L ISLAM
ni moins strict, puisqu'il admet de bons et de mauvais anges ; son dieu n'a point d'associé^ cela est vrai^ mais il a un ennemi puissant, Azazel ou Iblis, en qui Ton reconnaît le mauvais principe judéo-perse, Âhrimane ou Satan. Sa théodicée est enfantine et pauvre : un dieu miséricordieux dont les arrêts sont irrévocables et qui a dit à chaque chose, à chaque être : (c sois » ; une période expectante^ où les âmes, enlevées par Azraël, attendront la résurrection des corps ; un coup de trompette lancé par un ange, Israûl ; un dernier jugement (contradictoire à la prédestination) ; un pont plus mince qu'un tranchant de rasoir ; les bons, à droite, dans un lieu de délices matérielles ; les mauvais à gauche d'abord, puis dans Tabîme plein de fumée et de flammes. La sagesse consiste dans la soumission absolue, aveugle, au dieu miséricordieux, c'est-à-dire à ceux qui parlent en son nom. La vertu principale est l'aumône, primée, toutefois, par le massacre des infidèles. Les préceptes louables abondent : clémence, tolérance même, pour ceux qui se soumettent ; pardon des injures; et Mahomet les a souvent pratiqués ; mais c'est affaire de tempérament. Que peuvent des maximes contre la violence fanatique d'un peuple qui obéit à Dieu? L'interdiction du vin est d'un homme sobre, mais n'arrête guère ceux qui aiment à boire. Mahomet a chéri les enfants et supprimé l'infanticide des filles ; mais son indulgence pour les femmes ne les a pas relevées. II n'a entrevu pour elles qu'une polygamie tempérée ; rislam règne sur le gynécée comme sur l'univers.
Le culte, fort indifférent à un dieu immuable en ses volontés, est simple comme la doctrine : cinq prières réglementaires, une assistance modérée à la mosquée, surtout le vendredi, des ablutions d'eau ou de sable, un long jeûne solennel et rigoureux (Rhamadan), quelques fêtes et un pèlerinage à la Kaaba de la Mecque — n'oublions pas la circoncision, coutume antique plus qu'obligatoire — assurent ou, du moins, facilitent au fidèle l'accès du festin céleste. Mahomet n'a pas cru pouvoir supprimer les sacrifices sanglants ; mais il n'y insiste pas.
Des croyances si rudimentaires et si rigoureuses, des pra-
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tiques si peu compliquées, ne semblent guère comporter d'hérésies. Mais c'est précisément leur indigence qui en a suscité par centaines, à mesure que Tlslam s'imposait à des races pourvues de plus riches mythoiogies. L'orthodoxie, pour sa part, en comblant par la Sunna ou tradition les nombreuses lacunes du Coran^ a provoqué des discussions infinies. Les préférences des dévots pour certains rites ont enfanté une fouie de sectes. Enfin, les injustices commises à l'égard d'Âli, le premier musulman, ont donné lieu au schisme persan et fatimite, si odieux, qu'il est plus méritoire de tuer un chiite que trente-six chrétiens.
La volonté de Mahomet a donné aux Arabes l'unité et la force, mais pour détruire et non pour fonder. Sa conception étroite, pauvre, despotique, a«t-elle été, même pour eux, un bienfait? Il est permis d'en douter. Voyons, maintenant, ce qu'elle a été pour le genre humain.
L'expansion de Tlslam est aussi rapide, aussi foudroyante, que la diffusion du christianisme a été longue et pénible ; il s'élance de tous les côtés à la fois et partout abat les murailles et les armées.
En 633, Khaled, vainqueur de quelques roitelets vassaux de la Perse, retombe sur Bostra, Tenlève. En 634, il enfonce, près d'Emèse, à Aiznadin, une grosse armée grecque ; il prend d'assaut, après soixante-dix jours de siège, Damas épouvantée, court exterminer, en Asie Mineure, des fugitifs qu'il avait épargnés ; Emèse, Balbek, succombent. Saïd taille en pièces, à Kadésieh, près de l'Euphrate, cent vingt mille Persans. Bassora est fondée sur le Ghat-el-Arab. Les musulmans s'avancent en Mésopotamie. L'empire des Sassanides va crouler (636). En 638, Omar fait son entrée à Jérusalem, prise par Amrou. Héraclius s'enfuit d*Antioche menacée et court à Constantinople faire approuver par un concile je ne sais quelle élucubration monothélite. Ântioche, cependant, ouvre ses portes et, à son exemple, Césarée, Apamée, Laodicée, et Sidon, et Ptolémaïs, et Ascalon. C'en est
it de la Syrie.
Amrou, quittant la Palestine, s'est jeté sur TÉgypte, il a forcé
le passage du Nil k Babylone (ie Caire), enlevé MempliU. La défection universelle des Coptes moaophïsitos, auxquels il rend leur patriarche Beojamin, lui ouvre les cUemias d'Alexandrie. Après un siège de quatorze mois, une perte de vingt-trois mille hommes, il triomphe, il donne à l'Islam la seconde ville de l'Orient, la reine du commerce universel. Héraclius meurt, accablé par ces pertes irréparables (641).
Si entamé que fût l'empire, quelques humiliations que lui réservât un prochain avenir, il pouvait se défendre encore. Hais la Perse croula du premier coup, aussi faible devant les bandes musulmanes qu'elle l'avait été devant Alexandre. C'est que l'Iran, sous la royauté sassanide, restait ce qu'il fut sous l'hégémonie des Hédo-Parthes, un agrégat de villes, villages, domaines féodaux, plus ou moins soumis à une famille souveraine portée au trône par une révolte heureuse. C'est un empire inconsistant, qui, un jour, allongera des tentacules meurtriers à des distances invraisemblables et les ramènera gorgés de butin et de sang, s'ils ne sont coupés au retour, mais qui, le lendemain, refouléjusqu'à sa capitale, sera traversé impunément par des ennemis victorieux. Nous avons vu le premier des Chosroès ravager l'Arménie, la Syrie, la Palestine ; mais qu'y laisse-t-il après lui T des ruines ; nulle part un embryon de gouvernement, une pierre d'attente pour de nouvelles conquêtes. Repoussé par Bélisaire jusqu'aux territoires contestés de la Mésopotamie, il transmet k ses successeurs un Elat aussi faible, aussi mal délimité qu'il l'avait reçu de ses ancêtres. Plus victorieux encore et favorisé par les dissensions byzantines, Chosroès 11 porte ses armes jusqu'à Cyrèoe, jusqu'à l'Ethiopie, jusqu'au Bosphore ; il subjugue l'Arabie orientale jusqu'à l'oci Bactriane et touche à l'Indus. Que res déploiement, après les campagnes d'I plus épuisé, que se disputeront, penda ou quatre parricides et qui, au moment tombé aux mains d'un enfant, l'inforti:
deux Chosroès, combien de Kobad, de
Bahram^ combattant avec des succès divers sur les frontières indécises du inonde grec> gagnant et perdant tour à tour un lambeau d'Arménie ou de Coichide ! Heureux quand ils échappent, soit à la conspiration permanente de leurs proches, soit aux invasions du Nord. Les Huns d'Attila ont couru jusqu'en Médie; pendant tout le vi« siècle, les Huns blancs^ Ephthalites, Khazars, qui ont remplacé les Parthes en Khorasmie, interviennent dans ces querelles intestines. Kobad, chassé par un usurpateur, a cherché chez eux un refuge ; contre eux, Chosroês dépossédé, implore le secours de Tempereur Maurice, qui le rétablit surson trône.
Cette instabilité de l'Iran n'est pas uniquement imputable aux imperfections sociales, au défaut d'organisation politique, à l'inconscience morale des gouvernants ; il faut en accuser aussi la géographie et le climat. Une seule main ne peut tenir à la fois bien longtemps la Perse, close dans ses montagnes, les plaines de la Mésopotamie et de la Babylonie, les vagues régions de l'Assyrie et de la Médie, le double bassin de TOxus et de l'Yaxarte, derrière la chaîne des Paropamises et, tout au bout de l'Iran, le massif de l'Afghanistan, isolé par d'effroyables déserts. Tous les empires qui ont pris pour centre le point de jonction entre TEuphrate et le Tigre ont pareillement succombé devant les fatalités naturelles, dès qu'ils n'ont plus été garantis par la faiblesse de leurs voisins. Le climat aussi épuise vite et ne laisse, entre la violence et la prostration, nulle place à la raison patiente, au jeu normal de facultés équilibrées. Que pouvait la morale pure de VAvesta, que pouvaient les qualités natives de l'Iranien, contre le besoin impérieux des jouissances rapides, contre l'énervement qui succède à Texcitation du meurtre et de l'orgie?
Et cependant, la race antique qui forme encore Je fond, bien diminué, des populations traustigritanes et même transoxiennes, est belle, forte et bien douée. Ses religions, son esprit, ses arts, ont exercé sur la pensée humaine une influence très appréciable. Si elle a beaucoup reçu des Chaldéens, des Juifs, qui, soit dénis, soit pendant la captivité, ont afflué dans la Mésopotamie et
la Babylonie; des Grecs, qui lui ont founii des géoéraux, des marins, des artistes, et qui dominaient h la cour des Arsacides ; des chrétiens enfin, qui, souvent persécutés, souvent tolérés, pullulaient sur l'Euphrate, le Tigre et leChoaspe; ils ont beaucoup donné à l'Occident, beaucou[t de maux, mais aussi quelques biens: à l'ancienne Grèce, une corruption déplorable; aux Romains et aux Byzantins, le faste du cérémonial, l'étiquette odieuse des cours, le Teu sacré porté devant les empereurs, mais aussi de riches tissus, des vases et des armes de prix et des modèles d'architecture, dont rimitalion, plus ou moins directe, se fait sentir dans Sain te -Sophie de Constantinopîe, dans Saint- Uarc de Venise, dans le goût byzantin et jusque dans nos arcatures gothiques. Plus visiblement encore, le style dont on fait honneur aux Arabes et les. merveilles des palais indiens sont des dons de la Perse.
La Perse donc, humiliée par la défaite de Kadésieh (636), troublée par de vaines prédictions qui semblaient annoncer sa chute, mais surtout désorganisée par dix ans d'anarchie, n'opposa au vainqueur, Sal'd, qu'une résistance inhabile. La ligne de l'Euphrate était abandonnée, et le jeune roi Yesdegerd avait été entraîné jusqu'en Uédie, au deU du Tigre supérieur. Déjà Bassora s'élevait sur le Chatl, et Roufa, capitale future du califat, sur ta rive gauche de l'Euphrate. Bientôt les Arabes passent le bas Tigre ; Ctésiphon, la ville des Sassanides, tombe entre leurs mains ; la population est égorgée sans merci, un immense et riche butin est envoyé au calife ; il ne reste que sang et ruine; Une autre armée parcourt et conquiert la Mésopotamie jusqu'à Amida (Diarbékir). Yesdegerd, une seconde fois vaincu à Djalulah, rassemble encore cent cinquante mille hommes en avant d'Ecbatane, à Néhavend (649). Terrible défaite 1 les Arabes
l'appellent victoire des victoires. La Mëdie tout
et Aderbai'djan, Tauris, Casbin, Rcï, Hamadan, Redescendant le Tigre, les musulmans franchisse de la Susiane et du Fars (Perse propre] ; ils détniisi (Istakr), et peu s'en faut qu'ils ne surprennent, i
SPi LSISTOIRB.
colooDes croulantes, le malheureux <> roi des rois n, qui fuit, par le désert de Kirman et la Bactriane, jusqu'aux frontières du Turkestan chinais, pour 7 végéter quelques années encore; trahi par l'armée qu'il avait ramassée chez les Turcs, massacré par ses soldats, il périt, en 632, avec honneur, et nullement indigne d'une meilleure fortune.
L'étendard du Prophète flottait déjà sur les villes du Khorassan, Balk, Merw, Hérat. Après un intervalle remph par des querelles où le califat faillit se dissoudre, la marche en avant fut reprise vers le nord et l'orient. Le Karism et la Sogdiane, aisément conquis,- livrèrent à Kotaïbah tous les vagues pays de Bokara, de Fergatia, de Nascbeb (K8S-707}. L'Islam, qui s'éfait si violemment substitué, dans l'Iran, au culte symbolique et inlelligent du feu solaire et vital, entrait avec facilité dans le cerveau inculte des Tares ; il recrutait dans ce Touran, si funeste au monde, des serviteurs forcenés, pour lesquels il travaillait sans le savoir. Dan^ le même temps, Kasim soumettait l'ÂfghanisIaD et passait l'Indus ; cette première visite au pays de Brahma n'eut point, d'ailleurs, de résultat sérieux; mais elle complétait et assurait la conquête de l'Asie antérieure. Les Arabes étaient les maîtres ; leur sabre, toujours levé, avait enseigné très vite leur religion a des peuples qui n'en avaient que faire : mais ils se seraient vite aperçus, sans l'infatuation de leur foi triomphante, qu'ils étaient conquis autant que conquérants ; ils avaient liean tuer, ils n'étaient pas le nombre ; quelque chose de l'esprit ira- Rien, subtil et sceptique, et aussi des palriollsmes locaux qu'ils se flattaient de supprimer, entrait dans leurs intelligences et dans leurs mœurs. Ils devenaient Mèdes, Persans, Afghans, tout près d'oublier l'autorité lointaine des califes.
Déjà des dissidences redoutables s'étaient manifestées, après l'assassinat d'Olhman, troisième successeur du Prophète (6S4), ieilles capitales, la Mecque, Médine, et les centres lie l'empire, Koufa, Damas. Ali, gendre et cousin de le plus pieux et le plus vaillant' des musulmans, do- Arabie ; ses envieux durent enfin se résoudre à lui
L^ISLAH. 393
accorder le rang suprême. Mais, à Koufa, deux rebelles prétendaient l'en écarter; et, à Damas, IMuavia, ancien secrétaire de Mahomet, mais fils d'un ancien rivai du Prophète, le Koreischite Âbou-Sofian, sous prétexte de venger Othman, se disposait à réclamer le trône. Âli, vainqueur des premiers, fut contraint par l'autre à une sorte de partage. 11 vivait à Médine en religieux plus qu'en roi, lorsqu'un fanatique l'assassina dans la mosquée. Soutenu par Amrou, Tancien vainqueur et administrateur de l'Egypte, par Ayécha, la veuve du Prophète, ennemie de sa belle-fille Fatima, par tous les descendants de ceux que Mahomet avait humiliés jadis, Muavia demeura seul calife et fonda la puissante et peu durable dynastie Oméyade (660). Il y faillit perdre l'Iran, plus d'une fois détaché de l'empire ; mais les conquêtes de ses lieutenants, en Afrique et sur les côt-es de la Méditerranée, lui faisaient oublier les défections de l'Asie et de l'Arabie.
Dès 640, Muavia, n'étant encore que gouverneur de Syrie, avait construit ou réuni dix-sept cents navires, conquis ou pillé Chypre, Rhodes, les Cyclades, la Sicile. La dispersion d'une flotte byzantine sur les côtes de Lycie avait ouvert aux musulmans, en 655, l'entrée de la Propontide. En 668, pendant cinq mois, les Arabes tinrent Constantinople assiégée ; ils y perdirent, il est vrai, trente mille hommes; le célèbre feu grégeois eut raison de leur flotte, et les Romains purent, cette fois, imposer la paix et un tribut à Muavia mourant. L'Afrique se défendait aussi, quelquefois avec succès; les Grecs, les Maures, repoussèrent longtemps ou étoufTèrent les invasions de Benhadidj, d'Akbah, qui s'était avancé en Mauritanie jusqu'à l'Océan (665-67i) ; mais ils ne purent empêcher celui-ci de fonder Kairouan. En 698, Carlhage, emporté^ d'assaut par le gouverneur d'Egypte, reprise un moment par une flotte grecque et gotique , fut livrée aux flammes. (Elle disparaît de l'histoire.) Une reine maure, dont le nom doit être conservé, Cahina, lutta dix ans pour l'indépendance berbère. Elle arrêta les Arabes par la dévastation du territoire entre Tripoli et Tanger. Ces moyens extrêmes la per-
dirent; les Sarrasins parurent en libérateurs. Gahina périt dans une bataille. Trois cent mille Berbères furent transportés ou anéantis. Vainqueurs et vaincus se fondirent, et l'Islam sembla régner sur une seule nation, de Péluse à Tanger (708-7i0). C'est alors que les musulmans et les Germains romanisés, les Wisigots, se rencontrèrent aux confins occidentaux de TAfirigoe et de l'Europe.
