sa victime, comme un lion Jurieux qui se couche sur leurs cadavres à travers les vallées ! Je suis venu ; écrase les Tabennau, les peuples des lagunes, les maiires des sables (HéroushaJ, les barbares de Nubie. Jusqu'au peuple de Pat (?), tout est dans ta main ; tout le pourtour de la grande zone des eaux est lié à ion poing. Je leur fais voir ta majesté semblable au maiire de l'aile (l'épervier solaire), qui embrasse d'un clin d'ceil ce qui lui plaît, semblable au chacal du Midi, seigneur da vitesse, coureur qui rfide à travers les deux régions, n
Amenhotep II, qui prit une seconde fois Ninive, fut le dernier pharaon qui ait dépassé l'Euphrate. La puissance croissante des Khétas vint s'interposer entre l'Egypte et l'Assyrie, qui put reprendre haleine. Mais la perte de possessions lointaines et précaires ébranla moins l'Egypte que certaines querelles religieuses suscitées par des influences sémitiques. Après les règnes, très I encore, d'un quatrième Totm es et d'un troisième Ame nmt les colosses de Mamnon rappellent la mémoire), gp IV, fils d'une Syrienne, s'avisa de substituer à la lalionale le culte du dieu Aten, probablement Adon, e disque solaire. Lui-même, reniant son propre nom. De serviteur d'Ammon, voulut s'appeler Koun Aten, ur du disque «. Fantaisie. aussi dangereuse que déplaypte n'avait-alle pas autant de dieux soleils qu'elle en liter? Et seyait-il h un pharaon tliébain de désavouer Ammon-Râ? Aussitôt, et il est difCcile de les blâmer, les clergés
PâHIODB ËQÏPTO-SÉUITB. PHÉNICIE. «3
nationaux jetèrent tes hauts cris; et la XVIU' dynastie, bien que relevée à grand'peine par un dernier roi, Horemlieb, s'éteignit Iristement, vers le milieu du iV siècle (1 J60). Presque tout ce siècle et le suivant furent remplis par le person nage, bien réel, dont la légende a tait Sésoslris (nom forgé d'après quelque titre rD;r<'l< ^^s^'^"'"^' ^^''"^'''^> Q*^ ^^^"^ réminiscence des grands SésourtéseD de la X[(° dynastie).
La XIX' dynastie, encore diospolilaine (tliébaine), apporte à l'histoire ce nom de Ramsès, Bamessou, qui devint, pour ainsi dire, synonyme de pharaon. Il y a eu, jusqu'en 1100, vingt Ramsès, peu à peu réduits par les grands prêtres d'Ammon à l'insignifiance de rois fainéants. Mais les premiers de la série furent d'autres hommes. Ramses I" et Séti 1" avaient maintenu l'intégrité du royaume et poussé même jusqu'à l'Arménie. Ramsès 11, dit Meiamoun et le dieu, se montra digne d'eux dans la guerre, incomparable dans la paix. Dès l'Sge de dix ans, associé à la royauté comme descendant par sa mère Taï (Âmenhotep lit) des anciens rois conquérants, il était mené aux razzias qui s'opéraient chaque année en Nubie, en Ethiopie, chex les nègres Oua-Oua. Tandis que Séti, son père, retiré dans quelque templepalais, jouissait de sa divinité, Ramsès commandait les armées. Plus d'une fois, les révoltes syriennes et les progrès des Hittites le ramenèrent jusqu'à Mageddo, jusqu'à la vallée de l'Oronte, où ses stèles de victoire existaient encore au te mpsi; d'Hérodote. Quand mourut son père, il avait déjà de nombreux Gis, quelquesuns assez âgés pour exercer quelques charges civiles ou militaires, et son règne ofûciel se prolongea plus de cinquante ans encore.
On comprend qu'une si toague durée, une prospérité si inaltérable, une profusion sans égale de statues, d'obélisques, de palais, de temples, neufs ou restaurés, et que le voyageur trouve à chaque pas sur l'une et l'autre rive du aient laissé un grand souvenir chez les pe et de l'Archipel, que les Phéniciens vîsi plir ce règne démesuré, on imagina des
calqués sur ceux des Héraklès^ des Bacchus et des dieux solaires. On conta que Sésostris (Ramsès II) avait poussé, vers l'Orient et vers rOccident, à peu près' aussi loin que le Soleil, qu'Osiris lui-même ; visité tous les rivages de PArabie et de TAsie jusqu'au fleuve Indus, subjugué l'Arménie jusqu'au Caucase, l'Asie Mineure jusqu'à la Phrygie. Rien de tout celan'est vrai. Ramsès H n'a jamais dépassé TOronte. Après une victoire difficilement remportée sur un roi hittite, il a épousé la fille de ce prince et conclu avec lui un traité dont nous avons le texte et qui ne parait pas avoir été violé. Mais il a su commander, gouverner avec éclat dans une paix profonde. De son temps, la littérature égyptienne, qui s'était surtout exercée à délayer le fameux Livre des morts, ce vade-mecum des momies distinguées, la littérature s'enrichit de contes^ beaucoup plus bizarres qu'agréables^ et de quelques pompeux dithyrambes en l'honneur des rois.
Ce qu'était cette poésie, vous avez pu en juger par le chant de Toutmès lU. Les images ont de l'éclat ; mais, en dépit du balancement régulier des strophes, il n'y a pas d'ordre dans la pensée ; et les répétitions, que j'ai supprimées, donnent au morceau un air de litanie. C'est un défaut que la Chaldée partage avec l'Egypte et qui, à vrai dire, n'a disparu qu'aux époques les plus brillantes de la culture indo-européenne.
Le poème, très vanté, de Pentaour, qui a été gravé sur les murailles de Karnak, a certainement un tour plus personnel et plus ingénieux. Il célèbre une bataille livrée, sous Kadesh, par Ramsès en personne, à une armée coalisée de Dardaniens, de Troyens et de Khétas. Pharaon, attiré dans une embuscade, coupé de son armée, invoque le dieu de Thèbes : a Qui es-tu donc, ô mon père Ammonî Est-ce qu'un père oublie son fils?... Ne t'ai-je pas consacré des offrandes innombrables? J'ai rempli de mes captifs ta demeure sacrée... Je t'ai offert le monde pour enrichir tes domaines... Je t'invoque, ô mon père Ammon ! Me voici au milieu de peuples nombreux et inconnus... Toutes les nations se sont réunies contre moi, et je suis seul. Mes soldats m'ont abandonné; aucun de mes cavaliers n'a regardé vers moi... Mais je
PÉRIODB É6YPT0-SÉ111T&. PHÉNICIB. 45
pense qu'Ammon vaut mieux qu'un million de soldats, que cent mille cavaliers 9 qu'une myriade de frères ou de jeunes fils, fussent-ils tous réunis ensemble. L'œuvre des hommes n'est rien, Àmmon l'emportera sur eux. J'ai accompli ces choses par le conseil de ta bouche^ ô Ammon, et je n'ai pas transgressé tes ordres ; voici que je t'ai rendu gloire jusqu'aux extrémités de la terre... La voix a retenti jusque dans Uermonthis. Ammon est venu ; il m'a donné sa main ; il parle derrière moi : « J'ac- « cours à toi, ô Ramsès Meîamoun ! Je suis avec toi... C'est moi, « ton père. Je suis le seigneur de la force aimant la vaillance ; « j'ai Irouvé un cœur courageux et je suis satisfait. Ma volonté « s'accomplira. » Pareil à Month^ de la droite je lance mes flèches ; de la gauche je bouleverse mes ennemis. Je suis comme Baal en son heure devant eux. Les deux mille cinq cents chars qui m'environnent sont brisés en morceaux devant mes cavales... Je les précipite dans les eaux comme y tombe le crocodile ; ils sont couchés sur la face l'un sur l'autre^ et je tue au milieu d'eux; celui qui tombe ne se relèvera pas... Le prince d'Arad, celui de Mysie, celui d'Iluna, celui de Lycie, celui de Dardanie, les princes de Karcliémis et de Khalep, ces alliés de Khéta, formaient trois mille chars... Ma main les dévora dans l'espace d'un instant... lis se disaient l'un à Tautre : c Ce n'est pas un homme... « c'est Soutek, le grand guerrier, c'est Baal en personne. Seul, « tout seul, sans chefs et sans soldats, il repousse des centaines <( de mille. Hâtons-nous, fuyons, cherchons notre vie ! » C'est Ammon qui m'a donné la force ! Victoire à Thèbes et Noura sa^ iisfaite, mes grands chevaux, quand je serai dans mon palais, chaque jour, devant moi, je vous ferai donner votre nourriture; car c'est vous que j'ai trouvés quand j'étais seul au milieu des ennemis ! » Ramsès revient triomphant et c'est Ammon qui le salue ainsi : « Viens, notre hls chéri. Les dieux t'ont donné les périodes infinies de l'éternité sur le double trône de ton père, et toutes les nations sont renversées sous tes sandales ! »
Parmi les passages glanés dans ce remarquable épisode, deux appellent surtout l'attention : l'énumération des alliés du princ
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khéta ; la mention de Baal et de Soutek: Soutek» dieu des Hyksos; Baal, dieu d'Âram et de Canaan. L'un est resté dans le panthéon égyptien ; son nom est donné à Tune des divisions de l'armée de Ramsès, levée, sans doute, à l'orient du Delta. L'autre, Baal, est cité avec honneur. Il y a là quelques traces d'une influence sémitique. Ce ne sont pas les seules. Aten a failli supplanter Ammon. De nombreux mariages syriens ont modifié les types de la haute société égyptienne. Sésostris est, par le nez, un sémite. Autre trait curieux : la langue des Khétas et leur écriture cunéiforme se sont imposées à la chancellerie égyptienne pour les instruments diplomatiques, et cela dès le xn^ siècle. La correspondance d'Amenhotep iil avec les gouverneurs de la Syrie, dont M. Halévy a pu traduire de nombreux fragments, était rédigée en sémitique. Le traité avec le prince de Kadesh a d'abord été écrit en khéta sur une lame d'or. D'autre part. Tinfluence égyptienne se fait sentir dans les chapelles monolithes et les sarcophages à tête de la Phénicie. Quelques ornements, le disque ailé, par exemple, paraissent empruntés à l'Egypte par les Assyriens, Faibles résultats, en somme, d'un contact si prolongé et de si intimes relations. Chaque race a gardé ses mœurs, ses lois, son langage et ses dieux.
L'alliance des peuples de TAsie Mineure avec les Araméens a une double importance. Elle prouve que, déjà ou encore, au XV* siècle, les chefs, sinon les habitants, de la Troade, de la Dardanie, de la Mysie et de la Lycie faisaient partie de la clientèle sémitique. Le lien n'était pas rompu au temps de la guerre de Troie, puisque Homère mentionne des Lyciens et des Hétéens parmi les alliés d'ilion. Ce long voyage des bords de THellespont à la vallée de TOronte pour arrêter Ramsès décèle, en outre, une inimitié, qui ne s'explique guère, des Occidentaux contre l'Egypte : peut-être était-ce une conséquence des pirateries phéniciennes, les Phéniciens, quoique Sémites, étant considérés, à juste titre, comme Égyptiens et sujets des pharaons.
