‹ L'histoire; entretiens sur l'évolution historiqueChapitre 18 sur 32 · ALEXANDRE LE GRAND · texte numérisé non relu

ALEXANDRE LE GRAND

adultéré par des mixtures sans nom^ falsifié par des infiltrations empoisonnées, par des miasmes corrupteurs. L'Asie était grecque jusqu*à FEuphrate. Mais la Grèce était anneiée à FÂsicEUe allait prêter sa langue si souple, sa captieuse dialectique, aux théurgies orientales, aux élucubrations saugrenues du panthéisme hermétique, mystagogique, des pseudo-Pythagores et des demî- Platons.

Déjà, d'ailleurs, et dès le y* siècle, la contamination avait commencé. Les relations constantes de THelIade avec l'ionie, la Phénicie^ la Perse, l'Egypte, avaient introduit dans Athènes des croyances et des cultes nés d'inspirations inférieures aux poétiques fictions de Tanthropomorphisme grec : mystères expiatoires et rédempteurs à Eleusis, morts et résurrections de dieux sauveurs et victimes^ extases sanguinaires des prêtres de la Mère idéenne, lamentations des femmes sur le bel Adonis. Tout cela florissait en Grèce au temps de la guerre du Péloponèse. Mais les grandes figures de la vierge Athènè, du Zeus olympien, dominaient de haut ces mièvreries et ces énervements. Aujourd'hui les rôles sont intervertis, l'Olympe démodé reçoit garnison de Syrie ou d'Egypte, et les dieux, pour sortir, doivent revêtir des costumes étrangers. Ainsi Alexandre recouvrait sa cuirasse macédonienne de la robe persique, tunique de Nessus qui le pénétrait de goûts et de sentiments orientaux.

Eût-il vécu, son règne n'eût fait que hâter encore la déperdition du génie hellénique, dilué dans l'âme trouble et flottante de l'Asie. Et ce que l'histoire doit reprocher au conquérant, ce n'est pas d'avoir rabaissé la Grèce au niveau qu'elle avait dépassé depuis quatre cents ans ; non, c'est de l'avoir voulu ; c'est de s'être trompé sur le résultat évident de ses victoires, reffacement de la patrie qu'il croyait glorifier. L'expansion de la Grèce vers l'Orient a été un progrès à contre-sens. La conquête macédonienne, ajoutée à la domination perse^ a porté à l'Asie le dernier coup et l'a jetée languissante, indifférente, sous les pieds des légions.

Certes^ ce n'étaient ni des stratèges inhabiles ni des esprits

saos valeur, ces Perdiccas, ces Lysimaque et ces Cratère, ces Antigone, ces Démétrius preneurs de villes, ces Ptolémée et ces Séleucus, roDdateurs de dynasties et d'empires prospères, ces EumènedePergame, ou même ce vagabond Pyrrhus, rotd'Ëpite et de Macédoine, qui, le premier, mena des éléphants en Italie; enSn, tons ces ambitieux, qui, se précipitant sur la succession d'Âlexaudre, se disputant, avec un terrible acharnement, leur 'part de curée, emportèrent chacun, les plus forts du moins, leur morceau d'Asie, d'Afrique ou d'Europe. Leurs démêlés, leuis succès et leurs revers ne manquent pas d'intérSt pour l'histoire anecdotique; mais ta dette de l'humanité envers eux est à ce point néffligeable que nous les laissons jouir, à l'écart, de leur faste, de leurs ricliesses acquises par la violence et la perfidie, par le meurtre et le poison.

Une puissance (grandit à l'Occident, qui, moins attrayante mais plus sage que laGrèce.se concentre aillieude se répandre, prend au lieu de donner, ne s'avance d'un pied qu'après avoir assuré l'autre, n'étend la main sur une proie qu'après avoir solidement garrotté la première et qui s'annexera le monde au lieu de s'y assimiler. Cette force nouvelle, c'est une ville, Rome, obscure cité du Latium, modeste élève des Étrusques, brûlée et jiaccagée par les Gaulois, reniée par ses voisins et ses parents de la Sabine et du Samnium, qui sort de l'ombre après quatre cent soixante-dix ans de lutte patiente, pour triompher à Béné-

(260) d'un descendant d'Achille — Pyrrhus — et de la pha-

; macédonienne.

jour-lii, Rome, sans y songer encore, fait son premier pas

l'héritage d'Alexandre.

leolei lielLéaiquei el itiUquei. — AUnUéi m diiergences des idéei, ita

Gféce. —Origine?. srU, langue, hisWIro des Étroaques. — LoMliiàlioo de) iègendes belléniqoes du» l'ililie méridionBle. — Golonlei de la Granda- OriDe. — Éclat et puliwïnca de Sybaria et de Tareote. — Originel latines. Babines, élrnaquei de Home. — Lee trois diriailés du C«piti>le. — Lee rois. — Birarme de Servius TuLlius, qui iniugara la luUe entre Is plèbe et le* patriciens. — Lee Tarqulos eiliulti* par le Sénat oomme eanemia de l'arïeloenlie, ibandoniiés du peuple comme Étruaqnei. — Rome anx priiea aiee les Élnisqaes cl aicc les Latins.

L'Italie a vécu de longs siècles dans une obscurité profonde. Le crâne de l'Olino, découvert en Toscane, y révèle la présence de l'homme h tout le moins durant la période moustérienne ; et de très nombreux outils découverts dans toute la péninsule nous reportent à des âges plus reculés encore, et dont les industTÎea rudimentaires se sont prolongées jusqu'uus temps néolithiques, aux temps de la pierre polie et de h céramique primitive. L'homme et l'art magdaléniens, lout comme le renne et VEkphas primigenius, n'ont guère dépassé les Cévennes et les Alpes. Les établissements lacustres, communs sur les lacs de la Lombardie et de la Suisse, et les huttes bâties duns certains étangs artîGciels, les terramares, ont donc succédé, sans transition, aux cavernes et aux abris sous roche. Quelles peuplades habitaient ces refuges, dont Hérodote a connu des divers lieux de la Macédoine et de la Thrace? M. d'Ârbois de Jubuinville, les identifier aux Ligurt plutôt de petits groupes menacés à diverses époque

Ite LHISTOIRE.

ÎDvasion de droite ou de gauche et, comme le prouvent assez les débris incendiés de leurs pilotis, vainement retranchés dans les marécages. Etaient-ils autoclithones ou déjà immigrés? Je crois qu'on l'ignore. Très précieux pour l'archéologie, ils sont pour l'historien d'un (aible secours-, ils ne nous disent point par qui leurs bourgades ont été brûlées.

Selon toute vraisemblance, une population méditerranéenne, venue de l'ouest. Berbères en Arrique, Ibères en Burope, occupait l'Italie, lorsqu'à pparut, vers l'an 2000 avant notre ère, Tavantgarde indo-européenne. Ces Ibères d'Italie paraissent s'être appelés Sieanes sur les eûtes occidentales, Libumes autour de l'Adriatique; on peut admettre aussi que l'Epire et l'Acarnanie avaient fourni, vers le sud, un fort contingent de Caucones, de Pélasges, de Lélèges, tels que Dauniens, Messapes, lapyges : do ces derniers.on possède quelques inscriptions (fort postérieures) encoreineïpliquées.

Avec les Ligues ou Ligures, nous ne sommes pas dans l'histoire encore, mais nous sortons de Phypothèse ; les Ligures ont dominé, non pas seulement sur la lisière marine du golfe de Gênes, mais des deux côtés des Alpes, dans les vallées du Pô et du Rhône, eui-mêmes poussés en avant ou traversés par les Ombro-Latins et, derrière ceux-ci, par les Euganéens et les Carnes, les Illyriens et les Celtes, qui s'installaient dans la Vénétin fit le Tyrol, dans le Frioul, l'istrie et le bassin de la Save. vers le nord-ouest par les Ombriens, dont le Qeuve garde encore le nom, les Ligures auraient abandonné, Tibre inlérieur, une moitié de leur nation, qui avait du futur Latium les Sicanes. Ces Ligures du sud se seipelés Sicules. Mais il n'importe. Les Sicules ont longésidé à Tivoli. Tibur, au vin' siècle, était encore un ., une forteresse des Sicules, et déjà, au xiv*, ils étaient ufond du golfe deTarente et jusqu'à la pointe du Bruut-èlre en Sicile, ofi ils avaient suivi les Sicanes. I a reconnus dans ces ShaJthalash, qui, avec les Sharis Daanoji, les Akhaiuasha, les Touraha et les Libyens,

ORIGINES lUUQQES. 147

atta<(uërent l'Egypte du temps de Henephta et de Rainsës IH. Homâre en avait enteodu parler. Laêrte a pour intendante une

escla.ïe sikèle ; les prétendants menacent Dlysse de ren^ojer au pays des Sikèles, chez un roi fameux par sa férocité. L'identité des Sikèles et des Sicuies est prouvée par l'épithëte viigilienne : Siœlides musx. Ainsi, au ii* siècle, âge de t'ûdyssie, les pirates de Zacynllie et d'Itbaque ou les marchands phéniciens faisaient la traite, échangeaient des esclaves sur la c6te sicule, dans la future Grande-Grèce, avec les Oïnotras ou Pélasges civilisés par les Sikèles. Au vii< siècle, la ville de Locres a été fondée en territoire ^cule, et, au V, les Sicuies n'avaient pas encore disparu de la Calabre. La tradition leur attribue l'introduction de l'agriculture, de la /aucille, sicula ou seeida, et il semble que SaiuTTK, fatcifer, le porte-faui, la plus ancienne divinité connue aux bords du Tibre, Saturne, qui a donné à l'Italie centrale son premier nom, Satvmia, ait élé le grand dieu des Sicuies.