Les Wisigots, refoulés, après Veuille (507), jusqu'à la Septimanie, attaqués plusieurs fois au delà des Pyrénées par les fils de Glovis [Tolède (531)5 Saragosse (542)], qui avaient à venger quelque sœur ou quelque nièce persécutée, et toujours menacés dans leurs possessions du Rouergue, du Béarn^ du RoussiJion^ du bas Languedoc, parurent du moins établis solidement en Espagne^ malgré une sorte de monomanie meurtrière qui sévis* sait sur leurs familles royales. Ils avaient soumis les Suèves de la Galice (584), repris aux Byzantins Cordoue enlevée par un général de Justini^n (612), les ports de la côte orientale et, en 621, les dernières villes conservées dans TAlgarve par Héraclius. Ils avaient un pied en Afrique, à Ceuta. Ils se mainte-* naient à Nimes, à Narbonne, à Carcassonne, poussant parfois jusqu'aux portes de Toulouse, jusqu'à Beaucaire, et maîtres intermittents de Marseille. Leurs alliances et leurs querelles avec les Mérovingiens de Neustrie, de Bourgogne et d* Aquitaine, les noms de leurs rois, Leuvigilde, Récarède, Sisebut, Sisenand, Chindeswintb, Wamba, Egiza, n'importent guère à l'histoire générale. L'état religieux et social de l'Espagne sous leur domination présente plus d'intérêt. Le catholicisme régnait dans le pays quand les Vandales, les Suèves, les Wisigots, y appelèrent Tarianisme. Ceux-ci ne pouvaient imposer leur croyance à l'immense majorité des populations qu'ils avaient subjuguées. Leurs rois, zélés ariens, se bornaient à molester, par accès, le clergé catholique. Mais la conversion et la révolte d'un prince, Herménégild, époux d'une princesse austrasienne^ donnèrent lieu à des
subies sanglants. Pendant huit ans environ, le roi hérétique, Icilement vainqueur, puis meurtrier de son fils, se refit per*
sécuteur. Enfin, le parti catliolique l'emporta, sous Récarëde; et, précédent remarquable, en tout ce qui ne dépendait pas des armes el du caprice royal, l'Église s'empara du gouvernenient ; les conciles, fréquents et respectés, veillèrent sur l'administratioD et intervinrent, avec utilité parfois, dans l'élection des roi^ et dans les perpétuels conflits qui en résultaient, essayant d'apprivoiser ces barbares, dévots et violents, de contenir, par exemple, l'inexplicable rage du roi Sisebut contre les juirs(61î), inefiensifs, industrieux et paciltques (il en avait fait baptiser 90 000), Les conciles espagnols, fidèles auxiliaires des papes, ne s'occupaient pas seulement d'alTaires religieuses, civiles et politiques ; ils traitaient de points de doctrine ; un concile de Tolède de 6S6,le huitième, ne s'avisa-t-ilpasde perfectionner le symbole de Nicée, en déclarant que le Saint-Esprit procède également du Père el du Fils î C'est le clergé espagnol qui eut l'iionneur, imprévu, de fournir un prétexte au schisme d'Orient.
Quoi qu'il en soit, le xégime social institué ou amélioré par les évèques assistés des ducs et des comtes fut plus tolérable que dans tout autre pays tombé au pouvoir des Germains. Les anciens habitants n'étaient pas réduits au servage ; ils demeuraient libres et pouvaient même racheter la part de leurs biens attribués à l'envahisseur. A l'exception des juifs, contre lesquels l'Inquisition n'a eu qu'à relever la législation de Sisebut, la nation, où l'élément germanique allait s'etTaçanI, vivait dans une suffisante égalité, sous des lois sagement amendées d'après les codes de Théodose et de Justinien [Ëuric, Âlaric II, Egiza).
C'est au moment où tes Gots avaient constitué un Ëtat digne de vivre que le fanatisme arabe confisqua brusquement leur œuvre. Il semble que la civilisation Cependant, leur flotte avait infligé, ' défaites aux pirates musulmans qui inl do l'Espagne; en 710, un comte Julie ment Ceuta. Tout à coup, un outrage politique firent de ce Julien un lâche e rai, Boderic, venait de faire crever le
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seur^ Vitiza. Pour venger un protecteur, Julien livra son pays; il offrit à l'ennemi de guider ses armées. Tarik^ avec cinq mille hommes, débarqua à Gibraltar (la montagne de Tarik). Des contingents africains le suivirent et, dès 711, une grande victoire, dans les plaines de Xérès, mettait fin à la monarchie gotique. Roderic avait rassemblé cent mille hommes ; mais, pas plus que ses ducs, ses comtes et leurs vassaux, il ne savait commander. L'enthousiasme et aussi la tactique arabes, aidés, croit-on, par des défections honteuses, enfoncèrent cette cohue. Roderic, fugitif, se noya dans le Guadalquivir. Tolède, la capitale, se rendit sans combat. Tarik, laissant à ses lieutenants le soin de prendre Cordoue, monta dans le nord et atteignit Gijon, dans le golfe de Biscaye. En 712, l'Espagne était une province du califat oméyade. Elle avait peu souffert de cette conquête rapide. La conversion ne fut pas imposée aux chrétiens ; ils gardèrent leurs lois, leur langue et un nombre suffisant d^ églises. Toutefois, d'assez nombreuses colonies musulmanes vinrent s'établir dans les parties méridionales, apportant le mûrier, le caroubier, le cotonnier, le palmier et la canne à sucre : des Égyptiens à Murcie et à Lisbonne ; des troupes de Damas et de Palestine à Cordoue, à Jaen, à Algésiras et à Médina-Sidonia; des Persans, des Himyarites autour de Tolède. Dix mille cavaliers de la Syrie et de l'Irak occupèrent les campagnes de Grenade. Le nord reçut beaucoup moins d'appoints étrangers ; mais, sauf Pélayo, retranché dans les montagnes des Âsturies, aucun Got, Ibère ou Celtibère n'échappa à la domination musulmane.
L'Espagne est, avec l'Egypte peut-être, le seul pays auquel l'Islam n'ait pas été funeste. Et il est très juste d'admirer la prospérité agricole, industrielle, commerciale, la richesse littéjràire, les merveilles d'architecture, qui s'y épanouirent à la fois et s'y perpétuèrent : car elles n'ont manqué ni à la Perse, ni àr la Syrie, ni même à l'Afghanistan et à l'Inde ; mais, là, elles se sont éteintes plus vite. Presque nulle part ce n'est à l'Islam, sauf dans les contrées où il a été un progrès relatif, qu'on peut faire honneur de cette floraison éclatante ; c'est, le plus sou-
l'islam. 397
vent, à côté et à rencontre de Tlslam qu'elle s'est développée. Sans méconnaître les qualités brillantes, superficielles aussi, de Tesprit arabe, il est facile de constater que la civilisation musulmane est l'œuvre des peuples conquis. La plupart des noms illustrés dans les lettres, les arts et les sciences, appartiennent à des Persans, des Bactriens et des Transoxiens, à des Syriens, des Égyptiens, des Berbères et des Juifs. En ce qui concerne PEspagne, deux raisons particulières doivent être invoquées : la rapidité et la douceur de la conquête, et surtout la révolution prochaine qui va la séparer du califat. Dès 756, elle est arrachée aux maîtres de l'Asie ; elle redevient une nation autonome sous l'autorité d'un calife ou d'un émir, qui la gouverne pour lui et aussi pour elle.
Cette sécession n'a pas seulement profité à PEspagne; elle a certainement enrayé Texpansion de l'Islam en Occident ; elle a contribué au salut de la France, autant que l'épée de Charles- Martel, que la résistance d'Eudes l'Aquitain et de Guillaume de Oellonne. Voyez plutôt. Musa, successeur de Tarik, confiant à ses fils l'achèvement de la soumission, le détail de la conquête, passe les Pyrénées et prend possession de la Septimanie méridionale; c'est une dépendance du royaume gotique. Après lui, Zama établit une colonie sarrasine à Narbonne et se fait tuer sous les murs de Toulouse par Eudes, duc d'Aquitaine, qui a rassemblé une forte armée de Gots, de Francs et de Gascons. Ambiza prend d'assaut Carcassonne, Nîmes et pousse en Bourgogne jusqu'à Autun. Eudes le force à repasser l'Aude. Mais Abd-er-Rhaman reconquiert la Cerdagne et, passant le Rhône, emporte Arles qu'une armée chrétienne essaye en vain de sauver. Il franchit la Garonne et la Dordogne, et inflige au vaillant Eudes une cruelle défaite; des bandes sarrasines inondent les trois Aquitaines et courent môme jusqu'à Sens. Abd-er-Rhaman oampe devant Tours. Survient Charles-Martel. Après sept jours d'attente, une bataille acharnée se livre entre Tours et Poitiers. La déroute des musulmans est effroyable. Eudes reprend l'Aquitaine. Charles remonte au nord (732). Deux ans après, les Sar-
rasins sont en Provence, maîtres d'Arles et d'Avignon. Charles accourt, les poursuit, démantèle Nimes, Agde, Béziers, Maguelonne, mais échoue devant Narbonne (737). Ils reprennent Marseille et les villes du Rhône. Enfin, en 739, aidé du roi lombard Luitprand, il les force à la retraite. Des dissensions lointaines, la révolte des Abbassides, la chute des Oméyades (750) et la proclamation d'un calife de Gordoue, Abdérame, mettent fin au progrès de l'islamisme en Gaule (7S6).
Le détachement de PEspagne fut le premier démembrement de Tempire arabe, mais non la première atteinte à sa très fragile unité. L'avènement de la dynastie oméyade avait été, dès 640, une rébellion de la Syrie> puis une usurpation victorieuse grâce à deux assassinats, le meurtre d'Ali (660) et celui de son fils Hussein (680). Ni la Perse, ni l'Arabie ne la reconnurent volontiers. L'une suivit tout entière, pendant un temps, le rebelle Moster; dans Tautre, un émir régna neuf ans à la Mecque. A Médine dominait et domina toujours la famille du Prophète, Hachémites et Fatimites. L'éclat et l'extension de la conquête musulmane maintinrent d'abord le califat de Damas ; jamais plus vaste empire ne s'était déployé sous l'absolu pouvoir d'un roipontife ; l'universalité de l'Islam suppléait, voilait ce qui manquait à la cohésion politique; à Samarcande, à Ghizni,à Gordoue, à Tauris, comme à Kairouan, les interprètes sacrés récitaient les mêmes versets et la même récension d'Othman. L'arabe, du Tigre à l'extrémité de l'Afrique, était la langue populaire. Un grave échec ébranla les Oméyades; en 718-719, le calife Suleyman, ou plutôt son frère Mosléma, après avoir emporté d'assaut Tyana, Amorium, Pergame, avait débarqué en Thrace plus de cent mille Arabes et Persans et assiégé pendant treize mois Gonstantinople. L'expédition échoua. Deux flottes musulmanes périrent par le feu ; de l'armée orientale, vaincue en Europe, vaincue en Bithynie, il n'échappa qu'une cavalerie lancée à toute bride à travers l'Asie Mineure. C'était la seconde fois que l'em- ^c balançait la fortune des Arabes. Kn 740, le Fatimite 1 l'étendard contre le calife Hescham ; puis les descen-
L ISLAU. 399
danU d'un oncle du Prophète, les Abbassides, soutenus par un habile général traasoxieD, Abou-Hoslem, semèrent la révolte de l'Inde à la Mésopotamie. Dn des leurs, Ibrahim, fut enlevé traitreuseraent lorsqu'il se rendait à la Mecque en pèlerinage (746). La crise en fut hâtée. Aboul-Abbas se fit proclamer, h Koufa, calife et successeur légitime du Prophète. Merwan, le dernier Oméyade, battu en Asie sur le Zab et en Egypte à Busiris, fut impitoyablement massacré dans une mosquée. Les vainqueurs violèrent les tombes de la lignée maudite et en dispersèrent les ossements. Hais l'on vil quelque chose de mieux : des tables dressées sur les corps pantelants de quatre-vingts princes oméyades conviés h un festin. Le tr6ne des Abbassides était, on peut le dire, scellé dans le sang, et d'un ciment assez solide, puisqu'il demeura, non pas intact, mais offi ci elle ment respecté pendant trois ou quatre siècles. En réalité, les Abbassides furent les successeurs des rois de Perse.
Cependant un descendant de Muavia, Abdérame, trompant la rage des pros cri pleurs, avait pu quitter l'Euphrate et, par la désert, par l'Egypte, gagner le pays berbère. Une occasion se présenta de guerroyer en Espagne; il la saisit. Et la victoire d'Almuneçar lui donna, au bout de l'Europe, la royaulé qu'il n'eût jamais atteinte en Syrie.
Mais il est juste de retourner à la pénible, à la très douloureuse gestation des sociétés européennes, jusqu'A l'Iieure où, au grand prolil de l'Eglise, les menace.'^ de l'islamisme réuniront sous une bannière commune tous ces étranges et malfaisants bourdons, hannetons aussi, de la ruclie féodale.
Partages fraucs.* — FiU de Clovis et fils de Clotaire. — Silhouettes de Gontran, Chilpéric et Sigebert. <— Frédégonde et Branehaat. — Temps horribles. — Dagobert. — Usurpation des leudes; avidité de l'Eglise; impuissance des rois ; décadence des Mérovingiens. — Les maires du palais : Ebroïn et Léodegar. — Origines carlovingiennes ; les Pippin (Pépin) de Landen et de Herstall. — Karl Martel bat les Neustriens, les Saxons et les Musulmans. — Pépin le Bref, roi par l'acquiescement des leudes et Tadhésion des papes, défend le saint-siège contre les Lombards, et donne au rêve de la théocratie catholique une base solide, le pouvoir temporel. — Activité prodigieuse et génie de Charlemagne, vainqueur de la barbarie germanique, empereur franco-romain d'Occident. — Louis le Pieux, hébété par la dévotion, victime de sa bonté paternelle, prépare l'effondrement de l'empire. «- Séparation des peuples et des langues; les Serments de Strasbourg. — Le néfaste traité de Verdun, pour donner un royaume à Lothaire, place entre la France et la Germanie une longue bande irrégulière qui va de la mer du Nord à la Méditerranée : Lorraine, Alsace, Savoie, Dauphiné, Provence. — Règne laborieux de Charles le Chauve. — Le morcellement féodal livre l'Occident et le bassin de la Méditerranée aux ravages des Sarrasins et des pirates Scandinaves ou Northmen. — Cession de la Neustrie aux Normands. — Agonie carlovingienne. — Faiblesse et prudence des premiers Capétiens. — Terreur de l'An mil. — En pleine anarchie féodale, le souvenir traditionnel de l'empire franc suggère l'idée et l'amour d'une patrie française : la Chanson de Roland.
On ne prend plus Clovis pour un roi de France. Lui-même n*a jamais songé à fonder la monarchie française, encore moins à constituer une nation. Peu lui importait^ en partageant ses conquêtes entre ses enfants, de rompre le faisceau qu'il avait formé au prix de tant de sang et de crimes ; d'abandonner son œuvre au hasard des jalousies et des violences fraternelles. £t quelle pauvret^ d'esprit dans la distribution! Au nord-est, un territoire vaste et mal déQni, entre TEms et FÂisne, entre les Frisons et les Burgundes ; à l'ouest, deux royaumes moindres superposés : Soissons (Flandre, Artois, Picardie), Paris (bassin le la Seine) ; au centre, sur la Loire moyenne, l'inconsistant et
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d'ailleurs éphémère royaume d'Orléans. Quant aux pays enlevés aux Wisigots, bien loin d'èlre reliés solidement à un royaume conligu, ils furent dépecés, jetés par morceaux et comme appoints sur les quatre parts; de sorte que l'Auvergne, dépendance tout indiquée du royaume d'Orléans, était assignée au roi de Metz, h Thierry, l'aîné des enfants de Clovis ; et que les trois autres étaient pareillement pourvus de villes et propriétés entièremenl détachés de leurs Ëtats respectifs. Il y avait là une véritable aberration, d'autant plus que la Loire supérieure et les alentours de la Charente, de la Garonne, sans regretter les Wisigots, n'en demeuraient guère moins étrangers aux conquérants ou libérateurs francs. En réalité, celte annexe demeurait latine ; les villes, quoique pillées de temps à autre, y vivaient autonomes, sous la protection, mitigée encore, de leurs évêques. Kt ce n'était pas seulement les Aquitaines et le Languedoc qui échappaient aux Francs; c'était la Provence, où Théodoric l'Ostrogot possédait Arles et Marseille; c'était le Dauphiné, la Savoie et la Franche-Comté, où des rois très vicieux, quoique devenus catholiques, gouvernaient passablement les Burgundes assagis.
Bien que leur pouvoir sur plus d'une moitié de la Gaule fût beaucoup moins assis qu'on est enclin à le supposer, tes quatre fils de Clovis étaient encore des personnages très dangereux et très redoutés.
Thierry, le plus vaillant et le plus germain, après avoir dévasté l'Auvergne sous prétexte d'en prendre possession, remporta son butin l Metz; et, tout entier désormais aux guerres toujours renaissantes suscitées par ses voisins du nord et de l'est. Frisons, Saxons et Thunngieas, il hissa aux deux Clotildiens, Childebert et Clotaire, que sa trahison avait débarrassés de leur frère Clodomir, toute latitude pour accabler les Burgundes et pour harceler les Wisigots.
Son fils Théodebert, grand guerrier et ■ sur l'Italie où l'appelaient les Ostrogots et uns et les autres, puis revint, épuisé de
sang et de rapines, mourir dans son royaume sur les dépouilles des vaincus.
La mort d'un Tkéodebald, héritier enfant de Théodebert, et celle de Childebert (558) permirent au cruel et cauteleux Clotaire de réaliser l'unité de l'empire franc. Il est presque inutile de rappeler ses exploits, regorgement de deux fîls de Clodomir, et Texécution par le feu de son propre fils révolté Ghramn, brûlé dans une hutte avec femme et enfants. L'excellent Grégoire de Tours relate ces choses avec calme.
Childebert, un peu moins farouche parce qu'il vivait en pays gallo-romain, avait goûté particulièrement la musique sacrée. II avait la religion du plain-chant, unique science que l'ÊglisQ enseignât alors. Par le plain-chant, on s'élevait aux fonctions lucratives, aux offices de la cour et souvent à Tépiscopat. La principale école de cet art utile s'était formée à Tours en un lieu où l'on gardait les reliques et la chape de saint Martin. Depuis ce temps, tous les rois ont eu leur chapelle et leur chapelain.