Déjà, avant la mort de Séti^ Ramsès avait eu à combattre et à vaincre, dans le Delta, une coalition de Libyens et d'Asiatiques
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OU Egéens. Flus tard, son fils Méneptha eut affaire aux mêmes ennemis, « peuples de la mer », accrus cette fois des Lyciens, des Âchéens et des Sicules {Akaiuashy Shakalash)^ et toujours soutenus par des Tamahous, Mashouash, Kehaks, sous le commandement du chef libyen Mermaîou, fils de Deïd. Sa Yictoire est célébrée dans le papjrus Anastasi lî^ planche IV. Enfin au xiii« siècle, le plus grand pharaon de la XX* dynastie, Ramsès 111, reconstituant à grand'peine Tempire un moment usurpé par un Syrien (Arisou), dut combattre une formidable invasion égéolibyenne, mais à l'orient du Delta, vers Péluse. Des Danaêns et des Philistins étaient au nombre des assaillants. La flotte coalisée était appuyée par une armée de Khétas et de Syriens. Ramsès écrasa Tune et dispersa l'autre. Seuls, les Philistins (dont l'origine est incertaine) parvinrent à se maintenir et à s'installer sur la côte de Syrie, à Gaza, Âscalon, Joppé> tandis que les Hébreux, échappés ou expulsés vers la fin du xiv* siècle, cherchaient leur chemin dans le désert.
Mais laissons les derniers Ramsès s'engourdir dans une obscure et honorable paix ; et jetons un regard du côté de l'Assyrie et de la Chaldée. Celle-ci, désorganisée par la conquête élamite, a reconquis une indépendance morcelée. Babylone y domine, sans éclat. L'Assyrie, humiliée par la conquête égyptienne — plusieurs de ses prêtres-rois, ^alési ou sar, ont payé tribut aux pharaons — gênée à l'est par l'Rlam, au sud-est par la Chaldée, au nordouest par les Moskes et les Khaldi ou Chalybes (Kourdes et Chaldéens vrais) de la région d'Ourarti {Ararat), à l'ouest par les Khétas, dont la puissance grandit et se maintint près de trois siècles, libérée, toutefois, de l'Egypte après Tépoque des Totmès et desAménophis, l'Assyrie traitait d'égale à égale avec la Chaldée depuis la fin du xv^ siècle. Ses rois Assour-Narara, Nabou-Dagan, Assour-Bel-Nisisou, Bousour-Assour, Assouroubalat, contemporains des Meïamoun et des Méneptha, vivaient en bonne intelligence avec les princes probablement élamites ou accadiens de Babylone (si l'on en juge par les noms : Kara-Indas, Bournabouryas, Nazibougas, Kourigalzou), épousant leurs filles et in-
tervenant au besoin dans leurs affaires. Au xiii*» siècle, il se trouva que les parents et les auxiliaires étaient devenus des maîtres. Touklat-AdaY I" (vers 1270) annexa la Chaldée ; et, dès lors, Babylone fut vassale de TÂssyrie, assujettie au tribut, non sans résistance, il est vrai : ses révoltes étaient continuelles et parfois couronnées de succès. Un Bin-Bal-Idin battit Bel-Koudour- Oussour, successeur de Touklat-Âdar. Un Nabou-Koudour-Oussour 1*' envahit deux fois TAssyrie. Un Mardouk-Nadin-Oussour battit même Téglat-Phalasar. IMais Ninive demeura la maîtresse. C'est dans cet âge, sans doute, que se forma la fable d'un Ninus, héros éponyme de Ninive, et d'une Sammouramit (déesse aux colombes, fille de Derkéto), reine d'Assyrie, conquérante de TAsie entre la Bactriane, Tlndus et le Nil, fondatrice de Sémi* ramocarta en Arménie, d'Ecbatane en Médie, de Tarse en Cilicie, de Babybne enfin, construite sur un meilleur plan que Ninive elle-même et ceinte des fameux jardins suspendus.
L'Assyrie, qui occupait jadis le bassin moyen du Tigre, sans atteindre l'Euphrate bordé d*Araméens, avait de tout temps franchi ses limites fort indécises. Mais ce fut seulement du xuio au XII* siècle qu'elle apprit à garder quelques-unes de ses conquêtes. Le fameux Touklat-Habal-Asar I" (Téglat-Phalasar), au temps des derniers Ramsès (1130;, qui, tous les ans, passait le Tigre pour quelque expédition, rattacha ainsi à son empire les pays de Koumouk (Comagène), de Naïri (haute Mésopotamie), de Kourkié (Arménie), de Koumanou (la Cappadoce)> d'Aram, «t aussi le nord de la Syrie et de lu Phénicie ; Arad lui paya tribut. L'Egypte, en son sommeil, s'éveilla à demi, et le pharaon «carta le farouche Asiatique par un cadeau de crocodiles et d'hippopotames. Nous possédons les bulletins de victoire de Téglat-Phalasar. Aussi excessifs que les panégyriques égyptiens, ils témoignent d'une ivresse guerrière, d'une férocité naïve et satisfaite, véritablement digne de l'universelle cruauté commune à l'espèce humaine tout entière. Ces rois, comme ceux d'Egypte — et de plusieurs autres pays — étaient d'ailleurs fort pieux.
Voici quelques passages de ces bulletins : « Le dieu Assour,
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mon seigneur, me dit de marcher. D'après la volonté d'Assour, de Samas, de Bin^ moi, Touklat-Habal-Âsar, brave dans la mêlée, courageux dans les batailles, roi du pays d'Âssour, fils d*Âssour-Ris-Isi, fils de Moutakkil-Nébo, moi le vainqueur des peuples jusqu'à la grande mer, j'ai traversé des contrées fiévreuses, des marais inaccessibles, des forêts impénétrables qu'aucun roi n'avait encore explorées, j'ai atteint des pics élevés, aigus comme la pointe d'un poignard. Je laissai mes chars dans la plaine et je pénétrai dans les montagnes tortueuses (Taurus ou Arménie). Je pris vingt-cinq villes; je couvris de ruines les pays de Saranit et d'Ammanit. Je me suis mesuré avec leurs armées, je les ai châtiés, je les ai tués, j'ai rempli de leurs cadavres les racines de la monlagne..., je leur ai coupé la tête ! J'ai poursuivi leurs guerriers comme des bêtes fauves, j'ai occupé leurs villes, j'ai emporté leurs dieux. J'ai fait des prisonniers, je me suis emparé de leurs biens et de leurs trésors; j'ai livré les villes aux flammes, je les ai démolies, je les ai détruites, j'en ai fait des ruines et des décombres, je leur ai imposé le joug pesant de ma domination, et, en leur présence, j*ai rendu des actions de grâces au dieu Assour, mon seigneur. Car je suis Touklat-Habal-Asar, le roi puissant, celui qui anéantit les bataillons. » Ajoutons : grand chasseur, tueur de lions et de taureaux sauvages ; moins dieu que les grands pharaons, plus vivant, violent, sensuel, artiste, empalant un roi, bâtissant un temple, arrachant les yeux à quelque prisonnier, dressant aux portes de son palais quelque vigoureuse statue. Tel était le premier Téglat-Phalasar, tels furent ses successeurs ninivites ou babyloniens. Il a déjà ces goûts de constructions et de restaurations qui nous ont valu tant d'inscriptions intéressantes qui attestent souvent seules la réalité de règnes dont nous avons perdu les annales.
Celle que voici esquisse en quelques lignes l'histoire de l'ancien empire assyrien, u Le temple d'Anou et de Bin, les grands dieux, mes seigneurs, que Samsi-Bin, patis d'Assour, fils de Ismi-Dagan, avait construit six cent quarante et un ans auparavant, était tombé en ruines. Assour- Dagan, roi (sar) du pays l'histoirb. 4
d*Assour, fils d'Adar-Habal-Asar, démolit ce temple, mais ne le reconstruisit pas. Pendant soixante ans, on ne toucha pas à ses fondations. Toukiat-Habal-Asar le rebâtit plus grand et Teuloura de palais. »
Un retour offensif des Hittites renversa l'œuvre de Touklat et du premier empire assyrien. Mais, un siècle plus tard (1020), les Assour-Nazir-Habal, les Saimanasar III, allaient porter à son apogée la fortune de leur race. L'Assyrie monte, TÉgypte descend. Telle est l'impression que laisse cette période historique, des jimenhotep aux derniers Ramessides, de Tobscur Sam-Si-Bin au foudroyant Asar-Haddon.
Tout entières d'abord soit à leur rivalité, qui> d'accidentelle, d'intermittente, devait plus tard devenir héréditaire et continue, soit au développement ou au maintien de leur empire, l'Assyrie et l'Egypte, celle-ci surtout, n'avaient exercé sur rOccidentfnisur yOrient) aucune influence directe. Cependant des noms comme «eux d'Ilos et d'Assaracos en Troade, d'Aiguptoset de Kékrops en Crrèce, n'y sont pas venus seuls. Des cultes comme celui de Comana en Cappadoce^ d'où procèdent les grandes déesses de l'Asie Mineure, ne se sont pas transmis de proche en proche sur l'aile des vents. C'est de l'Aramée, sans doute, jaar l'avant-garde sémitique des Solymes et des Erembes^ que ces noms et ces croyances auront pénétré peu à peu sur les plateaux de la Cappadoce et suivi les fleuves Halys et Sangarios vers le Pont-Euxin, le Bosphore et les Dardanelles. Au xu® siècle, vinrent les Assyriens, lorsque Téglat-Phalasar leur eut ouvert les routes centrales de TArménie et du Kurdistan. Deux cents ans plus tard, sous Gygès, la Lydie était vassale de l'Assyrie.
Mais, depuis bien longtemps, la Phénicie avait préparé du dehors, par ses comptoirs et ses colonies, devancé et dépassé, l'invasion continentale du sémitisme. Ses navires avaient visité toutes les îles, Cyclades et Sporades, franchi l'Egée, déposant en Béotie le fabuleux Cadmos, proche parent du dieu Cabire Casmilos, en Atlîque et dans le Péloponèse les colons que la tradition désigne sous les noms àe Kékrops et Aiguptos. Venaient-
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ils d'EgypletRien n'iovite île croire. Ni la Ungaa, nilesiDstitutions, ni la vieille mjthotogte belléniquc, ni, i moaseas, l'art grec, n'ont emprunté quoi que ce soit â l'antique Egypte. On les a considérés comme égyptiens, parce que, durant six cents ans, la Ptiénicie a été une dépendance égyptienne.
Nous avons présenté les Pun, Plien ou Phéniciens comme d'anciens habitants des rives du golfe Persique, chassés par la grande invasion élamite qui eut pour conséquencCj vers 2300, l'entrée des Hyksos en Egypte. C'étaient, sans doute, des tribus arabes ; l'Arabie était pour les Égyptiens le paf s de Poun ou de Pount. Le fait certain, c'est qu'ils parlaient une langue très voisine de l'hébreu, et que la XVIII' dynastie des Toutmës et des Amenhotep les trouva établis sur toute ta cûte syrienne au sud des Kbétas, depuis Arad jusqu'à Gaza. Toutes leurs villes formaient autant de minimes Etats autonomes. Le petit groupe nord, Arad, Antarad, Marath, Simyra, s'enfoncent un peu plus dans tes terres, fut entraîné dans les querelles des KItélas, ses voisins; il en pStit. Totmès III et, six siècles plus tard, Téglat- Phalasarle châtièrent rudement. Les autres villes, plus prudentes, Gebel ou Byblos, Beryte, SidoD, Sour (ruriu), s'accommodèrent de la domination égyptienne, qui, moyennant le concours de leur marine, leur assurait le privilèges de commercer en Egypte pour le compte des étrangers, et à l'étranger pour le compte de l'Egypte».