L'autre nom, Italia, d'abord restreint à une petite région du midi, où il succédait à une plus ancienne dénomination pélaspqoe, Argissa, Argessa (rappelant VArgetsa de la Thessalie homérique, Argos pelasgiskon, et l'Argos du Péloponèse), Ilalia, donc, serait pareillement d'origine sicule. L'histoire fabuleuse raentionnée par Antiochus de Syracuse, écrivain du V siècle, avait conservé le souvenir d'un roi Italos, qui gouvernait en paix l'Œnotrie, et de ses successeurs Morgétès et Sihélos,c& demtet VMiu du nord, chassé, probablement, par de nouveauï envahisseurs. De même, en effet, que les Sicanes, jadis possesseur! des sept collines où Rome devait s'asseoir, avaient élé refoulés par les Sicuies jusque dans l'île Trinakia, Sicania (les deux noms furent tonnas d'amnère) ; de même les Sicuies du Tibre, de Tibur, avaient dû reculer graduellem tionsopiïte, apalieHwes, oinoinenne», ji et suivre les Sicanes en Sicile. Ce inou' commencé, au plus tard, vers le xvi* oi

Le versant <iriental -des Apennms, la cùne à Brindisi, en ri^orls constants

Graîkoi de Dodone, ces Grecs {Grœci, Chmi) dont les Italiens ont toujours préféré le nom à celui d'Hellènes, n*allait pas tarder à ressentir le contre-coup de la retraite sicule.

C'est que derrière les Liguro-Sicules s'avançait le second ban des tribus indo-européennes :Ausones, Latins, Sabes et Ombres, le groupe fameux — ausonien, ombro-sabellien — qui portait en lui les destinées du monde. C'étaient des pâtres guerriers et agriculteurs, rudes et patients, qui, des sources du Tibre, cheminaient lentement vers le sud, s'arrêtant volontiers partout où ils pouvaient nourrir leurs troupeaux, semer et récolter l'orge et le blé pour la peuplade, se retirant la nuit dans des palissades ou quelque enceinte cyclopéenne abandonnée, maraudant le jour à quelque distance. Chaque année, au printemps les jeunes de la bande, ver sacrum (le a printemps sacré i)), s'en allaient chercher aventure et fonder une tribu nouvelle, a Des Sabins, dit Pline, descendent, par un printemps sacré, les Picentins de l'Adriatique. » Puis d'autres hordes approchaient, et la troupe demi-sédentaire se transportait à quelques lieues pour^ essaimer encore, et ainsi d'étape en étape. Enfin les expulsés les refoulés, faisaient masse, et leur résistance imprimait de proche en proche quelques secousses à la colonne envahissante. Les rangs, poussés l'un sur Tautre, l'un contre l'autre, formaient de petites nations déOantes trop serrées dans leurs canton ne-^ ments étroits.

Les Ausones, les premiers, franchissant le Tibre, sMtendirent jusqu'au Liris, même jusqu'au Vullurne, et avec assez d'éclat pour qu'Ausonia soit resté un des noms de l'Italie. Sur les pentes et dans les vallées de l'Apennin central, parallèlement, les Lucaniy Caudini^ Hirpini, Pentrii, Caraceni, formèrent la ligue samnite. Les uns et les autres durent s'arrêter devant les résidus mêlés des Osques, Messapes, Oïnotres et Sicules.

Mais déjà, sur les pas des Ausones, se pressaient les Volsques d'Antium, les Rutules d'Ardéa^ les Eques de Préneste^ les Herniques, les Casci et les Aborigènes^ mélange peut-être de populations antérieures, et les Latins groupés autour d'Albe la

Longue (Frascati); à la suite des Samnites Tenaient d'autres Sabelliens^ les Marses (Péiignes, Marrucins et Vestins), réduits aux plus froids sommets des Âbruzzes, Gran Sasso d'Italia^ Veltno; derrière les Marses, les Sabins^ à Narnia, Reaté> Cures, entre le Tibre et TAnio, en contact immédiat avec les Èques et les Latins. Les Ombriens fermaient la marche ; trouvant leur passage préparé^ ils se répandirent tout d'abord et sans résistance de Cortone à Iguvium^ à Férouse, le long du Tibre et des deux côtés de TApennin, vers l'Adriatique jusqu'au mont Gargano [Umbricchio, Valle dei JJmhri) et, d'autre part, sur les rives du Pô, de TAmo, de l'Ombrone. Au xiv« siècle, pense-t-on, la domination ombrienne s'étendait sur la région nord de la péninsule, entre le Pô et le Tibre et les deux mers, comprenant la Toscane, l'Emilie, la Romagne.

En ce qui concerne les faits et les dates, le groupe ombrolatin, ombro-sabellien, est plus indigent que les Sicules mêmes, dont l'existence, au moins, a été constatée par les inscriptions égyptiennes et par deux passages de V Odyssée; mais la linguistique supplée ici l'histoire.

Les langues italiques et les idiomes de l'HelIade forment deux groupes aussi étroitement apparentés que peuvent l'être le sanscrit et le zend, par exemple, ou encore l'allemand et le Scandinave. Les différences sont notables, mais elles n'en font que mieux ressortir l'identité du fond : mêmes racines, mêmes suffixes, mêmes noms de nombre, mêmes relations entre le pronom, le verbe et le nom. Or chacune de ces familles de langues s'est développée séparément; elles ne sont rentrées en contact qu'après s'être profondément oubliées, après rétablissement des colonies grecques sur les côtes méridionales de l'Italie. Ce qu'elles possèdent en commun est donc antérieur à la descente des Hellènes en Épire et en Thessalie, à l'entrée des Ausones dans les vallées du Pô et du Tibre. Elles ont donc voyagé ensemble côte à côte jusqu'au point où elles se sont séparée*^ après y avoir vécu dans une longue intimité, et ce point ne p< être cherché qu'au nord des Balkans, au nord-est des Alpes C

niques et Juliennes, entie les Tbraces et les VéoÈtes, au sud des Celtes, ceux-ci remontant le Danube sur les flancs des Ligures-^ ceux-là s'épancbant à grands Dots sur l'Hellade, l'Archipel et TAsie Uineure. L'eiode des Hellènes, commencé peu après le SI* siècle, fournit donc la date approximalive de l'exode ansonien, puisque les deux faits ont été déterminés par la même cause, par la pression des llljro-Tliraces et des Celtes.

Arrière-garde de l'année ausone, la nation des Ombres n'a pa entamer que par endroits la région centrale où s'étaient édielonnés etfiïés les corps qui l'avaient précédée, q<ù lai avaimt frayé la »oie. Si, dès le ut* siècle, sa domination s'étendait d'une mer à l'autre dans la partie septentrionale de la péninsule, il est visible que l'installa tien des Ausones et des Latins, des Samniles, Marses et Sabins dans la région centrale s'était opérée en des temps pins anciens, et que, dans les âeax colonnes parallèles, ceux qui avaient pénétré le plus avant vers le: sud étaient partis les premisrs de la patrie longtemps commune aux Hellènes et aux Latins.

Les afSnités linguistiques impliquent certaines conformité»

dans les idées, les croyances et les institutions. Ces coocw-

dances ne manquent pas entre Hellènes et Italiotes. Chez ceai-ct

comme chez ceux-là, le dieu suprême est ïtjms : Zeutpater,

DiovispiUr, DiespUer, Jupiter; à Di'oné, à Zin, h Theos, à Thia,

CorrespondenlJuno, Janus et J>MRa, Divas, Det», Sea.à Sum-

phë, Lympka, Diumpa. Quand le nom diffère, la fonction est la

ars préside, comme le Thrace Ares, au printemps ont-

[ tempêtes et aux batailles; Sol, Soranus, le soleil, équi-

flio», h PKoibos; Terra mater, Ttltus, Cérès, à hémètèr;

Horaisos; Volcanus à Héphalstos. Le culte du foyer âo-

et national, Testa, Estia, des ancêtres éponymes,

Eèrds, Lar, Genius; les rites funéraires, ta litui^ie dans

i a d'essentiel, les superstitions augurâtes, la consnlta-

iources, des arbres, des grottes, des plién«mènes nato-

cela est commun aux Hellènes d aux Latins.

endant, il ne pent se concevoir de religions plus dis-

tinctes, de sociétés plus différentes. Gela tient certainement milieux traversés^ à diverses combinaisons des idées^ des cultes et des mœurs helléno-italiques avec les coutumes et les institutions de peuples plus anciens, asservis, incorporés et non supprimés. Mais, en ces écarts progressifs, l'agent principal est le tempérament ethnique, la race, dont on reproche, si peu sérieusement, aux linguistes de ne pas tenir compte.

