LA GRÈCE. APOGÉE ET DÉCLIN
Les Doriens de Sparte. — Barbarie de leurs lois, radesse de lears mœurs. — Effacement de THellade. — Développement de la Grèce extérieure. — Rapports avec rÉgypte. — Indépendance d'Athènes. — Régime censitaire et démocratique établi par Solon. «- Tyrannie intelligente de Pisisfrate. — Recension des textes homériques. — Philosophes ioniens. — Guerres médiqnes : révolte de l'Ionie ; Milet secouru par Athènes ; Mardonius en Thrace ; Marathon. Thémistocle et Aristide ; Salamino, Platées, Mycale.— Hégémonie d'Athènes ; causes de sa grandeur. — Athènes en ruines est relevée et fortifiée par Thémistocle. — Aristide lui assure l'empire de la mer. — Cimon gagne la bataille de l'Eurymédon et construit le temple de Thésée. — Périclès exerce pendant trente ans avec éclat les magistratures de la République. — Apogée de l'art et de la pensée hellénique ; puissance et renommée d'Athènes. — Périclès, aux prises avec la réaction cléricale, sauve à grand'peine la vie de ses amis Anaxagore, Phidias et Aspasie. — Guerre du Péloponèse ; intervention d'Athènes entre Gorcyre et Gorinthe ; l'Attique envahie ; peste d'Athènes et mort de Périclès ; dix années de lutte indécise laissent intacte la puissance athénienne. — Légèreté, ambition et trahison d'Alcibiade. — Désastreuse expédition de Sicile. — Derniers efforts : Conon et Alcibiade. — iEgos-Potamos ; prise d'Athènes. — Thrasybule délivre son pays. — Retraite des Dix mille. — Victoires d'Agésilas. — Hégémonie et insanité de Sparte : abandon de l'Ionie ; honteux traité d'Antalcidas. — Réveil de la Béotie : Pélopidas, Epaminondas. «- La Macédoine, son passé précaire, ses vassaux et ses voisins barbares. — Intrusion de Philippe dans les affaires de la Grèce ; sa lutte contre Athènes défendue par Phocion et par Démosthènes; il s'appuie sur les aristocraties et les superstitions; comprime les Phpcidiens, révoltés contre le clergé de Delphes ; se fait accorder une voix dans le conseil des Amphictyons et proclamer généralissime de la Grèce contre l'empire des Perses.
Le trouble jeté dans la société achéenne par l'intrusion des Doriens avait brisé les liens, si faibles déjà, de la fédération nationale. Quelques Institutions communes^ les Amphyctionies, les Jeux d'OIympie, figuraient seuls une sorte d'unité, ou plutôt d'accord intermittent. Les habitants du Péloponèse, rudement écartés par la poussée dorienne, laissèrent aux intrus la Laconie et TArgolide tout entières (^héritage des Atrides) et, pressés le % du golfe de Gorinthe, débordèrent sur l'Attique, déjà en-
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combrée de Pélasges et d*Ioiiiens, pois sur les îles et sur la rive d'Asie (Gyziqae, Gumes, Phocée, Golophon, Saiynie, Ephèse, Milet), où les Eolo-Âchéeos, côte à côte avec les lomens, établis saos résistance^ prospérèrent avec rapidité ; ils apportaient avec eux et ils retrouvaient dans leur nonvean séjoor les souTenirs récents encore de leurs combats aatoor d'Uion ; ces traditions se axèrent en chants nationaux, dont Farrangement, vers le T.^ siècle, a constitué Vllûide. C'est en lonie que naquit la poésie, ou plutôt que la pensée de la Grèce adolescente revêtit sa forme la plus fluide et la plus ample. La langue homérique était, d'ailleurs, commune encore à tout le premier ban des Hellènes ; et, soit dans Fouest de la Grèce, en Âcarnanie, à Ithaque, à Zante, en Elide, où se forme VOdyssée, cette sœur cadette de VlHade {a.^ siècle), soit même en Béotie, où prévalut plus tard le dialecte odrien, mais après qu'Hésiode y eut composé ses Travatue et sa Théogonie (vin* siècle), soit dans la Grande Grèce, à Gumes (tv siècle), à Métaponte, à Tarente, à Sybaris, en Sicile et sur la côte d'Afrique, elle portait les idées, l'éloquence et la gloire des Hellènes, partout où les colonies du xi* siècle, incessamment accrues, essaimaient des colonies nouvelles. Si les Dorions ne tardèrent pas à lancer à leur tour des colonies rivales dans leur Doride d^Asie, tout au sud de la Carie, en Crète, en Italie, surtout en Sicile, et firent çà et là reculer la belle langue achéenne ; s'ils s'emparèrent notamment de la poésie lyrique, il ne faut pas oublier que la civilisation et la littérature grecques, épopée, drame, histoire, philosophie, sont d'origine achéenne. Les Doriens, forts et braves, ont eu l'inspiration courte et rare, l'intellect étroit, et surtout prenaient^ à tort, leur ignorance et leur rudesse pour un brevet de vertu ; ils ont toujours été plus farouches qu'austères.
