ROUE ET LE HOHDE. ITS
Les domaines des Séleucides étaient beaucoup trop vastes et trop mal délimités pour demeurer longtemps intacts. Dès SSS, coupés de la fiactriane et de l'Inde par la révolte d'Arsace et Textension de ta moDarchie partlie, ils se maintenaient avec peine sur le Tigre, dans Séleucie, leur capitale. Au début du second siècle, ils possédaient encore la Cbaldée, une partie de la Mésopotamie et, sur la Méditerranée, l'ancien pajs des Khétas, la Cilicie et la Parophylie. Menacés au nord, tournés ù l'orient, ils chercbaient des compensations en Asie Mineure, affectant, sur les faibles royaumes de l'Arménie, du Pont, de la Cappadoce, une suzeraineté illusoire. Les Galates, les rois de Bitbynie et de Pergame, ceux-ci alliés de Home, leur fermaient l'accËs de la mer Noire et de ta baute Égêe ; mais, par la Phrygie, par les vallées de l'Hermos et du Méandre, ils espéraient atteindre l'Ionie, les lies et l'Hellade.
Le Séleucide régnant, Ântiochus III, auquel l'bistoire, par ironie, a laissé le titre de GraTid, avait presque réalisé ce dessein ambitieux, et h l'heure même oii Fleroininus proclamait la liberté des villes grecques, en 196, il avait franchi l'Hellespont et assiégeait, danslaChersonèse de Thrace, la forte citédeLysimachie. Il se posait en protecteur, en futur maître de la Grèce. Appelé parles Étoliens, il occupe d'abord l'Ëubée, oli il perd sun temps à se marier (193) [il avait cinquante ans]. Enfin, il joint ses nouveaux alliés et guerroie pour eux en Acarnanie. Au retour, les Romains le battent aisément aux Tbermopyles (19t ], et sa Qotte est dispersée par les vaisseaux d'Eumène, loi de Pergame. L'année suivanle, Lucius Scipion, ayant pour légat son frère l'Africain, l'atteiut en Asie, vers Magnésie du Sipyle (190), et remporU une victoire signalée. Antiochus est chassé de l'Asie Mineure, confiné au delà du Taurus et paye un loard tribut. La plus grande partie de ses conquêtes éphémères passe à Eumène nnmn dmin» des lois à l'Asie , et les envoyés do tous les princes gent les portes du Sénat. Flamininus règne sur la G dans le Péloponèse, la faible puissance des Acb< Philopœmen, dernier héros de ces tristes jours, lâc
boira la ciguë (483). Cette gloire modeste et pure va se rencontrer dans la mort avec deux victimes plus illustres de l'ingrati^ tude et de la vengeance, Scipion et Annibal.
Scipion, le vainqueur de Garthage et Tidole des Romains, a succombé sous Fenvie persévérante, mesquine, envenimée, de Gaton, celui qui vendait ses vieux esclaves par économie. Gaton le censeur, le général patient et habile, l'orateur incisif, le citoyen dévoué — il ne faut pas méconnaître ses mérites — avait un cœur jaloux, une âme basse. L'esprit ouvert, Thumeur facile, altière aussi, de TAfricain blessaient son rigorisme routinier. Défenseur des vieux usages, des vieux préjugés, il Taccusait d'hellénisme et de politesse. Quand les deux frères revinrent d'Asie victorieux, la calomnie les traîna dans la boue, criant qu'ils avaient vendu la paix à Antiochus. Lucius fut condamné à une amende qui le ruina. Gornélius, pris de dégoût, s'exila en Gampanie, à Liternum (187), où il mourut de la peste, en 183.
Annibal, après avoir réorganisé Garthage, s'était retiré en Macédoine, puis en Asie, cherchant à Rome des ennemis, poussant Philippe, conseillant le vaniteux Séleucide. A Cynoscéphales, à Magnésie, c'était lui encore que Rome avait vaincu. Pour éviter à Antiochus la honte de le livrer, il s'était réfuté en Bitbynie, près du faible et cauteleux Prusias. G'est là que, réclamé par Flamininus, il se libéra par le poison, en 182. Ainsi périrent le vainqueur et le vaincu.
Rome, imperturbable, continue, par des colonies, par des routes, par la ruse et la force, de maîtriser les Illyriens, les Gisalpins, les Ligures, les Lusitaniens et les Geltibères. Elle morigène, punit, récompense, réconcilie et juge les roitelets d'Asie, les Séleucides et les Ptolémées dégénérés qui se dénoncent à Tenvi. En 172, Eumène Tavertit que le roi de Macédoine, Persée, noue des intrigues et rassemble des troupes. Aussitôt, elle envoie des consuls et des armées. Paul Emile, en 168, vainqueur à Pydna, met fin h l'existence de la Macédoine. Persée, poursuivi jusqu'en Saraothrace, ornera la pompe triomphale; et, pendant que Paul Emile visite à loisir, avec sympathie, les cités et
les monuments de la Grèce, des agents do Sénat enlèvent partout les citoyens soupçonnés d'inteltigence aTec Persé« et font payer chèrement les défections et la tiédeur.
Vingt ans encore, et la Grèce et Carthage perdront l'ombre de liberté qui leur est laissée. Dès i67, Caton, envoyé en Afrique pour appuyer quelques réclamations de Massinissa, s'est étonné de retrouver riche et populeuse la ville qu'il avait vue eo ruines. En effet, Carthage, sans enfreindre les traités^ s*était relevée par le commerce et l'industrie ; 706000 habitants se pressaient dans son enceinte. Depuis ce temps, l'obstiné vieillard n'achevait plus un discours sans y ajouter le fameux refrain : BeUnda Carthago. Encore fallait-il un prétexte ; Carthage le fournit. Harcelée par les Numides, elle avait perdu patience et levé contre eux cinquante mille hommes. Les traités lui interdisaient la guerre (iSO). Quatre ans après, un fils de Paul Emile, adopté par les Scipions, Scipion Émilien, prenait d'assaut et livrait aux flammes Tantique souveraine des mers. Carthage avait trouvé encore soixante-dix mille hommes et un dernier Âsdrubal pour livrer bataille au second Africain, ami d'un second Lélius. Désormais chef-lieu de la province d'Afrique, elle se survécut en* coi*e sept cents ans (146).
L'heure de la Grèce était venue. Elle allait aussi perdre son nom. L'historien Poiybe, qui, jeune, avait porté au tombeau l'urne de Philopœmen et qui, depuis, vivait à Rome en otage, dans la familiarité des Scipions, venait de voir tomber Carthage ; il eut juste le temps de courir à Leucopétra et d'assister au sac de Corinthe. Une imprudente levée de boucliers avait permis au stupide Mummius d'écraser les derniers défenseurs du Péloponèse — ils étaient quatorze cents — de détruire une ville magnifique et de vendre à l'encan tout un peuple. Nous avons l'inscription funéraire où il se glorifie de ce forfait. La Grèce, tombée en enfance, reçut, comme un outrage, le nom qu'avait illustré sa jeunesse. Rome ne connut plus que la province d'Acbaïe (146).
Les revauches-de l'Orient vaincu ne se firent guère attendre ; » l'histoire. 12
revanches morales, insensibles et profondes ; de tous ces trésors volés, de tous ces dieux dépaysés dont les statues encombrent les maisons et les villas des riches patriciens, des rapaces proconsuls, émanent la corruption, la vénalité^ les vices mal voilés d'une fausse élégance. Des revendications agraires (qui n'ont aucun rapport avec l'état social moderne], des compétitions de personnes et de classes, viennent gê.ner, arrêter parfois les progrès de la puissance romaine. Partout les généraux, les administrateurs, se disputent les postes les plus lucratifs, les honneurs et les profits des charges et des victoires. Un Numide, Jugurtha, roi de Cirta (Constantine), achète jusqu'à trois fournées successives de propréteurs et de proconsuls, et, lorsqu'un vaillant capitaine, encore honnête, a coupé court à toutes les intrigues du rebelle, lorsque Marins n'a plus qu'à étendre la main, c'est son questeur, son perfide lieutenant, Sylla, qui saisit la proie et, autant que possible, confisque les lauriers de son chef (118-106). Sylla, Marins, deux grands et terribles serviteurs, Tun de Toligarchie patricienne, l'autre de la plèbe italiote, peu à peu agrégée, associée à la population et à l'œuvre de Rome ; tous deux, avant tout, dictateurs dans l'âme, précurseurs de Pompée et de César.
(^est en Occident que Rome rencontrait la résistance la plus tenace. En Espagne, une ville, Numance, avait bravé dix-sept ans tous les efforts des légions (141-133). Il fallut y envoyer le second Africain; encore ce grand vainqueur ne la prit-il qu'après un siège de quinze mois. La présence de Scipion Émilien, son caractère noble, son intelligence cultivée, sa bonté native, firent plus pour la pacification de l'Espagne que soixante-dix années de guerre (218-133).
Entre temps^ les Cisalpins, les braves Ligures, avaient été domptés. En 143, une expédition contre les Salasses, dans les Alpes occidentales, préparait l'accès des pays allobroges et gaulois. C'est en 125, à l'appel de Marseille, qu'une première armée romaine (Fulv. Flaccus) pénètre dans le bassin du Rhône. Trois ans après, Aix est fondée, les Allobroges subjugués, les Arvernes
6t leur roi Bituit vaincus sur Tlsère. En il8, la ville antique de Narbonne est colonisée sous le nom de Narbo Mordus^ et la province romaine joint les Alpes aux Pyrénées. L'annexion de la Gaule, au moins jusqu'à la Loire, était inévitable et prochaine, quand une formidable irruption du nord vint en démontrer la nécessité. Au plus fort de la guerre d'Afrique (113)> des bandes désordonnées de Gimbres et de Teutons, à Tétroit dans le Jutiand et le Sleswig, se jettent au travers de la Germanie, çà et là, courant de Torient à l'occident. Les Gimbres rencontrent en lUyrie un consul, Papirius Carbo, en Gaule un autre, Silanus (109), et les battent ; puis, laissant la Gaule à la merci des Teutons et des Ambrons et Tigurins (Helvètes), ils s'en vont ravager l'Espagne pendant quatre ans. De retour, réunis à leurs alliés, ils écrasent, près du Rhône, le consul Cépion qui retournait en Italie, chargé des dépouilles de Toulouse. Rome craignit une seconde, une troisième invasion gauloise; car elle confondait aisément avec les Celtes de Brennus et les Cisalpins d'Annibal ce nouvel afflux de géants blonds et sauvages. Marins venait d'en finir avec Jugurtha : c'est l'homme nécessaire ; revêtu d'un second consulat, il passe les Alpes, reforme, exerce Tarmée démoralisée, attend à Aix les Teutons et en deux jours les extermine (102), court en Cisalpine et arrive à temps pour écraser les Cimbres à Yerceil (101). Par chance, la masse des envahisseurs s'était divisée. Les Cimbres, contournant les Alpes et renforcés en chemin par tous les chercheurs d'aventures, voulaient envahir Tltalie par l'orient. Ils avaient donné rendez-vous aux Teutons dans les plaines lombardes. Marins, cinq fois consul, avait empêché leur jonction.
Grand guerrier, politique obtus. Marins usa mal de son immense popularité. Une seule idée le hantait, le guidait, sa haine contre Sylla. Chef du parti démocratique, il accepte, bien que Marse, le commandement contre les Italiotes révoltés qui réclament le droit de cité, mais il pousse mollement la guerre et se fait donner, en Asie, la mission que demandait Sylla. Celui-ci, •par quelques escarmouches heureuses, met fin à la première
période de cette guerre dite sociale et, chassant de Rome Marias et ses partisans, se fait confirmer dans son commandement asiatique (88). II n*a pas plutôt quitté l'Italie que Marins, rappelé d'Afrique où il s'était réfugié, rentre à Rome, s*y gorge de sang et meurt de débauche. Les Marianistes garderont cinq ans le pouvoir; si mal qu'ils aient gouverné, ils ont du moins élargi l'étroite patrie romaine en accordant le droit de cité aux peuples de l'Italie centrale. Sylla les laisse s'user en vaines querelles ; puis, vainqueur de PAsie et de la Grèce^ il retombe sur eux, bat leur armée samnite à la porte Colline et se saisit de la dictature. Sylla proscrit, massacre, extermine le parti populaire et^ par une constitution aristocratique, rend au patriciat tous ses privilèges. Las de meurtres, repu de vengeance, il quitte Rome après deux ans de tyrannie et meurt en paix (82-78).
Quel intérêt personnel et national avait donc conduit et retenu Sylla en Asie? il avait besoin de victoires pour s'égaler au vainqueur des Gimbres. Or, dans un coin de TAsie avait lentement grandi un dangereux ennemi de Rome, Mithridate le Grand, roi du Pont, de la Golchide et du Bosphore cimmérien. Ce demi- Grec au nom persan, cruel et sans foi, mais ambitieux, brave, infatigable, digne d'Annibal , rêvait d'arracher à Rome l'Asie Mineure et la Grèce. Et ce ne fut pas un homme sans génie, celui qui brava quarante ans la fortune romaine, les armes de Sylla, de LucuUus et de Pompée, toujours vaincu, toujours relevé, et^ la veille de sa mort, méditant une grande invasion par la vallée du Danube et l'Illyrie ! En 88, il venait de soulever l'Orient et de faire massacrer en Asie quatre-vingt mille Romains. Son général Archélaûs occupait l'Hellade. Les préteurs, légats et proconsuls étaient partout hésitants ou battus. Sylla parait, tout change. A Chéronée, à Orchomène, il écrase Archelaûs. Il prend d'as^ saut et terrifie Athènes; il poursuit Mithridate jusque dans ses États, rétablit les rois détrônés de Gappadoce et de Bithynie, des Ariobarzane et des Nicomède ; dicte la paix, taxe les villes, remplit sa caisse, sans oublier d'emporter d'Athènes une riche bibliothèque où figuraient les œuvres d'Aristote et de Théo-
phraste; enfin rentre en Italie tout-puissant, pour accomplir son cBuvre de réaction sanguinaire et éphémère.
Point de repos. Au-dessus de la mêlée civile où s'entrechoquent les noms de Thonnète Gicéron, du conspirateur Gatilina, du pompeux Pompée, du vaniteux Grassus et de l'astucieux grand pontife Julius Gésar, fils athée de Vénus, se dresse, toujours plus impérieux, le colosse romain, adoré par la servitude universelle. La Gaule seule lui échappe encore; elle va le connaître.
Laissons maintenant Grassus triompher de Spartacus, chef d'esclaves révoltés, et sacrifier aux Parthes agiles son morceau de triumvirat, laissons l'heureux Pompée, Sylla édulcoré, idole du Sénat, achevant partout les victimes déjà terrassées par des vainqueurs plus modestes, abattre et Mithridate, et Sertorius le marianiste, et Tigrane l'Arménien, et les vicieux héritiers des Macchabées juifs, même emporter d'assaut Jérusalem. Laissons Gésar, Marius de génie, par la victoire, par la séduction d'une fausse démocratie, se frayer la route vers le pouvoir suprême.
Nous avons voulu seulement, tout d'une haleine, raconter l'histoire extérieure de Rome; suivre en ses progrès, en ses péripéties, cette aventure extraordinaire, la conquête du monde par une ville, œuvre de cinq siècles, moins fulgurante que la grande chevauchée d'Alexandre, moins facile aussi et plus durable. Il nous faut aborder maintenant l'histoire intérieure, la vie privée et publique, religieuse, morale, intellectuelle, les institutions et les luttes politiques des Romains.
Les dieux Indigètes de la conceptioD, de la naissance, de la jeunesse, elc, de Tagriculture. — Les présages, augures, aruspices. — Culte des morts; funé* railles, solennités et banquets funéraires ; pénates, mânes, lares, génies. — Culte du foyer domestique. — Le mariage patricien, connubium, - La famille romaine ; la puissance maritale et paternelle. — Le foyer ancestral ; le murt" dus; Vesta et lesTestales. — Les divinités romaines empruntent peu à peu rhistoire de leurs congénères helléniques. — Arrivée à Rome des dienx et des cultes orientaux, à partir de l'an 291. — Invasion poétique et morale de la Grèce, après la guerre de Pyrrhus. — Livius Andronicus, esclave tarentin, traduit F Odyssée. — Souvenir donné à Nœvios, à Plante, surtout à Ennins, de Rudies (dans le Salentin), le plus grand génie littéraire de Rome, avant Lucrèce.
C'est dans les croyances et dans les pratiques religieuses que se reflètent le plus fidèlement le caractère et les mœurs primitives des peuples et leur tour d^esprit. Les éléments, les facteurs de la religion^ sont partout les mêmes; les religions ne diffèrent que par l'emploi de ces éléments, par le rôle inégal de ces facteurs. En faisant, comme il convient, la part du climat^ des milieux traversés, des mélanges ethniques, toutes circonstances dont on ne saurait méconnaître la portée, il faudra toujours en venir au tempérament particulier, originel ou acquis, aux aptitudes cérébrales du groupe, qui^ en un temps donné, accommode à son usage ce monde surnaturel partout superposé par la curiosité ignorante à la réalité des choses. Les Latins, ou, pour mieux dire, les tribus ombro-sabelliennes, avaient profondément imprimé leur image dans la religion que les fondateurs de Rome établirent avec eux-mêmes sur la modeste colline du Palatin. Et quelques changements qu'y aient introduits, au cours des siècles, les influences étrusques, grecques et orientales, cette religion a gardé jusqu'à son extinction la marque de ses inventeurs depuis longtemps disparus. Elle nous révèle une âme bornée et
positive, très crédule, mais trop attentive à l'utilité immédiate pour ne pas faire concorder ses croyances avec les intérêts privés ou publics. De là le méticuleux formalisme du culte, et, malgré le pompeux étalage des hypocrisies officielles, le caractère civil, laïque, du sacerdoce romain.
Une infinité de petits dieux pullulent à la base du panthéon, petits dieux plus vivaces que les grands, logés dans Therbe de la prairie, dans la glèbe et dans la moisson, dans le pieu de l'enclos et la pierre qui borne le champ, dans le seuil et les jambages de la porte, dans le foyer, dans la nourriture, dans le lit conjugal, bien plus, dans tous les mouvements des choses et des êtres, dans les actes de l'homme et de la femme, de l'enfant, de l'adolescent, du citoyen et du guerrier, pour ainsi dire derrière tous les mots de la langue. Si bien que d'animaux, tels que le loup, le bœuf, le pic-vert, l'orfraie, d'arbres, comme le chêne ou le hêtre (fagutal)^ de choses, comme Teau, la pierre, d'instruments ou armes (le pilum, la quir), l'animisme passe à des concepts, à des idées, à des êtres métaphysiques. L'esprit latin se contente aisément, il ne va pas chercher loin les causes des faits, qu'il note d'ailleurs avec beaucoup de minutie et d'exactitude. Â chaque phénomène, de quelque ordre qu'on le suppose, il attache un homonyme, à peine personnifié, qui le produit ou récarte à son gré, et qui mérite, par conséquent, une offrande, une prière, au moins une mention courtoise; aussi le prêtre inscrit-il à leur rang sur des catalogues, où leur nom peut être lu en temps utile, ces menues puissances ou virtualités, pastorales, agricoles, domestiques, funéraires, voire morales et nationales. Ce sont les Indigètes, ceux dont le nom indique la fonction, désigne, comme avec le doigt, digitus, l'objet qu'il faut leur demander. Les Indigitamentaf formules d'invocation appropriées, constituaient toute une branche de la liturgie.
Voici, par exemple, les Indigètes, mâles et femelles, qui président à la conception, à la naissance et à l'éducation : Mutunus Tutunus, SubiguSf Dea prema, Pertunda, Perfiea, ont conduit à bien l'œuvre conjugale ; à Lucina de remplir son office ; l'en-
iU LHISTOIBB.
fBDt, mit au jour(fn luee), est accueilli par Potina, qui l'abreuve, Educa, qui l'élève, Cuba, qui le couche, Ossipago, qui affermit ' ses os, Statanus, qui te met sur ses pieds, Farinus, Fabwlinus, Locutiut, qui lui apprennent à parler. Ilerduca la couduit sur les routes; Domiduca le ramené à ta maisoD. Mens, Sentia, Vdvmnu*. Voleta, Paventia, Venilia, Tolupia, Lubenlina, Prxstana, PoUentia, etc., exercent son esprit. Forment sa volonté, calment ses terreurs, guident ses désirs, favorisent ses premières amours, le livrent déjfi fort et agile à Peragenor, h Agenoria, k Stimula, qui l'instruisent à la lutte guerrière et aiguillonnent son énergie; tandis que Murda, Numeria, Camena, Catius, Consus, tempèrent son exubérance, cultivent et afiinent sa raison. Enfin, iuvenlas, a l'entrée de la vie active, le confie i Nerio, la virile, et i Fortuna barbala. Homme, il rencontre à chaque pas, en chaque besoin, la divinité propice : dieux du repas, de l'iiabillcment, de la cuisine, dsl'étable, de la prison, dieux du seuil, des gonds, des passages voûtés, Janus, lana, Arquis, Forculus, Limentimu, Laleranus, Carna ou Cardea; dieux des montées, Ascensut, Cîivicola, Limones; dieux du gain, Pecunia, Lucrius, Argetitinus, Afferenda, qui apporte la dot, Arcultis, qui Terme la cassette. Pellonia repousse Tennemi, lUdieutus soutient la retraite, Honorinvs honore le vainqueur. Fessonia attend les gens fatigués, avec sa sœurQuies. N'oublions pas Salus, la santé, et Februa, qui expie les fautes et purifie le sang échauffé.
série agricole est peut-être la plus complète de toutes; dans ne autre n'apparaissent avec plus d'évidence la minutie et uvretéde ce fétichisme verbal. Aux noms mentionnés déj 5, t ajouter les dieux du coteau, de la colline, de la plaine et illon, de la borne et de l'enclos : Jitgatinus, CollaHnut, JIu- Vailonia, Lapis, Terminus, Erculus; Seia, la semeuse, ia, la moissonneuse ; les protecteurs de l'épi naissant, laimOr, de sa tige et de sa gaine : Proserpina, Laetans, Laù- I, Katura, Nodotus, Volutina, Patelena. Hostilina égalise les des épis ; Buncina enlève les mauvaises herbes : Meisia {..u^ode A la coupe; Tutilina, h la rentrée en grange; Terensit
au battage. Il y en a bien d'autres, et qui souvent font double emploi : Insitor, Suhruncinator, Messor, Convector, Promitor, ObaratoreiOccator remuent la glèbe ; Vervactor brise les mottes; Impot'citor herse, Sarcitor sarcle, Stercutus répand le fumier. Meditrina s'occupe de la vigne^ Mellona des ruches ; Bubona et Epona des bœufs et des chevaux.
Des peuples si attachés aux travaux champêtres, si attentifs aux moindres incidents de la culture, étaient plus portés que d'autres à chercher partout des signes du temps — (empestas — des pronostics inquiétants ou favorables. Us avaient remarqué que certains passages d'oiseaux coïncidaient avec le changement des saisons; que certains chants, certains cris d'oiseaux, annonçaient la pluie, l'orage, la chaleur. D'observations si simples, et qui ont leur utilité, ils conclurent au pouvoir prophétique des oiseaux; ils les consultèrent sur le bon et le mauvais succès des entreprises soit privées, soit publiques. En quoi ils raisonnaient comme le reste des hommes. Mais de cette illusion, qu'on peut dire universelle, ils ont fait une science qui leur est propre, l'art augurai, l'art des auspices, la plus étrange assurément des institutions politico-religieuses. Nous ne nous doutons guère, quand nous parlons d'heureux ou funestes auspiceâ, de bon ou mauvais augure, que nous sous-entendons certaines croyances ou pratiques qui ont eu à Rome cours ofGciel durant plus de mille ans. Les deux mots signifient inspection, étude des oiseaux : avi-spicium^ avi-gurium. Point de magistrat, point de consul, point de général, qui ne prit les auspices à son entrée en charge, à son départ pour la guerre, au moment de livrer bataille. Point de père de famille, point de particulier qui n'eût recours aux augures. Des collèges de prêtres étaien.t chargés d'interpréter le vol et le chant de la pie ou de la corneille, et l'attitude des poulets sacrés. Du temps de Cicéron, deux augures ne pouvaient se regarder sans rire; mais lui-même exerçait avec un sérieux parfait cette fonction ridicule.
Il existait beaucoup d'autres expédients divinatoires. Vous savez avec quel soin les devins, de toute race et de tout ordre»
interrogeaient les convulsions, les entrailies, surtout le foie, des victimes. Ici les Latins n'ont guère innové. Hais ils se sont adonnés avec ardeur et succès h l'interprétation des tonnerres et des éclairs, à Vkaruspicine, qui leur fut enseignée par les Étrusques. La direction, la couleur, la durée de l'éclair, donnaient lieu aux considérations les plus approfondies et les plus judicieuses. L'endroit où tombait la foudre devenait sacré; il fallait se liiter de creuser un trou, non sans cérémonies variées, et d'y enfermer la vertu fulgurante. Cela s'appelait cojidere futguT.
Mais laissons ces amusements saugrenus, si difficiles à concilier avec la gravité romaine, avec ce sang-froid, cette raison imperturbable, qui ont caractérisé la politique du Sénat. Nous n'irions pas loin, peut-être, pour trouver chez nous de semblables disparates.
Le tableau de l'animisme latin serait trop incomplet si nous y omettions le culte des morts, associé au culte du foyer, ces deux pivots de la famille et de la cité. Dans le livre des religions, le chapitre de la mort, â quelques variantes près, ne diffère que par la langue où il est écrit; mais la variante romaine est des plus importantes, des plus originales.
L'ordonnance des funérailles latines reproduit la marche même de l'esprit. On y prend sur le fait la formation des croyances animiques. Tout d'abord le cadavre, objet de dégoût oi, est abandonné dans la maison ; puis il y est enseveli. l'intérêt et l'hygiène se font écouler, et l'on procède à érailles extérieures et solennelles. Mais la maison où reste exposé pendant sept jours, mais les parents qui iclié et qui veillent près de lui, sont encore réputés îmi là toute une série de sacrifices et d'expédients eipia- >n nettoie la chambre avec un balai sacré; on fiche a porte un cyprès ou une branche de sapin. Le temps procéder à l'inhumation, AumaCio (le mot s'est conservé, .près que l'usage du bûcher eût prévalu), des victimes mmoléessur la fosse arrosée de vin; des arbustes plan-
tés autour de la tombe, un banquet offert au défunt ressuscité. L'idée d'impureté s'évanouissait dans une fumigation de baies de laurier. Le corps même allait revivre dans les plantes. Quant au double, au fantôme, il ne faisait que passer par les enfers, et en remontait dieu , tantôt voltigeant avec les Mânes favorables, tantôt larve ou lemur malfaisant, ou bien fixé dans le domaine et la maison de la famille, en qualité de lar fatniliaris, de pénale protecteur des provisions, penus^ du foyer, de la gens, de la cité. Le neuvième jour après les obsèques, il avait repris possession de Faute] domestique. Outre le culte intime et permanent, outre les festins et jeux particuliers que ramenaient les anniversaires et qu'on nommait parentaiio^ il y avait aussi, les 21 et 22 février, deux fêtes publiques et générales des morts : les tristes Feralia et les joyeuses Caristia.
Bivi mânes, ce sont les morts purifiés par les cérémonies funèbres, des esprits sereins et propices : manus signifie bon ; tmfnanis équivaut à impitoyable. Toutefois ces Mânes gardent un caractère funéraire ; c'est leur nom qu'on inscrit sur les tombeaux : Diis manihus. SilenteSj Inferi^ dieux d'en bas, ils habitent volontiers, sous la garde de leur mère Mania^ les profondeurs souterraines, dans Tenclos d*Orcus, On leur a sacrifié des victimes humaines, remplacées plus tard par des poupées [ma* nias, maniolœ) suspendues devant les maisons. Lors de la fondation des villes, pendant que la charrue traçait Penceinte sacrée, pendant qu'on allumait le feu de la tribu, franchi d'un bond par les guerriers, une fosse, dite mundus, était consacrée aux Mânes. Au fond de ce trou, une pierre figurait l'entrée du monde souterrain. Trois fois l'an le tumulus devait être fouillé, et, sur la dalle mise à nu, s'accomplissaient des sacrifices et des lustrations en l'honneur des Mânes, de Mania^ Mania genita, Lola, Bea muta ou tacita, Lavema, Lara, Larundo^ Libitina, des FurinsBy à'Orcus, enfin de Dispater^ père des trésors, et de toutes les divinités infernales. Le côté terrible de ce monde d'en bas éclate dans l'antique usage de la devotio, lorsque, le front voilé, la main au menton, l'épée sous les pieds, le chef de guerre pro-
nonce la fatale formule et s'élance au plus épais des bataillons.
Les LareSybien qu'ils eussent part à tous les honneurs dévolus aux Mânes, et que Tarquin le Superbe leur ait encore immolé des enfants — ont perdu assez vite le caractère funèbre et oublié le chemin des enfers. Gardiens des familles, des quartiers, des carrefours, leur nom éveille surtout des idées de joie et de reconnaissance. DansTatrium, au coin des rues, à la porte des villes, au bord des routes, dans les camps, sur les navires, partout leurs statues de bois, leurs innombrables chapelles, recevaient des offrandes de fruits, de fleurs et de feuillages. Leurs fêtes revenaient tous les ans, tous les mois. Anciens morts consolés, ils veillaient au renouvellement de la vie, à l'entretien du feu héréditaire. Ils prennent alors, de préférence, le nom de Génies {genius, celui qui engendre), et prennent sous leur garde le lit conjugal, lectus genialis. Chaque membre de la famille a son Génie qui, de la naissance à la mort, le suit dans le plaisir et le danger, tout ensemble aïeul secourable et double immortel ; si identique aux Mânes que les Feraîia étaient souvent nommées Génialia; si intimement associé à chaque être réel ou imaginaire, individuel ou collectif, même aux choses et aux concepts abstraits, que non seulement les dieux et les déesses eurent leurs génies mâles et femelles, mais encore le lieu, le champ, la forêt, la maison, la rue, la bourgade, la cité, le peuple romain, Rome et l'Empire, et aussi les allégories telles que la Fortune, la Victoire ou la Paix. Quoi d'étonnant si toutes ces relations, tous ces offices complexes se sont condensés en un dieu spécial, GenitiSy qui tient le sceptre et la corne d'abondance, invoqué, par ordre des livres sibyllins, au début de la seconde guerrj punique?
Génie et Lare n'en sont pas moins, c'est Apulée qui le dit, ieux noms pour un même être ; de même Pénate et Lare sont imployés indifféremment par Virgile : Teucros Pénates, ... Pergameum Larem (Pénates troïens. Lare de Pergame). Leurs attributions, leurs épithètes, leurs honneurs et leurs fêtes sont les mêmes. Mais, soit que les Pénates n'eussent jamais quitté la
maison, primitive sépulture du mort, soit que leur nom, si voisin de pênes, penitus, peneiraUa^ penus^ les désignât spécialement pour les emplois sédentaires, il est certain qu'ils sont restés plus intimement liés au foyer domestique, à tout ce que la gens possède de vénérable et de cher. La flamme, c^est l'habitante, Vesta (d'une racine Vas^ demeurer}, Vesta, qui réchauffe et ranime au retour le laboureur ou le, guerrier las, Vesta, qui chaque jour transmet aux Mânes, aux Lares et aux Pénates l'offrande jetée au feu^ les prémices du repas.
Le culte des ancêtres se résumait dans le culte du foyer, exclusif de tout contact, de tout regard étranger. Chaque famille avait ses rites, soigneusement cachés, où nul n'avait le droit d'intervenir, ses formules et ses hymnes, patrimoine sacré transmis de mâle en mâle. Pour les Latins, en effet, comme pour les Grecs et les Hindous, le principe reproducteur résidait dans le père, pontife de cette religion secrète. La fîile, d'ailleurs, en quittant la maison paternelle pour le toit d*un époux, adoptait nécessairement un foyer et des dieux nouveaux.
C'est de ces usages et de ces idées que découlent toutes les institutions familiales.
Le mariage romain, le connubiuniy comportait trois actes solennels — il en était de même chez les Hellènes — : la traditiOf ou remise de la jeune fille; la deductio^ conduite de la mariée à la maison nuptiale; la confarreatio, communion des deux époux. La fille n'est pas attachée au foyer paternel par son propre droit, mais par la volonté du père, qui seul peut l'en détacher, qui la livre, qui la donne à la famille étrangère. Conduite à la maison de son mari, voilée, couronnée, précédée du flambeau nuptial, au chant d'un vieil hymne dont on ne comprend plus le refrain, Talassie, TcUassie ! elle reçoit, devant le seuil, le feu et l'eau. Alors, souvenir du rapt primitif, l'époux l'enlève dans ses bras par-dessus le seuil qu'elle ne doit pas effleurer du pied. La co7iductio se termine dans Tatrium, en présence du foyer, des Pénates et des images des ancêtres. Là, les époux sacrifient, versent la libation, prononcent quelques for-
mules consacrées, enfin mangent ensemble un gâteau de Qeui de farine, partit farreus. Cette communion, sous les yeux des diTinités domestiques, associe les époux dans le même culte. Vxor, socia humanx rei et divitix, ia femme, entrée en paitage des choses humaines et divines, a désormais les mêmes dieux, les mêmes fËtes, les mêmes ancêtres que son mari. Déliée de tous rapports religieux avec son père à elle, car on ne peut appartenir à deux familles ni à deux foyers, elle est maintenant, devant son mur!, qui renferme en lui toute la lignée ancestrale, etdevantsonpropre61s,elleestJoco)Uix, comme uneSlIe, comme une pupille perpétuelle. Ses enfantsn'ont plus rien decommun, selon la loi, avec leurs aïeux maternels. Ce sont des eognati, exclus, avec elle, de la religion et de la succession en ligne maternelle. Ils sont la chose de leur père, et ses héritiers désignés. Ainsi, depuis trois mille ans, du culte domestique procèdentla puissance paternelle et maritale, dont nous avons à grand'peine tempéré la rigueur.
Nul doute que le culte du foyer ancestral n'ait franchi de bonne
heure l'étroite enceinte de la maison ; les tribus ne sont que des
agglomérations de gentes, remontant à un ancèlre commun, la
cité, qu'une juxtaposition de tribus. Chaque enceinte, qu'elle
contienne une maison, une bourgade ou une ville, doit posséder
un centre sacré, un feu et des pénates, une flamme virante, nous
dit Ovide, nui symbolise les aïeux, l'unité morale at religieuse
isserablés. Les circonstances qui ont accompagné
le Rome nous montrent l'intime relation qui exis-
mànes, les ancêtres et le feu national. Tanl d'au-
0 vide. Tacite, Verrius Flaccus, Plutarque, Denys
e, les ont décrites d'une façon concordante, qu'il
'en suspecter l'authenticité. Elles étaient d'ailleurs
chaque année, le 21 avril, avec une fidélité toute
!. Nous en retiendrons une seule.
se, ou mundus, qu'il a creusée, Bomulus jette une
'e albaine ; et chacun à son tour y dépose un peu
de sa terre natale. C'est que: l'homme, attaché au sol où reposaient
ses ancêtres divins, ne pouvait se déplacer sans impiété, si, par une fiction, il n'emportait son foyer et ses aïeux. Il fallait qu'il pût dire en montrant sa nouvelle demeure : a Ceci est encore la terre de mes pères, terra patrunij patria; ici résident les mânes de ma famille, réunis en ce lieu purifié pour y recevoir un culte perpétuel et veiller sur leurs descendants. » Sur la dalle du mundus^ ou sur Tautel qui le recouvre, un feu est alors allumé, feu éternel et sacré, foyer central et commun de la cité future, autour duquel doit s'élever la ville, comme la maison autour du foyer domestique.
Chaque ville eut ainsi sa Vesta et ses Pénates; et chaque colonie alluma le feu de sa Vesta au foyer de la métropole. C'est ainsi que Rome honora spécialement la Vesta et les Pénates d'Albe-la-Longue, puis, après la destruction d'Albe, ceux de Lavinium ou de Laurentum, considérés comme les Pénates même de Troie, sacra principia populi romani^ c'est-à-dire les objets sacrés auxquels se rattachaient les origines du peuple romain.
Un temps vint où Vesta, sans cesser de résider dans la flamme, et non seulement dans celle du foyer national, mais encore dans les feux allumés sur l'autel de toute divinité, prit une figure humaine et présida en personne au culte qu'on lui rendait dans son atrium devenu son temple. Une partie de Tédifice, entourée de nattes, était encore appelée PenuSy magasin de Vesta, et renfermait le mobilier nécessaire aux cérémonies. Ailleurs, d'autres objets, figures, statuettes (le fameux Palladium), accessibles seulement aux vestales et aux pontifes, étaient soigneusement nettoyés la veille des fêtes dans une eau sainte apportée du Numicius ou du Tibre.
Il n'y a pas de culte qui ait gardé plus longtemps son caractère originel. £n la déesse Vesta, c'est le feu, ce sont les ancêtres qui furent toujours adorés. Aux Vestalia, le 9 juin, fête du pain, des meuniers et des ânes, ce sont les antiques offrandes chères aux Lares et aux Pénates, que les matrones apportaient, pieds nus, au temple de Vesta.
L'extinction du feu était une calamité publique et^ pour les
191 LHIBTOIRB.
vestales, un crime inexpiable. Ce feu n'élait-il pas la vie mâme de Rome, le gage de sa perpétuité ? Aussi n'y afait-il pas de plus haut sacerdoce que celui des vestales. Choisies, des l'enfance, au sein des plus nobles familles, les vierges gardiennes du feu étaient revStues d'une inviolable dignité; les premières places leur étaient partout réservées. Rome devait durer tant que, dit Horace, « le pontife et ta vierge sacrée monteraient au Capitole», L'institution des vestales se maintint jusqu'à Constantin, jusqu'à Cratien mfime, et Symmaque a pu voir encore orGcier des vestales albaines et des vestales romaines.
J'ai donné quelque étendue à cette esquisse de l'animisme latin, parce que li est non seulement la base de la religion romaine, mais aussi le point de départ, le germe des institutions privées et publiques. Les morts divinisés, le foyer domestique, les superstitions augurales, enfin les esprits des choses ou dieux indigètes, tels ont été chez les Romains les objets des croyances les plus intimes et les plus durables. Loin d'y porter atteinte, les cultes plus relevés, plus généraux, y ont cherché les éléments de leur liturgie. Les divinité.s de plus large envergure, ou bien sont sorties de ta classe des Indigètes, ou bien s'y sont agrégées comme chefs de file et protagonistes. C'est dans cette foule de menues puissances atmosphériques, terrestres ou simplement verbales, qu'elles ont trouvé leurs compagnes, leurs cortèges, leurs ministres, leurs attributs, leurs épithètes. Les déités des îs, des bois, des collines, de» grotteB, les génies pastoraux icoles se sont groupés autour de Saturne, l'ancien maître iptcollinesjdeFaunus, patron de l'Aventin, prophète biennt des for&ts marécageuses; de Janus, dieu du Tibre, hOte nicule. Tous les Kéri, duomts Cerus, Ceria manus, Carica, se sont fondus en Cirés. Liber et Libéra sont issus du Lidu gâteau sacré humecté par la libatio. Juno regina a pris service toutes les déesses et auxiliaires du mariage, de la nité, de l'enfance. Mars s'est assimilé Faunus lui-même et et Pilumnus ; il a pris en main la lance de Cures ; il a dék Janus la belle nymphe Venilia, Vénus, bientôt conlon-
due avec Rome divinisée, Dea Roma, Jupiter enfin, ainsi que Junon, a reconnu pour mère une déesse locale de Préneste, Fortuna primigenia; il s'est assis avec les Pénates et les Lares au foyer domestique. Il a daigné être fulgur ~ n*est-il pas le dieu tonnant ? ~ être lapis (sans doute la pierre de foudre) et Tef7ninus\ la borne sacrée, témoin et garant des serments inviolables. Au reste, il assume à un degré éminent et comme suzerain universel, les fonctions et les attributs de tous les dieux.
Tous ces noms, auxquels il faut joindre Diana, nom féminin de Janus, Ops, Tellus (ou Terra), Mata, Flora, Pales^ Acca, Feronia, Angerona, Dea Dia, Vulcanus, Vertumnus, Pomona, Summantis, Matuta^ Neptuntts, Mercurius, et bien d'autres^ appartiennent en propre au groupe ausonien. Ils forment le panthéon latin. Quand, au Palatin, les Romains eurent réuni le Capitole, ils y donnèrent accès à une grande divinité, d'origine italique, mais adoptée et sans doute imposée par les Étrusques, à Mnerfa, Minerva, patronne des jeunes filles, des travaux domestiques et de tous les arts utiles. Associée à Juno et à Jupiter, Minerve compléta la triade suprême, universelle. Assisté de Téponyme Bomulus et du Quirinus sabin, et des déesses Héré Martea, Hora Quirini, Nério, hieniài de Vénus et de Dea Aonrn, Mars vit grandir sa puissance avec les victoires romaines.
Les dieux avaient des fonctions, des pouvoirs, souvent mal déterminés, en raison desquels on les invoquait. Us n'avaient pas d'histoire. A peine les Latins gardaient-ils le souvenir, faible écho du mythe des Titans, d'un combat entre le dieu sabiu Caranus, Garanus, Sancus, et un géant ignivome, Cacus ou Caeculus, dieu de Préneste et de l'Aventin. De bonne heure, Héraclès, que les Étrusques invoquaient sous le nom de Herkle, usurpa la légende, la victoire et l'autel, ara maxima, de la divinité sabine ; bien que latinisé en Hercules, grâce à l'insignifiance du dieu champêtre Herculus, il n'en est pas moins un étranger et le premier qui ait ouvert aux dieux grecs les portes de Rome, il n'est pas sûr qu'Apollon ne soit venu presque avec lui, l'Apoll Soranus de Paieries ; mais l'Apollon de Gumes le suivit de prèi l'histoire. 13
194 l'hISTOIRB.
c'est au temps des Tarquins qu'une vieille vint vendre au roi des recueils de prédictions, ces fameux Uvres sibyllins tant de fois détruits, tant de fois remplacés. Apollon eut dès lors, près de la porte Carmentale, un bois sacré de lauriers, dans lequel, vers 429, son temple fut construit. En 496, l'apparition de Castor et de Pollux avait décidé la victoire au lac Régille. A mesure que Rome s'avançait vers la Campanie, elle apprenait peu à peu les noms et les aventures des héros homériques et de tous ces dieux qu'elle se hâtait d'assimiler aux siens. CerUinement avant le ui« siècle, le voyage d'Énée, les origines troyennes, l'attribution à Vénus des charmes et des amours d'Aphrodite, étaient choses agréées et reçues, qui meublaient l'imagination vide des Romains et flattaient leur orgueil. En 291, à l'occasion d'une peste, les livres sibyllins mandèrent le bon Asklépios, JEscuîapius, d'autant mieux accueilli que le panthéon latin manquait de médecin, et que les malades devaient s'adresser à Apollon Medicus, fort occupé d'autre part à diriger le soleil. Dans la Campanie, pendant la guerre de Pyrrhus, les figures et les légendes des vases italo-grecs achevèrent la conversion des Romains à rhellénisme; elles les initièrent aux exploits de Bacchus, désormais synonyme de Liber, aux malheurs de Korè et de Bémé' ter, substituées à Libéra et à Cérès.
Jusqu'ici le mysticisme malsain de l'Orient, auquel le génie grec est déjà en proie, n'a pas encore atteint dans ses forces vives l'énergie romaine ; il s'annonce toutefois, et se manifeste par la translation à Rome (205) du Caillou de Pessinunte, de la déesse appelée la Mère Idéenne. Annibal tenait encore en Calabre; les dieux italiotes ne l'en pouvaient chasser: « Il faut, disait le devin Marcius, recourir à la Mère phrygienne, qui est aussi celle de nos aïeux. » Là-dessus, des personnages notables, avec un sérieux parfait, s'en allèrent chercher dans son temple en Asie et rapporter aux rives du Tibre cette espèce de Caaba, qui ^ après les grandes journées de Zama et de Cynoscéphales — devint l'objet d'une reconnaissance durable, d'une véritable dévotion populaire. L'effet de ce culte sur les esprits et
les mœurs fut déplorable. En vain essaya-t-on d'abord d'en cacher ou d'en pallier Tobscénité. Les curieux n'en furent que plus avides ; et le peuple se passionna pour les contorsions des prêtres mutilés^ pour les amulettes, les philtres et antres babioles que vendaient ces vils farceurs. Le Bacchus d'£leusis> f<»t parent du Bagaios phrygien et de la Mère des dieux, ne s*épargnait pas non plus à la démoralisation de la jeunesse. En 186, le Sénat, prévenu secrètement, dut sévir contre les Orgies^ ou plutôt les horreurs^ crimes, débauches, complots contre TÊtat, qui se couvraient du nom inofifensif de Bacchanales, Plus de sept mille personnes furent impliquées dans un vaste procès. Le Sénat mit le pied sur les Mystères et les écrasa du coup.
Victoire d'un jour ! Dès les premiers Ptolémées, Sérapis (antre Zagreus, autre Adonis], regardé comme une sorte d*£sculape^ Isis, patronne des femmes et assimilée à la vache lo, avaient passé en Grèce, suivis de leur chien Ânubis. Par Malte, la Sicile et la Grande Grèce, ils ne tardèrent pas à pénétrer en Occident. De la Gampanie, ils gagnèrent aisément TÉtrurie. Dès le milieu du H» siècle, le Latium était investi. Rome, il est vrai, défendit longtemps son enceinte. II semble que le Pomœrium ait arrêté les dieux alexandrins jusqu'à Tan 88. Les pastophores d'isis faisaient remonter leur installation à Sylla, grand amateur en effet de théurgies orientales. En 58, en 53, Sérapis, Isis^ Harpocrate, Anubis sont expulsés du Gapitole. En 50, pareille exécution, mais cette fois nul ouvrier ne voulut toucher à l'autel; et force fut au consul de prendre la cognée. Puis les amours de César et de Cléopâtre mirent l'Egypte à la mode. Et Rome devint leren* dez-vous de tous les dieux de l'univers conquis. Nous voici à l'âge du syncrétisme, de ce mélange sans nom que nous avons appris à connaître sous le nom de mythologie classique; Age d'incrédulité parfaite chez les politiques et les gens d'esprit, de déviations mystiques parmi les curieux, les ignorants et les femmes, de basses superstitions dans la populace, partout de désarroi mental et moral. Dans ce chaos hétérogène, les Lares, les Pénates, les Génies, gardent seuls une physionomie latine, un
caractère national. Aussi est-ce sur leur culte si tenace qu'Auguste essayera de greffer la religion ofQcielle du Lare ou Génie impérial) lien apparent et fragile de Tlmmense agrégat romain. Les phases diverses de révolution religieuse tiennent une grande place dans l'histoire intellectuelle et morale des Romains. Pendant une première période, qu'on peut appeler latine^ entre le viu« et le ui^ siècle, l'esprit, absorbé par l'agriculture et la guerre, par les luttes intestines, demeure inculte et pauvre ; mais le caractère se trempe, les mœurs restent simples et austères jusqu'à la rudesse; ainsi des didux, modelés sur leurs fidèles. Ceux-ci trouvent à leurs labeurs, à leurs fatigues, une diversion suffisante dans la variété des cérémonies, les attitudes et gestes rituels, les danses sacrées, les processions, les pompes de l'ovation et du triomphe, enfin dans les grosses joies des Floralia et des Saturnales. C'est leur poésie épique, lyrique et dramatique, poésie en action, en pantomime, et qu'ils n'éprouvent nul besoin d'écrire. Sans doute, chaque collège de prêtres, chaque famille a ses invocations et ses formules, qui seraient pour l'érudition un trésor sans prix, mais insignifiantes au point de vue de J'art, si l'on en juge par la litanie des Arvales que le hasard nous a conservée. Les vers licencieux, dits fescennins, qu'on chantait aux noces, les grossiers refrains criés par les soldats derrière les triomphateurs, les nénies récitées aux funérailles, n'ont point isurvécu aux circonstances qui les avaient motivés. Rome comptait, évidemment, nombre d'hommes d'État et d'orateurs ; mais les harangues que Tite-Live leur a prêtées, excellents artifices littéraires, n'ont rien gardé de leur langage fruste et sentencieux. L'histoire était réduite à de sèches nomenclatures. Chaque jour, en effet, dans leurs Annales et leurs Acta diurna, les prêtres inscrivaient les noms des magistrats, les prodiges observés, les auspices, les cérémonies, les événements, les défaites et les victoires. Mais le seul monument qui nous soit resté, plus d'une fois rajeuni sans doute, c'est la Loi des Douze Tables^ première ébauche du droit romain, rédigée, en 450-449, par les décemvirs^ sous l'inspiration, croit-on, d*un conseiller grec. Ce sont
LA TIB IKTELLECTUBLLë A ROUB. 197
de courts versets, d'allure rythmique, non versifiés, bien que les Romains leur appliquassent le nom de caitnina. Les impératifs archaïques mais sonores, qui les termiaent, ajoutent è leur tiùdenr une sorte de majestë. Le premier ouvrage littéraire composé par un Romain, un poème gnomique, parfois désigné sous le titre do Senlentiœ, fut, pense-t-on, imité de Pytliagore. Son auteur, Appiua Claudius Cébcus, homme d'Ëtat êminent, est celui-là même qui commença, en 311, la voie Appîenne, celui qui, dans le Sénat, répondit si fièrement à Cinéas et qui opina contre Pyrrhus. On voit, par son exemple, que, si l'inOuence des idées grecques n'atteignait pas les Fabricius et les Curius, elle s'infiltrait déjà dans l'arUtocratie romaine. La conquête de ta Grande Grèce et de la Sicile allait en rendre les progrès irrésistibles.
Dans la première moitié du iii° siècle, le monde grec répond à l'invasion romaine par une invasion de dieuï, de livres, de statues, de peintures, qui déconcerte, séduit et élargit l'intellect étroit des Latins. Épopée, drame, comédie, poésie lyrique, pastorale et didactique, philosophie, éloquence, histoire, science, depuis Homère jusqu'aux Alexandrins, l'œuvre six fois séculaire de l'imagination et do la raison, les merveilles d'une langue riche, polie, accomplie, s'abattirent pfile-mèle sur un peupla uniquement tourné vers l'action, vers les résultats pratiques et les choses positives. L'énergie, même les vertus romaines, n'en furent pas ébranlées, tant que les extrêmes et multiples périls des guerres samnites, puniques, ibériques, cisalpines, tendirent toutes les forces de Rome contre la rébellion universelle. Mais, à la suite de ce violent effort, à l'apogée de sa puissance, elle sentit SB développer en elle, avec son intelligence, la corruption de la Grèce déchue et de l'Orient malsain.
Le premier éducateur de Kome, celui qui ouvi f^réco-latine, vers 240, c'est un esclave tarentin, son maître Livius Salinator. Livius Ândronicus n' seulement le grec aux jeunes patriciens, il leur ap It assouplit le latin par la traduction et l'imitation d'
id» l'histoire.
tragédies et comédies grecques. Il donna de VOdyssée, en vers sulMmiens, une version fameuse qui, encore au temps d^Horace, senait^ dans les écoles^ à l'enseignement du latin. 11 fit plus, n CMoposa une ode, un hymne sacré, qui fut récité, chanté dans uoft cérémonie expiatoire. Â ces divers titres, il fut pour les Romains « l'objet d'honneurs extraordinaires, de caractère pMsque religieux i» (Patin).
livius eut pour successeur immédiat et contemporain NsBvius, s«àiiat et chantre de la première guerre punique, horonae de talent et d'esprit caustique, qui osa plaisanter les Scipions et le& Métellus. On sait qu*il paya cette audace de la prison et de l'exil. NaBvius fit jouer des tragédies et des comédies, non seulenient imitées du grec, mais aussi prœtexùe, togatœ, sur des sujets et avec des personnages latins. Le premier, dans son poème historique, il fit allusion à la légende d'Énée et aux origiiles romaines.
Ce poète méritant et malheureux vivait encore, quand Plaute, es des cadres grecs, peignait avec tant d*esprit et de gaité les ridicules et les vices des Romains. Nous possédons son théâtre ; il est donc inutile de le louer.
Presque dans le même temps florissait un génie de plus haut vxii^quin'a pas eu la même fortune, bien que ses œuvres, admirées de C^éron, de Lucrèce, même de Virgile, dussent conserver leur popularité jusqu'aux Antonins. Ennius, Messapien, né lEudies, servait obscurément, en Sardaigne, comme centurion, lorsqu'un général, bien inspiré, l'amena, en 204, à Rome. Il avait alors passé quarante ans. Mais le reste de sa longue vie lui suffit à conquérir l'immortalité. Poète et philosophe, ami de Sdplon l'Africain, qui voulut avoir sa statue auprès de son tombeau, il éleva lui-même à la langue latine un monument dont les débris excitent encore notre intérêt. Maître du théâtre tragique, où le suivirent son neveu Pacuvius, Attius, Caecilius, auteur de satires^ d'un poème où il combinait les doctrines de Pythagore et du Sicilien Epicharme, Ennius se rendit surtout fameux par ses Annales, grande épopée en dix-huit chants qui
LA YIB INTELLECTUELLE A ROME. i99
embrassait l'histoire de Rome depuis Énée jusqu'aux guerres de Macédoine. Ce Grec^ ce Rudien, comme il dit, s'était fait Ro* main. Son épopée nationale lui valut le titre de second Homère^ Homère latin. Lui-même contait qu'Homère lui apparut en songe et lui «développa la nature des choses d. La langue d'Ennius a vieilli ; mais les nombreux fragments de ses Annales abondent en beautés de premier ordre. Ses libres hexamètres ont la force, réclat, parfois la grâce robuste de Lucrèce.
On a dit avec justesse que la littérature latine, du moins la poésie, était de seconde main^ d'imitation. Mais il serait plus vrai de dire que Tesprit latin a été éveillé par le génie grec. Il n'en garda pas moins sa saveur et son allure. Quoi de plus latin que Nœvius, que Plante, qu'Ënnius? Us le sont autant que le grand ennemi de l'hellénisme, Gaton le Censeur, Tagronome et l'historien, qui ne voulut apprendre le grec que dans sa vieillesse. Que dire d'un Cicéron, l'universel et charmant Cicéron, et d'un Lucrèce, le plus humain, le plus grand des poètes ? Mais ces deux illustres écrivains appartiennent à une troisième période, que j'appellerai cosmopolite, et qui nous approche de César et de l'Empire.
Origine du patriciat et du Sénat. — Les rois minent et bravent l'autorité de» PatreSi des «anciens » : réforme de Servius; Tarqnin le Superbe.— Révolte et victoire de l'oligarchie patricienne. — > La plèbe n'accepte pas la tutelle du patriciat, et conquiert une à une les fonctions et les dignités curules. — Dés les premiers temps de la République (493), les tribuns, magistrats d'origine strictement plébéienne, tiennent en échec l'aristocratie sénatoriale.— La question agraire est suscitée par le partage inégal des territoires conquis ; elle reparaît, de plus en plus aiguë, de plus en plus insoluble, à la suite de toute guerre heureuse. — Les Décemvirs et les Douze Tables : égalité civile. — Après un essai de tribunat militaire, le consulat, la dictature, l'édilité, la préture, deviennent accessibles aux plébéiens: égalité politique et judiciaire. — L'accession au Connubium, à l'augurât, au sacerdoce, donne enfin à la plèbe l'égalité religieuse. — Aux querelles agraires (les Gracques), viennent s'ajouter les soulèvements des alliés. Latins et Italiotes, qui réclament le droit de cité, et tous les droits lentement acquis par la plèbe romaine : de là les guerres dites sociales. — Les guerres serviles, révolte d'esclaves maltraités dans les Ergastules, sont des épisodes plus curieux qu'importants, et qui no pouvaient aboutir, étant donnés les éléments hétérogènes de la population esclave. — Les guerres civiles succèdent aux luttes politiques ; elles ne 8er> vent que des ambitions privées. — Marins prétend régner au nom du peuple et des alliés, Sylla au nom du patriciat. — Gicéron, Catilina, Pompée, César.
La persistance des noms Senatus et Paires indique assez Porigine de la constitution romaine. Les trois peuplades primitives ou tribus qui se bâtirent le refuge fortifié du mont Palatin, Rliamnètes, Titiens et Lucères, étaient^ selon l'usage du clan familial, gouvernées par les chefs ou pères des diverses génies dont elles étaient formées. Les rois ne pouvaient être que les chefs de guerre élus ou acceptés par le conseil des anciens, seniores. Ce qui le prouve, c'est que, des sept rois légendaires, pas un n'est le fils de son prédécesseur. Le commandement des armées, l'autorité religieuse exercée au nom de la cité sur les collèges de prêtres, acheminaient ces rois au pouvoir absolu ; mais ^s n*osaient braver ouvertement les patres , maîtres des fa-
milles et des territoires suburbains qui fournissaient les soldats, les chevaux et les vivres. Ce fut Faccroissement de la population hors du Fomoerium, qui vint en aide aux ambitions royales. Il y avait là, sur les collines et dans les vallons prochains, de nombreux étrangers, de toute provenance, qui n'appartenaient pas aux gentes du Palatin, et ne dépendaient en aucune façon des patriciens, du Sénat. Servius Tullius les comprit dans une nouvelle et plus vaste enceinte, il en fit des citoyens romains, et pour ouvrir à quelques-uns au moins l'accès du Sénat, il eut recours au procédé que Solon inaugurait dans Athènes. Les habitants de Rome furent répartis, d'après leur fortune, en six classes et en cent quatre-vingt-treize centuries, qui eurent chacune un seul vote. Sans doute, dans les tribus primitives et dans les trente curies qui les constituaient, le vote continua d'être individuel ; mais les assemblées ou comices curiates virent décroître leur compétence, n^ayant plus à élire que des magistrats d'ordre judiciaire peut-être, surtout religieux, tels que le curio, gardien, qui sait ? de la lance sacrée quir, préposé aux rites de chaque cîirie. Quant aux centuries, Servius avait eu soin d'assurer aux plus riches la majorité, en les rangeant dans les quatre-vingtdix-huit premières centuries. La masse, la plèbe, était reléguée dans les quatre-vingt-onze dernières. 11 s'en fallait toutefois que ce régime censitaire coïncidât, même par en haut, avec Tancienne organisation du patriciat, oligarchie dont tous les membres étaient égaux : certains sénateurs pauvres se virent primés soit par des collègues mieux pourvus, soit par de nouveaux enrichis plébéiens ou de rang intermédiaire, équités ^cheyaliers, qui pouvaient entretenir des chevaux de guerre. Ainsi Servius fomentait dans Taristocratie des rivalités qui devaient le servir, et ne donnait, dans le gouvernement, qu'une part illusoire au peuple, sur lequel pourtant il s'appuyait. La plèbe n'en avait pas moins acquis le droit de cité, titre nu dont elle sut tirer parti, et le vieil ordre sénatorial se méfiait d'elle autant qu'il détestait les rois. Les patriciens riches essayèrent de la mater par l'usure. Le débiteur, peu solvabic, accablé par un taux extravagant^ devenait
la proie du créancier (addictus), qui pouvait Tenchaîner^ ou même le couper en morceaux. De telles rigueurs ne choquaient personne en ces temps barbares^ mais elles ne pouvaient qu'enraciner dans l'esprit de Texploité la haine de l'exploiteur.