Les Phéniciens, du consentement de leurs suzerains, eurent donc, dès le ivin* siècle, des postes fortiflés sur la cdte syrienne, à Dor, à Joppé, à Ascalon, au mont Casios, sur la frontière même de l'Egyp Tanis, Bubaste, Mend maient un quartier, u bons termes avec tou possédaient à Laîs (ai vallée del'Oronie.à' sur le haut Tigre, dei tous les produits ori(
mer était leur élément : à peine installés sur le rivage, ils avaient mis à la voile pour Chypre, où Gébel fonda Golgos et Paphos, pour la Gilicie sémitisée, enfin, pour TOccident. Gebel (Byblos), vaincue par Sidon, s'endormit dans le culte d'Adonis. Sidon, lui succédant, garda la primauté pendant la période égyptienne et atteignit un haut degré de richesse et de splendeur.
Chypre, déjà peuplée de Cananéens (Hamo</ion<e,E;i<ton), reçut avec plaisir la voluptueuse déesse Astarté et les ambitieux marchands de Sidon. De nombreux petits royaumes, Lapethos, Kourion, Karpasia, Tamassos, dont les collines recelaient des mines de cuivre (Kupron), reconnurent l'autorité de Sidon. Après Chypre, Rhodes (Jalysos, Lindos, Camiros), par Astyra, sur la côte carienne,se relia aux colonies ciliciennes,Kibyra, Masoura, Rouskopous, Sylion, Mygdalé, Phasélis, Sidyma. La Carie devint à ce point phénicienne qu'elle reçut parfois le nom de Phœnikè. Les Carès, associés aux Phéniciens, coururent avec eux les mers et partagèrent leurs bénéfices, souvent peu réguliers. 11 est à noter que cette connivence avec les hardis étrangers, même en ces âges de délicatesse moyenne, discrédita pour toujours les Gares. C'était une race antique, alliée de près à de primitives populations de l'Asie Mineure et de la Grèce, Lélèges, Caupones, Pélasges de l'Attique. Ils tombèrent en un tel mépris que leur nom, dans VIliade, est une cruelle injure.
« Au delà de Rhodes, dit M. Maspéro (d'après Mo vers), deux voies s'ouvraient au navigateur. Il pouvait tourner au nord, remonter la côte d'Asie... Une partie des flottes phéniciennes suivit cette route... ; aidées par les Gares, elles colonisèrent et Délos, et Rhénée, et Paros. Oliaros tomba aux mains des Sidoniens. » Mélos était déjà aux Giblites, Mélos, aussi riche que Théra et Siphnos en soufre, en alun, en blanc de foulon. Il y eut des pêcheries de pourpre (murex) à Nisyra, à Gyaros ; des teintureries et des manufactures d'étoffe à Gos, Amorgos, Mélos. Leurs colonies couvrirent Samothrace, Lemnos, Thasos, exploitèrent, en Thrace, les mines d'or du mont Pangée; puis, tournant l'Hellespont, fondèrent Lampsaque et Abydos, Pronectos
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en AscaniQ, a au débouché des mines d'argent que les BUhjnieiij exploitaieot dan^ la montagne i. Ils franchirent le Boiiphore malgré les écueils Sjmplégades, et, attirés par les mines du Caucase, semèrent jusqu'à la Colchide des postes fortifiés, Uéraclée du PoDt, Sésaroos, Karambjs, Sinope. «Dae nouvelle Tyr s'élevA h l'emboucbure du Dnieper v,et les Sidoniens, pénétrant dans les plainas de la Russie méridionale, rapportèrent l'or, l'argent, l'ambre, le plomb, l'étain, le brùDze, le thon et la sardine. Le Pont-Euiin devint une mer phénicienne.
D'autres Sidaniens occupèrent Carpathos et la Crète, « qui barre, vers le sud, l'entrée de la mer Egée ». Les ptcheries de pourpre d'Itanos furent ouvertes. Lappa et Kairatos au nord ; au sud Arad, Gorlyne, Lébénè, furent occupées ou fondées.
Cythëre, h l'entrée du golfe de Laconie, où Gjtliium s'éleva bientôt, était si riche en pourpre qu'elle reçut le nom deforphyroessa. Les Sidoniens s'y installèrent à demeure et « y bâtirent un sanctuaire fameux d'Âstarté », le premier peut-être qui eût jamais été élevé en Grèce. L'isthme de Corînthe, Egine, Salamine, l'Attique, la Béotie furent explorés tour à tour; puis les contours occidentaux du Péloponèse, les iles Ioniennes, l'Illyrie, le sud de l'Italie, la Sicile, où Tyr remplaça Sidon.
La conquête de l'Occident, Sardaigae, Baléares, Ibérie, de l'Afrique, enlin de l'Océan, des côtes de la Gaule, des CEstrymnides (l'Angleterre) fut, en des temps poslérieuTj, l'œuvre de Tyr. La puissance de Sidon parait avoir été limitée, dès le jv' siècle, par une révolte de la Crète. Un légendaire Minos se serait alors taillé un empire maritime dans le monde sidonien,et aurait péri en essayant de ravir la Sicile aux Pliéniciens. Bientôt d'ailleurs l'expansion hellénique vint déposséder Sidon, non de son commerce, mais de son hégémonie dans la mer Egée et le Pont-Euxin.
Immense a été la part de la Phénicie ai mière de la Grèce, c'est-à-dire dans la ci néenne. A la difTusion des modèles égypl déens, vases imités ou originaux, bijoux.
elle joignit l'inappréciable bienfait de l'écriture alphabétique. L'histoire et les progrès de sa colonisation sont imparfaitement connus. Les archives de Sidon et de Tyr ont péri, comme les livres qu'en avaient tirés les Grecs et les Romains. Ce que nous savons nous est parvenu sous forme mythique. « On contait, fable d'origine évidemment syrienne, que Melkarth (le dieu marin Mélicerte, confondu avec Héraklès) avait rassemblé une armée et une flotte nombreuse dans le dessein de conquérir ribérie, où régnait Chrysaor, fils de Géryon. Il avait soumis, chemin faisant, l'Afrique, y avait introduit l'agriculture et fondé la ville fabuleuse d'Hécatompyles, franchi le détroit auquel il donna son nom, bâti Gadès et vaincu l'Espagne. Après avoir enlevé les bœufs de Géryon, il était revenu en Asie par la Gaule, ritalie, la Sardaigne, la Sicile. » A ces fables se rattachaient cent traditions locales : Europe enlevée, le Minotaure crétois, Kinyras à Chypre et à Mélos, Cadmos cherchant sa sœur à Chypre, à Rhodes, dans les Cyclades^ en Béotie, et s'en allant mourir en lllyrie. Partout où les Phéniciens étaient passés, la grandeur et l'audace de leurs entreprises avaient laissé dans l'imagination populaire des traces durables, les unes encore visibles dans certaines légendes, d'autres effacées, plutôt fondues, dans le naturalisme mystique des vieux Ioniens Thaïes, Anaximène, Phérécyde, Pythagore.
En effet, si — nous le verrons — les Thraces, les Graïkoi, les Achéens étaient arrivés en Europe et en Asie avec des croyances — communes à tous les Indo-Européens — et une très riche mythologie, ils ne pouvaient éviter la contagion d'idées^ soit très voisines des leurs, soit appropriées à ces pays nouveaux, à ce régime marin auquel ils étaient voués désormais.
Quelles étaient ces idées? Nous ne les connaissons, à vrai dire, que par des documents de la période alexandrine, Sanchoniathon, traduit par Philon de Byblos, commenté par Porphyre, cité enfin par Eusèbe, un apologiste chrétien ; mais, en tenant compte des emprunts successifs que les mythologies cananéennes ont dû faire à des traditions voisines, aux mythes égyptiens^
asiatiques et grecs, on reconnaît dans ces fragments Téctio affaibli de la Clialdée.
c( Au commencement était le Gliaos (Bohou), et ie Chaos était plein de ténèbres, et le Souffle (Rouah) flottait sur le Chaos. Et le Chaos n'avait pas de fin, et il fut ainsi des siècles et des siècles. (Doublet ou contrefaçon de la Genèse.) Mais alors le Souffle se prit d'amour pour ses propres principes, et il se fît un mélange, et ce mélange fut nommé Désir. Or, le Désir fut le principe qui créa tout. Le Souffle et le Chaos se mêlèrent, et Mot, le limon, naquit, et de Mot (cf. en Egypte, Moût, Bouto) sortit toute semence, et Mot fut le père de toutes choses. Or, Mot avait la forme d'un œuf. Puis brillèrent le soleil, la lune, les étoiles et les grandes constellations. 11 y eut des êtres vivants privés de sentiment, et de ces êtres vivants naquirent des êtres intelligents, contemplateurs des cieux. L'éclat du tonnerre, dans la lutte des éléments en train de se séparer, éveilla comme d'un sommeil ces êtres doués d'intelligence; et alors, les êtres mâles et femelles commencèrent à se mouvoir et à se chercher. )»
Après ce début, certainement revu par des gnostiques, et où les noms du premier couple sont, comme beaucoup d'autres, grecs — Aiôn et Prôtogonos — nous apprenons que la lumière, le feu et la flamme, produits par le frottement des bois, engendrèrent des géants, Casios^ Liban, Anti-Liban, pères des civilisateurs MemroumosetHypsouranios; que les femmes se livraient alors au premier venu (encore à Babylone et à Chypre du temps d'Hérodote); que Hypsouranios enseigna l'art de construire des cabanes avec des roseaux (comme en Chaldée) et des papyrus (Egypte); que Ousôos (?), vêtu de peaux,osa,le premier, affronter la mer sur un tronc d'arbre creusé par le feu; consacra deux stèles ou colonnes au vent et au feu, adorées depuis par les hommes (Juifsdans le désert; colonnes, peut-être phalliques, en émeraude dans les temples phéniciens); que divers personnages inventèrent la pêche, la chasse, Thameçon, la ligne, le radeau, l'usage du sel, la brique, le mortier, la ferronnerie, la divination, l'éloquence, l'agriculture, la justice et enfin l'écriture. La
révélation de la science est attribuée à Taaul, la déesse sémitique Thavatt, confondue avec la Tliôt égyptien. Suit une compilatiau maladroite, où, k cûté de Bélos, d'Aataité, de Mélikeitos,des Elohim, d'Ilus, desKabires, des Béthylesfpieires debout], de Adad, DagOD, Démarous, figurent Uranoa, Kronos, la Tene, Bhéa, Apollon, Minerve, Aphrodite, Ponlos (peut-être Pount), puis Ophion, le Serpent i tête d'Épeivier (combinaison de rUreuseideHor), « l'être primordial le plus divin». 11 est certain que, dans un cadre tout grec — la lutte des Ouranides et Kronides contre les Titans — le pseudo-Sanchoniathon a rassemblé pêle-mêle une foule de noms et de souvenirs authentiques. Il est même probable que beaucoup de traits hellénisés, tels que rémasculation d'Ouranos, ou l'acharnement bien connu de Kronos à dévorer ses enfants, sont d'invention cananéenne; ainsi de l'œuf du monde, ainsi d'Ophioneus et des Opbionides, qui tiennent tant de place dans la doctrine orphique et dans le système du philosophe ionien Phérécyde, contemporain de Pytliagore.