De là vient qu'entre l'Hellène et le futur Italiote, les contrastes sont plus frappants que les ressemblances. L'un, grand, blond, vif, amoureux de la beauté, de l'éclat et du panache; l'autre, trapu^ brun, entêté, d'esprit sec et borné, sans échappée vers le beau; celui-là, ouvert aux passions nobles et tendres, aux fictions spirituelles et grandioses, à l'art, aux subtiles abstractions de la philosophie ; celui-ci, sombre en son humeur ou grossièrement joyeux ; brutal conservateur du butin, de l'épargne, du champ, adorateur de la borne, Terminus^ et du pieu^ ErctUus, qui protège son enclos; satisfait de raisonnements indigents, de formules brèves et rudes ; tendant à l'autorité avec autant de force que Tautre à la liberté. Tout chez les Grecs s'épanouit avec une richesse infinie ; les mots, les formes, les dieux pullulent, s'engendrent et se développent; c'est un chatoiement. Chez les Latins antiques, certes, les mots sont nom- * breux et expressifs, les divinités surabondent; mais les dieux sont incolores, amorphes, sans histoire^ sans aventures, résumés en leur propre nom; les mots, contractés, lourds, résonnent sourdement. La Grèce est le feu d'artifice qui projette au loin ses fusées ; d'où sa splendeur prodigieuse et son extinction rapide. Rome sera Taraignée qui tisse, reprend, renforce sa toile et, maille à maille, enserre le monde : d'où sa longue obscurité, sa lente croissance et sa puissance irrésistible.

Mais Rome n'est pas née encore, et l'Italie, qui n'a pas de nom, est pleine déjà. Même sa partie continentale, la vallée du P6, avec ses Ligures et ses Taurins à l'ouest, ses Isombres ou Insubres au centre, ses Euganéens et ses Vénètes, ses Cames, installés entre l'Âdige et les Alpes JuKennes^ semble pouvoir se

passer désormais d'éléments étrangers. Tout d'un coup, cependant, vers le x« siècle, on s'aperçoit que tout un peuple est venu se superposer aux Ombriens; peuple industrieux, riche, à la fois imitateur et original, dont le nom, Torigine et la langue sont aujourd'hui encore des problèmes non résolus. Ce sont les Tusques ou Étrusques; Tyrsènes des Hymnes homériques, Tyrrhènes et Torrhèbes d'Hérodote; Toursha des inscriptions égyptiennes. Qu'il faille ou non, avec M. d*Arbois, les assimiler aux Pélasges, ces Tours ou Turs habitaient l'Egée et PArchipel, lorsqu'ils s'unissaient aux Achéens, Teucriens, Lyciens contre les pharaons des XIX® et XX® dynasties, et quand leurs pirates enlevaient le jeune dieu Bacchos. La tradition les fait partir de la Lydie, après une famine; au v® siècle, ils occupaient encore Lemnos et certains cantons de la Thrace où Hérodote les a vus. Fort gênés d'abord par Tinvasion des Thraces, par l'activité des Achéens, expulsés enfln par tous les fugitifs que l'intrusion dorienne, au xi« siècle, chassait de l'Hellade et du Péloponèse, ils gagnèrent la mer Ionienne, puis l'Adriatique, et prirent pied sur la côte orientale de l'ancienne Ombrie, entre deux villes qui portent le nom de Hadria, Hatria, l'une aux bouches de l'Âdige et du Pô, l'autre au sud du Picénum, au pied de l'Abruzze. Là, • ils s'accroissent d'émigrations successives, de contingents allophyles amenés de toutes parts, matelots, commerçants, aventuriers ; ils s'étendent vers Ravennes, Bologne, Modène ; quand ils sont en nombre, ils passent l'Apennin, se saisissent d'Arétium, de Cortone, de Pérouse; puis, ne laissant aux Ombriens indépendants qu'une bande incertaine entre le haucTibre et la Chiana (Clanis), ils remplissent les vallées de l'Ausar (Serchio) et de l'Arno. Il se peut encore qu'une de leurs flottes ait gagné directement la rive toscane. De toute façon, l'origine orientale des Tursènes se concilie avec les données, rares, mais fortes, de l'épigraphie, de la poésie et de l'histoire légendaire, encore plus avec les arts et les mœurs étrusques. Mais la mode est venue, depuis quelques années, de chercher dans le nord l'origine des peuples et môme, au besoin, de la civilisation ; et, d'une cir-

constance rapportée et expliquée par Tive-Live, Mommsen a conclu que ces marins^ ces trafiquants, ces jouisseurs étaient descendus des régions si longtemps sauvages du Tyrol. Or, Tite- Live^ qui nMgnorait pas la présence d'Étrusques en Rhétie, nous dit qu'ils s'y étaient réfugiés lors de l'invasion gauloise, au v« siècle. Ainsi s'explique aisément qu'une bourgade rhétique, Bhazuns, semble avoir gardé un des noms nationaux des Tyrsènes, le nom de Rhasena,

Bhasena, en effet, et c'est de là que vient tout le mal, nous est bien indiqué par les auteurs latins comme le nom que se donnaient les Étrusques. Que Rhasena soit une altération de T-rhaséna, ou un nom de tribu — les Grecs ne se donnaient-ils pas les noms de Graikoiy Selloi, Hellènes, et bien d'autres? — que Rhazuns rappelle ou non le séjour des Rhasena, il n'y a pas dans cette coïncidence le plus petit argument contre l'origine égéenne des Étrusques. Loin de venir du nord, ils n'ont franchi le Pô qu'au v® siècle, n'ont fondé Melpum sur la rive gauche du Pô que peu avant IMnvasion gauloise.

Une autre opinion, qui ne me paraît guère plus fondée (Brinton), chercherait en Afrique la patrie primitive des Tyrsènes, et dans le berbère l'explication de leur langage. On les voit, il est vrai, alliés aux Libyens, mais au même titre que les Achéens et Dardaniens; on lit bien dans le chant des Arvales le mot ou le nom mystérieux Berher^ mais il est à peu près certain que le nom des Berbères est une corruption du latin Barbants; on a récemment découvert, sur une momie égyptienne, une longue inscription étrusque; mais nul n'ignore que les Étrusques étaient avec l'Egypte en relations constantes, que nombre de Toscans étaient établis en Egypte, comme prisonniers, artisans, marchands et soldats. L'art étrusque, la joaillerie et surtout la décoration des chambres funéraires, doivent beaucoup à l'Egypte, mais les constantes affinités sont avec l'Asie et la Grèce archaïque. Les statues jumelles, sur les cercueils de pierre ou de terre cuite, les frontons et ornements des coffrets funéraires procèdent de la Lydie, de la Phrygie; la céramique.

après la période antique, rouge ou noire, des pâtes unies ou striées, des cannelures et des reliefs, devient toute grecque, corinthienne et attique. £t quels sujets animent leurs manches de miroirs, les panses de leurs vases ? Des scènes empruntées au culte des Gabires, aux mystères de Samothrace, aux aventures deZagreus^ tué et ressuscité; des tahleaux homériques, où les dieux et les héros de l'Iliade^ avec leurs noms plus oa moins altérés, sont associés aux personnages du panthéon étrusque. A quelle famille linguistique les rattachera leur idiome, parlé jusqu'au temps de Claude, lu sur (tes milliers d'inscriptions, mais dont nul encore n'a pénétré le secret ? Il ne ressemblait, selon Denys d'Halicarnasse, à aucune langue connue, et M. Bréal songe à le rapprocher, pour ta morphologie, des langues agglutinantes. Et pourtant, que dire de formes telles que Tursènos, Rhasena, Porsenay Mœcenas, Vipina, Mastarna, Felsina, Mutina, Fupluna, Vetluna, etc., si voisines, au moins par la désinence, de tant de mots grecs ou latins ? Laissons ouvert le champ des hypothèses, et revenons aux faits.

Dès le IX* siècle^ toute la c6te toscane, depuis les Alpes Âpuanes ei la ville de Luna jusqu'à l'embouchure du Tibre, s'anime d'industries variées. Vetluna, Pupluna, en face de l'île d'Elbe [Ilvà), exploitent le minerai de fer, dont les scories encombrent encore leurs informes ruines. Telamone, Cosa, Tarquinil^ Rusellae^ Agylla-Cœré-Pyrgi, GraviscaB, aujourd'hui perdues dans la Maremme, marquent autant de jalons vers le Latium; de même à l'intérieur, Felathri (Volaterras), Camars (Glusium), Vulsinii, Sutrium, Ocriculum, Faleriœ, Véïes, qui sera la rivale de Rome. Il est hors de doute que ces villes, pour la plupart, existaient longtemps avant l'arrivée des Étrusques. Comme plusieurs autres dans le pays des Auson^ et des Latins, elles étaient ceintes de murs cyclopéens, analogues aux constructions pélasgiques d'Asie Mineure et d*Argolide. Mais il ne semble pas qu'elles aient opposé une longue résistance aux Tyrsènes, peutêtre apparentés à leurs habitants, et qui les délivraient du joug ombrien. Elles ont accepté l'autorité politique et sacerdotale des

OniOlHBS 1T1LIQDB3. ISS

Lucutnons ou Lares, petits rois assez comparables aui principjcules achéens.