Tarquin le Superbe s'étant cru assez fort pour humilier le patriciat sans s'attacher le peuple^ fut chassé par l'un et abandonné par l'autre. Pendant quinze ans, sénateurs, chevaliers, plébéiens, durent faire front à l'Ëtrurie et au Latium coalisés; mais sitôt que la victoire du lac Régille (496) eut permis à Rome de respirer, le peuple s'aperçut qu'il avait seulement échangé un maître plutôt bienveillant contre des tuteurs hautains et rapaces, qui partageaient bien avec lui le péril des batailles, mais s'en réservaient le fruit. Le plus gros du butin passait dans le trésor public ou dans les cachettes des temples; les esclaves, les terres des vaincus, soit par adresse, soit par règlements de créances, unissaient le plus souvent par revenir aux nobles et aux riches ; aucune charge civile, aucun commandement militaire important n'était accessible à la plèbe ; les maisons et, à plus forte raison, les familles patriciennes lui étaient closes, et par le caractère secret des cultes domestiques, et par la dignité, la solennité du connubium. Même riche, le plébéien, aux yeux des patres, n'avait ni ancêtres, ni lares sacrés ; il pouvait à son gré, s'il ne se contentait pas du simple concubinattis^ contracter par coemptiOf par achat fictif, un mariage non seulement légal, mais honorable ; hors de sa portée demeuraient la sainte confarreatio et ces vierges à peine entrevues dans la pompe des noces, qui disparaissaient dans le mystère du palais conjugal.
Ainsi, dès son annexion à la cité romaine par l'enceinte nou> velle et par la réforme de Servius, mais surtout depuis l'institution de l'oligarchie sénatoriale, la plèbe^ la masse du peuple dont les aïeux n'ont pas concouru à la fondation de la Rome palatine, est sollicitée à la lutte par trois ordres de griefs, sociaux, politiques, religieux; et, comme aucun pouvoir, abusif ou tempéré, n'abandonne volontairement ce qu'il est en mesure de défendre, la vie intérieure de Rome va être, de toute nécessité, un perpé-
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tuel combat, jusqu^au jour où, épuisés par leurs efforts, graduellement enveloppés dans une ruine commune par Tinyasion violente ou pacifique de leurs sujets italiens, les deux antiques adversaires retomberont sous 1& joug de nouveaux Tarquins, les triumvirs et les Césars.
Un des traits les plus curieux de cette guerre intestine, c'est que chacune de ses péripéties est marquée par la création d'une magistrature nouvelle; c'est qu'elle est la cause efficiente du développement des institutions romaines.
La victoire du Sénat sur les rois a engendré le consulat {Con-^ s\d ? ceux qui ouvraient la danse sacrée, puis la marche), royauté annuelle exercée par deux patriciens, allégée seulement de certaines fonctions liturgiques en faveur d*un pontife maxime, pontifex maximus. Aux premières agitations populaires répond la dictature (498), brusque interrègne, de six mois au plus^ où l'autorité absolue, souveraine inlra et extra muros, est confiée à un patricien désigné par le consul en charge. Mais ce ne peut être là qu'un expédient temporaire, et qui, on ne l'a que trop vu, peut se tourner contre le Sénat aussi bien que contre le peuple. En 493, la plèbe remporte son premier avantage signalé. Endettée^ affamée, elle se décide à quitter Rome. DeFAventin, où elle s'est retirée d'abord, elle gagne, à deux lieues environ, le mont Sacré, d'où elle peut donner la main aux peuplades à peine soumises du Latium et de la Sabine, mettre au pillage les propriétés rurales des patriciens et marcher en armes sur la cité sans défense. On raconte qu'un ingénieux sénateur, Ménénius Agrippa, vint réciter aux sécessionnistes, non sans habiles commentaires, la fable d'Ésope, les Membres et l'Estomac. Où Taurait-il apprise? En fait, le Sénat dut capituler. Il reconnut à la plèbe deux chefs inviolables, annuellement élus (le nombre en fut plus tard variable), tribuni plebis, les tribuns du peuple, investis d'une double et réelle puissance, le droit d'opposer leur veto à toute mesure impopulaire et le droit de proposer des lois votées au besoin par le peuple assemblé, c'est-à-dire de contre carrer les sénatus-consultes par des plébiscites. Certes, il a
être grand et imminent le danger qui força Toligarchie à livrer au peuple de telles armes, à lui donner des consuls plus puissants dans Rome que les véritables. L'habileté sans scrupules du Sénat, la supériorité acquise des patriciens dans la conduite des affaires et des armées^ par-dessus tout la continuité des guerres et Turgence de la discipline dans les malheurs publics, purent seules ajourner, en les aggravant, il est vrai, les multiples conséquences de la grande victoire populaire, conséquences terribles, puisque ce fut d'une combinaison entre la dictature et le tribunal que naquit le pouvoir impérial.
Le premier exploit des tribuns ne fut pas heureux. L'exil de Coriolan, accusé par eux de prétendre à la royauté (490), faillit livrer Rome aux Volsques. Mais le peuple eut désormais ses flatteurs. Le Sénat dut surveiller de près les patriciens ambitieux et les traiter en déserteurs. Un personnage consulaire, déjà suspect par un traité avec les Latins (493), essaya de favoriser le peuple (486). Traître à sa caste, il fut précipité de la roche Tarpéienne^ qui, comme on sait « est près du Capitole ». Ce patricien, Spurius Cassius, avait proposé la première loi agraire. II faut expliquer ce mot, qui a joué un si grand rôle dans l'histoire romaine, mais n'a qu'un rapport éloigné avec le sens que lui attribuent les modernes. Une loi agraire f chez les Romains, visait uniquement les terres conquises, qu'un usage immémorial, non encore périmé, annexait au domaine de l'Ëtat. De ces terres, avec ou sans redevance, les riches, déjà pourvus de clients et d'esclaves, obtenaient aisément la concession. Les pauvres ne recevaient miette de ce butin, qu'ils avaient arrosé de leur sang, de ces champs qu'ils avaient glorieusement volés pour d'autres à l'ancien possesseur. Ils demandaient leur part. Et leurs réclamations étaient d'autant plus fondées, sinon justes, que les riches concessionnaires laissaient souvent en friche, faute de bras ou de besoin, ces vastes territoires, latifundia, sur lesquels l'État conservait, sans les réclamer jamais, ce qu'on a nommé le domaine éminent. D'une part, l'intérêt public exigeait que ces terres fussent cultivées ; d'autre part, la République gardait le droit d'en disposer,
VIB PaUTIODK DE ROIIE. iti
et elle en usa souvent, dans les guerres civiles, par le moyen expéditif de la confiscation. Toute loi agraire avait donc pour objet de réduire à une quantité donnée, d'ordinaire SOO arpents Hugera), les lots concédés ou à concéder aux patriciens, et h partager le reste entre les pauvres. Rien n'eût été plus facile au début. Mais les ricbes menacés, sinon d'éviction totale, au moins de limitation présente ou à venir, se cramponnaient à leur proie, d'autant plus Tortement qu'elle leur coûtait moins et qu'elle grossissait davantage. Leur avidité croissait avec leur usurpation, gratuite et superflue. Ainsi se posait â Rome, dès le v siècle, la question sociale.
Les tribuns ne cessaient de faire voter des lois agraires. Un plébiscite f pourvoyait; mais la mauvaise volonté du Sénat en arrêtait l'exécution. Alors ils essayaient du veto. En ÂS2, on voit un tribun opposer son veto à une levée de troupes parce que le Sénat arrêtait l'exécution d'une loi agraire. Et ces conflits se renouvelaient en toute occasion, surtout après les expéditions fructueuses. Mais vainement le peuple, sur la proposition do Publilius Volero, obtenait-il, en 471, le droit de nommer ses tribuns dans l'assemblée populaire des tribus, où les voix se comptaient par tête, et même de faire des plébiscites obligatoires pour tous comme les décrets du Sénat; les lambeaux arrachés à t'avarice des grands ne suffisaient jamais i la faim des petits, La guerre perpétuelle enricliissait le riche ; en suspendant le travail, elle ruinait l'artisan soldat. Elle appauvrissait le pauvre. Entre temps, les tribuns envahissaient le pouvoir politique et le pouvoir judiciaire. En 476, ils avaient traduit les consuls devant le peuple, pour avoir laissé tuer sur les rives du Crémère les trois cents Fabius; mais en 473, Genucius fut assassiné pour avoir accusé deux consuls. En 461, le tribun Terentillus Arsa réclame la révision des lois ; il demande qu'elles soient écrites et livrées à la connaissance de tous. Une proposition si plus indiscrètes; elle attaquait un des plus cL patriciens. Le cérémonial judiciaire était un mime sacrée dont seuls ils connaissaient les
ils détenaient les formules, autant dire que la justice, que l'honneur et la vie des citoyens étaient à leur merci. Dix ans d'affreux désordres laissèrent la question indécise. Il y eut des patriciens bannis qui aidèrent les Sabins à surprendre le Gapitole (4S9). En 454, le tribun Icilius réussit à distribuer au peuple les terres de l'Âventin, il saisit le tribunat du droit de convoquer le Sénat.
L'accord se fait enûn. Des commissaires recueilleront les meilleures lois des Grecs, et des législateurs souverains promulgueront un code, gravé sur des tables de bronze. Pour que rien ne les trouble dans leur œuvre, tous les pouvoirs seront remis entre leurs mains. Toutes les fonctions, même le tribunat, resteront vacantes. C'est dans ces conditions que furent élus et installés les décemvirs annuels; leur tâche n'étant pas terminée au bout de leur exercice (4S0), on en nomma d'autres qui l'achevèrent. Mais voici que, les Douze Tables remplies et exposées à tous les yeux, les décemvirs —^ et cette fois il y avait des plébéiens parmi eux — les décemvirs refusèrent d'abdiquer ; abusant de leur royauté, ils se livrèrent à quelques distractions peu séantes. L'un d'eux, le moins retenu, Appius Claudius, essaya de s'approprier la fille d'un vieux brave nommé Virginius. Déjà ses suppôts Tentraînaient, lorsque le père la tua pour la sauver (cela paraissait tout simple en ce temps-là), et courut, brandissant le couteau rouge encore, devant Testrade où siégeait le décemvir. Après cette aventure, il ne pouvait plus être question de décemvirat. Jeté en prison par les consuls, populaires sinon plébéiens, Horatius et Valérius, et par les tribuns rétablis dans leur inviolabilité, Appius se déroba par la mort au châtiment.
La loi des Douze Tables, qui resta si longtemps la base du droit romain, était aussi rude en ses prescriptions qu'en son langage, mais évidemment conforme aux sentiments de cultivateurs économes et rapaces : celui qui mettait le feu à un tas de blé était battu de verges et brûlé; le voleur de nuit pouvait être tué sans autre forme de procès ; le voleur de jour, s'il se défendait. Le pire sort était réservé au débiteur insolvable -«
TIB POUTIQDB DB ROUB. !«T
vendu on coupé en morceaux. Les crimes ou délits moindres entraînaient, comme partout ailleurs — nos gerministes l'ont trop oublié — soit le talion, les représailles corporelles, soit la composition, le fameux vergeU (dont tenomest tndesqne.mûs dont l'nsage, à titre de dommiges-intérëts, est encore partont si ordiaùre) : « Celui qui rompt un membre, disent les Douze Tables, payera trois cents as au blessé ; s'il ne compose pas aTec lui, qu'il soit soumis au talion. >
L'influence plébéienne se faisait sentir çà et là, dans les articles qui abaissaient, très notablement, le taux de rintérët, qni condamnaient à la précipitation, i la roche Tarpéienne, le faux témoin et le juge corrompu; dans ceux qui réservent au peuple entier, réuni dans ses comices, les jugements en dernier ressort, l'appel de toutes les sentences, les condamnations capitales, enân l'autorité souveraine, source de tout droit : a Ce que le peuple, est' il dit, a décidé en dernier lieu, sera la loi. s Enfin la justice est désormais, ou veut être, égale pour tous les citoyens romains; elle ne fait acception ni de personnes, ni d'ordres, ni de classe. C'est là qu'est le grand trait des Douze Tubles et la véritable victoire plébéienne : l'égalité civile, point d'appui solide vers l'égalité politique et religieuse.
L'assaut n'est pas longtemps retardé. Le connubium, nous l'avons vu, fermait à tout étranger, à tout homme sans aïeux, le patriciat, c'est-à-dire l'accès même de toutes les charges supérieures, dites eurule.^ (ou sénatoriales, de curia, dérivé du sabin quir, quirintu, quintes). Il importait donc au plus baut point d'obtenir l'égalité complète des mariages par coemptîo et des eormttbia, et d'admettre au connubium les Hls et les filles de race plébéiunne, dont la postérité aun ■' ■ ciat. C'est ce que pensait le tribun Ci en 44i, l'abolition de la défense rela même temps, ses collègues (le nombr mente) demandaient l'admissibilité au suffoqué, par ce double outrage, le ( ment rappelé h la sagesse parla retrai
le Janîcule. On accorda le droit au connûbium, dont rautorité paternelle suffisait à prévenir Tabus. Quant au consulat, il fat supprimé, ou plutôt démembré, remplacé par le tribunal consulairej accessible à tous, et par la censure^ réservée aux patriciens. A celle-ci ressortissaient le cens ou dénombrement quinquennal, le règlement des classes et des centuries, la formation de la liste du Sénat et des chevaliers, la surveillance des mœurs publiques et privées, F administration des domaines et finances de rÉtat. Il y eut deux censeurs^ nommés tous les cinq ans, pour cinq ans d'abord, puis pour dix-huit mois (431}. Des tribuns consulaires annuels^ au nombre de trois, de cinq, de huit, exerçaient les fonctions actives du consulat. £n fait, les deux magistratures nouvelles demeurèrent aux mains du Sénat, et quarante ans se passèrent avant que des plébéiens obtinssent ou même briguassent le tribunat consulaire, qui, d'ailleurs, alterna plus d'une fois avec le consulat et la dictature. Un autre emploi, la charge de questeur du trésor auprès du consul et du tribun consulaire, sorte d'intendance militaire, devint aussi, en 420, accessible au peuple.
Dans le reste du v« siècle, je ne vois à relater que la répercussion dans Tarmée des questions sociales et agraires. En 414, dans une guerre contre les Èques^ les soldats lapidèrent le tribun consulaire Postumius, qui leur refusait le partage des terres conquises. En 405, le service militaire cesse d'être gratuit. L'infanterie d'abord, bientôt la cavalerie, obtiennent une solde qui, en soulageant leur misère, les engage à rester sous les drapeaux, et permet d'assurer la permanence des armées.
Le grand désastre de l'invasion gauloise, qui force Rome à recommencer la conquête du Latium, n'interrompt guère la marche ascendante du peuple. Les patriciens, décimés, ont dû se renforcer d'éléments plébéiens. Ils n'en sont pas moins obstinés à défendre leurs derniers privilèges; ils se vengent des faux frères; ils précipitent ManliusCapitolinus, un vainqueur des Gaulois, soupçonné de tendre à la tyrannie par la faveur populaire (383). Ils luttent dix ans contre les lois Liciniennes (376-366).
Mais les nécessités mêmes de la défense extérieure triomphent de leur acharnement. Les tribuns Licinius et Sextius ne proposaient d'ailleurs rien qui n'eût été plus d'une fois concédé en principe : consulat plébéien (un consul sur deux) ; réduction des dettes, en imputant sur le capital les intérêts payés ; limi« tation des lots de terre domaniale. Il fallut toute l'autorité de Camille, nommé encore une fois dictateur, pour imposer au Sénat Tacceptation de ces lois^ toujours éludées. L'un des tribuns, Sextius — les deux promoteurs de la réforme s'étaient fait réélire dix fois en dix ans ~ fut appelé au consulat. Il était le premier plébéien investi de la magistrature suprême (366). Mais le Sénat ne donnait jamais sans retenir. La création de deux magistratures patriciennes diminua la puissance et la dignité du consulat. A Tune, la préture, fut réservée Tadministration de la justice, qui exigeait la connaissance des formules de la procédure; à l'autre, Védilité curule^ la haute police, la sûreté générale et la surveillance des grandes fêles publiques, abandonnées jusqu'ici à de moindres officiers^ les modestes édiles plébéiens.
L'institution de la préture vaut qu'on s'y arrête. Dans Rome, le préteur {prœltor^ qui marche en avant), chef de la justice, s'attacha à Tinterprétation de la loi. D'année en année, son édit {edictum prœtoris) amenda les Douze Tables, accommoda aux mœurs les règles et la pratique judiciaire, réduisit à quelques formalités le symbolisme compliqué de la vente, de l'aiïranchissement, de l'émancipation, de l'adoption. Aidé de conseillers de plus en plus sages et instruits, prudentes , le préteur civilisa la jurisprudence d'où est issu le droit romain, cette raison écrite qui, en somme, a fait l'éducation des sociétés modernes, qui a défini, souvent avec justesse et profondeur, le droit individuel limité par le droit d'autrui, la propriété, les diverses relations des hommes entre eux, et du citoyen avec l'État.
La préture ne fut pas seulement utilisée à l'administration judiciaire. Elle fournit des gouverneurs et des généraux pour les provinces conquises, auxiliaires et suppléants des consuls, qui ne pouvaient être partout présents à la fois ; les premiers
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de ces préteurs extérieurs furent nommés pour la Corse et la Sardaigne (223). Si nécessaire et si fréquent devint l'emploi des préteurs militaires que, dans les camps, la tente et le tribunal du chef d'armée ont reçu et retenu le nom de Tprœlorium : les soldats attachés à la garde du prétoire ont transmis aux prétoriens de l'empire leur nom tristement fameux.
Après le consulat, la dictature. Le consulaire plébéien Marcius Rutilus fut, en 355, le premier dictateur de son ordre. Après la dictature, la censure. Le même Marcius Rutilus l'obtint en 350. Un autre illustre plébéien^ Publilius Philo, qui^ dictateur en 339, a rétabli le caractère obligatoire des plébiscites, sans contrôle sénatorial^ assuré aux plébéiens une des charges de censeur, et qui, étant consul, en 327, se fera confirmer dans son commandement sous le titre nouveau de proconsul^ Publilius Philo arrive en 337 à la préture, à l'autorité judiciaire suprême. £n 305^ un plébéien, moins qu'un plébéien, le fils d'un affranchi, Flavius, promu à l'édilité curule, voue un temple à la réconciliation de toutes les classes de la société romaine.
Pendant cette persévérante conquête de toutes les fonctions politiques, les magistrats plébéiens n'ont pas laissé dormir la question sociale^ sans cesse réveillée d'ailleurs par les souffrances des débiteurs, par les usurpations territoriales des privilégiés, et aussi par la fragilité de lois émanées de magistratures annuelles. 11 faut toujours que des consuls, des dictateurs — Publilius Philo en 339, Hortensius en 286 — renouvellent et confirment les résultats acquis et reperdus des lois antérieures. Plus d'une fois le taux de Tintérêt (347) a été abaissé ; le prêt à intérêt aboli, les dettes supprimées (341); mais Tusure et la misère reprennent leur cours. Une mesure plus sérieuse et plus durable, définitive même, c'est l'abolition de la contrainte par corps, obtenue en 325. Désormais à Rome, les biens seuls du débiteur répondront de sa dette. Son corps ne sera plus ni vendu, ni mutilé.
Que reste-t-il maintenant au patriciat de tous ces privilèges
VIB POLITIODB DR RDUR. lll
si longtemps défeadus ? Bien dans l'ordre politiqac. Rien dans l'ordre judiciaire. Peu de chose dans l'ordre religieux, sur lequel il fondait sa puissance politique et sociale. En effet, s'il conserTe ses religions domestiques, ces rites secrets du culte des ancêtres, auquel nul ne prétend toucher (encore l'accesâon du peuple au connubium les a-t-elle à demi dévoilés), il a. dû abandonner, arec le consulat, avec la prélure, avec Tédilité, quelques-unes des attribuiions religieuses qu'il j avait altachées. Pour que le premier consul plébéien, Seitius, pitt consulter les livres sibyllins, il Tallut remplacer les duumvirs patriciens qui interprétaient ce grimoire, par des décemvirs sibyllins, dont cinq furent plébéiens. Le préteur dut être mis en possession des formules sacrées. En :W6, Flavius, dont nous avons mentionné rédilité curule, rend public le calendrier, où les pontifes indiquaient les jours fastes el néfastes, ceux où il était défendu ou permis de plaider. Cet audacieux dévoilait l'arcane, peu mystérieux déjii, du droit civil et sacré. Enlin en 303, les plébéiens conquièrent cinq places d'augures el quatre de pontifes; ils atteindront plus tard, beaucoup plus tard, au suprSme pontilicat, ultime consolation laissée aux descendants, bien mêlés alors, des fondateurs de Borne.
Au commencement du m* siècle, la fusion parait complète entre la Roma quadrala, celle de Bomulus et de Numa, et la Rome agrandie de Servius Tullius. Comment donc se fait-il que la lutte continue et s'aggrave pendant les siècles suivants î Cest que le régime censitaire, expédient parfois utile chez des peuples où le travail, où l'industrie et le commerce peuvent faire contrepoids par la richesse au rang, à la vanité et à l'ambition héréditaires, ne pouvait qu'éterniser, h Rome, l'inévitable querelle entre la misère et l'opulence. Dans une cité uniquement tournée vers la guerre, les commandements seuls offraient des o( de fortune, que les plébéiens ne négligèrent quelques centaines ainsi pourvus d'offlces pubi ment annexés â !a caste riche et dirigeante, com moins intelligents, moins favorisés, étaient ii
i12 L HISTOIRE.
d'emprunts, à mourir de faim entre deux expéditions ! Il n'en pouvait guère être autrement ; mais deux vices en sortirent : une envie haineuse toujours prête aux violences; une vénalité toujours prête à mettre à Tenchère les votes des tribus et qui corrompait profondément les mœurs publiques.
II y avait donc, plus que jamais, une plèbe déshéritée, agitée sans but depuis sa victoire sur le patriciat. Et puis cette population, fortement accrue, qu*il avait fallu classer dans trentecinq tribus (au lieu de trois), n'était pas la vieille plèbe du mont Sacré ; celle-ci avait péri ou allait disparaître dans les embuscades, les escarmouches^ les batailles de tous les jours ; elle était remplacée peu à peu par des étrangers, si nombreux, qu'il fallut leur préposer un magistrat spécial, prœtor peregrinus; par des Italiens de toute région qui, par mariages ou services militaires, devenaient très vite citoyens romains; enfin, par une affluence croissante d'affranchis, qui gardaient, dans la liberté, le pli de l'esclavage, très souvent supérieurs à leurs maîtres, et toujours aux œrarii, aux endettés, qui pullulaient aux portes des grands, diminués {minuti capilis)^ dégradés^ serviles. Ceux-là aussi, bien (|ue maintenus dans un état d'infériorité civile^ ne tardaient pas à obtenir la plénitude des droits politiques : témoin ce Flavius, qui> de secrétaire obscur, s'était fait édile curule.
Les censeurs devaient être singulièrement embarrassés de ces afflux croissants qui réparaient les pertes et altéraient la pureté du sang romain. L'un des plus célèbres, cet Appius Gaecus, Appius l'Aveugle, mais si longtemps clairvoyant, qui sut, malgré toutes les récriminations, lois, tribuns, etc., garder cinq années ia censure, essaya, en 312, d'établir un peu d'ordre dans cette cohue ; aidé de son greffier Flavius, il distribua dans toutes ies tribus, avec droit de suffrage, tout ce que le dénombrement put lui fournir d'œrarii, de libertini, d'humiles. Il espérait ainsr étouffer les plébéiens enrichis, entre la multitude instable et le Sénat ; c'est le calcul de maint patricien, flatteur des foules en haine de cette classe moyenne qui, platement, affecte de copier les travers, les ridicules, de ceux qu'elle a évincés. D'autres
censeurs, le patricien Fabius RuUianus et le plébéien Décius Mus, craignirent que, dans la banlieue, alors réunie à Rome, dans les tribus rurales, la masse des nouveaux citoyens d'Âppius ne remportât à la fois sur les patriciens et les hauts plébéiens ; ils crurent prudent (304) de renfermer tous les dettiers et ûls d'affranchis dans quatre tribus urbaines composées de tous les nonpropriétaires, ce qui n'était pas sans danger non plus, puisque ces bas-fonds, presque fatalement, étaient à la disposition de ceux qui payent et de ceux qui promettent.
A tous ces ferments intérieurs des discordes et des convulsions arrêtées et suspendues par la conquête du monde, venaient ^'ajouter déjà des complications extérieures qui grandissaient avec la domination de Rome, à mesure que les colonies militaires ou civiles, les sujets, les alliés, demandaient leur part de <ies droits, de ce commandement, que la ville reine réservait à ses citoyens.
Dès 340, après Texpulsion des Gaulois et le rétablissement de la suzeraineté romaine sur le Latium, les Latins, auxiliaires constants de Rome dans toutes ses guerres, avaient demandé, pour prix de leurs services, Tégalité des droits politiques, l'entrée au Sénat, le partage du commandement, une des deux charges de consul. Le refus de Rome fut le signal d'une révolte dangereuse, d'une guerre quasi-civile contre des voisins qui parlaient ia même langue, portaient les mêmes armes que les légions où ils venaient de servir. Lorsque, au bout de deux ans, le Sénat eut réprimé cette échaufTourée, il ne put refuser aux vaincus <;ertaines satisfactions, une sorte de droit, dit latin, qui les intéressât à la grandeur de Rome. Pour se créer une barrière contre Jes attaques des Samnites et des Étrusques, et des points de départ pour des annexions ultérieures, il partagea le territoire conquis en colonies militaires, en municipes privilégiés, dont les habitants pouvaient, en certains cas, venir exercer, à Rome, le droit de suffrage. Un siècle plus tard, en 241 , après la première guerre punique, le territoire romain, ager romanus, graduellement accru, s'étend aux dépens de TÊtrurie méridionale, de la
Sabine, du Latium, des Èques, des Volsques et des Ausones, jusqu'à 100 milles du Pomaerium, de Tenceinte sacrée. Et tout cet ager romanus, en vertu du droit de cité, fait partie intégrante de Rome. Des armées, une foule d^Italiens de toute provenance, d'esclaves qu'il a fallu affranchir et encadrer dans les légions, se répandent, soit dans les municipes, soit dans la viJIe, et concourent aux élections. Avec les victoires, les ventes de populations à l'encan, les pillages de riches cités de Macédoine, d'Asie, de Grèce, richesse et pauvreté continuent de croître en sens inverse, et, par suite, les brigues acharnées^ l'amour des spectacles, l'effronterie des grandes dames, la corruption, le luxe insensé vainement combattu par des lois somptuaires [Oppia, Voconia, Fannia (161)], la concussion éhontée, contre laquelle sont créés des tribunaux spéciaux, les quœstiones perpétuas (149). Parmi les plus rudes ennemis des mœurs nouvelles, Gaton TÂncien est au premier rang : son esprit envieux fait d'illustres victimes, les deux grands Scipions (187-183); mais son énergie épure un moment le Sénat et Tordre équestre, envahis par des aigrefins et des débauchés (184).
Rome n'est plus seulement le rendez-vous des Italiens, elle est l'aimant universel qui attire les princes en quête de protecteurs, les artistes, écrivains, professeurs, les philosophes et les charlatans. En 167, défense aux rois de venir sollicitera Rome. En 161, première chasse donnée (par le préteur Pomponius) aux sophistes et aux rhéteurs, « qui faussent et amollissent Tesprit de la jeunesse r> ; en 149, expulsion, par le préteur pérégrîn, des astrologues et Chaldéens. De 134 à 120, tandis que Numance tombe sous les coups d^Émilien, que les Metellus^ les Sextius, les Domitius, conquièrent les Baléares, la Provence, la Savoie, derrière tout cet éclat régnent, en Italie et à Rome, le trouble et la guerre civile. C'est le temps des Gracques.
Cette funeste époque s'ouvre par une révolte d'esclaves.
^esclavage, chez les anciens, n'a qu'un rapport éloigné avec ce servage de l'Europe médiévale et moderne qui forçait la masse des populations vaincues, subjuguées, à cultiver leurs
VIE POLITIODE PB BOHB. 2fS
ch3inps, k exercer leurs métiers dirers au profit du ninquoir. 11 transportait, au contraire, loin de leurs patries, il dûpersait dans le monde, i litre de marchandises virantes, des captife enlevés en tout lieu et vendus & l'encan par les généraux grecs ou romains. Ces Êtres démarqués, ces meubles humains, étaient utilisés par leurs acheteurs, qui eurent longtemps sur eux drmt de vie et de mort ; il y en avait de tout prix, et on les employait, selon leurs facultés intellectuelles et physiques, les uns à la garde et ii l'instruction des enFants, à la rédaction des lettres ou des comptes, à ta gérance des revenus et des propriétés, et ceux-ci recouvraient souvent par l'affranchissement leur qualité d'hommes et de citojens ; les autres, plus frustes et plus robustes, aux mille besognes qui auraient fait vivre les plébéiens pauvres, â la culture, à la garde des troupeaux, à la pêche, au commerce, aux métiers et aux industries, aux fabriques de tissus, d'outils et d'armes, qui enrichissaient gratuitement les riches. Ces esclaves ouvriers, africains, illyriens, thraces, gaulois, par centaines et par milliers parqués dans des ateliers ou ergastuks, travaillaient sans relâche et sans mesure sous le bâton et le fouet d'inspecteurs esclaves, forcés à ce rôle de bourreau. C'est des ergastules que sortirent les révoltes, assez rares et toujours sans espoir, mais quelquefois très sérieuses, des deux demie TS4iècl es avant notre ère. Elles n'eurent pas d'importance politique, mais elles se rattachent par un lien moral évident auxconvulsions de la société romaine. Celle de 131-131 occupa plusieurs consuls. Son chef, Eunus, qui se faisait appeler le roi Antiochus, un Syrien, se maintint quelques années en Sicile, à Enna, à Agrigente, à Taormine et à Messine. Mentionnons encore celle d'AristioD et celle de Spartacus, la plus fameuse, réprimée par Crassus et Pompée.
La misère de la plèbe romaine, perpétuée par le travail esclave, émut deux jeunes ambitieux, d'origine plébéienne i et descendants des Scipions par leur mère Corn Tibérius Sempronius Gracchus, tribun en 133, s'avisa les questions agraires, endormies depuis deux cents
mule ne varie pas. Réduction des concessionnaires à 500 arpents, distribution du surplus. Des triumvirs veilleront à la délimitation et au partage. En outre, il exige que les trésors du roi de Pergame, légués au peuple romain, fournissent aux citoyens pauvres des moyens de culture. [1 fait déposer un collègue récalcitrant, et sa loi passe. Mais le Sénat suscite une émeute et l'assassine. Et comment distinguer, après tant d'années^ le domaine de rÉtat des domaines privés? Des troubles éclatent partout. Le second Africain^ qui a voulu s^entremettre, est trouvé mort dans son lit (129), et les triumvirs renoncent à une tâche impossible. Cependant (123-121), le second Gracchus, Caius^ a grandi pour la vengeance. Plus éloquent, plus ambitieux que son frère^ dont il reprend l'œuvre populaire, il parvient au tribunal et règne deux ans sur Rome. Il a pour lui les pauvres, les anciens soldats, même Tordre intermédiaire des chevaliers, auquel il fait attribuer Tadministration de la justice. Mais le Sénat, . minant sa popularité, adopte les lois plus démocratiques encore d'un autre tribun, Drusus. Et Taspirant dictateur se laisse envoyer à Garthage pour y fonder une colonie agraire. Au retour, . n'espérant plus un troisième tribunal^ il réunit ses partisans en armes sur le mont Aventin et marche sur la capitale. Il périt dans la bagarre avec trois mille citoyens. Ses lois subsistent^ mais ne sont pas exécutées.
De pareilles secousses n'ébranlent pas seulement le caractère romain, elles se font sentir dans l'Italie entière. Pendant que le Sénat, les généraux^ les juges, poussent l'infamie jusqu'à se faire acheter par un roitelet berbère, Jugurtha, qui vient seul et libre insulter, dans Rome, à la majesté romaine, pendant que le peuple roi tout entier se traîne aux pieds de Marins, vainqueur desCimbres, l'orage se forme dans la péninsule. Tous les peuples sujets à qui Rome a octroyé le titre de socii, d'alliés, demandent je droit de cité, que les Latins ont conquis. Ne sont-ils pas le noyau des armées? N'ont-ils pas donné à Rome Tempire du monde ? Ne constituent-ils pas Télément principal de la population romaine ? Ils savent qu'ils ont pour eux et la plèbe et les
VIS POLITIQUE DE ROUE. !t7
tribuns, ce Saturninus qui meurt poui la loi agraire (100), ce Livius Drusus qui demande précisémeot pour eux le droit de cité, enrm Harius lui-même, à peine chevalier, paysan marse, inculte compatriote du disert Cicéron. Ils s'arment en 90, se donnent une capitale, Itatica (Corûnium), une monnaie, un Sénat. Leur chef, Pompédius Silo, bat un consul. Un autre consul, plus heureux, un oncle de César, cbercbe à les diviser en accordant le droit de cité aux alliés restés fidèles. En dépit de Sylla qui tes bat en 89-8S, ils obtiennent presque tous ce droit qui leur est si cher; ils voteront à Rome dans deui tribus nouvelles. Le mouvement s'accentue après les proscriptions de Harius, pendant le règne d'un Cinna, quatre fois consul. DéjA ils triomphent, ils vont mettre la main sur Rome même, lorsque Sylla, riche du sac d'Athènes et des dépouilles de Mithrtdate, les écrase i la porte Colline et à Frénésie.
La réaction patricienne de Sylla, l'horrible saignée de ce monstre élégant et dédaigneux, est le pire des remèdes. Luimême en a des nausées. Deux ans lui ont suffi pour épuiser jusqu'à la lie la coupe de la tyrannie, il s'en va, gardé par la terreur qu'il inspire. Hais ses vices le tiennent. 11 meurt d'un mal honteux, comme étouffé par le sang de ses victimes. H a rendu au Sénat sa puissance, du moins ses attributions, mais pour combien de temps? Il laisse à un autre Marius, k César, k grand'peine sauvé de sa rage clairvoyante, un peuple indécis, énervé, haineux au fond, une Italie toute prête à aider un maître, des classes gouvernantes divisées, éreintées, enfin l'exemple de soa audace et de sa fortune.
Grandeur de la domination romaine. — Éclat littéraire. — Épuisement du peuple romain proprement dit ; il n'en reste qu'une lie, une cohue de men> diants; des étrangers, des affranchis ont comblé les yides produits par les guerres et les massacres. — Jeunesse de César; neveu de Marins» César n'échappe à Sylla que comme petit-fils d'Enée, protégé des vestales. — Rapide élévation de Pompée; lente fortune de César ; questeur, édile, souverain pontife, défenseur adroit de Gatilina, préteur, propréteur en Espagne (où il essaye
— en petit — ses grandes facultés de général et d'administrateur); il revient h Rome pour former, avec Grassus et Pompée, le premier triumvirat, qui le porte au consulat. — Extrême habileté de César, consul, à se concilier la faveur du peuple et de l'ordre équestre, sans donner prise à la mauvaise volonté du Sénat. — César, proconsul, entreprend et termine en moins de dix ans la conquête des Gaules ; il a passé le Rhin et la Manche ; il a batta Arioviste, Ambiorix, Vercingétorix, et exercé un souverain empire snr la vallée du Pô, le massif des Alpes et la vaste Gaule ; c'est à ce moment que le Sénat, follement, au lieu de l'éloigner, le rappelle et le provoque. — César passe le Rubicon, prend possession de l'Italie, que Pompée lui abandonne ; vainqueur à Pharsale, séduit en Egypte, il court de TÉgypte à la Colcbide, de Rome à Thapsus, à Munda ; dictateur, dieu, il veut être roi et périt sous le poignard ; ses funérailles. — Le césarisme. -— Tempérament, caractère de César. — La légende julienne, l'assimilation de Rome à Vénus, mère des Jules, a prédestiné César & la divinité et à l'empire du monde. — Octave et Antoine, après Philippes, se partagent le monde. — Après Adium, Octave» proclamé Auguste, collectionne prudemment et confisque tontes les fonctions militaires, civiles et religieuses. ~ Il exerce avec talent le pouvoir absolu ; aidé par Agrippa, Mécène, Virgile, Horace, il essaye une réforme sociale et morale, qui échoue totalement, une restauration reliRieuse profondément vaine, et pourtant curieuse, intéressante, qui donne comme lien à l'empire le culte du Génie impérial, mais prépare les cadres de la hiérarchie chrétienne.
— L'œuvre d'Auguste.
Si orte dans le péril, si grande dans l'adversité, Rome a mal porté la fortune. Ce n'est pas qu'au premier siècle de notre ère, après les triomphes de Marius, sa puissance fût ébranlée. Loin de là. Sa domination s'affermit et va s*étendre encore. Tout cède à ses armes. Tout plie sous l'arrogance de ses légats impérieux. Le monde subit et accepte sa loi. Quelques coups encore, et tous
CÉSAR ET AUaUSIB. 119
les peuples enserrés dans sa toile, soit fieillis et Us, soit accablés avant d'avoir pris coDscience d'eus-mfinies, s'oublieront dans la torpeur d'une vie machinale, qu'on a décorée du nom de paix romaine. L'éclat des lettres et des arts ne manque pas à cette période intermédiaire entre la république et t'empîre. Cest alors que fleurissent, à défaut d'Ennius, de Plaute, de Térence, le tragique Attius, les comiques Poniponius et Novius, le poljgraphe, historien et poète Varron; Ciceron est né; Lucrèce, César, Catulle; bientôt Salluste, Virgile, Horace, Tive-Live : la plupart des grands écrivains — grands même à cûié des Grecs leurs initiateurs — que l'on rapporte au siècle d'Auguste.
Hais à ceux qui ont suivi de près, avec nous, la décomposition du peuple romain, toute cette gloire ne peut dérober cet épuisement d'une race forte, mais limitée en nombre, par les guerres continuelles de quatre siècles, par les discordes civiles et les tueries politiques; cette inGltration rapide des contagions orientales, d'autant plus intenses et Funestes qu'à des mœurs rudes et sobres encore, à des esprits secs et frustes, elles apportaient tous les raffinements, toutes les séductions et tous tes vices d'une civilisation supérieure en décadence. Pour un ou deuï milliers de Romains authentiques, don^ un ou deux cents ambitieux, peut-être, se disputaient les charges publiques elles commandements fructueux, c'est par centaines de mille que Rome comptait les étrangers, les Italiotes, les fils d'affranchis; tous citoyens, il est vrai, tous orgueilleux de ce droit de cité qu'on leur avait fait si longtemps attendre, mais incapables de l'emploïer au maintien de l'ordre civil, de l'autorité publique.
Ce peuple renouvelé et amoindri, préposé par son titre à la garde d'une gloire dont il héritait sans y avoir travaillé, jouissait du présent en vrai parasite, votant pour qui le Battait, le payait, le nourrissait au besoin, ou, mû par moins bas, pour les généraux victorieux, pour t féremmenl, qui faisaient preuve de force, laiss: briser ses idoles, puisqu'il était sûr de n'en jams était bien le peuple romain, plus témoin qu'actei
ribles années de la guerre sociale (90-82), pendant ces massacres et contre-massacres de Marins, de Ginna, de Garbo et de Sylla (87-79); et c'est au nom de ce ramassis humain que les vaniteux naïfs, comme Gicéron et Pompée, les empesés de vertu comme les Métellus, les Gaton^ les riches importants comme Grassus, les licencieux intrigants, les Gatilina^ les Glodius, enfin les ambitieux de génie tout à fait supérieur, comme Gésar, prétendaient commander^ et réellement commandaient, puisque le nom de Romain faisait toute leur force^ à l'univers stupéfait.
Gésar avait dix-huit ans lorsque Sylla s'empara du pouvoir; son âge seul, et à grand'peine, le sauva de la proscription. Il était patricien et de haute race ; la famille Julia, dès que la légende d'Énée eut cours dans le Latium, avait pris soin de s'y choisir un ancêtre^ lulus^ propre fils du héros dardanien. Mais une de ses tantes avait épousé Marins; il se trouvait donc être parent ou aliié du jeune Marins que Sylla venait de contraindre au suicide ; il avait, à seize ans, épousé la fille de Ginna^et en avait eu Julie, future épouse de Pompée. De plus, son oncle Julius Gssar Strabon, consul au début de la guerre sociale, avait traité avec les Italiens. De là les défiances de Sylla contre un jeune homme suspect de bienveillance pour le parti populaire. Longtemps tra* que dans la Sabine, pris et repris, enfin amené au dictateur, il ne dut la vie qu'à Tintercession des vestales, appuyant d'ailleurs les prières de quelques patriciens infiuents. « Qu'il vive donc, puisque vous le voulez, dit le maître, mais croyez qu'il sera funeste à la cause des grands, pour laquelle nous avons combattu. Je vois en lui plusieurs Marins. )>
Tout est curieux dans les débuts des hommes célèbres, et rien ne l'est plus que cette prévision de Sylla, si ce n'est peut-être la démarche des vestales, ces vierges sages, en faveur d'un adolescent précoce, déjà décrié pour ses mœurs. L'un devinait son ambition ; les autres proclamaient le caractère sacré de sa famille, ce prestige religieux que sut exploiter plus d'une fois le plus incrédule des humains^ qui lui avait valu, dès l'enfance (à quatorze ans), le titre de flamine désigné— flamine de Jupiter
CÉSAR BT ACfiCSTB.
— et qui devait le porter, jeaoe encore, an leavcnii p Cependant, pour échapper au regardi da dkUtev, Cénr s'était réfugié en Asie, auprès d'nn général chargé de rfimmi. Vile de Lesbos, qui tenait pour Hithrîdate. EoTojé ea Bàkjm» pour retenir le roi Nicomède dans l'aliiance romaine — ■ aflie bruits, comme dit Racine, en coorent à sa bonté ■ — il rénssl dans sa mission, puis il Bt ses premières armes an àè§fi de Mitylène, sauva la vie d'un soldat romain, et reçut po«tr cet exploit la couronne civique. Il avait vingt ans. On le foit alors, sans fonctions déflnies, lever des troupes sur la câte ïonienoe et guerroyer avec succès contre des bandes insurgées ; il court les aventures. Enlevé par des pirates, qui exigent une forte rançon, il tiiple le chiffre fixé, séduit ces brigands par sa Gerté, ses récits, sou éloquence, finalement leur échappe, les prend à son tour et les fait mettre en croix, II sert quelques mois dans la guerre des pirates sous les ordres de Servilius [sauricus, puis retourne â Rome, j plaide brillamment contre un parent de Sjlia, Dolabella, revient en Asie, a l'occasion de prendre la ville de Milel, puis s'arrête à Khodes pour écouter les leçons des philosophes grecs Apollonius Holon etPosidonius(7i-73). C'était alors l'usage, pour les jeunes gens distingués, de parfaire ainsi leur éducation en Orient. Cicéron venait de passer trois ans à Athènes, en Asie et à Rhodes. César, comme lui, parlait les deux langues avec une égale facilité, et ne le cédait à qui que ce fût en instruction et en éloquence.
Pendant ce séjour en Asie, ses amis de Rome l'avaient fait nommer pontife, à la mort d'un de ses oncles maternels, Aurélius Cotta. Il rentrait ainsi dans le sacerdoce, d'où Sylla l'avait expulsé. Le nouveau et fort laïque théologien, il avait vingt-six ou vingt-sept ans,se décida enfin ârevenii en Italie et à aborder la carriâre des honneurs civils et militaires.
Il aurait pu, comme beaucoup d'autres, s'adonuer plu: pour mieux dire plus ostensiblement, aux affaires publîi nul doute, la première fois qu'il reparut à Rome, après de Sylla, en 78, qu'il ne se disposât i briguer quelque
mais il était alors vraiment trop jeune pour compromettre utilement son avenir. Il ne voulut ni commander en sous-ordre sous les généraux du Sénats ni prendre parti avant l'heure dans les rangs marianistes. Les premières places étaient partout occupées, soit d'un côté par Pompée, Catulus, Crassus, Caton^ Lucullus, Cicéron, soit de Tautre par Lepidus, par Sertorius. Le Sénat, encore investi de toute la puissance que Sylla lui avait rendue, venait de triompher aisément d'une tentative prématurée. Le consul Lepidus n'avait pu faire abroger les lois cornéliennes, et il avait payé sa révolte de la défaite et de l'exil. Sertorius luttait en Espagne victorieusement, mais sans espoir. César n'était certes pas en mesure de le secourir ; encore moins lui convenait-il de s'exposer à le combattre. Et puis, à moins de chances exceptionnelles^ les honneurs, à Rome, étaient tardifs et réservés à la maturité : quarante-trois ans, quarante au moins, était l'âge fixé pour le consulat. Ces chances s'étaient offertes à Pompée. Elles manquaient à César. Mieux valait laisser s'user les hautes renommées, attendre que leurs rivalités déblayassent le chemin pour celui qui passerait entre elles de gré ou de force, guetter l'occasion, nouer des intrigues insaisissables, et, sans s'isoler du patriciat, capter la faveur populaire. Ce que lui coûtait cette patience, peut-être sa calvitie précoce, l'amaigrissement de ses traits, nous le font-ils deviner.
N'était-il pas dur de voir un mince chevalier, l'avantageux Pompée, sans passer par aucune charge, être partout choisi par le Sénat pour achever les victoires d'autrui ? Pompée avait quelques années de plus que César, quatre ou cinq, mais il avait à peine vingt-trois ans quand sa fortune avait commencé. Quelques troupes rassemblées à propos lui avaient valu la bienveillance de Sylla, et bientôt la reconnaissance du Sénat, car cette armée, restée à ses ordres, avait fort aidé à vaincre le consul révolté Lepidus. Envoyé en Espagne contre Sertorius, avec des pouvoirs consulaires (76-72), il partage avec un Metellus Plus la conduite de cette guerre difficile, dont le crime de Perpenna '-'i laisse tout l'honneur; tenu longtemps en échec par Sertorius,
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il n^a plus qu'à le venger, à battre et à faire périr un assassin. Aussi revient-il d'Espagne vainqueur, mais non ennemi, des Marianistes. Il cherche à tenir la balance égale entre le Sénat et le peuple, se fait réellement aimer de tous, et, comme il a triomphé avec son chef nominal Metellus Pius^ il se voit porter au consulat avec Grassus, dont il vient de terminer la campagne contre les esclaves (contre Spartacus); il s'accorde avec son collègue, ancien Syllaniste pourtant, comme lui-même, pour rendre au tribunat, presque anéanti par Sylla, toutes ses attributions, le droit de haranguer, de convoquer le peuple et d'aspirer aux charges; il laisse le préteur Âurélius Gotta restreindre les pouvoirs judiciaires du Sénat et en restituer une part aux chevaliers (70). En 67, une loi {Gabinia) le charge, à titre extraordinaire, d'en finir avec les Pirates de la Cilicie, quUl réduit en province romaine; une autre (Manilia), soutenue par Gicéron, alors préteur (66), lui donne l'armée de Lucullus et la gloire de chasser Mithridate (65) au delà du Caucase. Il exerce alors sur l'Asie, sans mandat et sans contrôle, une véritable royauté. Les petits et moyens princes de la Cappadoce, de l'Arménie, de la Syrie, vingt-deux rois alliés de Mithridate, les peuples dits alliés, lui font une cour de solliciteurs. Il prend possession des derniers débris de l'empire séleucide (Syrie et Phénicie) ; il intervient en Judée pour un Hyrcan contre un Aristobule et prend Jérusalem après un siège de trois mois (63). Il se décide enfin, après six ans , de libre dictature, à regagner Rome pour y célébrer son troisième triomphe.
On peut, certes, goûter plus ou moins la suffisance de Pompée, son indécision, sa naïveté politiques ; mais il serait injuste, autant qu'impossible, de contester ses talents militaires^ son habileté diplomatique, et les très grands services rendus à son pays, la pacification de l'Espagne et de l'Asie, la conquête de la Cilicie^ du Pont, de la Syrie, ravertissement donné à la Palestine. Et cependant^ il ne retrouve plus à Rome toute la puissance qu'il pensait avoir emportée avec lui et affermie dans ses campagnes d'Orient. Il sent quelque froideur dans l'accueil du peuple ei
surtout du Sénat. Obligé de chercher des appuis, des alliés s'il n'en peut faire de simples instruments^ il s'entend avec Grassus et César (60) pour le partage du pouvoir. C'est le triumvirat, dont le premier acte va être l'élévation de César au consulat.
Que s'était-il donc passé durant la longue absence de Pompée? Comment César avait-il acquis cette puissance, qui s'imposait comme associée à la gloire de Pompée et à la richesse de Grassus ? Par l'évidence d'une supériorité toute personnelle, qui peut être servie par les succès, les honneurs, mais qui en demeure indépendante ; par l'accumulation latente de forces qui par instants se laissent entrevoir, mais se contiennent jusqu'à l'heure où elles se sentiront capables de briser tous les obstacles.
Ce fut seulement en 68 (686 de Rome) que César, âgé de trentedeux ans, obtint la première fonction politique, celle de questeur, qui donnait entrée au Sénat. Peu de temps après, les morts simultanées de sa femme Gornélia et de Julia, sa tante, la veuve jde Marius, lui fournirent l'occasion de se proclamer, avec une habile hardiesse, héritier des rois et de Marius. Aux images d'Ënée, deRomulus, des rois d'Albe-la-Longue, qui figuraient dans les convois funèbres de la famille Julia, il fit joindre le buste en cire du vainqueur des Gimbres, qui reparaissait pour la première fois depuis les proscriptions de Sylla. Lui-même prononça l'éloge funèbre, et Suétone nous en a conservé c* passage singulier : <c Ma tante Julia, par le côté maternel, est issue des rois; par le côté paternel, elle descend des dieux immortels. Sa mère était une Marcia, et les Marcius Rex sont issus d'Ancus Marcius. La famille Julia, à laquelle j'appartiens, descend de Vénus ellemême. Ainsi notre maison réunit au caractère sacré des rois, qui sont les plus puissants parmi les hommes, la sainteté des dieux, qui tiennent les rois eux-mêmes dans leur dépendance. »
Après avoir ainsi donné à penser aux politiques, il suivit son préteur en Espagne, et, de Gordoue, il visita avec soin la Bétique et la Lusitanie, présidant partout les assemblées municipales et prenant connaissance des peuplades soumises. Il revint en Italie par la Province et la Gaule transpadane auxquelles il fît espérer
le droit de cité. Voyant que la popularité de Pompée portait ombrage au Sénat, il rechercha Talliance de ce général et épousa une de ses parentes, Pompéia; il soutint avec énergie et succès les lois Gubinia etManilia qui donnaient et maintenaient à Pompée Tempire des mers el de l'Asie ; c'était un moyen de se l'attacher en l'éloignant et d'entretenir la défiance du Sénat. Luimême se contentait des fonctions, assez onéreuses, d'inspecteur, curatoTy de la voie Apienne (67), qui lui créaient des titres à Fédilité. La sienne (65) fut particulièrement fastueuse. Les jeux qu'il donna au peuple, les Mégalésies, surtout les fêtes consacrées à la mémoire de son père, étonnèrent les Romains par la prodigalité des décorations, l'étalage des tentures, le nombre infini des spectacles, des animaux, des gladiateurs. Tandis que ses ennemis le félicitaient de dépenses qui allaient le ruiner, il ne songeait qu'à faire accepter une démonstration hardie : le relèvement des trophées de Marius. II fit secrètement repeindre et réparer ces emblèmes glorieux abattus par Sylla; et, un beau jour, le peuple les aperçut tout brillants d^or, tout couverts d'inscriptions, à leur ancienne place, dans le temple du Capitole.
Ne pouvant obtenir une mission en Egypte, où il aurait restauré ses finances, il s'occupa, comme Judex quœstionis (Qé), de faire rendre gorge aux sicaires de Sylla ; comme chef du parti populaire et préteur désigné, d'appuyer — à rencontre de Cicéron — la loi agraire du tribun Rullus. Vers le même temps (63), il mettait la main sur une dignité qui le délivrait de ses créanciers, sinon de ses dettes. Il brigua le souverain pontificat, et, à force d'intrigue et d'emprunts, il l'enleva au nez et à la barbe de Catulus, celui-ci prince du Sénat, de Servilius Isauricus et autres illustres. D'ailleurs, n'avait-il pas pris la peine de rédiger à cette occasion une Astronomie, et un ouvrage fort étendu sur le Droit augurai? Pontife maxime à vie, logé dans un palais public, menant, avec quelles ressources? un train de cardinal, il ne négligeait ni les mécontents ni les suspects, ni Pompée, encore absent, ni Crassus, ni même Gatilina.
Ce dernier personnage, beaucoup moins noir que ne le fait l'histoire. 15
Gicéron, ni plas ni moins vicÂeux et obéré <)ae la plnpait de ses contemporains, était un patricien, unsénateor» ékKjjnent et brave, tour à tour questeur, édile, préteur, et qui briguait le consulat. Tr«is fois évincé, affolé par l'ambition et par les dettes, il rêFait, comme taat d*autres, la dictature ; et sur quoi pouvait-il s'appuyer^ sinon sur le peuple, sur les Italiens et les proviaciaox ? De là ses intrigues, qui embrassaient Rome et lltaiie, son entente secrète avec les Transpadans et les Âllobroges. Que sa conspiration fût pour le Sénat un grave> un immense danger, rien de plus certain. Mais qu'il fût simplement un scélérat capable de tous les crimes, Thomme qui frayait avec les plus respectés des Romains, un Catulus par exemple, qui comptait des appuis, et nombreux, dans le Sénat, pour qui Cicéron, deux ans auparavant, n'aurait pas dédaigné de plaider, c^est ce qu'on ne peut croire, ce que nul ne croyait parmi ses adversaires. On sait comment, chassé du Sénat par une fameuse apostrophe de Cicéron nommé consul contre lui, Catilina sortit de Rome en jetant à ses collègues cet aveu brutal : u Rome est un corps sans tête, je serai cette tète ! » ; comment Cicéron, dépassant peut-être les pouvoirs qui lui étaient conférés, fit exécuter ses complices sans jugement ; comment enfin les révoltés se firent tuer jusqu'au dernier, autour de Catilina et d'une vieille aigle de Marius.
Le rôle de César, dans cette crise, a été des plus hardis et des plus habites. César n'était pas complice de CatiJina; il aurait pu Têlre; mais le souverain pontificat le saura d'une tentation fâcheuse. Non seulement il n*entra pas dans la conspiration, mais il ne pouvait qu'en désirer Tavortement. D'autre part, il lui était impossible d'abandonner les champions, sincères ou menteurs, du parti populaire, il se risqua donc, au milieu des objurgations de Caton, de Cicéron, à défendre au moins la vie des conjurés prisonniers. 11 parla au nom de la loi commune, de la véritable justice, et surtout de la sagesse politique, de la dignité qui convient à un grand corps; et il conclut, comme la loi, au bannissement. Menacé de mort, presque frappé, îl sortit du Sénat, plus Çrand que jamais aux yeux du peuple. Bientôt, lorsque Cicéron»
clïassé de Rome qu'il disait née sous fan oùmulaty put céfléclnr sur son coup de tête meurtrieir, il dut plus d'iune ^fois ^songer au discours de César.
La préture de Gésftr fS2) fut des plus orageuses. Taur à tour accusateur indirect ée ceux ^iii avaieot t«é sans j^ugement les complices de Catiiinjiy et had-mème accusé de complicité, démissionnaire, puis réintégré dans sa charge, occupé de galanteries aTec cinq ou six grandes dames, TertoUa, femme de -Crassus; Mucia, de Pompée, Postuima, de Sulpicius, Lollia, fîile de Gabiiiius, et surtout Servilia, sceur de Cat-on, mère de Brutus^et de plus en plus ami de Oassus et de Pompée ; il se tire aTeciadxesse et dignité d'une mésaTenture conjugale, répudiant sa femme ;qui c( ne doit pas être soupçonnée », laissant acquitter Glodius; et, crédité de cinq milMons par Grassus, il échappe à ses or^éanciers, qui le guettaient aux portes de fiome.
Propréteur en Espagne, il y révèle pour la première .fois ces talents militaires qui rélèveront si haut. Mais il est loin >de Rome, sur les bords de TAtiantique; sa tâche est ardue et obscure; il peut, sans trop exciter Tteinvie, se montrer grand générai. La Lusit^nie/ bien que dosoptée par €aton l'A/ncieniet annexée à la province dite UUérieurej était mal gardée par trois ou quatre coioniies militaires^ souvieiit inquiétée par des peuplades indépendantes. César avait cette fois à compriuaer liine révolte générale. Avec trois légions, complétées par des recrues qu'il lève et qu'U discipline, il dissipe les insurgés de la Sierra de Estrella, entre le Tage et le Mondego, les poursuit auidelàdu Duero, fait venir de Cadix une flotte qui le porte à Brigaaiium (la Corogne) et le ramène, à vingt-cinq lieues de Lisbonne, dans vne Ue où se sont réfugiés les barbares ; il les détruit, les «orase, puis les civilise, les calme et les attache solidement à la domination romaine. Proclamé imperator sur le champ de bataille, il reçoit du Sénat la promesse du triomphe. Il passe le reste <de Tannée à se concilier sa province par une administration ^^ et libérale, et se crée des amis à Cadix (61). Cependant les événements le rappellent à Rome. Pompée est
de retour, triomphant^ comblé d'honneurs, qu'il a mérités» certes, mais plus chaudement accueilli par le peuple que par le Sénat. Il faut exploiter cette froideur maladroite, — maladroite, car rien n'empêchait le paciGcateur de l'Asie, habitué depuis six ans au pouvoir suprême^ d'amener à Rome son armée pour l'associer à son triomphe et de jouer au Marins ou au Sylla. Mais non; Pompée a laissé à Brindes ses vétérans; il s'est présenté seul, en bon citoyen. Cette honnêteté, sur laquelle César comptait, non sans inquiétude, a été méconnue. X lui, maintenant, de séduire l'homme que déjà son amitié a compromis. Pour emporter le consulat, l'appui de Pompée n'est pas moins nécessaire que les richesses inépuisables de Crassus.