Au sommet du panthéon syrien siègent trois ou quatre grands dieux cosmiques, solaires et ignés : El (Ela, llou), Baal (Bel, Bélos), Moloch, lao (lahou). Le culte de El et de Baal était si général que leur nom devint le litre commun de tous les dieux, Eloliim,Baalim; il eu est de même pourMolocb (et ses variantes Melek, Melik, Malcha), qui veut dire roi. Chaque nation, chaque ville avait son Moloch, son Baal ou son El. lahou, lahvé, bien 'yriens, était le Baal particulier de quelques tribus ènie que Khâmos celui des Moabites, et, chez les Ammon. Ces dieux, dans l'origine, étaient des tau- Ihéroubs, des Minotaures, avides de sang et d'holopremiers nés des hommes et des animaux, les prile part du butin, étaient sacrifiés ou brûlés en leur
lieux mMes, Adar (Saturne) et Hadad, adorés â Da- . Dagan, Samdan (te soleil), Eschmoun, qui veillait h biique, Meikarlh ( l'Hercule tyrien j, les Patèques,
dieux des vents, formaient, parmi les autres Elohim, un groupe plus actif, les Kabirim^ les grands, les puissants.
Ce qu'on peut savoir de la mythologie proprement dite (des aventures des dieux), se rapporte aux alternances des saisons, aux amours de la terre et du ciel, aux défaillances nocturnes ou hivernales du principe lumineux et générateur^ aux lamentations de l'éternel féminin pleurant sa fécondité interrompue. Ces métaphores, empruntées à un très antique et très grossier culte de la génération et des organes sexuels, se sont développées en mythes bizarres et en liturgies énervantes. De pareilles fictions ne manquent point aux autres races. Mais ici elles ont pris ce caractère particulier qu*on appelle chthonien, La terre même (Chthôn), la nature humide et féconde, est la principale actrice da drame sans cesse renaissant; elle est la sœur, Tamante^ la mère, la fille de ce ciel, de ce soleil, affligés d'une virilité intermittente. Parfois, elle revêt les attributs virils : androgyne et barbue, elle fait honte à l'époux qui la délaisse. Ainsi, la déesse aux cent noms (si les rites varient, le fond est le même pour toutes) — Ashtoreth,Astarté en Syrie, Aschera chez les Hébreux, Anna à Sidon, Ënyo en Asie Mineure, Baaltis, Derkéto, Ëlath, Thavatt, Marth, Hévah, à Carthage Tanit et Salambo — représente la fécondité voluptueuse, parfois chaste cependant, et aussi — tout à la fois — la lubricité délirante et la fureur guerrière. Elle a transmis tous ces traits aux divinités de la Phrygie, de la Lydie, de la Troade et de l'ionie, à Cybèle, à Gotytto, à TArtémls d'Eplièse, à TAphroditè de la Grèce et à toutes les Vénus de la mythologie classique.
A celte divinité chthonienne sont intimement joints les mâles ambigus, tantôt eunuques volontaires ou prêtres habillés en femmes, tantôt mutilés par quelques monstres, ou massacrés dans le délire do l'orgie sacrée par des frères, des sœurs, par un cortège furieux, mais qui tous les ans ressuscitent et retrouvent leur énergie éclipsée. C'est toujours, à vrai dire, le même personnage, ce Doumouzi ou Thammouz que l'Istar babylonienne allait redemander aux enfers, cet A don de la Syrie et de la lé-
f;ende grecque, dont la passion a fait couler tant de larmes et la renaissance excité tant de joie. Adonis est le prototype du Phrygien Atys, du Cretois Zafçreus. Cette aventure du dieu mort et ressuscité, attribuée à Sabazios, à Dtonusos-Iacclias, forme le fond des Mystères d'Eleusis. Transportée dans la mytholo^e gréco- romaine, où elle se rencontrait avec l'histoire mystique do Sérapis, elle a été l'un des fadeurs les plus séduisants du cliristianisme, où elle s'est glissée pure et comme lavée de toutes ses souillures, mais amoindrie aussi, détournée et dépouillée dn sens profond qui lui donnait tant de poésie.
La carrière do la Phénicie n'est point terminée. Elle se prolongera bien avant dans la période romaine. Mais, aux temps où nous louchons, le premier rôle dans l'Occident est réclamé par le rameau le pluH précoce de la lignée indo-européenne, par les Hellènes. Avant de résumer les destinées si émouvantes, si glorieuses, de ce grand peuple, nous visiterons, mais à vol d'oiseau, r Extrême- Orient, où la Chine se constitue en un profond silence, et, revenant vers l'Asie antérieure, l'Inde, à peine conquise par les Aryas.
Antiquité et traditions fabuleases de la Chine. — Incertitudes de livres et d'annales restaurés par Confucius an \* siècle et supprimés par Ghi-Hoang-Ti an III* siècle. — Inscriptions. -^ Barbarie, féodalité, guerres civiles. — Origines probables. — Nombreuses tribus autochthones. — Animisme puéril et tenace. — Cosmogonie sommaire. — Culte des ancêtres. — Aryas et Aryanisés. •> La
. perfection de l'organisme grammatical et lezicpie' implique une longue période d'incubation indo-européenne. — Rameau oriental : Aryas de l'Inde, période védique, naturalisme évident du Rîg-Véda. — Traditions vagues de rinde ancienne : Mahabharata, Ramayana. — Rameau occidental : marche des Ligures, Celtes, Thraces, lUyriens, Helléno-Latins, Germains et Slaves.— Anciens peuples de la Grèce, de l'Archipel et de l'Asie Mineure. — Les Hellènes, Graiques et Acbéens. — Caractère, mœurs et croyances des Grecs d'Homère. — Esquisse de l'histoire grecque avant les guerres médiques.
La Chine a été Téducatrice de l'Extrême-Orient sur un territoire immense qaon peut évaluer aux deux cinquièmes de TAsie entière, entre la Mandchourie et les îles de la Sonde, entre la haute barrière des montagnes centrales et Tocéan Pacifique. Et le caractère monosyllabique de sa langue, fixée par l'écriture avant d'avoir atteint le stade agglutinant^oùsont parvenues tant de nations^ tant de tribus de culture médiocre^ est une preuve bien forte d'antiquité et de développement précoce. Il est cependant plus que douteux que, dans leur marche, d'ailleurs sitôt ralentie» vers la civilisation, les Chinois aient devancé les Égyptiens et les Chaldéens. Leurs souvenirs les plus anciens ne remontent pas plus haut que le xxix* siècle avant notre ère, alors qu'un très fabuleux empereur Fou-Hi vint leur enseigner tous les arts, toutes les industries et même une sorte de philosophie aussi creuse qu'incohérente. S'il était utile de contester cette tradition^ il suffirait de rappeler que tous les peuples ont eu recours à cet artifice puéril d'une révélation humaine ou
divine. Ce n'est pas si brusquement que des primitifs passent de la sauvagerie à une organisation même rudimentaire.
Les Chinois eux-mêmes placent avant Fou-Hi (2852) dix périodes dites Kl, où dominèrent trois puissances — San-Houang- Ki — : le ciel Tien, la terre Ti et l'homme Jen, précédées par le premier homme Pan-Kou; une circonstance montre bien que Fou-Hi et les quatre souverains qui font groupe avec lui appartiennent au même ordre de conceptions ou mieux de divagations cosmogoniques, c'est que le déluge est considéré comme un épisode du règne d'un grand empereur Yao, septième successeur de Fou-Hi. La première dynastie historique paraît être celle des Hia (2205-1766), suivie des Chang ou Yin (1766-1122). Ces deux familles auraient compté quarante-cinq empereurs en vingt et un siècles, ce qui donne pour chaque règUQ une moyenne invraisemblable de quarante-six ans. Une dynastie plus réelle, la troisième, celle des Tcheou, dure jusqu'au ni* siècle; enfin, en 254-210, paraît Chi-Hoang-Ti ou Hoang-Tching, chef de la dynastie Tsin, constructeur de la grande muraille et véritable fondateur de Tempire chinois. Cette période est située bien en deçà du cadre que nous devons remplir aujourd'hui, mais nous ne pouvions ojnettre au moins le nom de ce Chi-Hoang-Ti, responsable de l'obscurité qui plane sur les premiers âges de la Chine ; il ordonna, en effet, la destruction de tous les livres, surtout les rituels, sans doute pour effacer tout vestige du parlicularisme féodal, pour anéantir précisément la mémoire de ses prédécesseurs, les titres qu'auraient pu revendiquer leurs descendants.
Il est admissible qu'un certain nombre d'ouvrages, de compilations sacrées refaites au vi« siècle par Confucius, échappèrent aux agents impériaux ; mais il faut bien que la plupart aient péri, puisque, à tout prendre, nous ne savons rien ni sur le berceau de la race, ni sur les diverses populations qu'elle a lentement soumises, assimilées ou seulement refoulées dans les régions montagneuses. Les inscriptions, qui nous sont d'un tel secours en Egypte ou en Chaldée, sont loin de manquer à la Chine; mais elles sont ou relativement récentes ou d'une au-
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thenticité douteuse ; Tusage très ancien du papier et du bois n'était pas de nature à les préserver; et celles qui ont pu être tracées sur la pierre et le marbre ont péri dans les sanglants démêlés qui forment l'histoire de cet empire, si volontiers présenté comme l'asile de la paix et de la sagesse. La plus vénérable serait celle que le fondateur des Hia (SâOO}, le grand Yu, aurait fait graver sur un rocher du Hen-Ghang (Hou-Pè) ; le texte existe, mais on n'est pas d*accord sur son antiquité. Neuf blocs de pierre conservés à Pékin dans le temple de Gonfucius(il y en a eu dix) portent des inscriptions du temps des Tcheou (xii*, xui* siècle) ; ce qui leur donne encore un âge et une valeur fort enviables ; mais ce n'est pas de quoi pénétrer bien avant dans la connaissance des mœurs des premiers immigrants chinois. Quant aux livres historiques, le plus ancien, le Chou-King, s'étend^ il est vrai, de Yao (2500) à un prince de Tcheou (720); Confucius Ta continué jusqu'en 481. C'est donc la grande autorité. Sans examiner les changements qu'a pu subir, depuis le yiu^ siècle environ, un document déjà si éloigné des origines, nous en tirons des notions très suffisantes pour notre objet présent : barbarie primitive* analogue à celle de l'Egypte et de la Chaldée ; lente conquête des régions septentrionales, Kan-Sou, Chen-Si, Chan-Si, et centrales, Honan, Houpé, où s'élèvent des États, tantôt indépendants et rivaux, tantôt groupés autour d'un royaume plus puissant, dont le chef affecte et transmet plus ou moins longtemps le titre impérial. Les capitales changent avec les dynasties, même avec les règnes. L'empire a parfois neuf, parfois sept provinces; ou bien il est réduit à une seule ; ou bien il est interrompu par des périodes d'anarchie féodale.
Il est probable qu*avant le xxx« siècle, les ancêtres des Chinois occupaient, au pied des monts Kien-Loun, les hauts bassins du Hoang-Ho et du Yang-Tzé. Venaient-ils de plus loin î Avaientils franchi le grand désert mongol? Quelques savants aventureux, même en ce siècle, ont essayé de les apparenter soit aux Proto-Chaldéens^ soit aux Égyptiens^ soit même aux Aryas. 11 ne semble pas que Tethnographie ni la linguistique puissent ap-
puyer ces hypothèses : à certaines ressemblances initiales, l'animisme, récriture idéographique, on opposera des différences non moins profondes dans l'évolution sociale et intellectuelle, dans la conformation physique et les traits du visage, enfin la distance et les obstacles élevés par la nature entre Torient et Toccident de l'Asie. Sans doute, le temps a pu sécher des mers, élever ou abaisser des montagnes, opérer entre les races des mélanges inconnus. Sans doute, des inductions astronomiques^ qui ont séduit le savant Biot, reportent à dix-sept mille ans en arrière les origines du monde chinois. £t quoi d'impossible en un espace de cent soixante-dix siècles? Nous ne sommes pas ennemi, certes, de ces longues périodes auxquelles la succession des couches géologiques habitue notre pensée. Mais l'astronomie des Chinois, fort problématique, tout autant que celle des Chaidéens ou des Égyptiens, parait une base bien fragile pour des calculs aussi précis.