Vers SOO, les Étrusques ont TraDchi le Tibre; ils sont éUblis à Ardéa. Hésiode, qui Qorissait alors, considère Latinos comme un Tyrrhène, et les Grecs, pendant longtemps, ne conoaitront, sur la côte occidentale de l'Italie, que trois régions : GBiiotrie, Tyrrhénie, Ligustique (Sophocle). Eucore au t* siècle, Rome sera pour eus une ville étrusque. Et cette dénominalion n'était pas ineiacle. Au vi[°, au ti° siècle, la fortune tjrrbéDieDne atteint son apogée. Alliés aux Caithagiuois contre les Phocéens de Cumes (536), tes Étrusques euTabissent la Campanie, par terre et par mer[524-aîi),s'emparant de Capua {ToUumam),de Nola, où l'on a récolté tantdevases précieux, de Nucera, Acerrœ, Calatîa, Teanura,Atella,Calèâ, Suessa chez les Aurunces, d'Hercnlanum, de Pompéi et de Salerne. Dn temple de leur déesse Meurfa [Minerve), domine le rocher de Sorrente. Tarquinies et Cœré ont leur trésor à Delphes. Bien que brouillés avec Carthage à l'occasion de la Sardaigne, battus sur mer par les Cnidiens de Lipari , chassés du détroit par Anaxilaos, tyran de Rbégium-, bien que Hiéron de Syracuse, allié des Ctiniéens, eût remporté une grande victoire navale (i78), célébrée par Pindare, et consacré àZeusd'Oiympie les armes tyrrhéniennes prises à Cumes ; ils inquiétaient encore la Sicile et offraient leur secours à Athènes. Eucore en 433, Euripide, dans sa Midée, appelle le gouffre Scylla umonstre tyrsénide >i. En même temps qu'ils se maintenaient au sud, ils s'étendaient vers le nord, passaient le Pô en 4S0, et fondaient, en pleine Transpadane, douze cités, dont Melpum et Mantua. Ainsi, dans le courant du \' siècle, l'Italie semblait étrusque depuis les Alpes jusqu'à Adria du Picénum, depuis Luna jusqu'à Saleme. Les Tynhéniens régnent sur les deux mers. Et dans l'i plus de cinq cents ans, ils exercent une infli rante sur les mœurs, le cérémonial et les pra1 du groupe ombro-latin. Les Samnites seuls i menaçant la Campanie étrusque. Mêlés par le

les peuples de l'Orient et de la Grèce, les Étrusques avaient introduit peu à peu dans Tltalie centrale des idées et des légendes inconnues aux Sicules et aux tribus de TOmbrie, de la Sabine et du Latium. Celles-ci, à leur tour, apprirent beaucoup à leurs éducateurs et gardèrent leur génie particulier, leurtempérament et leurs traditions.

Précisément à Theure de leur plus grande expansion, la force des Étrusques était épuisée. Déjà, dans la vallée du Pô, ils pliaient sous la menace de l'invasion gauloise. Rome les maintenait audelà du Tibre, et les coupait de leur annexe campanienne. Knfin, la pointe qu'ils avaient poussée au midi n^avait pu atteindre le golfe de Tarente. Là s'était développée une seconde Grèce. Vers le x*' siècle, en 1035 selon la tradition, à Tépoque même où les Tyrsènes apportaient en Ombrie des souvenirs orientaux, il existait, en Campanie, sur la côte voisine d'Iscliia, dans les régions marécageuses où Homère peut-être, et à coup sûr Virgile, ont placé leurs enfers et leur Cocyte, un foyer de culture hellénique. Conduits par Hippoclès et Mégasthène, des aventuriers de Chalcis en £ubée et des Phocéens de l'Éolide asiatique avaient fondé une ville, bientôt florissante, Cumes, la mère de Diçaearchia (Pouzzoles) et de Neapolis. Guidés le jour par une colombe, la nuit par les sons d'une trompette mystérieuse, les hardis émigrants étaient venus implanter sur ce rivage inconnu les idées et les légendes aclicennes. La Cume d'Asie (Kyraè) n'étaitelle pas une des patries d'Homère, un des centres où s'était formée Vlliade? Le père d'Hésiode y était né.

La Grèce avait un passé, ritalle ignorait le sien ; Cumes lui fit une histoire fabuleuse, lui apprit les amours d'Ulysse Jt de Gircé, les aventures de Télégone et de Latinus, lui donna des héros et des dieux, Héraclès, confondu avec un Herculus latin. Castor et Pollux, Apollon, enfin, son patron, dont la statue versa des larmes quand sa ville dut subir, en 420, le joug des Samnites. C'est de Cumes encore que furent apportés à Rome les premiers livres sibyllins.

D'autres colonies, à partir du vni® siècle, Syracuse (735),

0H10INES ITALIODBS. IS7

Sybaris, Tarente (72S), Crolone, Locres, Hélapaate, Rhégiam. Messana (Zancle), Laus, Posidonia, Êlée [Vetia], continuèrent l'oeuvre de Cumes. Avec elles s'établirent, se localisèrent, sur tout le pourtour de la péninsule, tous les survivants de la guerre de Troie.

Ëtsit-ce, pour des villes toutes nouvelles, un moyen de se vieillir, de rattacher leurs fondateurs à d'illuslres lignées; ou bien, une première dispersion des Acliéens, soit après la ^erre de Troie, soit après l'invasion dorienne, avait-ello amené, deux ou trois siècles auparavant, des colonies, peu à peu renforcées par d'autres émigrants? Les deux opinions peuvent se concilier. Cumes avait précédé sur la cûte occidentale les gens de Syracuse, de Sybaris. Pourquoi, des lies ioniennes et de la cûte d'Ëpire, ne serait-il pas venu de semiilables expéditions? Rappelons-nous que Grxeî, Grxcia, ces noms oubliés par les Hellènes, ont été longtemps les seuls connus en Italie, et qu'ils n'y pouvaient avoir été portés que par les Graikoi de Dodone.

Quoi qu'il en soit, Diomède passait pour s'être réfugié chez lesDauniens; les Vénèles, encore au temps de Strabon, lui sacrifiaient chaque année un cheval blanc; Lucérie avait gardé son armure. Philoctète, honoré à Pétélia, avait laissé à Thurium l'arc et les flèches d'Héraclès, et Macella montrait son tombeau. Le charpentier Ëpcos avait déposé près de Métaponto, dans un temple d'Âthènè, les outils de l'er qui avaient servi à construire le cheval de Troie. Anténor nvait fondé Fadoue, ancienne capitale des Vénètes, dont les habitants revendiquent encore leur origine troïenne [sangue trojano). Aux défenses du sanglier d'Èryraanlhe, conservées à Cumes, Maleventum (plus lard Bénévent] opposa celles du sanglier de Calydon. Circéii posséda la tombe d'Elpénor et la coupe d'Ulysse. Ëvandre vint d'Ârcadie remplacer sur le Palatin le bon Faunus. Kronos substitua sa faui à la sicula de l'antique Saturne. Enfin pius que à Lavinium, y consacra sa nef incorruptible de Troie ; il eut, sur les bords du Nuniicius, qi pense avoir retrouvé, sa tombe, visitée chaque

consuls et les pontifes. On sait avec quel succès furent accueillis ces articles d'importation rétrospective.

La Grande -Grèce, plus brillante que l'Hellade elle-même^ s'épanouit dans une terre peuplée de Sikèles, de Pélasges et de Grecs dodonéens. Partout s'élevèrent des temples, des basiliques, dont nous admirons les restes à Poestum, à Métaponte, à Thurium, dans toute la Sicile. Zaleucos^ Archytas, Charondas, donnaient des lois aux cités. Parménide et Zenon, Pytbagore, Empédocle, le matérialiste mystique si vivement célébré par Lucrèce, y fondaient des écoles et des systèmes. Stésichore y chantait, Ëpicharme y créait la comédie. Certaines villes, depuis longtemps déchues, ou dont on cherche en vain les traces, étendaient au loin leurs possessions et leur renommée. Sybaris, après cent ans d'existence, commandait à vingt-cinq villes et régnait sur l'Œnotrie. Elle se vantait de pouvoir armer trois cent mille combattants. Lorsque, en 510, elle fut prise et détruite par ses voisins les Crotoniates, les citoyens de Milet prirent le deuil. Et que dire de Tarente, si Hère de ses victoires sur les lapyges et les Peucétiens, Tarente dont les trophées se voyaient encore à Delphes au temps du voyageur Pausanias, et qui appela Pyrrhus contre Rome avant la première guerre punique ?

Cette audace, qui coûta si cher à T orgueilleuse Tarente, était justifiée par le développement prodigieux de la Grèce, ou plutôt parTéclat factice de TOrient, tout entier hellénisé par Alexandre. Le prestige naissant de Rome ne pouvait balancer encore toutes ces gloires antiques et récentes dont la moindre cité grecque se sentait solidaire. Combien obscurs et combien pénibles furent les débuts de cette ville impérieuse ! Quelques centaines de pillards réfugiés dans une enceinte carrée sur une des collines de Tancienne Saturnia; des querelles de banlieue avec des Aborigènes de l'Aventin, des Sabins de Tibur, des Latins d*Albe^ d^Aricie, des Rutules et des Yolsques, au guet dans quelque ravin, aux bouches de quelque fleuve minuscule; des rois de dix kilomètres carrés, voleurs de femmes, sorciers rustiques conseillés par des fées ou des bergères; mœurs et intelligences dé-

grossies par les Étrusques, voisins et bientôt maîtres du district romain.