La mauvaise volonté du Sénat ayant contraint César à choisir entre le triomphe et sa candidature, il n'hésite pas ; il sacrifie le pompeux à l'essentiel ; il a quarante ans et ne veut pas attendre, le déclin. Tout d'abord, il essaye de constituer à son profit, en dehors de l'organisme officiel, un comité directeur qui « sût maintenir dans le devoir les mandataires du peuple romain », si habile, si fort, si riche, que rien ne pût lui résister. Il aurait voulu y comprendre Cicéron ; hanneton, il est vrai, mais langue et plume précieuses, d'ailleurs homme nouveau, que les patriciens dédaignaient après s'en être servis. Mais Cicéron, vaniteux et irrésolu, préféra, en somme, garder son indépendance. L'alliance fut donc un triumvirat^ qui ne tarda guère à montrer sa puissance. César, consul (60-59), eut pour constants soutiens le sceptique Crassus et l'infatué Pompée. £n dépit de son éternel collègue et adversaire Bibulus, édile, préteur et consul avec lui, il fit passer une loi agraire partielle, mesurée, exécutable, qui assurait des terres, soit conquises, soit sans maîtres, en Campanie, en Étrurie, en Afrique, aux Tétérans de Pompée, employait une partie du trésor des guerres à l'acquisition de lots destinés aux indigents, et respectait les usurpations séculaires, les droits acquis, sans vaines et dangereuses tracasseries. Caton eut beau plaider avec aigreur, Bibulus rester chez lui sous prétexte d'observer le ciel, le vote populaire
emporta les résistances du Sénats et environ cent mille personnes repeuplèrent d*hommes libres les alentours de Capoue, de Minturne, de Bovianum^ de Véïes, de Volterra. Naturellement, Pompée vit tous les actes de sa dictature en Asie approuvés et conGrmés, malgré Lucullus, qu'il fut aisé d'effrayer. L'ordre équestre était gagné par une réduction sur les fermages d'Asie, que la guerre de Mithridate avait rendus onéreux. Les provinces et les villes, protégées par des lois stables et claires contre l'avidité et la violence des gouverneurs, étaient aussi fort adroitement invitées à la reconnaissance. EnQn l'administration de César, pendant son consulat, fut celle d'un homme d'Etat consommé, paralysant le Sénat par la légalité de ses mesures les plus hardies^ apaisant par de prudentes libéralités et de justes réformes les citoyens, les alliés et les sujets.
Pour narguer César, le Sénat lui avait attribué, en guise de proconsulat, Tinspection des bois et promenades publiques. Mais l'assemblée du peuple, sur la motion du tribun Yatinius, appuyée chaudement par Pompée et Crassus,' lui décerna pour cinq ans le gouvernement de Tlllyrie et de la Cisalpine avec trois légions. Le Sénat, sans doute pour Téloigner et l'occuper, ajouta la Transalpine, la Gaule chevelue et une quatrième légion; César n'avait pas osé les demander, et voici que ses adversaires lui remettaient dans les mains une puissance énorme, un champ de conquêtes illimité et les clés de l'Italie.
Pouvait-il maintenant quitter Rome sans appréhension? Il tenait Pompée, au moins pour quelque temps, par les charmes de sa fille Julie, adroite et belle femme de vingt-trois ans qui venait d'épouser les quarante-six hivers du vainqueur de Mithridate. Crassus était satisfait du grade accordé à son fils, un des plus vaillants lieutenants de César. Lui-même, en épousant Calpurnia, fille de Pison, s'était ménagé quelques amis au Sénat. Il réussit à faire envoyer Caton à Chypre pour détrôner un Ptolémée. Les tribuns, y compris Clodius, étaient ses hommes. Mais les caquetages de Cicéron, qui nous plaisent, le blessaient, Tinquiétaicnt. Il lui proposa de venir avec lui
23Q L'aiSTOIRE»
en Gâiite^comBiie légat; c'est au refus de Torateut qu'il l'abaik* dûiuNË à Gloéias. Cicéroo en fuite, exilié à quakm eeats mÀyieâ, de BsBine, César s^éloigna eafiii de la vilEe aivee quelques raiK liera de vétiérafis voientakes qu*iL avait letefaus deux mois sous, les murs. Alors commencev en }à%y une période de q«a-^ tOEze. aas, pétiede d'activité prodigieuse*, d'étennante Cortuna^ aumpreties les forces é^un homme ne ssinMaienit pats, poHvoic sulfire. Gésar a ^aiante^ddiix ans; il ne sfest pas ménagé; aoQr teapérament est plu& nerveux: que. robuste ; et eeipendant, iaîot tègable, pnesque sms repee^ on. va le; voir courir de If AdrialÂque à^ la Maneàe, à: Ia Tamis», du Bhin aux PyrénÂesi, de Rome en Thessaliev en Egypte, en Asie, ea Afcique, en Espagne, et m^ a'arsêter que sous le poigoavd. Quelque jugement qu'on dovv» porter sur les conséquences dfe sa dévorante ambition, il fanl^ ait point de vue anthrapologiquev admirer ce déploiement, dâ puissenne phyjsique eimentale, cet effort sans égal d^ne matnffi&é plua active que I^ téméraire jeuaMsse d'Alexandre.
Rame n'avait jamais oubfié Brennus. Les Gaulois, pMir elk>. au dnià comme ea (ieçà du Pô; et des Alpes, étaient restés Tennemi héréditaire^ « le phis- redoutable », dit encore Giccéron. E lai'Y» avait pas cent ans qu'elle avait maîtrisé les Cisalpiiia; ili n'y en avait pas cincpianta que les Gim^bres et les Teuiions,. tBBUft pour Gaulob par les écrivains hktins,. aidaient épouvaaÉé. la République. On gardait encore au Capiiiole un trésor spécial réservé aux: tumultes gaulois, « Avec les Gaalois> dit Salluste, G6 n'était plus pour la gloire^ c'était pour le salut qu'il fallait combattre. » Les vaincre,, c'était s'égaler aux Camille et aux Maoîuâ.
Aussi, lorsque, dès sa première année de commandement. César eut détourné de la province romaine et arrêté prêts de Bibraete l'émigration des Helvètes ; lorsqu'il eut refoulé au delà du Rhin les Suèves d'Arioviste ; lorsque, vainqueur des Belges et des vaillants Nerviens, maître des vaUées de la Seine et de la Loirei (37), on le vit, en peu de mois, châtier les lUyriens révoltés et battre sur terre et sur mer, à Femboucbure de la Loire,
les Namnètes et les Vénètes (ë6), ce ne fat pas dix jours, comme pour les Victoires de Pompée, mais quinze, vingt, même soixante jours de supplications, d^actions de grâces et de sacrifices qui furent volés par le Sénat et par le peuple en Thonmeur du conquérant. Tant d'aventures périlleuses, les ponts jetés sur le Rhin, les deux expéditions en Bretagne, les révoltes partout comprimées, la seconde conquête de la Gaule belgique^ excitaient Tadmiration -> et bientôt Tinquiétade — du patriciat, qui se sentait surveillé par les tribuns et les partisans de César. Celui-ci avait bien, dans une conférence tenue à Lueques (55), renouvelé soa alliance avec Pompée et Crassus, et obtenu sous leur consulat une prolongation de cinq a»s ; Caton, qui avait tenté de s'y opposer, avait été jeté en prison. Mais, en 53, Crassus, qui s'était adjugé rOrient, se faisait battre et tuer àCarrhes parles Partbes; Pompée demeorait sévi en face de César, et, au lieu de gouverner en personne l'Espagne, sa province désignée, il demeurait à Rome, il y occupait seul le consulat, lorsqu'il lui eût été bien facile de se donner un colfèguo; sou ambition prenait les devants. César, de la Cisalpine, où il s'attardait, en 53^, observait cette conduite suspecte, insolite, se demandant si Theure n'était pas venue d'invoquer les engagements du triumvirat.
Tout à coup, il est rappelé (52) par le soulèvement de la Gaule centrale. Vercingétorix, jeune cfeef des Arvenies, a entraîné dans un vaste mouvement national tous (es peuples de la Loire et de la Seine, Bituriges, Andes^ Lémovices, Turons, Aulerques, Partsiens, Sénonaîs, tandis que Luetère, avec les Rutènes et les Cardnques^ menace la Narbonaise. Le coup est terrible ; car toute l'épaisseur du pays insurgé sépare César de ses légions, qui ont lews cantonnements entre la Marne et l'Escaut; il court à Narbonne, lève des hommes, assure la défense du Tarn, de la Garonne, de l'Hérault. 11 appelle d'Italie et de la Province quelques troupes, les concentre près des Cévennes, chez les Helviens, pénètre, à travers six pieds de neige, entre les sources de h Loire et de l'Allier, débouche vers Brioude et le Puy. Vercingétorix, qui marchait vers lo nord, s'arrête, recule. César
ayant atteint son but, laisse le jeune Brutus au sud de TAuvergne, court de sa personne à Vienne, y prend un corps de cavalerie qui devait l'y attendre, marche nuit et jour, traverse le pays éduen, qui n*est pas soulevé encore, atteint^ chez les Lingons, deux de ses légions, avertit les autres campées chez les Tré vires et chez les Sénonais, réunit enfin, à Agedincum, son armée entière. Tout cela en moins de deux mois. Avec huit légions, il se précipite au devan t de Vercingétorix, qui remontait vers le centre pour soulever les Ëduens et les Bellovaques; il prend Vellaudunum,Genabum (Gien?),Noviodunum (Sancerre), emporte après un siège pénible, sous les yeux de l'armée gauloise, l'infortuné Avaricum (Bourges), dont toute la population périt (40000). Mais, obligé de courir chez les Ëduens pour contenir les mécontents et rétablir la concorde entre des chefs rivaux, il laisse à Vercingétorix le temps de rassurer les confédérés et de réparer ses pertes. Il échoue devant Gergovie (près Clermont), malgré des efforts acharnés. La situation s'aggrave. Les Éduens font défection ; ils tuent et pillent les citoyens romains. Labiénus est aux prises, à Lutèce, avec Camulogène. Vercingétorix commande à tout l'ouest et au centre. Il coupe partout les communications de César avec la Province, qui, heureusement, a été mise en état de défense. Cependant César a pu, sans être fortement entamé^ regagner la Loire, puis la vallée de l'Yonne, où il trouve, venant à sa rencontre, Labiénus vainqueur des Parisiens et des Aulerques. Il se retrouve à la tête de onze légions, de vingt mille archers numides ; ces forces vont être accrues d'un corps de cavaliers germains, qui sera fort utile. Pendant que Vercingétorix tient à Bibracte les assises de la Gaule et s*y fait confirmer dans son commandement. César essaye de gagner, par les confins des Lingons, au nord-est de la province romaine, la forte place de Besançon, chez les Sequanes , demeurés fidèles. Vercingétorix, dans de très fortes positions, lui barre la route. C'est ce qu'on appelle la bataille de cavaleriCy une des grandes victoires de César. De ce jour, la fortune a tourné. Par quelle inspiration malheureuse Vercingétorix va-t-il
se jucher, avec quatre- vingt mille hommes, sur une colline abrupte, facile à défendre, il est vrai, mais aussi à bloquer? Il espère, sans doute, attirer toutes les forces de César et les écraser entre son armée et l'armée de secours qu'il sait en marche. Il est pris au piège qu'il a tendu. Les confédérés sont battus sous ses yeux ; il désespère et se rend.
César, victorieux, passe Phi ver à Bibracte (51-50), et complète Tannée suivante par des campagnes, rudes encore, et surtout par une habile et prompte organisation, une conquête désormais assurée, définitive. C'est après de telles épreuves, au milieu d'une telle gloire, d'une telle puissance, que les tracasseries imprudentes du Sénat, l'arrogance de Pompée, viennent offrir au souverain maître de onze légions, de cent mille hommes peutêtre, une tentation longtemps attendue. 11 fallait confirmer César dans son commandement, l'enfermer dans sa conquête. On le rappelle; on lui reprend son armée et ses provinces, s'il veut obtenir un second consulat. Pompée, au contraire, est laissé, est placé à la tête de toutes les forces disponibles en Italie. C'est alors que Cicéron, aussi clairvoyant qu'irrésolu, écrit à Cœlius : « Plus nous approchons de la lutte inévitable, plus on est frappé de la grandeur du péril (septembre 50). Voici le terrain où vont se heurter les deux puissants du jour. Pompée est décidé à ne pas souffrir que César soit consul avant d'avoir rendu son armée 6t ses provinces. César'consent, si toutefois la condition de quitter le commandement devient réciproque. Or, que vois-je ici ? D'un côté, Pompée avec le Sénat et la magistrature ; de l'autre. César avec tout ce qui a quelque chose à craindre ou à convoiter. Nulle comparaison possible quant aux armées. Plaise aux dieux qu^on nous laisse le temps de peser les forces respectives et de faire notre choix! » Et plus tard: « Il n'y a rien qu'on ne doive faire, plutôt que d'en venir à la guerre . » •
Mais le consul Lentulus entraîne le Sénat. Pompée a pris son parti. La patrie est déclarée en danger, le peuple appelé aux armes. César, à Ravennes, affecte le plus grand calme. Les tri-
buns Mafc Antoine e4 Cassius^ avec Curiôn et Cœlius, se sont réfugifés près de loi.. Il n'a qu^une légioti, la 13^. Il appelle 1^ autres qui sMt restées en Gaule. Tout à coup, sans les attendre (janvier 49), H passe denuilleRnbkon^liimte de sa province, et s'empare de RiInuli^ sans, coup férir. Une marche rapide le conduit à Gorfinium (ritalica de la guerre sociiale). Tandis que LentuJitts Ty arvête an moment, Pompée a £ai, avec le Séftat, en Gampanie, puis à Brindes (février), d'<râ il passe en; Épure (mars). Désertion vraiment sans esen^k l Le temps n'a pas manqué cependant. Geox qui, depuis un an, prévoient, et depuis six mois préparent la guerre civile, eux, pouvoir légal et eoaâtittté^ n'ont pas su placer une armée entre Rocae et leur ennemi ! QueUedémence, ou quel aveu de désarroi et d'impopularité! Soixante jours de marche,, sans résistance^ ont livré à César Titalie, qu'on ne lui reprendra plus. Quant à lui^ A'ayaint ni flotAe, ni troupes pour attaquer le gouvernement fugitif,, il ne fait que passera Borne, s'y saisir du trésor ; pudSy ramassant ses légroos e» cli&min, â court en Espagne disperser Farmée pompéienne, commandée par Afraoius, Pétréius et TerentUss Varrom, exerce à Rome une dictature de onze jours, se. fait désigner poi»r le coaisulat, et en décembre, s'embarque à Brindes pour l'Épire*.
D'abord battu à Dyrrachium,. il ae fut sauvé que par la nuU.. « Pompée, dit- il, ne sait pas vaincre l » On ne sait, en eftel, pourquoi, sinon pour le plaisir d*étalef son armée de noblesy d'innombrables sénateurs, prétoriens, consuJaires, généraux victorieux^ Pompée se décida à reculer jusqu'en Thessalie^ à Palaepharsalum, où il attendit César. Ici, quarante mille fantassins, sept mille chevaux à l'aile gauche, cinq cents à droite^ de nombreux auxiliaires orientaux *, là, trente mille hommes de pied, mille cavaliers. Le petit nombre,, cette fois remporta. Lutte acharnée : le camp de Pompée forcé et pillé; dispersion eomp^ète. La suite est assez connue : Pompée assassiné en Ègypie par un jeune roi dont il était le tuteur ; sa tête envoyée à César, qui versa des larmes en courant sus au pays des ciocodiles; 'insurrection d'Alexandrie, César dans le Nil, élevant au-dessus
CÉSAR BT AUSnSTB. 935
de l'eau le manuscrit des CommetUairei, el ka jeuDe Qéopitie, oubHant aisÉiaent près de lui son premier frèie-époux dont le corps Tient d'être retrouvé daiM le fleuie. César la reBâine d'ailleurs à us dernier Ptolémée, et mt la quille au moment (47) quepaat accepter me non veUc didalnre (septembre), les hom* mages de Cicéton, réconcilié,^ réprimer d'un mot (le fameux: IlB, quirites) une révolte de la 10° tégi«o- Singulière fortune des mots! Quintes, k tîeus nom des adorateurs de la lance sabine, est devenu synonyme de pékitis! PÉkm lui-même ne vient-il pas de Paganus (comme Poganj ? Gésar,plas jeune que jamais, qaitte une seconde lus les déJicea d'Alexandrie (avril), pour Iraveiser la Syrie, la Cappadoce, et franchir la mer Nmre, le temps de cb&tiei Pbarnace el d'écrire : Vent, vidi, vici (août 47).
Enfin, pour la premiièra feiS' depois le Habicon, C^ar passe à Rame quelques nais, 11 j célèbre quatre triomphes, sar la Gaule,. l'Espagne, l'Egypte, le Pont, y reçoit du Sénat la dictature pour dix ans et y exerce régulière nient les fonctio&s de cwsul. Notes bien ceci. La majoiité des Pompéiens est rentrée eni grice ; le Sénat qui exalte César est k peu près eelai qui l'a proscrit. Rien que ce fait montre confaten on s'est écbauffé à feux saw tes événnneflls de cette époqiie, et combien les choses de R^me, de la Home du i" siècle, ont peu de rapport avec nos qoeralies modernes aor la liberté, lu déstccratie et la tyrannie. César vainqueur était devenu le p»aTMr légat et accepté, plus qn'avam lui Uarius, SylU et Pompée. Cicéron composait paisiblement près de bi des plaidoyers, des dialogues, des traités philosophiques (Pro Ligarh, Inift», Calo, Oraior, etc.). César, se souvenant qu'il était grand pontife, réformait le calendrier et créait wijour, le 39 février, invention qui lui a survéeu.
Hais ce répit est court. Dès le commencem PoinpéieMs se relèvent^ en Afrique. Avee l'aJd Juba, Uetellus Scipion, le dernier beau-père de nius, Pétréius, Caton, Labiénus, occupent tout I César y court, presque sans troip«s, y fabrique une flotte, improvise tti>» armée, et remporte, c'
toire décisive de^Thapsus. Gaton se tue pour se survivre, sur la foi de Platon; Salluste est gouverneur d'Afrique, et la Numidie est organisée en province romaine.
A peine César a>t-il pompeusement et galment triomphé à Rome (45), se laissant dire, en plein théâtre, par le poète Labérius : « Nous avons perdu la liberté » ; plaisantant avec Cicéron sur la vertu de Caton, qu'une prise d'armes l'appelle en Espagne, Les deux fils de Pompée se sont emparés de ce pays. En vingt-sept jours, César transporte une armée en Bétique ; il chasse les (Pompéiens devant lui jusqu'à Munda, près de Grenade. C'est là que se livra une des batailles les plus acharnées de ce temps. César, presque vaincu, voyant fuir les siens, voulait se tuer : « Il ne sera pas dit, s'écriait-il, qu'après tant de gloire, à cinquante-six ans, je tomberai dans les mains de deux enfants ! » Mais il sut très bien ramener ses troupes, rétablir le combat, et remporter une victoire complète. Un des jeunes Pompée fut tué; l'autre s'enfuit (avril).
Ce difficile et suprême triomphe, une visite deCléopâtre, qui vint le relancer jusqu'à Rome, et plus encore, les acclamations, la platitude du Sénat, semblent avoir atteint César dans sa santé, dans sa raison. Consul pour dix ans, imperator héréditaire, dictateur à vie, proclamé demi-dieu, ou même dieu complet, il plie sous cette adulation universelle; il a des accès nerveux, épileptiformes. Cet homme, si maître de lui, s'abandonne à des rêves de mégalomane ; il veut passer le Danube et l'Euphrate, soumettre les Daces et les Parthes. Il oublie de se lever quand le §énat le salue; il blesse l'amour-propre romain en parlant de relever Carthage et Corinthe; bien plus, en aspirant, lui» César, au vain titre de roi. Les paroles qu'il a prononcées au convoi de sa tante Julia, remontent du fond de sa mémoire, obsèdent sa pensée. Descendant des rois, pourquoi ne porteraitil pas la couronne? En vain une voix lui crie : « Prends garde aux Ides de mars ! » En plein Sénat, aux pieds de la statue de ^ompée, il tombe sous les coups de ses plus chers amis, de
X qu'il comble de places et de commandements ; il lègue
CÉSAR ET AUaUSTB. 117
son œuvre à un plus minco et plus cauleleux géoie, à t'hnbile et soutTreteux Auguste.
La coup de poignard de Brutiis venait vingt ans trop tard pour l'oligarchie patricienne, qu'il prétendait sauver. César était dieu, et il laissait un héritier, sans compter le peuple romain. Les conjurésà courte vue ne sentirent pas que leur crime épargnait à César les folies ou allait l'entraîner une infatuation sënile, ces guerres gigantesques, ces entreprises insensées, où il aurait trouvé le désenchantement et la mort. Grâce à euj, César n'eut pas à vieillir. Il tomba victorieux et tout-puissant. Chassés de Rome par ses funérailles, ses meurtriers s'en allèrent attendre leur fin prochaine; inévitable, dans les provinces que César lui-même leur avait adjugées : Brutua et Cassius, en Grèce et en Asie, Décimus, en Cisalpine. Le Sénat ne les suivit pas. Comme l'Italie, il resta entre les mains des vengeurs de César. Ces vengeurs étaient deux : Octave et Antoine; celui-ci, l'ancien questeur, l'ami lidèle, le lieutenant du dictateur, homme hardi, éloquent, habile, vaillant généra!, mais incapable de maîtriser des passions et ses haines ; celui-IH, mince adolescent, mais d'esprit subtil et persévérant, héritier adoptif du nom et de la légende ; tous deux absolument dénués de scrupules et de pitié. Leur rivalité, qui dure dix-sept ans, a pour terme le triomphe d'Oclave et l'établissement définitif de la monarchie.
Le césarisme, Qéau du monde, danger toujours présent, dernier refuge des démocraties affolées par les réactions imbéciles, le césarisme a singulièrement desservi Iules César à travers les âges auprès des amis de la république et de la liberté. Beaucoup d'entre eux ne paraissent pa romaine n'avait rien de réj liberté, sans cesse revendiqué n'avait jamais cessé d'être en garchie sénatoriale. Les deus épuisés par la lutte intestine hors, tout au plus capables e se laissaient volontiers supplé
ambitieux et résohis. Ce qu'avait ^té Sylla, €e qu'était ^eveno Pompée pour ]a caste patricienne. César Tétait pour le parti populaire, à Rome, dans l'Italie et les prormees. La yicteire de Pompée n'eût changé -que le nom du maître. Ce que sous appelons Cêsarisme se fût sommé PompHamsme.
Comparez maintenant les deux bommes, non au peint 4e Y«e de la moralité personnelle, qui les intéressait assez peu, mais 80US le rapport de l'esprit, du talent, de la capaeité poUtiqae. Vxm est vaniteux^ irrésolu; gonflé par la fortune^ il flotte sans cesse du peuple au Sénat; quand il s'est décidé à la guerre civile, il ne sait ni lever^ ni assembler une armée. L'autre caciie, sous des dehors affables, un orgueil impérieux et concentré; ses écarts apparents, prodigalités, galanteries, ne le détournent pas, si même ils ne l'en rapprochent, du but qu'il poursuit avec une ténacité patiente. Dans toutes les crises de sa destinée, dans la fureur même de l'action la plus rapide, le sang-froid et la présence d'esprit ne l'abandonnent jamai«. Il se montre partout, digne de commander, dans la paix autant que dans la guerre. C'est un organisateur; il veut Tordre dans Tadministrati-on comme dans Farmée, et jusque dans le calendrier.
Lorsqu'un homme ainsi trempé a résolu d'être partout le premier, dans un village ou dans Rome, rien ne l'arrêtera que la mort (et c'est ce que savaient les conjurés des Ides de mars). Plus il verra se rapprocher le but, et plus violemment ii y courra. Malheur alors au caillou qui risquerait de faire dévier son char! La grande révolte des Gaules a failli briser sa fortune : il rasera les villes, Avaricum, Uxeliodunum ; il fera massacrer et mutiler les populations ; s'abaissant aux rancunes inexorables, il laissera languir six ans, pour le faire étrangler après le triomphe, J'héroïque vaincu d'Alésia. Mais, y a-t-il cent ans, y en a-t-ii vingtcinq, qu'une minorité, dont nous sommes, condamne ce genre de forfaits ? L'histoire dégoutte de sang. Ces taches, imperceptibles aux yeux de ses contemporains, frappent les nôtres surtout par ce qu'elles tranchent sur la renommée de clémence attribuée ^ César. A tout prendre, et sans aucun doute possible, la dureté
CÉSAR £T AUGUSTE. 23i»
du caractère romain fot^ en César, des plus atténuées ; elle n'était pas dans son tempérament. Les représailles qui suivent le <x)mbat ne sont réellenteAt pas imputables à un ancien. (Quant aux yengeaoces prolongées, si rares que Vercingétorix en paraît être Tunique exemple, «Iks aittestent seulement la terreur, riiorreur pour ainsi dire religieuse, éprouvée par César devant les obstacles, hommes ou cboses, qui attentaient à sa destinée.
Car César, rincrédule, Tesprit émancipé, le railleur convaincu de rame et de la seconde vie, s'est toujours considéré comme ua être d'essence supérieure, en qui s'incarnaient le ^nie et la fortune de Rome. Rappelez-vous seulement ces paroles qui lui échappaient dans Toraisoin funèbre de sa tante : « Ma famille est issue des rois, qui commandent aux hommes ; elle descend des dieux immortels, qui commandent aux rois » ; et le mot si connu : i< La femme de César ne doit pas être soupçonnée. )) N'y sent-on pas quelque chose de plus qu'humain, le Nec jam mortale sonat de la Sibylle ? Ce n'est pas Marins — comme le disait Sylla — c'est Énée et Romulus, c'est Vénus a mère des ûls d'Ênée »,que porte en lui César, et qui le poussent <d'échedon en échelon vers le pouvoir suprême.
Combien de grands événements procèdent ainsi d'an germe apporté par le vent, germe longtemps obscur et infécond, tout à coup vivilié par un milieu et un terrain propices !
Vers le iv« siècle avant notre ère, une légende égéenne, accueillie en Sicile, s'introduit dans le Latium. Une ancienne famille albaine, qui paraît s'être transportée de Bovillse à Rome, s'avise, nous ne savons pourquoi, de donner son nom au fils du fabuleux Énée ; et voici qu'une divinité locale, Vénus, assimilée à l'Aphrodite, à la Cypris des Grecs, devient la mère du héros phrygien, l'aïeule des Jules; voici que, dans la maison Julia, se forme et se fixe une religion domestique, d'autant plus vraisemblable qu'elle s'accorde et se confond avec la religion nationale. Les Jules en tirent une illustration particulière et comme sacrée qui fera de César, à quatorze ans, un flamine, à vingt un pontife, bientôt un pontife maxime, un chef du culte. Longtemps
ils obtiennent sûrement et gèrent sans éclat les diverses magistratures. Enfin nait un enfant mieux doué que ses ancêtres. Dans les bras de sa mère, il entend conter mille fois les traditions de sa race ; écolier, il apprend que l'histoire de Rome est l'histoire de sa maison ; homme, il gardera l'empreinte reçue dès le berceau. A travers les nuages qui voilent l'avenir, les doutes, les dangers qui se multiplient sur sa route, il entrevoit en avant^ toujours en avant, le mirage d'un passé imaginaire. Fata viam inventent, les destins frayeront la voie.
C'est bien la légende qui se continue et s'achève en lui, quand le Sénat l'élève par décret au rang des dieux ; quand, par les soins de Marc Antoine, un collège de Luperques Juliens est attaché à son culte. Il y a, dans cette apothéose, si facilement offerte et acceptée de tous, autre chose c(ue de la platitude et de Tinfatuation, autre chose même que l'imitation spontanée de tous les peuples connus : Assyriens, Égyptiens, Grecs, qui divinisaient les héros et les rois ; j'y reconnais un sentiment^ une demicroyance propres aux Romains et dont une fortune inouïe, prodigieuse^ vient d'attester la vérité.
Aussi nul ne s'étonne lorsque, du bûcher funéraire, Tâme de Bivus Julius s'élance vers le ciel. Octavp l'a vue de ses yeux. N'était-ce pas dans un orage, à la lueur des éclairs, qu'Énée et Romulus avaient été ravis à la terre ? Le descendant n'avait fait que suivre l'exemple de ses aïeux.
Il ne s'agit pas ici d'hypothèses. La divinité de Jules César, soigneusement exploitée par son petit-neveu et (ils adoptif, maintes fois consacrée par la loi et la religion, célébrée enfin par la poésie, a été le fondement officiel et réel de l'empire romain; elle est restée, nous le verrons, le lien politique et religieux de tous les peuples réunis sous le sceptre de Rome,
Les idées, a-t-on dit, gouvernent le monde. Nous venons de faire une application précise de cette formule vague ; et ce ne sera pas la seule. Bientôt, une autre légende, ni plus ni moins illusoire que la légende julienne, mais plus puissante et plus ^•^sastreuse encore, régnera quinze siècles sur la terre, précipitera
CËSAH ET AE0U3TB. m
la ruine de la civilisation anlique, ensanglantera la barbarie du mojen âge et enrayera la marche dn monde moderne. Et partout, eD divers temps, dans la Chine, dans l'Inde ou dans l'Arabie, V0U3 verrez les mêmes causes, une idée fausse et un homme qui l'incarne, présider aux aberrations de l'histoire.
Octave venait d'arriver ii Rome, et ses amis réclamaient déjii pour lui le consulat. Antoine, groupant à la hAte quelques légions, court assiéger dans Modène un des meurtriers de César, - Décimus Brutus. A ia voiï de Cicéron, qui est venu fort solleraent se jeter oii il n'avait que faire, le Sénat lance les deux consuls, deux amis de César, Hirtius et Pansa, au secours de l'assassin. Octave s'était adjoint à l'armée consulaire. Rien de plus ridicule, à première vue, que cet imbroglio, mais rien de pins terrible : un vengeur de César, Antoine, déclaré ennemi public h l'instigation de l'héritier de César, et traqué, devant Uodène, par deux anciens lieutenants du maitre; Cicéron, avec ses PhUippiques, tirant tes marrons du feu pour Octave ; le Sénat espérant détruire deux prétendants l'un par l'autre; et toute cette agitation aboutissant h l'accord momentané des deux rivaux et au déGnitif asservissement du Sénat (43)1 Octave et Antoine, rapprochés par des Césariens bien connus, Pollio, Plancus, Lepidus, s'arrogent la mission de reconstituer l'Etat, et, avec l'assentiment de leurs armées, triste exempte qui ne sera pas perdu, se proclament Inumvirs pour cinq ans (Lépide est associé au triumvirat). D'horribles proscriptions scellent le pacte et mettent fm â toute velléité de résistance. La plus illustre victime du triumvirat, vous la connaissez, ce fut Cicéron, le prince de l'éloquence et de la prose latine. Il s'était, après Pharsale, réconcilié avec César; Octave le traitait de père; mais sa verve intempérante avait piqué au vif la femme d'Antoine : sa tète paya pour sa langue (déc. 43).
En a, Brutus et Cassius expient à Philippes leui tile, et les triumvirs se partagent te monde. A Cet dent; A Antoine, l'Orient. Cependant, un frère d'A surpris Rome mal défendue par Lépide. Il était co
tendait agir dans Tintérèt des Italiens^ mais^ en réalité, il obéissait aux haines ambitieuses de sa belle-sœur Fulvie; il travaillait pour Antoine et contre Octave. Battu et assiégé dans Pérouse, il disparait de l'histoire. La mort de Fulvie réconcilie les triumvirs. Antoine épouse Octavie, la sœur d'Octave (40), mais sous de tristes auspices, car il a déjà vu Cléopâtre. Déjà, mandée à Tarse, en ii, pour répondre de certaines connivences avec les meurtriers de César, la belle Ptolémée, alors âgée de vingthuit ans, a fasciné son juge. Antoine ne résistera qu'un an (39) à cette enchanteresse émérîte. Il laisse à Octave le poids d'une guerre qui les intéresse tous deux. Sextus Pompée, l'échappé de Munda, s'est réfugié sur la mer. Ramenant à lui tous les fugitifs de Pharsale et de Philippes, véritable mattre de la Méditerranée, il intercepte les escadres frumentaires, il affame l'Italie; il s^est emparé de la Sicile. Deux ans d'une rude guerre (37-J<6) délivrent enfin Octave de cette menace perpétuelle, et lui permettent de réduire les Salasses des Alpes et les Illyriens; plus loin, au delà du Rhin, son lieutenant Agrippa (37) est allé repousser et contenir les Germains. Octave a près de lui les deux artisans de sa gloire, cet Agrippa, général infaillible, administrateur consommé, ministre intègre, Gdèle, gendre du maître, beau-père de césars, aïeul d'empereurs, et dont l'ambition ne va qu'à rester le modèle des serviteurs; à côté de lui, plus modeste encore, ce Mécène, simple chevalier, bien qu'il descende de rois étrusques, dont le scepticisme tolérant rallie à Tidée impériale, à la légende julienne, les talents et les génies dont Horace nous a conservé les noms, les Pollion, les Messala, les Yarius, les Valgius, les Tibulle, enûn Horace lui-même et Virgile.
Pendant que César Octavien — le nom d'Octave commence à s'effacer avec le souvenir des proscriptions — gouverne et défend l'Occident, embellit Rome de portiques et de bibliothèques, assainit et restaure la cloaca maxima, Antoine fait et défait des rois de Pont, d'Arménie, de Comagène, de Cappadoce, de Judée, 'e des expéditions souvent malheureuses contre les Parthes,
CÉSAR ET AUGUSTE, Îl3
envoie ses génÉraux triompher à Rome; mais tout pour lui se résume dans l'amour de Cléopâtre. Le plus souvent, tous deux, à Alexandrie, mÈnent ce qu'ils se plaisent à nommer la vie inimitable. En 32, à l'expiration de la seconde période quinquennale du triumvirat, Antoine, déclaré ennemi public, rompt avec Rome et Octave, signifie à Oclavie l'acte de divorce, célèbre dans sa capitale ses triomphes sur les Parthes, distribue aux enfants de Ciéopâlre les provinces d'Orient et menace l'Italie d'une invasion. Il vient jusqu'à Corcyre, puis retourne passer l'hiver à Patras en attendant la flotte de sa reine. En 31, les vaisseaux égyptiens sont dispersés k Actium par Agrippa. Antoine a sur la cûte une forte armée, mais il fuit sans combattre. Octave, consul, paciBe l'Orient; il se montre à Samos, en Asie, en Syrie, gagne l'Egypte, résiste aux charmes un peu surannés (trente-neuf ans) de CléopStre. Antoine, trahi, se tue, et celle qui l'abandonnait échappe aux hontes du triomphe par la mort (30). L'Egypte est réduite en province romaine. Imperator, empereur, triomphateur, consul pendant neuf ans (33-23), prince du Sénat (28), investi pour dix ans du pouvoir impérial et proconsulaire (27), enfin de la puissance tribunitienne (23) et du souverain pontificat (12), César Octave règne seul sor le monde romain, toujours prêt à abdiquer, toujours prêt à recevoir pour dix ans de nouvelles investitures.
Mais il n'est plus Octave, ii est Auguste. En l'an 27, il a daigna accepter du Sénat ce titre réservé aux dieux. 1! ne mourra que quatorze ans après notre ère, u toujours maître de lui comme de l'univers ». Les Parthes lui ont renvoyé les dépouilles de Crassus. Une véritable paix engourdit le monde, à peine éveillé par quelque révolte des Cantabres.
Dalmates. On entend seulement, d Rhin, le frémissement de l'immense jusqu'au Wéser et jusqu'au Danub et Drusus, [es fils de l'impératrice crue!, vint assombrir les dernières L'an 9 de notre ère, l'armée de Vi
mains dans la forêt de Teutberg, sur les bords de la Lippe, est massacrée tout entière par Arminius, chef des Chérusques. On conte que le vieil empereur s'écriait dans ses rêves : « Varus, rends-moi mes légions ! » Mais ce n'est qu'un coup de foudre isolé, à peine un présage des tempêtes lointaines.
La brièveté des indications qui précèdent rend, je crois, plus frappante l'extrême lenteur de la marche ascendante qui a conduit Auguste à la puissance absolue. Cette puissance, il la possédait pourtant et il Texerçait sur une moitié du monde romain, dès l'an 43, dès le triumvirat; après Actium et l'annexion de rÉgypte, elle s'étendait à l'univers, reconnue et consacrée par l'adulation du Sénat, du peuple et des provinces. A quoi bon, dès lors, ces transitions, ces coquetteries, pour ainsi dire, cette patiente conquête de tous les titres et de toutes les dignités, qu'il avait soin de partager avec des collègues choisis ? Jules César avait dédaigné de telles précautions ; à grand'pcine dissimulait-il son désir de royauté. Ce fut précisément l'exemple de l'oncle qui enseigna au neveu la sagesse. César, au seuil de la vieillesse, se hâtait de jouir de sa gloire. Octave, à peine sorti de l'adolescence, inconnu, sans prestige, pouvait et devait attendre ; si le vainqueur des Gaules, le capitaine partout triom« phant, avait péri pour trop de jactance, qu'arriverait-il d'un prétendant jeune et obscur? Or, comme tous les maladifs^ Octave voulait vivre ; comme héritier des Jules, il ne voulait pas compromettre des chances incomparables, une partie gagnée d'avance.
. Ayant ainsi d'abord temporisé par prudence, il continua par habitude et par réflexion. 11 trouva commode de masquer le pouvoir d'un seul derrière les formes et le mécanisme séculaire de la république, et, tantôt consul, ou censeur, ou proconsul, tantôt tribun, c'est-à-dire inviolable, toujours imperator et princeps, de faire mouvoir correctement, légalement, ce vieil appareil compliqué, cette roue à décrets, d'où sortaient chaque jour les décisions convenues la veille entre le maître et ses amis. Peu à peu, d'ailleurs, une pensée plus noble attachait Auguste
CËSAR BT AnGDSTB. StS
à ce qui nous semble une équivoque hypocrite. Il arriie souvent que les hautes Fonctions élargissent l'intelligence ; et l'on ne peut douter qu'Auguste, mûri avant l'âge, n'eût très vite aépouiilé le jeune homme, l'Octave à l'ambition Fébrile et cruelle; qu'il n'eût, de très bonne heure, conçu la fondation d'un empire pacifique, mais solide et glorieux. Mais un État, une nation, ne sont forts que par la vitalité, par l'énergie de leurs membres, de leurs citoyens. Et que voyait Auguste autour de lui ? Une dépression morale elîrayante; une déperdition totale de verlus civiques; une faiblesse dangereuse au centre; toute la force reléguée aux frontières dans ces légions plus funestes encore que vaillances. Il était donc urgent de ménager ce qui restait de vivant encore dans l'organisme romain, de ne pas abandonner à un désœuvrement total ce Sénat, cet ordre équestre, ces masses populaires, jusqu'ici accoutumés soit i délibérer, soit à juger, à administrer, à voter. En gardant avec soin, par prudence, Fmviolabilité tribunitienne et Vimperium, le commandement des armées, il était sage d'occuper le Sénat au gouvernement facile des plus anciennes provinces, les chevalier», les riches affranchis, aux besognes juridiques ou linancières, d'appeler quelquefois, entre deux représentations du cirque, la foule oisive à des simili- comices. Peut-6tre, tout en maintenant cette activité modérée, serait-il possible, par quelques encouragements an bien, quelques rappels aux vertus antiques, quelques sages lois, de reconstituer, de guérir cet illustre, ce tout-puissant, ce déplorable peuple-roi. Tel fut le rêve d'Auguste ; je dis rêve, car te pouvoir ahsolu d'un seul est inconciliable avec la régénération d'un peuple, puisqu'il limite et supprime d'avance l'exercice des vertus qu'il prétend ranimer; mais rêve inléressant après tout, honorable pour qui cherche à le réi Les mœurs publiques avaient pé les massacres tenaient lieu d'élecli vées, comment auraient- elles rési) main, aux dissensions qui rompaieu de tous les exploiteurs, baladins.
fanes ou sacrés ? Le luxe épuisait les patrimoines. On ne se mariait plus^ ou bien on se hâtait d'échapper par le divorce à un honteux esclavage. Pour enrayer la décadence, les écrivains^ surtout les poètes, Horace, Virgile, Properce, furent invités à célébrer les moeurs et les gloires des aïeux. 11 est vraiment curieux de voir Tépicurien Horace [de grege porcus) se transformer, dès l'an 24 (III* liv. des Odes)^ en moraliste quasi-officiel, recommander à tous, surtout à la jeunesse, les vertus civiles et militaires, Tamour du pays, le courage devant l'ennemi, la fermeté dans le danger, la modération dans les goûts, Thonnêteté dans la vie intérieure. Auguste encourage tous les écrivains, les YarroD, les Tite-Live, qai exaltent les anciens usages et les anciens noms. 11 souffre l'éloge «des Cicéron, des Caton, des Brutus. Pour ramener dans les campagnes désolées le travail et r abondance, il obtient de Virgile la composition des Géorgiques^ 11 donne résolument l'exemple d'une vie réglée et décente et prétend ne pœrter que des vêtements filés et tissés dans sa maison sous la surveillance de sa fenune. Il épure le Sénat et l'ordre équestre et rehausse les magistratures par le respect qu'il témoigne à leurs titulaires. Il appelle enfin la loi au secours des mœurs défaillantes. Il feint de se rendre aux vœux unanimes des grands corps de l'Ëtat, en portant les lois Juliennes contre le célibat et l'adultère, contre le faste ruineux. Il assure des privilèges aux familles nombreuses. £t Horace de s'écrier, en forçant quelque peu sa voix : « L'adultère ne souille plus nos maisons. On félicite les mères d'avoir des fils qui ressemblent à leurs pères. Les mœurs et les lois ont triomphé du vice impur. »
Jamais illusions plus vaines ne furent plus cruellement déçues. Je ne pense pas qu'Horace les ait jamais partagées. Mais Auguste a pu y croire. Sa volonté n'était-elle pas la règle du monde ? £h bien, non seulement la servilité universelle fut impuissante à obéir, mais c'est dans sa propre famille que sUnstallèrent les vices proscrits par ses lois. L'adultère, qu'Horace disait banni de Rome, flohssait dans le palais impérial. Les deux Julles, sa
fille et sa petite-fille, présidaient à la grande orgie. Le réformateur, humilié, les frappa l'une après l'autre avec une rage impitoyable ; il punit du bannissement ou de la mort leurs complices ou leurs complaisants. Hélas I il eut beau exiler chez les Crêtes l'élégant et inconsolable Ovide; c'était Rome qu'il eût fallu déporter. Derrière le poète condamné, l'incurable maladie continuait ses ravages. La société que nous décrivent si fidèlement les Amours et YAs't d'aimer n'est plus même celle dont Horace a tracé le tableau trop embelli. Elle a descendu la pente où nul frein n'a pu l'arrêter. Dès que le devoir cesse d'être corrélatif au droit, le plaisir et le bas égoïsme ont libre carrière. Que serviraient la fermeté, la justice, l'éloquence, la dignité, quand un maître jaloux assume tous les pouvoirs ?
L'échec fondamental et complet d'Auguste en ce qui touche les vertus publiques et privées ne peut être pallié par le succès relatif de ses réformes religieuses. Son erreur fut de croire, avec Polybe, que des liturgies sans doctrine, des rites symboliques dont le sens était oublié, pussent concourir au relèvement des mœurs. Mais, ce point écarté, il eut raison de compter, non sur la croyance, mais bien sur la crédftlité populaire. Et nous verrons que, parmi tant de pratiques indifférentes, il mit la mrain sur la plus vivace des dévotions latines, qui servit de véhicule à une sorte de religion nationale, l'apothéose des Jules. C'était là, pour lui, ce qu'on nomme la pensée de derrière la tête. Et c'est afin de la masquer décemment qu'il consacra des millions à l'embellissement et à la restauration des temples, au rétablissement de cérémonies tombées en désuétude.
Jupiter Férétrien n'avait plus de toit. JunoSospita n'aurait su où poser le pied sur les dalles souillées de sa demeure. L'araignée tissait un voile à Minerve. Auguste mit fin à cette désolation, u Pendant mon sixième consulat, dit-il dans l'inscription d'Ancyre, j'ai refait à Rome, par ordre du Sénat, quatre-vingt-deux temples, ne négligeant aucun de ceux qui avaient besoin de réparations. » Il acheva le grand temple de Venus genetrix, vou^ et commencé par César en souvenir de Pharsale; il éleva un
petit et un grand temple à Mars ultor, avec portiques, inscriptions, statues de grands hommes en costume triomphal. Enfin, Apollon Palatin, celui même qui, à Actium, « avait tendu son arc et dardé ses traits inévitables », fut somptueusement logé, entre deux galeries-bibliothèques, porte à porte avec son impérial protégé ou protecteur. « Ce n'est pas assez, disait Ovide, d'être utile aux hommes ; il oblige même les dieux. » Les vieux rites de VAugurium salutis, où les augures priaient pour l'État, ne se célébraient plus depuis la guerre de Mithridate. On n'avait plus, depuis Sylla, de Flamine de Jupiter. On omettait le plus souvent de désigner un roi des sacrifices. Auguste y pourvut. Le Sénat s'assemblait dans les temples, sans autrement songer au dieu. Auguste ordonna que chaque sénateur, en entrant, déposât sur Tautel une offrande d'encens et de vin. Lui-même ne négligeait aucune formalité de ce genre ; il alla jusqu'à reproduire, dans le temple de Bellone, la mimique et les formules de ces Féciaux envoyés jadis à la frontière pour déclarer la guerre aux peuplades voisines de Rome naissante. Tous les sacerdoces reprennent avec lui de l'importance, Luperques, Titiens, Saliens, Arvales, Épulons, Vestalesf et non pour un jour, pour trois, quatre siècles. Il accrut le nombre des prêtres, ajouta un jour aux Saturnales, encouragea, dans la ville et hors des murs, toutes les fêtes et réjouissances pieuses, surtout les jeux des carrefours, Compitaliaj en Thonneur des Lares et des Génies. Sans se montrer hostile aux dieux étrangers, puisque chaque divinité, avec sa ville et sa nation, faisait désormais partie de Tempire, il les éloigna volontiers de Rome et réserva toute sa sollicitude aux dieux de la patrie, à ceux dont Ovide en ses Fastes a rajeuni les légendes.
11 va sans dire que, parmi toutes ces divinités, Auguste n'oubliait pas la sienne. L'adulation publique ne l'aurait pas souffert : Divisum imperium cum Jove Cœsar habet, lui disait Virgile (César partage l'empire avec Jupiter). Virtuellement, comme fils de BivuSf il participait de la nature divine. Il eut son mois à côté '^"^ César. Quintilis était Julius ; Sextilis fut Augustus. Il eut
CÉSAR ET AUQUSTE. )t9
•.S hagiographes : laissant raconter que, tout enfant, on l'avait trouvé au sommet d'une tour, tes yeux fixés sur le soleil ; que, lorsqu'il commençait à parler, il avait ordonné à des grenouilles de se taire ; quand il vint h Rome réclamer l'héritage de César, les rayons solaires formèrent une couronne autour de sa tète ; et, dans la suite, tous les événements heureux de sa vie furent annoncés par des présages.
Non seulement son nom est ajouté à toutes les formules rituelles, à toutes les prières domestiques, inséré dans les Acta des Salions et des Arvales, mais la religion sanctiHe et célèbre par des fêtes et des jeux toutes les circonstances de sa vie. On sacrifie le i6 janvier, parce qu'il a reçu, ce jour-là, le titre d'AtigusCe ; le i février, celui de Pater patriw; le 6 mars, de Fonlifex maximus. Le 12 octobre, Forluna redttx, la Fortune du retour, l'a ramené vainqueur de Syrio et d'Egypte ; le i juillet, c'est Ib Paix auguste. Fax Augnsta, qui raccueille à son retour d'Espagne. Tous les cinq ans en l'Iionneur d'Actium, tous les dix ans pour le renouvellement de ses pouvoirs, magistrats, pontifes, vestales, président l des solennités. Ces fêtes encombrent le calendrier à tel point, que Marc-Aurèle crut devoir ramener à 135 le nombre des jours fériés. Un jour, dans ce Sénat qui ne savait plus qu'inventer pour flatter le maître, un tribun, Sextus Pacuvius, imagina de se vouer à lui, à la mode d'Espagne, paruit-il ; et, comme Auguste essayait de le calmer, il s'élança hors de la Curie, courant la ville, les rues, les places, invitant le peuple à se vouer comme lui. De là, sans doute, est venue la formule qu'on rencontre souvent dans les inscriptions : Dévolus numini tnajeslalique imperatorU {voué ou dévot à la divinité et à ta majesté de l'empereur).
A Rome, Auguste s'efforçait de con dans les limites de la décence. Mais d'o savourait sans dégoût. Dès Actium, i temples à Pergame et à Nicomédie, soi associé à la Déesse Rome, Dea Roma. L Dans toutes les grandes villes de l'Orie:
de Rome et d'Auguste. L'Occident se décida un peu plus tard, les Cantabres en 18 ou 17, les Gaulois en là ou 11 avant Jésus- Christ. A l'occasion des mouvements des Sicambres, soixante peuples de la Gaule, pour témoigner de leur fidélité, résolurent d'élever un autel de Rome et d'Auguste au confluent de la Saône et du Rh6ne. Dix ans après notre ère, Narbonne s'engagea, par un vœu solennel, à « honorer perpétuellement la divinité de César Auguste, père de la patrie ». Le dieu affectait parfois de sourire de cette idolâtrie. Des gens de Tarragone étant venus lui conter qu'il avait fait un miracle, qu'un figuier était né sur son autel : m On voit bien, dit-il, que vous n'y brûlez guère d'encems. » Aimable boutade qui ne décourageait pas les dévots. L'Italie^ malgré des défenses, un peu molles, ne tarda guère à imiter les provinces.Auguste, avant sa mort— les inscriptions en font foi — eut des temples, des flamines, des clergés, àPouMole, à Pompéi, à Naples, à Pise, à Assise, même à Préneste. Rome seule, croit-on, respecta les scrupules du maître. Mais, sans participer au culte direct, elle en était le centre, puisqu'elle associait Auguste à tous les dieux : Fax Augusta^ Clementia Augusta, nouvelles divinités sénatoriales, n'étaient-elles pas de simples prête-noms ? Le palais même, situé entre Apollon et Vesta (« trois dieux ensemble », disait l'ingénieux Ovide), n'avait-il pas toute l'apparence d'un temple : fronton, portique, deux lauriers à l'entrée? La statue d'Auguste ne se dressait-elle pas depuis longtemps (27) sur le seuil du temple dédié à Jupiter par Agrippa, et qui devint le Panthéon ?
Auguste, en somme, se prêtait à une canonisation qui sanctifiait son pouvoir. Mais son esprit réfléchi n'y voyait que l'expression fragile d'un engouement destiné à s'éteindre avec lui. Il rêvait une divinité moins fictive que celles d'un Alexandre- Ammon ou d'un Bacchus-Antoine. Il trouva mieux. On sait qu'à Rome, ainsi qu'en toute autre ville de l'Italie centrale, chaque maison, chaque rue, chaque carrefour, avait ses Lares ou Pénates protecteurs. Ces dieux du foyer, de la rue, représentaient les ancêtres, les Mânes divinisés, A côté d'eux était adoré (leur
variante, pour ainsi dire] le Génie, germe caché au fonc chaque être, de chaque chose, même de chaque idée, cor gnon et guide des vivants, qui existait avant la naissanc subsistait après la mort. Le Génie est plus que Tobjet ( dieu invoqué, c'en est la quintessence. Eh bien, Auguste, la personne de son Lare et de son Génie, bénéficia de i métaphysique naïve. Il avait pris soin de se faire assoc toutes les menues cérémonies et à toutes les fêtes intim( locales qui se célébraient chaque jour, à toute heure, autoui chapelles; des autels dédiés à ces divinités bénévoles. Paj reçus avec enthousiasme, les Pénates impériaux avaient place au-dessus des Lares de la maison et du quartier, eux, le Génie de l'empereur devint la garantie des sern solennels, et comme ce Génie était, en même temps, d'Ënée et de Jules, celui de Vénus et de Rome, il résuma lui Phistoire et la fortune romaines.
Pour cette forme familière et profonde de son culte^ bien que pour l'apothéose ofûcielle, Auguste n'avait eu laisser faire. Mais on ne peut douter qu'il n'en ait rapide compris la portée. Il est probable qu'une flatterie dômes attira son attention sur les avantages d'une divinité supéri propice, sans aucune visée dogmatique, tolérante pou autres dieux— à condition d'en être respectée — ; enfin, religion laïque universelle : l'impératrice Livia Augusta institué dans l'atrium palatin ce culte privé des Lares Au^ du Génie d'Auguste. Ce fut un de ces traits inconscient frappent soudain les esprits avisés. La religion d'une m; qui était le centre, le palladium de i'univers civilisé, p( aisément, à ce titre même^ devenir la foi du monde entier, mile, incorporé à la forme la plus antique de l'animisme plus chère aux Romains, le culte impérial pouvait braver < mais le démenti des crimes et des inepties, le ridicule de: théoses. Ce n'était plus véritablement un homme qu'on ac mais une idée, le Génie de l'empire, et l'empire, qui i qu'une domination, deviendrait une patrie. Telles fure
réflexions et les espérances d'Auguste, les sentiments qu'il propagea dans toutes les classes, dans toutes les couches sociales, dont il fit la sauvegarde de toutes les institutions.
A sa mort se formait déjà toute une hiérarchie sacerdotale : flamine ou grand prêtre (Archiereus ou Néocore) de la province; flamines des cités; maîtres des bourgs et des rues [Magistri vicorum), et sévirs ou Sodales augustaux; hiérarchie préposée au culte du Génie impérial. Ces prêtres civils, pour la plupart négociants, citoyens aisés, investis de fonctions aussi coûteuses qu'honoriûques, en construisant dans les plus petites villes des temples, des basiliques, des théâtres, en donnant des jeux, en distribuant des vivres au nom de Divus Augustus, rendirent partout présente la divinité nationale.
Maintenant, mesurez les conséquences, hélas ! formidables, de cette unité pseudo-religieuse, de cette catholicité civile, songez aux cadres que préparait la hiérarchie augustaie à quelque entreprise d'exploitation universelle :et vous direz que les intentions les plus judicieuses ne peuvent prévaloir contre Tépuisement des races. Mais Auguste, pas plus, moins encore, qu'il ne s'inquiétait des menaces lointaines de la barbarie extérieure, Auguste ne pouvait entendre le sourd ébranlement des âmes orientales et la mystique désespérance qui sUnfiltrait dans les veines appauvries du colosse romain.
Abandonnons à Tacite, à Suétone, les tristes successeurs des Jules, les sombres Tibère, les déments Caligula, les faibles Glaudius, les extravagants Néron, les éphémères Galba, Pison, Othon, Vitellius, tous Césars, tous Augustes. 11 est temps de chercher en un coin de la Syrie le germe naissant, ignoré encore, de la décomposition prochaine.
Rôle négligeable du peuple d'Israël dans l'histoire du monde jusqu'au premier siècle de notre ère. — Les Hébreux n'ont été ni un peuple élu ni une raoe maudite; mais bien une nation très intéressante par ses institutions démocratiques, très originale par sa ûdélité obstinée envers un Dieu peu aimable, qui n'a cessé de la trahir: nation trop faible et trop mal installée entre des puissances rivales pour n'être pas écrasée sous leurs pieds. — Zorobabel, Esdras et Néhémie ; cent ans d'indépendance relative, dans l'enceinte de Jérusalem. — Splendeur du temple. — Visite, plutôt apocryphe, d'Alexandre le Grand. — La destruction de l'enceinte et la transportation de cent mille hommes par Ptolémée Lagos remplissent l'Orient de fugitifs juifs. — Dynastie pontificale des Onias. — Fortune d'un certain Joseph, fermier général au compte des Ptolémées. — Jérusalem passe des Ptolémées aux Séleucides. — Libéralité d'Antiochus le Grand. — Rapacité d'un Séleucus. — Hellénisme amusant des grands prêtres qui se font appeler Jason, Lysimaque, Ménélas. — Démence et férocité d'Antiochus Epiphane. — Mathathias, Judas, Jonathas, Simon, Hyrcan, Macchabées. — Temple d'Onias en Egypte ; traductions grecques. — Triste fin des Macchabées. — Intervention de Pompée. — Antipater et Hérode : dernière période d'éclat; dissensions et sectes . — Suite de détestables gouverneurs romains. — Désespoir, discordes, révolte des Juifs. — Prise du temple, ruine de la ville, dispersion du peuple.
Si, après la destruction de Jérusalem par Nabuchodonosor et la transplantation des Juifs en Chaldée et en Mésopotamie^ nous avons abandonné le peuple d'Israël à ses malheurs, à ses discordes et aux sanglantes vicissitudes de son agonie, ce n'est pas que son histoire manque d'intérêt, puisqu'il faut y chercher quelques-uns au moins des prodromes inaperçus de la révolution chrétienne. C'est que les Hébreux, un moment sortis de Tombre aux temps des David et des Salomon, n'ont joué jusqu'ici qu^un rôle négligeable dans l'histoire générale du monde ; c'est qu'obstinément fsolés dans leur domaine étroit et précaire, ils n'ont rien enseignée l'Egypte, à la Chaldée, à TAssyrie, à la Phénicie, encore moins à la Grèce et à Rome. Maintenant, leur heure est venue.
En abordaat la seconde phase de l'histoire juive, j'entends n'obéir à aucun de ces sentiments contradictoires qu'une longue éducation chrétienne a pour ainsi dire incrustés dans le cerveau des hommes. Les Hébreux ne sont pas un peuple élu jusqu'à Tan I'' de notre ère; ils ne sont t>as une race maudite depuis l'an 33 ou 34. Voltaire les a, je le sais, fort maltraités, mais parce qu'il voyait, ou voulait voir, en eux les fondateurs du christianisme. Or, c'est contre leur volonté, fortement exprimée, qu'ils ont fourni à une religion destructrice de la leur des textes et une légende. £t ce ne sont pas eux, je pense^ qui ont assassiné Uypatia, brûlé la bibliothèque d'Alexandrie; ce ne sont pas eux qui ont inventé llnquisition : ils en ont été seulement les victimes ; enfin ce ne sont pas eux, plus que les Lombards ou les Gahoursins^ qui ont imaginé le commerce des métaux bruts ou monnayés et les roueries de la spéculation ; ils ont seulement tiré parti de vices empruntés aux nations qui les foulaient aux pieds.