Clotaire ne régna seul que deux ans. Mais il avait pris déjà les allures et le ton qui seyent au rang suprême. Ce sont ià grâces d'état. Se sentant mourir, il prononça des paroles que Bossuet a depuis imitées. « Wah ! s'écria-t-il, que pensez-vous que soit ce roi du ciel, qui fait ainsi périr les plus grands rois de la terre ! » Sa mort ramena la division. L'un de ses fils, Chilpéric, avait déjà mis la main sur le palais des Thermes et sur les trésors amassés dans la riche villa de Braisne, quand les trois autres réclamèrent leur part. On fit quatre lots, et le sort attribua Paris à Charibert ; à Gontran, Orléans et la Burgundie ; Metz^ Reims et TAustrasie à Sigebert. L'avide Chilpéfic dut se contenter de Soissons et de Tournai. Les territoires contestés du midi furent ensuite partagés avec un si profond mépris du sens commun que Marseille, par exemple, appartint par moitié à Gontran et à Sigebert.
Après la mort de l'inutile Charibert (567), Paris demeura indivis entre les trois survivants. Ceux-ci présentent des types
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assez accentuée : Gontran, paterne plulât que doux, confit en dévotion et en diplomatie. Chilpéric, un peu lâche, mais rapace et ambitieux par accès, débauché, sans foi ni loi, quoique superstitieux, avec des prétentions à la lillérature et à la théologie, point sot — il essaya d'ajouter quatre lettres à l'alphabet pour rendre des sons germaniques; au grand scandale do Grégoire de Tours, il voulait substituer le monothéisme à la Trinité — mais brouillon, violent, déséquilibré. Moins étrange que Caligula, moins artiste que Néron, il n'eût pas été tout h fait indigne de ces deux il lustres' modèles, s'il ne se fût laissé maîtriser et conduire — dans le sens de ses vices, il est vrai — par une femme, une fille attachée au service d'une de ces grandes fermes oii se plaisaient les Mérovingiens, à la belle, à Tinsatiable et terrible Frédégonde. A Fréâégonde, il sacrifia ses épouses et ses enfants. Il vécut pour elle; par elle il mourut : odieux pendant sa vie, méprisé après sa mort.
Sigebert eut tout ce qui manquait à Chilpéric, le courage et la force, la droiture et même la chasteté. C'est le héros sans peur des Nibclungen, Siegfried, l'amant de la victoire. Brunhild, entrée avec lui dans la légende, est cette fameuse Brunehaut à laquelle il demeura fidèle pendant sa courte vie. Certes, il était emporté et fougueux; il aimait le ma.'sacre et le butin; lorsque Chilpéric osa lui disputer sa part des dépouilles de Charibert, ses bandes furieuses couvriront de ruines la Gaule centrale et le bassin de la Loire; mais, à !a lètc de ces guerriers sans frein, il veillait aux frontières de l'Austrasie, il rejetait les Avars sur le Danube, et, même battu, leur imposait par sa vaillance. Bru* nehaut, d'ailleurs, princesse wisigote qu'il avait épousée en S66, sans contrarier ses ardeurs belliqueuses — elle en était Hère — élevait son intelligence et l'aidait h contenir ses leudes, ses évèques remuants, à établir dans ses États, ei niques, une administration rudimentaire. Di aimait la règle, les revenus fixes, les routes ( truction, le commerce, les arts et la prospéril Envieux du mariage princier de son frère
hâté d^épouser une sœur ainée de Brunehaut, Galswinthe, qu'on n^osa pas lui refuser (567). Mais il Tabandonna bientôt aux outrages de Timpérieuse maîtresse. Galswinthe périt, et Frédégonde ceignit enfin la couronne (573). Aussitôt, la guerre éclate. Brunehaut court à la vengeance. Sigebert entre dans Paris, chasse de ville en ville^ en Aquitaine, puis en Picardie, Ghilpéric effaré, déposé par un roâll solennel (c'était la vieille assemblée tumultuaire mentionnée par Tacite); il se fait proclamer roi de Neustrie et assiège son frère dans Tournai. Il venait d'être élevé sur le pavoisy entre Ârras et Douai, lorsqu'il fut assassiné par deux émissaires de Frédégonde. Brunehaut, fugitive à son tour et prisonnière, séduit Mérovée, fils de Ghilpéric. C'est Vépisode raconté avec tant de charme par Augustin Thierry. Rendue aux Austrasiens qui la réclament, elle recommence à régner sous le nom de son fils enfant^ Ghildebert II, que Gontran adopte par les armes (576-577) et dont elle dispute Téducation aux leudes toujours prêts à la révolte.
Dans la mêlée confuse des hommes et des événements, Pon entrevoit Mérovée tondu, cloîtré et suicidé ; Thumbie Prétextai déposé pour avoir marié Mérovée et Brunehaut; Chilpêric s' essayant à la poésie latine sous les auspices de l'indulgent versificateur Fortunat, pleurant ses enfants, et les impôts dont il est contraint de brûler les registres^ puis assassiné par un amant de Frédégonde; des invasions de Lombards en Provence; d'autres invasions de Ghildebert II en Italie (590); une singulière tentative d'un usurpateur, Gondovald (585), pour s'emparer de la Gaule méridionale; TArmorique en armes contre les Gallo- Francs; et, partout à la fois, le doucereux visage du renard Gontran, oncle, père, parrain universel, qui, après avoir adopté le fils de Brunehaut, tient sur les fonts baptismaux l'enfant de Frédégonde, et se travaille, et s'entremet, et sHnsinue, si bien que son royaume, à sa mort (593), s'étend des Alpes à l'Océan. Ce vaste héritage échoit à Ghildebert II ; et Frédégonde, humiliée déjà en 587 par la restitution du douaire de Galswinthe, se voit, pour ainsi dire, enveloppée par la grandeur de sa vieille
MÉROVINGIENS, CARLOVINGIBNS. 405
rivale; elle meurt, cependant, libre et puissante dans son royaume de Neustrie (598).
Brunehaut, que la mort prématurée de Ghiidebert a laissée ffiaîtresse de deux petits-fils à peine adolescents, triomphe de nouveau : elle prend Paris; elle enlève à Clotaire l\, le fîls de cette femme exécrée^ la majeure partie de ses États (600). Mais elle est expulsée d'Austrasie par une aristocratie qu'elle a voulu dompter; on lui aliène son petit-fils Tkéodebert ; elle fuit en Bourgogne et règne encore, avec son petit-fils Thierry^ sur l'ancien royaume de Contran (605). En deçà du Rhône comme au delà, elle est traquée par les leudes — elle en avait tué plus d'un — ;on lui massacre, devant la tente royale, son ministre Protadius; le clergé, qu'elle comblait, ose flétrir ses crimes (609); alors l'indomptable vieille frappe deux coups : elle fait lapider révèque de Vienne et bannit de Luxeuil le moine-apôtre Golumban, son favori jadis; puis, sans craindre la coalition des Francs, des Lombards et des Wisigots, elle fond sur son petit-fils ingrat Théodebert, le fait battre à Toul et à Tolbiac par le fidèle Thierry. Le frère vainqueur tue le frère vaincu ; l'aïeule jouit de sa vengeance abominable (6i2) ; mais c'est pour la dernière fois. Thierry meurt, tout jeune et déjà père de quatre enfants naturels dont nul n'entend reconnaître les droits. Brunehaut fait en vain appel aux Germains de Franconie; elle quitte son palais de Metz et cherche à gagner TArdenne ; ramenée devant le roi Clotaire, qui a déjà supprimé les fils de Thierry, elle est torturée trois jours^ promenée sur un chameau, liée enfin à la queue d'un cheval et mise en pièces (613). Ainsi périt, à près de quatre-vingts ans, la femme intelligente, vaillante, impérieuse, que les forfaits d'une courtisane avaient entraînée aux crimes les plus noirs, et qui, pendant un demi-siècle, avait tenu bon contre ses sujets et ses ennemis.
Clotaire H, seul roi (613-628), ne vécut guère au delà de quarante ans. Tous ces princes meurent ainsi, usés par de précoces voluptés. Clotaire se traînait de domaine en domaine, légiférant quelquefois, lorsqu'il y était contraint par ses leudes et ses
évêques. Il ne sortit qu*une fois de son repos pour dégager un fils qu'il avait dû envoyer régner en Austrasie,et que des hordes transrhénanes avaient assailli. 11 déploya dans ce péril beaucoup de bravoure et d'habileté; le chef ennemi périt de sa main. Mais il est manifeste, il va l'être plus encore, que Ténergie mérovingienne périclite. Le fîls de Gbtaire, le très puissant Dagobert» le fastueux habitant des villas du Parisis, le pieux fondateur de la basilique de Saint-Denis, grand éditeur de lois ripuaires, saliquesy bavaroises, connaisseur en orfèvrerie, Tami du ciseleur-évèque Eloi d'Amiens et du non moins évèque Ouen (grands apôtres chez les Yascons et les SlavesVne lui survécut que dix ans. L'admiration des barbares — qui n'en battaient pas moins quelquefois ses armées —, l'empressement d'Héraclius à rechercher son alliance, mais surtout la reconnaissance louangeuse de l'Église, ont jeté un voile sur les débauches, les déprédations et autres peccadilles du très illustre monarque (Dagobert signifie a éclat du jour »). Mais c'est le dernier Mérovingien qui ait régné par lui-même (638); un ou deux seulement après lui — et nombreuse est la série des a fainéants » — ont essayé de secouer l'engourdissement où va s'enliser la race de Clovis,
Le tourbillon des faits que soulève la lutte de Brunehaut contre Frédégonde, et non pas encore de TAustrasie contre la Neustrie — celle-ci va venir — ne doit pas nous dérober plus longtemps les changements qui tendaient à s'opérer dans la société des vi*' et vn* siècles, dans le gouvernement des royaumes francs, et certains mouvements extérieurs dont le contre-coup se faisait sentir plus ou moins fortement dans la Gaule.
Au-dessus des esclaves^ lètes et colons^ qui n'avaient aucune part à la vie politique, un assez grand nombre d'anciens habitants et les moins chanceux des guerriers francs, ayant gardé ou reçu quelque lot de terre, allodiunij franc-alleu, formaient la classe des ingénus, des hommes libres; les premiers payaient au fisc les anciens impôts, presque toujours interceptés par les officiers royaux; les seconds ne devaient rien, sinon, semble-t-il, le service militaire. A côté grandissait chaque jour le monde
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clérical, parfois rançooné, mais graduellement enrichi, et déchargé de toute redevance j enfin, autour des rois, le groupe également privilégié des loudes ou fidèles, des antrustions, plus intimes encore, où se recrutaient les généraux (ducs}, les gouverneurs de villes et de territoires (comtes], les gardiens des frontières (marcliions), et les fonctionnaires de tout grade, à qui étaient assignés, à titre de traitement, des domaines, des revenus déterres dépendant du fisc, 6^^/tce5 ré vocables d'abord, mais de moins on moins faciles à reprendre, puisqu'ils garantissaient en quelque sorte la fidélité de leurs possesseurs. Quand les rois eurent distribué toutes les terres domaniales, ils furent amenés à laisser les fonctions aux titulaires des bénéfices. Cet état de choses se trouva consacré en 587 a Andelot pour l'Austrasie et la fiurgundie, dans un traité d'alliance entre Contran et Chitdebert II, puis spécifié plus nettement en 614 et 633 dans les concessions arrachées à Clotaire II par les leudes et les évèques. Si bien que, entre un peuple passif ou malveillant, des prélats puissants et des seigneurs aussi ambitieux que turbulents, ces princes se sentirent à la merci des nobles et du clergé.
Il faut joindre à ces causes de faiblesse les fréquentas minorités des princes mérovingiens et l'institution des maires du palais, qui en fut la conséquence. Déjà puissants auprès de Childebert II, Théodebert II et Thierry II, ces tuteurs ou premiers ministres devinrent, après Dagobert, les maîtres des deux grandes fractions de l'empire franc, Auslrasie et Neustrie, qui prétendaient l'une et l'autre à la possession, souvent précaire, des pays méridionaux, liguro-latins, ibéro -gotiques, Provence,
Languedoc et Aquitaine. Les querelles, s
fuses, des maires du palais, succédèrent, tère presque national et de plus en plus personnelles et familiales des premiers lutte, qui va remplir le vu" siècle, entre la gallo-ron^aine, et l'Austrasie, où dominait l'élément francique, devait se terminer au
apparent, de la contrée la moins barbare et la plus amollie. L'avantage parut, cependant, appartenir d'abord à la Neustrie; son héros, triste héros, Thabile, Topiniâtre et sanguinahre Ebroïn, après vingt alternatives, réussit à battre, à mutiler son rival, non moins obstiné, Tévèque Léodégar, connu sous le nom de saint Léger. Mais sa victoire, bientôt changée en défaite, n'avait fait que déblayer le terrain et ouvrir la voie aux ancêtres d^une nouvelle dynastie, à une nouvelle conquête franque.
En 613, un évêque de Metz^ Arnulf, et un puissant seigneur de TAustrasie belge, Pippin de Landen, révoltés par les crimes de Thierry II et de Brunehaut, prirent parti pour le fils de Frédégonde ; du service de Clotaire, ils passèrent à celui de Dagobert. Échappés à grand'peine au ressentiment de ce très chrétien Salomon, dont ils blâmaient les exactions et la licence effrénée parmi ses trois femmes et ses concubines, ils restèrent puissants en Austrasie. Pépin mourut (639) maire du palais et transmit son office à son fils Grimoald; il avait marié une de ses filles à un fils de l'évêque Arnulf, Anschise ; et cette alliance fut des plus utiles à la grandeur de sa maison. Cefutie ûls d' Anschise, Pépin de Herstall, qui releva, en 679, la famille un moment abaissée par la chute de Grimoald. (Grimoald avait essayé trop tôt de substituer son fils Childebert à un héritier légitime d'Austrasie; Clovis II fit tuer le père et l'enfant [653]).
Après la mort, l'assassinat, des derniers Mérovingiens d'Ans- Irasie qui aient montré quelque vaillance et quelque talent personnel, Childéric II et Dagobert H (647, 679), les leudes austrasiens confédérés prennent pour chefs Pépin et son cousin Martin, autre petit-fils d'Arnulf. Ils marchent contre £broïn, mais sont vaincus entre Soissons et Laon, à Leucofao [680) : Martin, attiré dans un piège, est massacré. Pépin, fugitif, se maintient péniblement contre les successeurs d'Ebroïn, assassiné dès 681. Enfin, proclamé chef de guerre dans un mâll, en 687, il livre aux Neustriens la bataille acharnée et décisive de Testri (entre Saint-Quentin et Péronne). Prince des Francs,
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duc d'Austrasie, il laisse à un vain TantAine, barbu et chevelu à souhait, Thierry III, le titre et les lionneura royaux et commence à régner. De longues et terribles discordes avaient ébranlé l'empire franc. Les Transrhéaans tributaires avaient secoué le jouf; ; les villes de Provence et de Bourgogne Tormaient autant de petites républiques tumultueuses ; au midi de la Loire, les populations ne reconnaissaient plus pour chef que leur duc Eudes. Un roi breton, Allan, avait rompu des trêves jadis conclues avec Dagobert et désolait de ses incursions les provinces voisines. Pendant plus de vingt ans, Pépin court de l'ouest au nord-est, comprime dii révoltes de Frisons, de Saxons, de Tburingiens, lançant des missionnaires — Willbrod, Rutberl, Wulframm — contre Odin et Irmensul, mariant son Gis à une princesse frisonne, infatigable, et revenant présider le grand mâll du 1*' mars, prêchant à tous la concorde et la dévotion.
Maisil n'a pu éteindre les rancunosde la Neustrie. Sa mort (714) est suivie d'affreux désordres. Les Neustriens, vainqueurs dan^ la forSt de Compiëgne, s'avancent jusqu'à la, Meuse, tandis que les Frisons assiègent Cologne.
C'est alors que Karl, Gis désbérité de Pépin, s'échappe de la prison où le détenait une marâtre et rend l'espérance aux Austrasiens découragés. Les Neustriens, refoulés, sont atteints à Amblef, taillés en pièces h Vinci, vers Cambrai, et pourchassés jusque sous Paris (717). Karl se retourne contre les Frisons et les Saxons, les chasse jusqu'au Wéser. Chemin faisaut, il a repris Cologne à sa vieille ennemie Plectrude, la veuve de son père. Libre au nord, il court aux Neustriens, les bat à Soissons, poursuit jusqu'à Orléans leur aUié, le duc d'Aquitaine (719-720], dépose et repose un Chilpéric, produ" -■ ' — ■— "'-'-=— ■" un Thierry IV, et décide le maire t Anjou (733). Le midi reste toujours e et plus disposé peut-être à s'accomo:
domination francique. Mais le nord, des Avars et des Wendes, ne cesse de taiae. Six fois encore le prince des I
forêts de la Thuringe les bandes germaines, qui se reformeront derrière lui, aussi sourdes que jamais à la voix apostolique de l'excellent Winfrid dit JBom/ace. Cependant^ les progrès des Sarrasins l'appelaient impérieusement au delà de la Loire et lui offraient la chance de rattacher à la Gaule franque une partie des provinces méridionales. Nous avons dit sa victoire à Poitiers, décidée par un mouvement tournant d'Eudes (73â)^ ses dévastations en Provence, eu Septimanie (737-739), d'autant plus furieuses qu'il avait à la fois contre lui l'envahisseur et l'envahi. En 739, c'était le patrice de Marseille qui avait rappelé les musulmans.
