NORMANDS D ANGLETERRE ET D ITALIE
adroits et braves ce perpétuel conflit de forces inégales et d'inté- Têts divers ! C'était tantôt^ en Capitanate, une expédition contre des garnisons grecques; un engagement fructueux dans Tarmée de Tempereur Henri II, le siège et le pillage de Troja (i019); tantôt un heureux coup de main, tout près de Naples, sur Âversa, qui devient le point d'appui et l'asile de trois chefs normands (1022) ; tantôt un secours opportun prêté à Naples contre un duc de Capoue; et voici déjà un comté normand d'A versa (1028), reconnu par l'empereur Conrad, qui accueille les aventuriers et les mécontents. £n 1037, trois fils besogneux d'un seigneur normand, Tancrède de Hauteville,fort prolifique (il avait douze fils), soutiennent contre Amalfi un prince de Salerne, conquièrent la Sicile pour le compte du catapan byzantin Maniacès, s'allient tour . à tour avec un prince de Bénévent, avec leur compatriote le comte d' A versa, et en trois ans (1040-1043) s'emparent de l'Apulietout entière ; ils se la partagent : douze comtes normands occupent Ascoii, Venosa, Trani, Civitata, Cannes, Siponto, etc., et forment, sous la présidence de Guillaume Bras de fer, comte d'Apu- He, une confédération dont Melfi est la capitale.
A peine installés, ils se rendent redoutables et incommodes par leur avidité et leur insolence ; les soldats, pas plus que les chefs, n'hésitent à mettre la main sur ce qui leur plalt^ cheval, femme ou jardin; le luxe des festins^ la chasse^ la fauconnerie, font leurs délices ; ils s'abandonnent d'autant plus volontiers à tous les excès que^ dans les occasions pressantes, ils savent supporter avec une endurance incroyable les rigueurs de tous les climats et les privations de la vie militaire. Fléau plus intolérable que les Sarrasins, ils gardent tout ce quUls prennent, et ils ne se lassent pas de prendre. Trois ou quatre.mille hommes leur suffisent pour contenir toute une contrée. Une coalition se noue entre le catapan grec^ le pape Léon et l'empereur Henri III; les populations se soulèvent. Mais traqués, assassinés, les Normands tiennent bon (1051-1033), forcent le général byzantin à s'enfermer dans Bari, et, non sans s*ètre dévotement agenouillés, battent à Civitata le pape et ses Allemands. Le saint-père, prisonnier
de Robert Gaiscard, est traité avec honneur et bienveiliaace et se tire adroitement de ce pas difficile. Il confirme les Normands dans toutes leurs possessions présentes et à venir, et reçoit l'hommage de ses vainqueurs^ devenus ses vassaux et ses alliés. Il acquiert en donnant ce qu'il n'a pas, c'est le procédé de l'Église; et les Normands, en acceptant, sans illusion^ une suzeraineté vaine, se créent un utile appui. Ainsi les deux parties contractantes se réjouissent d'une double fiction conforme à leur intérêt commun.
Robert Guiscard, qui entre ici en scène, est encore un fils de Tancrède. Venu en 1046, avec cinq cavaliers et trente fantassins, il fut chargé par ses frères, les comtes Drogo et Humphroi, de conquérir la Galabre. Bientôt ses rares talents, sa valeur impétueuse, firent de lui Tâme et le chef de la confédération normande. Comte, puis duc d'Âpulie (1057), il achève, avec T aide de son jeune frère Roger, la conquête de la Galabre^ prend Cosenza, Gariati et Reggio. 11 remonte vers le nord, enlève Troja aux Grecs, et obtient du pape Nicolas II, après de graves démêlés et moyennant un certain tribut annuel, le titre de a duc d'ApuIie par la grâce de Dieu et de Saint-Pierre, futur duc des deux Calabres et de la Sicile ». En 1062 commence la guerre de Sicile. Tantôt seul, tantôt aidé ou même combattu par Robert, secouru par la flotte pisane, guidé par des traîtres arabes, à travers mille aventures, Roger emporte Messine, Galtasibetta, Trahina, Gatane, Palerme (i074), Trapani, Mazara, Girgenti, Syracuse et Malte (1090). Il règne enfin, en qualité de grand comte, sur les populations grecques, italiennes et sarrasines pacifiées et soumises. Ges vingt-huit années de victoires l'ont peu à peu émancipé de Guiscard dont ses enfants recueilleront l'héritage.