Si rien n'est plus injuste qu'un dénigrement^ remis de temps en temps à la mode par ceux qui oublient volontiers l'apologue de la paille et de la poutre, rien n'est plus puéril que l'admiration outrée des actions, des personnages, des écrits hébraïques. C'est une nécessité pour l'Église d'honorer les ancêtres des meurtriers de Jésus ; il lui faut prendre un ton do nez tout particulier pour lire ou chanter les moindres lignes de V Ancien Testament — comme du Nouveau — ^ puisqu'elle fait de l'un la préface de l'autre. La foule qui» en France du moins, ne lit pas la Bible, la foule adhère par son silence à cet enthousiasme de commande. Quoi d'étonnant ! VAvesta chez les Sassanides, les Védas chez les adorateurs de Brahma, le LalUavistara^ ou les Tripitakas chez les bouddhistes, ne sont ni moins sacrés ni moins révérés que, chez nous, le Pentaleuque ou les Psaumes,
Mais ce qu'il y a d'un peu humiliant pour la raison moderne, c'est que nombre d'esprits ouverts, de critiques exercés, même indépendants, cèdent encore, à tort et à travers, à cette routine admirative. Non pas, je me hâte de le dire, que la littérature
juive ne nous soit précieuse, et que la Bible ne renferme nombre d'opuscules ou de morceaux, historiques, poétiques, gnomiques^ dignes d'attention et d'éloge. Mais ne serait-il pas bien temps de ne lui consacrer ni plus ni moins d'étude qu'aux autres: écrits, authentiques ou légendaires, qui se rapportent à d'autres peuples et à d'autres religions? L'exégèse a prouvé surabondamment que les plus anciens documents bibliques, sous la forme où nous les possédons, sont d'une rédaction récente, si on les compare aux inscriptions de TÉgypte et de la Chaldée, môme aux œuvres d'Homère et d'Hésiode. La plupart, ceux qu'on a mis sous le patronage de David^ de Salomon, des prophètes appartiennent aux iu° et n* siècles avant notre ère; quelques-uns ont été composés sous Hérode ou même plus tard. Tous, en somme, ne méritent qu'une créance très limitée. L'authenticité en serait-elle aussi éclatante qu'elle est douteuse, ils ne renferment rien qui dépasse la mesure ordinaire de l'humanité. Le sublime qu'on leur prête est affaire de convention ou de traduction ; et le sens mystérieux qu'on attache à leurs moindres versets n'est que pure illusion théologique. Dépouillés d'un vain prestige, ils n'en seront que des témoins plus fidèles des mœurs, des espérances, des douleurs d'une race tristement éprouvée.
Lorsque Cyrus, vainqueur de Babylone, permit à diverses populations exilées de regagner leurs pays respectifs^ il obéissait à un sentiment fort simple et nullement providentiel. H était tout naturel qu'il essayât de réparer les maux causés par le pouvoir qu'il venait de renverser. £n ce qui concerne les Hébreux, il semble que le dieu des Juifs lui ait été représenté comme à peu près identique au sien même. £t certes, la ressemblance est forte entre les deux couples Ormuzd-Âhrimane, Jéhova-Satan, à ce point que Ton ne doute plus guère, aujourd'hui, que les Juifs n'aient emprunté aux Médo-Perses la doctrine des anges et des démons. Le nom perse du mauvais génie Asmodée(Ae5/ima Daèva) est un suffisant indice de ces infiltrations inévitables entre religions voisines.
Quoi qu'il en soit, Cyrus, après avoir autorisé la reconstruc-
tion du temple de Jérusalem, paraît s'y être montré peu favorable dès qu'il se crut informé de l'esprit exclusif et intolérant qui caractérisait le judaïsme. En effet, lorsque Sassabasar ou Zorobabel (noms assyriens et même perses ; {Zoro : cf. Zarathitstra), prince de Juda, eut conduit jusqu'aux ruines de Jérusalem sa grande caravane de quarante-deux mille personnes et mis en sûreté une forte part des trésors de l'ancien temple, restituée par Cyrus, ce retour et l'entreprise qu'il présageait excitèrent la méfiance et la jalousie des peuples voisins, soit colonie chaidéenne (cuthéenne, dit Esdras) envoyée par Nabuchodonosor à Sichem, soit débris des anciennes tribus d^Ëphraïm et Manassé décimées à la fin du viu* siècle par Salmanasar, et qui, sous le nom de royaume d'israèl^ avaient toujours répudié les prétentions et le fanatisme de Juda.
Esdras, sous le règne d'Artaxerce Longue-Main (458), ne réussit guère mieux que Zorobabel. La ville demeurait déserte, sauf aux heures où Esdras lisait et commentait la loi dans quelque abri provisoire ménagé sur les terrasses du temple. C'est alors seulement que les docteurs et les scribes, sous la direction du grand prêtre, entreprirent de rassembler les traditions^ de relier les fragments des textes sacrés, de reconstituer enfin Thistoire des Juges et des Rois et ce qu'on attribue à Moïse. Esdras essaya de mettre un terme aux mariages étrangers : mesure absurde, puisque les Juifs purs ou prétendus tels, n'étaient pas assez nombreux pour repeupler la Judée, ni même la capitale. La plu* part des Hébreux mettaient peu d'empressement à quitter, pour un pays ruiné, leurs nouvelles demeures, les négoces florissants de Babylone, les emplois qu'ils occupaient dans les provinces d'Asie et à la cour de Perse. Les romans d'Esther et de Tobie, bien qu'apocryphes et récents, aident cependant à comprendre cette époque oii les fils d'Israël pullulaient dans les villes de la Médie, de la Mésopotamie, de la Chaldée, et portaient des noms — Istar, Mardouk — empruntés au panthéon babylonien. Ils avaient cessé de pleurer super flumina, et se souciaient peu déjeuner sur les ruines delà cité sainte.
Cependant un échanson d'Ârtaxerce, Néhémie, vers 454, usa de sa faveur pour se faire envoyer en Judée avec une escorte et des ordres qui déconcertèrent les menus tyrans et gouverneurs d'alentour. Le roi lui avait accordé le droit d'amasser partout des bois et des pierres, les matériaux nécessaires à la reconstruction des maisons et des murs. Il réussit à élever une enceinte suffisante et à y attirer, autour du temple à peu près bâti, les Juifs logés dans les campagnes. Il sut trouver de Targent et des vivres, des charpentiers et des maçons. Jérusalem redevint une ville, et le centre d'un culte^ minutieux et magnifique, rendu au dieu national par une caste sacerdotale nombreuse et puissante. Les bourgades voisines, où vraisemblablement les Chaldéens avaient recouvert un fonds hébraïque, reprenaient peu à peu Thabitude de la circoncision, des jeûnes, des fêtes orthodoxes, du sabbat hebdomadaire et aussi de cette désastreuse année sabbatique où il était interdit de semer et de récolter. — Jamais, on peut le dire, religion n'a imposé de coutume plus imbécile. — Enfin, dans une cérémonie solennelle, Néhémie put renouveler Talliance du peuple avec le dieu qui le trahissait obstinément depuis tant de siècles, et il s'en retourna verser à boire au roi qui l'attendait à Suse depuis douze ans.
 peine eut-il le dos tourné, que les mariages étrangers revinrent à la mode, et qu'on se reprit à vendre et à acheter le jour du sabbat. Le pieux échanson ne put résister au désir de réprimer ces abus criminels. Il revint, vers 438, rétablir la discipline dans le peuple et dans le clergé, et gouverna avec prudence la ville dont il était réellement le second fondateur. Les Chroniques composées sous le nom d'Ësdras et de Néhémie mentionnent trois prophètes minuscules, Aggée, Zacharie et Malachie, dont les Ghristicoles ont tiré quelque parti. En fait, malgré les tracasseries des Samaritains, Jérusalem, sous la domination des Perses, prospéra dans une tranquillité relative et une véritable liberté <— à Tintérieur de ses murailles —, très isolée, et par cela même très visitée, objet de curiosité pour tous les riches passants, qui envoyaient au temple des coupes,
l'histoiJie. 17
des animaux, des poutres d^argent et d'or. Cette paix dura environ cent ans (438-332). Toutefois, à en croire Josèphe, la nation, sinon la ville, aurait eu quelque peu à souffrir des démêlés entre rÉgypte et la Perse. Lorsque Darius Ochus rentra en possession de l'Egypte, révoltée depuis soixante-dix ans, il y aurait fait main basse sur une foule de Juifs, qu'il aurait déportés en Hyrcanie, au bord de la Caspienne (346).
Lorsque Alexandre parut en Syrie, Jérusalem fit mine de rester fidèle à Codoman. Les Samaritains, plus avisés, envoyèrent au siège de Tyr des soldats et des vivres, et obtinrent enfin du conquérant la permission d*élever un temple sur le mont Garizim, à quelques lieues de Sion. Et qui s'installa dans ce sanctuaire détesté? Le propre frère du grand sacrificateur Jaddus, et, avec lui, tout un clan de lévites qui avaient continué d'épouser des femmes étrangères; et encore un culte, une loi, un Jéhova, toute une contrefaçon du judaïsme orthodoxe. Après la prise et la ruine de Tyr, il fallut bien accepter cette humiliation et payer le tribut. Alexandre, préoccupé du siège de Gaza et de la conquête de l'Egypte, épargna Jérusalem. Vint-il en personne s'assurer d'une soumission trop tardive ? Josèphe le dît (mais quatre siècles après Tévénement) et raconte à ce styet une histoire plus que douteuse. A l'approche des Macédoniens, Jaddus serait sorti des portes, en grande pompe, avec tout son clergé. Et, dans ce personnage étincelant d'or et de pierreries, Alexandre aurait reconnu certain vieillard qui lui était apparu en songe à Dium, pour lui promettre Tempire du monde. Puis^ Jaddus lui aurait fait croire aisément que sa venue était annoncée par le prophète Daniel, ou quelque autre, car les livres attribués à Daniel n'étaient pas encore écrits.
Moins crédule ou moins débonnaire qu'Alexandre, Ptolémée Lagos entra dans Jérusalem par surprisse, un jour de sabbat, et en démolit les murailles. Selon Appien, il emmena eu Egypte cent mille Juifs ou habitants de la contrée, qui n'eurent pas autrement à se plaindre de cette aventure. Depuis des siècles^ rÉgypte était pour eux une seconde patrie ; déjà au iii« siècle^
toutes les villes, de Péluse à Alexandrie, à Memphis, môme à Gyrène, comptaient plus de Juifs peut-être que la Judée. Pendant que les Ptolémée, les Antigone, les Poliorcète, les Séleucus Nicator, se disputaient la vallée du Jourdain, les côtes de la Méditerranée orientale se peuplaient ainsi d'émigrés juifs qui échappaient aux révolutions de leur terre natale. Bien que fidèles à leur foi, et attentifs à envoyer au temple de riches ofTrandes, ils s'écartaient peu à peu des observances rigoureuses ; ils s'accoutumaient aux mœurs des nations. Et, sans passer inaperçus, leur culte et leur dieu jouissaient de la tolérance accordée à tant d'autres ; ils n'inquiétaient encore ni les déesses de Syrie, de Cumana, de Pessinunte, ni les Adonis, les Sérapis ou les Bacchus. Le fanatisme exclusif de Jéhova paraissait une singularité^ mais restreinte à une race perdue dans le vaste monde hellénisé. A la cour de Ptolémée Philadelphe, on commençait à parler de Moïse, peut-être à lire quelques traductions ou imitations grecques de livres juifs, recueillis dans la bibliothèque d'Alexandrie. Mais la fameuse version dite des Septante n'appartient pas à cette époque. D. Galmet lui-même traite de fables tout ce que rapportent à ce sujet les Juifs hellénisants, Aristobule, Philon, Josèphe et, d'après eux, les Cyrille, les Clément, les Justin et autres pères de l'Église.
Pendant tout le m^ siècle, Jérusalem fit partie du domaine des Ptolémées, à peu près autonome sous la dynastie pontificale des Onias, qui payaient plus ou moins exactement les tributs, annuels ou irréguliers, imposés par les rois d'Egypte. De là force négociations et transactions oii les fils d'Israël excellaient déjà. Un certain Joseph, neveu du grand prêtre, orthodoxe, sans être ennemi des Samaritains, fit dans ces affaires une grande fortune. Bienvenu du Ptolémée régnant (229), il avait obtenu la ferme des impôts, qu'il savait au besoin lever à main armée. Son homonyme, l'historien, raconte que ce Joseph passa vingt-deux ans de la sorte, dans une grande prospérité. Ou je me trompe fort, ou cet habile intendant des rois d'Egypte a fourni quelques traits au légendaire Joseph du Pentateuque.
Vers la fin du siècle (âi7-âid), les entreprises d'Antiochus le Grand et la violence de Philopator, puis la minorité de Ptolémée Épiphane (200), amenèrent pour ta Phénicie et la Judée un changement de maîtres (193). Ce furent là vingt années pénibles. Jérusalem fut deux fois visitée, pour ne pas dire prise, par les rois d'Egypte et de Syrie. Vun, Philopator, après avoir vaincu Antiochus à Raphia^ remettant la main sur toutes les villes que Tennemi avait occupées ou soumises, passa devant Jérusalem et fut reçu dans le temple avec de grandes démonstrations de fidélité. Seulement, comme il voulait, malgré les gémissements et les contorsions des lévites, jeter un coup d'œil dans le Saint des Saints, il tomba soudain, frappé, comme on dit, par le Seigneur, et ses gens eurent toutes les peines du monde à le tirer du temple et de la ville. Furieux, on le serait à moins, Philopator faillit faire expier cet outrage aux Juifs d*Ëgypte. Quelques milliers de ces innocents allaient périr, écrasés par des éléphants ivres, quand le vent changea. Non seulement ils ne moururent pas, mais ils obtinrent de tuer certains faux frères qui les avaient dénoncés : si les rois oublient, les dévots ont des rancunes plus durables. Dès que Jérusalem put, sans trop de risques, passer à Antiochus, elle l'appela, elle aida ses troupes à expulser la garnison égyptienne. Elle reçut, comme prix de sa défection, de fort belles promesses et quelques privilèges. On peut, d'après Polybe etJosèphe, restituer le rescrit ou décret d'Antiochus, curieux en ce qu'il fait voir combien le relèvement de la ville sainte était précaire encore au II* siècle. Dans cette pièce, adressée au général de ses troupes, le roi déclare « qu'il a dessein de rétablir Jérusalem dans son ' ancienne splendeur, et de rappeler les habitants qui en avaient été chassés et qui vivaient çà et là, captifs ou esclaves i» ; afin que la ville soit plus promptement repeuplée, il exempte de toutes charges pour trois ans, d'un tiers de tous les tributs à l'avenir, tous ceux qui y demeurent ou y rentreront avant une époque fixée. Il veut, de plus, que l'on achève, à ses dépens, tout ce qui reste à bâtir dans le temple, et qu'on fournisse pour ces
constructions tous les bois nécessaires, soit de Judée, soit du Liban, sans exiger aucun droit.
Vingt ans après, les richesses accumulées dans le temple parurent à un Séleucus des réserves toutes trouvées pour alléger le lourd tribut imposé par les Romains. Son agent, Héliodore, éprouva, comme on sait, les fureurs d*un dieu jaloux, et Taffaire n'eut pas de suite. Mais le successeur de Séleucus, Antiochus Êpiphane, s'y prit mieux. Il vendit le souverain pontificat, et fort cher, à un certain Jéshoua, qui se donnait le nom de Jason^ juif de haute race d'ailleurs et propre frère du grand prêtre. Ce Jason goûtait peu l'isolement auquel Jéhova condamnait son peuple. Au grand scandale des purs^ il établit des gymnases, des exercices publics pour les aspirants au sacerdoce. On vit les futurs lévites combattre nus dans Tarène, recourir à la médecine pour effacer les traces de la circoncision, et jurer par Bacchus (comme des cardinaux de Léon X). A l'exemple de leur maître, ils s'affublaient de noms grecs et composaient peutêtre ces poésies légères, sanctifiées depuis en Cantique des cantiques. Qui sait si le scepticisme des Proverbes, attribués à Salomon, ne marque pas ce curieux essai d'hellénisme ? Il est certain que Jason comptait de nombreux partisans; et c'en était fait peut-être du judaïsme, sans les violences et les crimes d'Épiphane.Toutd*abord, malgré la réception magnifique qui lui fut faite par Jason à Jérusalem, ce roi besogneux vendit encore à un Ménélas, à un Lysimaque, la souveraine sacrificature (168). Et la ville sainte devint le théâtre d'émeutes sanglantes, où les trois grands prêtres intrus firent assaut de pillages et de massacres. Antiochus, revenant d'Egypte, où il avait par deux fois usurpé le trône de son neveu, un Ptolémée mineur, mit fin au désordre par une tuerie de quarante mille hommes. Guidé par le traître Ménélas, il monta au temple, et, non content de manier avec ses mains profanes les vases les plus sacrés, les lames, les vignes, les boucliers et les tables d'or et jusqu'au voile du sanctuaire, il fit immoler une truie en l'honneur de Moïse sur l'autel des holocaustes, tremper dans le sang de porc les ustensiles et
les livres sacrés, manger la victime par Ménélas et autres renégats. Enfin> au dire de Diodore, il éteignit la lampe qui doit brûler nuit et jour. Puis il emporta tout le butin à Antioche (166). Peu après, obligé par les Romains de renoncer à TÉgypte — à peine sorti du fameux cercle de Popilius — il fit payer sa honte à la malheureuse Judée, piller les villes, égorger les hommes, vendre les femmes et les enfants. Son général, Apollonius, à la tête d'une armée de vingt mille hommes, s'abattit sur Jérusalem, tua, saccagea, incendia (i64), emmena dix mille captifs, démolit les murailles et reconstruisit une puissante forteresse d^où les flèches et les pierres balayèrent les abords du temple profané. La loi, le culte, furent proscrits; Zeus installé dans le temple et à Garizim; les rares fidèles, traqués dans les cavernes, pendus, torturés, exterminés (163). Les martyres du vieux Éléazar, qui ne voulait pas manger de porc, d'une mère et de ses sept enfants, égalent en horreur les tortures de l'Inquisition et les abominations des Dragonnades. Jéhova dormait sans doute. Un moment réveillé par les cris des victimes, il suscita les Macchabées, ou Asmonéens (un nom qui rappelle le dieu sémitique Eschmoun).
Un prêtre, dit-on, Mathathias, s'était retiré à Modin, à dix lieues environ au nord de Jérusalem. Voyant un Juif sacrifier aux idoles, il ne put se contenir et tua l'apostat sur l'autel. Il tua encore l'officier du roi qui présidait au sacrifice, et, levant rétendard de la loi, appela aux armes tous ceux qui avaient pu se dérober à la persécution. Pendant un an, il erra de montagne en montagne, et mourut plein de jours, à l'âge, évidemment fabuleux, de cent quarante-six ans, léguant son teuvre au plus vaillant de ses cinq fils, à Judas Macchabée. Grâce aux troubles qui suivirent la mort misérable d'Antiochus Epiphane, Judas, à la tète d'une petite armée, six mille hommes environ, se rendit redoutable aux apostats et aux troupes syriennes. Souvent vainqueur, en deçà et au delà du Jourdain, il prit et saccagea nombre de bourgades et de villes. 11 entra dans Jérusalem, et s'il ne put enlever la forteresse où s'enferma la garnison royale, il rouvrit le temple, purifié, aux fidèles accourus de toutes parts.
Après dix ans de luttes, il périt dans une embuscade (157}. Jonathas et Simon, ses frères, résistent d'abord difficilement aux généraux des rois de Syrie. Mais les discordes de leurs ennemis rétablissent leurs affaires. Jonathas, grand pontife, règne à Jérusalem ; il manœuvre longtemps avec adresse entre les Égyptiens, les Syriens et les Arabes; puis, en 139, il est attiré dans un piège avec sa femme et ses enfants.
C'est du temps de Jonathas qu'un Juif de race sacerdotale, Onias, favori et général d'une reine Cléopâtre^ obtint la permis* sion d'élever, aux environs d'Héliopolis, un temple (146) qui remplaça pour les Juifs d'Egypte le sanctuaire national. C'est alors que commencent à circuler ces traductions grecques des Livres de la loi, qui ont donné lieu à la fable des Septante. L'hébreu cesse d'être compris aisément hors de Jérusalem, et un Juif> le péripatéticien Aristobule, écrit en grec.
Cependant, Simon, successeur de Jonathas, a obtenu d'un Démétrius l'affranchissement de la Judée ; il a enfin chassé la garnison syrienne ; il bat monnaie à son propre coin, marie sa fille à un Ptolémée, envoie à Rome des ambassadeurs et prépare une alliance, déjà sollicitée par Judas et par Jonathas. Il est tué en trahison. Mais son fils, Jean Hyrcan, après s'être vu assiégé dans Jérusalem et traîné à la suite d'Antiochus Sidètès dans une guerre malheureuse contre les Parthes (130-126), secoue définitivement le joug des rois de Syrie, s'étend dans la Galilée, soumet les Iduméens, au sud, et les astreint. à la circoncision, et termine un règne de vingt- neuf ans par la prise de Samarie (106). Il existe alors, pour la première fois depuis Salomon, un État juif de quelque étendue, à droite et à gauche du Jourdain, qui confine par le nord à la Cœlé-Syrie, par le sud à l'Egypte^ et qui parfois atteint la mer, entre Ptolémaïs et Ascalon. Mais, dès la fin du second siècle, les successeurs brouillons et féroces de Jean Hyrcan (102-61), des Aristobule, des Alexandre Jannée, des Alexandra et un incapable Hyrcan II compromettent l'existence et surtout la paix intérieure de ce royaume précaire. Sous ces Macchabées dégénérés, les dissensions, les meurtres, les
échauiîourées aggravent les maux d'une guerre perpétuelle entre frères, entre neveux^ entre voisins d*Égypte, d*Ârabie, de Syrie, d'Idumée, de Samarîe, d'Iturée. Il n'y a pas de villes, pas de cantons qui échappent aux assauts et aux massacres.
A Jérusalem, les sectes se disputent le souverain pontificat. Les saducéensy attachés uniquement à la loi et à la tradition; les pharisiens qui, à une observance plus stricte, plus affectée des plus minutieuses pratiques, ajoutent certaines idées nouvelles, métaphysiques, sur la vie d*outre-tombe et îa résurrection des morts, dominent tour à tour dans les conseils des rois; tandis que les esséniens (peut-être assidéens), communistes ascétiques, se dérobant aux charges de la vie sociale, rêvent à Técart une égoïste et vaine perfection. Comme les Juifs thérapeutes du lac Mœris en Egypte, comme les bouddhistes dans Tlnde, ils inaugurent ces fausses vertus, ce lâche courage, ce prétendu détachement, qui n'excluent ni Phypocrisie, ni le fanatisme, ni rinsolence dominatrice, fléaux toiérables pour les peuples jeunes ou forts, ruine et perdition des nations vieillies et désespérées.
Certes, la période asmonéenne, ce siècle des Macchabées, renferme assez de vicissitudes, de gloire et de revers, de répits consolants et de poignantes anxiétés pour motiver ces exaltations, ces frénésies d'espoir et de douleur qui se mêlent ou se succèdent dans les étranges dithyrambes venus jusqu^à nous sous le couvert des anciens prophètes Isaïe, Jérémie, Ézéchiel. Telle est du moins l'opinion de Havet, qui fait son chemin peu à peu dans le clan, d'abord indigné, des exégètes.
Mais voici venir les Romains. Pompée, avant de retourner à Rome pour y triompher de l'Orient, est pris pour arbitre entre deux frères ennemis, Aristobule et Hyrcan ; il se prononce en faveur du second, ou plutôt leur ordonne de vivre en paix. Aristobule résiste, est assiégé et pris dans Jérusalem. Pompée agit avec une certaine modération et se contente d'assujettir la ville au tribut, laissant la Judée fort réduite, mais pacifiée, pour peu de temps, il est vrai. Par deux fois, Aristobule s'échappe de Rome (52-45). Ses fils, Alexandre, Antigène, avec ou sans lui,.
tiennent la campagne. Puis c'est Gabinius qui traverse le pays et y lève des troupes pour rétablir en Egypte un obscur Ptolémée; c'est Grassus qui emprunte le trésor du temple pour combattre les Parthes; c'est Gassius qui^ revenant de l'Euphrate, prend d'assaut la ville de Tarichée et emmène trente mille Juifs captifs. Gependant^ au milieu de ces troubles extérieurs, un calme relatif règne à Jérusalem. La religion est respectée par les Romains. Les docteurs Hillel et Saméas commentent avec succès les Écritures. Un de leurs disciples résume leur enseignement dans une Paraphrase chaldaîque, Hyrcan exerce régulièrement le pontificat. La Judée et la Galilée sont gouvernées, en son nom, par un ministre habile et énergique, Tlduméen Antipater. Ântipater est le père d'Hérode, le chef d'une maison qui ne s'est éteinte que cent ans après notre ère. 11 est bon de remarquer que tous ces HérodeSy bien qu'lduméens, ont été fidèles au judaïsme, mais sans y porter Toùtrance fanatique des véritables Hébreux; qu'ils n'ont pris, visiblement, aucune part aux querelles religieuses et à la répression de certaines sectes dont la légende fut composée après coup; enfin, qu'autant qu'ils ont pu, ils ont évité aux divers cantons de la Judée les humiliations que l'orgueil romain, sans le savoir ou s'en soucier, imposait aux alliés, aux demi-sujets. On les a fort noircis, et rien n'était plus facile, en les isolant du milieu où ils ont vécu. Mais il faut bien se rappeler que, dans la Syrie etla Judée^ depuis le moindre officier jusqu'au général, au ministre, au roi^ on ne trouverait pas, en dix siècles, un homme sur cent que nos lois modernes n'eussent condamné dix et vingt fois à Téchafaud ou à la déportation. Le meurtre, le massacre^ l'assassinat, le pillage, étaient choses quotidiennes et le plus souvent impunies. Quant aux mœurs privées, inutile d'insister. Polygamie, adultères, échanges de femmes, haines de rivales, de frères, conspirations et vengeances, il fallait que ces misères dépassassent quelque peu la mesure pour attirer l'attention. Lorsque le premier des Hérodes, par exemple, eut fait périr, non sans cause peut-être, une de ses femmes et trois de ses fils, Auguste s'écria, mais en souriant : a Mieux vaut être
de ses porcs que de ses parents !» Et il n'en fut rien de plus. Dégagée de ces Incidents, si communs dans le monde hellénosémite^ helléno-égyptien, la période hérodienne apparaît comme Tapogée de la nation juive, apogée tel que pouvait le comporter une demi-indépendance, mais si éclatant, si inespéré, que plus d'un fils d^Israël crut reconnaître en Hérode le vengeur, TOint, le Messie^ si souvent et si naturellement désiré, appelé, par les poètes des temps calamiteux.
Jeune et vaillant, Hérode gouvernait la Galilée au nom d'Hyrcan et avec l'agrément des Romains^ lorsqu'une invasion des Parthes livra pour trois ans Jérusalem à un Macchabée exilé. Antigène, et entraîna la mort d'Antipater. Il aida les lieutenants d'Antoine à refouler les Parthes, se fit bien venir de Cléopâtre par des présents, du triumvir par des promesses de fidélité^ et obtint le titre de roi. Ayant épousé une princesse asmonée, la belle mais froide et défiante Mariamne^ il pouvait au moins prétendre à la couronne pour ses enfants. Il lui fallut trois ans (40-37) pour débusquer Antigène de Jérusalem et prendre d'assaut sa capitale. Dès lors, il règne sans interruption trente-sept ans. Sa fortune est extraordinaire ; il fait la guerre aux mécontents ; il traque de caverne en caverne, de montagne en montagne, les bandes de brigands qui infestaient la Galilée, le pays de Galaad, le Hauran ; il refoule et bat les Arabes qui menaçaient la rive orientale de la mer Morte. Il prend les unes après/ les autres et embellit toutes les villes de Tintérieur et de la côte méditerranéenne.
Il fonde, en un lieu appelé la Tour de Straton, la riche cité maritime de Césarée, relève Samarie, qu'il appelle Sébaste, en l'honneur d'Auguste : car il jouit de la faveur, de l'entière confiance de l'empereur. Après Actium^ il a su passer, sans encombre, de l'amitié d'Antoine à celle d'Octave. Il est allé trouver le vainqueur à Rome^ s'est fait un mérite de sa longue fidélité à celui qui l'avait fait roi, à celui qui, d'ailleurs, représentait, en Asie, la puissance romaine ; il a donné sa conduite passée comme un gage de son attitude future. Et, en effet, l'intérêt de son
peuple, son rôle d'allié, lui commandeot la déférence et la soumisBionàrégarddeRome; ses services ne sout pas moins acquis i Auguste qu'ils l'étaient au collègue d'Auguste. Après s'ètie si beureusemeut tiré de ce pas difficile, Hérode n'a cessé de cultiver avec le plus grand soin l'amitié du raaitre, tantôt portant à Rome de riches offrandes, tSntèt courant à Rhodes, à Éphèse et jusqu'en Paphiagonie, au-devant d'Agrippa, qu'il eacoite en Asie, qu'il ramène en Syrie, en Judée, qu'il Testoie â Jérusalem, dont il donne le nom à ses petits-fils. H a l'extrënie adresse de consulter, sur ses démêlés de Famille, les gouverneurs de Syrie et d'Egypte, le Sénat, l'empereur lui-même, et de les mettre ainsi de moitié dans ses rigueurs et ses vengeances domestiques. Tout en Qatlant les Romains par la construction de palais et de temples voués aux dieui de l'empirei par l'institution de fêtes, de jeux athlétiques et de solennités païennes, il ménage le seul sentiment qui reste aux Juifs, la foi nationale. Il consacre des sommes immenses à l'agrandissement et à k décoration du Temple (19-lS), qu'il entoure de portiques, de galeries, de remparts gigantesques ; il en fait une ville et, véritablement, une des merveilles du monde.
Pendant quelques années encore, il détourne, il apaise les aaîmosités des sectes; il réfrène les velléités de révolte par le renouvellement fréquent des grands sacrificateurs. Mais, vers la fin de son règne, les intrigues de ses femmes, qui sont encore au nombre de cinq ou six, les rivalités de ses fils, des grands prêtres déchns, des docteurs, des fanatiques, des tièdes, des puritains, les excitations d'illuminés, qu'on entrevoit plus qu'on ne les connaît, éveillent l'attention d'Auguste. A la mort d'Hérode (1 de notre ère), la réduction de la Judée en province romaine est jugée nécessaire. Archélaûs, celui de ses fils qui prétendait lui succéder â Jérusalem, finit par être à Vienne, en Gaule (9). Deux petites tétrarcbies sur dain, la Galilée et la Tracbonitide, sont laissées : diens, un Antipas et un Philippe. C'est vers ce tempi place la révolte religieuse et polit' 'dai
c^est-à-dire originaire des régions voisines de la Galilée. La prédication et les malheurs de Jean-Baptiste, en Galilée, sont de âO à 30. Cette période est des plus obscures ; d'une part, les Juifs se dispersent de plus en plus dans le monde ; ils gagnent rOccident; ils pullulent à Rome^ à tel point, qu^un jour de mauvaise humeur (après Séjan) Tibère les en expulse, pêle-mêle, avec ceux qui professent des superstitions égyptiennes (20). D'autre part, les gouverneurs romains de Jérusalem, Gyrénius, Ambivius, Pilatus, paraissent manquer de tact et d'adresse. Sans gêner en rien Texercice du culte et même de la juridiction religieuse, ils froissent les susceptibilités nationales par l'introduction des aigles romaines et des divinités païennes dans la cité de David. Entre temps, un jeune Agrippa, petit-fils d'Hérode, s'est insinué dans la faveur de Caligula, puis de Claude^ et exerce une autorité intermittente sur la Galilée, enlevée à ses oncles Philippe et.Antipas, puis sur la Samarie et la Judée. Les gouvernements de Cuspius Fadus, de Tibère Alexandre, de Cumanus, de Félix, de Festus^ d* Albin, de Gestius^ de Florus, sous Claude et Néron, n'apportent aucun remède à Tanarchie croissante. Un second Agrippa, qui règne au delà du Jourdain, se défend à grand'peine contre des bandes de brigands, de zélateurs, de Juifs fugitifs, qui émigrent de Jérusalem et d'Alexandrie. La grande et suprême rébellion a commencé.
En 66^ les Juifs ont massacré la garnison romaine. Cestius assiège le Temple et se fait battre. La Galilée est en armes sous le commandement du général et historien juif Josèphe. Néron charge Vespasien de la guerre de Judée. L'insurrection est partout, mais sans lien, sans entente, et condamnée d'avance par les haines des chefs, les querelles sanglantes, insensées^ sous les yeux de l'ennemi, sous la main des légions. A Jérusalem^ les Sicaires, les Iduméens, les Jean de Masada, les Jean de Giscala^ les Simon Gioras, les Ëléazar, se pillent, se tuent, se disputent les murailles et surtout le temple. Et au milieu des massacres, des crimes, un fou, un Jésus fils d'Ananus^ court de rue en rue criant jour et nuit : «Malheur à Jérusalem ! d Cependant Vespasien
s'avance avec précaution; il prend l'une après l'autre les villes de la Galilée et les confie au tétrarque Agrippa. Josèphe, après une admirable résistance à Jotapata^ se rend au vainqueur et assiste, captif trop aisément consolé^ à la ruine de sa patrie. Le cercle se resserre autour de Jérusalem ; Taccession de Vespasien à l'empire retarde d'un an la catastrophe suprême, et la rend plus terrible par Taffluence imprudente des Juifs qui viennent célébrer les fêtes de Pâques. L'héroïsme des défenseurs, les horreurs du siège, la prise des deux enceintes, l'incendie final du temple, ont été tant de fois décrits, que je m'arrête seulement pour indiquer les conséquences de cette fin lamentable. La dispersion des Juifs va livrer le monde oriental, puis le monde romain tout entier à une multitude de doctrines hybrides, nées des mélanges divers qui s*opèrent entre les traditions mosaïques, les mysticismes de l'Asie Mineure et de TÉgypte, et les divagations alexandrines des néo-platoniciens, néo-pythagoriciens et magiciens de toute robe et de tout pays.
Je n^ai point parlé du christianisme. C'est qu'on n'en parle pas. Le philosophe platonicien juif, Philon, dont les doctrines chrétiennes émanent, en grande partie ; Philon, mêlé à toutes les affaires de ce temps, ne dit pas un mot de la légende chrétienne. Assurément elle existe, plus ou moins développée, puisque les quatre épitres de Paul encore reconnues comme authentiques paraissent remonter aux années 83 et suivantes. Mais les Grecs et les Romains ignorent complètement la vie et la mort de Jésus. Les documents chrétiens proprement dits, sauf Paul, sont postérieurs au siège de Jérusalem. La première mention du Christ dans les auteurs profanes ou juifs se rencontre dans Tacite qui écrivait sous Domitîen et Trajan ; dans Josèphe, le passage relatif à Jésus est interpolé.
Caractères généraux des religions artificielles considérées comme facteurs historiques. — Emprunts faits par le judaïsme aux religions de la Cbaldée et de la Perse. — Messianisme. — Influence de la Gnose. — Simon de Oitton. — Apollonius de Tyane; magie et mysticisme. — Philon, d'Alexandrie, accommodant la Bible aux doctrines platoniciennes, esquisse d'avance tonte la métaphysique chrétienne ; il suggère la Vocation des Gentils ; il annonce la formation d'une église universelle et la souveraineté d'un pontife suprême. — Un Juif cilicien, hellénisant, Saûl ou Paul, rattachant les théories de Philon aux aspirations d'une petite secte juive fondée par un ascète ou prophète dissident, prêche, avec une ardeur infatigable dans les synagogues juives, éparses sur les côtes orientales de la Méditerranée, une religion nouvelle. — Forma* tion lente de la légende évangélique, dont les quarante ou cinquante variantes sont réduites à quatre, dites Évangiles canoniques, — La doctrine orthodoxe sera fixée seulement au iv« siècle par le Symbole de Nicée. — Habileté des évangélistes à présenter l'Ancien Testament comme une figure et une préface du Nouveau. — Compromis de la fable chrétienne avec les idées et superstitions courantes. — Ce que les Évangiles laissent entrevoir de Jésus très bien jugé par Voltaire. — Banalité on déviation de la morale qu'on peut attribuer à Jésus. — Ignorance parfaite des intérêts sociaux et politiques. -— Mépris de la nature, du travail, de la vie civilisée. •— Religion du désespoir et de la mort, le christianisme charme par des promesses mensongères des populations désorientées et lasses. — Persécutions et représailles.
L'étude comparée des religions nous autorise à les ranger en deux catégories, d'ailleurs étroitement apparentées : les religions instinctives ou spontanées, premières réponses de Timagination ignorante à la curiosité aisément satisfaite; les religions artificielles, construites par un homme ou un groupe d'hommes avec les matériaux fournis par les premières. Ces doctrines systématiques se ressemblent en deux points : toutes se disent révélées ; toutes prétendent posséder la vérité absolue. Le premier caractère serait négligeable, tant il est vain, s'il n'entraînait le second, qui n'est pas moins vain, mais qui est infiniment dangereux. Toute religion révélée et dogmatique, après avoir été un ferment
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de discorde, souvent d'enthousiasme et d'héroïsme, puis un Treia rarement utile, devient, nécessairement, un instrument de corn* pression el de mort. A ces titres divers, elle prend rang parmi les facteurs les plus puissants et non les moins calamiteux de l'histoire.
Ces parasites redoutables sortent d'un germe inaperfu longtemps couvé dans quelque coin obscur du monde; la plante, d'abord, végète parmi vingt autres qui vont l'étoufTer peut-être ; lorsqu'un coup de vent ou la fantaisie d'un passint emporte et sème la graine en des milieux plus vastes et plus propices; elle se multiplie, elle se propage, elle gagne, çà et là variée par des greffes, hybridée par des mélanges ; puis, broussaille ou forSt envahissante, elle absorbe l'air respirable, elle l'altère ; elle modifie les conditions de l'existence, l'exercice des facultés intellectuelles et la substance même des cerveaux infiltrés par ses exhalaisons. Une vapeur trompeuse s'interpose entre la raison et la réalité ; des mobiles nouveaux déterminent l'action individoelle ou sociale, et par snite les relations des peuples, la marche des événements. Qui méconnaîtrait ce râle des religions? soit dans l'Inde accablée par la tliéocratie brahmanique, dans une moitié d'Asie hypnotisée par le Nirvana bouddhique, soit dans la race juive obsédée, entêtée de son traître Jéhova, soit dans les domaines de Mahomet, sott enfin dans l'Occident christianisé 1
Ce n'est pas du tout en controversiste que nous chercherons à définir les éléments successifs du christianisme et l'effet de sas premières manifestations. A quoi bon, d'ailleurs? L'exégèse a fait son œuvre, et si complète, qu'elle pourrait désormais se reposer, ou s'occuper d'autre chose. Nou:
ni contre la foi, mais tout à fait en d< la création de Philon, de Paul, d'Âug goire VU, de Dominique, Loyola, Catv œil que tout autre phénomène, dont de départ, dont nous connaissons le voyons la fin.
Nous avons dit combien lente a été
après le retour de Zorobabel, entre Cyrus et Hyrcan I^^', alors qu'elle était toute enfermée dans Jérusalem. Hors de la ville sainte, le judaïsme dominait sans doute dans la vallée du Jourdain, même dans l'ancien pays d'Israël, d'Ephrai m, à Sichem et à Samarie; il s'était, de plus, répandu en cent lieux de l'Asie et de TAfrique, en Chaldée, en Perse, en Mésopotamie, en Syrie, en Gilicie, en Egypte. Et partout iJ se rencontrait avec des croyances étrangères, dont, malgré sa haine et sa monomanie exclusive, il empruntait quelque fable, quelque image : à la Chaldée la tradition du déluge, à TAssyrie l'arbre et le serpent, les bœufs ailés ou chérubins, à la Perse les paradis, ces grands parcs de chasse peuplés de toutes sortes de bètes; les anges, du bien ou du mal, qui abondent autour d'Ormuzd et d'Ahrimane ; le médiateur, Mithra, qui règne sur les vastes campagnes, entre le dieu de la lumière et le roi des ténèbres. Ces influences se trahissent en divers chapitres de la Genèse^ et dans quelques vagues appels des Psaumes, Après Alexandre, les usages et, Ton ne peut en douter^ les idées helléniques, ont bien failli dominer à Jérusalem. Si, au grand prêtre Jason, Antiochus Epiphane n'eut pas substitué l'infâme et inepte Ménélas, il eût pu se faire que Jéhova expiât durement toutes les avanies qu'il avait fait ou laissé subir à son peuple. Avec les Macchabées, la religion nationale parut se rétablir dans toute sa rigueur, soit à Jérusalem^ soit en Galilée et en Galaad, entre le Hauran et le Thabor, anciens pays d'Issachar, de Manassé et de Gad. Mais on peut croire, qu'au milieu des Syriens et des Grecs, sauf la visite obligatoire ou l'envoi d'offrandes au temple, les observances de la loi souffraient quelque latitude. L'hébreu littéraire n'était plus entendu. Beaucoup de Juifs extérieurs Tignoraient; ils parlaient grec et, depuis Onias (146), écrivaient en grec. La Judée tout entière employait un patois syro-chaldéen, syro-arabe. Les esséniens imitaient les thérapeutes d'Egypte ; les pharisiens empruntaient, sans le savoir peut-être, aux doctrines de Platon et au culte d'Osiris des aspirations vers une vie d^outre-tombe, moins vague que le Chéol hébreu, et vers une résurrection quasi-corporelle.
Comme tous les peuples éprouvés, les Juifs en appelaient de leur avenir à leur passé. Ils désiraient, ils imploraient un roi consacré comme Saùl et David le furent par Samuel, un Meshiah, Messie ou Oint qui relevât leur patrie, et imposât leur loi à toute la terre, c'est-à-dire à quelque trente lieues carrées.
Aussi, lorsque Hérode, avec une extrême habileté, eut rétabli et maintenu le royaume juif, quand il eut, surtout, agrandi, décoré et dédié un nouveau temple, « plus magnifique que ne le fut jamais celui de Salomon )>, bien que demi-juif, Iduméen, bien que roi par la tolérance des Romains, il fut célébré et reconnu par quelques-uns comme ce messie attendu si longtemps. Il y eut même, à Rome, des hérodiens, une secte de Juifs satisfaits. Mais après la chute d'Ârchelaûs, sous le joug direct des légats, sous Tautorité intermittente des tétrarques, le découragement et la rébellion alternèrent dans la Judée, la Samarie, la Galilée. Des bandes de patriotes, volontiers pillards et meurtriers, des ascètes isolés, tantôt prêchant la révolte et tantôt le détachement de toute chose, annonçant la fin prochaine d*un monde misérable, toujours s'autorisant des textes sacrés et des anciens prophètes, erraient dans les campagnes, de caverne en caverne, de bourgade en bourgade, jusqu'à ce qu'ils tombassent sous les coups des soldats, ou dans les mains de prêtres et de rois malveillants.
Le désordre qui régnait en Judée n'épargnait pas le reste de rOrient. Non seulement des factions, des troubles locaux, indifférents à l'autorité impériale, ensanglantaient les villes les plus riches : Alexandrie, Antioche, Gésarée, et rendaient partout précaires la vie et les fortunes; mais les âmes désœuvrées, énervées, se laissaient aller à toutes les superstitions, à toutes les chimères. La mode était aux extases, aux visions, aux possessions d'esprits malins. Des charlatans de toute nation, astrologues de la Ghaldée, exorcistes et magiciens d'Egypte, prêtres de Gybèle, thaumaturges et guérisseurs, exploitaient cette hystérie universelle.
Précisément vers l'époque où mourut probablement Jésus, un l'histoire. 18
Samaritain, Simon de Gitton, promoteur de ce qui allait s'appeler la cabale et la gnose, appuyait de miracles très réussis et de jongleries habiles des théories abstruses sur l'émanation et sur des hiérarchies de puissances intermédiaires entre Thomme et le Grand Tout, les Ëons. Ce Simon semble avoir opéré jusque dans Rome. Plus célèbre et plus séduisant était le divin Apollonius, de Tyane en Gappadoce.
Ce curieux personnage avait beaucoup voyagé^ en Perse, en Egypte et dans l'Inde. Mage, hiérophante, brahmane^ il se rattachait naturellement à Pythagore, le plus mystique des philosophes grecs. En dehors de toute influence juive, il prêchait l'immortalité de Tâme, la providence, la prière^ une morale austère, qu'il parait avoir pratiquée. A en croire son panégyriste Philostrate, il excellait aux miracles et à tous les tours de haute magie. C'est proprement l'ancêtre des magnétiseurs. 11 avait le don de seconde vue et^ du premier coup, savait distinguer un dieu d'un démon. Parlant toutes les langues sans les avoir apprises^ il conversait aisément avec les ombres de toute nation. Il guérissait tous les maux, surtout Ja folie, et même la mort. Sa carrière fut longue et éclatante. Sur le point d*ètre condamné pour magie, il disparut mystérieusement du monde. On conte qu'il apparut ensuite à un incrédule, et lui dit : (c Quittez vos doutes, Tâme est immortelle... Au surplus, pour entendre pleinement ces choses^ attendez de n'être plus. » C'est le plus sûr en effet. Apollonius eut des disciples, un cortège d'adorateurs ; longtemps les païens dévots conservèrent son souvenir. « C'était, disaient-ils, un dieu, qui n'a fait que passer sur la terre, n L'empereur Alexandre Sévère plaça son buste dans un oratoire consacré aux grands sages. Les Pères de l'Eglise, après Tavoir maudit comme un démon, ont fini par rhonorer comme un précurseur. Lucien s'en est fort moqué.
Pendant qu'Apollonius associait aux traditions d'un Pythagore de fantaisie et d'un faux Orphée les croyances du lointain Orient, Philon d'Alexandrie, un Juif illustre, qui florissait sous Tibère et Caligula, accordait Platon avec Moïse. Philon est tel-
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iement imbu de Platon, qu'on a pu dire plaisamment : Aut Philo platonizat, aut Plato philonizat (ou Philon platonise, ou c'est Platon qui philonise).
« Pour Philon, dit M. Joseph Fabre, la Loi est un être vivant. La lettre n'en est que le corps; il faut en pénétrer Tâme. Les récits sacrés sont une espèce de mythologie. » Ceux qui nous scandalisent le plus sont des symboles de vérités spirituelles. Loth et ses ûlles deviennent des professeurs de vertu, et le Cantique des cantiques une pieuse allégorie. Le procédé de tous les prédicateurs est, d'ores et déjà, inventé.
Philon est panthéiste, comme le sera Paul à ses heures, mais il est aussi monothéiste. Son dieu est inûni ; il n'est nulle part, et rien n*est hors de lui, mais il est aussi créateur ; il est, par excellence, l'impersonnel, mais il est la personne par excellence. Ces contradictions n'ont fait défaut ni à Platon^ ni à Zenon, ni à Marc-Aurèle, ni à Voltaire. Elles sont inévitables : sans elles, le panthéisme n'est qu'un mot superposé à la réalité de l'univers; sans elles, le monothéisme n'est qu'un simple mirage des facultés humaines, projetées à l'inûni, en dehors de toute réalité.
Donc, le dieu de Philon est infini et un, mais son unité a trois aspects : la bonté qui crée, la puissance qui maintient, la sagesse ou logos, médiatrice entre la bonté et la puissance. Bien que cette trinité ne se compose pas encore de trois personnes ^ le Logos, ce fameux Lo^os de Platon et d'Aristote, que vous connaissez sous le nom de Verbum, n'est déjà plus une simple entité métaphysique. C'est « l'Idée des idées », le a Type suprême de l'humanité )>, <( l'Homme en sa divine essence o, « l'Intercesseur, rinterprète de Dieu » qui l'envoie sur la terre. Le Juste est ia représentation de Dieu, a la bénédiction de tous y> et, notez ]e mot, la rédemption des méchants. C'est la Grâce divine qui sème en nous les germes des vertus. La Foi, supérieure à l'Espérance et à la Charité, non moins qu'aux quatre vertus cardinales, est la plus irréprochable offrande à Dieu, puisqu'elle est l'adoration, l'acceptation du Logos. Les œuvres ne vr
ia Grâce ; la science, le culte même sont secondaires devant la Foi. La vie est un apprentissage de la mort ; elle doit s*en rapprocher, en supprimant les passions. Le mariage^ perpétuant la vie, est une basse nécessité dont Télite doit s'affranchir. « Notre devoir est d'humilier la chair, delà torturer par tous les moyens et à tous les instants, afin de nous racheter de la servitude corporelle. D Le détachement complet, l'union ineffable avec Dieu^ tel est le but suprême. Toutefois, «le monde étant une république que gouverne le droit éternel », il faut appliquer aux actions et aux êtres la loi divine, avoir devant les yeux « Tégalité^ mère de la justice », s'élever par la charité au-dessus des vaines distinctions de castes, de classes et de nations, admettre les étrangers (gentils) au bienfait de la foi commune. Philon entrevoit le jour où la religion du vrai Dieu, attirant à elle tout ce qu'il y a de pur dans les autres croyances, « réunira tous les peuples au pied des mêmes autels, le jour où un pontife univers sel, tandis que chaque prêtre prie pour sa cité, priera pour le genre humain tout entier, et sera devant le Créateur l'organe de la création à genoux : fonction sainte, mettant au-dessus de tous les rois Thomme appelé à l'exercer». Et Philon s'écrie avec orgueil : « Nous sommes partout; et partout. Grecs et barbares. Occidentaux et Orientaux, se convertissent à nous. Â nous la terre entière ! »
Certes, les pharisiens ont pu soutenir que le christianisme fut Tœuvre de Juifs dissidents et de néo-platoniciens. Philon, qui ne le connaît pas, qui ne le nomme pas, en est le véritable créateur. Par lui, les trois principaux mystères, Trinité, Incarnation, Rédemption; la Grâce, la Foi, le Salut, la Vocation des gentils, Tunité catholique, la souveraineté de l'Église et du pape ; par lui l'édifice complet qui ne sera construit que du iv* au ji^ siècle a été nettement dessiné d'après Platon, cinquante ans au moins avant que le monde romain soupçonnât l'existence, ou tout au moins les prétentions, du christianisme.
Paul, contemporain, mais plus jeune, de Philon, ou tout au moins les rédacteurs des écrits qui nous sont venus sous le nom
de Paul, ont visiblement cousu h leurs épitres enflammées des bribes incohérentes du philosophe alexandrin, sur la grâce et les œuvres, sur la foi, le célibat, le salut, le dieu en lequel nous sommes et vivons, in quo vivimui et lumus. Deux hommes qui vivent dans le même temps et le mSme air peuvent être frappés séparément d'une mftme pensée. Mais cette admission des étrangers au bienfait de la foi commune, si nettement indiquée par Philon, semble èLre le trait de lumière qui, foudroyant Paul à Damas, a jeté en lui son idée mdtresse, la Vocation des gentils. Les idées, il est vrai, valent surtout par ceux qui les mettent en œuvre; et l'audace, la passion, l'infatigable énergie de Paul, ont plus fait pour le chriitianisme que les livres de Philon. Autant la doctrine de Paul est indigente et mal exposée, autant sa vie est riche en aventures, en intrigues, en colloques, en plaidoyers, en échappatoires et en tribulations. Il n'est pas d'épreuve qui l'abatte; rien ne lui co&te pour s'arroger la direction d'un mouvement qu'il a longtemps combattu, et ce tilre d'apdtre auquel il n'avait aucun droit, qu'il tenait seulement de son Apre volonté, de son exaltation. Ëcoutez-Ie : a Ce sont de faux apâtres [on ne sait de qui il veut parier) ; mais ce qu'ils ont osé, je l'ose. Sont-ils Hébreux? Je !e suis. Sont-ils de la race d'Abraham? J'en suis. Sont-ils ministres de Jésus-ChristT Quand ils devraient m'accuser d'impudence, je le suis encore plus qu'eux. J'ai plus travaillé qu'eux. J'ai été plus repris de justice qu'eux, plus sauvent enfermé dans les cachots. J'ai reçu trente-neuf coups de fouet cinq '"'■ •*'"• "•mins Ap hMnn trois fois, j'ai été lapidé une fois. J'ai et fond de la mer! > Par compensation, il qu'au troisième ciel; il a vu Jésus, It pourquoi non, puisque Jésus est ressu:
ressuscité aurait-il donc parlé, sinon à porté le nom inconnu de Jésus-Christ e Macédoine, en Thessalie, à Corinthe, à la ville de Rome 7
La prédication de Paul peut se Tés
«Jésus est le Christ, le Messie annoncé'par les prophètes ; il a été envoyé de Dieu et crucifié fpour le rachat des péchés, pour le saJut du monde; il est venu pour tous les hommes. La loi ancienne est périmée; le sabbat est inutile; la circoncision est indifférente. Jésus est ressuscité ; bientôt il Tiendra sur les nuées juger les vivants et les morts. Cette génération ne passera pas que les hommes ne soient enlevés à travers les airsfau pied du tribunal céleste. La folie de la croix^ telle est désormais Tunique sagesse.» Et rien, plus que le succès, même très limité, de pareilles assertions, de promesses et de menaces si bizarres, rien, dis-je, ne prouve mieux le désarroi intellectuel et moral, Tangoisse désespérée que l'on décore volontiers du nom de -paix romaine.
Dans ses épîtres les moins contestées, Paul n'affirme ni la divinité du Christ, ni la trinité, ni l'incarnation. Il ignore ou il néglige les circonstances de la vie de Jésus. Ce silence relatif montre que la légende n'était pas constituée encore, vers 50 ou 60 de notre ère. Les compagnons et amis de Jésus^ apôtres et disciples appelés alors Nazaréens, avaient assez à faire de maintenir à Jérusalem leur petite communauté et quelques missions en Galilée, à Damas, à Antioche. Ils avaient beau faire montre du judaïsme le plus strict et le plus sincère, accomplir dans le temple toutes les cérémonies prescrites ; ils n'évitaient pas les violences populaires ou légales. Leur messianisme n'était pas directement contraire à la loi ; mais la résurrection corporelle d'un homme qu'on avait vu mourir, mais l'annonce de la fin prochaine avaient de quoi froisser et irriter les sectes dominantes, Qu'aurait-ce été, sMls avaient publiquement proclamé la divinité et l'incarnation de Jésus ? En une heure, il ne serait pas resté un chrétien dans la ville sainte. Les pavés se seraient levés d'eux-mêmes. Au reste, ce ne sont pas là des idées juives; elles ne pouvaient se produire, se faire accepter que dans un milieu païen, polythéiste, habitué aux mille aventures des dieux et aux apothéoses des mortels, Jéhova est un dieu solitaire et obstinément célibataireî Lui attribuer un fils, et un âls égal à
lui-même; supposer que, par un artifice des plus équivoques, il aurait insinué ce fils dans le sein d'une femme, mais c'étaient là des blasphèmes inexpiables ! Or, les Nazaréens étaient, avant tout, des Juifs. Et Saùl (le futur Paul) Tétait plus qu'eux encore, élève ou client du fameux rabbi pharisien Gamaliel.
Lorsque^ soit déçu dans quelque ambition ~ il était artisan, fabricant de tentes, et il avait passé sa jeunesse^ s'il n'y était pas né, à Tarse en Gilicie — soit frappé d'un coup de soleil, ou plutôt d'une idée géniale, Saûl, Paulus^ citoyen romain, à ce qu'il dit, revint chrétien de Damas et d'Antioche ; lorsque Barnabe le présenta aux apôtres, et que, dans cet homme trapu, chauve, au nez aquilin, aux fortes cuisses arquées, ceux-ci reconnurent leur ennemi, le gardien des manteaux de la tourbe qui lapidait le malheureux diacre Stéphanos, on conçoit quelles défiances l'accueillirent. Mais bientôt, séduits par sa fougueuse éloquence, par la hardiesse et la grandeur de ses plans, puis convaincus par les résultats, appréciables déjà, de son activité prodigieuse, ils se rallièrent à la Vocation des gentils. Ce ne fut pas la fantasmagorie des langues de flamme, ce fut Paul, ce fut la raison qui détermina leur exode. La Judée les reniait, le monde les reçut. Le petit groupe obstinément juif, communiste, ébionite, qui resta dans Jérusalem autour des Jacques, frères ou cousins du Seigneur, périt victime des Antipas, des Agrippas et des orthodoxes. C'est pourquoi, dans les convulsions qui annonçaient et qui signalèrent la grande catastrophe de l'an 70, il n'est fait mention de Nazaréens ou de chrétiens.
Le christianisme, éteint dans son berceau, se rallumait dans l'univers. Les apôtres voyageaient de province en province, fondant de petites communautés, des églises discrètes, où ils contaient, chacun à sa manière, la vie, la mort et la résurrection du maître. De Babylone,et non de Rome où il n'est pas allé (son voyage et son supplice seraient une élucubration postérieure d'un obscur Marcel), de Babylone, un centre de Juifs dissidents, Pierre datait les quelques lettres qui lui sont attribuées. D'autres, Jean, André, Barthélémy, Philippe, Thomas, opéraient çà et là,
en Egypte, en Asie Mineure, jusque dans Tlnde. IJ nMmporte guère. Ce qui importe^ c'est, en mille points de Tempire, dans les faubourgs et les banlieues^ parmi les malheureux, les ignorants, les femmes, les déséquilibrés en quête de magie, de visions et d'extases^ la formation de groupes uniquement préoccupés du salut individuel, du jugement prochain, indifférents à la vie sociale, aux intérêts de la cité, de l'État et de la civilisation. Partout, sourdement, une croissante armée de microbes inconscients perforait, minait, sapait les fondements et la charpente du colossal édifice. Et partout les gens du monde officiel et instruit regardaient — quand ils y songeaient — comme des sectes juives ou égyptiennes ces solitaires de la Thébaïde^ ces adeptes d'un Jean ou d'un Polycarpe et, dans Rome mème> le troupeau des Glet, des Anaclet^ des Nil et des Lin, humbles prédécesseurs de l'infaillible Alexandre VI. On a supposé que quelques grandes dames, une Poppée, sous Néron^ et sous Domitien une princesse Flavienne, favorisaient en secret les chrétiens. C'est possible, comme elles protégeaient les prêtres dUsis ou les exorcistes chaldéens. S'il est vrai que Néron ait fait allumer quelques malheureux après le grand incendie de Rome, ce fut comme incendiaires présumés et non comme chrétiens. L'empire n'en était pas encore à se défendre contre la religion nouvelle, qui se dérobait dans l'ombre.