Ces minces événements, qui se succédaient entre des montagnes boisées et des rivages sans navires, furent certainement Ignorés des brillantes colonies de la Grande Grèce. Rome était cependant Tainée de quelques-unes et, bien probablement, succédait à d'anciens établissements sicules. 11 y avait, entre la petite chaîne qui portait Tibur et Albe^ et le Tibre, de très vieilles populations dévotes à Saturnus, dieu plus farouche qu'on ne croirait — on lui sacrlGait des vieillards — attachées aux bonnes divinités des champs et des bois, Faunus, Faustulus, Âcca, Flora, Venilia, Garmenta, Marica; adoratrices du soleil, Janus, et de sa fille Kerka, populations sans abri contre les incursions des Latins, des Sabins et surtout des Étrusques, déjà maîtres du Tibre. La Rome du Palatin fut pour elles un point de ralliement, un centre de défense et de représailles. Le nom de Roma^ de Romus ou Romulus, son héros éponyme, ne peut guère être séparé des variantes Rem^ Rum, Ram : Remus, adjoint comme frère jumeau au fondateur; Ruminai, nom du figuier sous lequel une louve ou une bonne nourrice, Acca, donna son lait aux jumeaux ; enfin, Ramnetes^ les Ramnes, une des trois tribus pri* mitives. La légende s'est emparée de ces formes diverses. Les TitienseSy autre peuplade, qui semble avoir habité le Quirlnal, formaient le contingent sabin. On pense que les Luceres (Lucumo\ dtés aussi parmi les fondateurs de Rome, étaient des Étrusques : au reste, il suffit du nom de Yiciis tuscus donné à une bourgade située au pied de TÂventin, pour attester la présence d'un groupe toscan. Un Étrusque, Tarux ou Tarutius^ passait pour avoir légué à Acca Larentia (la nourrice), la plus grande partie du sol romain.

L'histoire des premiers rois, bien que fort incertaine, montre assez Ja lutte ou l'alternance des trois éléments primitifs du peuple romain. Les Latins l'emportent d'abord ; ce sont eux qui tracent l'enceinte, qui allument le foyer de Vesta et qui sautent par-dessus la flamme en Thonneur de Paies, la divinité lo-

cale du Palatin. Mais ils sont obligés de compter avec les Sabins de TatiuSy d'identifier leur Mars national^ leur Romulus, avec le Mars de Cures, le dieu sabin de la lance, Quir-inus, et leur nom de Romains avec celui de Quirites, Le Jupiter Latiaris, apporté d^Aibe, s'associe la Juno Curitis. Le second règne est sabin. Numa le pacifique, le pieux législateur qui institue les Vestales et les Saliens^ vtent de Cures. Ancus Martius — ce nom doit avoir quelque rapport avec les anciles ou boucliers consacrés à Mars — Ancus passait pour le petit-fils de Numa. Sous ce roi, et sous son prédécesseur, TuIIus Hostilius, Rome avait grandi. L'un avait, après le fameux combat des Horaceset des Curîaces, soumis et détruit Albe, vaincu les Fidénates etlesVéiens; Tautre avait refoulé les Yolsques et atteint la mer, à 7 lieues ! Ostie était désormais le port de Rome. C'est Ancus qui joignit à la ville le Janicule, au delà du Tibre, par un pont de bois, œuvre audacieuse de pontonniers, pontifices, confrérie sacrée dont les successeurs ne font plus de ponts, mais pontifient toujours. Ce pont Suhlicius semble avoir amené d'abord plus d'Ëtrusques à Rome que de Romains en Étrurie. Architectes, potiers, statuaires, artisans, aruspices de Cœré, de Vulci, de Camars, affluèrent dans la ville nouvelle, et une famille de Tarquinies, les Tarchnaf (Tarchôn), usurpa le trône. Le Latium, dont Rome était devenue la capitale, fut, pendant tout le vi° siècle, un royaume annexe ou allié de la confédération étrusque; la déesse Mnerfa, peutêtre italique, mais adoptée par les Étrusques, s'installa au Capitole à côté de Jupiter et de Junon.

Rome, évidemment, prospéra sous le sceptre des Tarquins, domina sur les deux rives du Tibre, étendit son influence au midi jusqu'au pays des Ausones ou Aurunces, se frotta d'hellénisme, enrichit son panthéon de divinités cuméennes. Hercule, Apollon, les Dioscures, entra dans la vie civilisée. Un habile homme. Étrusque d'origine, Mastarna, Servius Tullius, enferma dans une nouvelle enceinte les faubourgs de la cité carrée et, tout en conservant aux paires, patriciens, héritiers des premiers fondateurs, la primauté religieuse et politique, assura aux quar-

ORIGINES ITAUQUES. 161 •

tiers annexés, à la plèbe, une certaine part de droits électoraux. Son régime, censitaire (4 tribus, 6 classes, 193 centuries], avait quelques rapports avec celui de son contemporain Selon et tendait au même but, Famoindrissement de Taristocratie, non toutefois au profit de la liberté, mais à l'avantage du pouvoir royal cherchant dans le peuple un appui éventuel. Cette réforme de Servius eut les conséquences les plus graves^ proches et lointaines. Elle motiva, tout d^abord, la révolte du patriciat contre la royauté, la lutte acharnée de Rome contre la domination étrusque et, par un enchaînement fatal, la conquête de l'Italie et du monde par une ville, seule en face de l'univers. D^autre part, elle inaugura dans Rome, cet antagonisme entre Taristocratie et le peuple, ce prodigieux effort de la plèbe contre les privilèges réservés au patriciat, cette ascension lente et obstinée, et victorieuse, qui aboutit à l'égalité dans la servitude, sous le caprice absolu d'un maître.

Le dernier Tarquin,Tarquin le Superbe, était un homme énergique et clairvoyant. 11 sentait la haine des patriciens, le danger aussi de son origine étrangère. Il les brava. Fortement appuyé sur ses confédérés étrusques, impitoyable pour les malveillants^ comptant d'ailleurs sur ses victoires^ sur les dieux dont il enrichissait les temples, il abusa de la tyrannie. Une goutte fait déborder le vase. L^attentat de Sextus^ le suicide de Lucrèce et, probablement, l'absence de Tarquin, fournirent à Brutus une occasion longtemps attendue. Le Sénat s'empara de Rome et substitua aux rois deux consuls annuels. La République était fondée pour cinq cents ans. Mais à quel prix? L*£tat romain n^existait plus. Rome, renfermée dans ses murailles, se vit assiégée par le roi, par les voisins du nord, par les tribus latines auxquelles elle commandait la veille. Il lui fallut recommencer l'œuvre de deux siècles. C^est alors que se révèle et se déploie cette imperturbable énergie, cette persévérante ambition soutenue par un merveilleux courage et une habileté politique sans égale, qui lui assurèrent la domination universelle.

Rom)e, réduite à son enceinte, lutte pendant plus d'an siècle contre les Latins et les Etrusques, ayant d'atteindre Terracine au sud, Véies au nord. •— La terrible invasion des Gaulois Sénons met pendant quarante ans Rome hors d'état d'affermir sa puissance dans le Latiura et d'achever la conquête de TEtrurie. •— Un demi-siècle de guerre samnite, la coalition des Gaulois, des Ombriens, des Samnites et des Étrusques, conduisent Rome jusqu'à l'Adriatique et h la rive droite du Pô, jusqu'à la Campanie et au golfe de Tarente.

— La guerre de Pyrrhus a pour conséquence la conquête de la Grande- Grèce et la première guerre punique, — Rome et Carthage se rencontrent en Sicile. — Rome s'improyise puissance navale, enlève à Carthage la Sicile, la Sardaig^e et la Corse. — Rome prend pied en Istrie, en Dalmatie, franchit les Apennins et le Pô. — Seconde guerre punique : Annibal, Fabins, Marcellus et Sctpion. — Conquête de l'Espagne. — Flamininus, yainqueur de la Macédoine, émancipe et domine la Grèce. — Le Séleucide Antiochus le Grand, vaincu è Magnésie, est expulsé de l'Asie Mineure. — Mort de Scipion et d'Annibal. — Paul Emile vainqueur à Pydna. — Fin de la Macédoine. — Troisième guerre punique. — Carthage détruite, Numance domptée par Scipion Émilien. — Mummius détruit Corinthe; la Grèce réduite en province sous le nom d'Achaîe, — Conquête de la Gaule cisalpine, delaLigarie et des bassins du Rhône, de THérault et de l'Aude. — Revanche de l'Orient ; corruption et vénalité. — Jugurtha vaincu par Marins et Sylla. — LesCimbres et les Teutons; victoires de Marius.— Guerre sociale. — Mithridate. — Sylla, vainqueur des Asiatiques, des Grecs, des Italiotes, restaure le Sénat et l'aria- tocratie. — Ses proscriptions, sa tyrannie, son abdication insolente, sa mort.

— Pompée et Sertorius, Gatilina, Cicéron, César.

Rome a deux histoires : celle de ses conquêtes ; celle de ses institutions ; elle a deux vies : intra muros et exti*a, la vie intérieure et celle du dehors. Ces deux existences parallèles et connexesy par leurs actions et réactions mutuelles, concourent è cette double un : la toute -puissance d'une ville sous un maître absolu. Etudions-les Tune après Tautre, séparément dans lamesure du possible; nous en concevrons mieux les rapports, les péripéties et l'aboutissement final.