Il existait en Chine, voilà tout ce qu'on peut dire, comme en mainte contrée, des groupes humains durant les âges lithiques. On y a trouvé et l'on y découvrira encore des outils et armes de pierre; la langue chinoise, d'ailleurs^ possède un mot qui signifie couteau de pierre. Les Chinois ont gardé le souvenir d'un état de sauvagerie où les vêtements et le labourage étaient inconnus, où les campagnes étaient remplies de bêtes fauves, surtout de serpents et de dragons, où l'homme vivait dans une perpétuelle terreur des Génies, Génies des eaux, des arbres, des montagnes. Et cette réminiscence n'est point factice, puisque le labour sacré est la plus auguste des fonctions impériales, que le culte des Génies est resté le fond de la religion individuelle, et que l'antique dieu dragon s'étale encore sur les robes d'honneur et sur les drapeaux comme l'emblème du ciel et de la nation même. Les Chinois ont dû s'assimiler d'autant plus aisément les diverses populations éparses aux bords des deux grands fleuves, qu'ils les dépassaient à peine en culture. Beaucoup mieux doués, et mieux armés sans doute, peut-être irrésistiblement poussés par quelque vaste inondation — d'où leur est restée l'idée d'un
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déluge — iU ont englobé, asservi, éduqué en grande partie ces Ifûio, ces I, ces Man, ces lao, Chan, Lo-Lo, Si-Fan, Hahkaa, dont tes débris, Ionf;teinps indépendants, subsistent encore dans les montagnes, dans quelques districts du Kwan-Tounj^ el du Yunnam, dans le Se-Tchouan (vaste et montagneuse province occidentale), et conservent, pour nos érudits, des cbants populaires et jusqu'à des liiéroglyphes nationam. Qui sait même si ces primitifs oubliés (insurgés encore en 177S) n'oni pas eu leur part des inventions connsquées depuis et perfectionnées parl'envahisseur chinois?
Uaintenant ce Cbinois, quel est-il? Quel est son tjpeî Où le trouver? La réponse n'est pas aisée ; il ; a des Chinois petits et maigres, des Chinois obèses, des géants chinois; l'habitant natif du Midi, au sud du fleuve Bleu, diffère beaucoup, par la race, le caractère, la prononciation, des gens du Centre et du Nord. Les crânes présentent tous tes degrés de la dolicho et de la brachycéphalie. En majorité, les yeux sont obliques et bridés, et la couleur de la peau va du jaune enfumé au jaune citron. Les cheveux sont noirs el rudes (la queue n'est qu'une mode tartare imposée il y a trois siècles par les conquérants raandchoui). La barbe est rare et pousse tard. Tels sont, probablement, les quel ques traits originels de l'élément ethnique dominant, de celui qu'on peut appeler chinois.
Nous avons noté au passage l'animisme tenace qui se traduit aujourd'hui encore en mille pratiques dévotes et en superstitions saugrenues, qui constituent le Fou ng-Choui, adoration ou crainte de tous les objets et catégories de la nature. Ordinairement, de cette première étape, par où ont passé tous les peuples, la réflexion, la connaissance imparfaite, mais progressive des phéno* mènes, conduisent aux diverses phase chinois n'a pas connu ces transitions; entre l'incohérence la plus diffuse e voyant ou croyant voir en haut le cie et sachant toutes choses' comprises e surface terrestre, il conclut tout de
mâle, et la terre, principe féminin, subordonné, sont le père et la mère des « dix mille êtres ». Mais le temps n*est pas venu encore où Gonfucius et Laotseu (vi*', y^ siècle) ratiocineront à leur façon sur ces idées vagues et pauvres, que nos mythologies occidentales avaient déjà si richement ornées. Telles sont les puérilités, trop souvent admirées, qui remplissent le vide du fameux Y-King, le premier des livres sacrés, œuvrer sans doute fort retouchée, du fabuleux Fou-Hi, et que le génie chinois, pas plus que le génie mongol, n'a dépassées par lui-même. Le culte du ciel et de la terre, Tun rond, l'autre carrée comme leurs temples, est encore le culte suprême ; l'empereur en est le pontife. Religion, d'ailleurs, toute ofûcielle, et qu'on pourrait dire indifférente ou superflue, si elle n'était associée au culte domestique et universel des ancêtres, de la famille, base des institutions sociales et politiques de la Chine depuis Tantiquité la plus reculée jusqu'à nos jours.
Ce culte est le corollaire de l'animisme. Il n'est pas de peuple qui ne l'ait connu, inventé et pratiqué. Il a survécu à toutes les religions spontanées ou factices ; mais il a gardé en Chine, sur la vie privée et publique, une influence qui, dans le reste du monde civilisé, s'est graduellement atténuée et restreinte devant les progrès de l'initiative et de la liberté individuelles. Si la piété filiale, limitée au groupe naturel de la famille, est la source de vertus utiles, d'un dévouement réciproque, d'une solidarité touchante, elle est aussi une cause de timidité, d'imitation routinière imposée indéfiniment d'âge en âge. Étendue à l'organisation sociale, elle est un élément de stabilité, mais aussi de stagnation générale, de stérilité et de tyrannie. £lle a maintenu la société chinoise, mais en l'immobilisant, et sans la préserver de tous les maux qui doivent assaillir les Etats trop vastes et trop mal administrés, révoltes fréquentes, massacres et guerres civiles, impuissance devant les invasions étrangères.
Le culte des ancêtres avec toutes ses minuties funéraires et son cérémonial commémoratif quotidien, la religion familiale fondée sur l'adoration véritable du père et du roi local ou de
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l'empereur, étaient certainement institués avant que Coufucius ou ses d|scip)es les codifiassent dans les traités qu'on nomm^ Hiao-King et Li-Ki; et les Chinois devaient les porter partout avec eux : vers le u* siècle, au delà du Yang-Tsé; plus tard, au Tonkin, dans l'Annam et jusqu'à l'extrémité de l'Indo-Chine.
Mais laissons maintenant la Chine à elle-même> parfaitement inconnue des races qui vont succéder aux premiers civilisateurs du monde égypto-sémîte. Celles-ci n'étaient pourtant séparées du domaine chinois que par le massif central de l'Asie ; et la même cause, probablement, a déterminé leur marche en sens latéral ou contraire : j'entends la pression intermittente ou continue des hordes septentrionales, turques et mongoles. Mais c'est précisément Tobstacle auquel étaient adossés les ancêtres des Indo-Européens et ceux des Chinois qui a projeté les uns vers le sud et Toccident, les autres vers la grande mer orientale.
Les origines des Aryas et des peuples qui, de façon ou d'autre, reçurent d'eux leur organisme linguistique et les rudiments de leurs croyances, ne sont pas moins anciennes, évidemment, que celles des Égypto-Berbers et des Chaldéo-Sémites. L'élaboration de leur langue en fait foi. Mais leur entrée dans Thistoire a été plus tardive : d'une part, parce qu'ils trouvaient habités et défendus les pays attrayants du Midi^ et, d'autre part aussi, parce que les défilés de l'Oural, les bords désolés de la Caspienne, les steppes et les fleuves de la Russie, les impénétrables forêts de la Germanie leur barraient les chemins de l'Occident.
A quelle époque — du xxx« au xx« siècle — les futurs Européens commencèrent-ils à s'éloigner des Aryas proprement dits pour s'oublier mutuellement pendant des siècles? C'est ce que nul ne pourrait dire. Peut-être même faudrail-il remonter plus haut si Ton s'en fiait à certaines données astronomiques qui reporteraient à l'an 3000 le début d'une ère kali-youga et la lutte de dynasties aryennes, dynastie lunaire^ dynastie solaire, dans la vallée centrale du Gange. Or, les Hymnes védiques supposent un long séjour préliminaire des Aryas dans le Pendjab^ parmi les affluents du haut Indus. En outre, avant que le parler des l'histoire. 5*
Hellènes et des Latins, par exemple, se distinguât du groupe linguistique indo-perse, la langue commune, la langue mère (qui a péri en se multipliant), était parvenue à un haut degré de perfection et de stabilité organique. Et combien de temps encore n'avait-elle pas exigé, la formation de cette langue, pour franchir « même sans être arrêtée par récriture — les étapes du monosyllabisme et de Tagglutination? pour dépasser de loin en souplesse, en ordonnance grammaticale, l'ingénieux artifice de la flexion sémitique? enfin, pour s'imposer à tant de popu» lations diverses, blondes, brunes, à tète courte ou longue, de haute ou moyenne stature, de carnation plus ou moins blanche^ difi'érentes par la langue sans doute autant que par la race, qui, d'un contact plus ou moins prolongé mais nécessaire avec le noyau arya, emportèrent plus que les rudiments d'une culture commune, bien qu'inégale? Ces considérations, que les amendements les plus acceptables n'ébranleront pas, établissent assez^ la réalité et l'antiquité d'une longue incubation indo-européenne.
Après le départ, graduel, des Occidentaux, les Éraniens et le» Aryas, deux prononciations du même mot, Arya, Air^a^ demeurèrent côte à côte assez longtemps pour tirer d'une même liturgie et d'un même fonds mythique deux empreintes originales, deux conceptions religieuses qui s'en allaient divergeant l'une vers le panthéisme, l'autre vers le dualisme. Us marchaient cependant, avec lenteur, séparés seulement par le haut Indus. Puis les uns restèrent en arrière ou tournèrent à Touest; les autres, pris dans le réseau fluvial du Pendjab, serrés de près par des tribus noires, les Dasyous, s'avançaient pas à pas vers le sud, vivant sur l'ennemi, volant les troupeaux, emportant le» palissades, passant de leur mieux les rivières, soit à gué sur des chars et des chevaux, soit sur des barques improvisées.
Nous ignorons tout à fait la durée et les événements, monotones sans doute, de leur voyage, mais nous connaissons leur langue, leurs mœurs, leurs idées, et, par mille traits que cent retouches n*ont pu effacer de leurs livres antiques, nous pouvons
suivre le travail de leur esprit, révolution de leurs croyances et la croissance du sacerdoce pernicieux qui devait peser si lourdement sur les destinées de Flnde. On entend bien que j'invoque ici rautorité, si contestée aujourd'hui, des Védas, et même celle des grandes épopées, le Mahabharata et le Ramayana, lesquelles n'ont aucune prétention à l'exactitude.
Les travaux philologiques de Bergaigne sur les Védas n'ont pas, je l'avoue, modifié mon opinion. L'œuvre du célèbre indianiste français est véritablement excellente en ce qui concerne les remaniements du texte et l'accommodation des versets aux minuties symboliques du rituel. Mais les conséquences qu'il tire de ces altérations et de ces perversions me semblent directement contraires à une saine méthode. N'est-ce pas en dégageant les hymnes de ces interpolations liturgiques qu'on a chance d'en découvrir le vrai sens et la portée? Tout au contraire, c'est dans les parties ajoutées ou détournées de leur signification naturelle et simple, que Bergaigne, et beaucoup d'autres après lui, ont cherché Iqs origines du culte et de la mythologie. Le natu^ ralisme si frappant des hymnes à l'aurore, au soleil, au ciel, à la terre, au feu, à la liqueur du sacrifice, la peinture du combat céleste, tout cela leur est apparu comme une suite d'équivoques, de jeux de mots alambiqués.