La légende, cependant, se formait. Autour des quelques notes, de s recueils de sentences et discours de Jésus, rédigés ou seulement répétés par les apôtres et qu'on appelait logia, des élèves plus ou moins ingénieux brodaient par centaines les variations qu'ils jugeaient ou probables, ou utiles, ou édifiantes. Aux souvenirs plus ou moins altérés de l'enseignement du Seigneur et des circonstances qui causèrent sa mort on ajouta des épisodes de son enfance et de sa jeunesse, des fables, des miracles^ souvent bien médiocres, mais absolument exigés par la crédulité populaire. Plus de cinquante récits évangéliques se répandirent dans les diverses communautés, la plupart attribués aux fondateurs des premières églises, évangiles de Pierre, d'André, de
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Jacques, etc., OU selon Uarc, selon Afathieu, selon lean, évanffit de la sainte enfance, et tant d'autres. Ce genre de littérature Tut continué jusqu'au iv* siècle; c'est le Concile de Nicée qui, en 32S, y mil un terme. On raconte que les ëvêques réunis ne sachant comment élaguer cette floraison encombrante, s'en rapportèrent au hasard ; non : s l 'Esprit-Saint. Ils déposèrent la pile entière sur un autel. L'Esprit soufQa, et ne laissa sur la table que quatre cahiers, nos évangilesdits canoniques. D'après le peu qui nous reste des autres, il est visible que la raison, et non le vent, a présidé au choix. Cesquatre livres étaient probablement les meilleurs. Diversement conçus, peu concordants entre eux, parfois déparés par des maximes douteuses ou dangereuses, ils se recommandent pourtant par des mérites très appréciables, Marc par la simplicité, Mathieu par l'énergie et la richesse du coloris, Luc par la Traicheur du sentiment et le souci de la composition. Ces trois sont les plus anciens. Quant à Jean, plus récent et moins naïf, son début mystique, ses longs discours lui donnent au moins une apparence de profondeur. Non content de rattacher, comme ont fait ses devanciers, Jésus â la famille de David, voire de Noé et des patriarches antiques, de conformer les moindres actes du Sauveur à des prophéties qu'il croyait inspirées de Dieu, Jean transporte le Christ au delà des temps et des choses, avant la création du monde. En incarnant en Jésus le Logos, le Verbe des métaphysiciens, et en assimilant le Verbe à la divinité, le Fils au Père, il complète l'apothéose et arroge au christianisme l'éternité. Dès lors, l'Ancien Testament devenant une figure duNouveau, le judaïsme, forme préparatoire, doit s'effacer devant la vérité totale, virtuellement antérieure, que lahvé n'avait pas daigné révéler à Moïse. Les obstinés qui se cramponnent aux croyances de leurs aïeux ne sont plus que des maudits, des criminels, livrés dans ce monde aux supplices et dans l'autre à la damnation éternelle. Ainsi se trouve résultat logique bien que bizarre, le respect des livre liDés de saints, et la haine du culte juif. Mais ou ne transforme pas impunément une
S82 l'histoire.
preuve d'une religion contraire. Il fallut recourir aux expédients les plus étranges pour diviniser Jésus sans amoindrir lahvé, pour sauver l'unité divine tout en distinguant le nouveau dieu de l'ancien. De là ce lent et pénible imbroglio de la Trinité, où le Fils est aussi vieux que le Père, où leur inutile trait d'union^ souffle, colombe et flamme, ne le cède en rien à ceux dont il procède également ou à moitié, de telle façon que ces trois membres de Tunité demeurent trois personnes et ne forment qu'un seul être. Un dieu qui engendre un dieu déjà existant, pour le faire mourir ; un troisième dieu, délégué par le premier pour engendrer le second dans le sein d'une mortelle, sans entamer la virginité de cette mère : des milliers de théologiens ont lutté avec ce mystère et n'en ont pas triomphé. C'est qu'ils n'ont pas vu dans la Trinité ce qu'elle est, une concession et un appât aux nouveaux convertis, si friands de triades, égyptiennes, grecques, gauloises et métaphysiques. Il leur fallait un chiffre trois, on le leur donnait.
Ce n'est pas tout. Gomment faire d'un homme un dieu sans entacher sa naissance d'illégitimité? On n'y vint pas tout de suite. Marc prend Jésus à sa rencontre avec Jean; à son baptême dans le Jourdain; il ignore toutes les historiettes habilement groupées par Mathieu et Luc autour de la naissance du Seigneur^ la crèche de Bethléem, le bœuf et Tâne, et les bergers, et les mages et l'étoile ûlante, et le massacre des Innocents, et la fuite en Egypte. Mathieu et Luc, bien qu'ils aient imaginé la salutation angélique et l'Incarnation, n'osent encore éliminer Joseph. C'est à Joseph qu'aboutissent les deux généalogies contradictoires que les auteurs ont recueillies ; de Marie pas un mot. C*est par Joseph que Jésus est censé descendre de David. £t pourtant Joseph fut sacrifié : l'Incarnation était à ce prix. Il dut passer, avec Amphitryon et Tyndare, dans la classe des pères putatifs. Le christianisme donc, et il n'eut qu'à s'en féliciter, était réduit à emprunter la fable si populaire d'Héraklès, de Persée, de Bouddha, et de tous les autres demi-dieux.
Parlerons-nous de cette Jérusalem céleste, de ce jugement
tant de fois promis et remis^ de cette rédemption qui devait au moins effacer le prétendu péché originel, et qui en laisse subsister toutes les conséquences, enfin de tous ces sacrements si bien combinés pour mettre la main sur toutes les circonstances et les actes de la vie ? L'ignorance, la crédulité, la misère des foules, Tespoir d'une vie meilleure^ et pour les lettrés, quelques miettes de Platon mal digérées par les nouveaux docteurs ; enfin et surtout Torganisation ecclésiastique savamment calquée sur les hiérarchies augustales de la religion civile, expliquent assez la diffusion relativement rapide du christianisme.
Maintenant, quelle fut la part de Jésus dans ce vaste mouvement? Considérable, sans doute; les hommes qui laissent une empreinte aussi tenace dans la mémoire de leurs amis ont répondu, pourrait-on dire, à Pappel d'un temps; ils ont exprimé, mieux que d'autres, des sentiments qui se trouvaient d'accord avec le malaise ou l'espoir universels. Mais, pour éveiller tant d'échos, il a fallu que sa voix passât par la bouche frénétique de Paul. Pour donner naissance à un culte, il a fallu que sa doctrine fùX singulièrement accentuée, même dénaturée par les arrièredisciples de ses apôtres. Rien, s'il eût réussi à sortir du tombeau^ rien, certes, ne l'aurait plus surpris que l'emploi et la portée de certaines de ses maximes ou de ses paraboles.
Dégagé d'une mythologie, en somme fort médiocre, déchargé de cette divinité qu'il ne semble pas s'être attribuée, de cette religion compliquée à laquelle jamais il ne songea, Jésus de Nazareth, fils très légitime d'humbles artisans galiléens, frère de Jacques et de plusieurs autres, parfaitement étranger à David et aux rois de Juda exterminés six cents ans avant notre ère, apparaît comme un homme très justement irrité contre Tétat social où il végète, contre Tabjection de ces petits rois serfs des Romains, et aussi contre les sectes qui se disputent, à Jérusalem, l'autorité religieuse : car il est Juif et n'a jamais cessé de l'être, Juif dissident, il est vrai, à la manière de tant de prophètes et d'ascètes avant lui, à la manière de son contemporain Jean le Baptiseur, pénétré, sans le savoir, d'un souffle, d'un esprit plus large, qui
s 84 L HISTOIRE.
venait à la fois de l'Inde bouddhique, de la Perse et de TAsie hellénisée. G^est un orateur populaire à tendances sensiblement esséniennes, communistes, peu familier avec l'économie de toute société civilisée, considérant la remise des dettes comme le dernier mot de ridéal terrestre, invoquant sans cesse la justice, qu'il confond avec une sorte de sympathie ardente et vague, promettant un avenir meilleur sans autre garantie que sa propre foi, bien illusoire assurément, dans la fin prochaine du monde, qu'une résignation absolue à la fatalité providentielle. Son enthousiasme nerveux l'entraîne souvent à des paroles imprudentes, à des actes inconsidérés. Sans aller jusqu'à trouver dans sa soudaine colère contre les marchands de colombes^ de figurines et autres objets de piété légalement installés sous les portiques sacrés, ou dans ses menaces contre le temple, dans ses prétentions à la royauté, dans les dures paroles qu'il adresse à sa mère, les prodromes d'un délire caractérisé, il est facile de comprendre les inquiétudes de ses parents— qui le cherchaient pour le faire enfermer — la défiance des pouvoirs publics, enfin les haines qui répondaient aux siennes : car sa charité ne s'étend pas aux pharisiens, « race de vipères, sépulcres blanchis», ceux-là mêmes qu'aurait pu lui rallier une croyance commune à la résurrection. Sa vie errante, l'agitation qu'il entretient en Galilée, ses liaisons avec les Samaritains, ses critiques acerbes ou dédaigneuses de certaines observances chères aux orthodoxes, le désignent assez aux vengeances du sanhédrin. Et lorsqu'il entre dans Jérusalem à la tête d*un rassemblement de deux mille personnes, son sort est décidé. Arrêté, condamné d'avance, convaincu d'ailleurs par son silence autant que par ses réponses, renvoyé de Caïphe à Pilate et de Pilate à Caïphe, il est conduit au gibet. Et nul ne s'aperçoit qu'un Dieu vient de mourir. Tout cela s*était vu et s*est vu cent fois, chez les Juifs et chez toutes les nations du monde. Partout il s'est rencontré, ne disons pas des philosophes, tels que Socrate, Protagoras, Diagoras, Âristote,mais des utopistes éloquents, généreux, qui, profondément affectés ies misères humaines, proposent des remèdes pires que le mal^
lancent les masses à Tassant d'institutions surannées et, tète baissée, se brisent contre la forteresse qu'ils voulaient renverser . Tel fut le Jésus réel ou probable, et Voltaire en a bien saisi la physionomie. L'appréciation qu'il a placée dans la bouche du savant Fréret (Bou2ainm7Zter5) ne serait désavouée par aucun exégète laïque, c J'oserais, dit Voltaire, l'appeler un Socrate rustique. Tous deux prêchèrent la morale sans aucune mission apparente ; tous deux eurent des disciples et des ennemis ; tous deux dirent des injures aux prêtres, et tous deux furent suppliciés. »
Parmi les paroles et les opinions de Jésus que la tradition semble avoir conservées, il y a lieu de distinguer entre les maximes de combat) trop fidèlement appliquées par l'Église : Compelle intrare (forcez-les d'entrer); qui .résiste à l'assemblée, qu'il soit comme un païen et un publicain ! Chassez-le dans les ténèbres extérieures ! Je suis venu pour apporter le glaive et non la paix. Il faut haïr son père ou sa mère à cause de moi ; et l'enseignement moral proprement dit.
La morale de Jésus est à la fois universelle et bornée. Elle ne connaît rien en dehors des relations les plus élémentaires des hommes entre eux et de Thomme avec Dieu. Deux aphorismes la résument : Aimez-vous les uns les autres ; Fiat voluntas tua ! Quant à la famille, à TÉtat, aux intérêts sur lesquels toute société repose, Jésus les écarte, il les ignore. C'est la seule conclusion raisonnable à tirer de la fameuse échappatoire : « Rendez à César ce qui est à César! n Qu'importe? Le monde va finir. II n'a aucune idée de la science ; il dédaigne le travail : sur ce points l'anecdote de Marthe et Marie, la comparaison du lis des champs qui ne travaille ni ne file, ne peuvent laisser aucun doute.
L'amour, en tout et pour tout, c'est trop et c'est trop peu ; trop, quand il va jusqu'à Toubli de toute digt(ité, jusqu'à l'acceptation du plus vil outrage ; trop peu, quand on en fait le critère de toutes les actions humaines. L'amour est arbitraire, comme le prouve la maxime : <c Beaucoup d'appelés et peu d'élus. y> Elle est suspecte la justice d'un dieu qui ne connaît
d'autre principe que la grâce, que réjouit plus le repentir d'un seul pécheur que la vertu de dix justes, qui paye du même prix l'ouvrier de la onzième heure et ceux qui ont travaillé tout le jour. On est tenté de la laisser se morfondre dans les nuées où siégera le suprême et partial arbitre. Au pardon, même étendu à la femme adultère, au Samaritain et au publicain, on préférerait la moindre notion du droit ; elle eût évité à Jésus des aphorismes aussi douteux que le : « Faites-vous des amis avec les richesses mal acquises [de mammona iniquitatis). i>
L'amour est un sentiment très défini. Il n'a plus de sens dès qu'on le généralise. Entre les douces faiblesses d'une femme infidèle et la sympathie qui doit unir les hommes, Jésus ne dls-> tingue pas. Autre chose pourtant est l'amour sexuel, autre chose l'amour filial, ou la mutuelle bienveillance, ou l'adoration d*uD dieu. Quelle morale fonder sur la confusion de rapports si divers ? Tout au plus suggère-t-elle quelques palliatifs, la charité^ l'aumône. Mais, quand on y ajoute la résignation absolue, soit aux fatalités providentielles, soit aux misères nées des vicissitudes sociales, de la servitude et de la conquête, soit à la violence et à l'insulte^ on en fait un instrument de déchéance morale. Qui tend l'autre joue ne saurait regarder en face. L'humilité engendre l'hypocrisie ; elle n'y a pas manqué. Jésus ne soupçonnait même pas cette conséquence inévitable.
Vague et périlleuse, la morale de Jésus est-elle au moins originale? Apporte-t-elle un principe nouveau? A-t-elle, comme l'ont prétendu tant de dupes sincères, renouvelé le fond du cœur humain ? Nullement. Sa formule est empruntée au Lévitique : (( Aime ton prochain comme toi-même. » La pitié universelle et la charité, préconisées par Platon et par Epicure, sont parmi Jes dogmes du stoïcisme. Nous savons que, plusieurs siècles avant Jésus, le renoncement et l'amour des créatures ont été pratiqués^ poussés à leurs derniers excès par les disciples de Bouddha. Ainsi, même le côté tendre et légèrement aberrant de la morale attribuée au Christ ne présente rien d'inconnu. Il y a plus^ passé les premières ivresses de l'espérance, celte sensiblerie, dont on
a fait le caractère principal de la morale chrétienne, s'est montrée fort inefficace et n'a rien changé aux conditions de la vie humaine.
L'Église n'a pas tardé à sentir Tinsuffisance de préceptes d'ail* leurs impraticables; et, lorsque la victoire l'eut mise en demeure de conduire les hommes et de gouverner les Ëtats^ force lui fut d*appliquer tant bien que mal la morale ordinaire, la vraie, celle qui naît des contacts entre les individus et les groupes sociaux et qui est en contradiction absolue avec la doctrine chrétienne. Celle-ci, en effet, apprend à souffrir et à mourir ; l'homme veut jouir et vivre. L*Église laissa donc les intérêts et les passions produire leurs effets ordinaires, prenant soin seulement de se réserver les bénéfices de l'humilité, de la charité, de l'amour et du renoncement. De sorte que le Christ, venu pour délivrer les âmes, se trouva, sans le savoir, les avoir livrées sans défense à l'exploitation d'un clergé ambitieux, le plus souvent coalisé avec tous « ceux qui sont mangeurs de gens ».
Mais laissons dans l'horizon idyllique où Renan lui a fait un fond d'or le séduisant rêveur de Nazareth; et voyons dans le christianisme ce qu'il est : au point de vue religieux, une re-r vanche de l'Orient mystique, de l'Asie sémitique subjuguée par Alexandre et par les Romains, contre le génie vaste et lumineux, précis et pratique, épris de science autant que d'art et de poésie, de l'Occident aryanisé; au point de vue politique, une révolution sociale, ou plutôt antisociale, suscitée par le désarroi profond, par le désespoir des masses diminuées de la tête sous le niveau Impérial ; au point de vue historique, le dissolvant de toutes les énergies dont l'empire allait avoir besoin contre les barbares, l'un des agents les plus terribles de perturbation mentale et d'exploitation matérielle que le monde ait jamais connu.
L'Église se fait un titre d'honneur, je le veux bien, des persécutions qu'elle a subies. Il y en a eu trois ou quatre, réelles, en deux siècles. Ce n'est guère, étant donné les mœurs cruelles et la justice sommaire des Romains. Et comment les empereurs
t88 l'histoire.
n'auraient-ils pas cherché à réagir contre des gens qui refusaient de payer rimpôty la capitation, qui se dérobaient le plus souvent au service militaire et qui, dans leur fanatisme imbécile, renversaient les divinités de Tempire, affectant de dédaigner le Génie de Rome, emblème simplement allégorique de la patrie ? Puis l'Église omet d*ajouter que la revanche de ses martyrs plus ou moins authentiques (il y a tant d'os aux catacombes !) a duré plus de mille ans. Nulle religion n'a fait couler plus de sang, non pas même celles qui ont immolé des hommes sur leurs autels. D'après les évaluations les plus modestes, du iv*' au xvnie siècle, TÉglise a fait hommage au Dieu de paix de dix millions de victimes humaines.
D'AU.GUSTE A THÉODOSE.
Indifférence du monde aux querelles et aux ignominies des Césars. — Prospérité manifeste des provinces, surtout des villes, dont radminislration respecte les inoffensives libertés municipales. — Vice capital de l'organisation militaire. — Puissance des armées permanentes et de la garde prétorienne. — Les Flaviens; Vespasien, raisonnable et laborieux, fait oublier les horreurs des Néron, Galba, Othon et Vitellius. — Règnes, trop court, de Titus; trop long, de Domitien.-— Les Antonins : Nerva. — Trajan, bienveillant et sage, emploie volontiers le Sénat ; il conquiert le pays des Daces et poursuit les Parthes au delà du Tigre. — On commence à parler des chrétiens. — Adrien, habile administrateur, empereur dilettante. — Antonin sommeille à demi dans une paix troublée uniquement par certaines rivalités domestiques. — Vérus et Marc- Aurèle. — Irruption de Marcomans et de Sarmates. — Terribles guerres d^s Marcomans et des Quades. — Courage, bonté, sagesse de Marc-Aurèle. — L'odieux Commode. — Les Sévères : Septime, dur et habile, grand général, gouvernant sagace. — L'exécrable Caracalla. — L'infÂme et charmant Elagabaie, prêtre du Soleil. — Le vertueux et médiocre Alexandre-Sévère. — Les trente tyrans. — Claude II, Aurélien, Probus, Zénobie. — Dioclétien et la tétrarchie.— Regard en arrière sur l'Orient après Alexandre.— Les Ptolémées, les Séleucides ; les Parthes, voisins incommodes plus que dangereux, demibarbares, demi-hellénisés — Révolution mazdéenne. — Les Perses Sassanides fondent un puissant empire. — Les Mages ou Mobeds et la réforme de Zarathustra. — Antiquité de la langue zende ; importance capitale de VAvesta. — Amusantes conformités des légendes de Zoroastre et de Jésus. — Le dualisme mazdéo-chrétien. — Le manichéisme. — Les hérésies. — Arius cherche à introduire la raison dans le christianisme. — Constantin associe TEglise à Tempire; en fondant Constantinople, il prépare la division inévitable du monde gréco>romain, et l'abandon de Rome h l'ambition des papes. — Esprit et tolérance de Julien l'Apostat. — Fureurs catholiques de Théodose. — Les Qots ont passé le Danube.
Nous avons pu laisser à Thistoire anecdotique les règnes si connus des empereurs apparentés à Livie, à Auguste et à Agrippa. Jamais œuvre fondée par la sagesse et la vigilance n'est tombée aux mains déplus tristes ou de plus scandaleux héritiers. Mais le prestige de Tempire n'en a pas souffert; l'indifTérence générale n'en a pas été troublée. La plupart des provinces, des villes, entre l'Océan et TEuphrate, entre le Danube et l'Atlas, ontconl'histoire. ^o
linué de végéter, de prospérer même, dans une liberté relative et protégées par un certain nombre de légions suffisant à la garde des frontières. Les guerres n'ont pas manqué, ni les révoltes non plus, en Afrique, en Bretagne, en Gaule, en Judée; mais les unes ont été soutenues avec succès, les autres comprimées avec rigueur. Rome, de son côté, ne s'émouvait guère de ces événements lointains, en des contrées dont Tltalie prenait peu de souci; bien plus, Rome assistait, comma à des spectacles fort ordinaires et beaucoup moins intéressants que les jeux sanguinaires du Cirque, à ces terribles tragédies de famille où les menées et les forfaits de Séjan avaient précipité Tibère, à ces conspirations vraies et supposées où disparaissait rapidement l'ancien patriciat, enGn à ces insanités, à ces fureurs, à ces scélératesses qui atteignaient rarement les masses populaires. II est certain que les excentricités de Galigula, les déconvenues et les mésaventures conjugales de Claude, les sottises prétentieuses de Néron amusaient la multitude hétérogène qui pullulait sur les onze collines et dans Timmense banlieue. Chacun vaquait à son métier, à sa mendicité, aux affaires et aux papotages de sa coterie religieuse, de ses fêtes et processions de quartier. La vie et la mort étaient devenues si peu de chose que, même les riches, sans cesse menacés par les délations et par la cupidité impériale, ne laissaient pas d'employer leurs loisirs soit aux distractions de la vie élégante, soit à la construction de belles villas et de vastes édifices, à des collections de livres et d'objets d'art, soit même aux intérêts de certaines villes ou provinces qui les choisissaient pour patrons. Également préparés à tout par la sagesse d'Êpicure et par les dogmes austères de Zenon, ils attendaient, avec un courage passif, le suicide imposé ou volontaire.
Il y avait encore à Rome des gens d'esprit et de talent. La veine littéraire et philosophique n'était pas épuisée. 11 était de bon goût d'aller, à certaines heures, écouter, sous les portiques ou dans les salles de leurs écoles, des professeurs de grammaire, ^e rhétorique et de morale; on organisait pour les conféren-
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ciers et les poêles des récitations privées et publiques où quelque Silius, faible imitateur de Virgile, quelque Valérius Flaccus, débitaient des fragments d'épopée, où Sénèque le père, un Espa' gnol fort lettré, déclamait des discours fictiTs sur des sujets divers ou des tragédies lyriques très remarquables par l'éclat de la forme et la liberté de la pensée. Le plus grand écrivain du temps, Sénèque, qui fut précepteur et victime de Néron, son neveu Lucain, le très grand poète de la Pharsule, entretenaient chez quelques-uns l'amour des vertus romaines et des vieilles gloires de la République. Après eux, presque contemporains, vinrent et Perse, et Juvénai, d'Arpinmn, et Stace de Naples, et Quiotilien, les deux Pliue, Tacite, Martial et l'excellent Plutarque, siérudit, si ingénieux, biographe plein de vie et de charme. Les étrangers affluaient dans cette ville immense et magnifique où les deux langues de l'empire étaient accueillies avec une faveur presque égale. Les princes eux-m^mes, et c'était une nécessité de leur situation, écrivaient et parlaient le grec et le latin; tous, même les plus odieux, les plus corrompus par l'adulation servile et le pouvoir sans frein, étaient instruits, diserts, amateurs d'art et de poésie, s'entouraient de savants, de statuaires, de virtuoses, d'écrivains; les faisant, il est vrai, quelquefois mourir, par caprice, par jalousie, quelquefois les chassant en masse de Rome et de l'Italie, mais leur donnaa' btentût des successeurs, nécessaires aux plaisirs de la cour.
Si donc on écarte par la pensée les infortunes individuelles, les atrocités qui ne dépassaient pas un cercle restreint d'ambitieux et d'intrigants politiques, la Rome de Claude ou de Néron ne dilîérait pas sensiblement de la Rome d'Auguste. Beaucoup d'autres villes et pays de l'empire se faisaient remarquer par leur richesseet leur activité intellectuelle. Lyt Arles, Autun, Vienne, Marseille, Narbonne, drie, Antioche, Tarse, Samosate, avaient li bibliothèques, leurs savants et leurs philosoph et rionie, dans le profond repos oi^ elles gloires antiques, projetaient encore une lumi
reine. Athènes était Tinsti tutrice respectée. Corinthe, Éphèse, Pergame, Rhodes, attiraient, presque autant que Rome, les visiteurs, les curieux, auxquels la suppression de toute vie nationale avait créé tant de loisirs.
La prospérité intérieure, celle dont on prétend, bien à tort, faire Tidéal de la civilisation, la prospérité industrielle et commerciale, qui ne peut jamais suppléer l'amour de la science, de la justice et de la liberté, de la dignité civique, régnait non seulement sur tous les rivages de la Méditerranée, mais dans les districts perdus au milieu des terres et des montagnes^ en Auvergne, en Aquitaine, et dans toute TEspagne.
Mais, outre les dangers, soit inaperçus encore, comme le christianisme, soit jusqu'à présent écartés par les victoires des Tibère, des Drusus et des Germanicus sur le Danube et au delà du Rhin, de Corbulon sur FEuphrate, un vice redoutable menaçait la paix intérieure, non pas seulement Texercice régulier du gouvernement central, mais même l'équilibre des diverses parties de l'empire. Ce vice résidait dans l'imparfaite répartition de la force nécessaire à la défense de ce grand corps, dans la très mauvaise organisation militaire, qui .s'était, pour ainsi dire, imposée d'elle-même à Auguste. L'habile homme, en dispensant les sujets de tout service personnel, avait poursuivi et obtenu deux résultats : une sufflsante sécurité intérieure et une sorte de reconnaissance générale. Il préféra recruter et retenir sous les drapeaux par divers avantages, une solde élevée et des distributions de terres, des soldats de profession, très bien disciplinés au point de vue strictement guerrier, mais tout à fait étrangers à Tordre civil, groupés soit aux frontières en solides armées permanentes, soit en corps moindres, en légions campées sur tels ou tels points que la prudence désignait, là pour attaquer ou contenir l'ennemi, ici pour assurer la soumission des provinces. Il gardait seulement sous sa main quelques troupes en Italie et, à Rome, une garde privilégiée, la garde prétorienne, fortement établie aux portes de la capitale. Toute la force effective appartenait donc à cinq ou six rassemblements militaires
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ai à leurs généraux, qu'on pouvait bien essayer d'opposer l'un à l'autre, mais qui sauraient faire clièrement payer leur fidélité intermittente. Et non seulement les provinces et les villes désarmées étaient livrées saus défense à ceux qui leur étaieni donnés pour protecteurs, mais le gouvernement central était impuissant contre une coalition d'srmées Qères de leurs victoires et de leurs chef^, toujours mécontentes de leur paye et de leur lointain exil.
Tant qu'Auguste vécut, l'ordre sa maintiut. Mais Tibère n'eut pas plutôt saisi le pouvoir, malgré toutes les précautions que lui suggérait son esprit cauteleus, que deux rébellions formidables éclatèrent, et sur le Danube, en Pannonie, et sur le Rliin, au nord de la Gaule. On ne triompha de l'une que par des promesses et des exécutions; dans l'autre, Germanicus, le neveu et le Gis adoptif de Tibère, mari de la petite-iille d'Auffuste et d' Agrippa, faillit périr, non par baine, mais par amour ; les soldats voulaient le proclamer empereur maigre lui. Pour se dérober è la reconnaissance malveillanle de son oncle, il entraîna ses troupes au deli du Rliin, jusqu'au Wéser, vengea dans les champs d'Idistavisus (16), la grande défaite de Teutberg, puis ramena dans ses cantonnements de Colonia Agrippina une armée quelque peu diminuée, harassée, mais glorieuse et pacifiée.
C'est par les prétoriens que Caligula, le déplorable flla de Germanicus, et Claude, l'inofTeasif éruditque sa mère et son aïeule, Ântonia et Livia, regardaient comme un imbécile, et Néron — cetarrière-faix de la grande race — furent imposés au clioix et à l'impuissance du Sénat. De l'an XV à l'an LXVIU, les armées ne bougèrent pas; mais les généraux, toujours suspects, avaient soin de ne pas vaincre avec trop d'éc Gonqub une moitié de la Bretagn< Claude pour achever la guerre. Sou qui revenait trop lier de ses victo Arméniens, reçut l'ordre de mourir, jour un sort pareil. Il avait livré Bretons, aux Germains. L'obscurité
paraît-il ; Néron se contenta de renvoyer en Syrie, dans le guêpier juif (68-69).
A la mort de Néron, le soulèvement est général dans les armées^ d'abord en Occident; les légions d'Espagne proclament Galba, qui prend les devants et accourt à Rome ; il ne s'entend pas sur le prix> dor^ativum, avec les prétoriens, qui appellent Othon, alors propréteur en Portugal. Cependant les légions de Germanie, n'ayant pu débaucher leur général Rufus, ont fait choix du crapuleux goinfre Vitellîus; et l'armée de Syrie, jalouse, acclame Vespasien. Galba, tué dans une sédition, Othon, battu à Bédriac par les Vitelliens, les gens de Vespasien, Domitien son fils, Sabinus son frère, Mutien, Primus, ses lieutenants, engagent dans les rues de Rome une longue et terrible bataîl/e où le Capitole périt dans les flammes. Vitellius, traqué dans son palais, bafoué, traîné dans la boue et le sang, décapité, est jeté dans le Tibre. Et Domitien remet à son père Tempire qu'il eût volontiers pris pour lui-même.
Telles sont les tragédies auxquelles le monde assiste avec indifférence. Rome elle-même, qu'elles ont couverte de ruines les oublia, il est vrai qu'elles n'ont duré qu'un an, sous le gouvernement sage et vigilant d'un vieux Sabin de Réaté, qui restaure les finances, refait le trésor épuisé par Néron et Vitellius, et partout réprime avec rigueur, rarement avec cruauté, toute apparence de désordre ou de mauvais vouloir. Son fils Titus a mis fin à la guerre des Juifs, et triomphe avec lui. Son général, Cérialis, dissipe des insurgés gaulois, Ciassicus, Tutor, Sabinus, çt refoule dans les marécages de la Hollande un Batave ambitieux et vaillant, Givilis. En Orient, les Parthes ont assez à faire de se défendre contre une invasion de barbares, encore inconnus, les Alains ; ils demandent même à Rome un général pour les com* mander. Vespasien règne dans une paix glorieuse, sans jactance et sans défaillance. C'est, il faut le dire, le premier empereur romain qui ait gardé son bon sens jusqu'à sa mort. Laboremus (travaillons), répétait-il souvent. C'était un homme sérieux et sobre, non dénué d'instruction et de goût. L'amiral de sa flotte
était l'homme le plus érudit et l'un des bons écrivains de son temps^ Pline l'Ancien, auteur de la célèbre compilation dite Historîa naturalis. Ses architectes et statuaires élevaient l'arc de Titus, le temple de la Paix, commençaient l'énorme Colysée et restauraient le Gapitole. Ses dernières paroles, si connues^ marquent beaucoup d'esprit et d'énergie : « Je sens que je deviens dieu, » répondait-il à ses visiteurs; tout à coup, essayant de se lever, il dit ; « Un empereur doit mourir debout. » Titus avait été un valeureux soldat, un général persévérant; empereur, il fut bon, jusqu'à être appelé les délices du genre humain. Il est vrai que la mort ne lui laissa pas le temps de devenir mauvais. Il ne régna pas beaucoup plus de deux ans (79-80). Deux événements fameux ont marqué son court principat : une fête et une catastrophe ; l'inauguration du Colysée, où cent mille spectateurs purent voir défiler et mourir cinq mille bêtes sauvages, sans compter un nombre infini de gladiateurs, de nageurs, d'acrobates et de danseurs ; la première éruption historique du Vésuve, qui nous a conservé, en les détruisant, Herculanum et Pompéi, ces spécimens précieux de la vie italo-grecque. C'est en voulant observer de trop près le phénomène que le vieux Pline est mort pour la science. Jl errait sur la plage, notant sur son carnet les diverses phases de l'éruption, lorsque les cendres et les vapeurs le suffoquèrent. Les officiers et les serviteurs qui l'accompagnaient ont pu rapporter à son neveu, Pline le Jeune, les détails précis de ce terrifiant spectacle.
La dynastie Flavienne, bien commencée, va mal finir. Le venin du pouvoir, qui n'avait pas mordu sur Vespasien et sur Titus, trouve en Domitien un terrain propice. Envieux de son père et de son frère pendant onze ans, aussi concentré que Titus était exubérant, âme basse, esprit mesquin, il n'a pas plutôt mis la main sur le trésor convoité que la méfiance, la cauteleuse hypocrisie, la joie de tout posséder, la crainte de tout perdre s'infiltrent dans son cœur et dans sa cervelle et s'extravasent dans tout son être en froide rage. Il voit partout des ennemis et ne tarde pas à s*en faire. 11 devient le Néron chauve qui passe des
heures à tuer des mouches avec une aiguille, qui assemble le Sénat pour lui faire discuter la sauce d'un turbot, qui fait couler de Teau sur la tète de ses convives et dont les plaisanteries s'achèvent en proscriptions et en supplices. Tout* entier à ses perplexités croissantes, il commença par négliger les affaires, sauf celles qui rapportaient de l'argent; il sacrifia la dignité de l'empire, aimant mieux payer les Daces, nouveaux barbares da* nubiens, que de procurer à un général la chance, la gloire dangereuse de les battre. Agricola, qui avait porté les armes romaines jusqu'au centre de l'Ecosse, encourut sa disgrâce, peu déguisée. Il ne voulait pas de vainqueurs. Son cousin, le consul Sabinus^ fut, par mégarde, qualifié de prince par un huissier : la mort. Certains sénateurs avaient eu des relations avec un légat révolté : la mort. Pour d'autres suspects, il invente un crime capital, celui de judaïser; sous ce prétexte, il fait périr sa nièce Domitilla et un proche parent, Flavius Clemens. C'est ce que l'Église a fait passer pour une persécution dirigée contre les chrétiens. Ces méchancetés, aussi ineptes qu'odieuses, ont le résultat ordinaire. Une conspiration se forme dans le palais même, et Domitien est égorgé.
Par quel heureux hasard les armées et les prétoriens laissent-ils au Sénat le temps de choisir et de proclamer un sage et honorable vieillard, Nerva? Comment ce personnage s'était-il lié avec une famille qui était venue d'Espagne à Rome et qui s'était distinguée, sans éclat compromettant, dans les emplois civils et militaires, les Ulpius Trajanus ? Le fait est là, amené, comme tant d'autres, par des causes très simples ou très complexes, qui nous échappent. Nerva succède à Domitien sans encombre (96) ; et, deux ans après, Trajan, adopté par Nerva, ouvre ce que l'histoire appelle le siècle des Antonins, une période de gloire et de prospérité, semblable à ces espaces larges et calmes où les fleuves s'arrêtent, avant les rapides et les cataractes.
Les points noirs, d'ailleurs, ne manquaient pas à l'horizon, proche ou lointain. Â l'intérieur, c'étaient, sous Domitien, quelques communautés demi-juives, chrétiennes, car le nom devait
commencer à se répandre, qui refusaient de payer l'impôt direct personnel, la capitation. Excentricité sans conséquence et qui ne laissait pas soupçonner encore le trouble mystique sourdement couvé dans des conciliabules obscurs. Au dehors, des signes plus menaçants commandaient la vigilance et une ferme attitude. On ne pouvait laisser, comme avait fait Domitien, les Daces piller la Mésiè et la Thrace ; il fallait défendre cette courbe rentrante du Danube qui a toujours été le point faible de l'Europe méridionale, par où avaient passé les Ligures^ les Illyriens et les Thraces suivis des Gètes^ puis les Hellènes, les Ombro-Latins, les Gaulois Sénons et les Galates, [et qui maintenant pliait sous ces nouveaux envahisseurs.
Mais qui étaient ces Daces, trapus et barbus, que la colonne Trajane nous montre tapis dans les roseaux ou défendant leurs huttes rondes coiffées de chaume ? Certainement des peuplades aryanisées, fort analogues aux Celtes^ aux Germains^ aux Gètes et aux Sarmates. Et d'où venaient-ils? Probablement de quelque région située plus au nord et plus à Test, sous la pression de ces Guthons, Bastarnes, Lygiens, Wendes, etc., que signale Tacite et qui se massaient alors entre les bouches du Danube et la Baltique, en arrière des Germains. Cette marche en avant des Daces se rattache donc aux causes générales et particulières qui ont toujours poussé d'Orient en Occident les peuples historiques, d'abord à Paccroissement naturel des populations portées à s'étendre vers les contrées d'accès facile ou seulement possible; ensuite à un ébranlement récent déterminé par les conquête^ chinoises parmi les hordes de la Sibérie^ de la Mongolie et du Turkestan.Pan-tchao, général d'un empereur nommé Ho-ti^ avait fait, vers 80^ une grande expédition à l'ouest de Tempire ; il y en eut, sans doute, beaucoup d'autres avant et après lui : avant, puisque les Alains, Scythes d'Asie, avaient dû contourner le nord de la Caspienne, descendre, à travers les Gelons, les Budins, les Sarmates, jusqu'au Daghestan et à l'Arménie, pour dévaster, en 72, la Médie et diverses provinces des Parthes ; après, puisque, vers 92, une moitié des Hiung-Nou, laissant aux Chinois le Tur-
kestan^ se mit en mouvement derrière les Alains. De ceux-ci, Pimpulsion s'est communiquée aux Sarmates (ils ne tarderont guère à se montrer) et, de proche en proche, aux Daces, qui, poussés et poussant à leur tour, franchissaient le Danube, vers 86.
L'exagération qui gâte le Panégyrique de Pline le Jeune aurait pu nuire à la renommée de son héros, si le choix de Nerva, si l'honnête figure de ses bustes, sa colonne et ses conquêtes ne parlaient pour le sage et vaillant empereur. Le front large et bas, les traits accentués, plus épais que nobles, n'indiquent pas, sans doute, une très haute ou très One intelligence ; mais ils respirent la force et la bonté. Trajan tenait de son père une aptitude très suffisante aux affaires; de son maître Plutarque, une rectitude morale que le pouvoir ne réussit pas à fausser et, sans doute, l'amour des grandes actions. Hardi et savant général, tourné, fort heureusement, aux choses de la guerre, il eut le bon sens de laisser au Sénat, tout en se réservant les décisions souveraines, le soin de l'administration et des finances. Il relevait ainsi, aux yeux des Romains et du monde, un corps antique, investi d'une autorité traditionnelle. Telles avaient été la méthode et la conduite d'Auguste.
Fortement appuyé sur cette assemblée justement reconnaissante, il put sans crainte prendre en personne le commandement des armées. £n 101, il passe le Danube, pénètre en Dacie et bat le roi Décébale sous les murs de sa capitale, dont on ne connaît que le nom : Sarmizégéthusa. En 104, des signes d'agitation le rappellent; il jette cette fois sur le fleuve un pont durable, un pont qui sera plus tard construit en pierre, et prend d'assaut la ville du brave Décébale, qui, en 406. est réduit à se donner la mort. Après dix ans de lutte, la Dacie tout entière ■— vaste pays qui comprenait la Moldavie, la Valachie, la Transylvanie, le sud de la Hongrie, entre le Dniester, la mer Noire, le Danube et les Carpathes — devient une province romaine, si fortement romanisée qu'elle porte encore le nom de Boumanie et que d'innombrables invasions n'ont pu en arracher
le latin, principal élément de la langue. Quoique bientôt abandonnée à elle-même, la Dacie Trajane a garanti l'empire, pendant plus de cent ans, des Gots et des Slaves.
Moins utiles ont été les expéditions de Trajan au delà de TEuphrate. Cependant les Parthes étaient de fort incommodes voisins, toujours prêts à se jeter sur la Syrie ou sur l'Arménie. Cette fois, il s'agissait de leur reprendre l'Arménie, et c'est ce que fit Trajan (114). Le succès l'entraînant, il conquit la Mésopotamie et prit la nouvelle capitale des Parthes, Ctésiphon, construite sur le Tigre à peu de distance de l'ancienne ville des Séleucides. Après quoi, il descendit le Cliatt et navigua sur le golfe Persique jusqu'à l'océan Indien. 11 rentrait en Asie Mineure par la Syrie, lorsque la mort le surprit à Sélinonte en Cilicie. Aussitôt, son parent Adrien, qu'il avait peut-être adopté, accourut d'Antioche se faire proclamer par les soldats.
Les chrétiens ont considéré Trajan comme un demi-persécuteur; ils arguent de lettres, assez douteuses, échangées entre Pline, gouverneur de la Bithynie, et l'empereur; l'un demande s'il convient de châtier les chrétiens ; l'autre répond qu'il ne faut point les rechercher à raison de leurs croyances, mais les juger et les frapper s'ils se déclarent. Vraies ou fausses, les lettres peuvent très bien répondre à la réalité des faits. Le gouvernement commençait à apercevoir dans le christianisme trois choses: une croyance, qui importait peu; une entreprise fanatique contre la religion civile, dont l'empereur était le grand pontife et le gardien ; en un, une conspiration permanente contre l'autorité publique, entretenue par des assemblées secrètes, que la loi interdisait expressément et punissait de peines fort dures. Quant au mépris manifesté pour les dieux officiels, au refus de sacrifier au Génie impérial, c'était, sans conteste, un crime de lèse-majesté. La décision attribuée à Trajan était donc aussi légale que sensée ; et Pline la connaissait d'avance. Quant à l'atrocité des supplices, elle était non seulement dans les mœurs de tous les peuples antiques, les Athéniens exceptés, mais encore elle n'a manqué à aucun des peuples modernes avant la Révolu-
300 L HISTOItlE.
lion. Les chrétiens ne Toublièrent nulle part, je pense, dès qu'ils furent les plus forts. Le dieu d'Auguste^ parfaitement inoffensif et bienveillant pour tous ses collègues polis, s'est défendu contre un ennemi injurieux et exclusif. Il a appliqué la loi tant qu'il a pu. Le dieu jaloux a triomphé; et celui-ci a autrement abusé de sa victoire. Mais en voilà bien assez sur les persécutions.
Trajan fut un guerrier, Adrien un pacifique ; non pas qu'il ne maintînt strictement la discipline des armées et la dignité de Tempire ; mais il jugeait, comme avant lui Auguste et Tibère, qu'il était inutile d'étendre indéfiniment la domination romaine. Juste ou contestable, c'était chez lui une opinion très arrêtée, et il la mit en pratique sur-le-champ. La frontière d'Orient fut ramenée à l'Ëuphrate et Ghosroês rétabli sur son trône. Quant au nord et à Toccident, sans abandonner ouvertement la Dacîe et la bande transrhénane, dite terres décumates (impôt du dixième), qui joignait Cologne à Augsbourg ou environ, il considéra toujours le Danube et le Rhin comme limites naturelles. En Bretagne, il se contenta des deux tiers de l'Angleterre et ferma la province romaine aux incursions des Pietés par une muraille fortifiée, qui porta son nom. Son règne ne fut guère troublé, malgré deux insurrections juives. Jérusalem, rebâtie, prit le nom romain d'JElia Capitolina, Ainsi disparut le dernier lien qui rattachât encore TËglise au judaïsme.
Adrien, homme de talent et d'esprit, artiste, poète, aimait à voyager, surtout dans ses provinces orientales, assistant en sceptique aux querelles des sectes, souriant aux superstitions équivalentes et rivales des gnostiques, des alexandrins partagés entre le Christ et Sérapis, parfois prêtant l'oreille aux sophistes christianisés Aristide et Quadratus, rapportant à Rome de riches collections, statues, vases, bijoux, dont il ornait ses palais et ses musées. Il se fit bâtir près de Rome une villa fameuse, villa Adriana, où étaient reproduits les sites qui l'avaient frappé, les édifices et les temples de la Grèce et de l'Egypte; c'est des ruines de la villa Adriana que sont sortis par centaines les statues et les objets précieux dispersés dans toutes les collections
D AUQdSTB A THÉODOSE. SOI
d'Italie et d'Europe. On a fort médit, et non sans cause, de son attachement pour un beau jeune homme de Bilhynie, Antinous, qu'il menait partout avec lui et dont il pleura la mort (Antinous se no;a dans le Nil), s'entourant des images et des bustes innombrables de ce favori divinisé. Mais, n'insistons pas plus que ne faisaient les anciens, sur des vices qui ne leur importaient guère. Sonnons plul&t un souvenir aux écrivains et aux philosophes qui llorissaient dans cet âge prospère : Plutarque, prStro d'Apollon, qui terminait, à Chéronée, sa lonf^ue et innocente vie; Ëpictète, l'ancien esclave d'un luvori de Néron, l'apôlredu stoïcisme et le maitre de Marc-Aurèle, dont les fortes maximes ont été recueillies par son élève Arricn; cet Arrien lui-même, historien grec d'Alexandre, général heureux, qui battit les Atains; Appien, qui écrivait en latin de précieux ouvrages sur les guerres civiles; l'astronome Ptoiémée, dont le système a prévalu jusqu'à Copernic et Galilée. Lucien et Apulée n'étaient encore que des enfants. lorsque Adrien mouru), en 138, litissani à son (ils adoptif, Fulvius Antoninus Pins, un empire prospère et glorieux.
Le monde continua de vivre doucement sous la prudente main de ce Gaulois ou Gallo-Romain de Nîmes, qui a donné son nom à la trop courte série des bons empereurs. Ce nom parvint jusqu'à la Chine, dont les chroniques mentionnent une ambassade d'An-Thun, roi du grand Thsin. La bienveillance qui a valu ace prince le titre de Père du genre humain, sa libéralité envers des Tilles frappées de quelque fléau, incendie ou tremblement de terre (Rome, Antioche, Narbonne, Rhodes), la puissance et la richesse à la fois qui éclatent dans la construction du temple ds Baaibek (Héliopolis) aux confins du désert arabe, ne doivent pas cependant faire tout à fait illusion à l'histoire. Antonin a transmis à ses successeurs un pouvoir moins assis, ...--■calme, plus menacé qu'il ne les avait reçus, jouer deux conspirations. De deux Qls adop avait imposés, l'un, AnniusVérus — qui sembl copieur (ou le parent) du second, Marcus Véru
mort; il crut devoir le remplacer par un jeune Vérus (Lucius, rhomme aux cheveux et à la barbe crespelée), qui n'eût pas valu grand'chose si le sage Marc-Âurèle n'eût fait de lui son frère adoplif et son gendre. Ces arrangements semblent déceler un sourd malaise; d'autre part, les frontières sentaient venir Forage : les Parthes s'agitent à l'Orient.
En 161, à la mort d'Antonin, Marc-Aurèle et Vérus régnent conjointement ; il n'y a pas de partage officiel ; mais, en fait^ Marc-Aurèle gouverne l'Europe, Vérus l'Asie. D'Antioche, où il jouit fortement de la vie, celui-ci fait refouler les Parthes jusqu'au Tigre par un bon général, Avidius Cassius. Il accourt cependant à l'appel de son collègue menacé par une redoutable poussée de Marcomans, de Quades, Sarmates, Roxolans, Vandales ; ces barbares, Germains et Slaves, évidemment pressés du nord et de l'orient par des immigrants nouveaux, avalent franchi le Danube, traversé les vallées de la DraveetdelaSave, et leur multitude venait battre les murs d'Aquilée, les portes de l'Italie (168). Repoussés une première fois, ils reparaîtront en 172, contraignant désormais le plus pacifique et le plus doux des empereurs à vivre dans les camps, à Sirmium, à Garmentum, à Vindobona, surveillant le Danube et courant sus aux bandes qui cherchent à passer le fleuve et qui souvent y parviennent.
Entre temps, Vérus étant mort (169), Avidius Cassius commandait en Asie. En 175, il se laisse aller à prendre la pourpre ; il est tué par un soldat au moment même où Marc-Aurèle marchait contre lui. Les progrès du christianisme aggravaient ces symptômes fâcheux. La Gaule avait ses martyrs, un Pothin, un Irénée, agents de désaffection dont on n'avait certes que faire. Un évêque de Rome — ils avaient pris déjà le nom familier de papa — donc le pape Eleutherius envoyait, croit-oo, une mission en Bretagne. En Orient, les pseudo-platonisants, flattés de Tadoption du Logos, du Verbe, s'affiliaient au nouveau culte; et '^ide et Marcion, et Valentin à Alexandrie, et Pantère, moins )doxe, et Justin de Naplouse, établi à Rome, d'où il adres- Marc-Aurèle une intéressante apologie, ajoutaient au succès
populaire de la légende que nous connaissons une sorte de vernis intellectuel^ un reste de culture hellénique. Mais à quelle distance ces élucubrations ne restent-elles pas des hautes pensées que Marc-Aurèle exprimait dans ses lettres à Fronton, qu'il recueillait pour distraire son esprit d'une odieuse et interminable guerre, et qu'il s'adressait à lui-même : Eis héauton. Et comment les citer — j'entends les divagations théologiques — à côté des charmants, étincelants dialogues et traités de Lucien, marqués au coin du bon sens le plus un, où dos à dos sont expédiés et les dieux amusants de la Grèce et les dieux souffrants et navrés des chrislicoles? à côté de ces précieuses observations consignées par un Pausanias dans ses voyages à travers la Grèce antique ? Mais quoi ! le monde s'attristait, allait s'assombrissant de jour en jour.
L'hérédité adoptive n'en avait pas moins réussi à l'empire pendant plus de quatre-vingts ans ; deux essais déplorables d'hérédité naturelle vont aboutir à un terrible chaos. C'est d'abord la honteuse vie de Commode, le gladiateur, le cocher, le lâche — de ce Commode qui se faisait appeler Antonin — fils de Marc-Aurèle, si chéri, élevé avec tant de soin, muni d'avance d'un si bon préfet du prétoire, Perennis. Ce grotesque fils de famille fut enfin tué (493), et Fempire retomba au pouvoir des armées. Par chance, une sorte de grand homme, mais fruste et rude comme son nom, Septimius Severus, Africain, général en Illyrie, devança aisément les élus des légions de Bretagne et de Syrie. Maître de Rome et du Sénat, vainqueur en trois batailles de son compétiteur oriental, Pescennius Niger (493), délivré par une victoire à Lyon (197) de son compétiteur breton, Albinus, auquel il avait d'abord concédé le titre de César, Sévère se vengea cruellement sur les gens et les villes qui avaient favorisé ses rivaux. Quarante et une familles sénatoriales éprouvèrent sa rigueur. Byzance, qui avait pris parti pour Niger, fut délruite après un siège de trois ans (196-498). Les Parthes, qui avaient donné asile aux légions vaincues de Niger, se virent durement châtiés : Séieucie, Babylone, Ctésiphon, tombèrent aux mains
304 LfllSTOlRB.
de Sévère; et la Mésopotamie redevint, pour peu d'années, possession romaine. Le tour de la Bretagne ne vint que dix ans après ; mais le vieux Septime ne voulut pas laissera d'autres le soin de réprimer une insurrection qui lui semblait fomentée par d'anciens amis d'Albinus. Après avoir, pendant deux ans, donné la chasse aux Bretons dans leurs marécages, il mourut à York, laissant l'empire à ses deux fils, Bassianus et Geta. Septime Sévère ne fut pas seulement un guerrier, mais aussi un administrateur vigilant et économe. Il avait donné sa confiance, à bon escient, à Papinien, son préfet du prétoire, à Paul, à Ulpien, jurisconsultes renommés et ministres capables. Quand il n'était pas surexcité par des soupçons, souvent très fondés, et par les menées des chrétiens — l'Église latine produisait alors Tertullien et Minucius Félix — Sévère était encore un homme guidé par l'expérience et la raison.
Il en fut autrement de son successeur, bête féroce et malfaisante que l'histoire connaît sous le nom de Caracalla et qui se faisait appeler Antonin. Après avoir tué son frère dans les bras de leur mère et fait périr Papinien, censeur incommode, il se mit à courir le monde avec une forte armée. Ce monstre faisait le soldat, et sa familiarité, ses largesses, ses vices grossiers, l'avaient rendu cher aux légions, complices de ses violences et de ses perfidies. Mécontent des plaisanteries que les Alexandrins n'épargnaient pas à sa petite taille, à son visage épais et à sa calvitie, il dissimula si bien sa colère, qu'il attira toute la jeunesse de la ville, plusieurs milliers d'hommes, dans un guetapens, sous prétexte de revue et de divertissement. Puis il les fit entourer et massacrer par ses troupes. Alexandrie, la seconde ville de l'empire, fut livrée pendant plusieurs jours à toutes les fureurs de la soldatesque. Heureux de cette adroite leçon, il ne s'éloigna que pour accomplir d'autres forfaits. Rome était alors en paix avec les Parthes. Il imagina de demander à leur roi la main de sa fille. Il insista si bien, faisant valoir les avantages d'une alliance intime entre les deux plus puissants peuples de l'univers, que ce roi — Artaban — finit par agréer sa proposition.
d'auguste a THÉOOOSE. 3t5
Aussitôt, Caracalla entre en Mésopotamie en qualité de gendre et la dévaste en brigand. L'aventure^ il est vrai, tourna mal. Artaban, revenu de sa surprise, résista de son mieux. La bataille durait depuis trois jours, lorsque le très malicieux empereur fut assassiné par un ministre dont il méditait la perte. Sa mère, Julia Domna, se tua dans Antioche.
Après Caracalla, Héliogabale. Julia, une Syrienne, avait une sœur, Mœsa, et deux nièces ambitieuses, toutes deux pourvues d'un Gis. L'idée leur vint de faire passer ces enfants pour des bâtards de Caracalla. C'était leur assurer un parti dans Tarmée. L*aîné, Bassien, âgé de quatorze ans, fut proclamé empereur sous le nom d'Antonin. Or, cet adolescent, le plus joli qu'on pût voir, était prêtre du Soleil, pierre conique adorée à Émèse. Sa fonction était de danser^ en robe de soie, autour de son dieu, £1 bu Éla (un des anciens Élobim que vénérait Abraham}. Rien n'était plus auguste que ce sacerdoce. Mais quelle ne fut pas la stupéfaction des Romains, lorsque ce baladin charmant, aux joues fardées, à la jupe étincelante de pierreries, toujours dansant devant son aérolithe, fit son entrée dans la capitale du monde avec son cortège d'eunuques pieux et de saintes courtisanes ! C'était là le successeur d'Auguste, de Trajan et de Marc- Aurèle. £t, pendant quatre ans, Rome dansa en l'honneur d'ÉIa. Sur un pavé de pierreries siégeait un sénat de femmes présidé par Soémias, l'impératrice mère. Le jeune et vicieux roi Soleil épousait des Vestales et tuait en dansant. Ce fut une débauche de parfums, d'or, d'argent, de voluptés sans frein et sans nom. Héliogabale et sa mère périrent assassinés.
La lassitude qui suit Torgie livra le pouvoir à la sœur de Soémias, Mamméa, et à l'autre bâtard prétendu de Caracalla, Alexien, métamorphosé en Alexandre Sévère, un enfant sage, qui ne fut jamais un homme. Jamais pauvre sire ne fut mieux élevé, plus pur, plus chaste, plus modeste. Ses ministres, gens de mérite, Ulpien, Paul, Modestin^ Hermogène, continuent, non sans accidents (car, dès 226^ Ulpien est massacré par les prétoriens révoltés), l'œuvre législative de Papinien. Le jeune empel'histoire. 20
reur s'amuse aux petites chapelles; il a un oratoire, où il loge Orphée, Apollonius, Jésus et Abraham. Enfin, tant bien que mal, il se maintient quatorze ans. Hais une campagne malheureuse contre les Perses sème dans les armées une désaiïection qui se traduit, en 333, par une grave mutinerie à Anlioche et, trois ans plus tard, en Gaule, par une révolte, où périssent le bon jeune homme et son imprudente mère, qui l'avait trop couvé. Alors, pendant trente-cinq ans, au milieu des émeutes militaires, des guerres sans cesse renaissantes avec les Francs et les Alamans, les Gots et les Perses, défllent des Maiimin — rustre odieux, Tlirace ou Got d'ori^ne —, des Pupien et Balbio, empereurs du Sénat, des Gordiens — il y en a trois —, des Phiiippes, brigands arabes, et des Décius, des Gallus, des Émilien, desValérien, des Gallien. Pendant douze ans, la Gaule a des Augustes et des Césars particuliers, qui ta dérendent assez bien contre les barbares du Rhin, Postumius, Viclorinus, Uarius, Tétricus. En Orient, c'est un prince arabe de Tadmor (Paimyre), d'abord général, puis empereur, Odénath, qui lutte victorieusement contre les Perses (261-267)-, et sa veuve, Zénobie, conseillée par un rhéteur grec, Longin, et par un galant évèque, l'hérésiarque Paul de Samosate, règne avec éclat sur une moitié de l'Asie
A ce désordre effrayant se mêlent les cris de vingt sectes
chrétiennes et de mi -c lire tien ne s, montanistes, novatiens, carpo*
cratiens, circonce liions, manichéens, monophysites, monothé-
lites, qui, au nom de Tertullleu, ou d'Origène, ou d'Arnobe, ou
i Novat,ou de Paul, renvoient à ceux qui se disent orthodoxes,
IX Clément, aux Cyprien, leurs injures et leurs analhèmes. Les
infesseurs de la foi, les apostats qui demandent à rentrer dans
Église, ceux qui acceptent le baptême sanglant de Mitlira,
lUX qui baptisent les enfants pour les délivrer du péché ori-
nel, ceux qui nient la divinité du Christ ou la réalité de son
[istence terrestre, remplissent de leurs disputes souvcntensan-
antéesl'Asieet l'Afrique. Les philosophes qui se croient indé-
indanls, Plotinj Porphyre, glissent dans le gnosticisme et la
d'auguste a THÉODOSB. 307
théurgie. En Occident, le monde religieux est moins troublé, parce que la culture de l'esprit y est moindre ou plus récente. Les clergés de Gaule et d'Espagne acceptent volontiers les instructions de l'évêque romain. La papauté, sans jeter grand éclat, tire cependant avantage de sa situation centrale dans la capitale officielle. L'absence très fréquente des empereurs, qui habitent le plus souvent soit Milan, soit Ravenne, pour être plus à portée des frontières et des provinces menacées, assure aux papes une importance croissante.
Elle est bien déchue cette Rome ; il est rare qu'elle puisse élever au trône ou y maintenir plus de quelques mois un Auguste né dans ses murs, ou même en Italie. Son nom cependant, son ombre, protège encore et domine l'empire qu'elle a fondé. La machine romaine est encore la plus grande force constituée que le monde ait connue. Quelques règnes glorieux vont même en réparer les ressorts faussés par l'anarchie du dedans et les pressions extérieures. Un Pannonien, Claude II, purge enfin la Thrace et l'Asie Mineure (269) des bandes gotiques qui avaient pénétré jusqu'à Éphèse et saccagé le fameux temple jadis brûlé par Êrostrate. Aurélien, d*origine illyrienne, au prix de la Dacie Trajane abandonnée aux Gots, conserve la ligne du Danube; il met an en Gaule au règne du faible Tétricus, en Asie à la domination deZénobie;iI entoure Rome d'une forte enceinte. Probus, autre Illyrien, rétablit, de Mayence à Neubourg, les murailles qui protégeaient les terres décumates; il délivre l'Afrique d'une invasion berbère (Blemmyes) et retient les Perses derrière TEuphrate (278-282).
Cependant le péril grandit et s'aggrave. La fiscalité impériale a ruiné la Gaule ; les riches, responsables de l'impôt, désertent les villes. Les paysans laissent les terres en friche et se joignent ù des bandes d'écorcheurs, Gaulois, Francs, Bataves, Alamans, — on les nomme Bagaudes^ qui promènent partout le pillage et l'incendie. La Bretagne a fait sécession. Un tyranneau, Achillée, règne dans Alexandrie. Les Perses menacent toujours. Un Dalmate, Dioclétien, habile et sage, inaugure alors, sous le coup de
la nécessité, un système nouveau qui annonce Tinévitable dislocation de Tempire, mais qui lui donne un siècle de répit. Il s'adjoint un collègue, le Pannonien Maximien Hercule, chargé de vaincre les Bagaudes et de paciGer TAfriqucDeux Illyriens, Constance Chlore pour l'Occident, Galérius pour l'Asie, prendront le titre de César. Ces deux lieutenants des deux Augustes remportent d'éclatants succès : Pun rattache la Bretagne à l'empire et contient les Germains ; l'autre, Galériu s, conquiert la Mésopotamie et fonde jusqu'à cinq provinces au delà du Tigre. En 30S, les deux Augustes abdiquent le même jour. Dioclétien va cultiver son jardin, à Salone. Les deux Césars prennent la pourpre. Tout se brouille encore. L'empire a six maîtres à la fois. Mais Constantin, fils de Constance, proclamé Auguste en Bretagne, fait appel aux chrétiens, triomphe aux portes de Rome de Maxence, l'empereur des prétoriens, et associe l'Église à Vempire.