Très peu nombreux, campés au milieu de populations qui les craignaient et les détestaient, les Doriens de Laconie et d'Argolide, les Spartiates, ne pouvaient se maintenir que par une stric^ et inexorable discipline ; ils formaient seuls l'Etat, laissant, il ' vrai, aux habitants des villes quelques droits civils, mais ten
dans le servage les Achéens ou Pélasges d'Hélos, les malheureux Hilotes. Pour prévenir les querelles qui les auraient affaiblisy un législateur légendaire (Gn in^ siècle), Lycurgue, après dix-huit ans de voyages et de m^4itation, sut les astreindre à une sorte d'égalité tyran nique^ à des exercices et à des repas communs, à des unions subordonnées à la fécondité de la femme. On pense bien que l'amour et les délicatesses morales manquaient à ce clan, aussi bien que les lettres, les arts, le commerce, le luxe^ la monnaie d'or et d'argent, interdits à tous les citoyens. Les enfants, qui appartenaient plus à l'Etat qu'aux parents, étaient élevés fort à la dure, filles ou garçons, dressés à la lutte, à la course, au pillage ; le vol non découvert était récompensé. Un banditisme légal, tel était le régime Spartiate. Mais il fallait vivre : les Hilotes étaient là pour cultiver les neuf mille lots, sorte de fiefs, attribués aux neuf mille familles Spartiates (trente à quarante mille personnes).
La machine gouvernante était mise en train par deux rois, qu'on a comparés à des consuls romains héréditaires, par un sénat de vingt-huit sexagénaires, et un fâcheux conseil d'Etat, dit collège des Ephores, qui ne tarda pas à devenir tout-puissant. Une Assemblée générale, composée de tous les citoyens valides, acceptait ou refusait les propositions des rois et du sénat.
Tous les efforts de Sparte, pendant deux siècles (viii* et vu« siècle)^ tendirent d'abord à élargir son domaine propre par Pécrasement, difficile, de ses voisins occidentaux, les Messéniens ; ensuite à maintenir sa suzeraineté sur les petits peuples et les villes du Péloponèse, dont il ne put détruire l'autonomie, TElide, l'Arcadie, Argos, Corinthe; puis à imposer son hégémonie à l'Hellade continentale. Dans la péninsule, la lisière du oord, TAchaîe, où brillait Sicyone, échappa seule à cette domination immédiate ou indirecte. Dans l'Hellade, Athènes garda sa pleine indépendance ; elle vécut avec Sparte dans une demi-alliance défiante, lui envoyant, tout au plus, le barde Tyrtée pour concourir à la ruine de Messène, évitant les conflits, mais libre et se posant en métropole de la race ionienne. Corinthe, par sa
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situation, son commerce, fes riclies colonies — Corcyre, Syucuse —, compensait quelque peu son impuissance militaire. Au reste, autour d'Athènes, tout n'était que morceliement ou eCTicement. La Phocide, bien qu'elle possédât le riche oracle de Delphes, où l'Apollon dorien afait pris la place d'Héraktàs, de Poséidon ot de la Terre mère, l'Blolie, Dodouei la Thessalia, cet Argos pélasgique si Tameux jadis, étaient retournées à la barbarie.