Karl mourut, en 7ii, dans son palais de Verberie (Oise), maître absolu, comme sou père, de la monarchie franque au nord de la Loire^ suzerain plus ou moins obéi dans les vallées du Rhône et de la Garonne. C'était un vaillant, son surnom de Marte/ en fait foi, et aussi un persévérant et un habile, peut-être un peu plus intelligent que ses contemporains : le clergé ne l'aimait pas. En de pressants besoins^ Karl avait fortement allégé les bourses ecclésiastiques (720) et appliqué aux dépenses de l'État les scandaleuses richesses du clergé neustrien. Il semble, en un mot, avoir voulu se servir de l'Église et du christianisme, les servir même, mais non s'y asservir.
De ses ûls^ Pépin et Garloman, le second n'eut pas cette demisagesse. Après six ans d'un règne heureux et victorieux, il s'en alla baiser la mule à Rome et réciter des litanies au monastère du Mont-Càssin (747). 11 y eut là, sans doute, quelque atavisme; le père de la race était évèque et même saint, saint Arnulf.
Donc, ayant aidé très efficacement Pépin à dompter par deux fois l'Aquitain Hunald, fils d'Eudes, à comprimer encore et toujours Souabes, Alamans, Saxons et Bavarois, Garloman abandonne sa mairie d'Austrasie^ où il régnait sans même s'être adjoint un roi. Pépin, qui n'avait pas le même goût pour la patrie céleste, se hâte d'écarter ses neveux de l'héritage paternel ; puis, las de nourrir des Dagoberts et des Childérics, il prétend gouverner en son propre nom un royaume qu'il a relevé.
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resUuré, agrandi et ramené à l'unité. Son usurpation trouvera, ï] le sait, un complice bienveillant, exigeant 'aussi, mais dont l'appui s'impose. Déjti un pape (Grégoire 111} avait ofTert la couronne à Karl Martel ; le pape Zacliarie n'a garde de contrarier un homme qui pourra le défendre des Lombards. Adroitement consulté, il répond qu'il est juste de donner le titre de roi h qui Bxerce le pouvoir rojal ; aussitôt un mâll proclame Pépin, et Boniface sacre le chef de la dynastie nouvelle (752). L'année suivante, pour marquer plus encore i'intime complicité du trône et de l'autel, c'est d'un pape suppliant, Etienne II, que Pépin leçoit une seconde fols l'onction sainte : depuis lors, le pontife romain s'est cru et s'est senti le dispensateur des couronnes et l'arbitre du droit divin. Pendant douze siècles, il n'j aura plus de rapports sociaui que ne régentent, ne faussent et n'enrayent les compromis entre les institutions civiles et les prétendus droits de l'autorité dite spiriluelle.
Les événements qui signalèrent le glorieux règne de Pépin, campagnes d'Aquitaine, guerres de Germanie, expédition contre les Lombards, rétablissement des papes à Rome, adjonction de l'exarchat de fiavennes au domaine du Saint-Siège, fondation du pouvoir temporel, de l'État pontiHcal, préparent et déterminent l'œuvre de Charlemagne. Pépin a inauguré la période franco-romaine de l'histoire occidentale ; non pas qu'il en ait eu conscience : le partage, encore tout germanique, de ses Etats entre ses deux lils, couronnés et sacrés dès 734 par le pape Etienne, risquait do ramener L'anarchie mérovingienne. Mais la brièveté du règne de Carloman en Austrasie (767-771] écarta une rivalité inévitable. Tout au plus la défection de ce frère avait-elle forcé Karl de conquérir seul et pour lui seul l'Aquitaine, encore agitée par le vieux Hunald. Son frère mort, il s'empressa d'écarter ses deux jeunes neveux et ' clamer roi d'Austrasie et des provinces Iransrh
Il tient désormais dans sa forte main, el poi ans, toute la Gaule antique, moins la Bretagne gions pyrénéennes. Il entreprend d'y rattacher
de germain au delà du Rhin et au sud des Alpes, et d'imposer à ce vaste ensemble Funité de religion et de culture^ religion chrétienne^ culture latine. Sans donc oublier les origines germaniques de Karl, pas plus que celles des Francs nos aïeux, son goût, si naturel, pour les vieilles poésies dont il avait formé un recueil, trésor malheureusement perdu^ et la part qu'il a faite en ses Capitulaires aux coutumes et aux lois franques, depuis longtemps acceptées par toute la Gaule centrale, il faut se garder de considérer le grand Karl comme un Germain, fondateur de l'empire germanique. C'est par les rivalités et les faiblesses de ses successeurs, surtout par la force des choses^ que les Àllemagnes se sont détachées du faisceau quHl avait si rudement serré. Quant à lui, il a consacré sa vie à les dompter^ à les christianiser par le fer et par le feu. Dès 772, il abat^ dans la forêt de Teutberg, le simulacre d'Irminsul ; et seize campagnes (772-803) qui portent sa domination jusqu'à TElbe, sa suzeraineté jusqu'à l'Oder, jusqu'au coude du Danube et au conQuent de la Save, attestent à la fois l'admirable ténacité des Saxons, Thuringiens, Souabes, Bavarois, et Tinvincible résolution du roi des Francs.
Toutes ces guerres d'extermination se ressemblent: escarmouches, batailles, massacres de prisonniers, incendies et ravages ; forteresses, églises, colonies fondées, détruites, relevées. De ce chaos, nous ne tirerons qu'un homme héroïque, le plus redoutable adversaire des Francs, Witikind. Entre tous les chefs qui guidaient aux représailles les tribus du Wéser, il fut le plus indomptable et le plus brave. Â peine vaincu et chassé du territoire saxon, il reparaissait à la tête de nouvelles bandes recrutées chez les Jutes et les Danois. Il lutte ainsi dix ans; et ce n'est qu'en 783, après l'effroyable déroute de Teutmold, que, pour sauver les faibles restes de sa nation traquée, décimée, anéantie, il se livre à Karl dans le palais d'Âttigny, prête le serment de fidélité et subit le baptême.
La guerre lombarde (773-783) fut moins complexe et moins onéreuse. Didier, le dernier roi lombard, dont Karl venait de
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répudier la Slle, avait recueilli les enTanU de Carlomao et envahi l'exarchat. Appelé par le pape Adrien, Kari Tait décider la guerre dans un màll tenu à Genève ; il franchit tes Alpes et bloque Didier dans Pavie, lo prend, le relègue dans un cloître et ceint à Milan la couronne de fer (774). Entre temps, il avait visité Rome, conlirmé la donation <le Pépin et aucru les domaines du Saint-Siège. Il combattait et soumellait les Saxons, lorsque l'insurrection d'Adalgise, lils de Didier, qui s'était sauvé de Vérone h Constantinople, remit en question le sort de ritalie. Au cours de l'hiver 775-776, Karl est sur l'Adige avec une armée formidable, tue ou bat les ducs de Frioul, de Chiusi, de Spnlèta el de Bénévent, court auWéser menaçant, décide, à Paderborn, l'expédilion d'Espagne, prend Pampeluoe.Saragosse, Barcelone, perd au retour son arrière-garde el le légendaire Roland (778), et retourne aux Saxons.
Celte rapidité prodigieuse, qui rappelle César et Alexandre, cette dépense d'énergie, qui passe les forces humaines, n'excluent ni les plaisirs d'une cour licencieuse et magnifique, ni les distractions de l'esprit, ni les soins de l'administration civile, religieuse el mililaire. Les reines se succèdent, parfois se doublent-, les princesses, leurs filles, abusent parfois de l'indulgence paternelle. Les courtisans, les d e m i-l étirés, les hauts fonctionnaires {mUsi dominici) qui viennent rendre compte de leurs inspections dans les provinces, se rencontrent avec les prélats austères ou joyeux, tiennent conseil, concile ou cercle galant, selon l'humeur du prince et le caprice des belles dames, joueuses ou chasseresses. Karl, auquel le génie tient lieu de savoir, favorise les églises, les écoles, les pédants naïfs et les illustres docteurs, se fait enseigner les sept arts par son secrétaire Eginhardl et par son pédagogue quelques-unes des questions puériles di Ëcoie du palais, où le roi attirait les en n'en sont pas moins là des indices de i législatifs, larédaction desCapiiulaires,f du guerrier aux épuules robustes, à la
moustache, mais au front vaste et aux yeux clairvoyants. Sa cour animée tantôt l'accompagne en ses villas abondantes, où il surveille parfois la laiterie et la vente des œufs, tantôt le suit dans ses camps, ou bien Tattend dans les cités où les architectes italiens élèvent des basiliques et des palais.
Sa fougue^ cependant, se ralentit ; il se repose sur ses enfants (un seul Ta trahi, Pépin le Bossu), qu'il a décorés du titre royal. Karl, Tainéy monte la garde aux frontières de TElbe, surveiWant les Slaves du nord, Obotrites et Wiltzes ; Louis commande au midi et soutient, quand il le faut, les gouverneurs de la Marche espagnole et de Majorque. Pépin, brillant chef de guerre^ met fîn à Tempire des Avars.
La conquête de la Bavière (787), du Frioul, de ia Carinthîe, de riUyrie adriatique, avait entraîné des rapports souvent hostiles avec cet arrière-ban des Huns. En 791, le grand Karl s^ était avancé jusqu'au Raab, où devaient le joindre deux armées convergentes, l'une de Saxons, l'autre de Lombards ; mais la disette et les maladies l'avaient forcé à la retraite. En 796, Pépin, roi d'Italie, traversant le Danube et la Theiss, secondé par un duc de Frioul et des comtes de Bavière, força les sept enceintes ou terrassements qui protégeaient le ring, le repaire des Àvars. Là étaient accumulés d'invraisemblables trésors, les dépouilles séculaires deTOrient. Rien n'échappa au vainqueur. Tout fut porté en triomphe à Aix-la-Chapelle. Le père, qui achevait alors la soumission des Saxons et recevait Thommage des Slaves, accourut pour remercier en personne son glorieux fils. Telle était la profusion des richesses, que les grands et les prélats en furent comblés et que la valeur de l'or baissa dans tout l'empire. Un khagan baptisé et tributaire fut laissé en Avarie. Le royaume des Francs devient limitrophe de l'empire byzantin.
Le siècle touchait à sa fîn. La renommée de Karl remplissait le monde. L'impératrice des Grecs, Irène, lui envoyait des ambassadeurs; et, du lointain Orient, le calife des Mille et une nuits^ Haroun-Arraschid (800-807), lui adressait des messages et de riches présents. Une paix inconnue régnait du nord au midi.
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du Bhin à l'Océan, dans la vaste monarchie, de tous côtés garantie par une épaisse bordure de peuples vassaux.
En l'année 799, une conspiration se m î- cléricale, semi-lombarde, qui avait failli être fatale à un pape Léon, appela Karl, disons maintenant Charleraagne, en Italie. Il avait envoyé d'abord huit hauts commissaires rétablir Léon à Rome et dans tous les honneurs pontilicaux. Dès son arrivée, un concile justifia le pape de toutes les accusations produites contre lui, déclarant, au surplus, que « nul n'avait droit de juger le juge de tous les hommes » ; les calomniateurs, condamnés i mori, virent leur peine commuée en exil perpétuel. L'habile reconnai^isance da Léon préparait à son sauveur une récompense utile au saintsiège et peut-âtre acceptée d'avance. Le Jour de Noël 800, Charlemagne priait à genoux sur les marches de l'autel. Il inclinait le front. Le pontife saisit le moment favorable et, lui posant sur la tête une couronne, s'écria d'une voix forte : A Charles Auguste, couronné par Dieu grand et pacifique empereur de* Romains. Grande scène ! prélude magnifique de la longue et lamentable querelle des Investitures. Le successeur et l'égal des antiques Césars, Vempereor hi ad barba ftorit, au milieu des acclamations, se releva consacré, transfiguré, dans un nimba de majesté sereine que va fixer la poésie et dont le temps ne ternira pas la splendeur.
La postérité, négligeant les taches de sang, effaçant les impuretés, rejetant les scories, tout ce qui tient de la race et de l'époque, ne veut voir que la grandeur de l'effort, l'homme qui, du sein de l'ignorance, a voulu faire jaillir la lumière, imposer l'ordre au chaos, la civilisation à la barbarie enchaînée. Uais la compression ne supprime pas les forces latentes. En quelles mainSfSur quelles épaules allait-il déposer le fardeau d'un monda forgé en un demi-siècle î Quel athlète de la gucrn pensée saurait contenir le développement de la bai cienne, prévoir et prévenir les assauts des barbaries et déjà menaçantes?
Les dernières années du grand règne furent attristée'
pertes craelles et des présages funestes. Charles et Pépin, les deux compagnons des gloires paternelles, moururent en deux ans (810*811). Louis d'Aquitaine, qui avait montré du courage et du talent, mais caractère faible, âme scrupuleuse et timorée, le dévot esclave des prêtres, se trouvait appelé à Timmense héritage. En des plaids solennels, convoqués à Aix-la-ChapeJle en 813, avec le consentement des évoques, des abbés, des dignitaires, il reçut la couronne d'or, emblème de la dignité impériale, tandis que le peuple criait : « Vive Louis empereur ! y>
Cependant, Charlemagne sentait faiblir et fléchir les frontières. Elles n'étaient pas entamées; elles étaient victorieusement défendues. Mais un orage se formait à Torient : c'était Tafflux des Slaves. Le nord lançait par volées des flottilles de proie. Des barques Scandinaves pillaient les côtes et remontaient les fleuves, le Rhin, TEscaut, la Seine, la Garonne, même le Rhône. Le moine de Saint-Gall raconte qu'un jour, témoin d'une de ces incursions, l'empereur se prit à pleurer, a Savez-vous, dit-il, mes fidèles, pourquoi je pleure amèrement? Certes, je me soucie peu du faible dommage que ces brigands peuvent me causer aujourd'hui; mais je m'afflige que, moi vivant, ils aient osé aborder sur cette terre. Je suis en proie à une vive douleur quand je prévois les maux qu'ils réservent à mes descendants et à leurs peuples, i
Charlemagne expira le 28 janvier 814, et une ombre soudaine tomba sur l'éclatante aurore du ix« siècle.
Louis le Pieux, Ludovicus pius, compromit le prestige impérial par de dégradantes génuflexions aux pieds d*un pape, par ses ridicules pénitences et ses perpétuelles irrésolutions entre ses évêques, ses femmes et ses fils. Réformateur malencontreux d'abus qui pouvaient attendre, il aggrava ceux qui menaçaient l'œuvre paternelle, réprimant les galanteries de ses sœurs, distribuant des couronnes à ses fils. Enclin à la justice et à la clémence, il n'en laissa pas moins condamner à mort son neveu iard, roi d'Italie, fils de son frère Pépin, le vainqueur des s, et lui fit arracher les yeux (c^était le supplice mis à la
mode par les empereurs de Byzance). Pour complaire à sa seconde femme^ Judith, il tailla, dans l'apanage de ses fils du premier lit, un royaume destiné à son quatrième fils enfant.
Déjà les rébellions plus ou moins réprimées des Navarrais, des Basques, des Sarrasins, des Bretons, des Slaves, des Danois (820-828), avaient troublé profondément l'empire, quand la révolte de deux de ses fils aînés. Pépin d'Aquitaine et Louis de Bavière, le réduisit à une abdication (830), imposée par un évêque de Reims, l'intrigant Ebbon. Une diète tenue à Nimègue et, plus encore, la jalousie des vainqueurs contre Lothaire, roi d'Italie, lui rendirent la couronne, mais non la puissance (831). Abandonné de ses soldats près de Golmar, il dut subir une seconde fois (833) la tutelle de ses enfants. Tandis que Judith et son fils étaient jetés dans des forteresses ou des abbayes, Théritier de Charlemagne, soumis à une pénitence publique (Saint- Médard de Soissons), dépouillé du baudrier militaire, revêtu d'un cilice, se vit interné à Aix-la-Chapelle. Lothaire se déclara empereur. Puis un revirement soudain, une sorte de honte devant l'humiliation d'un père, souleva les peuples. Réhabilité par une assemblée d'évêques à Saint-Denis, le vieux Louis reprit les rênes pour six ans encore, d'une main défaillante, toujours luttant et pardonnant, et réveillant par ses partialités envers son plus jeune fils les révoltes à peine assoupies, oublieux des Normands qui désolaient les bords de l'Escaut, de la Somme, de la Seine et de la Loire, livrant à elles-mêmes, ou plutôt à des usurpateurs ambitieux, la Gascogne, la Narbonnaise, la Provence. Il marchait contre une coalition de fils et de petits- fils, quand la mort vint le décharger d'un fardeau qu'il n'avait jamais su porter (840). Ce n'était ni l'intelligence ni le courage qui lui avaient manqué. C'était le caractère. Sa faiblesse en fit le jouet de ses prêtres, de ses favoris, de ses femmes et de ses enfants.
Ceux-ci étaient doués de qualités et de talents qu'il serait injuste de méconnaître et qui, précisément, concoururent à* réraiettement définitif de l'empire. Ni Louis, roi de Bavière et de Germanie, ni Pépin H, roi d'Aquitaine, ni Charles, à qui était
l'iîistoire. «^
kis l'histoire.