Funeste à l'art et à la pensée, la conversion, ou plutôt l'adhésion de Constantin a été pour l'orthodoxie chrétienne un coup de fortune. Le catholicisme, en effet, risquait alors de succomber sous les coups d'Arius, de Mithra et de Manès, c'est-à-dire du sens commun et de deux variantes du mysticisme gnostique combinées avec les doctrines mazdéennes, que venait de restaurer, pour cinq cents ans, une révolution orientale.
La conquête d'Alexandre ne pouvait pas être durable en des régions où la langue ni l'esprit grecs n'avaient jamais pénétré dans les masses populaires. Les rois Achéménides avaient employé des généraux, des soldats, des architectes grecs. Mais jamais, pas plus que leurs concitoyens, ils n'avaient compris, encore moins adopté, des coutumes, des idées tout à fait étrangères à leurs mœurs et à leurs croyances. Et cela est si vrai qu'Alexandre, trouvant sur ce point les Iraniens absolument réfractaires, essaya de se faire pour eux Perse et Assyrien. Sans doule, après lui, il y eut, jusqu'en Bactriane, des rois grecs dont les monnaies font le bonheur des numismates. Sans doute encore, le grand Séleucus, qui s'était adjugé l'empire entier de
d'auguste â THÉOOOSE. 309
Darius (312), parvint à retenir sous sa main le bassin de TEuphrate et du Tigre et ses annexes, l'Assyrie, la Susiane, la Perse ; et jusqu'en 140, les Séleucides conservèrent, sur la rive droite du Tigre, leur capitale, la ville, d'ailleurs toute grecque, de Séleucie. Mais, avant la fin du iv« siècle, Séleucus était déjà limité à Torient par un roi indien, Ghaudragoupta, qui semble avoir possédé, à Touest de Tlndus, ce que nous appelons slM" jonTÙ! hui ]q Beloutchistan, V Afghanistan et le Caboul; et, dans le courant du m^ siècle (255), les riverains de Tangle orienta} de la Caspienne, Hyrcaniens et Parthes, secouant un joug que peut-être n*avaient-ils jamais porté, se jetaient sur la Médie et la Mésopotamie. Dès lors aucun répit ne fut laissé à tous ces Antiochus, Séleucus, Démétrius, si ambitieux, si remuants, si cruels et si faibles.
Au i«^ siècle avant notre ère, la puissance des Parihes s'était entièrement substituée à l'empire des Séleucides ; et leur capitale, Gtésiphon, se dressait sur la rive gauche du Tigre, en face de Séleucie déchue. Voisins des plus incommodes pour les Arméniens, les Gappadociens, les Syriens, les Parlhes envahirent vingt fois toutes ces contrées à moitié soumises à la domination ou à l'influence romaines, tantôt dévastant Ëmèse, Damas, Antioche, descendant jusqu'à Jérusalem et à Gaza^ tantôt imposant des tributs aux peuples du haut Ëuphrate, de i'Ararat et du Pont. Ils infligèrent plus d'un échec à des généraux qui n'étaient pas sans valeur, Grassus, Marc- Antoine, et subirent, sans en être ébranlés, les victoires de Ventidius, de Gorbulon, de Trajan, d'Avidius Gassius, de Septime Sévère, même les perfidies de Garacalla.lls perdaient la Mésopotamie, ils voyaient saccager leurs capitales, Babylone, Séleucie, Gtésiphon. Puis, aussitôt que le vainqueur avait le dos tourné, leur agile cavalerie, leurs archers infaillibles, semblaient partout sortir de terre et regagner TEuphrate en un moment.
Cette élasticité, cette perméabilité d'un royaume qui pouvait être, sans inconvénient durable, traversé de part en part et refoulé à cent lieues en arrière, ne donnent guère Tidée d'un
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gouvernement régulier, d'une organisation sociale quelque peu cohérente. Ces Parlhei, eu effet, qui n'ont rien produit d'utile ou d'éclatant, aus^i négligeables dans les annales du monde que les Comanchcsou les Samoyède)>, n'ont jamais dépassé le régime ' du clan barbare, de la peuplade, qui obéi! d'ordinaire à un chet de guerre, inféodé lui-mSme i un plus puissant. Ils combatlaieni vaillamment à l'appel de leurs seigneurs, hostiles ou fidèles au roi régnant, également prâts à abuser de la victoire et à esquiver \ la défaite par une dispersion subite. Renlrés dans leurs champs . et leurs bourgades, ils y attendaient une meilleure et toujours prochaine occasion. Les rois parthes ne paraissent pas s'être avancés vers la civilisation beaucoup plus loin que leurs sujets; le faste d'une cour, les riches vêtements, les dehors qu'impose le commandement, les relations avec les puissances voisines, tvecles Syriens, les Égyptiens, les Grecs, les Romains, n'avaient guère changé l'inculte nature de ces Artabans, Tiridates, Mithridates, Phraates, Bahrams,Vologèses et Ehosroës dont l'histoire Dons a conservé la liste approximative. On n'est pas très renseigné sur leurs croyances et leur culte. Fidèles mais tièdes adonteurs des divinités nationales, ils abandonnaient, semble-t-il, fi la caste vivace des mogu-pat, mobeds, les rigides observances delaloimazdéenue. Leur tolérance visible, ou plutOtleur indifférence, laissait volontiers carrière aux talmudistes de Babylone, aux gnostiques de l'Asie Mineure et aux nombreuses sectes chrétiennes. Aussi la révolution qui substitua aux Arsacides les fils de Sassan, les Perses aux Parthes, fut-elle tout autant reli- ^euse que politique. La rivalité de race y eut part, comme au temps de Cyrus et d'Astyage, mais elle s'appuya sur l'orthodoxie zoroastrienne, sur te cléricalisme mazdéen, qui était mède, bien plus que perse. Au iii° siècle de notre ère (33I-336J, le Perse Ârdscliir, Arlcxercès, vainqueur du dernier Arsacide, Arlabao V, signala son avènement au trène des grands rob, ou rois des rois, par une persécution intense contre les hétérodoxes. Il fil rechercher, publier et traduire les débris des œuvres attribuées Zoroastre, amas indigeste de révélations, de miracles et de
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litanies rituelles^ qui constitue le recueil fameux connu sous le nom de Zend Avesta ou mieux Avesta ve Zend (texte et commentaire).
En nous révélant une langue antique, sœur de l'idiome des Yédas, en même temps proche parente du grec et rattachée par des affinités diverses aux dialectes scythes, slaves et germains, la découverte du zend a été la démonstration péremptoire de ce qu'on a appelé la théorie indo-européenne, la preuve d'une rencontre préhistorique en une région plus ou moins étendue, mais réelle, de gens quelconques, provenus de races quelconques, qui ont emporté et répandu vers le midi et l'occident le vocabulaire et l'organisme grammatical d'une langue parfaitement distincte des groupes sémitique et ougro-fînnois. Par des traits nombreux, que n'a pu effacer ou dénaturer l'orthodoxie mazdéenne, V Avesta nous reporte — bien loin en arrière — à une période qu'on peut nommer indo-bactrienney indo-perse^ où, selon une expression qui revient plusieurs fois, <& à l'orient comme à Toccident de i'Indus », les mêmes divinités célestes, solaires, atmosphériques, exerçaient les mêmes fonctions, accomplissaient les mêmes exploits^ recevaient les mêmes prières et le même culte. Ënfm, les parties relativement plus récentes de TAvesta nous montrent par quels procédés, par quels artifices, s'établissent les religions révélées et comment se forme la légende du fondateur.
Zarathustra fut-il un personnage réel ? Y eut-il un ou plusieurs Zoroastres? Son nom signifie- t-il a astre vivant, étoile d'or, adorateur de l'astre, splendeur d'or, lavé dans l'or, forgeron d'or », ou bien « possesseur de chameaux fauves, maître des prairies », ou bien « chantre excellent ;», ou encore a semence d'istar » ? Ces explications diverses émanent toutes de savants autorisés. Zoroastre est-il l'épithète d'un dieu solaire, ou un homme transfiguré comme Gonfucius, Bouddha, Jésus, Mahomet, Joe Smith et le Bâb? Sans doute l'un et l'autre à la fois. Ses disciples en ont usé avec lui à peu près comme les évangélistes avec le Christ. Ils le montrent attendu par les dieux et
la nature entière. " Nous adorons, traduit Darmesteter, la sainteté et la PhraTashi [l'âme, le Génie] du saint Zarathustra, le très bienfaisant..., le premier qui ait recula Nouvelle, le premier qui l'ait fait connaître, le premier qui ait conquis la vache (expression toute védique).,, la parole sainte; qui ait arraché la roue aux mains du démon ; qui se proclama adorateur de Mazdfl, Gdèle d'Ahura ! Lui on qui fut entendue toute formule de foi, seigneur et ordonnateur des mondes, interlocuteur de la loi (ou du dieu bon), la plus excellente des choses, lui que les Amésa Çpentas {saints immortels], d'accord avec le soleil, d'une àme fidèle* d'une conscience croyante, appelaient de leurs vœux pour être le seigneur et l'ordonnateur des mondes; lui, à la naissance, dans la croissance duquel grandirent les eaux et les plantes et crièrent au bonheur toutes les créatures! Bonheur à nous! 11 est né le prèlre, le très bienfaisant Zarathustra. Voici que va s'épandre la bonne loi mazda-yaçnienne sur les sept répons de laterre!» — N'est-ce pas ainsi que les aoges chantent: Hosanna in excelsis !
Dn songe annonce à Dughdha, sa mère, les épreuves futures. Un jeune homme resplendissant lui apparaît, tenant un écrit et un sceptre, et met en fuite les ombres des animaux malfaisants. L'enfant nait. Il ril, au lieu de pleurer. Le roi du pays vient pour le poignarder dans son herceau ; la main du meurtrier retombe impuissante. Les démons l'emportent au désert et le placent sur un b&cher; sa mère le retrouve sain et saul au milieu des Qammes. Le roi ordonne de l'exposer sur un chemin étroit où va passer un troupeau ; le plus grand des bœufs le protège ; deux vaches viennent l'allaiter au milieu des loups. A trente ans, se mission commence; avec quelques disciples, il traverse l'Araxe à pied sec ; il rencontre le saint immortel Vohumanah enès], qui le présente h Ahuramazda. Le dieu lui révèle que illeur des hommes est celui dont le cœur est pur, lui montre nane au fond des enfers, lui remet le texte de l'Avesta et )ie à Balk pour enseigner la loi sainte à la cour de Vislaçpa fsp, Hystaspe). Nouvelles épreuves: le métal en fusion
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coule comme du lait sur la poitrine du sage ; ses entrailles sont eïtraites de son corps et replacées sans qu'il en souffre. Aux assauts des Drujes, des Païrikas, aux demandes captieuses d'Akrimane, il oppose la prière Ahuna mïria {Honover ou Verbe), « Par quelles armes les êtres de la banne création frapperout-ils mes créatures à moi, Anhramainyu ?» Le saint répondit : « Par cette parole je vaincrai, par cette parole, que créa le Saint-Esprit (Çpenta Malnyu) dans le Temps sans borne, qu'ont créé les saints immortels ! »
On le voit, songe précurseur, annonciation, Torce et science jtrécoces, rencontre d'un saint au bord d'un fleuve, révélation, mission, tentation, Esprit-Saint, rien n'a manqué au prophète de l'Iran. Nous laisserons là les miracles obligatoires, cent fois plus probants que les exorcismes cbrétiens, et les trois llls divins, mais posthumes, qui, h la fin des temps, naîtront de la semence conservée dans la lune par la déesse Anahita, et la Phravashi soigneusement gardée par 99999 génies toujours prêts à la défendre contre l'immortel adversaire.
Qu'est-ce, maintenant, que le dualisme mazdéen, tel qu'il se présente dans ['Avesta, tel que l'ont institué soit un réformateur, soit une caslo saceïdotale? Cest la transposition, dans l'ordre métaphysique et moral, de [la lutte, ou plulôt'do l'alternance constante au irrégulière, mais inévitable, entre la lumière et les ténèbres, par suite, entre tous les phénomènes contraires opposés deus à deux, chaleur et froidure, orage et fécandilé, soleil et nuages, etc. Hi en déplus in offensif que ces fables quand elles se bornent â personnifier les acteurs imaginaires de feintes bataille s. Mais, lorsqu'une crédulité qui affecte la profondeur leur demande la solution d'un prétendu problème du bien et du mal, elles deviennent, entre les mains des parasites sacrés, de dangereux instruments d'exploitation, sans apporter d'ailleurs aucun remède aux infortunes humaines, puisque la vi ' ' bon est toujours remise à la Fin du monde prése au temps où cette victoire sera complètement inu cette déviation, très générale, du u mythe des Tit
fortement accusée que dans le système de Zoroastre, où deux principes incréés^ assistés chacun de vagues entités, vertus cardinales ou péchés capitaux, se disputent pendant trois, six ou douze mille ans, la région intermédiaire — la réalité des choses — qui n'a d'eux nul besoin et à laquelle ils prétendent commander. Or, c'est de Tlran que, très probablement, cette idée d'un antagonisme fondamei\tal entre un dieu et un < adversaire », entre des anges et des démons, déjà sensible dans la Genèse et dans le Livre de Joh, s'est infiltrée dans le christianisme, au iiès grand dam des nigauds, à Timmense et continuel bénéfice des pensionnaires de la bêtise sublunaire, qui gagnent leur vie à montrer croque-mitaine.
L'excellent Diaholus, toujours quaerens quem devoret, était déjà confortablement installé dans la légende évangélique et dans ses agréables fonctions de « prince du monde », quand la restauration du mazdéisme par les Sassanides vint surexciter, en Orient, les inventeurs de démons et de démiurges. Les conceptions plus ou moins dualistes n'étaient pas rares à Alexandrie, à Edesse, dans les pays voisins de l'Arménie et de TËuphrate. La plupart des gnostiques admettaient deux royaumes, celui de l'esprit, de la lumière et du bien, celui des ténèlyes, de la matière, du mal; des deux sphères un démiurge a tiré les éléments grossiers et subtils dont l'amalgame constitue le monde que nous voyons ; il serre de toutes ses forces les liens qu'il a formés ; mais un Éon sauveur (Jésus pour les chrétiens) viendra, ou est venu, alléger Pâme du poid§ qui Tempèchait de monter dans l'infini, dans le pur. Ainsi pensaient, avec des nuances diverses, les Cérinthe, les Saturnin, les Bardesane. A ce fonds commun quelques-uns ajoutaient des variantes saugrenues. Ainsi un Marcion, de Sinope (au 11^ siècle), reconnaissait trois principes : un démiurge auteur du mal, dieu de l'Ancien Testament ; un dieu bon, qui a envoyé son fils pour détruire le démiurge ; et le diable, qui est entre les deux.
Le milieu était donc favorable à toutes les élucubrations de ce genre. La plus fameuse et non la moins bizarre, le mani-
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chéisme, s'est développée en plein fanatisme persan, vers 260, alors que le terrible Shapour traquait et massacrait^ selon la loi sainte, l'impie asémaôga, Thérétique imbu de gnose chrétienne, alexandrine ou même indienne. Mani, d'abord bien accueilli par ce roi violent, exilé pour n'avoir pas su guérir un prince, esclave à Gtésiphon, toléré par Hormisdas, successeur de Shapour, fugitif et livré par un chef arabe au cruel Varane, Behram (Verethraghna), fut, à Tâge de trente-quatre ans, écorché vif et empaillé (274). Sa légende est courte, comme sa vie.
Un personnage appelé Budas ou Téréhinthe avait reçu d'un voyageur instruit, Scythianus, riche Arabe, contemporain des apôtres, quatre ouvrages intitulés : les Mystères, les Capitales, VÊvangile et les Trésors. Ces livres, déposés chez une veuve, dont Mani, sous le nom de Kubrikus, était l'esclave, furent l'origine du manichéisme. Le réformateur s'aida aussi des livres sacrés des chrétiens, rapportés de Jérusalem par trois de ses disciples, Thomas, Hermas et Addas ; il put aussi conférer, lors de sa fuite en Arabie, avec un prêtre nommé Trypton et avec révèque Ârchélaûs. Après sa mort, ses adeptes se groupèrent autour de Sis ou Sisinnius ; et la secte, établie à Babylone, grandit rapidement, sous des pontifes qui désignaient eux-mêmes leur successeur. Mais, persécuté par les Sassanides et, après eux, par les musulmans, le manichéisme, errant de Babylone à Balk, de Samarcande au Khorassan, s'éteignit en Orient vers le ix« siècle. C'est en Occident que ses doctrines se maintinrent le plus longtemps. Elles s'y étaient répandues de très bonne heure et y causaient de graves soucis aux défenseurs du christianisme.
Par quels charmes un amalgame indigeste de VAvesta et de la Bible, de croyances mithriaques, bouddhiques, égyptiennes, de rêveries pythagoriciennes et gnostiques, a-t-il pu séduire tant de générations? Pourquoi des runcariens, des tisserands, des poblicans, patarins, bogomiles, bulgares, cathares, albigeois, ont-ils indéfiniment ressassé les divagations de Mani? Sans doute pour alimenter les bûchers de l'inquisition et exercer le bras
séculier. Elles ont eu, du moins, ces conséquences historiques : oui, c'est Manès rempaillé qui^ au xni« siècle, déchaîna sur les malheureux albigeois, sur la riche civilisation de la France méridionale, les fureurs abominables de Dominique, dlnnocent III, de Simon de Montfort, et Thabile complicité du pieux roi Louis le huitième. Tels sont les retentissements profonds des aberrations humaines.
Il est certain qu'aux temps où nous sommes arrivés, aux iv' et v« siècles^ le manichéisme répondait à ce besoin de théurgi^ délirante, à cette déliquescence universelle où s'abîmaient la raison, le sens politique, et jusqu'à Tinstinct de la conservation. Les oreilles assourdies par les croassements des conciles, par les objurgations, les dénonciations, les rivalités, les violences des évêques, les massacres de païens et de schismatiques, n'entendaient pas les craquements avant-coureurs de la ruine imminente. L'orthodoxe d'hier était l'hérétique de demain. Manès dûment condamné, on se trouvait en face d'Apollinaire et de Macédonius ; l'un niait Thumanité de Jésus, l'autre la divinité du Saint-Esprit. Vite un concile ou deux. Mais voici les priscilliens qui rajeunissent le manichéisme, voici les donatistes qui soutiennent que Tefficacité des sacrements dépend de la foi de ceux qui les administrent; voici Pélasge qui nie le péché originel et la nécessité de la grâce. Et c'est de quoi épuiser l'éloquence la plus virulente des Cyrille, des Âmbroise, des Augustin (manichéen repenti), des Jérôme et des Chrysostome.
Le grand hérésiarque du iv* siècle, et le moins déraisonnable de tous, c'est le prêtre Arius, qui, sans contester précisément la Trinité, soutenait que Jésus, le fondateur, le (ils de Joseph et de Marie, mort sur la croix, avait été purement et simplement un homme (admirable, comme eût dit Renan), mais un homme, et que les incarnations ne seyaient pas à la majesté divine. Par extraordinaire en cet âge d'insanité, une idée si juste trouva des adhérents nombreux et obstinés, même parmi les évêques les plus fldèles et les plus respectés. Vous entendez d'ici '"" «Gémissements et les anathèmes des partisans du Credo quia
d'auguste a théodose. 317
absurdum, devise si richement illustrée par le symbole rédigé à cette occasion. Ce fut, en effet, contre Arius que furent surtout dirigées les foudres de Nicée. En 325, sous la présidence d'un évêque de Cordoue, Osius, délégué par ie pape Sylvestre, une soixantaine de saints hommes, cédant aux rancunes des Alexandre, des Athanase, énergumènes alexandrins, condamnèrent donc et excommunièrent l'impie. Mais Arius avait des amis puissants, plusieurs évêques, entre autres Eusèbe de Nicomédie ; un concile de Jérusalem le réhabilita; une profession de foi adroitement rédigée lui valut la faveur de l'empereur, et il allait, à Gonstantinople même, rentrer dans le giron de TÉglise, quand une colique opportune sauva l'orthodoxie de cette humiliation (336). Les traverses et la mort suspecte d' Arius n'arrêtèrent pas l'expansion de sa doctrine. C'est d'un prêtre arien que Constantin mourant reçut le baptême ; ce sont des ariens que le successeur de Constantin en Orient, l'empereur Constance, installa dans les principaux diocèses de l'Asie et de l'Afrique. Le rival d' Arius, Athanase, subit alors toutes les tribulations dont il aurait voulu accabler son rival. Les premiers barbares qui se laissèrent convertir — plus ou moins — , les Gots, reçurent le christianisme sous sa forme arienne. Enfin i'arianisme, pendant plus de deux cents ans, tint tête à l'orthodoxie, qui aurait fort gagné à s'y rallier : car elle aurait épargné^ à elle-même et au monde, tous les malheurs de la Réforme, et l'extrême ennui du biblisme anglais et américain.
Pendant que des millions et des millions d'hommes s'adonnaient aux si stériles, si funestes billevesées du mysticisme^ s'amusant soit aux papotages des dames patronnesses, soit aux plaisirs de l'ascétisme exalté, savourant dans les oratoires, dans les catacombes, dans les grottes arides, les délices des désespérances à la mode — à moins que les excitations de leurs doux évêques, un décret adroitement tiré de la chancellerie impériale^ ne les conviassent à d'exquis massacres d'hérétiques ou de païens, avec incendies de bibliothèques et bris de chefsd'œuvre — , l'empire, le gouvernement civil, se tirait comme il
pouvait, assez bien encore, de mille embarras GscauK et de dangers perpétuels.
Constantin était un Iiomroe plein d'habiletâ et d'énergie. Il peut même passer pour un esprit éclairé. C'était sans enthousiasmequ'ilavaitTait alliance avec i'Égtise. Sans doute, à l'exemple de son père Constance Chlore, et comme beaucoup de ses cootemporains, il inclînail aux nouvelles doctrines j roais les raisons qui l'avaient déterminé étaient toutes politiques. Il vojût dans l'Ëglise une force redoutable; en l'associant à son ambition, il la détournât à son proSt et h celui de l'empire. Il en Taisait l'appui de la puissance qu'elle ébranlait. Etrangère ou hostile au gouvernement, l'Éj^lise laissait ou faisait crouler l 'Et al. Favorisée et, s'il se pouvait, dirigée par le pouvoir laïque, elle était intéressée à le soutenir. Les chrétiens étaient Iiois la loi. Leur rendre et même leur imposer, par des édits solennels, la qualité de citoyens, c'était en faire des sujets, des soldats, des administrateurs et des généraux utiles. Constantin n'entendait nullement se soumettre et se livrer àl'Ëglise. Toute sa vie, il s'en considéra comme le chef et l'arbitre, exactement comme il était et comme il demeura !e souverain pontife de l'ancienne religion nationale, du culte officiel, auquel il n'osa ni ne voulut toucher. Il donna aux communautés chrétiennes le droit de posséder, de recevoir les dons et les legs-, i! leur permit de constituer des tribunaux ecclésiastiques; mais il ne cessa de faire sentir son autorité, même dans les questions de dogme et de discipline, aux prêtres, aux évêques et aux conciles. C'est sous sa présidence effective que les pères délibérèrent à Nicée, et c'est lui seul qui donna force de loi à leurs décisions, se maintenant d'ailleurs lui-même au - dessus des partis et des sectes. Bien qu'il se qu'il fût chrétien, il attendit la mort pour accepter , et il le reçut d'un évêque arien, Eusèbe de Nico-
: vécut son collègue Licinius, à qui Galérîus avait rangd'Auguste, et quigouverna l'Orient jusqu'en 323, ne régnait que sur la moitié occidentale de l'empire.
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Il dut se contenter de prendre, d'accord avec son égal et son rival; favorable comme lui au christianisme, les mesures de tolérance que lui imposaient ses obligations à l'égard de TÉglise. Mais, bien que le centre du christianisme, l'autorité religieuse incontestée dans TOccident, fussent établis à Rome, la majorité intelligente, la classe où se recrutaient le gouvernement et l'adrohiistration, demeuraient fermement attachées aux dieux de Romulus, d'Auguste et des Ântonins. Constantin ne se sentait pas à l'aise dans la ville dont il rediait, en quelque sorte, le passé glorieux. Dès qu'il se vit assez fort pour renverser et supprimer Licinius, il transporta en Asie sa résidence habituelle et conçut le dessein de substituer à l'ancienne capitale une ville neuve^ la ville de l'empire chrétien, assez centrale pour commander au monde entier, assez éloignée de Rome cependant pour servir de siège au maître d'une des deux grandes divisions créées par Dioclétien. C'est alors que Byzance, humiliée par Septime Sévère, sortit de ses ruines ; elle devint Constantinople et s'enrichit rapidement des dépouilles de Rome et de Tunivers. Vastes, variées, imprévues ont été les conséquences de la décision prise en 325 par Constantin. Voilà bientôt seize cents ans qu'elles se déroulent à travers l'histoire, et l'on ne saurait dire encore si Constantinople a été plus utile que funeste à l'humanité. H lui sera beaucoup pardonné parce qu*elle est belle et qu'elle a sauvé les débris de la culture antique ; mais, en réduisant la cité reine à une royauté honoraire, elle a livré l'Occident aux barbares et investi pour des siècles de l'autorité morale et intellectuelle la théocratie ambitieuse et fanatique ; de la capitale de la civilisation elle a fait la capitale du catholicisme ; de la papauté, l'héritière de Pempire.
Les nécessités immédiates étaient bien suffisantes pour voiler aux yeux de Constantin cet avenir pourtant si prochain. Et l'on ne peut lui refuser les mérites d'un chef vigilant et laborieux. Il pourvoyait sans défaillance aux intérêts de l'heure présente, tantôt contenant la turbulence des évoques et des sectaires, tantôt essayant de modérer le zèle persécuteur des Sassanides, ton*
3to l'histoire.
jours attentif aux frontières de son double empire, assurant la garde du Rhin, du Danube, de l'Euphrate et même du Tigre^ surtout préoccupé de l'ordre intérieur, de l'organisation administrative et flnancière. Complétant l'œuvre de Dioclétien, il régla minutieusement la hiérarchie civile et militaire, divisa le monde en quatre grandes préfectures, treize diocèses, cent seize provinces, réduisit les légions, accrut les milices et les corps auxiliaires ; il espérait ainsi, bien vainement, prévenir les révoltes et faciliter la défense. Chaque province eut un chef militaire, un comte, qui recevait les ordres du général en chef de la cavalerie ou de l'infanterie, mis en mouvement lui-même parles ministres compétents. Ces grands dignitaires, conseillers suprêmes de l'empire, étaient au nombre de sept : le comte de la chambre sacrée, ou grand chambellan ; le maître des officeSy ministre d'État et chef de la police ; le questeur du palaiSy sorte de chancelier ; le comte des largesses sacrées^ ministre des fmances; le comte du domaine privé ; les deux comtes de la cavalerie et de l'infanterie domestiques, chefs des gardes ; ajoutez à cesofûciers la foule des agents secondaires, qui encombraient le palais, «plus nombreux, disait Libanius, que les mouches qui volent en été ». Des titres de noblesse, personnels et non transmissibles, étaient attachés aux charges de la cour, par catégories : les consuls^ préfets^ ministres, furent illustres; les proconsuls, vicaires, comtes et ducs, spectahiles ; les consulaires, correcteurs, présidents, clarissimi. Quant aux perfectissimi, aux egregii, aux honestioresy c'était menu fretin, comme nos anciens conseillers du roi langueyeurs de porcs. Au dessus de tous, mais surveillés de près, les princes de la maison impériale, ou nobUissimi, épiaient l'occasion de supplanter leur auguste parent , sanctitas ou majestas, ou divinitas vestra. Cette savante mascarade évoluait selon des règles sévèrement observées, avec des gestes convenus et des attitudes prescrites, autour du trône mystérieux, et, trop souvent, delà nullité impériale. Elle ne cachait pas seulement l'empereur à l'empire ; elle cachait l'empire à l'empereur. On est surpris d'abord qu'un danger si palpable ait échappé à
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des hommes aussi clairvoyants, aussi avisés qu'un Dioclétien, qu^un Constantin. Peut-être, en multipliant les fonctions^ espéraient-ils intéresser plus de gens aux affaires de TËtat et à la conservation de Tempire ; peut-être, sentant fléchir le monde, essayaient-ils de faire illusion à la naïveté barbare et de cacher leur faiblesse sous la splendeur.
Mais ces avantages, très douteux, furent payés bien cher. Cette armée de fonctionnaires s'abattit sur les finances comme un vol de sauterelles. 11 fallut partout aggraver l'impôt déjà si lourd aux campagnes et aux villes. Ce fut une désertion générale des cultivateurs et des citadins aisés, des conseillers municipaux, qu'on appelait curiales^ à la fois répartiteurs et responsables des contributions. Duumvirs, édile, curateur, scribes et tabellions se groupèrent autour de leur avocat légal, le defensor, chargé de défendre les intérêts delà cité près du gouverneur, du préfet ou du prince. Et quel fut, le plus souvent, ce defensor? l'évèque. De sorte que Torganisation civile aboutit à la suprématie, non seulement morale, mais politique de TÊglise, à l'immixtion de plus en plus intime et profonde des interprètes du ciel dans les intérêts de la terre.
Les successeurs de Constantin ne furent pas heureux. L'un, Constantin II, périt, en 340, dans une bataille livrée à ses frères; l'autre. Constant, se maintint en occident pendant dix ans; c'était un catholique orthodoxe. Le troisième. Constance, resta seul maître de l'empire, mais lui-même jouet des femmes, des eunuques, et beaucoup moins fort contre les Perses que contre les évêques et les conciles. Sous son règne, les ariens gouvernent; il y a aussi des demi-ariens et d'innombrables disputes. Tantôt, comme à Sardique (Sophia) [347], le pape Jules et Terrant Athanase triomphent; tantôt, à Philippopolis, ils sont excommuniés par ceux qu'ils venaient de déposer. Tantôt, trois cents mitres, réunis à Milan, condamnent et ne condamnent pas les propositions d'Arius, mais refusent de signer une proposition de foi arienne que l'empereur soutenait (355). Le pape Libère, exilé et remplacé par un anti-pape, Félix, se décide à sil'histoire.
gner le symbole arien de Sirmium et la condamnation d'Âtha nase; dès qu'il lient sa tiare, il équivoque, et traîne en longueur les querelles d*un Cyrille et d'un Âcacius, à Jérusalem, àCésarée, qui se soucient d'ailleurs fort peu du pontife romain. Un Hilaire de Poitiers est honorablement mêlé à ces hautes discussions sur Vomoousie et Vomoiousie, Jamais l'absence ou la présence d'un i n'a tenu le monde pensant dans une pareille angoisse : Jésus est-il identique (consubstantiel), est-il seulement semblable, analogue? Terrible problème. Et^ pendant ce tempslà, Sapor H, vainqueur à Singara, en Mésopotamie, assiège Nisibe, saccage Âmida. £n355,un Franc, Sylvanus, maître de Ja milice, revêt la pourpre en Gaule ; en 357, 3S8> les Francs passent Je Khin. Constance s*était défait, en 354, d'un neveu gênant^ le César Gai lus; il se décide enfin à rappeler son dernier neveu, le César Julien, qu'il avait envoyé unir ses études à Athènes (355). Il se trouve que ce Julien est un général et un sage. Les Germains sont refoulés, écrasés à Strasbourg (358) en bataille rangée; les Francs cantonnés en Brabant (dans la Toxandrie).
Proclamé Auguste par ses légions, Julien marchait contre son oncle (360), lorsque celui-ci, après avoir consacré Sainte-Sophie au dieu des ariens^ se décide à mourir de maladie. Julien arrive à Constantinople et prend solennellement possession de l'empire. 11 débute par la plus sage loi que prince ait jamais portée, par un édit de tolérance universelle, qui rend aux partisans humiliés du polythéisme national toute liberté, toute sécurité dans l'exercice de leur culte inoffensif, et qui renvoie dos à dos tous les hybrides, toutes les variétés du trithéisme orthodoxe ou arien. Tous les évêques bannis, rappelés de l'exil, se hâtent de courir à leurs sièges, où ils trouvent installés des intrus qui ne s'en vont pas. De là une mêlée qui prête fort à rire à la galerie, c*està-dire à l'empereur et aux philosophes dont il s'entoure. Et, il faut Tavouer, le spectacle n'était guère fait pour retenir dans le christianisme ou pour y ramener un homme d'esprit, élevé à Athènes et qui avait respiré quelques années l'air de Paris, alors humble Lutèce,
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Julien aurait-il réussi à éliminer par degrés le virus mystagogique? C'est peu probable. Lui-même en était fortement atteint; le paganisme qu'il essayait de restaurer n'était qu'un mélange gnostique et mithriaque; mais du moins il aurait pu, s'il eût régné, tirer TËtat des longs tentacules de l'Église, délivrer du filet de Pierre le pouvoir civil et la conscience individuelle. Et il l'aurait tenté. Julien était un homme du iv« siècle, mais c'était encore un grand homme. Par malheur, il ne dépassa pas le nombre des années de Titus. Il mourut, en 363, de la fièvre ou du poison; c'était en Perse, en Gordyène, après une grande bataille, où il fut, dit-on, blessé. 11 avait trente-deux ans. Cette entreprise, glorieusement commencée par la prise de Ctésiphon et le passage du Tigre^ finit par l'évanouissement d'une grande espérance.
Après Valentinien !«', qui ne fut guère moins tolérant que Julien^ et qui, de Paris^ où il régnait, contint habilement les barbares du Rhin (364 375), Gratien, son fils, rentra dans le giron de l'Église par une insanité dont Rome gémit; il fit abattre Tautel et la statue de la Victoire ; il prenait bien son temps, à l'heure où son oncle Valens^ empereur d'Orient, un enragé arien qui n'était pas sans mérite, tombait sur le champ de bataille d'Andrinople sous les coups des Gots^ qui, désormais, ne sortiront plus de l'empire.
Il faut citer pourtant, avec les louanges et le blâme qui lui reviennent, le dernier homme qui, pendant un an (394-395)^ ait réuni dans sa main les deux moitiés de l'empire, le violent et fanatique général Théodose. D'abord empereur d'Orient, ce vaillant Espagnol (379) réussit à confiner en Thrace les Gots, qui s'étaient dispersés pour piller après la mort de Valens,* mais il ne put sauver ni venger son collègue et allié Gratien, battu et tué en Gaule par un certain Maxime, qui s'était fait proclamer Auguste en Bretagne. La paix qu'il a conclue avec les Perses lui laisse le loisir de combattre les hérétiques et les prétendus idolâtres. Les uns sont expulsés de Constantinople, les autres dépouillés de leurs temples et de leurs biens. En Syrie, en Egypte^
les revenus des dieux sont conGsqués au profit des églises catholiques. Â l'instigation d'un Théophile, évêque d'Alexandrie, les chrétiens détruisent le célèbre sanctuaire de Sérapis et massacrent les polythéistes. Partout règne la terreur chrétienne; Tancienne religion se réfugie dans les campagnes, dans les bourgades, pa^t,et prend le nom de paganisme. Les jeux Olympiques sont abolis. L'Ëglise compte alors un certain nombre d'hommes distingués : le pape lettré Damase et son ami Hiéronyme, ou Jérûme, qui traduit en latin TAncien Testament; le très brillant converti Augustin^ qui se lance à corps perdu dans la lutte des sectes, ardent champion de la grâce contre le rationaliste Pélasge, de Torthodoxie contre le manichéisme; Ambroise, évêque de Milan, l'éloquent Jean Chrysostome, le poétique Grégoire de Nazianze. Parmi les hétérodoxes, Nestorius et Eutychès ratiocinent sur les natures, les personnes et les volontés du Christ et du Verbe. Périsse le monde! mais sachons enGn si la Mère de Jésus doit être appelée Théotokos (386) et si Paraklètos est bien le même que le Saint-Esprit.
Théodose, cependant, a triomphé dans Rome de l'usurpateur Maxime (388); il a vaincu le rhéteur Eugène et le rebelle franc Arbogast ; il se voit enfm seul maître du monde (394), et partage Tcmpire entre ses deux enfants :Honorius, microcéphale vicieux et ingrat, qui vivra trop ; Arcadius, qui ne vit pas assez, pitoyable instrument du Gaulois RuGn, de Teunuque Eutrope et d'une brute gotique, Gainas.
Au-dessus du brouhaha théologique, entendez-vous ces noms inconnus : Radagaise, Alaric, Genséric, Attila ! Orthodoxes, un peu de silence; ce sont des ariens, oui, des hérétiques, qui s'avancent, Gots, Vandales, Burgundes! L'Église lève les mains au ciel, reprend ses colloques sacrés, et laisse passer le torrent. Qu'importe? L'heure venue, elle jettera ses filets.
LES BABBARES.
Les Celte», Gaulois, Galates, vagaement connus d'Hérodote (v* siècle), ont précédé dans la vallée du Danube les tribus dites germaniques. — Les Germains, sons le nom de Bastcumes, paraissent sur le bas Danube vers 150 avant Jésus- Christ. — Les Germains de la BMtique et de la Scandinavie. — Poussée centrale : Suèves, Chérusques, Marcomans, Quadcs. — Cimbres et Teutons. — Arioviste, Arminins. — Guerres intestines, — Les Sarmatcs entraînent les Marcomans et les Quades sous les murs d'Aquilée. — Les barbares germains sont pour l'empire, aux iii« et iv" siècles, des voisins très incommodes, plutôt que des ennemis dangereux. '- Mais la pression des Huns, en jetant I^s Gots du Dnieper au Danube, détermine les grandes invasions. — L'empire gotique : Ermanaric. — Les Huns. — Ostrogots et Visigots. — Alaric en Macédoine et en Grèce, puis en Italie. — Victoires de Stilicon : Alaric battu à Pollentia, Radagaise à Fiésole. — La grande invasion en Gaule et en Espagne : Bnrgundes, Vandales, Suèves. — Prise de Rome par Alaric. — Agonie de l'empire d'Occident: les Vandales à Carthage; prise de Rome par Genséric. — Les Gots entre la Loire, le Rhône et les Pyrénéen, puis en Espagne. — Attila, tout-puissant de la Caspienne au Rhin, envahit la Gaule; il est battu par le patrice Aétius. — Odoacre et Augustule. — Les Francs sur l'Escaut. — Clovis et Clotilde. — L'Ostrogot Théodorio règne ou commande en Italie, en Provence, en Aquitaine et en Espagne. — Relations nécessaires des rois barbares et du clergé. -^ L'Église « partage les dépouilles ».
Au temps d'Homère, les Éolo-Achéens avaient rapporté de leurs voyages autour du Pont-Euxin quelques vagues notions d'Hyperboréens, Hippomolgues^ Hamaxoïques, gens qui trayaient des juments et qui vivaient sur des chariots, Hésiode, d'après ses commentateurs, aurait mentionné les Scythes, que les Assyriens et les Mèdes,vers la môme époque, apprenaient à connaître à leurs dépens. En fréquentant les Lydiens et les Phrygiens, les Grecs entendirent parler des Trères et des Kimmériens qui, au X® siècle peut-être, avaient dévasté l'Asie Mineure et seraient venus jusqu'à Sardes. Quant aux habitants des contrées vagues situées à l'ouest de la Scythie, c'est-à-dire du Dniester ou du Pruth, ils restaient inconnus. Vers la fin du vi*' siècle seulement,
Hécatée de Milet aurait proposé une division générale de Toccident en Keltikè et en Ligustique.
Puis vient Hérodote^ dans le courant du v* siècle, notre pre* mière autorité certaine pour les choses de l'Europe — autorité bien faiblement informée encore — qui étend la Celtique jusqu'aux extrémités du Portugal, chez les Kunètes, au delà des sources de Tlster. L'Ister, pour Hérodote^ naissait au pied du mont Purènèf se bifurquait vers le nord (il s'agit évidemment du Rhin) et venait se jeter dans le Pont-Euxin ; c'était le fleuve des Keltoi. Vers ce temps, Rome^ à peine délivrée des Étrusques, apprenait que ses anciens maîtres étaient chassés de la valJée du Pô par des Boïes, des Génomans, des Insubres ; en 390, elle éprouvait les fureurs des vaillants Sénons^ récemment étabJis dans le Picénum, sur TAdhatique ; et elle avait des raisons cruelles pour retenir le nom Galli^ Gaulois f commun à tous ces envahisseurs ; elle ne consacra pas moins de deux cents ans à vaincre et à dompter ces Gaulois de la vallée du Pô.
Les Grecs, de leur côté, qui avaient eu connaissance de la prise de Rome par des Keltoi (Aristote), n'ignoraient pas qu'au nord des Thraces et des lilyriens,il existait des peuples Keltiques^ les Scordisques, les Taurisques. Alexandre, guerroyant contre les Triballes, eut pour alliés des Keltes, qui plus tard lui envoyèrent des ambassadeurs à Babylone. En 279, des Galates ou Keltes — les deux noms sont employés indifféremment dans des inscriptions et des textes contemporains— des Galates Trocroes^ Tolistoboïes et Tectosages, dévastent TlUyrie, la Thessalie; puis, battus à Delphes, se replient vers la Macédoine et la Thrace, ravagent PAsie Mineure, et s'arrêtent enfin entre la Paphlagonie, la Gappadoce et la Phrygie, dans le pays qui a gardé leur nom.
Lorsque les fondateurs de la province romaine (Gaule transalpine), Domitius, Sextius, Marcius Rex, lorsque surtout César, en s'avançant dans Touest et dans le nord, en des contrées que Polybe encore, cent ans avant, déclarait inconnues, trouvèrent partout raristocratie celtique maîtresse des villes et des cités (ou "^'^ts libres), une erreur toute naturelle fit de la Gaule le ber-
ceau des Celtes, le centre d'où s'étaient élancées, vers la Celtibérie, vers la Cisalpine, même vers l'Adriatique et vers l'Asie, les invasions des Bellovèse, des Brennus, et surtout de ces Boïcs, de ces Tectosages, de ces Bituriges et Cénomans que Ton voyait fixés dans le centre même et dans le midi de la Gaule ; les quelques bandes dVigine celtique éparses encore à Test du Rhin, César ep cite quelques-unes, auraient été seulement des traînards semés en route par les expéditions des Bituriges, d'Ambigat, des Sénons et des Galates.
Sans revenir sur les raisons qui m'ont autorisé à soutenir une opinion tout à fait inverse, je ne rappellerai que deux faits très certains : 1° les Celtes historiques sont bien loin d'être les premiers habitants de l'extrême occident; plus de la moitié de la Gaule et toute l'Espagne étaient occupées, avant eux, par les populations brunes et trapues de la Savoie^ du Morvan, de l'Auvergne, de l'Armorique, par les Ligures, enfin par les Ibères; 2<> à partir du ii« siècle, il n'y a plus, au nord du Danube et à Test du Rhin, de Celtes réunis en corps de nation; les uns sont répartis en Gaule, en Angleterre et en Espagne ; d'autres, franchissant ou tournant les Alpes, ont émigré dans l'Italie du nord ; d'autres enfin ont parcouru la Thessalie et la Béotie, passé le Bosphore et ne se sont arrêtés qu'au milieu de l'Asie Mineure. Si donc les Celtes, dont on peut, grâce aux noms de lieu^ suivre la marche depuis le Dniester et tout le long du Danube, depuis le Boïohémum jusqu'au Rhin, à travers la forêt arhunia, hercynienne, si les Celtes, qui ont donné à l'Elbe et aux Alpes le nom qu'elles portent encore (Albis), ont déserté une grande moitié de la Celtique d'Hécatée et d'Hérodote, c'est qu'ils en ont été expulsés par d'autres peuples venus de l'est et du nord.
Ces peuples, qui ont reçu plus tard le nom de germaniques, les Grecs en ignoraient l'existence avant que le roi de Macédoine Persée fit alliance avec les Bastarnes, et les Romains jusqu'à l'invasion des Cimbres, Teutons et Ambrons — qu'ils prirent d'ailleurs pour des Celtes. Où étaient-ils pendant que les Celtes, leurs proches parents^ comme eux blancs, grands, blonds
et dolichocéphales, remplissaient toute la région moyenne de la future Germanie? Hérodote ne les connaissait pas. Mais dans sa description de la Scythie il donne quatre ou cinq renseignements qui doivent être retenus. Sur la côte occidentale de la Caspienne, au nord des Gelons et des Sarmates, il existait des tribus de grande taille, aux cheveux blonds ou rutilants, qui vivaient dans des villes de bois, les Budins. Parmi les popula* tiens très diverses de la Scythie — on y parlait sept langues et chaque roi ou chef avait près de lui sept interprètes — certaines adoraient des objets en or tombés du ciel ; d'autres consultaient le sort à l'aide de baguettes jetées sur une étoffe et égorgeaient les prisonniers au-dessus d'un chaudron sacré pouvant contenir jusqu'à cent amphores. Enfin les Scythes, d'après leurs propres traditions, se considéraient comme des Transcaspiens, rejetés en Europe par les Massagèles du Yaxarte (Tartares et Mongols}; eux-mêmes avaient chassé des bords de TEuxin les antiques Trères et les Kimmériens, dont le nom est resté au bosphore kimmérien et à la Crimée, nom que j'avoue ne pouvoir séparer de celui des Kimri ou Cimbres. De ces notes combinées, il résulte que le vaste pays compris entre le Volga et la mer Noire a été un centre de rassemblement et de dispersion de peuples divers, la plupart indo-européens, qui se poussaient l'un l'autre vers l'occident, Thraces et Gètes, Iraniens et Slaves au sud, Germains un peu plus au nord, non sans infiltrations de droite et de gauche.
Laissant les Budins à Tarrière-garde, ceux des- Germains qui se trouvèrent les plus rapprochés du Dniester, emportant leur chaudron sacré, leurs baguettes, leur or céleste, suivirent les Keltes, se glissant entre eux et la mer Baltique, s'échelonnant sur la côte jusqu'à la Hollande, où se fixèrent les Bataves; derrière CQUx-ci, les Teutons se massèrent dans le Hanovre et le Holstein, forçant les Cimbres à s'enfoncer plus ou moins dans le Jutland; en arrière encore, les Angles, les Eudoses, Yangions, Hérules, Ruges, Vandales, Langobards, Guttons. Les Gutlons ou Gots, arrêtés par la cohue, contenus au sud par d^autres
bandes, Roxolans, Bastarnes, Lygiens, au nord par les Msies et les Fennes (Finnois)^ durent traverser- le coude de la Baltique et s'établir dans le sud de la Scandinavie et Farchipel danois/ dans la Gothie et la Norwège.
Ce premier ban teutonique, septentrional, aurait, selon M. d'Arbois de Jubain ville, vécu longtemps en contact avec les Celtes^ aurait même fortement germanisé les Boigs, Nerviens, Eburons de la Gueldre et du Hainaut. Il est facile de concevoir que sa pression hâta singulièrement l'émigration des Celtes vers l'ouest et le midi de la Gaule au vi« siècle. «
Bientôt un flot nouveau, central cette fois, Suèves, Ghérusques, Hermundures, Marcomans, Quades, vint battre les monts de la Bohème et couper en deux la Celtique orientale, jetant, aux \^ et iv<^ siècles, les Gaulois par-dessus les Alpes, au iii^ siècle les Galates au delà du Danube^ et poussant pied à pied le restant des Celtes vers le Rhin. En fait, leur marche devint si menaçante que les Teutons à Tétroit, les Cimbres, effrayés, dit-on, par un débordement de la Baltique, peut-être par une invasion des Gots, foncèrent tout à coup à travers le chaos celto-germa^ nique. Leur exode aventureux fut pour les Romains la seconde révélation de la barbarie du nord.
Le monde romain ne se douta pas que les victoires d'Aix et de Verceil inauguraient une lutte où il devait périr. Il n'y vit qu'une dernière invasion celtique. Rome, quarante ans plus tard, accorda même le nom d'ami au roi suève, Arioviste, qui se préparait à renouveler l'aventure des Cimbres. Déjà quelques centaines de mille hommes campaient dans la Franche-Comté et le Beaujolais, réclamant des otages et les deux tiers des terres. César rejeta au delà du fleuve ou à peu près ces avant-gardes suéviques. 11 les étonna en jetant deux fois un pont sur le Rhin, en lançant ses éclaireurs jusqu'à la lisière de la forêt Noire. 11 se contenta de faire poursuivre vers leurs marécages les tribus du nord, Bataves, Caninéfates^ Bructères, Sicambres, Chauques, Cattes, qu'il faut regarder soit comme des détachements successifs des Teutons et des Cimbres, soit comme des transfuges
du Jutland el de la Scandinavie, un mélange de Frisons, d'Angles
et de Saxons.
La*déraite d'Arioviste et la rclraile, motnenlanée, du front suévique tais^rent pour quelque cinquante ans l'honneur de la lutte, parfois de la victoire, aux tribus sicarabro'chérusqnes, maEsées entre le Weser, le Zuyderzée et le Rhin. Contre ces infatigables, souvent insaisissables fourrageurs, furent dirigés tous les elTorls d'un excellent général, Drusus, beau-GIs d'Auguste, qui, malgré de notables succès, dut admettre, sur la rive gaucliptiu Rhin, des Ubiens et des Usipètes en Gueldre, des Trîboques eu Alsaee, colons dont il faisait, il est vrai, des alliés utiles en leur distribuant les terres vacantes. On pouvait espérer apprivoiser, 6ier, même chez elles, les hordes remuantes de la Frise et du Hanovre el porter jusqu'au Weser, jusqu'à l'Elbe, l'eitrëme frontière de la civilisation, lorsqu'un guet- a pens, habilement tendu par le Cbérusque Arminius, arrêta, par un alTreui désastre, l'œuvre qu'Auguste avait sagement entreprise et qu'abandunnètent a tort Tibère et ses successeurs. Une fois Vams TBngé par Germanicus (16 ap, J.-C.), les empereurs prirent résolument pour limites le Rhin et le Danube, se bornant i soumettre au tribut l'angle formé par les deux fleuves, ce qu'on appela les ferres décumates.
Au reste, la machine romaine était beaucoup trop forte encore j pour des bandes qui venaient s'y heurter au hasard, a Se représenter, dit très bien Fustel de Coulanges, la Germanie se précipitant tout entière et de dessein prémédité sur l'empire est une illusion tout à fait contraire à la réalité. » Tacite même, qui . avait besoin d'exalter les vertus des Germains, n'a pu dissimuler leurs vices et l'inUmité de leur régime social. Tout d'abord, ' leur était complètement étrangère. On ne voit gaevons, Isltevons, Hirminons, même l'épaisse i ves, aient jamais formé de confédérations dude ces groupes, chacune des familles qui s'y I obées, tendaient, non à l'unité, mais à la divi- < minius contre Ségeste, Arminius contre Haro-
boduus, Maroboduus contre Catualda; c'étaient Chérusques contre Cattes^ Cattes contre Hermundures^ Bructères contre Chamaves. ^
La patrie locale même leur était aussi inconnue que la patrie politique. Qu'importait au Germain le lieu qui Tavait vu naitre? 11 n'y laissait rien de lui-même, pas une idée, pas une œuvre d'art ou d'industrie, pas une demeure digne du nom de maison. Quelques assemblées générales convoquées par le prêtre ou par quelque chef ambitieux, des jongleries superstitieuses, des tribunaux ambulants et la plus sommaire des justices, des vengeances terminées par des compromis plus ou moins sincères, des chasses, des orgies, des danses guerrières, des parties de dés acharnées, un lourd sommeil d*ivrogne autour des feux, une perpétuelle paresse d'esprit, une crasse et insoucieuse ignorance, ce n'était pas là de quoi dissiper Tennui profond de la vie barbare.
La culture, laissée aux esclaves, devait fournir des moissons souvent insufGsantes ; et, tant pour éviter la famine que pour donner carrière à Tesprit d'aventure, il se formait tous les ans, sous le premier prétexte venu — comme chez les anciens Sabins — des bandes guerrières, qui s'en allaient ajouter un désordre intermittent à Tincohérence universelle. Soit que la résistance de tribus rivales les arrêtât au passage, pour la victoire ou la défaite, soit que> s'insinuant entre les frontières indécises de tant de nations mal gardées, elles pénétrassent dans l'empire, pour y être exterminées ou y accepter des champs incultes et se plier au travail qu'elles avaient fui, les troupes ainsi lancées en expédition ne revenaient guère à leur point de départ ou n'y rapportaient que la guerre civile. De toute façon, elles y laissaient des vides, élargis par une mortalité inévitable en ces régimes précaires, et que les naissances ne pouvaient combler. Autour de chaque bourgade appauvrie croissait le désert, dont chacune aimait à s'entourer. £t, comme il n'existait ni villes, ni retranchements, ni forteresses, encore moins d'armées organisées, la Germanie se trouvait ouverte en tous sens.
aussi bien aux incursions étrangères qu'aux promenades armées de tribus ou de nations lasses de l'état sédentaire. ' Nous afons vu les premières invasions violentes, celles des ^ Qmbres et d'Ârioviste, réfrénées par Marins et par César. Toutes! les invasions tentées au temps d'Auguste et de Tibère furent, de même, refoulées au loin. Plus tard, lorsque le Batave Civllis, avec le concours des Gaulois Classicus, Tutor et Sabinus, eut ouvert la Gaule à des bordes de Bructères et de Tenctères, les généraux de Vitellius et de Yespasien rejetèrent les barbares au delà du Rbin. En près de deux cents ans d^efforts, la Germanie n'avait pas entamé l'empire. Tout au contraire ; ou, du moins, les deux provinces établies sur la rive gauche du Rhin, et où avait fini par dominer l'élément teuton, étaient des Germanies toutes romaines, par la fidélité, par les habitudes de la vie et même par la langue ; là, s'élevaient de grandes villes couvertes de monuments, de temples, de basiliques, d*amphithéâtres, et qui n'avaient rien de commun avec les hangars germaniques : Cologne, Mayence, Trêves, Coblentz, Strasbourg, Saverne, Bâie. Les terres décumates étaient comme des dépendances du Norique et de FHelvétie.
Vers le milieu du second siècle, un double mouvement des Vandales (Mecklenburg et Brandeburg) et des ^armâtes Roxolans et lazyges entraîne les Quades et les Marcomans et jette, par deux fois, des multitudes jusque sous les murs d*Âquilée (168-172). Marc-Aurèle les expulse, non sans peine, avec des armées d'esclaves libérés et de gladiateurs, et contient, pendant vingt ans, ces populations qui s'étouffent le long du Danube. 11 meurt à la tâche; mais il laisse à l'empire une Pannonie et une Mésie encore intactes.
Cependant, la désorganisation germanique s'accentue; les
Quades rentrent dans les Marcomans, ceux-ci dans les Hermun-
^ures ; leurs débris forment la confédération des Alamans. Les
iuèves, poussés par les Vandales, s'en vont border le Rhin dans
1 contrée souabe qui a gardé leur nom. Derrière les Vandales
^'avancent les Burgundes, les Ruges, les Hérules, les Lombards.
LES BAHBAHES. 333
Ce qui reste de Chérusques, de Teutons, de Cimbres, de Ghauques, se confond sous le nom de Saxons ; et tous les résidus des peuples qui s^agitent sur le Rhin inférieur prennent celui de Francs, Presque tous les noms que Tacite avait recueillis disparaissent de l'histoire, et notamment tout cet appendice oriental d'Ariî, de Nuithons, de Lygiens, Bastarnes et Peucins, déposés comme autant de jalons sur la route frayée par le premier ban germanique.
Ces désordres obscurs Coïncident avec une des plus tristes périodes d'anarchie qu*ait traversées l'empire. Les armées romaines occupées à se battre entre elles, les Germains franchissent à leur aise les frontières dégarnies : les Francs le Rhin (24i), les Gots le Danube (251-260), les Alamans les Alpes (275). Les Francs, battus une première fois à Mayence par le tribun militaire Aurélien^ n'en parcourent pas moins la Gaule en tous sens pendant douze ans. Les Gots, vainqueurs de Décius, s'en vont saccager TAsie Mineure et détruire le fameux temple d'Éphèse. Les Alamans descendent jusqu^en Ombrie.
En Gn de compte, tous ces pillards eurent le même destin. Bien peu revirent la Germanie ; moins encore s'établirent dans l'empire ; la plupart disparurent dans leurs dévastations mêmes. L*empereur Claude II, le Gotique, rejeta au delà des Alpes les Alamans, au delà du Danube la masse des Gots (environ 300000). Aurélien ne fut pas moins heureux contre les uns et les autres ; il permit seulement aux Gots d'habiter la rive gauche du Danube, la Dacie Trajane, depuis longtemps abandonnée à ellemême. Probus, à son tour, bat, dans leur propre pays, Burgundes, Alamans, Vandales, et rétablit, de Mayence à Neubourg, la longue muraille qui fermait aux Burgundes les terres décumates. Il concède, il est vrai, des terres entre la Meuse et l'Escaut à des tribus franques(277). Des établissements analogues furent encore, en 291, accordés à des Francs, à des Bataves, à des Suèves, mais à des conditions très avantageuses pour l'État.
Sous Dioclétien, les Alamans coururent, en Gaule, jusqu'à
Langres ; ils furent vaincus et ramenés de l'autre côté du Rhin. Sous Constance Chlore et sous Constance, ils renouvelèrent leurs tentatives, prirent Strasbourg et brûlèrent tout dans les vallées des Vosges; mais,*par deux fois, le César Constantin et le César Julien (celui des Thermes) les forcèrent à la retraite. Julien notamment, après les avoir vaincus sous Strasbourg, les poursuivit au delà du fleuve et les contraignit de fournir^ comme tribut, assez de bois et de matériaux pour rebâtir les villes qu'ils avaient saccagées (306^358). Les essais d'invasion furent renouvelés sous Valentinien 1°' (375) ; le vieux nom des Quades même se fît entendre, en Ulyrie, pour la dernière fois. Trois victoires impériales dégagèrent encore la frontière du Danube.