Si ces érudits avaient eu la moindre notion de la mythologie générale, de la constance des phases que traverse le sentiment religieux, ils auraient trouvé dans le Rig-Véda, comme j'ai tenté de le faire, sous les mille grattages des théologiens et des théosophes : d'abord les vestiges d'un animisme déjà quelque peu ennobli; puis une période d'adoration naïve des eaux, des collines, dos forêts, du soleil, du feu, de la foudre, du vent et du souffle vital; puis une époque de philosophie naissante où le ciel et la terre sont considérés comme les grands parents du monde : ordonnance d'aulanl plus évidente, que ces deux ou trois états de la pensée religieuse sont communs à toute la famille indo^ européenne. Ils auraient passé ensuite à la conception des Adityas solaires, et de cette lutte entre la lumière et les ténèbres^
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l'astre et le nuage, le héros et le monstre, qui a émigré pareillement dans toutes les mythologies^ mais à des moments divers et avec des lacunes, des variantes, qui s'expliquent sans peine. Puis, à mesure que les prêtres gagnaient en puissance^ on aurait vu le sacrement de Tautel se substituer d'autant plus aisément aux divinités célestes, que le feu et l'ambroisie {Agniy Amrita, Soma) se confondaient plus intimement avec l'essence de la lumière et les eaux fécondes de l'éther : ici il n'est plus question de mythologie comparée; on est en présence d'une religion exclusivement hindoue. Le mysticisme brahmanique achève la résorption de tous les dieux dans un seul germe, le principe mâle^ dans un seul point, Brahm, l'inétendu qui se multiplie, et dont les mouvements mystérieux ne sont connus, ne sont dirigés^ que par la méditation ascétique du brahmane, seul libre, seul maître, seul dieu visible, inviolable aux peuples et aux rois. Voilà, certainement, ce qui s'est accompli pendant que les Aryas s'étendaient de l'Indus au Gange moyen, et avant le x« siècle^ notre limite en ce chapitre.
Ici, on m'arrêtera. L'Inde n'a connu l'écriture qu'après Alexandre. Les Védas^ comme Manou^ comme les épopées, n'ont donc pu être ûxés qu'au m* siècle au plus tôt. Sans doute. Mais si vous considérez que la langue des Védas est, avec le zend, le grec et le latin, le plus antique dialecte^ et le mieux conservé, de la langue mère ; que le sanscrit^ dérivé du védique, était déjà éteint, comme parler populaire, avant Alexandre ; que le brahmanisme, après le védisme, avait eu le temps de s'altérer en culte de la triade (Brahma, Çiva,Vichnou) avant la conquête de Geylan; et que ce brahmanisme altéré avait été renversé dans l'Inde au v« siècle par la double réforme jaïniste et bouddhique; vous reconnaîtrez que de telles révolutions dans la langue et dans les idées ne s'opèrent qu'avec le temps. Le J^iQ'Véda est le livre sacré, la révélation, de laquelle se réclame le brahmanisme; et le bouddhisme est une réaction contre l'état social fondé par le brahmanisme. Il y a donc succession indéniable.
Au reste, l'histoire de l*Inde ayrenne jusqu'au x« siècle, et même au delà, ne se compose que de vraisemblances, d'événements sans date. On peut admettre que les Aryas orientaux, partis des sources de ITaxarte, de l'Oxus, de Tindus, avant le XX* siècle, ont atteint, avant le x'' siècle, la rive gauche du Gange et même les bouches de Tlndus ; que le brahmanisme était alors et depuis longtemps leur religion officielle; et que le régime social et légal des castes, prêtres, guerriers, marchands ou artisans, plèbe asservie et méprisée(Brahmanes, Kchatriyas, Vaicyas, Coudras), tel qu'il est présenté dans le code attribué à Manou, était pleinement organisé dans toute la vallée du Gange ; que déjà même les religions locales avaient imposé à la religion brahmanique la métempsycose, le culte de la mort et de la fécondité (de Çiva, le destructeur-régénérateur, dont le symbole est le lingàm)^ et aussi la légende plus douce du facile et bienveillant Krishna : personnages qui, assimilés à d'anciens dieux védiques, Rudra et Vichnou, formèrent avec Brahma très amoindri la fameuse triade qu'on voit à l'œuvre dans les épopées et qui a survécu à tous les schismes, à toutes les hérésies. La grande lutte entre les Pandous et les Kourous, qui se poursuit h travers le recueil immense appelé Mahabharata, répondrait à de réelles guerres entre deux anciennes dynasties de Dehli et d'Aoude, famille lunaire, famille solaire, antérieures au x* siècle. On a même cru trouver dans quelques passages des traditions des xvin* et xxii® siècles. Le Ramayana^ qui, en tant qu*œuvre d'art, est plus ancien peut-être que de nombreuses pièces annexées au Mahabharata, transfigure des événements plus récents, la conquête de Timmense presqu'île (beaucoup plus grande qu'elle paraît sur les cartes : 280 millions d'hommes), couverte de montagnes et de «forêts, habitée par des singes (les Dravidiens) que le héros Rama entraîne à la délivrance de la belle Sitâ ravie par le monstrueux et puissant roi de Lanka (Geylan). On s'est étonné que l'enlèvement et la poursuite d'une femme aient servi d* thème à Valmiki en même temps qu'à Homère, entre lesquels o ne peut supposer aucune espèce de rencontre. On a voulu vol
ici et ]à, deux variantes d'un même mythe : la lumière enlevée par la nuit, poursuivie et retrouvée par le soleil. Rien ne s'y oppose. Mais Tidée a pu se présenter spontanément chez des peuples qui passaient leur vie à enlever et à reprendre des troupeaux et des femmes, leurs principales richesses.
Tandis que l'Inde brahmanique était le théâtre d'événements entrevus à travers des mythes et des légendes conservés à la fois et altérés par la tradition orale, la vallée du Danube, la Grèce continentale et insulaire, l'Italie et la Gaule lointaine se remplissaient d'hôtes nouveaux, dont l'affiuence submergeait ou refoulait les anciens habitants et qui, cédant à leurs pressions mutuelles, se frayaient passage à travers les vallées ouvertes ou par les défilés des montagnes. On eût dit les colonnes parallèles d'une puissante armée sans chef, sans ordre, dont les bataillons, plus ou moins pressés, plus ou moins épais, s'arrêtaient, se heurtaient, s'écartaient au gré des rencontres et des obstacles. L'avantgarde ligure tournait l'un et l'autre versant des Alpes, débordant sur ritalie, gagnant la vallée du Rhône, chassant les antiques Ibères jusqu'au pied des Pyrénées. Derrière eux, les grands Celtes blonds remontaient le Danube avec lenteur, se massaient dans la Bohême et, d'étape en étape, venaient s'adosser aux collines rhénanes ; les Germains bordaient la Baltique et la mer du Nord et s'avançaient par le Jutland et les îles jusque dans les districts méridionaux de la Suède et de la Norvège ; jetés sur la gauche par la multitude celtique, les futurs Hellènes, les futurs Latins, attendant que les Ligures se fussent écoulés vers ^occident, vivaient côte à côte, cantonnés aux environs des Alpes Juliennes et des Balkans.
Les Thraces, précédés par les lUyriens, flanqués par les Germains, hâtés par les hordes scylhiques où se mêlaient des Slaves et des Tartares, avaient passé le bas Danube, inondé la Bulgarie, la Thrace, franchi le Bosphore et lancé des bandes vagabondes jusqu'en Altique, jusque dans l'Archipel et en Crète. Quand le tourbillon thrace se fut posé en quelque sorte et apaisé, le groupe gréco-latin, pour faire place aux Illyriens et à une gênante ar-
tiëre-garde celtique, se divi&a : les Ombro-Sabella-Latins ou AuEones, contouToant l'Adriatique, déQlèrent des deux cOtés de l'Apennin ; les Graïques et les Selles, Hellènes occidentaux, descendirent, à l'ouest du Pinde, vers Dodone et le fleuve Achëloùs ; les Acliéens (Ëoliens et Ioniens confondus) s'aventurèrent parmi les Tbraces épars, vers les déSlés de l'Olympe, où ils établirent leurs dieiii, et, par la Thessalie, par les marécaftes de la Béotie, atteignirent lu Péloponèse et, d'île en île, découvrirent enfin h côle d'Asie, où l'élément tlirnce s'était implanté fortement, au milieu des anciennes races de la Troade, de la Uysie, de la Billiynie, de la Paphlagonie et de la Phrygie.
TaMeau hypotliétique sans doute et incertain dans ses détails, mais dont la tradition fiiurnit les grandes lignes et dont l'histaire confirme les données. On remarquera, d'ailleurs, qu'il place les nations exactement aux lieux que chacune occupait au début de l'ère historique, enlre 2000 et 1500. Deux traits seulument excitent encore certaines défiances: le mouvement général d'Orient en Occident, et la contiguïté que la linguistique force d'établir entre les Aryas de la Bactriane et tous ces peuples qui parlent, comme eux, des dialectes issus d'une même langue. Sur ces points, qui pour moi sont acquis, je n'insiste pas. Il suffit que ces peuples, ou leurs éducateurs, n'étaient pas en Europe et qu'ils s'y sont mnnifestéstour àtour; il suffit que les Latins, eu Iulie, ont succédé aux Lacustres du nord, aux Sicules ei au.x Sicanes du centre et du sud; il suffit enfin que les Hellènes, au sud des Ttiraces et des lllyriens, ont, du xx° au xi\' siècle, coDquis l'Hellade et l'Archipel, du xiV au x", les cûles de l'Asie Mineure sur des populations plus anciennes et très nombreuses. Pelasses, Tursènos, Caupones, Lélèges, Cares, Teucriens, Phrygiens, Lydiens, et, finalement, ravi aux Sidoniens l'empire des mers.
Qu'étaient ces anciennes couches Immsine féconder l'activité hellénique 1 ces Pélasges, pas la terre, qui, le soir, rentraient avec lei des enceintes forlifiées dites cgctopéennes oi
Pélasges qui occupaient la Thessalie, TArcadie, rËpire» que les Selles ou Graïques trouvèrent, à Dodone, autour du sanctuaire d'un dieu qu'Homère nomme encore le Zeus pélasgique ; ces Pélasges, qui, mêlés aux Ioniens, formèrent le peuple athénien ? Et encore ces Léièges et ces Gares, possesseurs des côtes grecques et asiatiques, sujets de Minos, alliés de Priam, dont les poteries, peut-être vieilles de quatre mille ans, ont été exhumées sous les laves de Santorin ? Et ces Phryges ou Bébryces, ces Lydiens, qui ont eu leur heure d'éclat et de gloire, entre Gygès, Midas et Groisos, dont les langues étaient voisines de l'arménien , du thrace et du grec, dont les croyances se sont si aisément fondues dans la mythologie hellénique, et qui élevaient, comme les Pélasges, des enceintes, des acropoles cyclopéennes î Ces Tursènes enûn, qui avaient régné sur la mer Egée, qui attaquaient encore TÉgyple au xiv« siècle et qui, transportés en Italie vers le x^* siècle, y introduisirent un art et des croyances mâtinés d'Egypte, d'Assyrie et de Grèce ? On l'ignore.
C'étaient des blancs, d'origines diverses. Parmi les conjectures, la moins improbable est qu'une immigration caucasique, proto-éranienne (Hector s'appelait aussi Daréios),par la Colchide et le Pont, en avait fourni le plus fort contingent, l'élément directeur ; elle s'y serait rencontrée avec des Araméens venus par la Gilicie. Nous avons dit à quel point l'Asie Mineure avait été pénétrée de sémitisme, soit par infiltration continentale, soit par le voisinage des Phéniciens de l'Archipel, enfin par le con* tact de l'Assyrie conquérante, vers le xi« siècle. Le roi de Lydie Gygès fut vassal d'Assour. Nous avons dit aussi quelle amitié unissait, dès le xv» siècle, les Takkaro d'Iluna aux Khétas, encore alliés de Priam, et la physionomie sémite des noms légendaires Ilofl et Assaracos. Quoi qu'il en soit, l'invasion thrace les rattachait déjà au monde indo-européen.