échue toute la Gaule du nord entre la Meuse, le Rhône, la Loire et rOcéan, ne voulaient reconnaître la suzeraineté de leur frère aîné ou oncle, Lothaire^ le légitime empereur. Ils ne le pouvaient pas : des répugnances, qu'on ne peut dire encore nationales, mais qui tendaient à le devenir, s'imposaient à ces chefs, pourtant de même race et de même famille. Les nuances, déjà très accentuées, qui séparaient les Gallo-Romains francisés et les Ibéro-Ligures latinisés de la Gaule méridionale n'étaient rien, si on les compare aux différences plus tranchées qui s'opposaient à la fusion des Germains transrhénans avec les Francs Neustriens. Si, comme on va voir, ces deux derniers groupes s'allièrent contre les Italo-Burgundes de Lothaire et les Aquitains de Pépin, ce fut pour assurer leur indépendance respective. Vainqueurs, aux environs d'Auxerre, à Fontanet, après une bataille acharnée (841), Charles et Louis le Germanique réunissent leurs forces à Strasbourg et, en présence des deux armées, se jurent une amitié à toute épreuve ; or, c'est dans ce serment même que se manifeste l'individualité, pour ainsi dire, des deux futures nations, la France et l'Allemagne. Les deux armées alliées ne se comprennent pas. Charles, pour se faire entendre des Germains, leur parle en tudesque ; Louis s'adresse en latin rustique aux bataillons neustriens :
Pro Deo amur et pro Christian pobto et nostro commun salmmentj d'ist di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fradre Karlo et in adjudha et in cadhiuvi cosa, si cum om per dreit son fradra salvar dist, in o quid mi altresi fazet, et ab Ludher nul plaid numquam prindrai, qui, meon vol, cist meon fradre Karle in damno sit. (Pour amour Dieu et pour chrétien peuple et notre commun sauvement, de ce jour en avant, en tant que Dieu savoir et pouvoir me donne, ainsi sauverai-je ce mon frère Karle, et en aide et en chacune chose, ainsi comme on, par droit, sauver son frère doit,en ce que autresi me fasse; et avec Ludher nul accord nonques prendrai, qui, par mon vouloir, à ce mon frère Karle en dam soit.)
Le traité de Verdun consacra l'indépendance des deux peuples :
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1-un en deçà de la Meuse^ l'autre au delà du Rhin (843). L'incommode Lothaire, avec le titre d'empereur, conserva TAustrasie cisrhénane, jointe à son royaume d'Italie par une bande longtemps contestée (Savoie, Suisse, Séquanie, Alsace, Lorraine), qui maintenait la communication entre les deux villes impériales, Rome et Aix-la-Chapelle. Jamais plus bizarre invention n'a enfanté plus de maux.
Charles le -Chauve, fort diversement jugé, a été, en fait, le dernier Garlovingien qui ait gardé le sens de Tunité. Bien qu'amené par son intérêt et par la force des choses à en consacrer la rupture, il n'en a jamais perdu de vue le rétablissement à son profit. Il attendit trente-deux ans une occasion d'annuler le malencontreux partage de Verdun^ et de rendre au moins à la Gaule ses frontières naturelles. En 875 seulement, la mort presque simultanée des trois fils et successeurs de Lothaire lui permit de mettre la main sur l'Italie, la Provence et la Lorraine. Il courut à Rome recevoir du pape la couronne impériale. La mort l'arrêta en marche vers la Germanie qu'il voulait enlever au fils de Louis. Entreprises hasardeuses, mais grandes, et qui témoignent tout au moins d'une ambition éclairée, d'une âme hardie !
Charles, même s'il eût vécu, n'aurait pu triompher de la décomposition politique et sociale, des tendances sécessionnistes qui, pendant tout son règne, avaient paralysé sa puissance. Vainement il avait essayé de reprendre la Gaule du midi et la Bretagne. Soutenu et abandonné tour à tour par des comtes ou ducs de Septimanie, de Toulouse, d'Angouléme et vingt autres, tous également insoucieux d'intérêts extérieurs à leur domaine; parfais vainqueur, souvent battu, épuisé d'hommes plus encore que d'argent, il lui avait été impossible de réprimer les incursions multipliées des Normands et des Sarrasins. Les fonctionnaires de la couronne, les gouverneurs de provinces, qui, dans un État régulier, auraient arrêté et châtié ces brigands au passage, se réfugiaient derrière leurs palissades; et beaucoup parmi les malheureux serfs se joignaient volontiers aux pirates^ tou<
heureux, fût-ce au nom de Mahom ou de Woden, ne fût-ce qu'un jour, de tuer, piller, violer et bâfrer en liberté. Quelques guerriers, quelques partisans, montrèrent de Ténergie : tel un Ailemand> fils de Witikind, Robert dit le Fort, qui s'était fait ou avait été nommé comte sur les limites de la Marche et de l'Anjou. Les villes aussi résistaient; mais, mal fortifiées^ elles étaient Je plus souvent surprises et incendiées par des poignées de sauvages; des troupes de quatre ou cinq cents hommes rançonnaient Angers, Tours, Poitiers, Chartres, Orléans, Paris, Bordeaux; il y en eut une qui barra longtemps la Seine à Pont-de-l'Arche (855-861). Si le roi chassait une bande, dix autres opéraient ailleurs ; s'il en écartait quelques-unes à prix d'or, il ne faisait que surexciter l'avidité des survivants ou des nouveaux venus.
Le fils, les petits-fils de Charles, Louis et Carloman, ceux-ci tout jeunes et vaillants, périrent à la tâche (877-884), sans pouvoir arrêter le morcellement du midi. En 880, la Provence et le Dauphiné, rattachés à grand'peine en 875, se donnèrent un roi, roi de Vienne et d'Arles, leur duc Boson, qui fonda pour un siècle et demi une petite monarchie isolée. La mort du jeune Carloman (vingt et un ans), le bas âge de son frère posthume Charles, livrèrent toute la monarchie franque à un fils de Louis le Germanique, qui portait depuis 877 le titre d'empereur, à Karl der Gross, le Gros ou peut-être le Grand. Ce Karl, plus impuissant encore contre les Normands que ses prédécesseurs, finit par être solennellement déposé dans la diète deTribur (888) ; et une nouvelle famille d'origine également germaine, celle de Robert le Fort, disputa et arracha le sceptre aux Carlovingiens humiliés.
Les Sarrasins, avec les Normands et les Magyars, aux ix« et x« siècles, comme la féodalité au xi% occupent le premier plan de l'histoire. Disons quelques mots des premiers.
Les Sarrasins, originairement une tribu syrienne, ont donné leur nom aux irréguliers de la conquête arabe, qui, montés sur de légères flottilles, infestèrent les rivages européens de la Méditerranée. Dès le commencement du ix« siècle, les musulmans,
chassés de la Septimanie par Pépin le Bref et Charlemagne, serrés contre les Pyrénées par les comtes de Navarre et de Barcelone^ s'étaient jetés sur les Baléares, sur la Corse et la Sardaigne (810-814). D'autres, proscrits de Cordoue, expulsés d'Egypte par le calife Almamoun, se saisirent de la Crète (823) et n'y furent forcés et baptisés par les Byzantins qu'en 961. Des Aglabites d'Afrique, soutenus par des coreligionnaires d'Andalousie, s'attaquèrent à la Sicile. Séiinonte (827), Palerrae, Syracuse enfin, quoique vigoureusement défendues, devinrent des villes musulmanes. Un butin énorme (un million de pièces d'or), des esclaves chrétiens par milliers, tombèrent aux mains des pirates, qui gardèrent l'île plus de deux siècles. Malte (833-870) finit par subir le même sort.
Alors Tunis, Bizerte, Palerme, lancèrent chaque année des volées de forbans, qui tantôt pillaient Tarente et Bari, tantôt, remontant le Tibre, brûlaient les faubourgs de Rome, au pied du Vatican, saccageaient Fondi, assiégeaient Gaëte, Capoue, Bénévent, battant les troupes de Lothaire (846) et, en dépit des efforts combinés des papes Grégoire et Léon IV, des empereurs Louis II et Basile le Macédonien (848, 869, 875), se maintenant jusqu'en 916 dans un camp fortifié sur la rivière Garigliano. La France ne fut pas épargnée. Pendant que les rois carlovingiens se battaient à Fontanet, les Sarrasins faisaient le ravage aux environs d'Arles. Eu 848, Marseille, dont l'évêque Roland fut défait dans la Camargue, puis Toulon, puis Fréjus furent soit pillés, soit réduits en cendres. Saint-Tropez pendant vingt ans (854-870), ensuite Fraxinet (888), dans les Maures, servirent de repaire aux pirates. La côte se hérissa de forteresses musulmanes. Les rois d'Italie, les comtes de Provence, ne pouvant détruire cette peste toujours renaissante, finirent par confier aux Sarrasins la défense des Alpes, depuis Fréjus jusqu'à Saint-Maurice-en -Valais (942). Le mont Saint-Bernard leur appartint jusqu'en 960, Grenoble jusqu'en 965. Un roi Conrad les n^it aux prises avec les Hongrois et tomba sur les deux partis ; enfin, en 972, un comte Guillaume,surnommé Père de (a pairie, réussit
à délivrer les côtes de ces intrus. Mais la piraterie sarrasine et barbaresque se prolongea au moins jusqu^au xvii« siècle et fournit à Molière de nombreux et célèbres épisodes.
Les invasions Scandinaves ont été de bien autre portée. Aux attaques des Frisons et des Saxons maritimes, tant de fois repoussées par les Thierry, les Pépin et aussi par Karl Martel et Gharlemagne, avaient succédé les incursions des Northmen, hommes du nord, aventuriers danois et norvégiens qui, poussés par des révolutions obscures, dépouillés de leurs biens et chassés de leur pays par des chefs puissants et cruels, s'en allaient chercher fortune, partie vers l'orient, en Russie et à Constantin nople, partie à travers les mers d'occident, jusqu'en Islande et peut-être en Amérique, ou, pour venir à notre objet, sur les côtes d'Angleterre et de France. Des troupes de quelques centaines d'hommes, vêtus de mailles de fer, hardis marins, pillards insoucieux de la vie et de la mort, avides de sang et d'or, entonnant le chant des épées, se ruaient à la curée du monde. Remontant avec leurs longues pirogues, serpents et dragons de mer^ les grands fleuves et les affluents navigables, ils opéraient à droite et à gauche des razzias sans merci, tuaient, brûlaient, saccageaient les monastères, les églises, les bourgades et les villes, heureux de mourir en égorgeant, d'offrir à Woden et à Thor les dépouilles et le sang des chrétiens.
De 830 à 912, ces Seakonungs, Vikings, Berserkars, désolèrent l'empire défaillant des Garlovingiens. Maîtres de Ré et de Noirmoutiers, où ils radoubaient leurs barques et entassaient leur butin, ils commandaient tout le cours de la Charente et de Ja Loire. De Valcheren et de Bétau, concédées par Lothaire (837), ils remontaient l'Escaut. Ils avaient aussi des stations sur la Somme, sur la Seine, sur la Gironde. Leurs chefs les plus terribles ont été : Hasting, un Franc né près de Troyes, qui faillit se faire roi d'Angleterre et finit comte de Chartres ; Rorik et Gotlfrid, Oscheri et Ragnar Lodbrog, Sigfrid et Rolk>n. Pendant près de trente ans (838-866), Hasting fut la terreur de VAnjou, de la Touraine et de tout le midi ; il prit ou incendia
Amboise, Nantes, Saintes, Bordeaux, Toulouse, le Mans, Clermont. Passant le détroit de Gibraltar, il tomba en Italie sur le monastère du mont Gassin, et écuma les côtes de Provence. En 870, Charles le Chauve trouva les Northnien établis à Angers et à Orléans. La Flandre, la Lorraine, la Hollande, Liège, Cologne, Trêves connurent les fureurs de Rorik et de Gottfrid (870-885). Les palais de Nimègue et d'Aix-la-Chapelle furent changés en étables. Oscheri, pirate de la Seine, prit une première fois Rouen (841) et se retrancha dans Tîle d'Oissel. Ragnar pénétra jusqu'à Paris dès 845 et Tincendia ; en 857, il détruisit Téglise de Sainte-Geneviève. En 866, le monastère de Saint-Denis fut pillé. Le plus souvent, Charles le Chauve^ Louis III et Carloman, même après avoir battu les barbares, achetaient chèrement leur retraite. Il y avait un impôt des Normands,
C'est en 886 que Tévêque Gozlin et Eudes, fils de Robert le Fort^ soutinrent le fameux siège de Paris qui dura treize mois. Sigfrid avait pris Rouen et Pontoise , il vint se heurter avec sept cents barques aux fortifications du pont au Change et du pont Saint' Michel. Il brûla Saint- Germain des Prés. Charles le Gros, qui finit par se montrer sur les hauteurs de Montmartre, n'osa pas risquer une défaite; il paya, et les brigands consentirent à s'en aller dévaster la Bourgogne.
Vers 896, Rolf, RoU ou Rou, banni norvégien, arma aux Hébrides une flotte qui, visitant à son tour les bouches fluviales, entra dans la Seine jusqu'à Jumièges. Rouen, affaibli, ruiné, se livra sans combat. Roll, par Bayeux, Évreux, donna^it la main aux Normands de la Loire, s'avança vers Chartres; il y fut, il est vrai, battu par Robert, frère du roi Eudes. Mais il n'en demeura pas moins maître du pays entre Blois et Senlis, entre l'Epte et la mer. Il s'installait, relativement doux pour les habitants des villes, et partageant la campagne entre ses compagnons sans en laisser un arpent aux anciens possesseurs. Il entendait ainsi, du premier coup, tout le système féodal. On pouvait en faire un duc et même un gendre. C'est à quoi se résigna le pauvre roi Charles le Simple, en 912. En échange de la prin-
cesse Gisèle et du duché de Normandie — assez finement accru de la Bretagne^ obstinée en son indépendance — Charles obtint une assez longue paix et un hommage quelque peu dérisoire^ mais qui ne fut pas contesté. Peu nombreux, les envahisseurs se plièrent aux mœurs neustriennes; ils oublièrent si bien leur idiome originel, que> au siècle suivant, le premier poème français fut composé, rédigé du moins, par un Normand; mais ils ne reçurent pas sans donner; leur hardiesse, leur avidité aussi, imprégnèrent fortement le caractère ncustrien. L'esprit de folle entreprise^ à mesure qu'il s'éteint dans le nord, se rallume aux rives de la Seine —ou de toute autre rivière — , mais transformé en ambition avisée^ en convoitise calculatrice, sans frein, saR& loi^ cruelle au besoin, mais insolemment froide, pour tout ce que la main peut saisir^ extorquer, exploiter et garder.
L'abandon de la Normandie par Charles le Simple ne changea rien au désordre social que Charlemagne avait seulement tempéré, et que Charles le Chauve, en 877, avait de lui-même confirmé par le capitulaire de Quierzy. Nulle terre et nul homme sans seigneur. Au-dessus d'une tourbe humiliée (la nation elle-même}, qui s'enfonçait dans les étages maudits^ hommes de pooté, serfs taillables à merci, manants, villains, colons demi-libres, montait, s'échafaudait toute la superstructure des minces vavassaux, vaslets, vassaux, hobereaux, damoiseaux, et vidâmes, et viguiers, et vicomtes; le tout ombragé de haut par les panaches et pennons des comtes et des barons, des ducs et des marquis; sans oublier les abbés à la mine fleurie, les évêques de toute sorte, les ascétiques, les théologiens, les violents, guerriers même, les intrigants, les diplomates et les paternes, et une quantité multicolore de dignitaires ecclésiastiques, plus ou moins pourvus de serfs ^ de vassaux et de seigneurs : car l'Église n'avait pas manqué de s'insinuer dans la hiérarchie féodale, comme elle avait fait dans la société romaine et dans les divers régimes issus de la conquête barbare; là comme ailleurs, elle apportait, avec son autorité divine, une entente parfaite des intérêts humains, et une sagesse, une douceur relative, qui faisait rechercher par les
malheureux sa domination et sa protection temporelles. Le clergé, sans jamais oublier ses privilèges sacrés, dont il tirait ses richesses, ûgurait donc à tous les rangs^ à tous les degrés de la hiérarchie politique et militaire ; les prélats et les évoques savaient se montrer comtes, ducs et princes, en prenant soin de confier à des vassaux, plus ou moins titrés, la conduite de leurs soldats et de leurs armées. Certains d'entre eux étaient reconnus pour les égaux, les pairs, des grands feudataires laïques.
Mais au milieu de tous ces souverains, comtes ou ducs de Normandie, de Flandre, de Vermandois, de Troyes et Champagne, de Bourgogne, d'Anjou, d'Auvergne, de Poitiers, d'Aquitaine, de Toulouse, de Gascogne, de Gothie, de Barcelone, de France enfin (rile-de-France) — et je ne compte pas les roitelets indépendants de Provence, de Viennois, de Bourgogne cis et transjurane, de Lorraine et d'Alsace — qu'advenail-il des rois? Que restait-il aux Carlo vingiens? Us avaient dès longtemps distribué en bénéfices, en fiefs, tous les domaines du fisc qui, pendant quatre siècles, alimentèrent le trésor et l'appareil de la couronne. Pour tout bien, les héritiers de Charlemagne possédaient, outre quelques terres dans le Soissonnais et la ville de Laon, quoi? la foi et l'hommage de seigneurs plus apanages et plus puissants qu'eux-mêmes, ils ne pouvaient imposer l'obéissance aux uns qu'avec le secours des autres. Et quand nul ne se souciait d'eux, ils erraient, mal accompagnés, de retraite en retraite, mendiant l'assistance des rois de Germanie, protégés de quelque évêque, captifs d'un feudataire, évadés d'une geôle pour regagner leur ville de Laon, si elle n'avait pas été prise en leur absence, guerroyant à la tète de soldats, de vassaux bientôt dfspersés, ou servant comme otages dans l'armée d'un ambitieux qui employait l'autorité royale à ses querelles privées. Telle a été la misérable vie de l'incapable Charles le Simple, de Louis d'Outremer, de Lothaire et de son frère Charles, dignes d'une meilleure fortune et qui s'acharnèrent vainement à défendre leur dynastie condamnée.