Un point à noter, c'est la facilité avec laquelle l'empire croulant avait raison de ses incommodes voisins, (c On est porté à exagérer la force de ces barbares. Ils étaient, le plus souvent, vaincus et dispersés par des armées fort peu nombreuses, quatre, cinq légions, trente mille hommes à peine. Mal armés, mal conduits, ils ne prenaient de villes que celles qui n'étaient pas défendues, n'avançaient dans le pays qu'aussi longtemps qu'ils ne rencontraient pas de troupes romaines^ évitaient les batailles, se battaient sans ordre et sans tactique et, après le premier échec, imploraient la paix. On peut voir, dans les historiens du temps, leurs supplications, les génufletions de leurs chefs, les traités humiliants qu'ils concluent, les tributs auxquels ils s'engagent. Sans doute, ils oublient le lendemain ce qu'ils ont promis la veille. Ils reviennent à la charge, parce qu'il le faut, parce qu'ils ne peuvent reculer. Mais, lors même que l'écroulement du monde civilisé leur en ouvrit à la fois toutes les frontières, ils ne s'y engouffrent que pour s'y perdre et y périr tôt ou tard. » (Fustel de Coulanges.) / Les Gots ont été les véritables destructeurs de l'empire d'Occident. Des Gots, sous les formes Guthons, Gothons, Gothins, il est question dans Tacite, même dans César. Des tribus de Ue race figuraient évidemment dans les plus anciennes migragermaniques, puisque les dialectes anglo-saxons, frisons.
Les barbares. 335
hollandais et flamands, puisque le platt-deutsch ou patois baltique, témoignent de rapports intimes entre les'parlers dits has-allemands et la vénérable langue des Gots, elle-même apparentée aux idiomes Scandinaves. Mais les Gots historiques n'apparaissent pas sous ce nom dans la Germanie occidentale ; on n*en voit qu'à Torient, dans le voisinage des Wénèdes^ des Roxolans, de ceux que Tacite nomme iËstyens et Fennes. Encore le gros de la nation, trouvant sans doute coupé Taccès de la grande forêt danubienne et les rivages méridionaux de la Baltique fortement occupés par les Ruges, Lombards, Hérules^ passa, nous Tavons indiqué, soit d'ile en île^ soit sur des barques à deux pointes, dans le sud de la grande péninsule Scandinave, où l'avaient précédé — par le Jutland — les Norrois, Northmen, Norvégiens^ et les Suédois, ou Suiones de Tacite.
C'est vers la fin du ii« siècle, d'après Thistorien Jordanès, que les Gots, suivis des Gépides, on ne sait au juste pour quelles causes, quittèrent la Gotie Scandinave et se groupèrent en Lithuanie et en Courlande à l'entrée de ces vastes plaines slaves, où Hérodote plaçait ses Heures, ses Agathyrses (peut-être les Acatzires], ses Arimaspes. La Scythie antérieure étant à peu près vide, les nouveaux venus, descendant vers le sud, en arrière des Wénèdes, des Lettons peut-être, remplirent les vallées du Dniester et du Dnieper, s'étendant, les uns (nommés Ostrogots, Gots orientaux) jusqu'au Don ou Tanaïs, les autres, Wisigots, Gots de l'ouest, jusqu'au Danube inférieur, bientôt jusqu'à la Dacie. Il ne faut point s^exagérer le nombre et la force de ces deux moitiés d'une même nation ; chacune pouvait compter peut-être deux cent mille hommes en état de porter les armes. Eu fait, ils se rendaient redoutables à leurs voisins ; on les voit, en 251 , passer le Danube, battre et tuer en Mésie l'empereur Décius; en 260, ravager, comme avaient fait les Galates cinq cents ans auparavant, la Thrace, la Grèce, l'Asie Mineure; il est à croire qu'il resta peu de ces bandes après la^rande chasse que leur donna huit ans après Claude le Gotique. Mais les Ostrogots du moins se développèrent avec plus de sagesse et de suc-
ces. Au iv* siècle, leur roi Ermanaric {Irmin, Aryaman), chef de la grande famille des Amales, réunit sous sa puissance un empire que Jordanès compare, un peu légèrement, à celui d'Alexandre, mais qui ne s'en étendait pas moins de la mer Noire au Volga, du Don au Dniester et à la Baltique, s'avançant quelque peu, en Allemagne, au nord des Garpathes. Du Dniester à la Theiss, le long du Danube, fourrageaient les Wisigots, commandés^ eux aussi, par une famille sacrée, les Baltes. Au nord, les Ostrogots poussaient les Burgundes sur les Suèves ; au sud, les Wisigots étouffaient les Bastarnes, Lygiens, Yénèdes contre les Daces, les Quades, les Marcomans.
Il sufût d'une horde à demi sauvage pour jeter bas ce fragile édifice. Les Huns, en 374, franchissent le Volga et le Don ; en moins de quatre ans l'empire gotique est balayé. Mais ces coups de théâtre sont lentement préparés. Depuis des milliers d'ans, les pâtres, chasseurs et cavaliers qui parcouraient, campant çà et là, les vastes contrées de l'Asie et de TEùrope septentrionales étaient, non pas en marche, mais en mouvement vers le midi et l'occident, ils cédaient non seulement au besoin de vivre, à la nécessité de nourrir leur bétail et leurs chevaux, mais aussi à Textension graduelle de la domination chinoise. Les causes qui, plus de vingt siècles auparavant, avaient déterminé la séparation et Texode des Indo-Européens, ces causes n'avaient cessé d'agir sur ce monde mal connu des Mongols, Massagètes, Turcs, Alains, des Ougro-Finnois^ épars entre les monts Altaï et la Scandinavie. Les Hiu-gnu, dont parlent les antiques annales de la Chine, 121 avant Jésus-Christ, les Yu-tchi du Turkestan, soumis, plutôt expulsés, en 80, 92, 116, par le général chinois Pan-tchao, et dans lesquels il faut reconnaître les Tartares, dominaient, avant l'arrivée des Gots dans la vallée du Borysthène, des deux côtés de la Caspienne. Les Huns, en Asie, inquiétaient les Parthes ; en Europe, ils avaient chassé les Budins germaniques %t les Sauromates, les Sarmates, du bassin du Tanaïs et des régions caucasiennes; ils remontaient le Volga, traînant derrière eux une foule de tribus nomades associées, de
gré OU de force, à leur fortune. Dès ]e u^ siècle, le géographe Ptolémée les signale sur le Dnieper, Chounoi^ Ounnoi^ entre les Roxolans et les Basternes. Les Ostrogots les connaissaient donc très bien et les comptaient^ au moins en partie^ parmi leurs vassaux. Us ne les voyaient pas sans horreur et les traitaient en bêtes fauves, écartelant les femmes et crucifiant les hommes. Les Gots étaient beaux; les Huns étaient laids; ils se valaient en férocité.
La peinture que nous fait des Huns Ammien Marcellin, le compagnon et le secrétaire de l'empereur Julien, accentue certains traits vaguement indiqués par Hérodote et même par Tacite. « Les Huns^ dit-il, dépassent en barbarie tout ce qu'on peut imaginer de barbare et de sauvage. Ils sillonnent avec le fer les joues de leurs enfants nouveau-nés, afin que les poils de la barbe soient étouffés sous les cicatrices. Leur corps trapu avec des membres supérieurs énormes et une tète démesurément grosse leur donne une apparence monstrueuse. On dirait des bêtes à deux pieds ou de ces figures en bois, mal équarries, dont on orne le parapet des ponts. Ce sont des êtres qui sous une forme humaine vivent en animaux ; des racines de plantes sauvages, de la viande mortifiée entre leurs cuisses et le dos de leurs chevaux, voilà leurs aliments. Ils ne cultivent pas ; ils n'habitent ni maisons ni cabanes ; toujours errants par les montagnes et les forêts, sans demeures, rompus dès l'enfance au froid, à la faim, à la soif, ils vont avec leurs troupeaux et les chariots où leur famille est renfermée ; c'est là que les femmes filent et cousent, conçoivent, enfantent et allaitent. Demandez à ces hommes où ils sont nés, d'où ils viennent ; ils l'ignorent. Une tunique brune qui pourrit sur leur corps, une casaque de peaux de rat, un bonnet déjeté en arrière, des peaux de bouc roulées autour de leurs courtes jambes, composent leur costume. Leur chaussure informe les rend impropres à la marche. Aussi Jes dirait-on cloués sur leurs petits chevaux, laids, mais infatigables et rapides comme réclair. C'est à cheval qu'ils passent leur vie, tantôt à califourchon, tantôt assis décote : ils y tiennent leurs
assemblées, ils y boivent, ils y mangent, y achètent, y vendent, y dorment même, inclinés sur le cou de 'leurs montures. Dans les batailles, ils se précipitent sans ordre, sans plan, poussant des cris affreux. Trouvent-ils de la résistance, ils se dispersent, mais pour revenir avec la même rapidité, enfonçant et renversant ce qui se rencontre sur leur passage. Toutefois, ils ne savent ni escalader une place forte, ni assaillir un camp retranché. Ils lancent à des distances prodigieuses leurs flèches armées d'os pointus. De près ils combattent, Tépée d'une main, et dans l'autre un filet dont ils enveloppent Tennemi. Inconstants, sans foi, mobiles à tous les vents, tout à l'impression du moment, ils savent aussi peu que les animaux ce que c*est qu'honnête et déshonnète. m Les Gots les croient issus d^un commerce odieux entre des sorcières et des esprits immondes.
Lorsque les masses hunniques, franchissant le Volga, eurent rallié entre le Don et le Dnieper les Alains, le vieil Ermanaric, âgé alors de cent dix ans, mal guéri de blessures reçues dans un guet-apens, mais vaillant encore, essaya d'arrêter ce tourbillon, turbo gentium (Jordanès). Deux fois battu, il se perça de son épée. Son fils Vithimir se fit tuer bravement. Les Huns passèrent. Les Wisigots à leur tour, reculant derrière le Dniester, puis derrière le Pruth, pouvaient se retrancher encore dans les Carpathes. C'était l'avis de leur roi ou juge Âthanaric. Mais ici comme dans l'empire, curieuse coïncidence, le christianisme, pour la première fois chez les barbares, exerça son influence dissolvante. Un digne Gappadocieo, dont la famille avait été enlevée par les Gots dans une de leurs incursions lointaines, avait importé chez ses nouveaux compatriotes ce ferment de discorde. UlfUay c'est son nom germanique, sacré jadis évêque par un prélat arien, du temps de Constantin, avait évangélisé, converti, une notable fraction des Wisigots, avec Tappui de deux chefs, ennemis d* Athanaric, Fritigern et Alaviv. Tandis que les païens, demeurés fidèles à leurs dieux nationaux et à leur roi, se réfugiaient dans les montagnes^ les chrétiens se dirigèrent à marches forcées vers le Danube pour demander asile aux Romains. L'em-
pereur Yalens n'était-il pas arien comme eux, et plus qu'eux? Pouvait-il refuser un asile à une nation chrétienne qui ne demandait qu'à servir l'empire. On les voyait, affamés, débandés^ tendant les mains vers la rive romaine. Le passage leur fut difficilement accordé ; on les reçut, on les cantonna, on les nourrit peu ou point ; ils se mirent, selon leur habitude, à saccager les villes et les bourgades, à piller et exterminer leurs frères chrétiens de la Mésie. Ils envahirent la Thrace. Toutes les légions de Tempire étaient alors en Asie. Yalens, qui s'attardait aux disputes théologiques, son amusement favori, accourut enfin, trop tard, sans forces suffisantes. Brave et aventureux, il se fit battre et tuer à Andrinople, et le torrent se répandit en Macédoine, couvrant tout de sang et de ruines (378). Entre Torient et Toccident, séparés déjà par les nécessités de la défense et par Tinévitable rivalité de Rome vieillie et de Constantinople surannée dès sa naissance, Tinvasion des Wisigots enfonce le coin fatal qui va disloquer le colosse. Vainement Théodose réussit à les cantonner dans les deux Mésies, là où sont aujourd'hui la Serbie et la Bosnie ; ils n'attendent que sa mort pour reprendre leur course vagabonde.
Leur chef, vaillant et rusé, Alaric, avait combattu pour Tempereur. Mais, mal payé de ses services, poussé d'ailleurs par le dénuement de son peuple, il ne cessait de réclamer et des terres à piller, et des subsides, et ces dignités militaires, même civiles, accordées souvent aux rois et aux généraux barbares. Théodose expiré, Alaric appuyé ses prétentions d'une course jusqu^aux portes de Constantinople, quitte la Thrace, quMl vient de ruiner, pour la Macédoine, et descend vers les plaines de Thessalie.
Théodose, surpris par la mort avant d'avoir pu faire oublier au Sénat la défaite de l'empereur national Eugène, et à Rome l'insulte d'un tribmphe haineux, avait laissé la tutelle d'Honorius et une sorte d'autorité morale sur les deux moitiés de l'empire à un ami éprouvé, général habile, esprit pondéré, agréable aux fédérés barbares qui formaient alors la masse des armées, acceptable aux païens qu'il tolérait, comme aux chrétiens encore
faibles et divisés sur ce vieux sol polythéiste, mais d'autant plus suspect aux jaloux favoris qui tenaient en lisière l'infime Ârcadius. Cet homme presque égal à un si lourd et si multiple fardeau, Vandale d'origine, mais le seul vrai Romain qu'ait produit le sang germanique, s'appelait Stilicon,
Stilicon, espérant vaincre du même coup les plus menaçants parmi les barbares et l'exécrable camarilla d'Arcadius, se hâte de joindre aux légions venues décrient avec Théodose des contingents appelés des frontières du Rhin ; il accourt^ il atteint Alaric en Thessalie;déjàil l'enveloppait, lorsqu'un ordre péremptoire d'Arcadius le contraignit, sous peine de guerre civile, à évacuer a une province », disait le rescrit, a attribuée par Théodose à l'empire d'Orient et momentanément assignée à un prince fédéré ». Rufin, le ministre d'Arcadius paya cher, il est vrai, cette lâche avanie : il fut tué dans une fête, aux côtés mêmes de son piteux empereur. Mais Alaric, se sentant libre de tout frein, se mit à ravager, à piller l'infortunée Grèce, qu^on affublait alori du nom ridicule dUllyrie orientale. Il se donna le plaisir de visiter Athènes, en hôte, en magistrat; bientôt il se dédommagea de cette contrainte par la destruction totale et stupide des sanctuaires d'Eleusis, et par la ruine de la Mégaride, de la Corinthie, de l'Argolide.
Stilicon essaya d'intervenir encore et de défendre un pays qui avait été la plus illustre conquête de Rome. Il battit les Gots sur les rives de l'Ëurotas et, poussant Alaric sur les confins de rÉlide et de l'Arcadie, cerna toute sa cohue sur le mont Pholoé. Par malheur, il laissa au nouveau favori d'Arcadius, l'eunuque Ëutrope, le temps de faire libeller un décret qui nommait Alaric maître de la milice, gouverneur de l'illyrie orientale. Si bien que, du jour au lendemain, les rôles se trouvèrent renversés. Stilicon, tuteur et beau-père d'empereur, fégent d'Occident, défenseur des deux empires, n'était plus qu'un intrus et qu'un rebelle ! Le magistrat régulièrement institué, le généralissime, c'était l'excellent ravageur Alaric.
Rentré en Italie, Stilicon eut fort affaire pour maintenir sa
popularité et son autorité. Il y fut aidé par un poète, assez bon singe de Virgile, Claudien, qui multiplia les panégyriques et les invectives surtout, parfois spirituelles, contre les lâches drôles qui s'étaient emparés d'Arcadius^ un Rufin, un Ëutrope. Il était d'ailleurs aisément maître du palais par sa femme Séréna^ nièce de Théodose, mère de la jeune impératrice. Honorius^ qu'elle avait élevé, n'était encore qu*un enfant de treize à quatorze ans. Toujours actif, toujours courant au plus pressé, le régent d'Occident atteignit sans encombre la dernière année du w siècle. En l'an 400, le vaste ébranlement du Nord ne se faisait pas sentir encore; et cependant, les provinces à demi perdues de la Vindélicie, de la Rhétie, du Norique, entre les Alpes et le Danube, se remplissaient peu à peu d'hôtes étrangers, bandes suèves, ruges, vandales, hérules, qu'on se hâtait d'encadrer dans les troupes auxiliaires et qui acceptaient assez volontiers la solde et le service de l'empire. Ces barbares considéraient Stilicon comme un des leurs. Ils ne formaient pas, d'ailleurs, un corps de nation.
Le péril imminent et prochain, celui dont l'habile régent ne détournait pas les yeux, c'était l'ambition vague d'Alaric et les perpétuels besoins d'un peuple errant, incapable de travail et de prévoyance. Après avoir, en cinq ans, dévoré la substance de la Grèce, de la Macédoine, de la Thrace, en qualité de gouverneur et de magistrat romain, Alaric devait à son peuple, comme roi, une proie encore intacte. Derrière le moyen fleuve Isonzo lui apparaissait l'Italie, relativement riche et cultivée, et, plus loin, comme un mirage, cette Rome qui avait donné son nom à l'univers domestiqué. Dès l'an 400, il essaya quelques razzias dans le Frioul et vers la Vénétie, qu'il trouva gardée. L'année suivante, il se mit en marche avec .tout son peuple, réclamant, selon l'usage, des terres pour les siens, et, pour lui, les titres de fédéré et de maître des milices, qu'il avait reçus en Orient.
Stilicon^ cependant, parvenait à recruter une armée parmi ces Ruges, ces Scyres, ces Turcilinges, qui affluaient dans le Norique ; Alaric était près de Milan et songeait à enlever Honorius,
lorsque le retour de Stilicon sur l'Adda vint rendre courage à une cour affolée et ruiner les desseins du roi got. Les misérables eunuques qui entouraient et dirigeaient Honorius rayaient presque décidé à déserter Tltalie, à se réfugier en Gaule. Stilicon lui épargna cette honte et rétablit à Ra venue, dans les marécages du Pô et de l'Adriatique ; il engagea le Sénat à réparer au plus vite les murailles de Rome ; abandonnant la rive gauche du Pô^ il défendait fortement la droite, depuis Ravenne jusqu'à la Ligurie, couvrant les Apennins et les parties vitales, les vallées de TArno et du Tibre. Alaric, comme attiré^ longeant les lacs de la Transpadane, tournant Milan, vint passer le Pô vers le confluent du Tanaro ; il pensait déborder les légions et franchir l'Apennin sans obstacle, au nord de l'Étrurie ; il fut prévenu. Stilicon avait ramassé ses légions, concentré son armée; Alaric arrêté, vers Asti, à Pollentia, fut attaqué, battu après une lutte longue et furieuse, poursuivi, traqué dans Vérone, où la peste décima les débris de son peuple, et, presque seul, affamé, humilié, s'enfuit par la vallée du haut Adige en Pannonie (402-403). Pour le malheur du monde, il survécut; mais l'Italie, toute à la joie de sa délivrance, ne songea, et c'était justice, qu'à célébrer la victoire de Pollentia, le talent et la gloire du régent, oncle de l'empereur et père de la patrie.
Honorius fut amené à Rome ; placé à côté de Stilicon sur le char triomphal, ce parfait chrétien vint rendre hommage encore aux divinités du Capitole ; il présida aux jeux du cirque (les derniers à Rome), et ne refusa pas de rester quelques mois (404) dans la ville éternelle. Un certain nombre d'édits impériaux, chose rare, furent datés de Rome. Mais la crainte et la prudence renvoyèrent bientôt Honorius à Ravenne, à l'abri des conspirations sénatoriales^ des tiraillements entre païens^ hérétiques et orthodoxes, surtout à l'écart des aventures pressenties, des tem pètes annoncées par de lointains roulements.
La grande vague hunnique, poussant devant elle les Gépides et les Ostrogots, flanquée, au sud, de détritus daces, wendes, quades, au nord, deBorusses,de Lettes et de Slaves, chassait des
régions baltiques les Burgundes, les Vandales, les Hérules, les Langobards, comme ces volées de galets que lancent sur les plages les grandes volutes de l'Océan; blessés, hachés, broyés les uns par les autres, les Germains antiques, Teutons, Suèves, Marcomans, Mamans, se jetaient, informe cohue, par delà le Danube et déjà débordaient.les Alpes. Radagaise, Eadegast^ roi et prêtre, Got peut-être, ou plutôt Ruge — comme le dieu dont il portait le nom — conduisait, par le haut Adige, un chaos de bandes commandées par douze cents chefs ; il avait entendu parler de Rome et promettait cette hécatombe à son dieu ; avant d'avoir rencontré quelque résistance, il passait l'Apennin et tombait sur Florence. Stilicon, enfermé dans Pavie,san8 troupes disponibles, avait dû laisser passer le torrent ; il fit si bien toutefois qu'avec un fort contingent de Huns et trente légions, il sauva Florence aux abois, battit Radagaise et serra si étroitement les deux ou trois cent mille envahisseurs sur les collines de Fiesole, que la faim et la peste achevèrent sa victoire. Radagaise fugitif, repris, eut la tête tranchée en vue de son camp, et tout ce qui ne pérît pas alla encombrer les marchés aux esclaves (405).
L'éclat de cette victoire s'obscurcit en un moment (406). Cinq ou six cent mille barbares avaient passé le Rhin, et, prenant la Gaule en écharpe de Cologne aux Pyrénées, traînaient sur l'occident une nouvelle terreur cimbrique. Accusé d'avoir dégarni les frontières, mal vu des païens qu'il avait vaincus jadis sous Théodose, odieux aux catholiques, dont il modérait les fureurs et la rapacité, bravé en face par la jeune Galla Placidia, sœur d'Honorius, à laquelle il voulait imposer pour mari son fils, Stilicon se maintint deux ans avec énergie en s'appuyant sur les contingents barbares, moins entamés et plus solides que les légions. Une seconde fois beau-père de l'empereur, il comptait sur les charmes d'une toute jeune épouse; avant tout, sur l'ascendant de Séréna.
Mais, dans une heure de lassitude, il se laisse prendre et tuer par des sicaires de son gendre. Sa fille répudiée ; sa femme, la toute-puissante Séréna, bannie de la cour; son fils Ëuchérius
livré au bourreau par Placidie, supplicié devant sa mère et sa sœur, à Rome, où ces infortunées se cachaient ; tous les amis et les généraux du régent sur lesquels on put mettre la main massacrés, spoliés^ dégradés ; telles furent les victimes de cette tragédie si longtemps^ si traîtreusement préparée par des intrigants subalternes, eunuques, chambellans, bas officiers qui exploitaient les ambitions catholiques, le ressentiment d'une jeune fille hautaine, la haine sourde et la terreur d'un fanfaron impuissant. Une émeute sanguinaire avait suffi — et au delà — pour arracher à l'empereur tremblant la condamnation d'un oncle, d'un beaupère, d'un sauveur, dont les bienfaits l'accablaient. Son nouveau maître, Olympius, livra tout au parti chrétien, offices, confiscations, et les derniers temples, les derniers refuges des vieilles divinités de Rome; Tltalie était pleine de querelles, de confusion, de pillages pieux, lorsque, passant brusquement le Pô, l'Apennin, le haut Tibre, Marie parut devant Rome et se saisit d'Ostie, le seul port d'où la ville assiégée pût attendre les blés d'Afrique ou de Sardaigne (408).
Rome montra d*abord quelque courage. Ses remparts, grâce à Stilicon, étaient en bon état. Son Sénat n'était pas dénué d'orgueil ; l'inertie chrétienne n'avait pas gagné encore une population plus ou moins attachée à d'anciens souvenirs, à d'anciennes gloires. Mais que faire contre la faim? Une rançon — énorme — fut offerte, acceptée et versée en partie. Le vainqueur s'en alla camper en Toscane, attendant le reste, négociant un titre de généralissime toujours promis, toujours différé. La cour de Ravenne tergiversait. Alaric revint devant Rome et fit un empereur, un demi- fou, demi-philosophe, Attale, agréé par le Sénat. Mais Attale, envoyé contre Ravenne avec quelques légions, commit tant de sottises, qu'aux yeux mêmes d'Honorius et des courtisans rangés sur les murailles, Alaric arracha la pourpre des épaules de ce triste infatué. Enfin, dégoûté d'intrigues sans issue, furieux d'une embuscade où il avait failli périr, ne sachant que faire de ses soldats, il retomba sur Rome et la prit. Le siège fut long et terrible. La ville reine, reine déchue, ne succomba
pas sans honneur ; mais Alaric eut pour alliés la famine poussée aux horreurs suprêmes, à l'anthropophagie, la peste, et — pour comble — le désespoir fataliste des chrétiens : Procope raconte, et cette tradition n'a pas été démentie, qu'une porte fut livrée à l'ennemi par les serviteurs d'une riche et vertueuse chrétienne, Proba Fallonia, qui, sans doute, pensait obéir à la volonté manifeste de son dieu. Trois jours et trois nuits de meurtre, de viol, de pillages, d'incendies, holocauste agréable au Seigneur, ne laissèrent d'intact, dans la cité des palais et des temples, que les deux basiliques de Saint-Pierre et de Saint -Jean de Latran, où il fut permis aux survivants, rançonnés et meurtris, de chercher un refuge précaire. Tandis que fumaient les ruines de Rome, Honorius, tranquille dans Ravenne, se plaisait à nourrir de sa main une jeune poule qu'il avait appelée Roma. La funeste nouvelle fut reçue dans l'univers avec indifférence.
Augustin et Jérôme avouent avoir pleuré, l'un à Hippone, l'autre à Bethléem ; mais il fut bien vite entendu parmi les écrivains pieux que, si les reliques supposées de Pierre et de Paul n'avaient pas sauvé la future capitale du monde chrétien, c'est que Dieu avait résolu de la purifier par la flamme. Âlaric, rhérétique, ministre de la Providence orthodoxe, avait été appelé, le premier, au rôle, désormais consacré, d'instrument et fléau de Dieu. Et voyez, plein du vertige de son œuvre accomplie, ivre de fureur et de butin, il quitte sa proie agonisante, il s'enfonce dans la péninsule, traînant ses trésors et son peuple jusqu'au détroit de Messine, et là, sans idée, sans motif, il fait construire, pour passer en Sicile, une flotte, que la tempête engloutit sous ses yeux avec une moitié de son armée; puis il meurt^ obscurément, et il gît dans le lit d'une petite rivière, dont ses compagnons avaient détourné les eaux (411).
Âme trouble et indécise, attirée par la civilisation, ressaisie par la barbarie, cauteleux et dupé, poussé enfin malgré lui à la violence, destructeur d'une ville qui le fascinait, qu'il aurait plus volontiers servie et défendue — en l'exploitant — , Alaric demeure un personnage intéressant pour le psychologue, le type
de ces barbares de toute nation, qui, par accès^ par monients, essayaient d'être Romains.
Tel, après lui, son successeur Âtaûlf, que les charmes de Plucidie convertirent à un enthousiasme, quelque peu factice^ pour la civilisation. Alaric, s'étant fait livrer cette princesse à Rome lors du premier siège, l'avait emportée comme un otage de prix. Âtaûlf la garda, malgré les réclamations pressantes, mais tièdes, d'un frère peu soucieux d'une sœur si impérieuse et si hardie; et il répousa, en grande pompe, à Narbonne. L'Italie, en effet, s'était vue, par la mort d'Alaric, délivrée des Gots, qui n'y pouvaient plus vivre, et leur chef avait accepté volontiers d'Honorius les honneurs si longtemps sollicités par Alaric. Ataûlf, chargé derattacher à l'empire la Gaule méridionale, s'était facilement approprié, comme lieutenant et beau-frère du César d'Occident, les pays situés au sud de TAude et de la Garonne; il commençait à refouler vers laLusitanieetlaBétique les Suèves, les Alains, les Vandales, que l'usurpateur Constantinus avait poussés pêle-mêle au delà des Pyrénées, lorsqu'un autre guerrier, réphémère Sigeric, estimant son tour venu, prit en main la conduite de la guerre, non sans avoir tué — selon l'usage — le trop confiant Ataûlf (415).
Honorius, qui le croirait, cet insexué, qui, pendant deux ans, avait tremblé dans sa peau, ne quittant pas des yeux le navire prêt à le transporter en Dalmatie, Honorius régna plus de dix ans encore et dans une prospérité, relative il est vrai, mais étonnante si l'on songe aux désastres des dix années précédentes. Des remises d'impôts, même des secours -^ on se demande où un gouvernement aux abois trouvait encore de l'argent — relevèrent l'Italie. Des babitantsnouveaux, par milliers, vinrent repeupler, déblayer et rebâtir la malheureuse Rome. L'Afrique, demeurée à peu près fidèle, envoya ses moissons. La plus grande partie de la Gaule, les bassins de la Loire et de la Seine, et jusqu'à la Bretagne lointaine, se rattachèrent à l'empire. Quelques milliers de Saxons, vers Bayeux, des bandes ^ues entre Cologne et Trêves ; les Burgundes entre la Saône
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et le Jura; enfin, les Wisigols, au sud, se conduisaient plulAt en intrus qu'en ennemis déclarés. Par chance, un assez bon général, Conslantius, et le Qdèle Ataulf, avaient balayé deux ou trois Césars de rencontre. Wallia, qui avait remplacé Sigeric, s'avançant jusqu'à Gadès, avait même rétabli l'autorité romaine sur la moitié orientale de l'Espagne. Enfin, Placidie, renvoyée avec honneur, remariée à Constentius, donnait à Tbéodose un héritier. Elle régnait sous le nom d'Honorius. C'était une femme intelligente et persévérante; elle ne perdit jamais l'espérance, même pendant l'usurpation de Jean le Secrétaire, même quand les Wisigots assiégeaient Narbonna et Arles (423), même lorsque la vanité jalouse d'un gouverneur d'Afrique, le comte Boniface, livra aux Vandales celte province, nourricière de l'empire (429).
Le comte Bonifuce ne savait guère quels alliés il se donnait. Le roi des Vandales, Genséric, le plus rusé et le plus féroce des hommes, n'entendait pas secourir un rebelle ; gêné en Espagne par les Suèves, il ne quittait un pays que pour en exploiter un autre. Boniface, trop tard, essaya de résister ; mais rafflux croissant des barbares, Vandales, Alains, Suèves, Guts, etc., le chassa, de ville en ville, jusqu'à Hippone, où se mourait alors le fameux évêque Augustin, homme plein de talent, certes, et conduit par une jeunesse orageuse à toutes les vertus dites ehriliermes, mais homme néfaste et qui a déchaîné sur le monde plus de malbcurs que Genséric lui-même. N'a-t-il pas écrit : a Si Dieu, par une prescription générale ou spéciale, ordonne de tuer, l'homicide est une vertu ; c'est par amour que les bons persécutent les méchants; tout appartient légitimement aux fidèles; le salut ne peut se trouver nulle part que dans l'Église catholique, n 11 n'y ■ pas eu d'iniquités fanatiques, pas de tortures, pas de bûchers, pas de capiations pieuses, pas d'assassinats politiques, dont ces paroles n'aient Ajoutez ce que les divagations augustin et la grSce nous ont valu de sottes qi guerres.
Placidie essaya |le sauver Carthage en
ce qu^elle ne pouvait reprendre (435). Court répit. En 439, Gensérie était maître de Tancienne rivale de Rome ; toutes les côtes de la Méditerranée occidentale se virent à la merci du plus rapace des pirates ; la Sicile, la Sardaigne, les Baléares, furent des annexes du royaume vandale ; et Rome, à peine relevée et repeuplée, végéta sous Tombre menaçante de la famine.
Loin de pouvoir défendre et reconquérir l'Afrique, l'empire n'avait que trop de peine à contenir les Wisigots sur la rive droite du Rhône. Tout son espoir résidait en un seul homme, Scythe de nation, tour à tour serviteur des Huns et favori de Placidie, le patrice Aétiùs. A la tète de quelques légions, appuyées d'auxiliaires de hasard, Aétius réussit, pendant plus de vingt ans, à préserver, non des incursions, mais au moins de la domination barbare, Tancienne province romaine^ l'Auvergne et les deux bassins de la Loire et de la Seine. C'est à lui que la civilisation dut, en Occident, ses dernières victoires.
Nous avons dit comment les Huns noirs, entraînant avec eux les Ostrogots vaincus, les Gépides, les Alains et une foule de tribus scythiques, s'étaient rapidement avancés jusqu'à la Pannonie. Ils formaient diverses tribus, dont les chefs fournissaient volontiers des soldats aux empereurs. Soixante mille Huns combattirent à Florence contre Alaric. En 434, le commandement suprême des Huns échut à deux frères, Bléda et Athel, Attila, qui, d'un commun accord, pendant quelques années, ramenèrent à Tunité les hordes sans nombre éparses entre la Mongolie et la Bavière. Vers 440, la Hunnie formait un royaume plus vaste que l'ancien empire romain. Bléda, jusqu'alors utile^ allait devenir incommode. Attila s'en défit en un tour de main, et désormais, sans égal et sans rival, déploya librement son génie ; génie funeste, fait d'astuce autant que de violence, de séduction autant que d'orgueil, semant l'épouvante parmi les héritiers dégénérés des Césars et retenant dans une fidélité enthousiaste les peuples et les rois qu'il entraînait à la dévastation du monde. Jamais homme ne fut plus puissant et plus obéi que ce Kalmouk aux courtes jambes, à la forte poitrine, au crâne rond, au visage plat.
Après s*ètre amusé quelque temps des terreurs et des lâchetés de Théodose 11^ parfois courant au delà du Danube jusqu'à cinq journées de marche, pillant, rasant tout de Sirmium à Naïssus, parfois traînant en longueur des négociations toujours ruineuses pour le trésor impérial^ Attila, sollicité par Genséric, se tourna vers l'occident. Se souvenant à propos que les Wisigots pouvaient, à la rigueur, passer pour ses sujets, puisqu'il occupait leurs anciens cantonnements, il feignit de les réclamer comme des esclaves fugitifs et proposa son alliance à Valentinien III pour les combattre^ en qualité de lieutenant et même de frère, rappelant que la princesse Honoria lui avait, quelques années auparavant — et c'était vrai — envoyé l'anneau de Gançailles. Le moment lui paraissait venu de s'en prévaloir ; et il réclamait son épouse impériale. Il était homme à venir la prendre; et la cour de Ravennes, craignant pour l'Italie, retenait les légions destinées à la Gaule. C'est ce que voulait Attila. Tandis que le patrice Actius, sans troupes et sans ressources, demeurait con«ûné à Arles^ trois multitudes barbares s'avançaient vers le Rhin, culbutant Burgundes et Francs (450). En un clin d'œil, Test et Je nord de la Gaule étaient saccagés et subjugués. De Trêves, où il s'était porté, Attila, rassemblant les deux ailes de son immense armée, bien qu'un moment arrêté par Metz, qui faillit lui échapper, descendit sur la Champagne comme un torrent irrésistible ; tout pliait, tout fuyait devant lui. Il négligea Lutèce, qui n'était pas sur son chemin (comme le Gt observer aux Parisiens prêts à déserter leur île une jeune fille avisée, la légendaire Geneviève); il marchait sur Orléans. C'est alors qu'Aétius, relancé jusque dans Arles par un courageux évêque, aidé par un riche et puissant propriétaire auvergnat, Avitus, rallia, en vingt jours, toutes les milices de la province et les Wisigots longtemps indécis. Orléans venait de se rendre, quand le général romain surprit les Huns, absorbés par le pillage. Attila dut se replier pour concentrer ses forces et, retranché dans une enceinte de chariots, peut-être dans un ancien camp romain, vers Châlons, il attendit le choc. Plusieurs jours il hésita. Ses
devins consultaient les baguettes secouées sur un drap, les omoplates de mouton éprouvées au feu, les viscères de certains animaux. Les présages étaient douteux, mais du moins annonçaient la mort du général ennemi. La mort d'Âétius valait bien une défaite. Attila livra la bataille et la perdit. Les Huns avaient enfoncé le centre ; mais les Wisigots, écrasant les Ostrogots, se rabattirent sur les Huns, et les cadavres, par centaines de mille, jonchèrent les champs désormais fameux, les Champs catalan^ niqties. Attila, vaincu en Gaule, retourna victorieux en Germanie. Le butin était énorme, et les survivants ne demandaient rien de plus. La retraite, fructueuse, n'avait pas été inquiétée. Les Wisigots avaient repris la route de Toulouse ; et le patrice, affaibli, avait dû se borner à suivre l'ennemi jusqu'au Rhin. Dès l'année suivante, Attila, plus fort que jamais, envahissait l'Italie et ravageait la Cisalpine. Déjà il menaçait la Toscane, lorsque le pape Léon vint lui offrir et lui fit accepter une ample rançon. Succès diplomatique très réel, mais si précaire ! L'argent épuisé, Attila reviendrait, plus avide. Il attendrait Genséric, soit pour partager avec lui, soit pour le battre et Tévincer de l'Afrique. La Hunnie remuait peut-être ; ou bien songeait-il déjà à ce mariage dont les fêtes lui furent si funestes. Bref, il partit et mourut ; son empire, après lui (453), fut réduit en poussière. Les Gépides en Pannonie, les Ostrogots épars le long du Danube, les ûls du conquérant se disputant les lambeaux de la vaste Hunnie, reprirent les habitudes vagabondes de leurs races diverses.
Rien ne subsista de l'œuvre ébauchée par le a fléau de Dieu » que des ruines ajoutées aux décombres de la Thrace, de Tltalie et de la Gaule. Mais il a frappé si fortement les imaginations, qu'une double légende s'est attachée à son nom : Tune chrétienne et latine, où il apparaît comme le type de la férocité et de la perfidie; Tautre, gotique et magyare, qui exalte sa puissance, sa justice et une sorte de bonhomie poussée jusqu'à là faiblesse. Chacune renferme une part de vérité et répond aux sentiments contraires des peuples qu'il a opprimés et des tribus qu'il a su gouverner et conduire à lâ victoire. Le destructeur
Attila, le débonnaire Etzel, à tout prendre, doit être considéré comme un des grands facteurs de l'histoire. Ses courses entre rOural et le Danube ont attiré, dans les plaines ouvertes de la Russie^ ce terrible défilé de Goutrigours, de Bulgares, de Petchenègues, d'Avars, de Magyars et de Turcs, qui déblaya pour les Mongols les routes de l'occident. Sa marche vers le Rhin a livré les vallées de la Saône et du Rhône aux Burgundes, poussé vers les Vosges les Francs Ripuaires, vers Tongres les Francs Salions et vers la Somme les bandes qui, sous Mérovée, combattirent dans les rangs d'Âétius. Son retour vers la Theiss, faisant le vide en Germanie, laissa le champ libre aux Ruges, aux Hérules, aux Langobards, qui vinrent s'amasser au-dessus des Gépides. En donnant aux évoques et aux papes, voire aux saintes, l'occasion de protéger les cités, de traiter au nom de Tempire, il accrut le prestige de l'Église. Enfin, sans le vouloir, il créa une ville, Venise, née, en 452, du désastre d'Aquilée. Ainsi se propagea en tous sens l'ébranlement qu'il avait déterminé en Asie et en Europe.
Ses deux invasions en Gaule et en Italie eurent pour conséquences immédiates l'élévation et la chute d'Aétius. Le vainqueur des Champs catalauniques n'avait pu réunir assez de légions pour défendre la Cisalpine. Valentinien le tua de sa propre main (454). Cet assassin fut tué à son tour par un sénateur dont il avait outragé la femme. Sa veuve, pour le venger de son meurtrier, appela Genséric et devint, avec ses deux filles, la proie des barbares. Pendant quatorze jours et quatorze nuits, un pillage savant dépouilla Rome de tout l'or, de tout le bronze, que pouvaient receler encore les maisons, les palais et les églises. La rapacité n'oublia rien qui pût être vendu ou mis à rançon : filles nobles, patriciens, évêques. La Cartbage vandale semblait, au bout de sept cents ans, venger la Carthage phénicienne (455).
L'empire, cependant, se débattait encore. Majorien (457-461' lui rendit quelques parties de la Gaule, la Sardaigne, la Sicilf vaillamment reconquises. Un personnage byzanti»^ '»°^"'' '"ultivi^
assez capable , Anthémius, gendre d'empereur^ dont la vanité s'était laissé prendre à l'appât de la pourpre, essaya de restaurer dans Rome les pompes du pouvoir et les formes d'une administration régulière. Mais ces deux hommes échouèrent dans deux entreprises, pourtant bien conçues, contre Genséric. L'Afrique, si nécessaire à Tapprovisionnement de Rome, resta aux mains des Vandales. Ces malechances, fatales à Anthémius comme à Majorien, assuraient la toute-puissance à un Suève, Ricimer, général des fédérés au service de l'empire, misérable dont aucun éclat ne pallia la scélératesse. Après avoir détrôné Anthémius, qui était son beau-père, il s'avisa de saccager Rome à son tour, d'infliger à Tantique cité, pour César, un ridicule Olybrius, plat valet de Genséric (472). Il meurt. Un Burgunde, Gondevald, un Pannonien, Oreste, ancien ministre d'Attila, montrent chacun son empereur de parade, Glycérius, Julius Népos, qui passent comme des ombres (473-475).
L'Occident tout entier échappe à l'empire défaillant. Les Wisigots ont pris Narbonne ; ils montent vers la Loire et s'y tiennent, quoique fortement battus, à Orléans, par le maître des milices iEgidius ; ils s'étendent vers le Rhône et, malgré la glorieuse résistance de deux Auvergnats, Ecdicius et Sidoine Apollinaire, fils et gendre du riche Avitus qui avait fini, et mal fini, par vêtir la pourpre, ils s'emparent du pays des Arvernes, cédé, forcément, au roi Ëuric, par le triste Népos (474). Audessus d'eux, vers le nord-est, les Burgundes occupent Besançon et Dijon, Genève, Vienne et Avignon. L'Armorique vit à part. Les tribus franciques, cantonnées de la Saale à l'Escaut, s'avancent vers la Somme, très indépendantes, quoique volontiers dociles aux conseils des derniers représentants de Rome, iËgidius et son fils Syagrius, dits rois des Romains. La Bretagne, délaissée dès 428, dévastée par les Scots et les Pietés pendant vingt ans, était, depuis 449, lentement conquise par des aventuriers saxons, d'abord auxiliaires, bientôt maîtres (du moins dans le bassin de la Tamise). L'Espagne, passant des Vandales aux Suèves, des Suèves aux Gots, avait été subjuguée entièrement par Euric,
fort habile meurtrier et héritier de son Itère. Il restait aux SuËves un petit coin dans les montagnes de la Galice, oïl ils se fondirent avec les anciens Celtibères romanisés.
Or, pendant que Toulouse réunissait, autour du demi-barbare Euric, une cour bigarrée de gens en tunique ou en casaque de fourrures, de guerriers brutaux et de vils Datteurs gallo-romains, ministres, scribes, éfêques ariens aussi avides et aussi persécuteurs que leurs confrères dits orfhodoMS, l'empire d'Occident était mort; il avait passé, et nui n'avait entendu son dernier soupir. Rome et le Sénat s'étaient accommodés d'une sorte de condottiere ruge ou hérule, d'une cruauté modérée, d'une habileté suffisante, Odoacre (ÛLtokar), chef des gardes, général fédéré que l'occasion, pour ainsi dire, obligea de faire tuer son bienfaiteur Oreste. Celui-ci avait refusé — il faisait le Romain un peu tard — le tiers du territoire italien, réclamé par les soldats barbares. De là, révolte et brusque dénouement. Rien n'empScbait le vainqueur de prendre la couronne ou de le donner. Il ne daigna point revêtir des oripeaux avilis, et, renvoyant i Constant! nop le les attributs et la pourpre des Césars, il prit ou accepta le titre de roi, roi des peuples. Mais il exerça résolu* ment le pouvoir, distribua des terres & ses soldats, défendit l'Italie, et le Norique dévasté par les Ruges.
Ces événements, ces hommes qu'a fait revivre avec tant de science Amédée Thierry [héctU du v* iièck] marquent à peine de quelques taches rouges ou sombres le grand tableau que nous déroulons.Mais un sentiment de pitié attendrie nous arrête devant l'épisode étrange et touchant qui ferme un cycle de doute siècles. Oreste avait revêtu son fils de la dignité impériale; et ce lils était un jeune enfant, aussi fragile que l'empire dont on lui faisait un hochet; et de son grand-père — un certain comte Romulus — le petit Auguste, VAugu sa mère sans doute l'appelait en souriant — avait du fondateur légendaire : Romulus Âugustule! noms se résumait la destinée de la Rome antiq romaine était Unie.
L'niSTOlHE.
Peut-être Odoacre lui-même eut-il vaguement conscience de cette disparition si durement raillée par Tironie du sort ; peutêtre, lorsqu'il épargna le gentil Romulus — ému, dit-on, par sa beauté — lorsqu'il envoya le minuscule Auguste grandir libre dans une villa de Campanie, cet Hérule brutal essaya-t-il d'être grand, de paraître digne d'inaugurer une ère nouvelle, Tère de ta Rome barbare. Mais des pensées de ce genre ne hantaient guère les cerveaux du v* siècle. Ignorants de leur propre passe, les aventuriers du nord ne songeaient point à l'avenir.
Tel nous avons vu Alaric, ou Ricimer, ou Genséric, tel se présente à nous Hlodowig, notre Clovis, fils adultérin d'une reine thuringienne et du chef salien Ghildéric. Nombreux étaient les roitelets francs entre le Wéser et l'Escaut^ dans le voisinage du Rhin et de la Meuse, à Cologne, à Tongres, à Tournai, à Cambrai, à Thérouanne. Clovis, à seize ans^ se trouvait à la tète de cinq mille guerriers, vers Tournai, où son père a son tombeau. Le bassin de la Seine formait encore une enclave romaine où régnait Syagrius, dont les tribus franques reconnaissaient plus ou moins la suzeraineté. Syagrius avait même remplacé pendant plusieurs années Childéric chassé par les Francs; provoqué par Clovis, il fut battu près de Soissons, livré par les Visigots chez lesquels il avait cherché refuge, et tué, selon l'usage (486). Le butin partagé, Clovis se réserva les terres et les revenus du fisc, laissant aux populations, libres ou serves, leurs coutumes et leurs lois, toutes les fois qu'il ne lui convint pas de les violer.
En 493, il épouse une Burgunde catholique, nièce du roi arien Gondebaud, meurtrier de son père.
Que de choses dans un mariage! Guerre aux Burgundes et aux Visigots ariens, amitié de l'Église, accord de la Gaule franque et de la papauté, enfin mainmise du clergé et du pontife romain sur la France carolingienne et capétienne, voire impériale, voire républicaine — fille aînée de l'Église — : telle était la dot que Clotilde portait en croupe, lorsque son palefroi rapide la jeta saine et sauve aux bras du chef salien. C'était un coup de fortune pour le catholicisme : des Gots, la contagion arienne s'était
communiquée aux Burgundes, aux Suèves, aux Vandales. Le monde barbare échappait à l'Église ; l'amour^ la haine et Tambition vont le lui rendre. Déjà Glovis, païen tolérant, vivait en bonne intelligence avec les évêques, qui lui assuraient l'obéissance et le concours de ses sujets gallo-romains. Mais lorsque, s^bandonné par ses dieux nationaux sur le champ de bataille de Tolbiac (496), il demanda la victoire au Dieu de Glotilde ; lorsque, du consentement de son peuple, il eut reçu le baptême avec trois mille guerriers, baissant la tète sous les mains orthodoxes de Rémy, Glovis devint l'espoir et le Gis de l'Église.
 Tolbiac, vers Cologne ou vers Strasbourg, il avait sauvé les Francs orientaux d'une invasion d'Alamans^ de Suèves et de Saxons. Sans inquiétude au nord, il put songer aux vengeances de Glotilde; il se rua sur son voisin Gondebaud, le poursuivit de Dijon à Avignon, le soumit au tribut, le força de rendre à un frère détrôné Genève et Vienne, d'abandonner Marseille aux Ostrogots dUtalie. Gondebaud, il est vrai, se releva, et son administration bienveillante, sa loi gombette, amenèrent une fusion rapide entre l'élément barbare et le fonds gallo-romain des populations séquanaises, dauphinoises, helvétiques et savoyardes. Mais la puissance burgunde était brisée ; un traité d'alliance offensive et défensive en dissimula seul la fin prochaine. Entre temps, les évêques n'avaient rien négligé pour exciter contre les Visigots les convoitises et Tambition, même la ferveur du néophyte Glovis. Il y avait derrière la Loire de grands territoires^ des villes riches et des catholiques persécutés. Les chefs de l'Armorique indépendante, une colonie franque établie au Mans offraient leur concours. Après maints pourparlers, maintes intrigues, malgré l'intervention du puissant Théodoric, roi des Ostrogots^ beau-frère de Glovis, la Loire fut franchie, et une terrible bataille à Veuille (près de Poitiers, 507) ouvrit aux Francs orthodoxes les routes de TAquitaine. Glovis entra victorieux à Toulouse (508) et à Bordeaux. Il échoua devant Arles; mais il demeura le maître de tout le pays entre le Rhône et TOcéan, entre la Garonne et le Rhin. Un empereur byzantin, Anastase,.
envoya au vainqueur des Gots les insignes du consulat. C'est costumé en consul que Clovis vint s'établir à Paris dans le palais de Constance-€hlore.
On pense bien que le domaine de Clovis n'était pas continu^ que les évêchés, les abbayes, les cités, les propriétés des Romains qui s'étaient montrésiamis du roi^ les offices divers exercés par les anciens et les nouveaux comtes, ducs^ agents du fisc ou du caprice royal, les conflits, le plus souvent tranchés par la violence, entretenaient dans l'administration l'irrégularité la plus instable. De tout cela, Clovis s'inquiétait peu, n'ayant de l'ordre qu'une très vague idée. Il ne songeait qu'à son pouvoir; il ne craignait que l'humeur changeante des Francs et les révoltes possibles des chefs de tribus, ses alliés, ses parents, jadis ses égaux, sans doute envieux de sa haute fortune. Le plus simple était de s'en défaire. Sigebert, roi des Ripuaires, avait vaillamment combattu à Tolbiac; son fils le tue, à l'instigation de Clovis, et périt comme meurtrier. Contre le roi de Thérouanne Cararic, ancien ami de Syagrius, ces détours n'étaient pas nécessaires. Comme lui Ragnacaire et ses frères, avec leurs fils, qui régnaient Tun à Cambrai, les autres au Mans, furent traîtreusement massacrés. « Ces choses étant faites, dit seulement Grégoire de Tours, Clovis mourut.» Ce Grégoire, dont Thistoire nous est si précieuse, était pourtant un homme très honnête et très bon. Mais dans cet immense naufrage du v° siècle, qu'importaient les scélératesses? On vivait dans le sang. A peine, d'ailleurs, aurait-on qualifié crimes les actes politiques d'un défenseur de la foi.
Si la vertu émolliente du baptême n'avait guère opéré sur le tempérament du chef barbare (ni meilleur, ni pire que ses contemporains), l'exercice du pouvoir n'avait ni élargi, ni éclairci son intelligence. Son vaste royaume ne fut pour lui qu'un butin, un patrimoine conquis. Il le partagea entre ses enfants, livrant au hasard des rivalités et des guerres civiles le trésor qu'il avait amassé pendant trente années d'aventures. Pas plus que lui, ses 'Iset leurs successeurs, ne conçurent la pensée d'un État, d'un
empire franc. Rois de Metz, de Soissons> d'Orléans, de Paris, d'Austrasie, de Neustrie ou de Bourgogne, copropriétaires de certaines provinces, de certaines villes indivises, tantôt alliés, plus souvent ennemis^ ils allaient, pendant plus de deux siècles et jusqu'à épuisement de leur race, se disputer, s'arracher par rintrigue, par la guerre et l'assassinat, les morceaux de la proie abattue par leur ancêtre.
Quelques-unes des qualités qui manquaient au vaillant chef des Francs^ et qu'on demanderait vainement à la plupart des rois germains et slaves de son temps, se montrent par moments dans les actes de Théodoric le Grand, voisin et rival de Clovis. Celuilà, certainement, bien que son œuvre ne lui ait guère survécu, a voulu fonder un empire autour duquel auraient pu se grouper les diverses nations germaniques.
Après la mort d'Attila, les Ostrogots, avec leurs trois rois de la race des Amales, se trouvèrent en liberté sur les rives (^u Danube. Quand ils eurent épuisé la Pannonie, ils passèrent le fleuve et se répandirent en Mésie et en Thrace^ réclamant des terres et offrant leurs services. On parvint à les cantonner dans la petite Scythie (la Bulgarie et la Dobroudja), et le fils d'un des rois, un enfant de huit ans, fut emmené comme otage à Çoustantinople. Pendant dix ans, le jeune Théodoric grandit au milieu du faste et du radotage byzantins; et, sans avoir pu jamais apprendre à lire et à écrire, il n'en frotta pas moins d'un vernis civilisé sa barbarie native et profonde. Réclamé par son peuple après la mort de ses oncles et de son père, accueilli avec enthousiasme — il avait dix-huit ans et une haute prestance • il sut faire alterner la défense et le pillage de Tempire, assez pour se concilier la faveur inquiète de la cour et répondre aux instincts violents de ses guerriers, tantôt si fidèle et si utile qu'un empereur l'adoptait comme « fils d'armes » et lui décernait les honneurs d'un consulat triomphal, tantôt si menaçant^ si furieux dans ses déprédations, qu'on ne savait comment en délivrer la Macédoine et rUIyrie.U fourrageait jusqu'aux murailles de Constantinople.
Enfin, il parait se lasser de pays qu'il a ruinés^ et la cour de Byzance saisit ce moment pour lui suggérer^ lui céder même une proie nouvelle, Tltalie (489). Ce fut une véritable émigration, une poussée de chariots, de troupeaux conduits par des femmes et des enfants. Tout le long du Danube, à trayers des Huns, des Sarmates, des Gépides, les Ostrogots rejoignaient le roi chevauchant avec sa mère et sa sœur. Rallié par une petite armée ruge, Théodoric franchit les Alpes Juliennes, passe Tlsonzo (Rivière froide), enfonce le camp d'Odoacre, triomphe encore à Vérone ; mais, très diminué par les dispersions et les maladies, il se voit enfermé dans Pavie. Secouru par les Yisigots de la Gaule, il écarte Odoacre et court jusqu*en Calabre, en Sicile, revient par Rome, qui lui ouvre ses portes, mais échoue pendant trois ans contre Ravenne où son rival s'est habilement retranché. 11 se résigne à traiter d'égal à égal : il accepte un partage, ou plutôt une royauté indivise, et massacre, dans un banquet de réconciliation, le maladroit qui n'a pas su le prévenir. Le meurtre supplée la victoire et donne à l'Italie un grand roi.
Pendant plus de trente ans (493-524), Théodoric gouverne avec sagesse, avec éclat, un empire accru de la Pannonie, du Norique, de la Rhétie et de la Provence ; il arrête, après Tolbiac, les progrès des Francs (496); après Veuille, il bat Glovis et Thierry devant Arles, où il rétablit la préfecture des Gaules, s'empare de Marseille, conserve aux Yisigots la Narbonnaise et, comme tuteur de son petit-fils Amalaric, règne sur l'Espagne, li oppose enfin Tunité gotique au morcellement des monarchies franques. En Italie, sa déférence pour le Sénat, son respect des lois et de l'administration romaines, son goût pour les lettres et les arts, sa tolérance pour les catholiques, semblent faire de lui un Stilicon, plus puissant et plus heureux. Ses principaux ministres sont des Italiens, des Romains illustres, l'orateur Symmaque et le philosophe Roëce. Par malheur, Théodoric mourut deux ans trop tard. Certaines menées du Sénat et du clergé éveillèrent ses soupçons et sa colère. Le barbare et l'arien repa-
Furent à la fois, et avec eux les persécutions, les tortures et les supplices. Boêce et Symmaque payèrent de la vie une complicité douteuse. Et le règne finit, comme il avait commencé, dans le sang.
En exposant avec clarté les causes lointaines et immédiates, les contre-coups, les rencontres, les effets et les conséquences futures des mouvements passifs et des invasions volontaires qui ont amené la chute de Tempire et du régime romains; en indiquant par quelques touches rapides les physionomies, les tempéraments^ les actions de quelques hommes dont les vices ou les talents ont très certainement et très fortement influé sur la marche des choses, nous avons dû laisser dans Tombre ce qui, à vrai dire, est danâ le chaos, les mœurs, les institutions, l'état social au y« siècle. On vit au jour le jour; quand les bandes immigrantes ont massacré et pillé à leur aise, les chefs mettent la main sur les terres du fisc, les guerriers s'adjugent le tiers ou les deux tiers des propriétés ou des revenus. Parmi les populations conquises, les hommes libres gardent leur statut personne], leurs lois, leurs magistrats. Les colons, les lètes et serfs, car le servage terrien est venu, depuis plusieurs siècles, s'ajouter à l'esclavage individuel, continuent de cultiver au profit des anciens et des nouveaux maîtres. La hiérarchie féodale n'est pas inventée encore. Les rois avec leurs leudes ou fidèles vivent des produits de leurs domaines et des impôts ordinaires plus ou moins aggravés de taxes ou d'extorsions intermittentes. Peu à peu, des gouverneurs et préposés, soit barbares, soit très souvent choisis parmi les vaincus riches et capables, sont adjoints aux administrateurs et employés locaux, comtes, notaires, scribes, avoués, etc- Et la lourde machine fonctionne cahin-caha. Les rois sont amenés à faire recueillir et rédiger les coutumes de leurs tribus; d'où les documents curieux appelés loi salique, loi des Ripuaires (Thierry 1"), desWisigots (Euric),foi Gomôerte (Burgundes), qui figurent assez bien ce qu'ont pu excogiter, il y a trois ou quatre mille ans, les ancêtres des Hellènes, des Latins ou des Gaulois. Profondément ignorants^ peu familiers avec Tart d'écrire, ils on
besoin de conseillers, de rédacteurs^ d'envoyés politiques. Ils s'adressent alors à ceux qui ont encore quelque teinture des lettres^ aux prêtres, aux clercs^ toujours prêts h s'entremettre^ à capter la faveur des puissants, à monnayer la ferveur des nouveaux convertis. Et il se trouve que ces barbares (naïfs quoique rusés, ils ne s'en sont jamais aperçus !) n'ont conquis Toccident que pour PÊglise.
11 est certain que le clergé orthodoxe a partagé, cruellement, les souffrances des peuples auxquels le christianisme avait enlevé rénergie de se défendre ; que ni les prêtres ni leurs richesses n'ont été ménagés dans les tourbillons furieux déchaînés sur l'empire croulant; que les évêques, défenseurs officiels des cités, ont fait de leur mieux pour protéger leurs concitoyens, pour les consoler des maux et des persécutions qu'eux-mêmes subissaient ; que leurs villes, leurs couvents, leurs basiliques, offrirent aux fugitifs et aux malheureux des asiles quelquefois respectés. Mais quand un calme relatif les eut mis en rapports réguliers avec les envahisseurs, quand la conversion de Glovis leur eut assuré une certaine autorité morale, ils comprirent qu'en ne contrariant pas avec trop d'imprudence les volontés des rois, en n'affectant pas une sévérité déplacée pour leurs vices et leurs crimes, en leur accordant des absolutions fructueuses, ils réaliseraient aisément cette parole de l'évangile : « Partagez les dépouilles. » Et voici comment l'invasion des barbares a fondé la puissance de l'Église.