Les Thraces, autant qu'on en peut juger par Homère et par les souvenirs, bien postérieurs, d'Hérodote, « la plus nombreuse des nations, avec les Indiens », étaient ce qu'ils sont restés, des barbares violents, amis de l'orgie comme les Germains et les
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Celtes, incapables de discipline dans la paix comme dans la guerre, trop voisins des Gèles et des Scythes pour proGler de ta civilisation grecque. Ils passent pour avoir apporté en Grèce l'agriculture, le pain et le vin, et pour avoir fondé, li Eleusis, le culte des moissons et des vendanges, subtilisé depuis en dangereux Mystères. Ils adoraient un dieu des tempStes et du printemps, furieui guerrier, très analogue au Mars des Sabins, Ares (Aryaî grec Areidn, Aristoi], et tenaient en réserve un succédané de Dyaus, de Zeus et de Soma (la libation sacrée), le Tameux Dionusos qui, trouvant eii Asie ses dignes confrères Sabazios, ktjs, en Crète Zagreus, déclia!na sur l'Hellade la fureur des Bacchantes et le culte de l'orgie et du délire sacré, les dieux ressuscites et le mysticisme orphique. Ils paraissent avoir eu des poètes et des prêtres analogues aux Ribhous, cités dans les Védas, et dont Orpkeus rappelle peut-être le nom. En somme, ce groupe, sans qu'on l'ait dît, a exercé sur le monde une influence considérable et doublement néfaste. Leur rudesse native, si elle s'est émoussée en Phrygie et comme énervée dans l'atmosphère asiatique, s'y est pervertie en frénésie religieuse et en fanatisme. En Europe, elle a fortement imprégné la Macédoine, qui ne fut jamais hellénisée qu'il demi. Celle-ci, attardée en sa croissance, s'est trouvée robuste et résolue au moment où la Grèce, afGnée, bésitante, lasse, penchait vers son déclin. C'est à la Thrace que la Grèce doit ses premiers maîtres étrangers, les Philippe et les Alexandre ; c'est de la Thrace que procèdent l'ivrognerie et les vices du conquérant macédonien, les horribles cruautés où sombra sa famille, et les lamentables folies de ses successeurs, les impérieux Antigone, les aventuriers Démétrius, Pyrrhus, les fourbes Antipater et Séleucus. Ainsi, dt perçues et inconnues, travaillent dan ments, k des révolutions, fécondes à lei incalculables.
Les Hellènes furent violents aussi, meurtre ou du vol commis j mais ils chacun avait eu sa juste part d'une écb
soigneusement rôti après le sacrifice, et avalé quelques coupes d*eau rougie saupoudrée de fromage, la troupe ou le village se livraient à des exercices de force, d'adresse ou de grâce, la lutte, le ceste, le pugilat, la course en char, à cheval ou à pied, la danse enfin, qui constituait, pour ces fins esprits, une suite de drames ou de comédies. L'Hellène pouvait être cruel, mais non impitoyable; des présents^ même des larmes (car lui-même pleurait, comme il riait, en enfant), lui arrachaient des actes de clémence, de pardon, qu'Homère attribue à la suggestion de quelque dieu ; fidèle à ses hôtes, doux à ses serviteurs, même esclaves achetés, au point de les embrasser au retour d*un voyage, il appuyait rarement d'un coup de bâton ses conseils et ses reproches. 11 parlait aisément et aimait à entendre sa belle langue, riche et harmonieuse avant d'être captieuse et subtile. Ses mœurs étaient sans pruderie ; mais la femme, la mère de famille, régnait dans le gynécée; les enfants étaient chéris, les mères entourées d'amour et de respect.
Le culte animiste de l'ancêtre, du héros éponyme, était le fondement de la maison, de la cité, le lien national; mais il n'enchaînait pas l'initiative individuelle. Chaque Hellène était une personne libre^ agissant, vivant et pensant par elle-même. Chaque tribu, pareillement, chaque ville, formait une unité qui entendait se gouverner selon ses goûts et ses volontés. De là, cette variété surprenante dans les caractères, les talents, les œuvres, les institutions ; de là aussi, puisque toute médaille a son revers, Tinstabilité, le morcellement, la discorde et, malgré la vivacité du sentiment national, ce défaut de cohésion qui devait mener la Grèce à la servitude. La religion était puissante, mais sans dogmes. L'Hellène, libre, en quelque sorte, de choisir ses dieux, les traitait avec une familiarité respectueuse, comme des hommes plus puissants que lui, mais guidés par les mêmes passions et les mêmes mobiles; liés, d'ailleurs, à leur client par les louanges, les offrandes et les fumées nourrissantes du sacrifice. 11 leur prêtait, et pouvait-il mieux les honorer ? sa forme, Kon intelligence, ses traits idéalisés. D'autant plus aisément les
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dédoublait-il eu héros, en rois, qui avaient vécu et qui étaient morts avant lui; demi-dieux qui^ te plus souvent, incarnent un nom, une épithëte de quelque divinité.
L'tiistoire de l'Hellade primitive peut être brièvement résumée; fondée uniquement sur des traditions — qui ne sont pas sans valeur — elle ne présente pas, jusqu'aux temps du pbaraon Méneptha, de date certaine. Au xvm* siècle ou environ, les Graîques elles Selles sont établis dans l'Hellojiie (Ep ire, Ao a manie, Ëtolie); des tribus, principalement acliéennes, dominant dans la Thessalie, l'Argos pélasgique; elles peuplent de Minyens les pays d'Iolcos, d'Aulis, d'Oncheste,d'Orchomène, les environs du lac Copais; elles entrent en Attique, où un Ëgypto-Phénicien, Cécrops, tes établit en douze familles ou Alhènai, qui formeront la cité, la ville d'Athènes. Dans le Pélopanèse, ils trouvent, à l'est, Egyplos et Danaos, c'est-à-dire des Phéniciens et des Oanaëns [Hellènes peut-être), à Touest, Pélops, tiéros éponyme, c'est-à-dire des Pélasges et des PtirjRiens (Tantale), sans doute des Thraces. Le fond de la population est pélasgiquB, comme l'indique le nom d'Argos, transféré à une région, puis â une cité de la côte orientale. Alrée et Thyeste s'établissent dans les acropoles de Mycènes et de Tirynthe. Les siècles marchenL Vers le xv° siècle, les Phéniciens s'installent en Béolie. Cadmos apporte aux Eolo-Achéens l'écriture; il bâtit Thébes. C'est l'âge ou à peu près de la formation des légendes de Méléagre, d'HérakIès, de Thésée, de Bacchos ; derrière ces noms, se dissimulent à l;i fois des mythes cosmiques et des mouvements de peuples, des révolutions causées par l'arrivée, souvent violente, de tribus hellènes ou même thraces attardées.
partagent les Iles de la mer Egée et les Tursènes, les Phéniciens, les Ca l'expédition des peuples de la nier c connaître aux nations de l'Asie Mii la Propontide, passent le Bosphore e chide : c'est l'expédition des Argon giques d'CEdipe, des Sept chefs devt
ensanglantent la Béotie, mais entretiennent entre tous les petits rois qui pullulent dans cette terre de Grèce, si petite et si grande (moindre que le Portugal}, des relations de famille et d'hospitalité qui rendent possible une coalition générale contre l'Asie. Des négociations laborieuses (Ulysse et Nestor) s'engagent entre les deux plus grandes puissances de ce temps (au plus tard XII* siècle)^ l'antique Ârgos pélasgique (Pelée, Achille) et le nouvel Argos du Péloponèse (Agamemnon^ Ménélas, Diomède), dont la prééminence est malaisément acceptée. Alors commence, par le siège d*Ilion, une lutte dont les véritables causes éclatent aux yeux. C*est d'abord le besoin d'expansion d'une race jeune et vaillante; c*est le désir d'achever, d'assurer la conquête de la mer Egée^ de poursuivre jusqu'en Asie les Pélasgo-Thraces sémitisés. C'est ce que démontre le dénombrement des deux armées, que V Iliade nous a conservé.
La victoire difficile des Grecs est suivie d'une grande commotion intérieure. Les Dorions, qui étouffaient dans un étroit canton limitrophe de la Thessalie et de la Béotie, mettent à profit l'absence des contingents et des chefs achéens. Ils se jettent sur la Phocide, où ils établissent leur dieu Apollon, sur TAttique dont les écartent la victoire et la mort du roi Godrus, ils envahissent le Péloponèse et campent dans la Laconie. Au XI* siècle commence une période troublée de quatre cents ans. Les Achéens sont réduits à une lisière sur le golfe de Corinthe. Les Ioniens émigrent en Asie, les Graïques en Italie, les Tursènes traversent l'Adriatique. La colonisation hellénique se répand sur tous les rivages où dominait la Phénicie. C'est donc cette intrusion dorienne, si funeste à l'Hellade» qui projette au loin l'hellénisme sur le pourtour de la Méditerranée. La poésie, les arts naissants, chassés de l'Hellade, se réfugient en lonie d'abord, où se coordonnent les rhapsodies de Vlliade^ dans l'Ëlide et les îlots de l'ouest, où s'élabore VOdyssée, et de là sur tous les rivages, où va fleurir la Grèce extérieure.
Origines modestes et installation précaire des tribus joives. — Suprématie des Philistins. — L'époqne des Jnges. — Institutions familiales et mcenrs démocratiques. — Fétichisme et polythéisme : Baalim, Elohim, Moloeh, Adon, Ascbéra, Chéroubs. — Saûl. — Cruauté de Samuel. — David et Salomon : l'empire juif. — Le temple de Jérusalem. » Mécontentement et sécession d'Israël. — Invasion du pharaon Shésonk. — Hégémonie de Damas. — Invasions assyriennes d'Assonr-Nazir-Habal, Salmanasar III, Téglat-Phalasar II, Salmanasar V et Sargon. — Chute des royaumes de Damas et d'Israél. — Le pharaon Sabak. — Sennachérib et le pieux Hiskia, adorateur de lahvé. — L'Egypte ravagée par Asarhaddon et Sardanapale. — L'infidèle Manassé règne en paix quarante ans. — Le pieux Josias, sous lequel est fabriqué ou retrouvé le DeutéronùiM^ périt à la bataille de Mageddo.— Nabuchodonosor.— Fin du royaume de Juda. — Captivité. — Origines, croyances, mœurs des Eraniens (Mèdes et Pwses). — Corruption rapide des Mèdes. — > Conquêtes de Cyrus, roi des Perses; chute de la Lydie, de la Chaldée; guerre des Massagètes. — Délivrance des Juifs. — Soumission des Phéniciens. — Prospérité et atTaiblissement de l'Egypte. — Cambyse, ses fureurs, sa mort. — Darius : organisation de Vempire persique du Pendjab à la mer Egée. — Expédition de Scythie «t conquête de la Thrace. — La Grèce menacée, investie de toutes parts.