Déjà Eudes, fils de Robert le Fort, son frère Robert et leur
parent Raoul, ducs et maîtres de Paris, de l'Ile-de-France et de la Bourgogne, avaient plusieurs fois usurpé la couronne^ régné sur la vallée de la Seine, entre Dijon et Gisors, entre Orléans, Âuxerre et Reims. Après eux, Hugues, dit le Grand, plus puissant encore, avait laissé à Lothaire un vain titre. Enfin la complicité de l'Église presque unanime décida le chef de cette famille, avec l'adhésion fort indifférente des grands feudataires voisins, à solliciter et à prendre la qualité de roi de France, d'une France réduite à ses propres domaines.
C'était un minime sire, à grosse tète dit-on, portant chape de moine, un Capet, demi-clerc, demi-laïque, abbé-roi, dont le surnom a été plus célèbre que la personne. L'obscur et matois Hugues Capet, couronné à Noyon, sacré à Reims (987), ayant mis la main en 991 , grâce au traître . Ancelin, évêque^ sur la ville de Laon et sur le dernier Carlo vin gien, transmit à une nombreuse lignée une capitale centrale, d'où elle tendit lentement sa toile sur la France entière (9%). Son fils, associé au trôoe depuis 988, ce personnage si curieux parce qu'il fut bon et resta pieux quoique excommunié, qui se cachait de sa femme pour donner et pardonner, grand desbrideur de messes, mais nuiiement sot — le pacifique roi Robert — laissant passer les guerres et les crimes des feudataires, les disettes et les maladies, misères de ces temps affreux, et les terreurs de l'année apocalyptique, de ce fameux An mil, « capable de remplir en un jour » l'escarcelle toujours ouverte de l'Église gémissante, bénissante, accueillit d'un bienveillant sourire la joie du monde étonné de vivre encore, et l'explosion de crédulité, d'espoir aussi, d'où jaillirent l'art roman et l'élégance gothique.
Ce mouvement, qui éclate au xi® siècle, s'était lentement propagé durant le ix» et le x* à la fois : dans l'Église, par l'imitation atténuée de la littérature latine ; autour des princes, parle goût des belles écritures et des objets d'art; dans le peuple, par le développement de la langue vulgaire appropriée à l'intelligence de foules ahuries, désormais heureuses de se comprendre et de s'exprimer.
UËROVINGIENS, CARLOVlNâlBNS. '.17
'^jg. Le peu dii savoir classique échappé h la brutalité traDque ,g,,. s'était naturellemeDi réFugié dans les bibliothèques des ât{Hses „^ et des monastères, seuls asiles qui promissent aux écrivains une u. précaire sécurité ; le « privilège de clergie « attirait dans lai t i.. cloîtres et ceux qui redoutaient les caprices et les cruautés . ^ des seigneurs, et les esprits qui essayaient de penser. Noua sn- , u Tons quelle impulsion Cliarlemagne avait donnée aux écoles . ecclésiastiques, où se formaient les clercs destinés à l'administration, h la diplomatie, avant tout à la vie monastique, à l'en* seignement et aux fonctions abbatiales ou épiscopales. [| en 'l sortit des historiens qui ne sont pas sans valeur : Eginbard {Vie " de Charlemagne) [820] ; le moine de Sainl-Gall ; Chégan, historien de Louis le Pieux ; Nithard, petit-flis de Charlemagne, duc, puis moine, qui nous a conservé' les serments de Strasbourg; surtout Richer, qui écrivit une précieuse Histoire de mon temps ^ (879-99S) ; des théologiens, orthodoxes, tels que Hincmar, fameux évèque de Reims au a.' siècle; douteux, Gottschak, Raban Haur; un philosophe, défenseur de la raison, l'Irlandais Scàt Erigène; des poètes ou plutôt versificateurs latins, habiles aux acrostiches; beaucoup d'épistol aires, qui sont des plus utiles, notamment Loup de Perrières, Hincmar, Gerbert, oi!i l'on découvre les mille intrigues et trahisons mutuelles des aspirants aux mitres ot aux crosses. Tout ce monde mentionne, par endroits, Homère, Virgile Maro, Térence, Horace, Ovide, Aristole et Platon. Quelques-uns avaient lu divers passages de ces au- I teurs, sans les posséder toutefois su même degré que le fameux Gerbert ; celui-ci a été vraisemblablement l'homme le plus instruit du l' siècle. Dans sa jeunesse, il avait passé les Pyrénées, étudié peut-être l'arabe et l'hébreu aux écoles de Cordoue, pris quelque teinture des mathématiques, de l'astronomie, sciences empruntées aux Grecs par les musulmans de Syrie, d'Ëgyple et d'Espagne. Aussi passait-il pour avoir vendu son âme I Tour i tour moine, politicien, professeur, ahbé pe: Bobbio, archevêque de lleims, il ceignit enGn la tiai sous le nom de Sylvestre II.
La musique, si chère à Childebert, était restée en honneur dans les cours et dans les églises; il nous reste, du m* siècle, quelques airs notés sur des poèmes du temps et un traité de musique par un moine, Hucbald, auteur de cent trente-six vers en l'honneur des chauves {Carmina clarisonœ calvis cantate camenas), L*écriture encheyètrée des Mérovingiens s'est allégée, arrondie ; la miniature est appliquée aux manuscrits avec un coloris, une variété, qui séduisent encore. Nos bibliothèques et nos musées possèdent quelques-unes de ces curiosités : les Êvangéliaires de Charlemagne et de Lothaire^ la Bible et les Heures de Charles le Chauve. Les artistes orientaux, fuyant les Iconoclastes (empereurs ennemis des images), s'étaient sauvés eu occident ; ils décoraient de peintures murales, de mosaïques, de sculptures, les palais, surtout les églises fdont il ne nous reste guère de débris authentiques), généralement plafonnées en solives^ garnies de colonnes et chapiteaux d'Italie. On commence à voûter en pierre le carré du transept.
La langue populaire balbutie encore au x.^ siècle ; elle règne cependant : Hugues Capet (dès 981) n'entendait ni le latin ni l'allemand. La Normandie, au temps de Rollon, n'en avait pas d'autre. Déjà elle commençait, si l'on en croit M. Léon Gautier, à élaborer, par complaintes chantées, l'illustre légende dont les strophes animèrent les guerriers de Guillaume le Conquérant (1066J et qui, en plein morcellement féodal, inaugure l'apothéose de Charlemagne et de la patrie française : Dulce France ! France la douce, Aix-la-Chapelle y est Ais en France,
Le texte le plus ancien de la Chanson de Roland, rédigé avant les croisades, qui n'y sont pas mentionnées une seule fois, s'est formé dans nos marches de l'ouest, auxquelles Hruotlandus, inconnu partout ailleurs^ était préposé. Certaines allusions à des événements accomplis de 990 à 1012 permettraient d'allfihuer au commencement du xi^ siècle une première version du poème. Mais^ dans la forme qui nous est parvenue, les armes, les mœurs, correspondent au dernier quart de ce siècle. La langue est fruste, mais très supérieure à la verbeuse confusion
des siècles suivants. Le style, nu, monotone, n'admet rien d'explétif dans le tissu de la phrase : c'est une qualité maîtresse. La Geste se compose de 4002 vers de dix syllabes (avec césure à la quatrième sonore, où il n'est tenu aucun compte des désinences muettes), groupés en 210 laisses inégales, dont l'unité réside dans Tassonance de la dernière voyelle accentuée. On comprend que ce décasyllabe grossier, celte ébauche de rimes, ne pouvaient convenir qu'en des poèmes chantés devant des auditeurs dont pas un sur dix mille ne savait lire.
L'auteur (Turold?) est lui-même d'une remarquable ignorance. La géographie est pour lui un mystère ; il place Cordoue près des Pyrénées. La terre est divisée en deux camps : amis de Dieu TEspirital, France la douce ; ennemis de Dieu : païens. Il voit Di€u sans cesse penché sur le monde, écoutant les prières des hommes de bonne volonté. 11 croit que Tlslam est le culte de trois idoles : Mahum, Apollin et Tervagan. Des anciens, bien qu'il nomme une fois Virgile et Orner, il n'a pas la moindre réminiscence. Au moins le vieux trouvère est-il un observateur naïf et précis des armes et des idées de son temps. On dit que tous ses héros se ressemblent ; c^est qu'en effet leur intelligence simple n'admet qu'un petit nombre de concepts. Ils mènent la même vie, frappent les mêmes coups. Chez eux, l'emploi de la force n'est pas varié par la plus vulgaire habileté. Battus ou contrariés, ils pleurent, ils se pâment; puis, comme des enfants, ils oublient et se relèvent. Mais ce sont des enfants rudes et tristes. La femme même ne tient aucune place en leurs cœurs. De là la monotonie du Roland. Mais c'est un fond qui n'en fait que mieux ressortir certains caractères tranchés : Charlemagne, vieillard majestueux et vert, sage, méditatif, avec des retours de colère et de violence ; Naimes, prudent conseiller ; Turpin, archevêque guerrier, plein, par exception, de belle humeur et d'entrain ; Olivier, type du courage sensé; Roland, enfin, sanguin, fougueux, entêté, père de cette chevalerie qui perdra les batailles de Crécy et de Poitiers.
La scène de Roncevaux est digne d'Homère.
Olivier, du haut d'une colline, aperçoit à Thorizon prochain Tost immense des Sarrasins, les heaumes gemmés d'or, les écuSf les hauberts brodés, les épieux, les lances, le fourmillement des bataillons. La trahison de Ganelon éclate à ses yeux. « Sonnez de votre cor it, crie-t-il à Roland. Car, si a Rollanz est pruz, Olivier est sage )». Roland refuse avec obstination : Sempre ferrai de Durendal granz colps; Sanglent en iert li branz en^ tresqu'à Vor ! Et tous les trois, restés seuls, frappent, tuent, fendent en dous meitiés cheval et cavalier. Turpin par pénitence leur cumandel à férir. Gente est notre bataille! crie Olivier. Dist Varcevesque : cist colps est de barun l Roland sonne, trop tard. Hauts sont les puyts^ et ténébreux et granz, le val profond, les eaux rapides. Les trompettes répondent au cor, qui sonne toujours. Charles chevauche, plein d'une sombre fureur. Et cependant, Roland pleure sur les Franceis, Terre de France, moult estes dous pays. Que dulce France par nus ne seit hunie î Olivier, expirant, prie pour Charles, pour la France douce, pour Roland desus tuzhomes. Turpin tombe et crie : « Je ne suis pas yaincu ! » Roland a la tête fendue : Par les oreilles fors en ist le cerveL II gît sur l'herbe, pâmé ; il parle à son épée, lui rappelle leurs communs exploits, puis rend à Dieu son destre guant. Saint Gabriel le reçoit. Dieu envoie un chérubin et saint Michel du Péril, qui Vanme de Vcunte portent en paréis.
Et que de traits énergiques dans la vengeance, dans la douleur du vieux Charles ! Il me coûte de quitter cette œuvre, qui, traduite, imitée, défigurée dans toutes les langues, va répandre en Europe, pendant tout le moyen âge, la renommée de la France.
Uudu des Bunugars de l'Oural uti Kicputhea. — RoJDÎuU par tea Magyari, ilaae rendeol redootablea aux Slaves el aux Germain». — Leor chelArpad, de concert avec le roi de Germaaie Aroulf, dilrait le TOïanme des Morales. — Laa Hongrois déTaslent rAUemagns, l'Iulie, la Fraooo. — Enfin, hatln» pu lea emparears Beori et Otton I", chrialiaoiiÉB ven l'an 1000, ila as Sisnt dans la Talléa de la Thelia el du Daoube moyen. — Règne long et heureni
-Kmnbks(jriBmB8deloRossie.-D6BaTBntoriersac»Bdinayea,dilBVaransj, VoTèguei, Rolti, deTenna princoi de Novogornd et ds Kiev, atlaqoent l'Bmpire byiantin par lerro at par mer; OIeg, Igor, StiatoBlaf; conyerBion de Wladimir au catholiciame greo. ~ LégsudOB de la Pologoe ; perpétaelle agilation; conqoèloa précairBe; vice incorahlB de l'organiBation politique el sociale; la Pologne yiclitne de la géographie. — Lbb Tcbèqnee, peu à peu oonflnéa daui le c«rcle dea montagaea de la Bobèoe, eont do bonne heure «eiaui de l'empire. - Lea empereur» Biiona ; Henri i", Ollon le Grand. — DicompaailiOD da l'iialie carloyingienne, lombarde, byiantine; Rome et I*
Otlou III. — Les empereurs franconiens : Henri UI, IV, V. ~ AccroiBBC-
grands etpetila feudatairee. — Aieélisme, ambition, raideur ioanppartable dn
Grégoire et de lempereur Henri IV.
Parmi les peuples demi-nomades qu'AtUla laissait derrière lui, Jordauès a signalé les hordes kunugares, chassaot et trafiquant de fourrures et de minerais entre l'Oural et le bas Volga, poussées et ballottées par les remous des invasions, maintenues au midi par les Turcs Eliadjars, qui venaient remplacer, de ta Caspienne à la mer d'Azow, les Alains et les Oâtrogols, à l'ouest par dus Finnois, auxquels confinaient des Slaves, futurs Russes épars dans les forêts du Dnieper moyen et supérieur. On perd de vue ces Hunugars pendant près de deux s 8S0, on les retrouve entre le Donetz et le Dni par divers chefs et par un grand voîvode sous des kbagans de la Chersonèse taurlque. La 1
les montre assiégeant Kiev, sous la conduite d'Almus, un descendant d'Attila. Bientôt, pourchassés par les Palzinak ou Petchénègues, les Hunugars descendent le long du Pont-Euxin jusqu'aux bouches du Danube, laissant à droite les régions occupées pair les antiques Lygiens, les Polonais. Â leur gauche, de l'autre côté du Danube, les Bulgares slavisés guerroient avec succès contre un empereur grec, Léon le Sage. Celui-ci, battu par le roi bulgare Siméon, attire les Hunugars sur le dos des Bulgares, qui, attaqués de face par les Byzantins^ éprouvent un désastre complet. Les Hunugars occupent la Dacie trajane, la Transylvanie, et s'enfoncent comme un coin dans le monde slave, séparant désormais les Khrobates et Sora'bes de leurs frères méridionaux, Serbes et Croates. Hs formaient alors une assez forte masse de tribus guerrières sous le commandement d'Arpaâ, qui reconnaissait encore la suzeraineté khadjare.
Un moment, Tinvasion petchénègue, qui venait de rendre au Bulgare Siméon toute sa puissance, contraignit Arpad à se réfugier dans les Karpathes; mais un contingent de Khadjars fugitifs répara les pertes du chef hongrois, et il resta maître de la vallée de la Theiss, entre les monts de Transylvanie et le coude du Danube. Ces hordes nouvelles, qui, tout en acceptant Vautorité d'Arpad, gardèrent, en tant qu'issues de la nation suzeraine, une sorte de prééminence militaire et sociale, accordaient elles-mêmes le premier rang à la noble tribu des Mégers ou Magyars, celle qui a donné son nom uu peuple entier. EnQn, les Huns et les Avars, qui, sous Téphémère et nominale domination des Francs, étaient restés depuis Attila le fond de la population pannonienne, retrouvèrent avec joie des frères de race et de langue; et la Hunnie reconstituée, englobant les débris des Ruges, des Gépides, des Lombards, même des anciennes colonies romaines, se releva formidable en face des Slaves et des Germains. La fusion de tous ces éléments ethniques, déjà mo*' diûés par de nombreux croisements, plus tard soumis à des altérations constantes, explique à la fois la solidité de la nation hongroise et l'extrême diversité des types qu'on y relève aujour-
d'hui. La langue, qui s'est maintenue, intermédiaire entre les familles finnoise et turque, s'est enrichie et assouplie au contact de rinteliigence et de la culture occidentales.
A la fin du ix® siècle, les Hongrois, arrêtés à l'ouest par TAllemagne naissante, au sud par les Slovènes de la Garinthie et du Frioul, se heurtaient, au nord, à un vaste et vague État slave, à grand'peine christianisé par Tapôtre Méthodius (885), tout aussi barbare qu'ils Tétaient eux-mêmes. C'était Tempire morave, qui, à la Moravie propre, à la Lusace, à la Bohême et au pays des Obotrites, Brandebourg etMecklembourg, prétendait joindre la Pannonie et la Bavière. Son roi, Sviatopolk ou Zventibold, étrange chrétien qui entrait à cheval dans les églises, grand batailleur, sans frein et sans foi, ne cessait de harceler le roi des Germains, Arnulf, plus ambitieux et plus habile que lui, mais plus faible. Cet Arnulf, bâtard d'un Carloman, roi carlovingien de Bavière, avait mis à profit la déposition de Charles le Gros. A défaut d'héritier plus proche, il avait réclamé l'ancienne Austrasie transrhénane, le royaume créé pour Louis le Germanique, et ne prétei^dait à rien de moins que la couronne de Charlemagne. Humilié, furieux, des perpétuelles incursions de Sviatopolk, battu en toute rencontre, dépouillé de la Bavière par un homme dont il se disait le suzerain, il acheta le secours des Hongrois. En 892, Arpad sortit des Karpathes, où le progrès des Moraves l'avait confiné, se refit une armée dans les plaines de la Theiss et, prenant à revers Sviatopolk déjà aux prises avec les Allemands, il changea en victoire complète une bataille douteuse. Arnulf paya la somme promise ; puis, laissant les fils du vaincu se disputer la Moravie, les Hongrois se défendre contre une nouvelle invasion petchénègue, après être rentré en possession de la Bavière, il se jeta sur l'Italie, prit Rome d'assaut et s^adjugea cette couronne impériale, si ardemment convoitée et que le pape se souciait peu de lui accorder (896). Il mourut peu après (899).