Nous avons laissé Rome révoltée aux prises avec les Étrusques et les Latins (510). Elle n'a pas à lutter seulement contre le

ROME ET LE MONDE. i63

roi OU lars de Clusium, Porsena, qui la tient assiégée et à moitié conquise ; il lui faut encore déjouer les complots des parti* sans de la royauté. Brutus noie la conspiration dans ^e sang de ses propres fils. Horatius Goclès défend seul le pont du Jani-t cule.Mucius Scœvola ya braver Porsena dans son camp. Ces légendes héroïques attestent la détresse de la République naissante et rénergie désespérée de ses défenseurs. Ce n'est qu'après quatorze ans d'efforts, en 496, qu'une victoire remportée sur les Latins, au lac Régille, en un lieu inconnu des monts Albains, la délivre de Tarquin et lui permet enfin de respirer. C'est vers ce temps que Rome, maîtresse d'Ostie^ serait entrée pour la première fois en relations avecCarthage, dont les vaisseaux visitaient déjà tous les ports de Titalie. Mais la mer tenait bien peu de place dans la vie précaire d'une ville sans cesse troublée par des querelles intestines, sans cesse menacée par les Èques, les Yéiens, les Sabins. En 490 (l'année de Marathon), elle faillit tomber aux mains des Yolsques, conduits par le traître Coriolan. En 477-474, battue sur les bords du Crémère, elle doit conclure avec Véies une trêve de quarante ans. En 468-457, il lui faut nommer^ contre les Èques, mince peuplade latine, deux dictateurs, Postumius et Cincinnatus. En 459, les Sabins ont surpris le Capitole. Rome guerroie ainsi pendant tout le v*' siècle. Cependant, elle se constitue, elle se donne une législation, les Douze tables (450-449); au dehors, elle se fait craindre, bat les Véiens (436), les Volsques (429-406, prise d'Anxur), les Èques en 414; elle domine enfin sur la côte, jusqu'au pays aurunce,et se trouve assez forte pour passer et remonter le Tibre. Un siège de dix ans (405-396) lui assure, avec la possession de Véîes et de Paieries, la conquête prochaine de TOmbrie et de l'Êtrurie.

Mais les Gaulois paraissent et le travail d'un siècle est anéanti.

La poussée germanique, rejetant au delà du Rhin les Celtes du Nord, futurs conquérants de la Gaule et de l'Espagne, avait serré contre le Danube les Celtes du Midi, Gaulois et Galates. Au VI® siècle, les Gaulois avaient commencé à déborder les Alpes centrales, par bandes peu redoutables encore, puisque les

Étrusques, en 450, avaient pu établir au delà du Pô unedodécapole, une confédération de douze villes. Mais cinquante ans ne s*étaient* pas écoulés que Taffluence des Cénomans, des Boïes, dans la Transpadane, et des Sénons entre l'Apennin et TÂdriatique, vint entamer fortement, par le nord et Test, la puissance^ étrusque, déjà dépouillée par les Samnites de ses dépendances campaniennes. L'année même où Véïes se rendait au dictateur Furîus Gamillus, Melpum était enlevé par les barbares, et les Sénons, à Tétroit dans le Picénum, débouchaient en pleine Toscane, demandant, comme tous les envahisseurs anciens et modernes, la place, la terre, où d'autres s'étaient installés avant eux et par les mêmes procédés.

Clusium, jadis Gamars, maintenant Chiusi, Tancienne capitale de Porsena, laissée sans secours par Tapathie et le désarroi des cités étrusques, sollicita l'appui, la tutelle de Rome. Les Gaulois, facilement vainqueurs des Étrusques, passèrent le Tibre, et rencontrant les légions sur les bords de T Allia, en firent un grand carnage. Les Romains, courageux et méthodiques, privés d'ailleurs de leur plus habile général, Camille^ alors exilé, nepurent soutenir l'assaut désordonné de ces géants demi-nus, à la fauve crinière, aux sauvages clameurs. Rome saccagée, détruite, malgré les barbes blanches des sénateurs et les oies du Capitole, subit la loi qu'elle devait imposer souvent, le terrible Vae victis (390); récho affaibli de sa chute pénétra jusqu'en Grèce; quelques écrivains mentionnèrent le fait : une ville grecque, ou étrusque, appelée Rome, au delà des mers, avait été prise par des barbares nommés Celtes. Et tout fut dit.

Les vainqueurs ne tardèrent pas à se disperser; les uns pour mettre en sûreté le butin, à SenaGallica (Sinigaglia) ; les autres pour piller l'Étrurie et le Latium ; plusieurs bandes coururent jusques en Campanie ; il y eut des Gaulois à Tibur, à Tusculum. Sans doute, Camille attaqua des corps isolés, harcela même la retraite de l'armée principale vers le Picénum et prit possession des ruines de Rome, qui reconnut en lui son sauveur, son second fondateur. Mais la légende n'a pu dissimuler l'horreur

ROHE BT LE HONDB. ISS

de ces quarante années de tumulte gaulois, dont le souvenir a si longtemps hanté l'esprit des Romains. Cependant, U lille, Ji moitié rebâtie, s'habituait à la vue de ces ennemis encore plos indisciplinés que terribles. Pied h pied, elle reconquit son nng et son empire. Elle tira même proGt de ses mullieurs. Le coup qui l'avait ébranlée avait blessé à mort ses anciens maîtres. L'invasion gauloise avait achevé la désorganisation de l'Étrurie et travaillé pour Rome sans le savoir. Vers 340, le Latium, qui demandait un consul sur deui, était replacé sous le joug. La côte volsquc éiait romaine. Caithage, désormab sans rivale dans ta ilédileiranée, crut devoir renouveler, avec la maîtresse d'Ostie, d'Antium et d'Anxur, l'ancien traité, vieux de cent soiiantedix ans. (Valérius Corvus combat les Volsques. Dès 345, prise de Sora sur le IJris.)

Empire, disions-nous en parlant de Rome. Bien petit empire, mais toujours prêt à s'étendre, Si gagner et à garder. Derrière elle, dans la montagne, les Sabins, alliés jaloux et peu sûrs, et les Heinîques, Latins insoumis, donnaient la main aux Marses, aux Péiignes des Abruzzes et, par ceux-ci, aux Frentans et Picentins de l'Adriatique; d'autre partà leurs intimes parents, les Sab-nilei, les Doriens de l'Italie, c'est dire assez leur rudesse ; car les Romains n'étaient pas doux. Les Samnites eu étaient restés aux mœurs rustiques et pastorales des plus antiques Ausones; nombreux, vaillants, avides de butin, ils étaient quelque peu descendus de leurs retraites sauvages. Ils débordaient en Apulie, en Luuanie, et, dès 421, ils avaient arraché la Campanie aux Étrusques. Mais tenus en respect au sud par Tarente, ils faisaient mine de remonter, par le pays desAurunceset des Sidicins, vers le Latium romain. Valérius Corï Campanie, près du mont Gaurus (342); etCapou nison romaine. C'est k ces 3ges relativement n porte le dévouement, la devotio, d'un premie plébéien, qui se voue aux dieux infernaux pour toire de Veseris, au pied du Vésuve (340); en prendra Palépolis (Naplesî).

Voici Rome en contact direct avec la Grande Grèce, contact amical d^abord, puisqu'elles ont le même ennemi ; Alexandre le Molosse (332), roi d'Ëpire (ronde d'Alexandre le Grand), appelé par Tarente contre les Samnites, conclut même avec Rome un traité d'amitié.

Cependant, les Samnites, retranchés dans T Apennin central, défendent toujours l'accès de la côte adriatique. C'est de ravine en ravine qu'il va falloir les traquer, en les tournant par la Campanie et TApulie; Papirius Çursor, Fabius Rullianus, Curius Dentatus furent les héros d'une guerre acharnée qui dura quarante-neuf ans, non sans dures vicissitudes. En 321, le Samnite Pontius Herennius fait passer sous le joug deux consuls et toute une armée romaine, outrage qu'il payera de sa vie (291), après le triomphe de Fabius. En 3ii, l'insurrection, qui, pour la première fois, ce point est à noter, revêt, mais contre Rome, un caractère national, a gagné l'Ombrie et l'Étrurie. Il faut que Fabius Rullianus, traversant la forêt Ciminienne, coure arrêter à Pérouse la marche des Étrusques, tandis que l'autre consul porte le fer et la flamme dans le massif des Abruzzes. La perte d'une bataille décisive et de leur capitale, Bovianum (305), n'abat pas encore ces indomptables ; il ne tardent pas à rentrer en lice. Laissant leur pays dévasté (297), ils marchent au-devant des Gaulois Sénons, coalisés avec les Ombriens et les Étrusques (295). Leur jonction s^opère près du fleuve ^sis ; ils vont retomber sur Rome par la vallée du Tibre en ralliant les confédérés. Mais les consuls les ont prévenus; Fabius, laissant son collègue Décius recommencer le suicide superstitieux d'un père, taille en pièces, à Sentinum, Samnites et Gaulois. Encore douze ans, et la ba* taille du lac Vadimon mettra fin aux velléités de résistance (283) des Étrusques et des Ombriens ; cette action mémorable délivre aussi Rome de Tépouvantail gaulois. Les Sénons ont vu à leur tour saccager leur province et leur ville, Séua; et les Boîens de l'Emilie, qui ont franchi l'Apennin pour joindre les Toscans, partagent leur défaite. En même temps, sous prétexte de réprimer les brigandages des Lucaniens, Rome pousse au midi jus-

qu'au golfe de Tarente, elle prend Thurium, une ancienne colonie d'Athènes. Tarente, menacée, appelle à son secours Pyrrhus, encore un roi d'Épîre^ le premier ennemi d'outre-mer avec lequel se soit mesuré le peuple romain. Jamais plus rudes coups et plus belles paroles ne furent échangés. C'est (280) après la bataille d'Héraclée (Grande Grèce), gagnée par ses éléphants, Pyrrhus admirant les visages fiers des légionnaires couchés sur la poussière; c'est Cinéas, Padroit ambassadeur à qui le Sénat paraît un conseil de rois ; c'est l'honnête Fabricius renvoyant à Pyrrhus la lettre du médecin empoisonneur ; c'est l'échange courtois des prisonniers et le refus de traiter avant que l'étranger ait évacué le sol italien. Plutarque a orné cet épisode de tout ce qui pouvait ajouter à la grandeur romaine.