Médiocrité d'AnwdinB. — Puiiunoe da l'impéntiice Endoiia. — MaUdresMi et dii^éce ds Jean ChryMitoma. — Pulcbérie. - Platitodc da Théodoaa IIdeviiiil Attila. — Élâvilion et chute d'ana DouTelle Eaduiie, l'impératrice AtbéDiii. — Héré>ia> da Nestoriui et d'tiulyohèt. — Rignei Ironblés de Zenon
ligialativea. — Lea Slayai, lei Bulguea, 1» Aran. — HéncliDa, Taiaqoaac dai PansDa, peupla da Slaraa la Dalmatia, lea daui Miaiaa al la Thraca. — La Un da «on lègna eat «Itrialée par lei premierB mcoèa da l'inyaaïon mo-
La moitié orientale du inondo romain n'a pan été moins éprouvée que l'Occident. Si l'empire grec a survécu, c'est que, garanti au nord par l'Euiin, il ne s'est pas trouvé en travers du grand couraiit ; il n'en a reçu que le trop-plein, les débordements latéraux et successifs. Les (grands dangers sont venus pour lui quand l'Occident rempli a rejeté sur le moyen et le bas Danube les derniers envahisseurs, Slaves et Bulgares, quand la fureur guerrière de l'Islam l'a coupé de ses provinces mérîdionales, quand la Perse abattue a livré passage aux liordes turques et mongoles.
Le régne d'Arcadius avait eu de tristes commencements. Déprédations d'Alaric, révoltes des Gols que Tliéodose avait cantonnés en Asie, scélératesses de RuQn, de l'eunuque Eutrope, du brutal Gainas, tour il tour ministres du chétif empereur, perpétuelles irruptions des Perses, que de maux s'abattaient ï la fois sur l'Orient! Mais ces calamités ghasaieol sur I âme débile d'Arcadius. Clein de vanité, jaloux jusqu à la train son, de son frère Hotiorius, il se laissait go^ conque le garantissait de la tutelle de Stiliconl d'ailleurs, à ses favoris éphémères. Une seule sur lui une inHuence durable, sa femme, l'imp '
c'était une Franque, fille du comte Bald ou Bauto qui avait servi sous Théodose ; il l'avait choisie à l'instigation d'Eutrope, et pour faire pièce à Rufin qui croyait le marier à sa fille. Lorsqu'elle l'eût, non sans aide, croit-on, plusieurs fois rendu père, elle lui imposa la disgrâce, l'exil, puis la mort d'Eutrope, qui se montrait insolent. Avec deux ou trois bonnes amies, elle se mit à distribuer les emplois et les faveurs. Elle jouissait de son pouvoir absolu^ faisant quelque bien et peu de mal, quand un malencontreux ascète vint se jeter en travers de ses plaisirs.
Ce prêtre, fanatique de vertu^ s'appelait Jean. Né à Ântioche vers 347, brillant élève du philosophe Libanius, son éloquence fleurie lui avait valu le surnom de Chrysostome (Bouche d'or). Affolé d'austérité, il avait passé quatre ans dans une caverne; puis^ exténué par les jeûnes et les macérations, il était rentré dans la société des hommes. Simple diacre, il n'avait pas voulu d'autre titre, émerveillant par ses discours, par sa charité infatigable, le vaste <liocèse d' Antioche, il s'était égalé en renommée aux Athanase, aux Jérôme et aux Augustin. Tout à coup, enlevé par des inconnus^ transporté au delà du Bosphore, il se voit ordonné et sacré évêque de Constantinople par Pun de ceux qui convoitaient cette haute dignité^ accueilli avec enthousiasme par le peuple et par la cour. Choix ou caprice malheureux. Nul homme dont les vertus fussent moins compatibles avec des fonctions si délicates dans une capitale corrompue et luxueuse. A une mesquine affectation de rigorisme, de frugalité et de simplicité outrée dans le costume il joignait cette humeur tracassière, cette manie d'ingérence et d'admonition pédante inséparable de l'esprit théocratique, sans ombre de tact et de dextérité. Non content d'aliéner son clergé en réprouvant Tusage des sœurs, diaconesses et femmes sotis-introduites, il entreprit de morigéner les petits et les grands. 11 ne craignit pas de dénoncer en chaire les intrigues extra-conjugales de l'impératrice, de tonner sur le ménage souverain. La mesure était comble. Et le saint malavisé s'en alla périr d'épuisement et de misère dans un coin de l'Asie Mineure. Plus sage, il eût peut-
l'orient byzantin. 363
être épargné à l'Église les schismes de Nestorius et d'Eutychès ; il eût du moins régné sous le nom de princes selon son cœur. Théodose II et Pulchérie.
Pulchérie, l'aînée d^ailleurs, et qui le resta> aurait dû être nommée la première. Elle reçut^ dès i'àge de seize ans, le titre é^Augusta. Impérieuse autant que dévote, elle sut maintenir son faible frère dans une longue puérilité^ Toccupant de minimes questions d'étiquette et de piété, de petits travaux littéraires et calligraphiques, de compilations parfois utiles, telles que le recueil de constitutions impériales connu sous le nom de Code théodosierif et qui servit de modèle à la loi des Wisigots. Elle fit de lui un législateur^ un casuiste, jamais un homme. On put s'en convaincre lorsque, aux ravages, aux exigences hautaines d'Attila, le pusillanime empereur ne sut opposer que d'humbles ambassades et de viles perfidies, aisément déjouées par le rusé barbare. « Attila, fils de Mundiok, lui écrivit le roi des Huns, et Théodose, fils d'Arcadius, ont eu tous deux de nobles pères : Théodose a dégénéré de ses aïeux. » Heureusement pour Pempire. Théodose mourut d'une chute de cheval, et la ferme attitude de Marcien, son successeur, détourna vers l'Occident les pensées d'Attila (450).
Auprès de Théodose avait longtemps vécu, dans un cercle de lettrés et de sceptiques, une belle et intelligente Athénienne, fille du philosophe Leontius, l'impératrice Athénaïs, que Pulchérie avait convertie et baptisée Eudoxie, comptant sur l'affection reconnaissante de sa protégée. Mais la prude régente eut souvent à se repentir de s'être donné une rivale. 11 lui fallut vingt ans pour miner et finalement évincer celle qu*en un jour elle avait élevée d^une situation précaire au rang suprême. Enfin, disgraciée, Athénaïs s'en alla relire et commenter Homère en quelque coin de l'Orient ; et la théologie, désormais, régna sans partage dans le palais impérial.
La foi risquait d'être troublée par de nouvelles hérésies. Pelage, le champion du libre arbitre contre le caprice de la grâce, par suite contre un péché originel et la nécessité d'une rédemp
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tiou, Pelage^ malgré les anathèmes d'Augustin, gagnait du terrain en Asie. Bientôt Nestorius^ évéque de Gonstantinople, qui se donnait la peine de méditer sur rincarnation^ distinguant trop le Christ du Verbe^ attribuait à Jésus deux personnes, et refusait à Marie le titre de théotohos (mère de Dieu); et une si damnable inconvenance risquait d'être approuvée — elle le fut — en Syrie, en Perse et jusqu'en Chine. Par contre, Eutychès, un archimandrite, non moins goûté à Antioche, à Gonstantinople même, et surtout en Egypte, fondait un peu trop Thomme dans le Dieu et n'accordait à Jésus, le croiriez-vous? qu'une seule na* ture. Or, quelle âme bien née ignore que le Jésus orthodoxe a une personne et deux natures !
Sans doute on pouvait, comme le bouillant Cyrille, traquer les païens d'Alexandrie et faire mettre en pièces par une foule ivre de piété la belle et savante Hypatia (415); on pouvait, comme tel évèque de Suse, déchaîner à la fois la persécution et la guerre, par la méritoire destruction d'un temple du Feu ; mais il n'était pas moins doux de faire condamner solennellement un collègue, ou de tomber à coups de bâton sur les adversaires d'Eutychès en plein concile ou brigandage d'Éphèse(43i, 449), enfin de tourner à la plus grande gloire du dieu de Nicée les émeutes, les assassinats^ les querelles ardentes qui ensanglantent et passionnent la Syrie, la Judée, l'Egypte, sous la main même des Perses et des Huns, qui saccagent de temps à autre les villes romaines du Tigre et de l'Ëuphrate, Antioche même et Jérusalem. .
Tels étaient les amusements, le principal souci, de l'automate Théodose, de la pudique vierge Pulchérie et de son époux non moins vierge, le brave et prudent mais dévot Marcien ; qui vont gêner leur successeur, Léon le Thrace, et rendre le trône presque intenable pour l'à peu près orthodoxe Zenon et Ta peu près hérétique Anastase, assez traqués déjà et réduits aux abois par les barbares et par les usurpateurs. Zenon (474-191) eut affaire aux Ostrogots; c'est lui qui lança sur l'Italie son remuant a fils d'armes» Théodoric. Anastase (491-518), accablé par les Bul-
L ORIENT BÏZAKTIH. SSS
gares et les Slaves, dut enfermer ConstantiDople daoïi de fortes murailles et joindre, par un rempart continu, la Propontide au Pont-Euiin.
Le premier, dâtrûné tout d'abord par le frère de sa bellemère, l'eutychien Basiliscus, puis attaqué par un général mystique, le patrice lllus, essaya vainement de rallier les orthodoies et les évêques dissidents à une formule miste, VHénoficon, Cet édit d'union, loin d'apaiser tes esprits, envenima les haines. Le pape de Rome, fort mal à propos, jeta les hauts cris contre l'ingérence d'un laïque, très vicieux il est vrai, et 1res cruel, mais bien intenliODné, dans les questions religieuses. Le désordre fut porté à son comble par l'avènement d'Anastase, ancien si7entiaireoa huissier de cour, favori de l'impératrice Ariane ; il venait d'être élu patriarche d'Aotiocbe quand celle*ci l'éleva au trAiie en l'épousant. C'était un hérétique et, pis encore, un théologien. Les orthodoxes lui opposèrent un ambitieux sans scrupule, Vitalien, chef de bandes hunniques et bulgares,couspirateur infatigable, toujours prêt h profiler des émeutes sanglantes el des factions du cirque qui désolaient périodiquement la capitale. Anastase avait quelques talents; c'était un administrateur et, relativement, un honnête homme. Mais il se débattait en valu au milieu des insanités furieuses des grands et du peuple.
L'Hinotieon avait failli perdre Zenon. Peu s'en fallut que le Trisagion arrachât à Anastase l'empire avec la vie. A l'insignifiante 4itanie Hagios, Hagiot, Hagios, Sanclus, Sanctvs, Sanctus, Domintis Sabaoth, les cutychiens ajoutaient, on ne sait vraiment pourquoi, a qui est mort pour nous sur la croix n; cette addition— pourquoi? on ne lésait pasdavanlsge— irritait, enrageait les orthodoxes. Des scolastiques, il y en avait déjà, agitaient séneusement cette question : h Est-il vrai qu'une personne de la Trinité ait été crucifiée? ■ Rien de plus. Eli bien, ce Trisagion servit de prétexte à une sédition qui assiégei l'empereur désespéré et le contraignit à d'hun sions. Le patriarche orthodoxe Macédonius, pape, était l'âme du complot. Vitalîeu, de soi
de la foi, à la tète de ses Bulgares et de ses Huns hérétiques ou païens, pillait la Thrace. Soixante-cinq mille hommes périrent; mais le Trisagion fut rétabli dans sa pureté ; et quelque répit fut accordé à l'empire sous le très catholique Justin, vieux et ignare soldat thrace, oncle de Justinien.
Le long règne de Justinien est marqué par le dernier effort considérable d'un héritier des Césars pour reconstituer Tempire romain par les armes et par les lois. Il a délivré le monde des Vandales et des Ostrogots, il lui a donné le Code (529), les Instituées et le Digeste(^33)y compendiumàe la jurisprudence antique, base principale des législations modernes. Ces deux gloires pallient bien des revers et bien des hontes. Quand on se trouve en présence de gens du y^ et du vi« siècle, il faut toujours se rappeler que pas un peut-être, aujourd'hui, n'aurait évité la cour d'assises. Justinien, Got ou Thrace (527), il se nommait Uprauda, fut, à tout prendre, un des moins mauvais de son temps ; sa femme, la danseuse et courtisane Théodora, montra de la décision, de rénergie, sans s'abaisser aux vilenies et aux fureurs des Frédégonde et des Brunehaut, ses contemporaines ; dans une émeute effroyable de bleus et de verts (factions du cirque) où périrent trente mille personnes, où Sainte-Sophie s'écroula dans les flammes, ce fut Théodora qui soutint Justinien découragé, qui l'empêcha de fuir en Asie, disant: « Le pouvoir suprême a ses risques, à nous de les affronter (53^). d Elle était de bon conseil, et ce fut de sa main que Justinien reçut Bélisaira.
Celui-ci, mari, comme l'empereur, d'une femme galante intime amie de Pimpératrice, se trouva être un vaillant et habile général. Envoyé d'abord en Orient, il refoula deux fois (528, 542) jusqu'au Tigre et au delà une grande invasion perse qui s'était avancée, comme souvent d'ailleurs, jusqu'en Syrie et en Cappadoce; bien que battu en Mésopotamie, à Callinique, il maintint les frontières de l'empire et permit à Justinien de conclure une paix honorable, quoique chèrement payée^ avec le fameux des rois Sassanides, ChosroèsNouchirvan (le Juste), é ensuite de défendre un roi vandale orthodoxe contre un
usurpateur arien, il débarqua très adroUemenl en Afrique, prit Hadrumèle et Cartha^^e et fit rentrer dans l'empire toute la cMe méditerranéenne depuis la Numidie jusqu'à Cyrène, quelques points de l'Espagne sud-nrientaie, les Baléares, la Corse, la Sardaigue, la Sicile, qu'il reconquit en personne, l'Italie enfin, jusqu'à Rome et à Ravenne. Comme il avait mené à Constantin opte, pour omer son Irioraphe, le dernier roi vandale, Gélimer, il put y envoyer le très brave Ostrogot Vitigès (53S-S40). Hais, tandis que, rappelé en Orient, il délivre la Palestine envahie et dévastée par les Perses (aii), et la ville grecque d'Edesse (SU), en Mésopotamie, capitale du nestorianisme, l'Italie, ravagée par les hordes de Francs et de sauvages du Nord que guide un puissant petit-Tils de Clovis, Tliéodebert, roi d'Austrasie, est retombée au pouvoir des Ostrogots. Tolila, successeur de Vitigès, B repris Naples, démantelé et saccagé Rome, brûlé le Capilote. Bélisaire, en 548, rentre dans Rome et en répare les murailles; puis, mal servi par ses lieutenants, sentant sa faveur décroître — Tliéodora vient de mourir — il demande son rappel. 11 ne sortira plus de l'ombre que pour sauver Constantinople, surprise par les Bulgares en 5S9. Mais, après lui, son œuvre, en Italie du moins, est continuée et achevée par Narsès, grand capitaine aussi quoique eunuque, et habile organisateur. Totila avait repris possession de Rome; Narsès le bat et l'en débusque (5S2], dégage l'Italie d'une seconde et double irruption franque; s'empare enfin de Vérone et de Brixia, dernier refuge des Ostrogots, et règne quatorice ans des Alpes è Lilybée, au nom de Ju^tinien et de Justin II [S67) ; disgracié h son tour, il meurt h Rome, après avoir, croit-on, par vengeance, appelé les Lombards, il y avait deux ans que Bélisaire et Juslinien étaient morts.
Il ne faut pas se représenter cette période d'expansion extérieure, trop rapide pour èlre durable, comme un iaa danaixelde prospérité intérieure. Les révoltes, les conspira ments de terre, les pestes, dont une surtout d et les provinces européennes, les troubles reli)
pas une année de repos à Justinien. Chrétien convaincu^ il ayait niaisement fermé Finoffensive école d'Athènes^ mais il ne put supprimer les hérésies. Ariens, manichéens^ origénites, surtout nestoriens et monophysites> ne cessaient de se disputer à main armée les éyèchés et les villes ; ils concouraient, avec les Perses^ à la ruine de la Mésopotamie et de la Syrie. Antioche, Jérusalem se virent plus d'une fois inondées de sang, dévorées d'incendies. Les eutychiens, pourchassés avec rage^ dominaient en Egypte» et, sous le nom de jacobites^ tenaient en échec les patriarches d'Alexandrie. A tous ces maux venaient s'ajouter les prodigalités insensées de la cour> l'énormité des tributs et des subsides prodigués à Ghosroês, aux alliés que l'empire se ménageait au delà du Font-Euxin et du Danube, les vices d'une administration financière corrompue^ rapace^ et impuissante à remplir un trésor épuisé par les nécessités de la guerre, les fortifications dont Justinien couvrait les pays danubiens et les frontières orientales de la Golchide et du haut Euphrate, enfin, par la construction de luxueux édifices^ tels que la magnifique Sainte - Sophie. L'industrie^ le commerce étaient paralysés par l'inquiétude et l'anxiété partout répandues, partout présentes. Sous la protection apparente d*un gouvernement régulier, d'une législation savante encore que touffue, la vie n'était guère mieux assurée dans le monde byzantin que dans le chaos social de l'Occident germanisé.
Et cependant, ce règne est un point culminant, un apogée de splendeur et de puissance que l'empire grec ne reverra pas. Encore quelques années, et il faudra partager Tltalie avec les Lombards, et il faudra laisser aux Slaves la vallée du Danube et les côtes de TAdriatique, aux Arabes la Syrie, TËgypte, l'Afrique entière. Un Tibère II, trop tôt ravi par la mort, pourra bien guerroyer avec succès contre les Bulgares ; un Maurice pourra conquérir la Perse envahie par les Huns et les Turcs et rétablir sur le trône des Sassanidesun petit-fils du grand Ghosroês, mais il ne pourra point racheter douze mille chrétiens prisonniers des Avars. Depuis la mort d'Attila, l'Asie avait déversé sur TEurope
orientale de nouveaux flots, de nouveaux tourbillons barbares que ne devait pas longtemps arrêter la faible frontière du Danube. C'étaient, mêlées aux nomades de la Sibérie, de la Tartarie, c'étaient les mille tribus sarmatiques et slaves^ arrière-garde de la grande immigration indo-européenne, qui venaient remplir les vallées de TOder et de l'Ëlbe abandonnées par les Germains dans la première moitié du y^ siècle.
Le passé des Slaves est obscur et peut être résumé en quelques mots. Proches voisins des Iraniens par la langue et le fond des croyances, ils l'étaient aussi par leur habitat primitif. Hérodote les signale (v<> siècle avant J.-G.} sous le nom de Sauromates, entre la Caspienne et le Tanaïs, étroitement apparentés à des peuples trauscaucasiens et surtout aux Scythes du Borysthène, peut-être à des Sigunnoi^ Sigynnes, établis déjà entre la Tbeiss et le Danube, et encore aux Vénètes de TAdriatique. Lentement, sourdement, à la suite des autres Scythes, pêle-mêle avec les Bastarnes, les Roxolans, les Peucins, jusqu'à la Vistule et au bas Danube s'avancent les Lygiens, Helvécones, Aries, Wénèdes, dont Tacite, par ouï-dire, décrit les mœurs sauvages, les sombres croyances, la vie errante et misérable. Par deux fois au temps de Marc-Aurèle, ils poussaient avec les Quades et les Marcomans jusque sous les murs d*Aquilée. Cette marche en avant était le contrecoup de l'invasion gotique.
Lorsque, dit Jordanès, les Gots, sortis de la Scanie avec leur roi Bérig, eurent pris pied sur le continent..., ce ils subjuguèrent les Vandales, leurs voisins s ; puis, forcés, par Taccroissement de la population, à chercher des demeures plus vastes, les uns « passant un fleuve » (le Dniester, sans doute), atteignirent, non sans combat, le pourtour de la mer Pontique : ce sont les Ostrogots ; les autres, les Yisigots, campèrent du Dniester aux Carpathes. C'est sur le revers septentrional de ces montagnes que, depuis les sources de la Vistule, s'allongeait la nation populeuse des Winides ; derrière ceux-ci, aux bouches de la Vistule, les Vidioariens(Borusses, Lettons) bordaient la Baltique ; à Test, de la Vistule au Dniester, les Sclavins (qui donn^ va
L^HISTOIRB.
an groope entier) se cachaient dans les bois et les marais ; an sod^ entre Dniester et Danube, se pressaient les Antes, les plus cooitgeiix de la race.
Aiasi, dans ces contréea vagues et toujours troublées, les tnbns succèdent on s'amalgament aux tribus. Les noms changent; fluiby que ce soit sous la domination des Wîsigois, au ui* siècle, des Ostrogots, au iy« (sous Ermanaric), des Hvns, an v*, la Slavie se constitue et s*agrandit ; le parler slave se fixe dans le sol, de FEuxin au Volga, du Tanaïs à TOder, et toutes les invasions subséquentes glisseront sur lui sans le déraciner.
Yainement, durant trois siècles d'une vie précaire, ces Wi- BÎéês, ces Sclavins et ces Antes furent recouverts, englobés, traînés çà et là par les flux et les remous des invasions, emportés en Mésie par les premiers Wisigots — ceux qui battirent Dé* eios (250) — ; ramenés au nord du bas Danube lorsque la tétrar« ehie de Dioclétien et le règne de Constantin assurèrent à Temiôre un répit de cent ans; puis entraînés de nouveau à la suite des CiOts, auxquels la victoire d'Andrinople (378) livra TiUyrie, la Macédoine et la Grèce, même TTonie et la Phrygie. Vainement Uts durent renforcer les bandes hunniques de Balamir, de Roua, d'Attila ; vainement continuèrent-ils de servir, sans se ménager, soit les fils d'Attila, soit les Ostrogots ou les Bulgares; Télément ethnique slave, quel qu'il fût, de quelques mélanges qu'il fût pénétré, l'élément slave dura, repoussant sous les pieds innombrables, comme l'herbe sous la dent des troupeaux.
On ne s'étonnera pas que tant de servitudes successives eussent prolongé la sauvagerie primitive. Tels on les avait peints à Tacite, tels les Slaves apparurent encore à Gassiodore^ à Procope, le secrétaire de Bélisaire. Ce qu'ils appelaient villes étaient des amas de cabanes malsaines, dissimulées dans la profondeur des forêts, repaires désertés à la moindre alerte. La misère et une malpropreté hideuse y faisaient leur séjour. Là pullulaient des groupes de mâles et de femelles, dans une complète promiscuité ; les femmes tissant des étoffes noires, déjà connues desMélanchloines d'Hérodote, taillant quelques fourrures, qu'on
revêtait au dehors : dans ]es buttes, on vivait nu. Le Slave mangeait toute espèce de chair ; mais surtout le millet et le lait de jument composaient sa nourriture. Â son incurie, à son inconscience morale, se mêlaient, évidemment, quelques rudiments d'humanité. Paresseux, ami du loisir, hospitalier par accès, il était quelquefois, on du moins il voulait être^ deux ou trois jours, fidèle à sa parole. Mais il passait, en un moment, de Tapathie à la violence. La poitrine nue, un coutelas au côté, il courait, bran(]Ks8aDt un paquet de javelots empoisonnés, dont la moindre atteinte était rapidement mortelle; ou bien, tapi dans les herbes, rampant sur le ventre, plongé dans l'eau jusqu'aux yeux et respirant à Taide d'un chalumeau, il se jetait sur sa proie avec la souplesse et la frénésie de la bête fauve.
n avait pour rival et pour modèle le Bulgare, arrière-ban des Huns (Khazars, Kalmouks, Kirghises), qui, du Volga, auquel il semble avoir donné son nom, s'élançait à la curée du monde romain. Théodose I*' avait été battre les Bulgares sur le Dniester. Mais cette race, vicieuse et bestiale, avait mis à profit la trouée des Huns. Nul, chez les Bulgares (comme chez les Dayaks de Bornéo), n'obtenait un commandement sans avoir tué un homme. Leur arc énorme, leurs longues flèches, leur sabre de cuivre rouge, leur lasso ou filet, dont ils enlaçaient Tennemi tout en courant, inspiraient la terreur, ils détruisaient pour détruire, tuaient pour tuer, pour ne laisser après eux que l'image de leurs steppes natales. De tous les ravageurs, ils sont restés les plus abominables et les plus flétris (les Bougres).
11 n'y avait pas d'année, depuis 498, où, moitié sur la glace, moitié s'aidant d*outres gonflées, ces affamés ne franchissent le fleuve, en dépit des flottilles byzantines ; pas de nuit où un village, une ville, une forteresse, surpris en leur sommeil, ou bien un détachement mal éclairé, ne se vissent enlevés, saccagés, anéantis. Là où Bulgare et Slave passaient, il ne restait pas une âme. La Thrace et l'illyrie, dit Procope, étaient jonchées de cadavres sans sépulture. Quelquefois, lorsque les Antes et les Slovènes (Sclavins) eurent compris que certains captifs pouvaient
payer rançon, ils faisaient des prisonniers, mais ils s*en lassaient vite ; ils préféraient les Qamber avec des bœufs enfermés dans des huttes de paille ; ou bien, quand ils avaient le temps, ils attachaient les captifs par les membres à quatre poteaux, la tête pendante en arrière, et leur brisaient le crâne à coups de bâton, « comme on fait aux chiens et aux serpents » ; le pal, cher jadis aux rois d'Assyrie, était une de leurs distractions les plus goûtées ; partout, derrière eux, les arbres des routes étaient remplacés par des lignes de pieux solides, garnis de victimes lentement perforées.
L'empire grec, cependant, nous venons de le voir, n'était encore dénué ni de ressources ni même de force. Mais d'autres soins Toccupaient. La théologie réclamait toute l'intelligence des empereurs de hasard, patriciens, bouviers ou soldats, que le meurtre et le caprice des femmes élevaient au trône de Byzance. Et les deux natures, et les deux personnes, et les deux volontés (rhumaine et la divine), faisaient grand tort aux deux Mésies, aux deux Illyries, sans parler de la Thrace et de la Macédoine. Pour vaquer tranquillement aux émeutes quotidiennes et aux massacres fréquents agréés parle dieu de paix,Anastase avait fini par fermer d'une muraille la pointe d'Europe à treize lieues de fiyzance. C'était livrer le reste du pays. En 538, par exemple, en pleine gloire justinienne, trente-deux forteresses furent enlevées en Illyrie, tandis que diverses bandes, pénétrant dans l'Achaïe jusqu'au golfe de Gorinthe, en Thrace jusqu'à la Chersonèse, visitant même la côte d'Asie, regagnèrent le Danube avec cent vingt mille prisonniers.
L'empire avait, en outre, fort à faire avec les Gépides et les Lombards de la Pannonie et, à l'orient, en Grimée (dont la moitié restait grecque), avec de nouveaux Bashkirs ou Turcs, les Outigours et les Goutrigours^ que Justinien essayait d'armer les uns contre les autres ou de soudoyer contre les Bulgares. Puis, en vieillissant, quelque peu engourdi dans sa haute fortune, Justinien oublia de réparer au moins le mur d'Anastase endommagé par des tremblements de terre; et, à force de disperser ses
l'orient byzantin. 373
armées^ de laisser ses généraux et ses ministres arrêter les impôts au passage, il se trouvait sans soldats et sans argent, lorsqu'il vit parader, à quelques pas de la Porte-Dorée, des Bulgares, des Slovènes, des Coutrigours. Les brèches du rempart avaient livré passage à un khagan bulgare, Zamer. Bélisaire réussit bien à les chasser du voisinage ; mais TAsie Mineure et la Grèce furent encore une fois ravagées (559).
L'apparition d'un troisième ban hunnique vint ajouter un surcroît à des maux qui semblaient avoir comblé la mesure. La horde fînno-mongole des Ouar-Kouni, échappant à ses suzerains les Avars ou Turcs ou Ephthalites tout puissants à Test de la Caspienne (dans la Khorasmie ou Karism), arrivait de Sibérie sur le Volga, sur le Don, sur le Borysthène, sur le Dniester, battant et domptant Outigours aussi bien que Coutrigours, Bulgares aussi bien qu^Antes et Slovènes. Ces Kouni (Hunsj, ces Aoars, auxquels l'histoire a laissé un nom qu'ils avaient usurpé, se présentèrent en Bessarabie comme auxiliaires et alliés des Romains. Justinien, en effet, avait volontiers donné ce titre, cinq ans auparavant, à des gens qui s'occupaient à décimer les vieux ennemis de Tempire. Mais cette flatterie diplomatique allait être exploitée par un scélérat aussi rusé que féroce, le khagan Baïan.
Baïan commença par dresser ses tentes au bord du fleuve, en face de la Dobrudja, qu'il convoitait ; de là, se lançant à travers ce qui commençait à s'appeler la Slœoie^ écrasant, après les Antes, les Slovènes et les Wendes, il arriva sur l'Elbe, en face d'un adversaire autrement redoutable (562). C'étaient les Francs Austrasiens (dont nous tenons des droits fort antérieurs à ceux des Poméraniens), qui, maîtres de la Thuringe, confinaient à des Wendes de Saxe et de Lusace. Sigebert, petit-fîls de Clovis, accourut, passa l'Elbe et fit (pour cette fois) éprouver aux Avars une grande défaite. Le khagan, harcelé par les Gépides, se replia vers ses campements du bas Danube, attendant une autre occasion. Deux peuples indépendants occupaient encore ce que Baïan considérait comme le patrimoine des Huns : les Gépides, an-
s 74 l'histoire.
ciens sujets et soldats d'Attila^ et les Lombards, maîtres ou à peu près du Danube, entre la Save et les Alpes. Ces nations, toutes deux germaines, se jalousaient fort Lorsque Buan eut compris que le chef lombard, Alboïn, convoitait Titalie, dont Narsès venait d'abandonner la défense (568), il trouva piquant de faire exterminer ceux qui voulaient rester par ceux qui voulaient partir. C'est ce qui arriva. Alboïa, vicUHrieux grâce à Tappui de fiaïan, ayant gagné la haute Italie, les débris des Gépides tombèrent, avec leur pays, sous la domination des Avars. La Hunnie était reconstituée; et le khagan devenait l'unique voisin de Tempire. Contre ce dangereux ami, vainement les Césars essayèrent d'intéresser ses suzerains turcs, alors maîtres de la Sarmatie ; vainement ils temporisèrent de leur mieux pour arrêter Baïan au Danube, sauver Singidunum et ^mium. Baîan fit construire un pont et une flottille par des charpentiers grecs, passa le fleuve^ sous prétexte de châtier des Slovènes pilki^ds, s'installa sur la Save. En déûnitive, Sirmium fut investi, pris par famhie, pendant que cent mille Slaves s'abattaient de nouveau sur la Mésie et la Thrace. Et jusqu'en 602, époque où mourut Baîan, enfin battu en toute rencontre et poursuivi jusqu'en haute Pannonie par les généraux de l'empereur Maurice, partout, en avant ou à côté de ses armées, on trouve les Slaves, aussi agiles à la fuite qu'acharnés au pillage.
Une accalmie de quatorze ans avait suivi la mort de Biuan, tandis qu^un Phocas, odieux assassin de Maurice (massacré avec tous les siens), perdait TÂsie. Le second Chosroës, sous le prétexte spécieux de venger Maurice son bienfaiteur, s'était jeté sur la Mésopotamie, l'Arménie, la Colchide, sur la Syrie, la Palestine, l'Egypte, la Tripolitaine. Il avait saccagé Antioche et Jérusalem, pris Alexandrie, détruit Cyrène, menacé Cariha^, couru jusqu'en Ethiopie. Ses armées pénétraient en Asie Mineure et atteignaient le Bosphore. A cette heure critique, un nouveau khagan, aussi rusé, aussi avide que Baïan, ramena la terreur et les Slaves en Illyrie et en Thrace. C'est alors qu'Héradius, fils de l'exarque d'Afrique, fut appelé à recueillir la
LOHIEHT BYZANTIN. *3S
triste successiOD de Phocas (til&^l). Le jeûna empereur ombjs d'abord de se concilier le khaganavaKtdecoarirsns luiPensL Soas couleur de visite amicale, J'Avar B'avaDça jusqu'au mur d'Anastase et faillît enlever l'âmpereur. Héracitus ne lUd sao salut qu'à la vitesse de son cbeval. Hais, eaâo, les nég»ciatiaai parurent aboutir, et l'empereur eut le temps de (gagner ila Oiiicia, d'y reformer une armée et de remporter, à l'instar d'Atosandn, une seconde victoire d'Issus, qui força Chosroës d'ëvacoer l!Afrique et la Syrie. De retour â Constantinople , croyant «ei derriëreR assurés, il conçut et exécuta un plan audacieux. A-vee cinq mille soldats d'élite (622], il atteigait TrébizoBde, rasHo^la une armée dans le Pont, tourna les monta^oes d'Arménie, fài Tauris, rasa Ourraia, prétendue patrie de Zoroastre, reaveuaiit partout les temples des mages et les statues do Chosroës, suiiit la vallée de l'Araxe et vint biveraer sur tes bords de la m» Caspienne. En 633, il franchissait les montagnes de J'H^aiiie (DêmaveadJ, il traversait la Médie et prenait Ispahan. Cepen~ dant, Chosroës, tourné, d'&tKird stupéfait d'une aventure ai imprévue, leva trois armées : Tune, cinquante mille hommes annéi de piques d'or, devait refouler Séraclius vers ie nord ; l'antre arrêter au moins sur l'Euphrate un secours amené par Théodore, frère de l'empereur; la troisième marcher air Con^nti- Dople, de concert avec le kliagan des Avars.
Héraclius ne désespéra pas; tout en recnlantvBrs le sud-ouest pour mettre en défense Edesse et la Sjrie, il réussit i iaitt alliance avec les Turcs du Kbarism, ennemis héréditaires des Perses ; et, cherchant Gliosroâs en Aasyrie, vers la rive ^uche Av Tigre, il remporta la victoire, sur les ruines mfimes de Ninive ; il put se rabattre sur la Mésopotamie, atteindre la CappadoiOB et regagner le Pont-Euxin. Bientôt il apprit que ConstantÎBople était dégagée ; mais la capitale avait couru un suprême péniL
En 6âS, pendant qu'Béraelins, perdu darrië suivait avec une ténacité merveilleuse la pli entreprises, le satrape Sarbar tentait sur le Bi sion ordonnée par Chosroës. Le khagan, ai
376 L'HlSTOlRlfi.
travers la Thrace et la Macédoine pour prendre sa part de la curée ; il franchit aisément le mur d'Ânastase ; et la grande cité se réveilla entre deux ennemis formidables, assiégée par terre et par mer. Les Slaves, comme à Tordinaire, constituaient la principale force des Âvars. Ils avaient construit pour leurs maîtres de nombreuses machines et une redoutable flottille. La viJJe, bien défendue par le patrice Bonus (ou Bonosus), regarda sans peur « la vipère avare et la sauterelle slave, t le Hun hideux et glabre et ces troupeaux d*Ântes et de Sclavins au poil blond, au corps long et fluet, nus ou presque nus, épars dans la campagne comme une nuée d*insectes malfaisants. Tous les assauts furent repoussés, les barques coulées ; la mer était rouge de sang, couverte de cadavres de guerriers barbares et de rameuses slaves. Enfin l'armée de Théodore vint prendre les Perses à dos. Mais le khagan vaincu, dans sa retraite furieuse, acheva la ruine des malheureuses provinces tant de fois dévastées.
Héraclius, de retour, et l'ivresse du triomphe évaporée, ne trouvant plus, du Danube aux Balkans, de la mer Noire à TAdriatique, qu'un triste et vaste désert, livré sans défense possible à toute invasion du nord, prit le parti d'y installer des populations qui pussent couvrir les frontières. Il Toffrit aux tribus slaves dès longtemps excédées par la domination hunnique. Il entra en pourparlers d'abord avec des Wendes montagnards, Khorvates ou Khrobates, qui habitaient les hautes vallées de la Vistule et de POder, sur le revers septentrional des Garpathes. Cinq frères^ Gloucas, Lobol, Cosentzès, Mouclo et Gbrobat, avec leurs deux sœurs Tuga et Buga,se mirent à la tête des éroigrants; ils reçurent l'Istrie et la Dalmatie : ce fut le premier établissement régulier des Groates (630). La cession de la Dalmatie aux Groates fut un appât pour d'autres Slaves de J'EIbe, les Srp (Sorabes, Serbloi, Serbes) ; ils quittèrent en nombre la Misnie et la Lusace et eurent pour domaine tout le pays situé entre la Macédoine et TÉpire— Dardanie,Mésie supérieure, Dacie d'Aurélien, Ulyrie occidentale — c'est-à-dire la Serbie, la Bosnie. Le bas Danube eut aussi ses immigrants, des Slaves des « sept na-
l'orient byzantin. 377
tions » Séwères, Sévérenses, cantonnés un peu au sud de Varna. Les Bulgares enfin, de race hunnique mais brouillés avec les Avars, occupèrent, sans permission, la Mésie inférieure ; leur chef Asparuk s'empara de Varna. Enveloppés et pénétrés soit par les An tes, soit par les Séwères,ils perdirent leur type et leur langue. C'est ainsi que partout l'élément slave fut substitué à ces antiques populations thraces, gètes, illyriennes et celtiques (dont Hérodote vantait la puissance) et s'infiltra, par la Macédoine, jusque dans THeliade et le Péloponèse.
Libres habitants de l'empire, les Slaves du Sud n'en demeurèrent ni toujours ni longtemps les alliés fidèles ; mais ils le fermèrent, en somme, aux Avars, et plus tard aux Hongrois, Héraclius donc avait sagement pourvu au plus pressé. Dès Tannée 630, les Avars ne sont plus mentionnés dans l'histoire d'Orient. Puissants encore, mais amollis par leurs immenses richesses, retranchés dans de nombreuses enceintes appuyées au Danube depuis Belgrade jusqu'à Vienne (Vindobona), les princes avars se voyaient serrés à l'orient par les Ruthènes et les Bulgares, à Touest et au nord par les Bavarois, les Austrasiens et les Saxons, au sud-ouest par les Wendes et Slovènes de la Pannonie et de la Carinthie (Norique).
Un marchand franc, Samo,un Sénonais, fut le libérateur de ce groupe, aujourd'hui autrichien ; voyageant pour son commerce en Carinthie, Samo trouva les Wendes en pleine révolte, mais sans armes, sans discipline. Il leur distribua les armes qui formaient une partie de sa pacotille, et leur apprit à en forger de semblables ; de leurs bandes, il ût des bataillons, des corps de troupes ; et sous ses ordres les serfs rebelles infligèrent à leurs maîtres étonnés quelques rudes échecs. Proclamé roi, Samo devint un Wende convaincu, oublia le Christ et Satan pour le dieu blanc et le dieu noir, prit douze femmes et fut père de trente-sept princes. Dagobert, illustre roi des Francs, jugea bon de lui dépêcher trois armées ; Samo les battit, et termina la lutte par une grande victoire (630-640). Héraclius rechercha son alliance.
378 L*HI8TÛIRE.
Après la paix glorieuse qu'il avait imposée, en 628, au fils parricide de Ghosroës II, après la marche triomphale qui l'avait ramené à Gonstanlinople, et le règlement des affaires slaves, Héraclius subit une étrange dépression intellectuelle et physique. Le vaillant guerrier dégénère en théologien. Résolument orthodoxe, il se sentait pourtant attiré vers les subtilités qui avaient perdu Nestorius et Ëutychès. Sans admettre que le Christ eût moins de deux natures et plus d'une personne, il en vint à se dire qu'une personne ne pouvait avoir qu'une volonté. C'était Topinion, fort inutile et fort innocente, d'un certain évèque d'Arabie, Théodore de Pharan, partagée par de doctes personnages, un Cyrus, un Sergius, patriarche de Constantinople. Pourquoi était-ce une hérésie, je l'ignore. Mais elle fut, bien qu'admise par certain concile, désapprouvée et condamnée par un pape du nom de Martin. On l'appela monothélisme, Héraclius n'en resta pas moins favorable à cette doctrine ; il nomma, ou plutôt fit élire des évèques monothélites, désagréables aux orthodoxes, et même leur permit de molester en Egypte les partisans d'£utychès, monophysites ou jacobites (du nom de leur second apôtre Jacques Baradée).
Tandis qu'il se délectait de ces misères, plus grosses de conséquences qu'on n'eût pu le prévoir, un monstre nouveau s'élevait du désert, prêt à s'élancer sur le monde. Une religion terrible^ plus rigide que le judaïsme, plus intolérante que le christianisme lui-même, sans frein social ou légal, puisqu'elle est toute la loi, Flslam brandissait contre Punivers son cimeterre impitoyable. Mahomet mourant (632) prêchait la guerre sainte, et dès 633, Abou-Obéidah en Syrie, Khaled sur TËuphrate attaquaient à la fois, au nom d'Allah Vunique^ l'infidèle adorateur de trois dieux, et l'idolâtre impie qui arrosait Je feu sacré du suc de l'Haoma.
L'ISIAM.
Les Arabes avant Mahomet; leurs origines, lears mœnrs, leurs croyances, leur histoire. — Influences juives et chrétiennes. — Les Koréischites, gardiens de la Kaaba. — Noblesse, pauvreté, profession, mariage, voyages, ambition, hallucinations de Mahomet. — Hégire ou fuite à Médine, commencement de l'ère musulmane. — Retour triomphant à la Mecque. — Le Coran : valeur de l'Islam au point de vue intellectuel ; pauvreté de la doctrine. — Expansion rapide des Arabes. — Khaled conquiert la Syrie ; Amrou la Palestine et TEgypte. — Saîd bat les Persans à Kadésieh. — Inconsistance de Tempire sassanide ; éclat passager des deux Chosroèa. — Efforts impuissants du dernier Sassanide, le jeune Yesdegerd. — Conquête de l'Asie centrale jusqu'au Yaxartes et à Tlndus. — La dynastie oméyade, établie à Damas, étend sa domination jusqu'au Bosphore et à l'extrémité de l'Afrique septentrionale. — La trahison d'un comte Julien livre l'Espagne aux Arabes. — Court aperçu de l'histoire des Visigots; conciles espagnols. — Les Arabes franchissent les Pyrénées, soumettent ou ravagent la Septimanie, la Provence, l'Aquitaine.— Victoires d'Eudes è Toulouse, de Charles-Martel à Poitiers. -~ Chute des Oméyades. — L'Espagne indépendante et florissante sous le khalifat d'une dynastie oméyade fugitive.
Nulle carrière, au moins chez les races perfectiblesi ne fut plus tardivement ouverte que celle des Arabes ; et il y en eut peu de plus courtes. Ils avaient pourtant toutes les qualités qui ont distingué les Sémites, Chaldéens, Hébreux, Phéniciens. Leur idiome est le plus riche, le plus souple de ses congénères, le plus complet et, croit-on, le plus ancien. Vaillant, spirituel, tourné à la poésie, TÂrabe joint l'élégance et la force à la beauté du type. Mais Tisolement d'une patrie infertile a voué ce peuple à une longue obscurité.
Chassés des environs de TEuphrate, comme d'autres tribus de même origine^ araméenues et juives, les futurs Arabes — car ils ont pris le nom de populations plus antiques, peut-être foncées, dites Aribas — les Arabes ont traversé le désert syrien et envahi TÉgypte avec les Hyksos, puis, s'enfonçant dans l'épaisse et longue péninsule, ils y ont dressé leurs tentes partout où
leurs chevaux trouvaient quelque pâture. Dans les collines centrales du Nedjedy sur les rivages du golfe Persique, de Tocéan Indien et de la mer Rouge, des groupes sédentaires se sont formés autour de campements qui devinrent des villes, Mascate dans rOman, Sana, Saba dans ITémen, la &fecque et Yatrib dans i'Hedjaz, Pétra au fond de Panse qui termine la mer Rouge, dans le voisinage de Madian,d'Edom,d'Amalec. D'autres, franchissant le détroit de Bab^l-Mandeb, se sont mêlés aux Gallas, aux Nubiens; un dialecte de leur langue s*est implanté en Ethiopie. Mais la plus grande partie de leur nation^ entre le Nedjed et TËuphrate, le Hauran et le golfe Persique^ est restée nomade, vivant de pillages réciproques et du butin fait sur les caravanes. L'Arabie est située à l'écart du monde; accessible seulement par ses côtes, où TÉgypte, la Phénicîe, la Perse et Tlnde apportaient le commerce et la richesse, elle ne communiquait avec la civilisation occidentale que par les conOns de TÉgypte, de la Judée, de la Syrie et de la Mésopotamie. C'est de cette région frontière que parvinrent à Hérodote, à Diodore, à Pline, un certain nombre de renseignements précieux et incomplets. C'est par les Arabes du nord, Nabatéeus de Pétra, Bédouins et Sarrasins de la Syrie, que le judaïsme, d'ailleurs fondé sur des traditions qui ne leur étaient pas étrangères, pénétra jusqu'à l'Yémen ; par eux aussi que la légende et les sectes chrétiennes furent introduites dans les déserts et [surtout dans les contrées maritimes de l'Arabie. Tour à tour alliés et ennemis des Macchabées, des Hérodesy des Romains, ces Arabes syriens eurent part aux guerres de l'empire contre les Perses; fournirent à Rome des soldats, même des empereurs : les deux Philippe, simples aventuriers ; Odénath et Zénobie, couple plus grec et syrien qu'arabe, collègues et rivaux d'Aurélien. Mais les idées politiques, le sens de l'ordre municipal ou national avaient fait bien peu de progrès, même dans les villes à demi policées de Balbek ou de Palmyre. A plus forte raison, dans l'Arabie proprement dite se perpétuait le régime patriarcal de la tribu, à peu près gouvernée par les anciens, à moins qu'il ne plût à un guerrier hardi de
l'islam. 381
former un nouveau camp, et de tuer et voler ses voisins pour son propre compte.
Dans l'Hedjaz, d'où va surgir Tlslam, les tribus n*émigrent plus, mais elles se jalousent d'autant plus qu'elles se touchent de plus près; elles se disputent avec acharnement la prééminence, et, dans chacune, il se rencontre une ou plusieurs familles prépondérantes, aristocraties héréditaires, toujours prêtes à en venir aux mains. On conservait à la Mecque, au temps de Mahomet, le souvenir de sept cents batailles livrées entre les tribus voisines.
La religion, très fruste, très pauvre, n'avait presque rien gardé des traditions cananéennes qui, cependant, ont été communes à tous les Sémites éduqués par la Chaldée. Hérodote parle encore d'un grand dieu qu'il assimile à Bacchus, Orot-al, sans doute un dieu-soleil, et d'une Vénus céleste, par laquelle on jure en teignant de sang sept pierres noires, Alilat, Allath, Mylitta, Ahtar, noms où nous retrouvons aisément El, le singulier d'£lohim,et qui n'est autre qu'Allah. Alilat et Allath en sont les formes féminines. Ahtar, variante d'Istar, d'Aschéra, d'Atergatis (Derkéto), a dû être confondue par les Égyptiens avec leur Athovj Vénus lunaire, qui était proclamée reine de Pount (Pount désignait l'Arabie).
Mais deux causes avaient atrophié ces débris d'une ancienne mythologie nationale : d'abord l'antériorité et la prédominance du culte des pierres dans toute la région que vinrent occuper les ancêtres des Arabes; ensuite et surtout, une étrange incapacité plastique, une répugnance, encore invincible, pour la représentation de la figure humaine. Toutes les divinités arabes étaient restées ou redevenues des bétyles, des pierres fétiches, soit météorites comme la pierre d'Émèse, Ela-Gabal, comme la fameuse Kciaba de la Mecque, soit piliers ou cippes quadrangu-, laires, le Kozé, Zeus Rasios, des Iduméens ou le Dusarès de Pétra, tous emblèmes célestes ou solaires, vaguement doués de l'un ou de l'autre sexe. Tels étaient encore £i-Sat ou Al-Ouzza duTagyf,au sud de la Mecque, Hobal, des Kinâna, Marah, Alilat
$82 L'HISTOIRB.
et toutes les idoles — chaque tribu, chaque famille avait la sienne — qui avaient fini par se réunir, au nombre de près de quatre cents, dans le Haram ou enceinte sacrée de la Mecque.
La célèbre Kaaba, sous sa robe de soie noire et sa ceinture de vermeil, est un aérolithe ordinaire, couvert d*un enduit épais et inégal, couleur de poix. Certaines stries où les dévots ont vu tantôt la marque du sexe féminin, tantôt les traits d'un visage, ont aidé à sa transfiguration en déesse sidérale, la lune ou la planète Vénus. Elle était, de temps immémorial, le palladium des tribus qui dominaient àla Mecque, lesDjoromites, puis les Koréischites, propre famille du Prophète. On la voit, du deuxième au troisième siècle de notre ère, enlevée et restituée par les Karamites, visitée par un pieux tobba de ITémen, baisée et frottée avec zèle tous les ans par d'innoiâbrables pèlerins. Mahomet luimême, qui en avait été le gardien, et qui, de ses propres mains, l'avait encastrée dans le mur où elle est encore, ne Taurait pas détrônée sans danger. II fut heureux de la trouver sanctifiée par une tradition quUl sut accommoder à sa doctrine. H adopta la légende qui la présente comme le marchepied apporté à Abraham, lorsque ce patriarche, visitant son fils Ismaêl, éleva au dieu unique le temple de la Mecque. Non lom est le Makâm Ibrahim, autre siège d'Abraham, et le puits Zemzem, source miraculeuse que range Gabriel découvrit à Ismaêl altéré.
Quand la réunion même, en un seul Keu, de tant de fétiches si peu distincts les uns des autres, et qui n'avaient, en propre et en commun, qu'un seul attribut — la divinité — n'aurait pas suffi à suggérer le monothéisme, le long contact des Arabes avec les juifs et les chrétiens ne pouvait qu'y incliner les esprits. La prise de Jérusalem par Titus, l'écrasement de Bareocébas sous Hadrien avaient dispersé les juifs dans tout TOrient; ils s'étaient •construit des synagogues dans les villes, des forteresses dans le désert. Autour de ces colonies, les monophysites et monothélites, partisans d'une seule nature et d'une seule volonté, avaient *ecruté de nombreux prosélytes en Egypte et autour de FEa-
irate. Le christianisme avait gagné ITémen et TËthiopie. £nfin,
L ISUH. 383
S0U9 les Sassanides, le mazdéiame rajeuDÎ et même le sabéisme chaldéo-arabe s'étaient sin|;uliërement rapprochés du moDi>théisme. Dès le vi< siècle, it y avait dans tout l'Hedjai de nombreux convertis, juifs et chréliens, mais snrtout Dombre d'iodécis, qui, s'inspirant tantât de ia Bible, tantOt de l'Ëvangile, composaieul des apocryphes dits rouleaux d'Abraham, encore populaires au temps des Abbas^iiles, et prétendaient restaurer la foi du patriarche et le culte du dieu nnique. On les nommait Hanyfei. Parmi les contemporains de H»homet, ou en cite quatre ou cinq qui répugnaient S tourner trois fois autour de pierres arrosées de sang, et qui furent certainement les précurseurs et les rivaui du Prophète : Zeid, flls d'Amr, poète mystique et voyageur, oncle d'Omar; Varaka, Oubeidullah, qui moururent chrétiens ; Othman, qui revint chrétien de Constantinople, et se rallia ensuite à l'Islam ; Ommap, poète comme Zeid, qui poursuivit Ifahomet de satires malveillantes et jalouses. Uahomet ne fut, comme em, qu'un continuateur d'Abraham, auquel il joignit Moïse etJésus— Issa— (ils d'une vierge. Mais, seul, il entreprit de fonder sur l'unité de Dieu l'unité politique. Sans lui, l'Islam, dont l'avènement était inévitable, n'eût été qu'un hybride )udéo -chrétien, un mysticisme inoffenaif. C'est te génie étroit et puissant de Mahomet qui a fait de l'Islam un des plus terribles fléaux de rbumanilé. Encore ici, c'est un individu, un être acrâdentel, comme Jésus, comme Bouddha, comme Alexandre ou César, qui a déterminé une série innombrables d'événements et modifié le cours de l'évolution.
Hubammad-ben-Abdallah, de la famille de Hachem, la plus illustre parmi les Koréischites, naquit h la Mecque en 570. Orphelin à l'Age de cinq ans, frustré par des oncles qui lui laissèrent pour tout bien cinq chameaux, recueilli par un grandpère qu'il perdit bientôt, il passa son enfance du la Kaaba, dont ce grand-père avait ta garde. Ac conducteur de caravanes, commis, au compte d'i — Eadîdja — qui devint sa femme. Il avait alors
Il continua d'abord de fréquenter les foires
d'Arabie et de Syrie, surtout Bostra et Damas, conversant avec des juifs, des nestoriens, des Persans, écoutant à la Mecque les prédications des Hanyfes, visitant les tribus nomades, s'initiant aux croyances diverses — , surtout comparant à la faiblesse des Perses et des Grecs l'énergie encore intacte des cavaliers du désert — ; partout reçu comme un négociant de distinction et l'héritier d'une lignée glorieuse. Il ne savait pas lire ; mais il n'en combinait que plus librement les notions recueillies çà et là et plus ou moins altérées dans sa mémoire. Pendant quinze ans, il rêva, il caressa le grand dessein de réunir en une seule nation par une seule foi, une seule loi, les tribus dispersées, inactives ou occupées de misérables conflits, et de les lancer à la conquête du monde.
Souvent, pour s'abandonner à l'obsession de son idée, il se retirait dans une grotte du mont Hira, à quelques lieues de la Mecque. Là, des crises nerveuses, des hallucinations créées par l'intensité de ses désirs ambitieux, le conduisirent au seuil de la folie; il vit ou entendit l'ange Gabriel, délégué d'Allah, qui lui dictait, en excellent arabe, quelques bribes de traditions juives et de morale courante, précisément ce que lui avaient suggéré ses voyages et ses réflexions. Quoi de plus piquant ici que le rôle de Gabriel, de ce démon judéo-chrétien, utile intermédiaire de rincarnation, et qui vient, transfuge innocent de la légende évangélique, murmurer à l'oreille d'un ambitieux illuminé la formule d'une religion nouvelle : « Allah est Allah ! et Muhammad est le prophète d'Allah ! » Et comment Mahomet eût-il douté de sa mission divine^ lui qui pensait depuis longtemps la propre pensée d'AJlah, révélée maintenant par un personnage dont nul, certes, n'aurait contesté l'office et l'existence avérée ? (C'est de pareils raisonnements, instinctifs ou exprimés, qu'est faite la conviction, ce qu'on appelle la sincérité, des révélateurs> des hallucinés.)
Enfin, dans un grand banquet de famille, convaincu de sa mission, le Prophète se déclara : « Amis et alliés, s'écria-t-il, je vous offre les plus précieux de tous les dons, les trésors de ce
monde et ceax de l'aulre vie. Allah m'a ordonné de vous appeler. Qui veut Être mon compagnon et mon vizir ? « Un enfant de quatorze ans, Ali, cousin de Haliomet, répondit : «Prophète, je suis cet homme 1 » On cite, paimi les premiers musulmans, un Zeid, orphelin nourri dans la maison de Habomet, Abou- Belir, oncle et successeur du prophète, Olhmân, et tient des principaux ci tOjeD s de la Mecque. Mahomet avait alors quarante ans; il était éloquent, aSabla, et grave sans excès, parfaitement probe, simple, charitable — ajoutons chaste encore — (depuis il eut jusqu'à onze et douze femmes; il laissa neuf veuves; ces manies tardives ne sont pas rares, à ce qu'on dit, chez ceux dont le cerveau travaille torlement). Ces dons naturels, cette dignité d'attitude et trois ans d'une prédication infatigable lui assuraient la popularité, et bientôt le pouvoir, quand des rivalités et des haines de famille lui firent perdre le terrain qu'il pouvait c roire gagné. Ses disciples, poursuivis, durent fuir en Ethiopie. Lui-même, plusieurs fois caché, traqué par des assassins, atteignit à grand'pejne la ville de Yatrib.
Le jour de son entrée, le 28 juin 622, fut le point de départ da l'ère musulmane, Hidjril, Hégire (la fuite, la séparation) ; et Yatrib prit le nom de Médinet-al-Nabi, la ville du Prophète. Dès lors, Mahomet est roi, comme il est pontife et léj^islateur. Il parle et commande au nom de Dieu miséricordieux. Bien que volontiers clément et oublieux de graves injures, il laisse, à Bedr, tuec les prisonniers après le combat; il est vrai que les prisonniers étaient ses compatriotes, et qu'après sa défaite à Ohod, les femmes koreischites portèrent des colliers d'oreilles; la femme d'Abou-Sophian, le chef ennemi, ouvrit le ventre et mordit ie cœur d'un blessé, oncle du Prophète; et l'exemple donné à Bedr et ailleurs ne fut pas seulement suivi dans les guerres civiles. Huit années de surprii tices, d'équivoques, le ramènent triomi fait enfin brûler les centaines de dieux, blés dansleHaram. Il était, dès lors, ma de l'Arabie; et, dès 628, ses ambassa
Héraclius et Siroès (fils et assassin de Chosrôès 11} d'adhérer à rislam, à h soumission envers Dieu et son Prophète. En 31, Âli avait proclamé la guerre sainte; et, dans une escarmouche où Zeid avait trouvé la mort, les Arabes et les Grecs s'étaient mesurés sur les confins de la Syrie.
Cependant^ la santé du Prophète s'était affaiblie ; en 632, jJ se trouvait à Médine^ quand des accès fébriles et des évanouissements l'avertirent de sa fin prochaine ; il n'en continua pas moins à prêcher dans la mosquée, demandant pardon à ceux qu'il pouvait avoir offensés. 11 mourut dans une défaillance^ la tête sur les genoux d'Âyécha, son épouse préférée, en prononçant ces mots entrecoupés : « Que le Maître me pardonne... qu'il me rejoigne à mes compagnons d'en haut. Éternité dans le paradis... Oui... avec le compagnon d'en haut ! )» Il désignait ainsi Gabriel, son inspirateur.
Toutes les paroles de Mahomet, recueillies par la mémoire de ses disciples ou notées sur des feuilles de palmier, sur des pierres blanches, sur des omoplates de mouton, furent immédiatement réunies par un secrétaire du Prophète et formèrent la Lecture, le Livre par excellence, Quran, le Coran. Cette juxtaposition de cent quatorze chapitres ou sourates incohérents est, pour les Arabes, non seulement le code unique de la religion, de la morale, de la politique et de la justice, mais encore, ici nous devons les en croire, le modèle inimitable de leur style noble et de leur langue. Ils relèvent même au-dessus des plus fameuses Mohallakat, ou poèmes suspendus aux voûtes de la Kaaba. Aux yeux de la critique, c'est à la fois le plus authentique des monuments religieux et, s'il n'était animé par une personnalité puissante, le moins original. Il n^a d'autre fonds que la tradition juive et la légende chrétienne, telles que Mahomet les a reçues de quelque disciple de Nestorius ou d*Eutychès. Sa morale, son salut, son paradis et son enfer procèdent des opinions généralement admises par ses contemporains, mais accommodées aux coutumes, aux goûts et à l'intellect des Arabes. Son monothéisme est celui des Juifs de la dernière époque, ni plus