Cependant, Arpad avait rejeté les Petchénègues derrière TAluta ; enfin libre, il fond sur les Pannoniens, ravage la Cal'histoire. 28
rinthie et le Frioul, la Bavière (899-900)^ ritalie, accable les Moraves, en 904. Son fils Zoltan défait à Âugsbourg^ en 907, Léopold de Bavière, bat le comte de Thuringe, dévaste la Franconie, brûle, en Suisse, le monastère de Saint-Gall et impose, en 910, au roi de Germanie Conrad un tribut qui fut payé plus de trente ans. Dès lors règne la terreur hongroise, et un cri d'exécration s'élève contre la mémoire d'Arnuif, qui a déchaîné ce fléau sur le monde. Ni le courage ni la distance ne mettent à Tabri des fureurs hunniques. Tantôt ils réduisent en cendres la ville de Brème, tantôt ils exterminent les Bulgares et courent, jusqu'à Byzance, planter une hache dans la Porte d'Or ; ou bien c'est ritalie qui est mise à feu et à sang. De leur camp sur la Brenta, les Hongrois assaillent et secourent et trahissent, sans vergogne, les roitelets de la haute Italie, des Hugues, des Bérenger, des Rodolphe ; Venise est serrée de près ; Pavie, ses quarante-trois églises, toute sa population, moins deux cents hommes, Crémone et toute la péninsule, jusqu'à laCalabre, sont victimes de ces affolés de carnage (900-924) ; le Seigneur en est réduit à se boucher les oreilles poijr ne pas entendre Tuniverselle et déplorable litanie : (c Seigneur, délivrez-nous des Hongrois ! » Tout au plus lâche-t-il, par moment, quelque peste pour en débarrasser la Septimanie : TEspagne déjà tremblait derrière les Pyrénées. La France a sa bonne part de ces misères. De 923 à 926, les Hongrois envahissent deux fois la Lorraine, la Picardie^ la Flandre ; de 935 à 937, la Champagne, la Bourgogne, le Berry ; en 945, ils s^abattent encore sur la Provence et le Dauphiné, où, par chance, un roi, Conrad le Sage^ les détourne sur les Sarrasins.
Leur furie ne va pas tarder à se refroidir; de tels paroxysmes ne peuvent durer indéfiniment. Battus, dès 933, à Sondershausen par les Saxons et les Thuringiens, à Mersebourg par Henri roiseleur, enfin à Augsbourg par Otton !«', en 955, les Hongrois rentrèrent dans leurs cantonnements et, de bètes féroces, redevinrent des hommes. La saignée avait coupé la fièvre. Cent mille des leurs avaient péri, à Augsbourg, sous les efforts de huit
armées. Comment, d'ailleurs, eussent-ils résisté? L'empereur Otton faisait porter devant lui Tétendard de saint Maurice et une lance dont la pointe était faite de clous de la Passion ! Ma religion maintenant d'achever l'œuvre miraculeuse ! Un usage, modéré d*abord, des eaux baptismales, un judicieux emploi des ustensiles et chants sacrés, vont compléter le traitement. Les chefs hongrois ne pouvaient échapper longtemps à la christianisation, et ils n'y avaient aucun intérêt. N'ayant pas, à propremen t parler, de religion, il ne leur coûtait guère d'accepter celle que professaient bon nombre de leurs sujets et de leurs captifs. Un évèque de Passau s'entendit avec eux pour leur envoyer des missionnaires (973), et, vingt ans plus tard (994), le roi Geysa et son fils Waïc (Etienne) reçurent le baptême des mains d'Adalbert, évêque de Prague. Le saint-siège devait bien quelque politesse à de tels convertis ; et le roi Etienne, pour se rendre plus respectable aux yeux de ses turbulents voïvodes, sollicitait, avec ardeur (et générosité), une couronne dûment bénite. Sylvestre II lui envoya donc, en Tan 1000, un riche diadème de provenance orientale, dit couronne angélique ou de saint Etienne, qui n'a pas été sans subir quelques vicissitudes fâcheuses, mais que la Hongrie vénère encore aujourd'hui comme le plus authentique de ses trésors.
Le règne heureux et long d'Etienne, canonisé en 1086 par Grégoire Vil, marque, en effet, une sorte de halte, d'âge d'or, entre la période barbare et indépendante de la Hongrie et ces agitations sans fin où allaient la traîner les croisades, les invasions ottomanes et la suzeraineté de l'Autriche. Mais il n'éteignit pas le souvenir d'une férocité primitive, qui a laissé dans notre langue et dans nos traditions populaires le nom et le personnage de rOgre, mangeur de petits enfants. « Cette gent, lit-on dans la Chronique de Metz, se repait de chair crue et boit le sang humain... Ils égorgent les peuples et s'enivrent du sang de ceux qu'ils tuent. Ils massacrent les hommes et les vieilles femmes, ne gardant que les filles pour exercer leur lubricité. Couverts de peaux, la tête rasée pour ne laisser aucune prjçe
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aux mains des ennemis, ils tatouent avec un poignard les joues de leurs enfants nouveau-nés. » On a taxé d'exagération ces notes de témoins contemporains ; il ne faut pas oublier cependant qu'elles s'appliqueraient aisément aux ancêtres de toutes les nations civilisées.
Tels nous avons vu les Germains, tels les Slaves illyriens et moraves. Tels encore se présenteront les Slaves du Nord, Russes^ Polonais et Tchèques.
Rien de plus humble et de plus obscur que les commencements de l'immense Russie.
Quelques tribus peu nombreuses, écartées vers le nord par la descente des Ostrogots et qui restèrent cramponnées au soi sous les pieds des Huns et des Bulgares, voilà le noyau d*une des plus puissantes nations de la terre. Elles ne couvraient pas un vaste espace. Isolées dans la région moyenne où le bassin du Dnieper confine à celui du Volga, coupées de la Baltique par les Lettons et les Suomi, de l'Euxin par les Âlains, les Bulgares, les Khadjars et les Petchénègues, enûn de la Caspienne et même du Volga par une multitude de hordes ouralo-altaïques — Tchou vaches et Tchérémisses, Mordves et Mériens, Vesses et Tchoudes — eiJes ne portaient pas encore au viii* siècle le nom qu'elles ont rendu si fameux. Le groupe méridional, Polianes, Sévérianes, Drevlianes^ occupait les confluents de la Desna, de la Bérézina, de la Pripet et du Dnieper; vers le nord, les Viatitches, Radimitches, Drégovitches, Polotchanes et Krivitches atteignaient rilmen et le lac Peïpous. C'était un pays couvert d'épaisses forêts où, dit le moine Nestor (1116), les hommes vivaient de façon bestiale. Us s'égorgeaient entre eux, se nourrissaient de choses impures, enlevaient les filles quand elles venaient aux fontaines et prenaient deux ou trois femmes. La nuit^ chaque bande se retranchait dans des enceintes de terre palissadces, gorod, goroditche^ qui sont devenues des villes. Autour de ces forteresses primitives, une plèbe soumise cultivait en commun des champs partagés à diverses époques entre les familles ; c'est le volost, le mir russe. A la mort des guerriers et dds riches,
leurs esclaves étranglés, leurs femmes enivrées, étaient brûlés dans des huttes de branchage ; des armes, des chevaux, des objets précieux, accompagnaient dans la tombe les cendres du maître. Mœurs et usages des anciens Scythes.
Les Polianes possédaient une véritable ville, la célèbre Kiev ou Kiov construite par un fabuleux Kii, héros hun ou slave, sur les bords du Dnieper. En des temps^moins funestes, ils auraient pu fonder, peut-être, un État florissant. Mais la dispersion des gorod, l'iulini morcellement des volost, les guerres minuscules de peuplade à peuplade, les livraient, absolument sans défense, aux envahisseurs ouralo-altaïques ; ils étaient tributaires des Khadjars. Dans le nord, les autres Slaves ne pouvaient résister, soit aux Finnois, soit aux Scandinaves qui venaient faire des razzias jusque chez les Krivitches de l'ilmen et^ vers Test, chez les Tchoudes et les Mériens (859).
Ces Scandinaves, Varangs, Varegs ou Rotzi, étaient des guerriers farouches et gigantesques, insatiables dans la victoire, furieux dans la défaite jusqu'à se déchirer les entrailles pour ne pas servir un vainqueur dans l'autre vie. Or, en 862, les Slaves du lac Ilmen, dans leur désarroi, s'offrirent à ces pirates qui les obsédaient. En leur payant tribut, ils avaient peu à craindre des Varegs, beaucoup à en espérer; des chefs impartiaux et vaillants mettraient Gn à leurs querelles intestines. En effet, les trois frères varegs qui répondirent à leur appel, Rourik, Sinéous et Trouver, établis sur les limites du territoire qu'on leur confiait, les garantirent des Finnois du Ladoga, des Vesses et des Mériens du lac Blanc. Ses frères étant morts, Rourik s'établit en maître à Novgorod, tandis que d'autres aventuriers varegs, Dir et Âskold, prenaient possession de Kiev. Ces deux chefs furent les premiers qui portèrent jusqu'à Gonstantinople le nom et la terreur des Russes. Attirés, fascinés, comme tous les barbares, par l'éclat prestigieux de Czargrad, la ville des Césars, ils descendirent le Borysthène et, tout à coup, avec deux cents navires, parurent devant Byzance. Après eux, OIeg avec deux mille barques (907), Igor avec dix mille (930), suivirent le même che-
min. Les chiffres sont fabuleux ; mais ce qui fut trop réel, ce sont les ravages exercés en Thrace et en Asie Mineure par les princes varegs. Le feu grégeois eut raison de leurs flottes^ et quelques troupes bien commandées infligèrent de sanglantes défaites à leur fougueux successeur Sviatoslav, arrêté sur le Danube par Tempereur Jean Zimiscès.
Oleg avait réuni sous sa puissance presque toutes les tribus slaves entre Novgorod et le Dnieper. Meurtrier d'Âskold, il avait fait de Kiev sa capitale. Mais Novgorod^ Smolensk, bientôt Wla« dimir en Sousdalie^ eurent leurs princes qui^ tous, s'arrogeaient la prééminence. Au milieu, toutefois, des luttes intestines, des guerres perpétuelles avec les Bulgares du Volga, les Lituaniens de la Dvina, les Polonais du Dniester, les Petchénègues de r£uxin, la domination russe s'étendait, surtout à Test, vers les Mouromiens et les Mordvines, et, vers le sud, dans la Russie rouge, jusqu'en Galicie. Il n'y avait ni frontières fixes, ni unité durable ; partout des assassinats, des trahisons, des férocités plus que mérovingiennes ; et pourtant une exubérance de vie, souvent fastueuse et joyeuse. Au xi^ siècle se produisit un événement considérable, la conversion du prince de Kiev, saint Wladimir. Déjà la mère de Sviatoslav, Olga, avait embrassé le christianisme ; mais elle n'avait pu décider son fils à l'abandon des divinités nationales. Wladimir, pour forcer la main à un empereur dont il voulait épouser la fille, accueillit des prêtres chrétiens et fit jeter à Teau les dieux Péroun et Volos. Kiev devint la ville sainte, la mère de l'Église russe.
L'accession de la Russie à l'Ëglise grecque eut des conséquences, immédiates et lointaines, d'une bien autre portée. Elle sauva d'abord Gonstantinople d'un péril menaçant, la communauté de croyances amenant des relations plus pacifiques ; d'autre part, l'inimitié des deux Églises, la grecque et la romaine, sépara pour sept siècles les Slaves russes des Slaves polonais, dont Talliance aurait pu changer les destinées de l'occident ; elle fut enfin la cause déterminante, non la seule, mais la première, de l'expansion russe vers Torient et vers le
nord. Au xii", au xui® siècle, WladimiF, Nijni-Novogorod, Moscou» hériteront de Kiev, de Smolensk^ de Novgorod-la-Grande, Le Volga va devenir Taxe et le centre du futur empire.
Les Polonais^ comme les Russes^ ne se font jour dans Thistoire que vers la fin du ix« siècle. Sans doute, ils s'agitaient depuis quelques centaines d'années, mais dans des régions inconnues, au nord et à Touest de la Vistule. Leurs légendes célèbrent un du€ Leck (héros épônyme), conquérant de la Silésie, du Brandebourg, de la Poméranie, du Holstein, et fondateur de Gnesne (12 lieues N.-£. de Posen) ; un Visimir, vainqueur du roi danois Sivard ; un palatin Gracus, auquel Gracovie doit son nom et qui, égal aux Béowulf et aux Sigurd, triompha d'un affreux serpent ; une princesse amazone, Vanda, qui, à la tête d'uae forte armée, défendit sa virginité contre un certain Ratigor, Rudiger ou Roger ; le roi Lesco, écartelé pour avoir cessé de plaire ; un autre roi, Popiel, meurtrier de ses oncles et dévoré par les rats ; Piast enfin, marchand de miel et homme très sage, qui gouverna vingt ans avec justice et qui, tout au moins, a existé. Piast serait mort vers 860. Ses descendants ont régné en Pologne jusqu'en 1370, en Moravie jusqu^en 1526, en Silésie jusqu'en 1575. Je citerai, parmi eux, Micislas !«', qui se laissa baptiser en 965 ; Boleslas le Grand Chrobry, qui exila tous ses frères et tenta de donner quelque unité au gouvernement. Une foule d'autres rois du même nom, et des Gasimir, des Lesken et des Vladislas ne cessèrent de guerroyer à tous venants, Lituaniens et Russes, Hongrois et Mongols, Borusses et Tchèques, Turcs et Gosaques et chevaliers teutoniques, sans compter les palatins insurgés qui leur disputaient avec acharnement, tantôt Gnesne et Posen, tantôt Gracovie et Varsovie. Vaste corps, mais sans consistance, ouvert à toutes les attaques, sans cesse mutilé, sans cesse épuisé à réparer ses pertes, ne trouvant jamais le temps de cicatriser ses blessures, rongé sans cesse par la féodalité, le servage et l'Église, la Pologne a été, avant tout, une victime de la géographie. Dépourvue de frontières à l'orient, arrêtée, à l'occident, par la puissance massive de l'empire ger-
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manique, la Pologne fut perdue dès que la Baltique et la mer Noire lui échappèrent.
Si la Pologne était trop ouverte pour se condenser et s'affermir, la Bohême était trop enfermée pour s'étendre. Ses annexes naturelles, Moravie, Silésie, Lusace^ Misnie, totfr ^ tour saisies par les grands feudataires de l'empire, la laissèrent comme internée dans le corps germanique, prisonnière incommode, certes^ et qui, jusqu'à nos jours^ a vaillamment, victorieusmnent parfois, défendu sa langue et sa nationalité^ son indépendance religieuse et intellectuelle. Elle fit partie, au vu» siècle, de PÉtat vende, formé par le Franc Samo ; au vni® siècle, Croc ou Crac
— le même sans doute que le fondateur légendaire de Cracovie
— et son fils Przémislas commencèrent, à Prague, une dynastie qui va durer jusqu'en i306. Mais, dès le x«» siècle, après la chute du royaume morave, le duc Spitignew avait reconnu la suzeraineté germanique ; et ce fut un xlécret de l'empereur Henri IV, en J098, qui éleva les ducs de Bohème à la dignité royale.
A peine est-il question encore des peuples lettes, de ces Borusses de la Baltique, qui avaient pris sur la côte, entre la Yistule et l'Oder, la place des Langobards-et des Vandales, et qui défendirent leur indépendance jusqu'au xv^ siècle, leurs croyances nationales jusqu'au xvn<>. Contigus aux Polonais, ils étaient masqués à Touest par les Slaves Wiltzes et Obotrites de la Poméranie et du Mecklembourg. Mais ils faisaient masse déjà avec tous ces retardataires indo-européens qui, remplissant aux ix^ et x*' siècles plus de la moitié de l'ancienne Germanie, ont forcé l'Allemagne de peser lourdement à Touest sur les territoires franciques, entre Rhin et Meuse, au midi sur les Bourgognes et l'Itah'e, toutes régions que le traité de Verdun avait assignées à Lothairej fils de Louis le Pieux, avec le titre impérial.
L'empire étant toihbé, des mains de Charles le Chauve, dans celles de Charles le Gros, héritier de Louis le Germanique, puis d'Arnuif, dernier Carlovingien de cette branche, fut considéré désormais, sans aucun droit, comme le patrimoine de TAllemagne, qui n'était à l'origine qu'un démembrement, une
HONaROIS, SLAVES, EMPIRE ET PAPAUTÉ. 441
province transrhénane de la domination franque. De cette usurpation, généralement acceptée au moyen âge,, découlent tous les maux qui ont accablé Tltalie, toutes les querelles qui ont ensanglanté la vallée du Rhin jusqu'à nos jours. C'est là un de ces faits capitaux, un de ces tournants de l'histoire, indéniables et reconnus, mais sur lesquels on n*a jamais assez insisté, dont la portée n'a jamais été mise en pleine lumière.