Robert^ entre temps, s'agrandissait aux dépens des Grecs, des Lombards et des villes libres. La possession de Bari lui coula quatre ans de siège (1070). Appelé par la riche cité d'Âmalû — dont il commença par s'assurer en y élevant quatre forteresses — il enleva Salerne à son beau-père ou beau-frère le prince lombard Gisulphe (1077); Bénévent, qu'il ofl'rit à Grégoire VII (1078) ;
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enlJD Sonente, Olrante, Tarente (1 OSO) ; et imposa son alliance aux comles normaDds de Capoue et d'Âveraa. Tout-puiasant dans l'ancienne Grande-Grèce et, par son frère, dans la Sicile, il se tourna vers l'Orient. Une de ses tilles avait été mariée à un prince de la ramille Ducas; pourquoi ne vengerait-il pas son gendre écarté du trdne par la dynastie des Comnène? Il avait accueilli dans Salerne, désormais sa capitale, et décoré de la pourpre impériale UD certain aventurier grec, Michel Papinace. Pourquoi ne le mènerait-il pas à Constantînople, quitte à le perdre en chemin? Grégoire Vil l'appuyait, Baf^use lui fournissait une flotte. Envoyant son fils Bohémond s'emparer de Corfou, le terrible duc d'Apulie traverse à son tour l'Adriatique et met le siège devant Durazzo. Deux fois battu sur mer par les Vénitiens, sans flottes, diminué de dix mille hommes que la peste lui enlève, il brûle ce qui lui reste de vaisseaux et de bagages, il marche au devantd'une armée de Grecs, de Tares et de Saxons, Varangiens, proscrits anglais à la hache redoutable ; il l'enfonce, la disperse, prend Durazzo que lui livre la trahison (1083) et, s'avançant jusqu'à Thessalonique, fait trembler Constantînople. Mais son absence prolongée a enhardi les villes et les comtés de la Fouille. Ses vassaux sont révoltés. L'empereur Henri IV, richementpayé par Alexis Comnène aux abois, menace Borne, dont !'or byzantin va lui ouvrir les portes. Grégoire Vil implore l'aide de son puissant vassal.
Guiscard laisse à son fils Bohémond son armée d'Epire, traverse seul en toute bâte l'Adriatique, lève trente mille hommes, des Sarrasins de Sicile, six mille cavaliers, court ï Rome, Trop tard. Cependant Grégoire tient encore dans le mdie (ou château Saint-AngeJ. Au seul nom de Guiacard, Henri IV, peu s&r de ses troupes, s'est enTui. Robert entre dans Rome avec sa soldatesque de Normands, de Sarrasins et de Calabrais, étranges libérateurs d'un pape. A peine celui-ci est-il rétabli dans son nalaia de Latran, que l'insolence des soudards excite une sédi tdt noyée dans des flots de sang. L'incendie, le massa< lage, le sacrilège, signalent la restauration du pontifi
Robert, évacuant Rome pour en arrêter la ruine (1084), emmène le désolé Grégoire pour le soustraire à des vengeances inévitables. Il le conduit à Bénévent^ à Salerne, en sûreté^ mais frappé à mort par Técroulement de ses espérances.
Cependant l'infatigable Robert, qui conserve à soixante-cinq ans tout le feu de sa jeunesse, veut a gaigner » le titre de roi que le pape lui a promis. Bohémond, après deux victoires, avait échoué au siège de Larisse, affaibli par des désertions que soudoyait Comnène. Robert s'embarque à Brindes, perd deux batailles navales, mais détruit dans une troisième la flotte vénitienne tout entière et^ se souvenant de ses aïeux Scandinaves, prétend attaquer par mer la ville impériale. Déjà il tournait la Morée, quand la peste le surprend à Céphalonie et le tuedans sa tentefjuillet i085). Plus grand par le caractère, plus vaste en ses ambitions que le conquérant Guillaume, il avait porté jusque dans l'Orient la terreur des Normands et des Frincs.
Alexis Gomnène pouvait respirer ; mais il n'en avait pas fini avec rOccident. Pendant qu'il disputait à grand'peine un lambeau d*Asie aux Turcs Seldjoukides, une tempête couvait en Europe ; l'hypocrite inimitié romaine allait déchaîner sar Tempire grec schismatique, sous prétexte de le défendre, le torrent des croisades qui lui apportait la désorganisation et la ruine.