Hais, autour de celle Grèce obscurcie et diminuée, rayonnait une Grèce extérieure, active et liardie, lançant au loin ses nalires, comme les Phéniciens d'autreTois, Tournissant tous les rois, tous les chefs, grands et petits, de vaillants soldats, de généraux et de conseillers habiles. Dès l'avènement du pharaon saïte Psamétik (66S), elle s'inSllrait en tuyple par toutes les bouches du Nil; toutes les iles, même les plus petites (Egine), formaient chacune un ou plusieurs centres de vie ardente et joyeuse, des pépinières d'orateurs, de poètes, d'artistes et de belles femmes. Alcée, AIcman, Sapho, les auteurs des Hymnes homériques, répandaient, depuis Chypre jusqu'à Massilia (60O), le renom des dialectes grecs.
Les gouvernements, infiniment variés, dans cette multitude de cités libres, avaient évolué de la monarchie liéréditairât tempérée et bienveillante, h l'oligarchie aristocratique, à des démocraties plus ou moins étendues, souvent coupées de précaires et brillantes dictatures, qu'on appelait (yranniea.
Athènes, depuis la mort de Codrus, avait passé par tous ces régimes, non sans cahots, non sans troubles, qui s'expliquent aisément par la superposition et la rivalité des divers éléments de la population : Eupatrides ou nobles, chefs des douze tribus hellènes primitives et qui prétendaient rete diciaires et sacerdotales ; à cAté d'eux, les riches et pauvres, artisans et négociants, rorraé de Pélasges, d'Achéens, d'Ioniens, h tous les droits civils et politiques ; autoui des collines, des campagnes et des rivages
moins favorisées de nouveaux venus et d'étrangers, métèques et périèques. Les esclaves ne comptaient pas ; mais ils faisaient, plus qu'ailleurs, partie intégrante de la famille. Us étaient heureux et bien traités.
£n dépit des Eupatrides, Tarchontat à vie (1085), Tarchontat décennal (752)^ Tarchontat annuel (683), avaient marqué autant d'étapes vers la démocratie égalitaire. Un esprit morose^ Dracon^ pensa mettre fin à toutes les discordes que suscitaient ces changements d^état par une législation sans nuances et sans raison. Il frappait de mort, indistinctement, tous les délits et tous les crimes. Des lois aussi brutales ne pouvaient être acceptées par le peuple le plus affiné de la Grèce. Selon, plus humain et plus habile (594), établit dans les peines une juste gradation, conforma de son mieux les lois civiles aux coutumes et aux mœurs, enfin couronna son œuvre par une constitution fort ingénieuse, qui supprimait les privilèges de la naissance au profit de la richesse acquise et du travail productif. Ce régime censitaire était la transition indiquée entre Taristocratie et la démocratie ; il distinguait des classes^ mais il ne les fermait pas. Les droits qu'il réservait aux premières ne privaient pas les autres d'attributions importantes, même essentielles. Des revenus de 430, de 400, de 300 francs, ouvraient l'accès de toutes les fonctions publiques. Mais, si l'on excepte un sénat de quatre cents membres tirés au sort, toutes les magistratures et offices procédaient de rélection populaire. La quatrième classe, les thètes, formait la majorité de l'assemblée publique, du peuple, qui confirmait les lois, nommait aux charges, aux tribunaux, et délibérait sur les affaires de TÉtat, sur la paix et la guerre. Les décisions du peuple ne pouvaient être cassées que par les archontes sortis de charge, réunis en un tribunal suprême, gardien des mœurs et des lois, et auquel seul ressortissaient les causes capitales : l'Aréopage.
Cette révolution, au vi« siècle, était si hardie, que Solon se hâta de fuir la vengeance des nobles. Poète gnomique célèbre et tenu pour un des Sages de la Grèce, il préféra les voyages aux
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honneurs. 11 visita, dit-on^ Crésus et rabattit la superbe de cette âme imprévoyante. Les troubles qu'il avait redoutés et qui suivirent son départ n'ébranlèrent pas ses lois, qui demeurèrent, en somme, le fond de la constitution athénienne. Mais, comme il est plus d'une fois arrivé^ une dictature sortit de la démocratie triomphante. Un favori du peuple, Pisistrate (565-528)^ deux fois exilé; 9eux fois rappelé, sut garder et ressaisir, et exercer jusqu^à sa mort, une tyrannie habile, douce, amie des lettres et des arts, qui, à tout prendre, ressemble assez à ta puissance populaire d'un Périclès. C'est à Pisistrate que nous devons YlHade^ la recension définitive des textes homériques^ entreprise glorieuse et politique à la fois. En prenant possession d'Homère, en rassemblant les plus antiques souvenirs des peuples helléniques unis pour une guerre nationale, Athènes se plaçait d'avance à la tète de toutes les fédérations futures.