Quand le sang de Charlemagne n'eut plus de représentant au delà du Rhin et en deçà des Alpes, le premier instinct de la Lotharingie (911) fut de se rallier au Carlovingien de France, à Charles le Simple; les princes ou rois cis et transjurans, les ducs et comtes de Provence reprirent leur liberté ou bien se cherchèrent des suzerains en Lombardie, parmi les Bérenger^ les Guy, les Lambert et autres brouillons qui prétendaient à une parenté lointaine avec les femmes ou les gendres ou les neveux de Charlemagne.
Ducs de Spolète, ducs de Frioul, marquis d'Ivrée, tour à tour et tous ensemble rois ou même empereurs, se prenaient et se reprenaient Milan, Pavie^ même Rome, se tuaient, se crevaient les yeux, se réconciliaient^ au grand dommage des infortunés habitants de la Lombardie et des Romagnes. Délivrés d'Arnulf, ils purent se livrer jusqu'en 962 à toute la turbulence^ à tous les excès de leurs ambitions misérables.
Pendant ces agitations stériles, TÂllemagne grandissait. Un mâlI, une diète, où les plus puissants seigneurs féodaux délibéraient en commun, avait d'abord élevé au trône un duc de Franconie, Conrad, qui ne se maintint qu'à grand'peine contre ses rivaux de Bavière et de Saxe, et mourut en combattant les Hongrois (919). Henri 1" (l'Oiseleur) de Saxe, son successeur, plus habile ou secondé par des vassaux plus nombreux^ ressaisit la Lorraine que Charles le Simple ne pouvait défendre, adjoignit l'Alsace à la Souabe, força le duc de Bavière à quitter le titre de roi, conquit le SIesvig, enleva aux Obotrites Branibor et les marches de Brandebourg et de Misnie, imposa aux Tchèques (Venceslas) la suzeraineté germanique, enfin battit les Hongrois
à Mersebourg. Ses conquêtes assurèrent pour cent ans la prépondérance à la maison de Saxe.
Son fils, Otton I«' le Grand (936-973), fut, et de beaucoup, le plus puissant souverain du x« siècle. Après avoir lutté dix ans contre ses frères déshérités, contre ses grands vassaux et ses évêques, assuré à ses fils, à ses parents, à ses fidèles les f^in^ cipanx fiefs de TÂllemagne et de la Lorraine, poursuivi le roi des Danois jusqu'au fond du Jutland, vaincu les Willzes, les Tchèques, les Polonais, soumis leurs rois au tribut et à Thommage, ramené tant de prisonniers que le nom de Slaves devint le synonyme d'esclaves, enfin écrasé les Hongrois à Augsbourg, il essaya d^établir en Allemagne une sorte d'orgaoisatioii poiltique et judiciaire, plaçant les vassaux de la couronne sous la surveillance de comtes palatins^ le temporel des évêques soas la tutelle à' avoués impériaux, envoyant dans les villes et dans les annexes de Tempire des missi^ à l'instar de Charlemagne, des hauts commissaires^ superposant ainsi à la hiérarchie féodale, instable et non encore assise sur l'hérédité reconnue, les délégations du pouvoir central. C'est au milieu de cette œuvre, non moins hasardeuse que hardie, qu'il fut appelé au delà des Alpes (952).
Depuis soixante ans, l'Italie était en proie au plus étrange désordre. Et ce n'était pas seulement dans la vallée du Pô, dans la Toscane et TOmbrie, dans la Gampanie livrée aux ducs de Bénévent, de Gapoue et de Salerne, dans la Fouille et les Galabres disputées entre Grecs et Sarrasins; c'était à Rome, dans le patrimoine que les papes avaient su s'approprier, c'était là que régnaient le vice, la rapine, le crime, avec l'impudence la plus éhontée qui fut jamais !
La courtisane Marozia, fille de la courtisane Théodora, mattresse et mère de marquis et de papes, assistée d'une Berthe et d'une Hermengarde, mère et sœur d'autres ducs ou comtes, conduisait de haut la grande orgie^ et faisait sentir sa puissance jusqu'en Provence et en Bourgogne. Pour avoir osé lui déplaire, le pape Jean X, étouffé sous des coussins, avait fait place au
jeune et aimable Jean XI, ûis de la dame elle-même. Elle venait d'épouser, pour en faire un empereur, certain Hugues, qui s'était illustré en crevant les yeux à un concurrent, lorsqu'un autre de ses lils jugea bon de la faire enfermer. Ce fîls, Âlbéric, bâtard d'un marquis de Gamérino, gouverna Rome, envers et contre tous, pendant plus de vingt ans (932-954). Il était prince et patrice. Son fils, Octavien, jeune homme de dix-huit ans, fort libre en ses mœurs et ses paroles, voulut être pape, et il le fut, per Bacco ! C'est le saint pontife Jean Xll (9S4-964), assommé par un mari dans une nuit de débauche. 11 s'était d'ailleurs avisé, avec succès, de rétablir une quasi-république romaine, consuls, tribuns, préfets.
Otton était imploré comme un sauveur par beaucoup d'évéques, de villes, de minimes hobereaux réduits aux abois, enfin par une jeuve veuve qu'il eut l'idée d'épouser. Sa première expédition eut peu d'autres résultats, sinon la très grave révolte de son fils Ludolph, peu soucieux d'une jeune belle-mère (950- 95â). Enfin les exactions d'un roi Bérenger, le plus obstiné roitelet qu'on ait jamais vu, ramènent le prince allemand. Accueilli avec enthousiasme à Milan où il ceignit la couronne de fer (962), il entra dans Rome sans obstacle et reçut des mains sacrées de Jean XII la dignité impériale, qui ne sortira plus de l'Allemagne. Otton s'était montré plein de bienveillance; il avait confirmé les donations de Pépin et de Charlemagne, s'engageant même à maintenir la liberté romaine, honorant le très saintpère, gavant de cadeaux et de libéralités la noblesse et le peuple. Mais il s'est à peine éloigné de quelques lieues qu'une trahison le rappelle : fuite et déposition du pape, concile, nomination d'un pape moins mondain, Léon VIII, retour offensif de Jean XII, prise de Rome par famine ; nouvelle sédition, nouvelle exécution, plus sévère cette fois (966). L'Italie est désormais un royaume annexe qui appartient de droit au souverain élu par la diète germanique ; mais le titre légal d'empereur et d'auguste ne peut être reçu qu'à Rome et de la main du pape ; seulement l'empereur est le suzerain du pape et se réserve l'investiture
des évèchés et abbayes de l'empire. De ces conventions, souvent récusées et violées, va sortir la querelle dite des investitures entre Texcessive ambition des papes et la résistance très intéressée des empereurs. Ayant guerroyé jusqu'à Tarente contre les Grecs et les Sarrasins confédérés, puis, pour hâter l'arrivée d'une princesse Théophanie, destinée à son fils Otton If, expédié à Gonstantinople de nombreux prisonniers byzantins sans nez (cet organe avait été proprement excisé), le triomphant et auguste empereur revint mourir en Saxe.
D'Otton II, rien à dire, s'il n'avait pas, à la façon de Théodoric, massacré dans un festin les sénateurs de Rome et les députés des villes italiennes (981). Ses sujets, refroidis, le laissèrent battre en Calabre ; et il mourut à Rome, fort humilié, en 983. La minorité d'Otton III permit à Rome de secouer le joug. Un proscrit, Crescentius, renouvela, mais avec plus de conviction, la tentative originale de Jean XII. 11 se fit consul, mais non consul annuel, et régna, créant et déposant des papes à plaisir, jusqu'à la visite peu désirée du jeune Otton (996), qui, après ravoir épargné, le fît pendre (998). C'est d'Oiton que Gerbert, Sylvestre II, reçut la tiare. Une troisième expédition d'Otton III lui réussit moins. On le soupçonnait de vouloir s'établir à Rome ; assiégé dans son palais, il périt empoisonné par la veuve de Crescentius (1002); et l'Italie se choisit un roi, Hardouin, marquis d'Ivrée. Le cousin et successeur d'Otton, Henri de Bavière, n'en vint pas moins se faire couronner à Pavie (1004), et dix ans plus tard à Rome, Hardouin étant mort (1015). Henri, qui avait eu beaucoup h faire en Allemagne^ trouva le loisir de pourchasser en Calabre les Grecs et les Sarrasins et obtint Thommage des princes de Capoue, de Saierne et de Naples (1020); il avait été secondé par des aventuriers normands. Grand propagateur du christianisme en Pologne et en Scandinavie, grand fondateur de monastères, il a été canonisé. Avec lui s'éteignit la maison de Saxe.
Le retour des Franconiens, Conrad le Salique, couronné roi d*Arles en 1033, Henri le Noir (-h 1056), Henri IV (+1106),
marque d'abord une période d'apogée ; jamais l'empire n'a été plus étendu : toute TAllemagne entre le Rhin, TEyder, l'Oder, la Leitha et les Alpes; l'Italie jusqu'aux confms des Grecs, bientôt des Normands, dans la Fouille et la Calabre ; la Gaule, depuis le Rhin^ l'Escaut, la Meuse, la Saône et le Rhône, reconnaissent la souveraineté immédiate ou la suzeraineté des empereurs; les ducs de Bohême et de Pologne sont leurs tributaires. L'empereur est le chef ou l'arbitre temporel de la chrétienté, Vavoué de l'Église ; il donne ou vend les liefs ecclésiastiques, aussi bien que les fonctions civiles ; il confirme ou annule l'élection des papes; il participe de l'autorité divine; il empiète sur le pouvoir spirituel, qui ne peut s'exercer sans l'investiture impériale.
Mais celte vaste puissance ne peut subsister que par l'acquiescement des feudataires et par la soumission de l'Église. Or, Conrad le Salique, dès 1037, a dû reconnaître et consacrer l'hérédité et l'irrévocabilité des fiefs; l'empereur n'a plus à distribuer de duchés, de comtés ou de marquisats. Ses domaines amoindris ne lui fournissent plus, en hommes et en argent, que des ressources insuffisantes ; s'il reste suzerain, ses grands vassaux sont maîtres immédiats de leurs États, de leurs nobles, de leurs impôts et de leurs troupes. L'usurpation des droits régaliens, essence de la féodalité, paralyse et annihile le pouvoir central, d'ailleurs électif, qui, bien loin de se faire obéir au delà des limites réelles de l'empire, se voit à la merci des rébellions et des coalitions intérieures. Passé le Rhin et les Alpes, la domination germanique devient purement nominale. Et c'est dans ce désarroi, de jour en jour plus manifeste, que Tambition théocratique, longtemps humiliée, relève la tête et pose la question : où réside l'autorité suprême ? dans le vicaire de Dieu ou dans le suzerain des hommes ? dans le pape qui couronne l'empereur ou dans l'empereur qui prétend nommer le pape ? Des deux investitures laquelle est usurpatrice, laquelle est légitime?
Le temps est passé des papes de quinze ans (Benoit IX), des acheteurs de tiares, des saints-pères allemands ou serviles, tas .
de Grégoires, de Sylvestres, de Cléments et de Jeans — XIff, XIV, XIX, XX — ; jamais tant de Jean n'ont passé sur la sedia; on n'en verra plus que trois. Un prêtre honnête, Léon IX (1053^, a rencontré une chance heureuse : chargé de réprimer les incursions des Normands, il devient le captif, puis le suzerain^ à la fois hienfaiteur et protégé, de leur chef, Vavisé Robert Guiscard. Cette alliance Tenhardit; il écoute les conseils d'un moine, Hildebrand, qui va être, sous quatre ou cinq papes, l'àme de la politique romaine.
Une longue minorité en Allemagne, d'interminables démêlés entre l'impératrice mère Agnès de Poitou et les évêques qui lui disputent la tutelle de son fils, les révoltes de la Saxe épuisée par les dépenses de la cour^ donnent à Titalie et au saint-siège le temps de reprendre haleine. Une puissante souveraine féodale, la grande comtesse Mathilde, qui domine entre le Tibre, la mer et le Pô, couvre TÉglise au nord, comme le prince normand la garantit au sud. C'est entre ces deux forces amies, qui le défendent au moins d'une première surprise, que Hildebrand — Grégoire VU —, porté au trône pontifical par racclamation populaire, lance une première bulle contre la simonie, les abus de rinvestiture laïque et la licence des mœurs cléricales (i073), bulle bientôt appuyée d'interdits et d'excommunications audacieuses. 11 fallut bien la prendre au sérieux quand on vit le trouble profond qui en fut la conséquence : fureurs des prêtres gênés dans leurs habitudes, dans leurs plaisirs, résistance de l'empereur besogneux, qui tirait ses plus sûrs revenus delà collation des bénéfices ecclésiastiques, agitation des grands vassaux ambitieux tout prêts à s'armer de la complicité papale; enfin, quand la menace d'une déposition prochaine jeta T empereur sous les pieds de Grégoire à Canossa (1077).
Tout cela est si loin de nous qu'on a peine à rattacher de si grands effets à de si petites causes. Mais il faut ressusciter les âmes de ce temps et les rivalités âpres^ irréductibles, des deux pouvoirs. Ascète à la fois et théocrate, Grégoire VII est frappé, indigné, du dérèglement général des clergés, haut et bas, régu-
lier ou séculier. La plupart des prêtres sont mariés ou concubinaires : il faut couper court à une pareille profanation du sacré caractère ; il faut séparer le prêtre de Thumanité, le river à Tobéissance, à la hiérarchie sainte, le dérober par le célibat aux faiblesses^ aux intérêts du Inonde. L'ascète, hélas! n'a vu ni loin ni juste ; il n'a pas songé que la chasteté imposée devait exaspérer chez le prêtre Tinstinct sexuel et faire de Thypocrisie la vertu par excellence. Le théocrate n'a pas prévu que l'interdiction du mariage fournirait aux schismatiques et aux réformateurs un de leurs arguments les plus frappants, les plus forts. Mais Tun croyait que la sainteté réside dans la mortification ; Pautre plaçait au-dessus de tout intérêt plus ou moins proche la discipline absolue de Tarmée cléricale.
C'est pourquoi il mêlait ces pudibonderies, pour nous aujourd'hui presque ridicules, à la question beaucoup plus sérieuse de la simonie, de la vénalité, telles que la pratiquaient les seigneurs féodaux et les chancelleries. Ce n'était pas, bien on pense, que Targent fût indifférent à l'Église; mais c'est elle qui doit le recevoir. L'empereur considérait qu'en vendant à des prélats le droit de lever des dîmes et de riches revenus^ il ne faisait que prélever une commission très modeste. Pour le pape c'était là un trafic de choses saintes et une atteinte à un principe. Et comment extirper la simonie ? Rien de plus simple : il ne fallait que retirer au pouvoir laïque la collation, Tinvestiture des bénéfices. Or précisément dans cette inhibition des investi-^ tures laïques se cachait ou plutôt éclatait la pensée, la volonté fixe de Grégoire, le vrai casus hellL
Donc, en costume de pénitent, pieds nus dans la neige, entre deux enceintes fortifiées, le successeur des Otton dut attendre trois jours le pardon hautain d'un fils d'artisan toscan, pardon aussitôt retiré qu'oublié. Empereur, pontife, se déposèrent tour à tour; le premier finit par assiéger l'autre dans le château Saint-Ange, et se fit couronner par un antipape, Grégoire, dégagé un peu trop tard par son ami Robert Guiscard, s'en alla mourir à Salerne (i08§), chassé, vaincu, mais inflexible. « J'ai aimé la
justice et haï Tiniquité, disait-il; voilà pourquoi je meurs en exil ! » Entraîné vers un faux idéal par de fausses vertus, ce grand et sincère fanatique a tracé à l'Église la voie où vont marcher après lui les Pascal, les Alexandre, les Innocent lU ; déjà lui-même a réclamé, parfois obtenu, l'hommage de comtes et rois provençaux, polonais, hongrois; et ses successeurs affecteront de se croire maîtres et dispensateurs de toutes les couronnes. Les croisades achèveront dUnûltrer dans l'esprit de l'Église ce délire des grandeurs dont elle ne veut ni ne peut guérir, ce rêve de domination universelle, dont les démentis de la Réforme, de tant de sectes et religions rivales, de la science enfm et de la libre pensée, ne Tout pas réveillée encore.
L'histoire, qui honore l'énergie de Hildebrand, doit bien quelques adieux à celui dont il a empoisonné ia vie, le très vaillant et très malheureux empereur Henri IV. Défenseur par nécessité d'une cause à peine meilleure, moins funeste cependant, que la théocratie; champion d'une sorte de suzeraineté laïque, arbitrale et tolérante, il eut pour amis les poétiques Hohenstaufen, le chevaleresque et pieux Godefroi de Bouiiion. Une dernière fois vainqueur des anti-Césars Rodolphe et Hermann, une dernière fois déposé, en liOS, par un successeur de Grégoire (Pascal II), trahi, détrôné par son propre héritier, par son fils Henri V, chassé de Worms, chassé de Spire et de Cologne, réfugié à Liège, il meurt de misère après avoir vendu ses bottes pour avoir du pain (1 106), renvoyant à son fils son épée avec ces mots : <.< Voilà tout ce que tu m'as laissé ! »