Les phases principales de la lutte entre le christianisme grec et l'Église latine doivent être au moins indiquées. Cette lutte procède de causes bien plus profondes que les dissidences religieuses, simplement ridicules, qui en ont été l'occasion. Elle procède d'une jalousie naturelle des brillants Pères orientaux, fondateurs de la doctrine, à rencontre des obscurs évoques de Rome; de la rivalité créée par Constantin entre les deux capitales de l'empire. 11 y a toujours eu un malentendu entre les papes, détenteurs absolus de l'autorité spirituelle, et les empereurs, même dévots, même orthodoxes,quiprétendalent régler le dogme aussi bien que la discipline. La prééminence des papes, concédée de mauvaise grâce par la cour byzantine, acceptée moins sin-
rement encore par les prélats d'Orient, a toujours pesé aux
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patriarches de Constantinople. Les liens politiques, fort relâchés par les invasions gotiques, renoués par les victoires de Bélisaire et de Narsès^ subsistèrent tant que l'exarchat de Ravenne put tenir tête aux Lombards. Les papes représentaient à Rome, conjointement avec les ducs ou gouverneurs impériaux, Tautorité légitime des successeurs de Constantin. En réalité, ils étaient ou essayaient d'être les maîtres de la ville sainte et, par elle, en vertu des traditions antiques, les continuateurs in petto des Césars. La querelle des Iconoclastes fit du pape Grégoire II, Romain de naissance et élu par les Romains^ le chef, le président d'une sorte de république indépendante.
Le culte des images, étranger au christianisme primitif^ s'était rapidement propagé dans un monde artiste, encore tout imprégné d'anthropomorphisme païen. Quand les victoires du farouche Allah eurent clairement démontré aux villes de Syrie et de Cappadoce l'inelficacité des icônes et autres fétiches sacrés^ une réaction se fit contre les saints en peinture et en statues. Un empereur illettré^ mais raisonnable à sa manière (718-741)^ Léon risaurien, s'ingéra de blâmer puis de proscrire dans tout Tempire l'idolâtrie et les idoles. Des fanatiques, dont il encouragea les fureurs, se mirent à briser, à saccager» non seulement en Orient, mais dans TExarchat^ à Venise, à Ravenne, les précieux quoique déjà barbares spécimens de la bimbeloterie et de la chasublerie sainte. Grégoire II, en termes fort convenables, défendit les bonnes vierges et autres menus dieux et déesses, objets d'un culte aussi innocent que puéril. Mais Léon et son fils Copronyme (Cacadauphin) persistèrent dans leur manie iconoclaste. Les relations entre les deux Églises en souffrirent. Rome y perdit sa suprématie spirituelle sur les duchés de Naples, de Calabre, de Sicile et d'Illyrie. Mais, la donation de Pépin et de Charlemagne assurant Pautonomie du saint-siège, la conversion des Saxons et des Scandinaves absorbant tous les efforts de l'Eglise latine, et la défense contre les Arabes et les Bulgares exigeant tous les soins des Byzantins, une accalmie se produisit jusqu'à l'avènement de Photius au patriarcat de Constantil'histoirb. 30
nople (857). Ce Photius était un laïque, ambassadeur, capitaine des gardes, des plus lettrés d'ailleurs, et qui se souciait fort peu de l'obscur Nicolas P'. Celui-ci cependant lançait avec adresse, et coup sur coup, l'excommunication; Photius plongeait^ puis relevait la tête, et Texercice eût été charmant pour des spectateurs un peu dégourdis \ mais ce public manquait au ix^' siècle. On échangea de pauvres arguties. Les Grecs, divisés d'ailleurs, contestaient un % dans le mot homoiousios (consubstantiel ou de substance pareille); ils refusaient d'ajouter au symbole de Nicée un certain fUioque relatif à rEsprit-Pigeon, fioriture élaborée par un concile espagnol.
Enfin, chose plus grave, si Rome gagnait en Occident les frustes génies des Obotrites, des Frisons, des Jutes, des Anglo-Saxons, elle était contrainte d'abandonner aux Grecs la plus forte moitié du monde slave, les Sorabes et les Bulgares, les Tchèques, les Moraves, les Russes, sans parler des Nestoriens et des Jacobites, Coptes, etc., dispersés par Tlslam et fort indifférents aux deux orthodoxies. Pendant tout le x^ siècle, époque de demi-renaissance pour Tempire byzantin, de troubles pour l'Italie et de déchéance pour la papauté, l'hostilité persista sans éclater. Mais au xi«, lorsque les victoires des Normands eurent restitué à l'Église romaine les diocèses de l'Italie méridionale, le patriarche grec Michel Cérularius et le pape Léon (i054) échangèrent de fort aigres propos. L'un dénonça les a erreurs abominables des Latins » ; Tautre, prodiguant ses foudres, fit déposer par ses légats, sur l'autel de Sainte-Sophie, un anathème qui Pétrissait (c les sept mortelles hérésies des Grecs )> et en vouait les adhérents aux Hammes éternelles. Le schisme était désormais accompli. C'en était fait de cette domination universelle, de ce « catholicisme y>, grandiose et incurable chimère de la théocratie Taticane.