Une seconde défaite, mais glorieuse (279), à Asculum (Apuliej^ a rendu la confiance h Rome, d'abord déconcertée par la révolte des Méridionaux, la perte de la Campanie et l'arrivée de Pyrrhus à Préneste. Fabricius la ramène à Tarente et reprend çà et là les villes révoltées, s'avance même en Galabre. Pyrrhus, cherchant aventure, est passé en Sicile, d'où il revient pour se faire battre à Bénévent (275) par le vieux Curius Dentatus ; il perd vingt-trois mille hommes et regagne l'Épire, la Macédoine, le Péloponèse, pour mourir, à Argos, d'un pot jeté par une vieille femme. Les Romains, beaucoup plus sérieux, achèvent la conquête du Brutium, de TApulie, de Salente, de Brindes (267) ; la Grande Grèce (272) occupée, ils se tournent vers le nord, soumettent le Picénum et s'établissent à Rimini {Ariminum) [268]. La vallée du Pô reste seule en dehors de leur puissance. Ils ne sont pas encore sortis de l'Italie péninsulaire. Deux petits faits caractérisent la période qui précède immédiatement les guerres puniques. Une monnaie d'argent est frappée dans Rome pour la première fois (269), et les jeux du cirque, empruntés à la Campanie, font leur apparition (264), sur le Forum Boarium ; le premier combat de gladiateurs est offert aux Romains par deux descendants de Drutus.

Garthada (les Grecs entendaient Karchèdôn et les Latins Car^

thago) régnait sur les mers cl*Occident depuis quelques centaines d'années. Fondée, vers le ix<> ou le vui<> siècle, par des exilés tyrienSf elle n*avait pas tardé à joindre aux anciennes colonies phéniciennes de la côte un assez vaste territoire, la Tripolitatne, la Tunisie, et à compter parmi ses alliés et ses vas* saux les rois numides et mauritaniens. Tournée avant tout vers le commerce, mais vers le commerce conquérant, elle appuyait ses marchands de flottes de guerre habilement commandées par ses suffîtes et ses généraux. Dès longtemps, les navires phéniciens lui avaient appris le chemin de TEspagne. Elle occupa les Baléares, refoula dans l'intérieur les populations ibéro-ligures de'la Corse et de la Sardaigne, où elle prévint les Massaliotes et les Étrusques.

Enfin, malgré les victoires de Gélon (480), de Hiéron P', des Denys« de Timoléon (340), d^Agathocle (310) — ce dernier avait envahi TAfrique — et de Pyrrhus (275), Carlhage avait enlevé aux Grecs la moitié occidentale de la Sicile, lorsque les légions romaines atteignirent la pointe de Pltalie. Amie de Rome tant qu'elle avait eu les mêmes ennemis, elle oublia les traités, même les plus récents, lorsqu'elle put craindre en elle une rivale. Délivrée de Pyrrhus, elle essaya de sauver Tarente, en 272; de défendre Hiéron II et Syracuse contre les Mamertins, bandes campaniennes qui saccageaient les environs de Messine. Partout elle arriva trop tard. Tarente fut démantelée et Rome prit parti pour les Mamertins, Le grand duel était engagé. En 264, un Appius Claudius, vainqueur des Syracusains, rangea Hiéron (263) dans l'alliance romaine. Rome, sans y songer, venait de partir pour la conquête du monde.

La nécessité fit de Rome une puissance navale. Elle équipa une flotte, arma ses proues de puissants éperons ou becs, ros^a, et harponnant avec des crochets ou corbeaux les agiles navires carthaginois, les prit à l'abordage. A Myles, au nord-est de la Sicile, en 260,1e consul Duilius ou Biliusprit ou coula quarantequatre vaisseaux, tua trois mille hommes, ramena sept mille pri*sonniers. Ce triomphe inespéré, inouï, valut au vainqueur une

ROME ET LE MONDE. i69

colonne rostrale, dont Tinscription nous a été consenrée» et une gloire impérissable, celle d'avoir inspiré Lucrèce :

Celui qui sur les mers lança nos légions. Qui vers la haute mer leur ouvrit une route, Qui, des gouffres salés foulant aux pieds la voûte. Dédaigna les clameurs de TOcéan vaincu, L'âme a quitté son corps! Duilius a vécu!

Une seconde victoire navale, à Ecnome, au sud de la Sicile, permet à Régulus de débarquer en Afrique (256). Mais après de grands succès, il est vaincu et pris par le général lacédémonien Xanthippe. Des naufrages dispersent et détruisent des flottes romaines; malgré la prise de Panorme et une grande victoire deMétellus (250) qui ramène à Rome 404 éléphants, Hamilcar Barca se maintient six ans à Eryx. Un consul, pour avoir bravé les auspices, est battu sur mer à Drépane (249). Régulus, envoyé pour offrir la paix, la déconseille et retourne à Garthage mourir dans les tourments. Enfin, Rome tente un dernier effort^ arme une nouvelle flotte. Lutatius Gatulus, à la tête de deux cents vaisseaux, remporte aux îles Égates, près de Lilybée, une victoire décisive (24i). Garthage paye un tribut et abandonne la Sicile. Ge n'est pas tout; ses troupes^ mutinées, laissent aux Romains la Sardaigne et la Gorse.

Les armées de Garthage n'étaient pas formées de citoyens ou de sujets astreints à un service régulier, mais seulement de mercenaires grecs, berbers, gaulois. Mal payées, elles se révoltent et, pendant trois ans, l'assiègent et l'affament. Hamilcar les réduit enfin et les pousse dans un déûlé où il les massacre.

Rome cependant ne se repose pas. Il lui reste à dompter les Gaulois d'Italie, les Ligures, à réprimer les pirates illyriens, à prendre pied en Istrie, en Dalmatie ; il lui faut comprimer les révoltes perpétuelles de la Sardaigne et de la Gorse, contrecarrer les Garthaginois en Espagne. Une seule année, la première après Numa (235), est exempte de guerre. La lutte entre l'Apennin et les Alpes durera près de cent ans. En 238^ la Gispadaqe est pou'

la première fois conquise. En 2^4, les Gésates, appelés par les Insubres, fondent sur TÉtrurie, tuent un consul ; ils sont arrêtés à Rimini, écrasés à Télamone en Toscane, mais ils ont forcé Rome à armer contre eux huit cent mille hommes. Flaminius franchit enfin le Pô^ chasse les Boïens au delà des Alpes, bat les Insubres. Marcellus tue de sa main le chef gaulois Viridomar et prend Mediolanum (222). Mais voici venir Ânnibal et la seconde guerre punique.

Carthage s'était relevée depuis vingt ans. L'illustre famille des Barca lui avait créé^ sur la côte orientale de l'Espagne, une vaste et riche colonie, dont les capitales, Barcino et Carthagène^ attiraient tout le commerce de la Méditerranée. Amilcar, Âsdrubal, Annibal y régnèrent tour à tour, attendant l'heure de la revanche. Annibal, fils d'Amilcar, n'oubliait pas ce fameux serment de vengeance que Virgile a si dramatiquement placé dans la bouche de Didon expirante.

Rome avait pris sous sa protection une ancienne colonie grecque, Sagunthe. Aiinibal réduisit cette ville par famine, avant que les Romains pussent la secourir et, confiant à son frère Asdrubal la défense de TEspagne, franchit les Pyrénées ; en cinq mois il traversa la Gaule, en arrière de Marseille, remonta le Rhône jusqu'à l'Isère, et passa les Alpes. Il avait conçu et il exécuta le projet hardi de soulever les Cisalpins, frémissants encore de leurs défaites, tous ces peuples à peine domptés : Étrusques, Ombriens, Samnites^ Grecs, d'isoler Rome, seule au milieu de l'Italie révoltée. Plan admirable sans doute, qui faillit réussir, mais qui ne le pouvait pas. On s'appuie mal sur des vaincus, dont les forces, sinon la rancune, sont affaiblies par une longue résistance. Annibal savait aussi, à n'en pas douter, que, à Carthage même, non seulement l'envie, mais encore la sagesse, condamnaient une entreprise si lointaine, si hasardeuse, oh le succès serait éphémère et l'échec irrémédiable. 11 n'écouta que sa haine et son génie.