Nous ayons esquissé les débuts et la fortune des anciens peuples^ Egyptiens, Ghaldéens, Chinois^ qui ont inauguré la vie civilisée ; l'histoire tourmentée d*un premier ban sémite, Âraméens. Assyriens, Phéniciens, qui a répandu plus ou moins loin vers l'occident les croyances, les arts, les industries de la Chaldée et de l'Egypte. Nous avons suivi, de l'Indus au Gange, puis de la mer Noire et du Danube, en Thrace, en Grèce et en Asie Mineure, les premiers pionniers de la grande famille indo-européenne qui va prendre, pour ainsi dire, la direction du monde. Déjà, vers le xi« siècle avant notre ère, les diverses tribus helléniques ont pris possession de la mer Egée. Les Sidoniens ne conservent plus dans TArchipel que trois ou quatre stations importantes, Rhodes à l'entrée, Thasos dans le "'^''^ «♦ Méios
au centre, Cythère au sud du domaine acquis aux Grecs; ils se rejettent ver^ l'Afrique, et, de la Tripolîlaine, leurs colonies gagneot les Syrtes, préparant aux Tyriens l'accès du bassin occidental de la Méditerranée; leurs établissements de Leptis, Ma, Sabrata, Tliapsus, de Tiglsis en Numidie, deviennent plus que des enirepâts de commerce, de véritables centres de population qui transforment les Berbères en Liby-Pbéniciens. Cette émigration abondante a été le conlre-coup de désordres causés dans la Syrie méridionale par l'arrivée du peuple d'Israël.
Les tribus juives, cbassées ou écbappées de l'Egypte orientale vers la lin du un' siècle, s'étaient péniblement formées en corps de nation derrière le golfe de Suez, dans le massif du Sinai; de là, sous la conduite d'un légendaire Moïse, contournant les Madianites, puis les Iduméens, les Moabites, peuples de même race^ de même tangue, perdues quarante ans, ou plus, dans le désert, elles avaient enfin trouvé, entre Hoab el Ammon, un passage vers le Jourdain, vers la terre promise; leur avantgarde, sous Joiué, ayant francbi ce lleuve vers son embouchure, avait occupé Jérïcbo; puis, au delà des collines riveraines et un peu plus au nord, Betliel, en6n Silo, qui devint leur ville sainte, et Sichem leur forteresse. Quelques tribus, dépassant le Carmel (Zabulon, Aser, Neplhalij, poussèrent jusqu'aux contins de Sidon, et ne lardèrent pas à subir des influences phéniciennes; d'autres restèrent dans ce qu'on peut appeler la Judée extérieure : Siméon au sud, près des Amalécites; iluben, " lab et la côte orientale de la mer Morte, une grande Hanassé entre le Hauran et le Jourdain (pays de Galaad). de Manassé et Issachar occupaient la Galilée, sur le haut , au-dessous du petit lac de Mérom et aux alentours du Jnésareth. Les deux tribus [es mieux partagées furent , entre le Jourdain moyen et la Méditerranée, et Juda, .u midi sur Siméon, serré entre la mer Morte et les I, relié à Ephraim par Dan vers l'occident, par Benjaord.
otrusion des Hébreux, d'abord favorisée par la longue
torpeur de l'Egypte, qui conservait cependant certiinus Tilles, Glza, Higeddo, et une suienioeté nominale, jeta le trouble en des régions où se pressaient déjà nombre de tribus cananéennes mêlées aut débris de populations plus anciennes. Comme ils étaient rarement unis, ils se trouvaient généralement plus faibles que leurs prétendus sujets, surtout que leurs voisins du nord, petits rots hittites et syriens, et du sud-est, les Taillants Philistins. Ceui-ci, » peuple de la mer », Cretois peut-être, instatlës sur la cAte, entre Gaza et Joppé, vers le temps de Ramsès III, à ta fois pirates et guerriers, furenl pendant trois siècles les véritables maltTes de Juda, de Dan et d'Ephraïm. Les Hébreux, mal armés, plus volontiers cultivateurs que soldats, ne pouvaient tenir contre les chars de guerre et les Oècfaes redoutables des Philistins. La Phénkie elle-même avait peine à s'en défendre, et Sidoo, prise d'assaut, perdit la puissance qu'elle exerçait sur les mers depuis quatre siècles.
Il n'entre pas dans notre plan de suivre dans ses douloureuses péripéties l'eiîstence obscure de petits groupes sans cohésion et sans force. De temps à autre, quelque brave, las du joug, quelque femme inspirée, se levait, comme on dit, dans Israël, et délivrait de l'oppression deui ou trois cantons de la Judée. Après eux, la servitude retombait plus pesante. Deux livres pleins d'intérSt, la Juges, Samuel, nous ont conservé le récit, ou plu* tbt le lointain écho de leurs exploits réels et légendaires. Ou j reconnaît sans peine la main de compilateurs adonnés au culte de lahvé, mais aussi la peinture fidèle de l'anarchie première, de mœurs simples et farouches, de croyances et de pratiques religieuses analogues à celles de tous les anciens Sémites. La vie privée et familiale était régie par quelques préceptes nidimentaires qui s'imposent d'eux-mêmes à toute réunion d'hommes, de femmes et d'enfants. Le Décalogu connussent les peuples antérieurs o tions intimes, même entre le mattre dialeset dDuces;les mœurs publique et l'égalité la plus entière. Uais l'i
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incertaine dans lu clan, était nulle dans la nation. La nécessité, le courage, l'ambition, révélaient çh et là un chef, dont l'autorité locale, plus ciu moins acceptée dans la guerre, était oubliée dans la paix, ou violemment renversée après une ou deux générations. ieux était-il plus fort que l'organisme politique? ingtemps confinés dans un coin de l'Ëg^pIe, as- Raraessides aux plus durs labeurs, les Hébreux server avec un soin jaloux tes croyances apporte l'Euphrate par leur aïeul mythique Abraham, vagues pourtant, et altérées au contact de l'Egypte voisins ! Des Elohim, des Baalim, auxquels étaient emiers nés de l'horaine et des animaux, les préchose; parmi eux, un Baal ou Moloch, un El ou iërement attaché h la nation, h U famille d'Israël, a et de Jacob ; puis une divinité féminin e.Aschéra, lans les bocages et les lieux humides; par-dessus ibjets sacrés, d'antique origine, colonnettes préqu'on portait au désert devant le peuple en marqui peut-être avaient servi a Labau ou à Tharé, l les sept branches nguraient les sept astres chefs deux, Chérubins, bœufs ou lions ailés de la Chal- 1 de ces choses, enfermées dans un coffre, constiidium, le grand talisman et le symbole de l'unité ofTre ou arche, établi à Silo, en Epliraim, marqua centre du pays que les Hébreux s'étaient adjugé, ;ëre. Les lévites, gardiens de l'arche, s'elTorçaient, de tirer à eux l'autorité, en réglant la religion sont eux qui firent prévaloir, au moins dans ta nale de la Judée, « de Dan à Bershéban, le dieu vé; ce sont eux qui présentèrent comme des «poseurs rendus aux Baalim et aux v bocages ■, aux i, Beth-Et, aux Bdmoth (Hauts lieux), aux veaux ixemple d'Aaron, .invoquait Gédéon {Jirubaal}, de massé, et dont l'intolérance amena plus tard le X tribus.
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Les prêtres de Tarche et de lahvé avaient fini, au xi* siècle» par s'emparer du pouvoir, pouvoir précaire, sans doute, et tel que pouvait le comporter la dispersion des tribus et le tempérament hébreu. Leur judicature fut d'ailleurs loin d*ètre heureuse. Les deux fils du grand-prêtre Eli perdirent contre les Philistins, à l'entrée même de la Galilée, dans la plaine de Jezréel, une terrible bataille, où Tarche, qu'on avait emportée, tomba aux mains du vainqueur; et le successeur d'Eli, Samuel, subit pendant de longues années la domination philistine» plus pesante sur les tribus du midi (Siméon, Juda), mais encore très incommode aux tribus centrales, Ephraîm, Issachar, Manassé. Il fallut qu'un homme de Benjamin, Saûl, las de cette abjection, tentât la fortune et allégeât quelque peu les maux d'Israël. Elu roi par les siens, sacré à contre-cœur par le rancuneux Samuel, il s'exerça d'abord au delà du Jourdain contre les Ammonites, les Moabites et les Iduméens, puis il expulsa les Philistins de leurs garnisons de Galilée, délivra Juda et Siméon des Âmalécites. On connaît Thorrible épisode d'Agag, ce roi d'Amalek épargné par Saiil, dont Samuel exigea le supplice; lahvé l'uvait condamné; et lahvé ajoutait aux colères de son peuple ses propres haines contre des collègues, des rivaux, les Baalim d'Amalek et de Gaza : Marna, Dagon, Derkéto.
Je passe les menées de Samuel, les aventures de David, tantôt gendre de Saûl^ tantôt brigand à la solde d'un roi philistin. Saiil, trahi par les siens, succombe à Gelboé, en avant et ù Test de la chaîne du Carmel ; et David alors entreprend de reconquérir la Judée encore une fois perdue. Mais il a d'abord à lutter pendant sept ans contre un fils de Saûl, Isbaal, proclamé dans le nord-est, dans le pays de Galaad. Enfin, oint à Hébron, en Juda, reconnu roi par toute la nation, il eut, le premier de tous les chefs juifs, la chance de mettre la main sur une capitale bien située, entre Benjamin et Dan, entre Juda et Ephraîm; il prit d'assaut la forteresse cananéenne de Jébus, dont il fit Jérusalem, se contentant d'occuper deux collines, " ^ ;
une troisième, Moriah, fut laissée au peuple co
servait de les comprendre dans une enceinte fortifiée. 11 n'eut que le temps d'aller quérir, à un endroit nommé Kiriath-Jearim, Farche précieuse et delà loger près de lui à Sion, menant lui-même la danse sacrée, et de courir sus à ses anciens amis les Philistins, alarmés de ses progrès. Une guerre longue et acharnée les refoula jusqu'à leurs villes côtières^ Gaza et Ascalon. Délivré des Philistins, il battit ou soumit les quatre ou cinq rois de l'Aramée^ atteignit TËuphrate, prit Damas, et, retombant sur Moab et ridumée,il s'empara d'Ëtziongaber, à la pointe même du golfe de Suez.
11 y eut dès lors un empire juif, bordant T Egypte au sud, atteignant TEuphrate au nord, appuyé à l'ouest aux possessions phéniciennes, vers l'est aux montagnes du Uauran, à cheval sur le Jourdain. Les dernières années de David — il régna quarante ans — furent attristées par des révoltes, des querelles de famille, de harem ; car le pieux roi menait largement, comme on sait, la vie de tous les monarques orientaux, ce dont il ne faut lui faire ni un mérite ni un crime, tout cela n'importe guère. Bans l'innombrable multitude des noms recueillis par l'histoire, David brille, à son rang, d'un éclat modeste : incomparable, sans doute, aux yeux des Israélites, comme est pour nous le soleil; il ne passa pas inaperçu à l'horizon des peuples voisins. L'Egypte, impuissante alors, le respecta ; les Philistins lui payèrent tribut ; Tyr, qui avait hérité de Sidon et qui étendait son empire maritime sur la Sicile, la Byzacène(Carlhage, Utique), l'Espagne (Tarsis), ménageait le roi juif et l'aidait à orner Jérusalem.
Saiomon ne fit que mettre en œuvre les éléments de grandeur si péniblement amassés. Demi-Syrien par sa mère Bethsabée, Hittite^ demi-Ëgyptieu par sa femme, une des filles du pharaon de Tanis, fort ami du faste et des voluptés, tolérant et sceptique, Saiomon, par son administration habile, par les richesses immenses qu'il tirait du commerce, par la longue paix dont on lui fit un mérite, par la splendeur de sa cour, étendit son prestige bien au delà des limites, assez flottantes, de son royaume. Ses caravanes, par Hamath et Garchémis, par Damas, Tadmor, qu'il