Le Yi« siècle a été une grande époque. Les colonnades de Pœstum, le fronton d'Egine^ inaugurent Tarchitecture et la sculpture monumentale. De tous côtés s'élèvent des palais et des temples. La pensée, encore enveloppée de langes mythiques chez Phérécyde et son grand disciple Pythagore, s'élève, dans l'école ionienne, à la conception de Tordre dans la nature. Thaïes, astronome et physicien, prédit une éclipse et, guidé peut-être par ses origines phéniciennes, cherche dans le principe humide, dans Teau, la genèse des choses ; après lui, Anaximène et Diogène d^ApoUonie tirent le monde des diverses combinaisons aériennes, c'est-à-dire gazeuses. Anaximandre, plus profond et inspirant les Heraclite et les Démocrite, conçoit l'univers comme le produit incessamment modifiable d'atomes en mouvement. Par une coïncidence curieuse, c'est dans les mêmes temps qu'en Chine Lao-Tseu édifie son système et Confucius sa morale positive^ que, dans l'Inde, Bouddha proclame le néant des choses, tandis que Gautama élabore son rationalisme matérialiste, la Sankya.
Cependant, délivrée, par le meurtre et l'exil, des Pisistratid Hipparque et Hippias (514-510), Athènes, en dépit des démê^
d'Isagoras et Clisthènes, continuait sa marche ascendante. Les réformes de Glistliènes avaient rendu plus démocratique la constitution de Selon. L'Eubée» la Ghersonèse de Thrace, l'île de Lemnos conquise par Miltiade, étaient annexées à la domination athénienne ; les flottes^ passant le Bosphore, allaient chercher le h\é, les métaux, chez les Scythes hellénisés et visitaient les côtes du Pont et de la Golchide. Tout ce progrès, cet essor, allaient-ils être arrêtés par la lourde main des barbares? La Grèce était divisée^ indécise ; la Thrace était entamée, la Macédoine et la Thessalie impuissantes, Sparte jalouse. Seule Athènes attendait, avec inquiétude, mais avec résolution^ Tassant des Perses. Nul doute qu'elle n'eût à supporter le principal effort. C'est contre elle que le traître Hippias ne cessait d'exciter Darius.
Une première fois sauvée par l'aventure scythique, elle le fut encore par une formidable révolte des Grecs d'Asie. Mais quoi ! La guerre n'en était que plus sûrement engagée. G'était la Grèce qui attaquait ; Milet, la principale des villes ioniennes insurgées, était une colonie d^Athènes ; elle réclama l'appui de sa métropole; et ce fut avec des contingents athéniens que les révoltés prirent et incendièrent Sardes, siège du gouverneur Perse. Mal conçue, mal soutenue par des cités où deux partis se trahissaient mutuellement, cette rébellion faillit réussir. Un amiral très capable, Dionysios, avait su réunir 350 galères, et ne craignait pas les 600 vaisseaux de la flotte tyrienne. Mais la défection des Samiens, la mollesse des Milésiens, fatigués de leur propre cause, assurèrent Tavantage aux Perses. Dionysios, exaspéré, se jeta sur les Phéniciens et les battit devant Tyr. Mais la partie était perdue, Milet fut pris, saccagé, décimé; Samos,Naxos, mis à feu et à sang ; des villes entières déportées à l'embouchure du Tigre; et Tlonie, dépouillée de ses libertés locales^ durement rattachée au joug.
Il n'avait pas fallu moins de huit ans à Darius, soit pour comprimer la révolte, soit poi^r apaiser l'Asie Mineure ébranlée. Mais il n'oubliait pas qu'il avait à tirer vengeance d'Athènes et