Avec une armée de cent mille hommes environ et trente-sept éléphants, qui avaient survécu au passage des Alpes, il descen-

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dait le Teasin (21 8) , quand il rencoDtra et battit le consnl P. Coraelius Scipion. Le P6 franchi, il culbuta la seconde armée romaine qui l'atteada't au passage de la Trébia, h quelques milles de Plaisance. Ses troupes reposées et complétées, il longe l'Apennin et taille en pièces, près de Pérouse, au lac Trasi mène, l'armée du consul Flamioius (217). C'était le moment, ce semble, de marcher sur Rome ; mais Annibal avait encore !t sonlefer les Samnites elles populations du sud; il contourna donc les Apennins à l'orient, et passa l'hiver à l'entrée de l'Apulie. C'est là que viennent le chercher, en 216, les deux consuls. 11 les bat à Canoës, tue quarante mille hommes et remplit trois boisseani d'anneaux de chevaliers romains; il prend à Capoue ces quartiers d'hiver, qu'on lui a tant reprochés. Mais on ne remporte pas sans fatigues et sans pertes, en trois ans, quatre grandes victoires, avec une armée de mercenaires qu'il faut solder, renforcer et ménager. Il avait besoin de secours, d'argent et d'alliés qui pussent inquiéter Rome au nord, à l'est surtout, lorsqu'il l'attaquerait par le sud. Tout en extorquant des subsides à toutes les villes campaniennes qui, tour à tour, se détachaient de Rome, tout eu essayant de rendre la Sicile à Carthage et de surprendre Tarente, il attendait une diversion de son allié, Philippe de Macédoine (21S).

L'énergie du Sénat, la prudence du CuncCalor Fabius, la brillante valeur de Marcellus, ont été vantées comme elles te méritaient. Pas une heure Kome ne songea â traiter ; et quand Annibal offrit un échange de prisonniers, il lui fut répondu que la République n'avait nul besoin desoldatsquise laissaient prendre. Où Rome trouvait-elle assez d'hommes pour combattre en Uacédoine, en Sardaigne, en Espagne, en Sicile et Tous les hommes valides du Latium, de la Sabin de la Toscane, libres ou esclaves, étaient sans i De toute façon, il est certain que deux frères pagne tinrent sept ans en échec Asdrubal, que queur des Sardes, rapporta un riche butin; que fois heureux contre Annibal à Noia, prit, mal

Syracuse après un siège de deux ans (212); que Lœvinus, non content d'avoir imposé la paix à Philippe, cingla d'Épire en Sicile, reprit Agrigente (2i0] et plus de soixante villes; enfin Capoue est arrachée à Annibal (21 i); le vieux Fabius couronne sa carrière par la prise de Tarente, où Annibal avait concentré tous ses moyens de défense, ses armes et ses provisions (209). Les succès de Rome étaient mêlés de cruels revers : en Espagne, les deux Scipion avaient péri dans une bataille (212); un consul et huit mille hommes avaient été détruits par Annibal, et bientôt Marcellus succombera dans une embuscade. La dixième année de son séjour en Italie (208), Annibal risqua sur Rome une pointe rapide, sa cavalerie vint jusqu'aux murs et « vit les Romains debout sur la porte Colline d ; il dut faire retraite à la hâte, sous peine d'être coupé par Tarmée consulaire. Mal «ecouru par Carthage, peu à peu repoussé vers la Galabre, il appela d'Espagne son frère Asdrubal, qui s*épuisait à combattre, depuis quatre ans, un nouveau général romain. Ce général, c'était Cornélius Scipion, qui, âgé de vingt-quatre ans (212), avaitobtenu du Sénat la mission de venger la mort de son père et de son oncle. Pour son coup dressai, le jeune homme avait pris Carthagène, pleine de trésors, et un frère d' Annibal, Magon (210); il s'était fait bien venir des Ibères en leur renvoyant les otages que les Africains avaient exigés d'eux; vainqueur, puis ami d'un Toi du pays, il rendait l'Espagne intenable pour Asdrubal. Mieux valait perdre cette colonie qu'une armée encore solide et si utile à son frère. Dérobant sa marche, Asdrubal suivit les traces d'Annibal, passa les Pyrénées, le Rhône, les Alpes, le Pô; il avait contourné l'Apennin par le Picénum, se hâtait vers l'Apulie^ quand, sur les bords du Métaure, il se trouva pris entre les deux armées des consuls Nero etSalinator. IImourut.bravement(207). Annibal, sans espoir^ s'obstina cinq ans encore. Scipion, consul et proconsul, visitait la Sicile avec son ami Lélius; il obtenait enfin du Sénat une flotte et une armée pour porter en Afrique cette guerre interminable. Lélius est son amiral et son lieute- |iant; Caton, tout jeune encore, son questeur; Massinissa, un.

prince numide, son Utile allié. L'armée carthaginoise, commandée par Hannon, secondée par un roi voisin, Scyphax, est battue en toute rencontre, perd onze mille tués, quatre mille cinq cents prisonniers. Scyphax, vaincu et pris par Lélius, est envoyé à Rome avec ses principaux chefs et un riche butin (203)» Annibal se décide enfin à quitter Tltalie, pendant que des envoyés de Carthage. implorent la paix. 11 reforme, reconstitue une armée et, dans les plaines de Zama (trente lieues à Touest), il livre à Scipion une mémorable bataille.

J'ai lu quelque part qu'il en sortit plus grand que son vainqueur. Pourquoi? Scipion — pour un ancien, pour un Romain — était un homme aimable dans la vie^ modérément féroce après le combat, d'ailleurs excellent général, ce semble, un échantillon de notre espèce qui valait bien Taustère et avaricieux Caton; ses talents et ses succès ont contribué au salut et à la gloire de sa nation. Le génie, les victoires et la défaite d'Ânnibal ont assuré l'abaissement de sa patrie, compromis ses alliés, et livré le monde, sans contrepoids, à l'ambition romaine. Par lui^ Garthage a perdu ses conquêtes, ses flottes et son armée. Pac lui, l'Espagne, en dépit d'une résistance acharnée, longue et glorieuse, est condamnée au joug; la Gaule méridionale, fatalement ouverte, tôt ou tard, aux légions; l'Italie du Nord, adjugée à Rome; par lui, des rapports dangereux établis entre l'Italie grandissante et TOrient épuisé, vide de force et de vertu. Vainement, dans son exil errant, cberchera-t-il à galvaniser ce détritus d* Alexandre, à y chercher des vengeurs ; il n'y trouvera que les déboires de la haine déçue, la trahison et le suicide.

C*est peu de mois après le retour triomphal de Scipion, le premier Africain, que Rome, sans perdre de vue un seul moment la Cisalpine, la Ligurie et TËspagne insurgées, déclare la guerre au roi de Macédoine. Après trois ans de campagnes indécises, le commandement échoit à un habile homme, Flamininus, qui, dès 198, forçant les défilés d'Antigonie, pénètre en Thessalie à la suite de l'armée macédonienne. Au lieu de retourner passer l'hiver en Epire, h, Apollonia, il s'établit à Elatée, à Thèbes, qu'il

aurprendj arrêtant ainsi les secours que Pliilippe pourrait attendre de la Grèce. Eki 197, il remonte vers la Thessalie et rencontre à Cynoscéphales Tarmée ennemie. Les légions enfoncent la phalange. Alors, spectacle lamentable, la vieille Grèce se rue aux pieds du vainqueur. Celui-ci, dans Athènes» dédaigneux et bienveillant, jouit de l'adulation universelle. Aux jeux Isthmiques, eni96, il promulgue un merveilleux décret : il proclame Tindépendance de la Thessalie, l'autonomie de toutes les cités grecques en Europe et en Asie ; c'est-à-dire Témiettement sans retour de ces villes déjà si divisées par leurs anciennes rivalités, désormais neutralisées, et livrées d'avance au plus fort. Flamininus, après avoir établi une sorte de paix instable entre les ligues étolienneet achéenne et le tyranneau de Sparte, Nabis, préside à Corinthe l'assemblée des Grecs, et retourne célébrer à Rome (194) un triomphe mérité. Mais il ne tarda pas à revenir comme ambassadeur veiller sur les menus ébats de tous ces libérés (192).

L'intervention attendue d'un roi de Syrie, Antiochus, décida du sort de l'Asie.

Dans raiïreux désordre qui avait suivi la mort d'Alexandre, les plus grosses, les meilleures parts, en Asie, étaient échues à Ptolémée et à Séleucus; à Pun l'Egypte et Alexandrie, à l'autre l'ancien empire assyro-persique. C'étaient deux amis qui s'étaient réunis un jour pour vaincre un autre ami et rival, le vieiL Antigone, tué à la bataille d'ipsus, deux amis qui, toute leur vie, s'étaient envié et disputé la Palestine, l'Asie et la Macédoine; l'un fut même assassiné par le fils de l'autre. Rien de plus ordi* naire en ce temps-là. De ces deux adroits et puissants personnages étaient issues deux lignées royales : d'un côté, les Ptolémées, tas de Philadelphes,d'Evergètes, dePhiiométors, vicieux, mais modérément cruels, lettrés toutefois et tenant, à Àlexan* drie, une brillante cour d'érudits, de savants et de poètes, prudents flatteurs des Romains ; d'autre part, les Séleucides, une série alternante d'Antiochus et de Séleucus, moindres que leur aïeul, moins sages et aussi moins heureux que les Ptoiémées.

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